⁢iii. Le témoignage de la raison

Si, dans son élaboration dynamique, la réflexion de l’Église s’est nourrie en même temps de la foi et de la raison, il peut être intéressant, bien que cette présentation soit un peu artificielle, de les dissocier momentanément pour permettre de mieux apprécier leurs apports respectifs.

S’il est vrai, comme nous le verrons, que seule la foi révèle à l’homme sa véritable identité⁠[1], il n’empêche que « les sciences humaines et la philosophie aident à bien saisir que l’homme est situé au centre de la société et à le mettre en mesure de mieux se comprendre lui-même en tant qu’« être social » ». L’approche rationnelle ne dit pas tout et passe, d’un point de vue chrétien, à côté de l’essentiel, mais, il ne faut pas pour autant la négliger pour plusieurs raisons. Et tout d’abord parce que nous sommes « raison ».

N’oublions pas non plus que la doctrine sociale de l’Église s’est historiquement constituée en recourant « à la théologie et à la philosophie, lesquelles lui donnent un fondement, et par le recours aux sciences humaines et sociales qui lui apportent un complément »[2]. Est-ce étonnant ? La morale, sociale ou personnelle, « ne naît pas avec le Christ, ni même avec la Bible »[3]. La Bible suppose tout un patrimoine moral sur lequel elle s’appuie. Elle « joue le rôle de norme première, ou fondamentale, à laquelle doivent être mesurées toutes les autres normes morales »[4]. La morale « chrétienne » se construit nécessairement sur la connaissance naturelle et sur la révélation.

Par ailleurs, il est bon de ne pas oublier que l’appel à la raison est fondamental dans le dialogue avec les non chrétiens et les non croyants. En agissant ainsi nous ne faisons que suivre l’exemple donné par l’Église elle-même dans la déclaration Dignitatis humanae[5]. « On y trouve exprimées, écrit Jean-Paul II⁠[6], non seulement la conception théologique du problème, mais encore la conception qui part du droit naturel[7], c’est-à-dire d’un point de vue « purement humain », sur la base des prémisses dictées par l’expérience même de l’homme, par sa raison et par le sens de sa dignité ». De son côté, le Catéchisme de l’Église catholique, abordant le problème de la loi morale, étudie d’abord la loi morale naturelle, avant de passer à la révélation de la Loi⁠[8].

Sur un plan plus général, lors du Symposium des évêques d’Europe, le cardinal Danneels déclarait que « le monde actuel a besoin d’une revalorisation et d’une discipline dans la recherche philosophique de la vérité. Sans une réflexion philosophique forte et saine, ajoutait-il, l’homme moderne est incapable de penser au-delà du visible et du monde empirique »[9]. N’oublions pas non plus que le pape Jean-Paul II a derrière lui une « carrière » philosophique particulièrement riche et instructive qui éclaire bien des aspects de son enseignement⁠[10].

Faut-il rappeler l’encyclique Fides et ratio[11] qui précisément étudie les rapports entre la foi et la raison. Il y est dit clairement que même si notre raison est limitée et la Révélation décisive, « la théologie morale doit recourir à une conception philosophique correcte tant de la nature humaine et de la société que des principes généraux d’une décision éthique »[12].

Un regard « naturel » sur l’homme n’est donc pas superflu. Ce regard peut être simplement celui du bon sens, « la chose du monde la mieux partagée »[13], affiné par une philosophie réaliste mais aussi par d’autres sciences, y compris la biologie qui peut tellement nous apprendre sur l’homme. Cette approche peut servir d’introduction, d’initiation, de préparation. Elle peut servir de vérification ou de confirmation⁠[14]. Elle peut aussi tout simplement interpeller ou, mieux encore, débarrasser le terrain de la pensée des scories idéologiques qui l’encombreraient⁠[15].


