⁢i. Au moyen-âge, croisades et chevalerie

Les livres d’histoire mettent en exergue les efforts de l’Église pour mettre un peu de civilité dans une société violente livrée à des guerres privées. On se souvient ainsi de la Trêve de Dieu et de la Paix de Dieu.

Le but de la Trêve de Dieu codifiée en plusieurs endroits au XIe siècle, était d’interdire la guerre à certaines périodes particulièrement sanctifiées : durant l’avent et le carême, du samedi au lundi et même du mercredi au lundi, sous peine d’excommunication. Cette législation eut, en réalité, peu d’effet⁠[1].

La Paix de Dieu⁠[2], établie aussi au XIe siècle, devait protéger les non-belligérants, les « inermes » (clercs, laboureurs, marchands, pèlerins) et des biens comme les églises, les moulins, les animaux de labour, etc.. Mais non seulement, cette mesure fut aussi peu efficace que la précédente mais elle généra une contradiction. Ainsi, en 1038, au concile de Bourges, « l’archevêque Aimon établit que dans tout son diocèse, tout fidèle était tenu, dès l’âge de quinze ans, de jurer la paix de Dieu. Mieux encore : il devait s’engager dans une troupe armée qui devait contraindre à la paix, par la force des armes, ceux qui la rompaient. Les prêtres devaient appeler aux armes les fidèles de leurs paroisses et se mettre à leur tête avec la bannière de l’Église. Mais par ces moyens militaires, on ne pouvait rien contre les chevaliers exercés à la guerre et les troupes de l’évêque Aimon en firent bientôt l’expérience. Sept cents prêtres, dit-on, trouvèrent ainsi la mort. » ⁠[3]

En 1054, le concile de Narbonne établira que « celui qui tue un chrétien verse à coup sûr le sang du Christ »[4]. Cette mesure avait pour but d’empêcher les chrétiens de se battre entre eux. En vain.

L’Église tenta aussi d’interdire certaines armes comme l’arbalète⁠[5] et d’http://fr.wikipedia.org/wiki/Anath%C3%A8me[anathème].]. Cette interdiction, par ailleurs valable uniquement pour les combats entre chrétiens, restera médiocrement observée par les princes d’ Occident, malgré les efforts des papes.

Par ailleurs, le pardon chrétien dans un contexte guerrier paraît excentrique. Dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais[6], Bède le Vénérable[7]/http://fr.wikipedia.org/wiki/673[673 - 735. Il fut proclamé docteur de l’Église par Léon XIII.] raconte que Sigeberht II⁠[8], surnommé « le Bon » (Bonus) ou « le Béni » (Sanctus), roi d’Essex, était pieux et enclin au pardon chrétien. Selon Bède, cette attitude n’aurait pas plu à deux de ses parents qui lui auraient reproché d’être « trop prompt à pardonner à ses ennemis ».

d’une manière générale, l’homme du moyen-âge tire si facilement l’épée « qu’il a aligné l’Ancien Testament sur son propre modèle ». Ce serait un contresens de prétendre qu’il « s’est aligné sur le modèle de l’Ancien Testament. » La violence fut première et les causes de la guerre, y compris la croisade, à rechercher ailleurs que dans la Bible, comme nous le verrons plus loin. En fait, le M-A utilise l’Ancien Testament pour justifier ses guerres en orientant l’interprétation⁠[9].

Voyons tout d’abord pourquoi on ne peut parler de guerre sainte dans un contexte chrétien.⁠[10] et sa « mission divine ». Deux des principaux outils de propagande de ce régime appelé shōwa furent le Mouvement National de Mobilisation Spirituelle et la Ligue des Parlementaires adhérant aux Objectifs de la Guerre Sainte.
   En 2010, le président Kadhafi de Libye appelle à la guerre sainte contre la Suisse à cause de l’interdiction des minarets dans ce pays. (Le Figaro 26-2-2010)
   La même année, le ministre de la défense nord-coréen déclare (le 23 décembre) : « Nos forces armées révolutionnaires sont fin prêtes à lancer une guerre sainte fondée sur la dissuasion nucléaire quand nous le jugerons nécessaire. » (Courrier international 24-12-2010).
   En 2011, les députés européens d’« Europe écologie », José Bové et Eva Joly sont présentés comme menant une guerre sainte (Le Point 9-2-2011)
   On se rappelle aussi qu’à cette époque, le mouvement islamiste Al-Qaïda appelait à la guerre sainte en Égypte contre le pouvoir cor rompu.
   Plus anecdotique, on nous apprend, en 2010, qu’entre deux groupes rivaux de rappeurs (NTM et IAM), en France, c’est « la  guerre sainte du rap » (www.suite101.fr)
   L’expression « guerre sainte » est, dans le langage courant, synonyme de croisade, de guerre juste, de lutte armée entre partisans de religions différentes, de guerre menée au nom de la religion ou plus simplement de lutte tenace, plus ou moins pacifique entre partisans de visions de l’économie, de la société ou de l’art différents. ] Ensuite nous verrons ce qu’il en est de la croisade.

