⁢a. Les « communautés de base »

La dénomination « communauté de base » est liée à ce qu’on appelle la théologie de la libération telle qu’elle s’est développée principalement en Amérique latine. Le point de départ vient, la plupart du temps, d’une lecture sélective de la constitution Lumen gentium, ou plus exactement du chapitre II consacré au « Peuple de Dieu », où ne sont retenues que les notions de participation, de coresponsabilité, collégialité, présence au monde, Église particulière, etc.. Il est frappant aussi de constater que le chapitre III qui parle de « La constitution hiérarchique de l’Église et spécialement l’épiscopat », est passé sous silence de même que les chapitres plus théologiques. Est-il nécessaire de dire qu’un document aussi important que la Constitution pastorale Gaudium et spes est, la plupart du temps, passée sous silence et que la référence à la doctrine sociale de l’Église est inexistante. La « communauté ecclésiale de base » (CEB) est définie à l’origine comme « la cellule initiale de la structuration de l’Église, le foyer de l’évangélisation et […] le facteur primordial de la promotion humaine et du développement. »[1] Les CEB « sont animées par l’option préférentielle pour les pauvres. Elles ont comme but la libération et la défense de la vie. Cette option a son origine dans la suite du Jésus pauvre et dans sont appel à la construction du Royaume de Dieu, deux réalités liées entre elles. »[2] Cette présentation laisse la porte ouverte à la libre interprétation et à la réduction du message chrétien dans une parfaite confusion des rôles. Il n’empêche comme le note Socorro Martinez, que ces CEB eurent un grand succès malgré la répression politique qu’ils durent subir ici et là. Puis vint « l’hiver », selon l’expression de la religieuse, avec les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI qui ajoutèrent à la répression politique une « répression » (sic) ecclésiastique.⁠[3] Bien des CEB disparurent mais « l’élection de Jorge Mario Bergoglio, premier pape latino-américain, apporte un air frais à l’Église ». L’auteur se réjouit du message envoyé par le nouveau pape aux participants de la 13e rencontre inter-ecclésiale du Brésil en janvier 2014⁠[4], qui aurait déclaré : « les CEB sont un instrument qui permet au peuple de mieux connaître la Parole de Dieu, de s’engager dans la société au nom de l’Évangile, de créer de nouveaux services rendus par les laïcs et d’éduquer la foi des adultes. »⁠[5]

qu’en est-il ? Sommes-nous revenus au « spontanéisme » initial ? Comment faut-il entendre cette agréation papale qui contrasterait avec la méfiance affichée par les prédécesseurs ? Deux remarques s’imposent. Tout d’abord, dans son bref message, François cite, en fait, un passage du Document final de la Ve Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes qui a eu lieu à Aparecida en 2007⁠[6]. La citation attribuée à François est extraite du n° 178 et est, en fait, elle-même, le résumé d’une description qui se trouve dans le document final de la conférence de Puebla⁠[7] qui s’est déroulée du 27 janvier au 13 février 1979, approuvé le 23 mars de cette même année par le pape Jean-Paul II.⁠[8] Et le n° 178 d’Aparecida cite immédiatement à la suite un autre passage de Puebla qui précise: « Cependant, il (le document de Puebla) a aussi constaté « qu’il y a eu des membres de communautés ou des communautés entières qui, attirés par des institutions purement laïques ou radicalisées idéologiquement parlant, ont perdu peu à peu le sens ecclésial »[9] »⁠[10] C’est pourquoi, vraisemblablement, le pape François dans son message ajoute tout de suite après la citation d’Aparecida, une condition pour que les CEB remplissent bien les fonctions citées : « pour cela, il est nécessaire qu’« elles ne perdent pas le contact avec cette réalité si riche de la paroisse du lieu, et qu’elles s’intègrent volontiers dans la pastorale organique de l’Église particulière » (Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 29). Et cette exhortation ⁠[11] consacre tout son chapitre IV à La dimension sociale de l’évangélisation[12] où le pape rappelle que « nous disposons d’un instrument très adapté dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, dont je recommande vivement l’utilisation et l’étude. »[13]

Plus récemment encore, François envoyait un message au « Festival de la Doctrine sociale de l’Église » organisé à Vérone du 24 au 27 novembre 2016⁠[14]. Le thème de cette rencontre était « au milieu des gens », thème que le pape va développer et soulignant la richesse de la rencontre pour chacun des protagonistes mais aussi en rappelant qu’« en étant au milieu des gens, on a accès à l’enseignement des faits » et qu’on évite ainsi l’engagement idéologique. Il ajoutait : « Etre au milieu des gens signifie aussi sentir que chacun de nous fait partie d’un peuple. la vie concrète est possible parce qu’elle n’est pas la somme de nombreux individus, mais c’est l’articulation de nombreuse personnes qui concourent à la construction du bien commun. » Il concluait en rappelant que « pour résoudre les problèmes des gens, il faut partir d’en bas, se salir les mains, avoir du courage, écouter les laissés-pour-compte ». Il invitait enfin les participants à prendre exemple sur Marie, toujours humble, miséricordieuse, « concrète », « jamais au centre de la scène » mais constamment présente.