1. CA, n° 54.
2. Congrégation pour l’éducation catholique, Orientations pour l’étude et l’enseignement de la doctrine sociale de l’Église, 1988.
3. BRUGUES J.-L., Dictionnaire de morale catholique, (Bruguès), CLD, 1991, art. Bible et morale.
4. Id.
5. Déclaration sur la liberté religieuse, Concile Vatican II.
6. RH, n° 17.
7. L’expression, à travers l’histoire, a connu différentes significations. Ici, le droit naturel « résulte de la seule raison » (BOUYER, op. cit.) et doit être « considéré comme résultant de la nature des hommes et de leurs rapports, indépendamment de toute convention et législation » (Lalande.). Nous verrons plus loin dans quel sens prendre le mot « nature ».
8. Op. cit., 1954-1960.
9. Cf. DELECLOS F., Evangéliser l’Europe, mais comment ? in La Libre Belgique, 11-10-1985.
10. On peut citer deux œuvres essentielles de celui qui était encore K. Wojtyla. Sur l’homme : Personne et acte, Le centurion, 1983. Sur la sexualité et l’amour humain en général : Amour et responsabilité, Stock, 1978. Sur la philosophie de Jean-Paul II, on peut lire JOBERT Ph., Iniciacion a la filosofia de Juan Pablo II, in Tierra nueva, n° 47, octubre 1983, pp. 5-25 ; BUTTIGLIONE R., La pensée de Karol Wojtyla, Communio-Fayard, 1982, pp. 69-250 ; GROCHOLEWSKI Mgr Zénon, L’humanisme de Jean-Paul II, in ONORIO J.-B. d’(sous la direction de), Jean-Paul II et l’éthique politique, Editions Universitaires, 1992, pp. 19-43 ; HENNAUX J.-M., Vérité et liberté dans l’éthique de K. Wojtyla, id., pp. 45-59.
11. 14 septembre 1998. Le récit de la venue des mages à Jérusalem (Mt 2, 1-12) ne peut-il être lu symboliquement : L’étoile de la sagesse humaine conduit les mages à Jérusalem où elle rencontre l’Écriture, parole révélée ?
12. N° 68.
13. DESCARTES R., Discours de la méthode, Première partie, Garnier, 1960, p. 31. Nous pouvons être en accord avec cette pensée sans souscrire pour autant à la suite du développement de l’auteur qui semble bien s’éloigner du dit bon sens.
14. On peut ici évoquer la démarche d’A. Léonard dans son livre, au titre explicite, Les raisons de croire (Fayard-Communio, 1987) ; celle de M. Blondel dans l’ensemble de son œuvre ou plus particulièrement dans sa Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d’apologétique et sur le méthode de la philosophie dans l’étude du problème religieux (1896), in Les premiers écrits de M. Blondel, PUF, 1956) ; celle aussi d’E. Lévinas qui ne refuse pas l’étiquette de « philosophe juif », à condition de bien comprendre comment utiliser la Bible dans une démarche scientifique : « Une vérité philosophique ne peut pas se baser sur l’autorité du verset. Il faut que le verset soit phénoménologiquement justifié. mais le verset peut permettre la recherche d’une raison. Voilà dans quel sens le mot « vous êtes un philosophe juif » m’agrée. Il m’irrite quand on insinue que je prouve par le verset, alors que parfois je cherche par la sagesse ancienne et j’illustre par le verset, oui, mais je ne prouve pas par le verset » (in POIRE Fr., LEVINAS E., Essai et entretiens, Babel, 1996, p. 131).
15. La confrontation entre la philosophie et la foi peut être extrêmement féconde et profonde. En témoigne, par exemple, le livre de LEONARD A., Pensée des hommes et foi en Jésus-Christ, Pour un discernement intellectuel chrétien, P. Lethielleux, Culture et vérité, coll. « Le Sycomore », 1980, réédité sous le titre Foi et philosophies, Guide pour un discernement chrétien, Culture et vérité, coll. « Le Sycomore », 1991.
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