L’expression « guerre sainte » est difficile à définir car elle est employée, comme nous l’avons vu, pour désigner des réalités fort différentes. Dans le Dictionnaire de la violence[11], il n’est guère question que de guerre religieuse à laquelle tout un article est consacré. L’expression « guerre sainte » est associée dans d’autres articles au djihad et, en ce qui concerne la Bible, dans l’article Religion, sociologie de la violence religieuse, l’auteur⁠[12] nous offre, à propos de l’Ancien Testament, une mise au point très éclairante et qui corrobore nos analyses précédentes (cf. vol.8) : « Les récits bibliques dans lesquels Yahweh se manifeste comme « homme de guerre » (Gn 15, 3) atteste de la fidélité divine à l’Alliance dont il est lui-même l’auteur et renvoient ultimement à la guerre eschatologique par laquelle le mal sera expulsé du monde. Mais ces guerres saintes bibliques ne renvoient pas à des guerres qui auraient effectivement eu lieu, sous la forme que leur donne le récit. Le livre de Josué, qui fait le récit d’une violence extrême exercée contre la descendance de Cham, maudite par Noé (Gn 9, 25-26), n’est pas un livre d’histoire : écrit, selon les historiens, longtemps après la conquête de la terre de Canaan et l »’assimilation progressive de la population cananéenne, il entre dans la geste de la promesse de la terre et de l’accomplissement eschatologique. Non que l’histoire concrète ait été dépourvue de violences. Mais les Écritures en offrent avant tout une scénographie symbolique dans laquelle se dit la puissance d’un Dieu, dont est soulignée en même temps la détestation pour la violence des hommes entre eux (Ps 11, 5). La logique de l’Alliance (acceptée ou refusée par le peuple) conduit Yahweh à laisser cependant le cours de cette violence transgressive s’accomplir dans le temps de l’histoire, même s’il est conduit à en contrer, en diverses occasions, les excès destructeurs, annonçant ainsi qu’il est, ultimement, celui qui met fin au cycle de la violence générée par la faute des hommes. » L’auteur ajoute enfin et rappelle qu’ « à cette violence ne s’oppose radicalement que l’abandon parfait du Serviteur de Dieu, enseveli avec les méchants, alors qu’il n’a pas commis de violence, ni de tromperie (Is 53, 9). »

En tout cas, l’expression « guerre sainte » n’existe pas dans Bible⁠[13]. On parle de « sanctifier une guerre » de manière ironique dans Jl 4, 9⁠[14] où le prophète évoque cette habitude qu’ont les peuples de la terre de sanctifier la guerre.⁠[15] [« consacre » dans la TOB] contre toi des destructeurs, chacun avec ses armes »). La TOB emploie l’expression « guerre sainte » (Jr 6, 4) mais cette traduction est sujette à caution comme vu plus haut.
   Le VTB remarque qu’« il faut (…) distinguer entre la sainteté véritable qui est propre à Dieu et le caractère sacré qui arrache au profane certaines personnes et certains objets, les situant dans un état intermédiaire, qui voile et manifeste à la fois la sainteté de Dieu ». Dès lors, une guerre ne peut être ni sainte ni sacrée, si ce n’est pas abus de langage. ] L’histoire d’Israël, c’est l’histoire de la sortie progressive de ce monde qui sacralise tout y compris la violence.  Une sortie qui prendra des siècles. S’il y a tant de violence dans l’Ancien testament, c’est précisément parce qu’il veut démasquer cette violence qui va apparaître comme le péché central de l’homme. Si au début, Israël demande à Dieu de le venger quand il ne peut y arriver lui-même, il en arrive à confier le soin de toute vengeance à Dieu avant de se rendre compte que Dieu n’a pas besoin de violence pour établir son règne.⁠[16] Le monde à venir étant d’ailleurs un monde sans violence. Dieu « est et reste un Dieu de la violence et de l’anéantissement de tout mal » tout en étant un Dieu de paix qui exige la renonciation à la violence⁠[17].

J. Comblin confirme en parlant du « mythe de la guerre sainte »[18]. Il remarque comme Norbert Lohfink que l’expression n’existe pas dans la Bible. Nous l’employons, faute de mieux, pour désigner la guerre menée par Yahvé et toutes les guerres contées dans l’Ancien Testament ne sont pas des guerres de Yahvé mais des guerres que le peuple mène à la manière antique c’est-à-dire en les sacralisant. Dieu n’a pas de passion guerrière à l’instar d’innombrables dieux dans d’autres traditions. Même s’il est dit que « Yahvé est un guerrier »[19], « c’est uniquement par référence à la libération du peuple hébreu ».⁠[20] La guerre de Yahvé n’est pas la guerre profane sacralisée comme il est de coutume à l’époque. Yahvé combat pour réaliser son dessein contre ceux qui opposent qui apparaissent comme des pécheurs et non des peuples rivaux du sien⁠[21]. De plus, Yahvé ne guerroie pas mais sa présence suffit à disperser les ennemis. Yahvé anticipe le jugement dernier qui interviendra à la fin de l’histoire. Personne ne peut prendre l’initiative de ce jugement. Dès lors, au sens strict, il n’y a pas de guerre sainte dans la Bible.⁠[22]

Qui plus est, les prophètes condamnent les guerres que mènent les rois qui ne se confient pas à Dieu⁠[23] et Dieu lui-même mène la guerre contre son peuple infidèle. L’Alliance rompue, Dieu ne combat plus avec son peuple livré aux conflits de l’époque.⁠[24]

De son côté, Christophe Batsch⁠[25], tente, discutablement, de montrer⁠[26] qu’une guerre sainte devrait manifester à la fois un « prosélytisme guerrier » et susciter un « enthousiasme belliqueux particulier ». Deux conditions qui ne lui paraissent pas remplies, en tout cas, dans le judaïsme du deuxième Temple, c’est-à-dire le judaïsme de l’époque perse, hellénistique et romaine. Il conclut : « …la guerre juive se définit d’abord par opposition à ce qu’elle n’est pas. La guerre n’est pas un des moyens de puissance (…) Cela n’interdit pas que des armées juives recherchent un avantage stratégique, ou puissent intervenir aux côtés de leurs alliés, voire au titre de mercenaires. Mais, même placées dans ces circonstances, les combats que mènent ces armées s’inscrivent dans le cadre du lien particulier entre YHWH et son peuple. (…)

La guerre n’est pas non plus, « en dernier ressort », économique. Ceci n’exclut pas l’intérêt porté au butin et aux règles régissant son partage. Mais on ne voit pas, dans toute l’histoire de la période, que la guerre vienne se substituer à des échanges défaillants, ni qu’elle vise à s’approprier un avantage comparatif décisif. Au contraire, dans les textes de l’époque (comme d’ailleurs dans les écrits bibliques), l’enrichissement et la prospérité sont largement associés aux périodes de paix.

