⁢iv. Vous avez dit « crise » ?

La crise financière mondiale de 2007-2008 confirme ce qui précède.⁠[1] « Des milliers de financiers auraient dû aller en prison » titrait le NouvelObs[2]. La crise a, en tout cas, révélé les malversations de Bernard Madoff, président-fondateur d’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street, condamné à 150 ans de prison. Kareem Serageldin, dirigeant du Crédit suisse, fut condamné à 30 mois de prison et à 1 million de dollars d’amende. Trois autres cadres du Crédit suisse ont été licenciés et poursuivis⁠[3] et trois banquiers irlandais furent aussi condamnés.⁠[4] Mais bien des financiers aux pratiques douteuses n’ont pas été inquiété.

Pourtant, écrivait un ancien premier ministre belge, cette crise est « la plus grave crise économique et financière depuis la seconde guerre mondiale, peut-être même depuis les années trente du siècle précédent. » La crise, financière au départ, « s’est transformée entre-temps en une récession économique se caractérisant par une croissance ralentie voire négative, une augmentation du chômage, des usines en surcapacité et des fermetures d’entreprises, des régimes sociaux mis à rude épreuve, des pertes de revenus pour de nombreux ménages, des dérapages budgétaires, etc.. » De plus, elle s’est propagée à une vitesse exceptionnel. Vu son ampleur, ajoutait le Premier ministre, « il apparaît déjà clairement que les interventions politiques ne peuvent se limiter au renforcement de la régulation nationale, européenne et internationales ». Il concluait que « notre société et la politique vont subir une transformation et une transition aussi radicales que dans les années quatre-vingts après l’effondrement du bloc communiste. »[5]

Les financiers peuvent expliquer le mécanisme de « domino cascade » qui a entraîné les bouleversements et les ébranlements cités mais il vaut mieux en rechercher la cause profonde. Pour Philippe de Woot, qui fut administrateur gestionnaire de l’Institut d’Administration et de gestion de l’université de Louvain (IAG), rebaptisé Louvain School of Management, le drame a été engendré par la folie « d’avoir déconnecté l’action économique de la politique et de l’éthique », la folie « d’avoir laissé la finance dominer l’économie et subordonner l’esprit d’entreprise aux aléas de la spéculation. »[6]

Cette crise était-elle imprévisible ?⁠[7] Un vieux texte semble pourtant décrire cette crise, le divorce dénoncé par Philippe de Woot, l’« économie casino » comme il l’appelle⁠[8] : « Ce qui, à notre époque, frappe d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui, d’ordinaire, ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré. Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leu(r consentement nul ne peut plus respirer.

Cette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l’économie contemporaine, est le fruit naturel d’une concurrence dont al liberté ne connaît pas de limites ; ceux-là seuls restent debout, qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience. » Un peu plus loin, l’auteur dénonce encore « l’impérialisme économique » et « l’impérialisme international de l’argent ».

S’agit-il d’un vieil auteur marxiste, socialiste ? Non. Il s’agit du diagnostic porté par le pape Pie XI en 1931.⁠[9]

Dès lors, la crise née en 2007 ne serait-elle pas un avatar d’une crise plus ancienne, plus profonde et plus grave encore que ne le pense Yves Leterme, mais parfaitement prévisible ?

Le philosophe et historien des sciences Michel Serres, compare la crise de 2007-2008 et les crises qui ont marqué l’histoire contemporaine aux traces laissées par les tremblements de terre qui, à la fois, « révèlent et cachent une faille géante au niveau des plaques basses », faille géante qui est la cause profonde des mouvements catastrophiques perceptibles.⁠[10]

Michel Serres semble avoir raison car déjà en 1939, Wilhelm Röpke écrivait un livre intitulé La crise de notre temps qui fut publié et 1945et où l’auteur écrivait déjà que « tous les désordres économiques de notre temps ne sont que les symptômes superficiels d’une crise totale de notre société. »[11] Et il appelait à une réforme complète de la société. En 1969, le Tchèque Radovan Richta publiait La civilisation au carrefour[12]. Plus tard encore, Alfred Sauvy secouait l’opinion avec L’économie du diable, Chômage et inflation[13].

