Introduction

« Sans paix des religions, pas de paix sur terre ». Cette réflexion de Bat Ye’or⁠[1] n’oblitère pas tous les efforts de la sagesse et des sciences humaines pour juguler la violence à défaut de l’éradiquer. La violence est multiforme et ses causes innombrables. Il est donc nécessaire que soient poursuivies toutes les actions susceptibles de maintenir ou de rétablir la paix entre les hommes. Rien ne doit être négligé dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’économie, de l’action sociale et politique pour que règne la concorde. Mais le plus important est incontestablement que le cœur de l’homme soit apaisé et ouvert aux autres suivant ainsi sa vocation la plus profonde à en croire G. Siewerth. C’est pourquoi les religions ont une responsabilité toute particulière en la matière. Imaginons un instant que les bouddhistes de toutes tendances, que les hindous de quelque catégorie qu’ils soient, que tous les musulmans du monde prêchent la paix et rien que la paix, que tous excluent sans restriction de pensée la violence sous quelque forme, imaginons que juifs et chrétiens soient de fiables artisans de paix, la face du monde ne serait-elle pas changée ?

Comme l’écrit un excellent connaisseur du terrorisme, le fait religieux fait « partie intégrante du fondement des systèmes sociaux. (…) la sociologie débouche sur la religion, se fondant avec elle, dans un tout inextricable. La politique, régissant l’organisation des systèmes sociaux, sera, évidemment, intimement impliquée dans cet ensemble. La religion se retrouvera donc, naturellement et dans un grand nombre de cas, en sous-jacence des grands bouleversements socio-politiques dont notre époque, où l’histoire semble s’accélérer, est particulièrement prolixe. »[2] On peut affirmer, « en outre, [que] toutes les religions disposent de ressources pour endiguer la violence. »[3]

Voilà pourquoi il est indispensable de s’attarder à la question religieuse et tout particulièrement au monothéisme auquel on attribue bien des maux. En effet, c’est toujours les religions monothéistes que l’on accuse d’intégrisme ou de fondamentalisme.⁠[4]

Après avoir montré que bouddhisme et hindouisme ne sont pas aussi innocents qu’on le proclame parfois, et après nous être attardés aux problèmes soulevés par l’islam, il est temps d’interroger la bible et les traditions qu’elle a nourries.

L’Ancien testament sera particulièrement médité car il regorge de pages où non seulement la violence des croyants mais aussi la violence de Dieu lui-même paraissent justifiées.

Comment le judaïsme et le christianisme ont-ils assumé cet héritage ? Y a-t-il contradiction entre le Nouveau testament et l’Ancien ? La théologie et l’Église ont-elles tenu un langage uniforme à ce sujet ? Le message biblique a-t-il eu une influence en dehors du cercle de la foi ?

Telles sont les questions à aborder maintenant.


1. L’histoire : source de conflits ou chemin de sagesse ? (sur www.dhimmi.org).
2. GRIGNARD Alain, L’islam face au terrorisme, disponible sur www.mil.be (ce texte est un hybride des publications suivantes : Brève genèse et évolution de l’islamisme radical in CHALLIAND Gérard, L’arme du terrorisme, L. Audibert, 2002 et Islam, islamisme, mythes et réalités in Custodes n° 4/2001, Politéia, 2002). Alain Grignard est commissaire à la division antiterroriste de la police fédérale de Bruxelles, islamologue attaché à la faculté des sciences politiques de l’Université libre de Bruxelles et membre de l’Observatoire géopolitique de la criminalité organisée de l’université de Liège.
3. MAYER Jean-François, Extrémisme religieux et violence sacrée, Réflexions sur les « intégrismes » et « fondamentalismes » , in sous la direction de MARGUERAT Daniel, Dieu est-il violent ? Bayard, 2008, (Marguerat), p. 193. J.-Fr. Mayer est historien, fondateur de l’Institut Religioscope, conseiller scientifique à l’Institut de hautes études internationales à Genève. D. Maguerat est professeur à la Faculté de Théologie et de Sciences des religions de l’Université de Lausanne.
4. Cf. MAYER Jean-François, op. cit., in Marguerat, op. cit., pp. 169-193. L’auteur explique qu’historiquement, le mot « intégrisme » apparaît en milieu catholique vers 1910 , tandis que le mot « fondamentalisme » naît en milieu protestant vers 1920. Est intégriste, à l’origine, un catholique qui refuse de transiger avec les valeurs modernes puis, à partir des années 60, un catholique traditionnaliste qui conteste les orientations du concile Vatican II. Le fondamentaliste protestant veut s’attacher aux vérités fondamentales de la foi face aux erreurs modernes, au libéralisme, aux dimensions sociales de la foi, à la critique historique de l’Écriture, etc. Le fondamentaliste protestant défend l’inerrance de l’Écriture, il est, par exemple, créationniste. Progressivement, les étiquettes ont été employées indifféremment en dehors du monde chrétien. On parlera d’intégrisme ou de fondamentalisme juif, islamique ou hindou. Des chercheurs américains ont alors tenté de déterminer les traits caractéristiques du fondamentalisme en comparant ses diverses manifestations. Ils ont mis en évidence neuf traits caractéristiques : « réaction à la marginalisation de la religion, utilisation sélective d’éléments de la tradition, manichéisme moral, principe d’absolutisme et d’inerrance, perspective souvent millénariste , perception de soi-même comme groupe élu, établissement de frontières claires, organisation autoritaire, insistance sur les règles de comportement. » Bien entendu, ces traits ne sont pas tous présents partout avec la même importance. Certains fondamentalismes hindous ou bouddhistes relèvent même davantage du nationalisme religieux. Enfin, tous les courants fondamentalistes ne sont pas violents. La violence peut être métaphorique. Elle peut survenir physiquement mais pas systématiquement lorsque le groupe religieux se sent menacé culturellement sur un territoire considéré comme sacré. La violence peut devenir alors un acte de piété ou, simplement, un acte défensif non pour nuire mais pour protéger, sauver. Ainsi « le besoin de protéger un bouddhisme pacifique peut justifier la violence » (Tessa J. Bartholomesz, In Defense of Dharma : Just-war Ideology in Buddhist Sri Lanka, Routledge-Curzon, 2002, p. 16 cité in MAYER J.-F., op. cit., p. 185). Au terme de son étude, J.-Fr. Mayer conclut avec sagesse et réalisme : « La religion pure de toute passion se présente rarement : sinon, l’être humain serait devenu parfait, et nous en sommes loin. Sur le plan pratique, il faut être prêt à écouter également les acteurs des courants politico-religieux radicaux, et à discuter avec eux dans la mesure du possible : si des gens prennent leur religion au sérieux, ils sont aussi susceptibles de respecter des principes établissant la paix, ou en tout cas la trêve face aux ennemis (…). En outre, toutes les religions disposent de ressources pour endiguer la violence : mais ce n’est pas à des personnes extérieures à ces traditions d’aller faire la leçon, des représentants de ces traditions doivent eux-mêmes en assumer l’initiative. Dans toute société, l’équilibre n’est jamais parfait et est obtenu à travers des débats et négociations complexes. Il ne faut pas nous faire trop d’illusions sur ce qu’il est possible d’atteindre, car les facteurs qui influencent une situation sont multiples, et les dirigeants religieux loin de pouvoir exercer un pouvoir illimité » (op. cit., pp. 192-193).
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