Enfin la guerre ne peut pas être assimilée à ce que l’on place habituellement sous le vocable de « guerre sainte ». Les deux principales caractéristiques de celle-ci en sont absentes : non seulement il n’est jamais question de prosélytisme guerrier, mais la guerre ne

suscite aucun enthousiasme belliqueux particulier. Jusque dans les récits de la bataille eschatologique, transparaît surtout le sentiment d’une justice nécessaire, plutôt que celui d’une fougueuse exaltation. Ces traits négatifs, définissant la guerre juive « en creux », par tout ce qu’elle n’est pas, permettent de mesurer les écarts qui séparent cette représentation de celles qui ont cours dans les autres sociétés de l’Antiquité méditerranéenne. »[27]

Il relève aussi ailleurs⁠[28] que si, dans les textes les plus anciens (avant les écrits post-exiliques), la guerre n’a rien d’impur en elle-même tout en étant codifiée et réglée⁠[29], comme d’autres activités, par les lois de pureté, à l’époque du deuxième Temple, elle devient impure fondamentalement et par elle-même.⁠[30]

A la première époque, seul le guerrier qui a été en contact avec un cadavre doit se purifier après le combat, les femmes peuvent participer aux combats⁠[31] et le camp des guerriers est saint car Dieu y est présent (Dt 23, 15), plus exactement, saint parce que des règles de pureté y sont appliquées

A l’époque du deuxième Temple, l’impureté est étendue aux armes et donc tout guerrier est destiné à être impur. La guerre en devient impure et plus la guerre est impure et plus le camp des guerriers doit être saint. Une participation féminine est impossible en vertu des règles de pureté. Exclues du camp, elles sont exclues de la guerre. Quant au guerrier, plus la guerre est impure, plus le guerrier doit être pur pour y participer. Il devra se soumettre à des rites de purification pour passer d’un espace à l’autre : de la vie civile au camp, du camp au champ de bataille, du champ de bataille à la vie civile, pacifique, domaine des femmes.⁠[32]  

Toutes ces réflexions nous montrent que ce n’est pas la Bible qui véhicule l’idée d’une guerre qui serait, par elle-même, sainte ou divine. Cette idée n’est pas chrétienne même si elle a subsisté à travers les siècles chrétiens. La sacralisation de la guerre est une habitude primitive et souvent politique.⁠[33] La Bible, quant à elle, et déjà à travers l’Ancien Testament, désacralise la guerre. Les deux testaments « lui ont précisément enlevé son caractère traditionnel d’opération divine en réservant ce caractère divin à quelques actes précis. Il n’y a plus rien de sacré, sinon l’économie du salut biblique. Dieu ne se révèle pas par la guerre. La guerre est seulement humaine, sauf quand elle est le jugement de Dieu sur les pécheurs. En fin de compte, il y aura seulement une seule guerre sainte : le jugement dernier ».⁠[34]

Dans le contexte du Nouveau Testament, l’expression « guerre sainte » paraît particulièrement paradoxale. En effet, « la « guerre » vise à arracher par violence la vie à autrui ; et la « sainteté », dans l’Évangile, consiste à donner par amour sa propre vie pour autrui ; comment unir ces deux mots ? »[35] N’empêche que le cardinal Journet estime que trois sortes de guerres, à condition qu’elles soient justes, pourraient être qualifiées de « saintes », si « l’on admet que l’expression de « guerre sainte », qu’on ne rencontre pas chez saint Thomas, soit susceptible de recevoir un sens acceptable » : les guerres « entreprises soit pour la défense de l’État pontifical ; soit pour la défense de la chrétienté contre ses ennemis intérieurs, comme les hérétiques et les schismatiques ; soit pour la défense de la chrétienté contre ses ennemis extérieurs, comme l’Islam. Ces trois sortes de guerres tranchent sur les autres guerres justes en raison du rapport très particulier qui les rattache aux choses spirituelles. » On pourrait donc appeler « saintes » « les guerres justes que l’Église non seulement encourage, mais encore récompense par ses faveurs spirituelles ». Toutefois, l’auteur précise qu’elles ne peuvent être considérées comme « entreprises et dirigées par l’Église, à savoir par le pouvoir canonique de l’Église ; elles sont entreprises et dirigées par le pouvoir extra-canonique du pape, agissant comme chef de l’État pontifical ou comme tuteur de la chrétienté. » Une guerre due à la responsabilité directe ou indirecte du pouvoir canonique laissé par le Christ à ses apôtres « est un non-sens depuis la loi évangélique. »[36] Elle ne peut avoir lieu. Reste la guerre due au pouvoir extra-canonique du pape, une guerre marquée historiquement, comme nous allons le voir, et qui actuellement ne peut plus avoir lieu, le pouvoir politique des papes ayant disparu.⁠[37]

En attendant, allons plus loin et examinons ce que fut la croisade que certains rapprochent des guerres de Yahvé ou encore du jihad.

Notons tout d’abord que, selon Jacques Paviot dans une communication à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le terme de « croisade » n’apparaît en latin qu’au XIVe siècle et en français au XVe siècle⁠[38]. Mais le mot est employé au XIIIe siècle dans la péninsule ibérique où, depuis le VIIIe siècle, a lieu une « guerra fria » entre chrétiens et musulmans appelée plus souvent « reconquista ».⁠[39] En réalité, à l’époque, on parle de « voyage à Jérusalem », de « saint passage » ou encore de « pèlerinage armé »[40].

Pour en revenir à la comparaison entre « croisade », selon l’usage courant et le jihad, une grande personnalité de l’Islam moyenâgeux écrit : « La guerre sainte n’est pas une institution religieuse chez les chrétiens. Ils n’ont pas l’obligation de dominer les autres nations comme dans l’Islam. Tout ce qu’on leur demande, c’est d’établir leur religion chez eux. »[41]

La croisade ne serait donc pas « une sorte de « guerre sainte » chrétienne fonctionnant en miroir avec le jihad ».

