⁢vi. Retour à Rawls

Le philosophe Paul Ricoeur⁠[1] résume bien la différence qui existe entre la conception de la justice d’Aristote et celle de Kant qui inspire la démarche de John Rawls : « La théorie de la justice, comprise par Aristote comme une vertu particulière, à savoir la justice distributive et corrective, tire son sens, comme toutes les autres vertus, du cadre téléologique de pensée qui la met en rapport avec le bien, tel du moins qu’il est compris par les humains ; or avec Kant s’est opéré un renversement de priorité au bénéfice du juste et aux dépens du bon, de telle sorte que la justice prend son sens dans un cadre déontologique de pensée. »[2].

Pour Kant, une action bonne est une action faite uniquement par devoir, complètement désintéressée et non en fonction d’un but, d’un bien à acquérir ou à réaliser. La loi qui oblige doit être universalisable en toute impartialité. Tel est l’impératif catégorique.

Rawls, par une procédure contractualiste, assure aussi la primauté du juste sur le bon, remplaçant la recherche du bien commun par la délibération.⁠[3] Le juste n’est plus subordonné au bien, il n’est plus à découvrir mais à construire : il résulte d’une procédure, d’une délibération parfaitement équitable.

Mais P. Ricoeur pose la question de savoir si une théorie purement procédurale de la justice, comme celle de Rawls, est possible. Il rappelle tout d’abord que si la théorie de Rawls est antitéléologique, si elle est une « déontologie sans fondation transcendantale »[4], c’est parce qu’elle est antiutilitariste. En fait, comme va le montrer Ricoeur, la théorie de Rawls est bâtie sur des présupposés.

En premier lieu, Ricoeur fait remarquer que, dans Théorie de la justice, « les principes de justice sont définis et même développés (§ 11-12) avant l’examen des circonstances du choix (§ 20-25), par conséquent avant le traitement thématique du voile d’ignorance (§ 24) et, de façon plus significative, avant la démonstration que ces principes sont les seuls rationnels (§ 26-30). »[5]

En deuxième lieu, alors qu’une conception procédurale et contractualiste « doit être indépendante de toute présupposition concernant le bien dans une approche téléologique ou même concernant le juste dans une version transcendantale de la déontologie »[6], on constate que les contraintes de la situation originaire qui « créent une situation tout à fait hypothétique sans racines dans l’histoire et l’expérience (…) sont imaginées de telle façon qu’elles satisfassent à l’idée d’équité qui opère comme la condition transcendantale de tout le développement procédural. Maintenant qu’est-ce que l’équité, sinon l’égalité des partenaires confrontés aux exigences d’un choix rationnel ? » Egalité qui « à son tour implique le respect de l’autre comme partenaire égal dans le processus procédural ». Un principe moral semble donc régir la construction qui se voulait artificielle comme il semble inspirer aussi la technique du maximin qui répond aux utilitaristes prêts « à sacrifier quelques individus ou groupes défavorisés si cela est requis par le bien du plus grand nombre ».⁠[7]

Apparaît donc une présupposition éthique que la première page du livre de Rawls annonçait d’ailleurs : « La justice, écrit Rawls, est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée. Si élégante et économique que soit une théorie, elle doit être rejetée ou révisée si elle n’est pas varie ; de même, si efficaces et bien organisées que soient des institutions et des lois, elles doivent être réformées ou abolies si elles sont injustes. Chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice, qui, même au nom du bien-être de l’ensemble de la société, ne peut être transgressée. Pour cette raison la justice interdit que la perte de liberté de certains puisse être justifiée par l’obtention par d’autres d’un plus grand bien. »

Devant ces affirmations, le lecteur se demande comment il peut être possible de tenir une présupposition éthique tout en essayant de « libérer la définition procédurale de la justice de toute présupposition concernant le bien et même le juste  » ?⁠[8]

En troisième lieu, pour répondre à cette question, Ricoeur rappelle ce que Rawls écrit au § 46: il faut, dit-il, définir les principes de justice comme « ceux auxquels consentiraient des personnes rationnelles en position d’égalité et soucieuses de promouvoir leurs intérêts, ignorantes des avantages ou des désavantages dus à des contingences naturelles ou sociales. On peut cependant, justifier d’une autre façon une description particulière de la position originelle. C’est en voyant si les principes qu’on choisirait s’accordent avec nos convictions bien pesées sur ce qu’est la justice ou s’ils les prolongent d’une manière acceptable. » Parmi ces  »convictions bien pesées » « dans lesquels nous avons la plus grande confiance », Rawls cite notre « intuition » suivant laquelle « l’intolérance religieuse et la discrimination raciale sont injustes ». L’injustice, en effet, nous plus claire que la justice . Toutefois, « nous pouvons (…) tester la valeur d’une interprétation de la situation initiale par la capacité des principes qui la caractérisent à s’accorder avec nos convictions bien pesées et à nous fournir un fil conducteur, là où il est nécessaire. » Pour Ricoeur, ‘l’ordre lexical des deux principes de justice est virtuellement précompris au niveau de ces convictions bien pesées ».⁠[9] Et d’affirmer clairement « que c’est notre précompréhension de l’injuste et du juste qui assure la visée déontologique de l’argument soi-disant autonome, y compris la règle du maximin. Détachée du contexte de la Règle d’or[10], la règle du maximin resterait un argument purement prudentiel caractéristique de tout jeu de marchandage. Non seulement la visée déontologique, mais même la dimension historique du sens de la justice, ne sont pas simplement intuitives, mais résultent d’une longue Bildung⁠[11] issue de la tradition juive et chrétienne aussi bien que grecque et romaine. Séparée de cette histoire culturelle, la règle du maximin perdrait sa caractéristique éthique. » Nous ne pouvons donc « nous passer d’une évaluation critique de notre prétendu sens de la justice ».[12]