Pour en revenir aux CEB, disons encore qu’il n’y a pas qu’en Amérique latine que sont apparues des communautés de base. Elles existent aussi chez nous. Elles sont regroupées sous l’étiquette P.a.v.é.s. qui est un réseau « Pour un autre visage d’Église et de société »[15]. Dans un autre contexte, bien sûr, ces communautés de base ne se réfèrent pas à l’Église universelle, ni même à l’Église particulière. Elles précisent même dans leurs « objectifs » « que la plupart des communautés de base ne se posent guère la question de la légitimité de leurs pratiques sacramentelles ou liturgiques. Convaincues que c’est la communauté en tant que telle qui en est seule responsable, elles se contentent de choisir les moyens les plus appropriés pour célébrer leur foi, avec ou sans prêtre. ». Elles n’établissent pas de distinction entre spirituel et temporel, pas plus qu’elles ne s’inspirent à quelque moment que ce soit de la doctrine sociale de l’Église.

Alors, quelles sont les vraies communautés de base, les cellules d’espérance à partir desquelles une action sociale chrétienne peut se développer.


1. Définition donnée à Medellin en 1968 par le Consejo episcopal latinoamericano (CELAM), citée par MARTINEZ Socorro in Dictionnaire historique de la théologie de la libération, Les thèmes, les lieux, les acteurs, sous la direction de CHEZA Maurice, MARTINEZ SAAVEDRA Luis et SAUVAGE Pierre, Lessius, 2017, p. 156. (DHTL)
2. Id., pp. 156-157.
3. Id., p. 157.
4. FRANCOIS, Message aux participants à la 13e rencontre des communautés ecclésiales de base au Brésil, (Juazeiro do Norte, Diocèse de Crato, 7-11 janvier 2014), le 17 décembre 2013.
5. DHTL, p. 159.
6. Appelé plus couramment « déclaration d’Aparecida », du nom du lieu où s’est déroulée la conférence du CELAM, du 13 au 31 mai 2007. Ce document est précédé d’un message de Benoît XVI félicitant ses frères dans l’épiscopat (29 juin 2007), pp. 4-5 et du Discours inaugural du même pontife (13 mai 2007), pp. 6-21.
7. Puebla, n° 629.
8. On peut lire à propos de cette conférence : VANDER PERRE A., La conférence de Puebla, in Revue théologique de Louvain, 1979, vol. 10, n° 2, pp. 196-208.
9. Citation de Puebla n° 630.
10. Tant qu’à citer Aparecida, il eût été honnête de se référer aussi à la suite (n° 179) : « En se maintenant en communion avec leur évêque et en s’insérant dans le projet pastoral diocésain, les « CEBs  »deviennent un signe de vitalité dans l’Église particulière. En agissant ainsi, conjointement avec les groupes paroissiaux, les associations et les mouvements ecclésiaux, elles peuvent contribuer à revitaliser les paroisses en faisant de celles-ci une communauté de communautés. Dans leur effort pour répondre aux défis des temps actuels, les communautés ecclésiales de base prendront soin de ne pas altérer le précieux trésor de la Tradition et du Magistère de l’Église. » (Le texte renvoie à Medellín, 15 et Puebla, 629. et 630.). Le n° 180 est intéressant aussi : « Comme réponse aux exigences de l’évangélisation, il y a avec les communautés ecclésiales de base, d’autres formes valides de petites communautés, y compris des réseaux de communautés, de mouvements, de groupes de vie, de prière et de réflexion de la Parole de Dieu. Toutes les communautés et les groupes ecclésiaux donneront du fruit dans la mesure où l’Eucharistie sera le centre de leur vie et la Parole de Dieu sera le phare de leur chemin et de leur action dans l’unique Église du Christ. » Ces recommandations fondamentales n’apparaissent nulle part, et pour cause, chez les partisans les partisans de CEB très autonomes par rapport au Magistère.
11. 24 novembre 2013.
12. Pp. 135-180 dans l’édition Fidélité.
13. Evangelii gaudium, n° 184. Cette citation est importante car elle montre qu’il n’y a pas de rupture -comment serait-ce possible ?- dans l’enseignement de l’Église.
14. Zenit, 24 novembre 2016.
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