Examinons les faits

En 636, Jérusalem est conquise par les Arabes musulmans mais, au même titre que les chrétiens, ils considèrent la ville comme une ville sainte et la respectent et les pèlerins chrétiens continuèrent à se rendre au Saint Sépulcre. C’est à partir de la conquête de la Ville par les Turcs Seldjoukides en 1070 et 1078 que les chrétiens s’alarmèrent et que l’idée de délivrer le Saint Sépulcre se répandit. Les pèlerinages n’en continuèrent pas moins jusqu’à la fin du XIe siècle mais les guerres entre Byzantins et Turcs les rendaient périlleux.

Parallèlement, comme dit plus haut, l’Occident connaissait une grande croissance démographique et économique et une aristocratie guerrière devenait de plus en plus nombreuse et turbulente. A la fin du Xe siècle, avec la dissolution de l’ordre carolingien, des bandes de pillards et de brigands s’attaquent aux églises, aux biens ecclésiastiques, aux évêques que l’on rançonne, avec parfois la complicité des pouvoirs locaux. Deux solutions s’offrent à l’Église dans ses conciles locaux. Soit réglementer la guerre avec des armes spirituelles, excommunications, interdits, paix de Dieu, Trêve de Dieu. Soit donner aux combattants, aux chevaliers, un champ d’action où des chrétiens ne s’entretueraient plus : partir lutter contre les ennemis de la chrétienté en reconquérant l’Espagne, et en portant la guerre en Orient contre les infidèles et leur reprendre les terres qu’ils avaient conquises dans le bassin méditerranéen depuis le VIIIe siècle.

Les mesures spirituelles ayant peu d’effet, on mobilisa pour la « croisade ».

d’autre part, dès 1071 l’empereur Michel VII avait demandé au pape Grégoire VII des secours pour son armée. En mars 1095, son successeur, Alexis Ier, lançait, au concile de Plaisance, le même appel à Urbain II.

C’est au Concile de Clermont le 27 novembre de la même année⁠[42] qu’Urbain II appela à la mobilisation. Voici la prédication -hypothétique⁠[43]- d’Urbain II aux évêques réunis:

« O fils de Dieu ! Après avoir promis à Dieu de maintenir la paix dans votre pays et d’aider fidèlement l’Église à conserver ses droits, et en tenant cette promesse plus vigoureusement que d’ordinaire, vous qui venez de profiter de la correction que Dieu vous envoie, vous allez pouvoir recevoir votre récompense en appliquant votre vaillance à une autre tâche. C’est une affaire qui concerne Dieu et qui vous regarde vous-mêmes, et qui s’est révélée tout récemment [Allusion possible à la venue d’une ambassade byzantine au concile de Plaisance en mars 1095]. Il importe que, sans tarder, vous vous portiez au secours de vos frères qui habitent les pays d’Orient et qui déjà bien souvent ont réclamé votre aide.

En effet, comme la plupart d’entre vous le savent déjà, un peuple venu de Perse, les Turcs, a envahi leur pays. Ils se sont avancés jusqu’à la mer Méditerranée et plus précisément jusqu’à ce qu’on appelle le Bras Saint-Georges [Le Bosphore]⁠[44]. Dans le pays de Romanie [L’empire byzantin en tant qu’héritier de l’Empire romain], ils s’étendent continuellement au détriment des terres des chrétiens, près avoir vaincu ceux-ci à sept reprises en leur faisant la guerre. Beaucoup sont tombés sous leurs coups ; beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu. Si vous demeuriez encore quelque temps sans rien faire, les fidèles de Dieu seraient encore plus largement victimes de cette invasion. Aussi je vous exhorte et je vous supplie – et ce n’est pas moi qui vous y exhorte, c’est le Seigneur lui-même - vous, les Hérauts du Christ, à persuader à tous, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent, chevaliers ou piétons, riches ou pauvres, par vos fréquentes prédications, de se rendre à temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste loin de nos territoires. Je le dis à ceux qui sont ici, je le mande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne.

A tous ceux qui y partiront et qui mourront en route, que ce soit sur terre ou sur mer, ou qui perdront la vie en combattant les païens, la rémission de leurs péchés sera accordée. Et je l’accorde à ceux qui participeront à ce voyage, en vertu de l’autorité que je tiens de Dieu.

Quelle honte, si un peuple aussi méprisé, aussi dégradé, esclave des démons, l’emportait sur la nation qui s’adonne au culte de Dieu et qui s’honore du nom de chrétienne ! Quels reproches le Seigneur Lui-même vous adresserait si vous ne trouviez pas d’hommes qui soient dignes, comme vous, du nom de chrétiens ! qu’ils aillent donc au combat contre les infidèles – un combat qui vaut d’être engagé et qui mérite de s’achever en victoire -, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! qu’ils soient désormais de chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont les récompenses éternelles qu’ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables sous ! Ils travailleront pour un double honneur, ceux-là qui se fatiguaient au détriment de leur corps et de leur âme. Ils étaient ici tristes et pauvres ; ils seront là-bas joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Seigneur ; là-bas, ils seront ses amis ! »

Cet appel eut un succès relatif. Certes la première croisade souleva un grand enthousiasme. Ils furent nombreux à partir et nombreux à mourir dans cette aventure.⁠[45] Ce fut une reconquête plus qu’un pèlerinage armé et en 1099, Jérusalem fut prise. Cette reconquête avait sur la reconquête espagnole assortie des mêmes promesses un avantage : c’était un lieu de pèlerinage particulier à reconquérir⁠[46]. Toutefois, elle s’inscrit dans le même mouvement de libération non seulement de l’Espagne mais aussi de la Corse ou encore de la Sicile, terres qui étaient sous le joug sarrasin à cause des péchés des chrétiens.