Les secousses de 2007- 2008, le krach boursier de 2000, les révoltes de la faim, mai 1968, le krach de 1929, etc., auraient été provoquées par une faille géante qu’il nous faut identifier⁠[14]

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En attendant, quelles ont été les réponses proposées ? Suivant les camps, jadis surtout, on a réclamé plus de libéralisme ou plus de socialisme. Aujourd’hui, vu le discrédit de ces vieilles idéologies, on imagine difficilement de tels recours même si, comme dit Jean-Paul II (CA) le risque existe qu’elles reprennent vigueur.⁠[15] A chaud, plusieurs ont affirmé qu’il était nécessaire de changer radicalement, de rompre avec le passé, d’inventer du neuf. Les plus radicaux se sont inscrits dans la mouvance de la nouvelle idéologie écologiste. Certains se réclamant des thèses radicales d’Ivan Illich⁠[16] ont relancé le mouvement des objecteurs de croissance⁠[17], qui était appru dans les années 70. Mais la crise, à cette époque , était clairement une crise de sens puisqu’elle éclatait au coeur d’une société de consommation florissante : l’homme refusait d’être réduit au rang de producteur et de consommateur. Pour l’essayiste Maurice Clavel, les révoltes étudiantes de 1968 révélaient l’irruption de l’Esprit Saint dans une société matérialiste. Il faut bie reconnaître que 40 ans plus tard, ce n’est plus l’Esprit qui se révolte mais le corps qui tremble pour sa survie ou, du moins, pour son bien-être. Cette différence peut nous inciter à penser que la crise s’est étendue, que la « faille » s’est élargie.

Ce courant de pensée, sous ses différentes présentations, peut conforter l’idée que les crises des XXe et XXIe siècles, et peut-être déjà au XIXe siècle, sont des épiphénomènes d’un mal, d’une erreur beaucoup plus profonde qu’il n’y paraissait.

Quoi qu’il en soit, à chaque secousse, à chaque drame économique, nos politiques promettent plus de régulation, des solutions techniques, dans l’espoir de retrouver la prospérité avec plus de sécurité. On a l’impression qu’à chaque tremblement, on cherche à recommencer comme avant, jusqu’à la prochaine bulle ou jusqu’à ce que sortent les vrais monstres, ceux de l’économie criminelle, maffieuse, dont on ne s’occupe guère. Veut-on vraiment un changement profond ?


1. Crise des « subprimes » du nom de ces « prêts immobiliers accordés à partir des années 2000 à des ménages américains qui ne remplissent pas les conditions pour souscrire un emprunt immobilier classique. » Les ménages américains s’endettent mais en 2006 les prix de l’immobilier s’effondrent tandis que les taux directeurs remontent. Dès lors, nombre de ménages ne peuvent plus honorer leurs mensualités. Les banques pâtissent de la situation non seulement aux USA où la banque Lehman Brothers fait faillite, mais aussi ailleurs dans le monde où des banques avaient investi dans ces « subprimes ». Les banques souffrent à tel point que les États doivent les soutenir financièrement. (Cf. www.lefigaro.fr)
2. 11 septembre 2018.
3. www.rts.ch 23 novembre 2013.
4. www.latribune.fr, 29 juillet 2016.
5. LETERME Yves, L’économie durable, Le modèle rhénan, Luc Pire, 2009, pp.15-17.
6. WOOT Ph. de, Lettre ouverte aux décideurs chrétiens en temps d’urgence, Fragments de sagesse pour dirigeants d’entreprise, Lethielleux/Desclée de Brouwer, 2009, pp. 37-40.
7. Yves Leterme le pense, op. cit., p. 16.
8. Op. cit., p. 41.
9. QA, 105-109.
10. SERRES Michel, Le temps des crises, Le Pommier, 2009.
11. RÖPKE W., Explication économique du monde moderne, Librairie de Médicis, 1946, pp. 284-285.
12. Editions Anthropos, 1969.
13. Calmann-Lévy 1992.
14. Les spécialistes ont identifié entre 1637, date de l’explosion de la bulle causée par la tulipomanie et 2020 pas moins d’une cinquantaine de crises. Cf. FLAMANT Maurice et SINGER-KEREL Jeanne, Les crises économiques, PUF, Que sais-je ? no 1295, 1987 ; AGLIETTA Michel, Macroéconomie financière - Tome 2 - Crises financières et régulation monétaire, La Découverte, 1995-2005.
15. CA 29.
16. 1926-2002.  Il est surtout connu pour sa théorie de la « contre-productivité ». A un certain stade de développement , les grandes institutions des sociétés industrielles nuisent à leur fonctionnement : la médecine nuit à la santé ; les transports rapides font perdre du temps ; l’école abêtit ; les moyens de communication sont si omniprésents qu’on ne se comprend plus, etc..
17. Ils sont les fils spirituels de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) qui, en 1971, développa sa théorie de la décroissance à une époque où on était à l’apogée des « 30 glorieuses » (période de prospérité qui va de 1945 au premier choc pétrolier en 1973). A la même époque (1972), les membres du Club de Rome, sur la base d’un rapport du Massachussets Institute of Technology lançaient l’idée d’une « croissance zéro ». Ces initiatives faisaient elles-mêmes écho aux pensées anti-industrielles ou anti-machnistes en vogue au XIXe siècle. Pensons à John Ruskin (1819-1900), Henri-David Thoreau (1817-1862), Léon Tolstoï (1869-1945).
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