Sens de la justice ou plus exactement « précompréhension des principes de justice » qui ne peut naître que « dans les situations où règne déjà un certain consensus moral » qui a formé cette « conviction bien pesée » « qu’en tout partage inégalitaire, c’est le sort du moins favorisé qui doit être pris comme pierre de touche de l’équité du partage ».⁠[13]

Comme Van Parijs le faisait remarquer, Rawls a tâché de trouver un moyen de faire vivre ensemble des gens qui, depuis les guerres de religion, ont « des visions du monde rivales, principalement celles centrées sur des idées divergentes du bien »[14]. Rawls qui présentait sa Théorie de justice comme universalisable s’est, par la suite, rendu compte que seule la démocratie libérale visait « à limiter l’étendue du désaccord public » et pouvait adopter ses règles de justice. De plus, il s’est attaché, par une procédure, à « tenter de reconstruire un lien plus positif entre la règle de justice et le fond des croyances effectivement professées dans nos sociétés modernes. C’est à cette requête que répond l’idée de consensus par recoupements »[15]. Il ne s’agit plus simplement d’éviter les controverses mais de parier « que les conceptions « métaphysiques » rivales qui ont nourri et qui alimentent encore les convictions des citoyens appartenant aux démocraties occidentales peuvent motiver, justifier, fonder le même corps minimal de croyances susceptibles de contribuer à l’équilibre réfléchi requis par Théorie de la justice ».⁠[16]

Seules quelques doctrines que Rawls appelle « comprehensive » (« compréhensives » ou mieux, selon Ricoeur : « englobantes ») « qu’elles soient morales, philosophiques ou religieuses, peuvent, malgré leur opposition mutuelle, concourir par leur recoupement à cette fondation en commun des valeurs propres à une démocratie équitable et capable de durer. (…) C’est de leur concours sur un point précis, celui de la justice politique, que l’on attend qu’elles fournissent la force d’adhésion durable aux principes de justice ».⁠[17]


1. Né en 1913,il est professeur émérite de l’Université Paris-X (Nanterre) et de l’université de Chicago. Proche de la revue Esprit d’Emmanuel Mounier, ce protestant fut, dans les années trente, partisan d’un christianisme social qui inventerait « un monde de paix qui ne suive ni les recettes du capitalisme américain, ni celles du communisme soviétique » (cf. DOSSE François, Les sens d’une vie, La découverte, 1997, p. 199).
2. Le Juste, Editions Esprit, 1995, p. 71. Rawls « affirme la priorité du juste sur le bien et celle de l’autonomie individuelle sur le bien-être. (…) C’est l’autonomie de toute personne vis-à-vis des impératifs du bien-être qui doit être protégée par la justice » (AUDARD Catherine, La stratégie kantienne de Rawls, in Magazine littéraire, n° 309, avril 1993).
3. Notons toutefois une différence entre Kant et Rawls : la justice, pour Kant, s’applique d’abord aux relations interpersonnelles tandis que, pour Rawls, elle s’applique d’abord aux institutions.
4. Le Juste, op. cit., p. 75. Le mot déontologie doit être pris dans le sens kantien : Kant développe une morale déontologique au sens premier du terme dans la mesure où il l’articule en termes d’obligation : seule l’action faite par devoir est désintéressée et donc morale. Déontologie, dans le langage courant « désigne l’ensemble des règles qui composent le code de bonne conduite d’une profession donnée » (Bruguès).
5. Id., pp. 88-89.
6. Id., p. 90.
7. Id., p. 91.
8. Id., p. 93.
9. Id., p. 94.
10. On se souvient de cette fameuse règle qui stipule « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » qui n’est pas exactement l’impératif catégorique de Kant qu’il formule de deux manières : « Agis comme si la maxime de ton action pouvait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature » ou « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». Dans la Règle d’or originelle, on retrouve la notion d’intérêt, de désir (voudrais) qui, selon Kant, n’a rien à voir avec la moralité (Cf. qu’est-ce qui rend une action bonne ? Etude de la philosophie morale kantienne, disponible sur www.philocours.com). Notons à propos de cette règle d’universalisation que si dans Théorie de la justice, Rawls prétend nous livrer une théorie valable pour toute société, toute institution, toute transaction sociale, il sera amené, par la suite, à réduire le champ d’application possible à la démocratie constitutionnelle, libérale (cf. Justice et démocratie, Seuil, 1993).
11. Education ou conformation.
12. Le Juste, op. cit., p. 96.
13. Id., pp. 109-110. E. Herr, dans un tout autre contexte, fait remarquer que « les contrats (…) supposent déjà un accord préalable et fondamental » (Justice et vie en société, in La justice sociale en question ?, Facultés universitaires Saint-Louis, 1985, p. 297).
14. P. Ricoeur se réfère ici (op. cit., p. 115) à un article de Rawls : The Priority of Right and Ideas of the Good, in Philosophy and Public Affairs, 17, 1988, pp. 251-276.
15. Le Juste, op. cit., pp. 116-117. Cf. RAWLS J., L’idée d’un consensus par recoupement, in Revue de métaphysique et de morale, 93, 1987, pp. 3-32.
16. Le Juste, op. cit., p. 117.
17. Id., pp. 118-119.
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