La guerre de libération va devenir une guerre de purification. Il est sûr, divers recoupements en témoignent, que le Pape « prêcha sur le thème des récompenses promises par le Christ à ceux qui prendraient sa croix, à partir du texte bien connu de Mt 10, 37 , mais détourné de son contexte originel : « Quiconque abandonnera pour mon nom, sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, sa femme ou ses enfants ou ses terres, en recevra le centuple et aura pour héritage la vie éternelle. » » Robert le Moine, par exemple, prête ce propos au pape : « Prenez donc ce chemin en rémission de vos péchés et partez, certains de la gloire impérissable qui vous attend dans le royaume des cieux. ».⁠[47] Ajoutons qu’à l’époque, une incertitude existait quant au sort des âmes des défunts entre le décès et la résurrection promise. En tout cas, le concile de Clermont établit ce canon : « Quiconque par sa seule piété, non pour gagner honneur ou argent, aura pris le chemin de Jérusalem en vue de libérer l’Église de Dieu, que son voyage lui soit compté pour seule pénitence ».⁠[48] Chez les divers chroniqueurs, « on note une tendance à accorder davantage le martyre aux guerriers tués les armes à la main qu’aux inermes, pauperes, armigeri, pedites et milites momentanément désarmés, ainsi qu’aux femmes, vieillards, enfants massacrés par les Turcs, qui ne l’obtiennent jamais »[49] Certains soulignent toutefois que ceux qui sont morts de faim, de soif ou noyés devraient bénéficier des mêmes récompenses. L’allusion faite parfois aux ouvriers de la dernière heure (Mt 20, 16) confirme cette interprétation.

Urbain II était apparu, au concile de Clermont, comme le chef de la militia Christi. A tel point que les chefs croisés inviteront Urbain II à prendre la tête de l’expédition, « de cette guerre que tu as ordonnée » lui écrivent-ils, pour achever « cette guerre qui est la tienne »[50] Toutefois, le Pape Urbain II ne parvint pas à regrouper la militia en chevalerie chrétienne. Au XIIe siècle, l’Église dut tenter de la diriger par l’entremise des princes. Jean de Salisbury, par exemple, « affirme que les milites servent Dieu en obéissant aux princes, et qu’ils sont saints en accomplissant ainsi, indirectement, le service du Christ. »[51]

La croisade pourrait ainsi apparaître « comme une institution de paix dont l’action aurait l’Orient pour théâtre ». En effet, on peut penser que « de même que les ligues de paix employaient les guerriers au maintien de l’ordre en Occident, de même les chevaliers appelés à la croisade chercheraient à ramener la paix en Orient en mettant les envahisseurs à la raison. »[52] Mais la croisade est bien plus qu’une opération de police à l’échelle internationale.

En tout cas, entre le pacifisme du christianisme des premiers siècles et l’appel à la croisade d’Urbain II en 1095, il y a, c’est le moins qu’on puisse dire, « une surprenante révolution »[53]. Mais même par rapport à la conception de saint Augustin, il y a une évolution importante.

Pour l’historien J. Flori il semble plus adéquat de parler chez Augustin de « guerre justifiable » que de guerre juste et a fortiori de guerre sainte.⁠[54] Les expressions « guerre juste », « guerre sainte », « guerre sacrée » n’apparaissent pas mais la notion est présente. Toute guerre contre l’hérétique ou l’infidèle est-elle ipso facto juste, sainte, sacrée ? La thèse de Flori et de dire qu’une guerre peut être considérée comme juste, sainte, sacrée, comme croisade, « dès lors qu’elle est prêchée ou sollicitée par le souverain pontife et décrétée dans l’intérêt du Saint-Siège, confondu avec celui de l’Église et de la chrétienté ». Au départ chez Augustin, la défense de l’empire romain contre les barbares se confond avec la défense de l’ensemble des chrétiens. De même, à plusieurs reprises, la défense de la terre chrétienne incitera les papes à demander l’aide du pouvoir politique, d’abord pour la défense de l’Église de Rome⁠[55] puis pour la défense de la Chrétienté, de la patrie commune des chrétiens assimilée à l’Église universelle. La croisade est le résultat d’une habitude née au IXe siècle dans la dissolution de l’empire carolingien où le Pape appelle au secours le bras séculier en échange de biens spirituels. Dans cette évolution, la guerre « acquiert ipso facto un caractère sacré qui la rend à la fois juste, sainte et méritoire ».⁠[56] Les souverains pontifes, en effet, considèrent comme martyrs ceux qui meurent dans ces combats face à des adversaires qui ne sont pas nécessairement tous des Sarrasins ou des hérétiques.⁠[57] Ceux qui s’y engagent se voient promettre des indulgences, jouissent de bénédictions et de l’absolution de leurs péchés. Ils sont la militia sancti Petri ou, sous Grégoire VII, les milites Christi. La guerre qui demandait pénitence, devient elle-même pénitence et source de grâces, elle devient méritoire et rédemptrice.

Confrontons maintenant croisade et jihad.

Ce sont surtout les différences de fond qui frappent au premier abord.

Premièrement, le jihad guerrier -par opposition au jihad spirituel- ne pose pas de problème fondamental dans l’islam surtout au Moyen Age. Mahomet n’apparaît pas comme un apôtre de la non-violence alors qu’il est beaucoup plus difficile évidemment de mettre en accord la guerre et le message de Jésus.

Deuxièmement, selon un spécialiste de l’Islam, « on ne forcera pas le trait en affirmant que la guerre que poursuit l’Islam est toujours légale et juste. Et comme son propos est d’assurer la victoire de la Faction d’Allah, elle ne peut être que sainte »[58]. Or, nous avons vu qu’il était difficile d’appeler « saintes », sans beaucoup de restrictions, les guerres de l’Ancien Testament.

Sur le plan historique, des différences apparaissent aussi.

Tout d’abord, au contraire du jihad, la croisade n’est pas une guerre missionnaire ayant pour but de convertir⁠[59]. La guerre juste menée par les chrétiens entend rétablir un droit bafoué, récupérer des biens spoliés. Il était injuste et anormal que les lieux saints soient soumis aux infidèles.

Le jihad qui est une conquête de terres impies et non une reconquête comme dans le cas de la croisade⁠[60]. S’il s’agit de récupérer un bien injustement enlevé, on a le droit de punir les malfaiteurs, ceux qui ont violé les lois de Dieu de quelque manière : hérétiques, schismatiques, blasphémateurs, simoniaques⁠[61] et, bien sûr, infidèles.⁠[62]

On peut aussi ajouter que le jihad vise d’abord les ennemis de l’extérieur et ensuite les rebelles à l’intérieur de la communauté - L’Église elle s’applique d’abord à punir les ennemis intérieurs avant de se tourner vers l’ennemi extérieur

Mais il y a un point commun aux deux guerres.

La guerre est juste si elle est déclarée par une autorité légitime : Dieu. Les guerres commandées par Jahwé, comme celles menées par le Prophète, sont légitimes, justes et « saintes ». A l’époque chrétienne, ce trait est encore accentué par l’idéologie théocratique, ou, plus simplement, par ce que Fiori appelle la « papalisation de l’Église »[63] : le pape est le chef mais aussi le défenseur, armé s’il le faut, de l’Église⁠[64]. Urbain II ne lance pas son appel au nom de saint Pierre comme ses prédécesseurs (militia sancti Petri) mais au nom du Christ. C’est le Christ qui ordonne : la guerre devient sainte avec en contrepartie les récompenses spirituelles comme dans le jihad. L’Islam promet à ceux qui meurent dans le combat contre les infidèles une place au paradis : Dieu leur pardonne toutes leurs fautes.

Alors que dans le christianisme primitif, le martyr est celui qui ne résiste pas par la force au persécuteur, au moment de la première croisade apparaît un courant de pensée favorable à considérer comme martyrs ceux qui meurent à la croisade et on peut dire qu’« à la fin du XIe siècle, l’idée de martyre des guerriers morts au combat « pour Dieu » contre ses ennemis hérétiques ou infidèles rejoint à son tour la doctrine parallèle du jihad. »[65]

Dans le christianisme, classiquement, la rémission des péchés s’obtient par la confession et l’accomplissement d’une pénitence. Or, déjà le pape Léon IX, avant la bataille de Civitate en 1053⁠[66], avait absout les guerriers de leurs péchés et les avait dispensés de la pénitence dans la mesure où c’est le combat qui devenait pénitence. En ce qui concerne la croisade, Flori se pose la question de savoir si « une expédition guerrière contre les infidèles, impliquant de quitter les siens et éventuellement de perdre sa vie pour le Seigneur en luttant pour reprendre Jérusalem et récupérer les lieux saints, pouvait (…) constituer en elle-même une action susceptible d’entraîner cette rémission des péchés ? »[67] Il lui semble que oui car de très nombreux textes, chartes, chroniques, exhortations, montrent que les Croisés partaient ou étaient invités à mener une guerre « pour gagner leur salut, expier leurs fautes, obtenir la guérison de leur âme, la rémission de leurs péchés, leur rachat ou autres expressions du même genre (…) »⁠[68] Prêchée par le pape au nom de Jésus pour délivrer les lieux saints, la guerre est juste, méritoire et comme sacralisée ou du moins sanctifiée. Est-ce seulement en fonction de l’adversaire infidèle ? Il semble que non puisqu’Etienne II (753) Léon IV (847) Jean VIII (879) « assimilaient à des guerres saintes les combats qu’ils incitaient les Francs à entreprendre pour libérer le Siège de Rome de la menace ou de l’oppression des Sarrasins »[69].

Rappelons enfin que les textes n’emploient pas les expressions « guerre sainte » ou « guerre juste » mais l’idée est bien présente puisqu’on assimile aux martyrs ceux qui meurent dans ces combats. On leur promet l’accès direct au paradis.

Cette « sanctification » de la guerre renoue avec les pratiques primitives et cette tendance persistera d’une manière ou d’une autre⁠[70] jusqu’au XXe siècle où, de manière claire, le Magistère de l’Église rompra avec cette funeste tradition renforcée par l’idéologie théocratique mêlant temporel et spirituel.⁠[71] Mais à l’époque, vu les circonstances, pouvait-il en être autrement ?

Toujours est-il qu’au XIIe siècle, saint Bernard de Clairvaux⁠[72] envoie à Hugues de Payns, fondateur et premier Gand Maître de l’Ordre des Templiers⁠[73] une lettre restée célèbre sous le titre Éloge de la Nouvelle Milice[74]. Cette lettre écrite après la défaite de l’armée franque au siège de Damas en 1129 souligne l’originalité du nouvel ordre où le même homme se consacre autant au combat spirituel qu’aux combats dans le monde :

« Il n’est pas assez rare de voir des hommes combattre un ennemi corporel avec les seules forces du corps pour que je m’en étonne ; d’un autre côté, faire la guerre au vice et au démon avec les seules forces de l’âme, ce n’est pas non plus quelque chose d’aussi extraordinaire que louable, le monde est plein de moines qui livrent ces combats ; mais ce qui, pour moi, est aussi admirable qu’évidemment rare, c’est de voir les deux choses réunies. »[75]

Mieux encore, la nouvelle milice « est sainte et sûre » En effet, elle est « exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent pas pour Jésus-Christ ! ». Ceux-ci, c’est-à-dire ceux qui font partie de la « milice séculière », doivent craindre de tuer leur âme en tuant l’adversaire ou d’être tué corps et âme. C’est ce qui arrive quand la cause n’est pas bonne, et que l’intention n’est pas droite, par exemple, quand on combat par vengeance personnelle, colère irréfléchie, vain amour de la gloire, désir de conquête terrestre, orgueil ou simplement pour échapper à la mort. Quelle que soit alors l’issue, vainqueur ou vaincu, le combattant est homicide.⁠[76]

Par contre, le soldat du Christ, vainqueur ou vaincu est toujours en « sécurité » car il est le « ministre de Dieu » : il exécute les vengeances de Dieu « en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. » Il n’est pas « homicide mais malicide ». Certes, ajoute saint Bernard, « il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, d’insulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu’ils portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent à l’iniquité. »[77]

A moins d’être engagé « dans un état plus parfait », il n’est pas défendu « à un chrétien de frapper de l’épée », sinon « d’où vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter de leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur profession (Lc III, 13) ? » Peuvent donc « frapper de l’épée » « tous ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but », « ceux dont le bras et le courage nous conservent la forte cité de Sion, comme un rempart protecteur derrière lequel le peuple saint, gardien de la vérité, peut venir s’abriter en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi divine en sont tenus éloignés. » Conclusion :  « Repoussez donc sans crainte ces nations qui ne respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la terreur parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur, tous ces hommes qui commettent l’iniquité et qui brûlent du désir de s’emparer des inestimables trésors du peuple chrétien qui reposent dans les murs de Jérusalem, de profaner nos saints mystères et de se rendre maîtres du sanctuaire de Dieu. Que la doublé épée des chrétiens soit tirée sur la tête de nos ennemis, pour détruire tout ce qui s’élève contre la science de Dieu, c’est-à-dire contre la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent dire un jour : Où donc est leur Dieu ? »[78]

Dans une description très idéalisée, Bernard montre que le soldat du Christ est bien différent du soldat du monde qui sert « le diable bien plus que Dieu ». Le nouveau milicien est discipliné et obéissant, modeste et frugal, célibataire, pauvre volontaire, vivant du strict nécessaire, uniquement préoccupé par le bien de sa communauté, l’entraide, la charité fraternelle et la loi du Christ. Il ne fait acception de personne et est « sans égard pour le rang et la noblesse », ne rendant « honneur qu’au mérite ». En temps de paix, jamais oisif, il remet en état ses armes et ses vêtements. Il vit dans le silence⁠[79], fuyant les plaisirs, les spectacles et la chasse. Et il se coupe les cheveux selon le vœu de l’Apôtre. Bref, ces chevaliers, « négligés dans leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe inculte et des membres couverts de poussière, noircis par le frottement de la cuirasse et brûlés par les rayons du soleil. »⁠[80]

Au combat, ils sont prudents et circonspects et portent « la paix au fond de leur âme ». Ils n’ont peur de rien « malgré leur petit nombre », « car ils mettent toute leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des armées…​ »⁠[81]. Ils sont « en même temps, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point qu’on ne sait s’il faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt qu’on ne trouve pas d’autres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là… »[82]

Leur tâche essentielle est la garde du Saint-Sépulcre

Dans une lettre de 1146⁠[83], saint Bernard exhorte les chevaliers à participer à la deuxième croisade⁠[84]. La terre sainte qui avait été, à la génération précédente, débarrassée des païens est à nouveau envahie par les « fiers et sacrilèges ennemis de la croix ». Jérusalem est menacée. C’est « l’ennemi du salut » qui « grince les dents de rage » qui « soulève les peuples qui sont ses vases d’iniquité, et se prépare à détruire jusqu’aux derniers vestiges de tant de saints mystères ». Aussi saint Bernard demande-t-il aux « généreux guerriers, serviteurs de la croix » : « Abandonnerez-vous le Saint des saints aux chiens et des perles aussi précieuses aux pourceaux ? » C’est l’occasion, « pour des homicides et des ravisseurs, pour des adultères et des parjures, enfin pour des hommes souillés de toute espèce de crimes », de se sauver, de saisir l’offre du Seigneur qui leur « prépare des moyens de conversion et de salut » qui leur promet la rémission de leurs péchés et le don de la vie éternelle. Au lieu de s’entre-tuer et de perdre leur âme dans cette « folie », il les invite à se croiser : « C’est à vous […] de vous lever comme un seul homme, et de ceindre vos flancs des armes bénies des chrétiens. » Ainsi, continue-t-il, « vous êtes assurés de gagner l’indulgence de tous vos péchés après que vous les aurez confessés avec un cœur contrit. »[85]

La création de la Nouvelle Milice confirme l’idée que l’exercice de la guerre peut être salutaire à l’âme.⁠[86]

Aux XIIIe et XIVe siècles, la préoccupation de la papauté (Boniface VIII, Martin IV, Clément V, Jean XXII, Benoît XII) est toujours d’unir les chrétiens pour la reconquête des lieux saints. Ils tâchent donc d’apaiser les conflits entre chrétiens sans y parvenir. C’est dans cet esprit que Louis IX avait inspiré le traité de Paris de 1259 pour en finir avec la querelle avec l’Angleterre à propos de l’Aquitaine (Guyenne)⁠[87]. « Les Souverains Pontifes de la fin du XIIIe siècle qui avaient encore la puissance nécessaire pour imposer un arbitrage impartial, méconnaissaient la gravité et les causes des difficultés aquitaines. Les premiers papes d’Avignon, au contraire, qui, par un hasard extraordinaire, s’en trouvaient fort avertis, n’eurent plus le prestige suffisant pour se faire écouter les rois. Une deuxième guerre de cent ans, funeste à la croisade, allait donc apporter la solution définitive que la papauté n’avait pas su ou pu donner dans la paix au conflit franco-anglais en Aquitaine. »[88]


1. Mourre.
2. Id.
3. SCHNÜRER G., L’Église et la civilisation au Moyen Age, t. II, Payot, 1933, p. 387).
4. FLORI J., Croisade et chevalerie (XIe-XIIe s.), De Boeck, 1998, p. 11.
5. Son usage est interdit en 1139 par le IIe concile du Latran. Quelques années plus tard, en 1143 le pape Innocent II menaça les arbalétriers, les fabricants de cette arme et ceux qui en faisaient le commerce d’http://fr.wikipedia.org/wiki/Excommunication[excommunication
6. Livre III, chapitre 22.
8. v. 653 – 660/ 661.
9. COMBLIN J., Théologie de la paix, Principes, Editions universitaires, 1960, pp. 59-64. A saint Rémi qui lui parlait du Calvaire, Clovis aurait dit : « Que n’étais-je là avec mes Francs ! » 
10. L’expression « guerre sainte » est encore volontiers employée aujourd’hui pour « sanctifier » un combat, en souligner le caractère vital et finalement le justifier.
   En 1937, l’invasion de la Chine fut officiellement qualifiée de « guerre sainte » (seisen) par le gouvernement du prince Fumimaro Konoye. La propagande nippone puisa alors abondamment dans la tradition shinto et notamment le concept du hakko ichi’u (huit coins du monde sous un seul toit), revitalisé par le kokka shinto, pour assurer la mobilisation du peuple autour de l’http://fr.wikipedia.org/wiki/Empereur_Sh%C5%8Dwa[empereur Hirohito
11. MARZANO Michela, sous la direction de, Quadrige-Puf, 2011.
12. HERVIEU-LEGER Danièle, sociologue, auteur de nombreux ouvrages sur la religion et en particulier sur le christianisme.
13. Cf. l’article de LOHFINK Norbert sj, La « guerre sainte » et le « bannissement » dans la Bible, in Communio, XIX, 4, n° 114, juillet-août 1994, pp. 33-44. N. Lohfink est exégète et spécialiste de l’Ancien Testament. Sa position est confortée, selon les spécialistes, par EVEN-SHOSHAN Abraham, (in New Concordance of the Bible : Thesaurus of the Language of the Bible, Hebrew and Aramaic, Roots, Words, Proper Names Phrases and Synonyms, Central Kentucky Book Supply, 1984) : l’expression « guerre sainte » n’existe pas dans la Bible.
14. « Publiez ceci parmi les nations : Préparez la guerre ! Appelez les braves ! qu’ils s’avancent, qu’ils montent, tous les hommes de guerre ! » « Préparez », littéralement, dit Jérusalem, « sanctifiez »
15. Il est intéressant de noter que les traducteurs utilisent les mots « saint » « sanctifier » faute de mieux. A propos d’Is 13, 3 : « « Moi j’ai donné des ordres à mes saints guerriers », la Bible de Jérusalem précise : littéralement : « mes sanctifiés ». La TOB, elle, traduit : « Moi, j’ai mandé ceux qui me sont consacrés, j’ai convoqué les guerriers de ma colère ».
   On lit dans Jr 6, 4 : « Préparez contre elle le saint combat ». Littéralement, dit Jérusalem : « « sanctifiez contre elle la guerre », celle-ci ayant été jusque là considérée comme un devoir sacré (…). Mais, malgré le vocabulaire, on est à l’opposé de l’idéal de guerre sainte dans laquelle Yahvé combat avec son peuple ( cf. Dt 2, 30 : « Yahvé votre Dieu qui marche à votre tête combattra pour vous, tout comme vous l’avez vu faire en Égypte. » ; Dt 20, 4 : « Car Yahvé votre Dieu marche avec vous, pour combattre pour vous contre vos ennemis, et vous sauver. » ; Is 31, 4 : « Car ainsi m’a parlé Yahvé : comme gronde le lion, le lionceau après sa proie, quand on fait appel contre lui à l’ensemble des bergers, sans qu’il se laisse terroriser par leurs cris ni troubler par leur fracas, ainsi descendra Yahvé Sabaot pour guerroyer sur le mont Sion, sur sa colline. »), ou au moins, contre ses ennemis (cf. Is 13, 3 : « Moi, j’ai donné des ordres à mes saints guerriers, j’ai même appelé mes héros pour servir ma colère, mes fiers triomphateurs. »). Pour Jérémie, la guerre n’est plus un acte religieux, car Yahvé a quitté le camp d’Israël qu’il a décidé de châtier (cf. Jr 21, 5 : « Et je combattrai moi-même contre vous, à main étendue et à bras puissant, avec colère, fureur et grande indignation » ; Jr 34, 22 : « Voici, je vais donner un ordre - oracle de Yahvé - et les ramener vers cette ville pour qu’ils l’attaquent, la prennent et l’incendient. Et je ferai des villes de Juda une solitude où personne n’habite. » ; Jr 22, 7 : « Je voue [littéralement : « je sanctifie »
16. Michel Dubost confirme. A propos de la guerre prescrite par Dieu contre Amaleq, il écrit : « Cette guerre n’a pas pour but la conquête du territoire, mais plutôt l’établissement d’une paix juste et durable. Et, pour que les combattants d’Israël ne pensent pas l’emporter par leurs propres mérites (car il y a dans la Bible, une méfiance contre tout ce qui est force armée), c’est Dieu qui conduit à la victoire. Ce transfert à Dieu de la responsabilité de la victoire est quelque chose d’extrêmement important : c’est une manière d’indiquer que l’on ne doit pas se faire justice soi-même. » A propos des autres guerres prescrites par Dieu pour s’emparer des terres qu’Il a données aux Hébreux, l’auteur pense que « le sens de ces récits de guerres est, cette fois, de raconter l’histoire du peuple d’Israël sans doute de manière légendaire, pour montrer qu’Israël ne doit son existence qu’au Seigneur. Au- delà de ces guerres prescrites par Dieu, et qui ne correspondent plus à la réalité d’aujourd’hui, un refus de la guerre et un profond désir de paix courent tout au long de la Torah, comme du Nouveau Testament. » (DUBOST Michel, La guerre, Mame/Plon, 2003, pp. 100-101). M. Dubost fut, pendant plus de 10 ans, évêque aux armées, en France.
17. LOHFINK Norbert, op. cit., p. 43.
18. COMBLIN J., Théologie de la paix, I, Principes, Editions universitaires, 1960, p. 61.
19. Dt 15,3.
20. COMBLIN J., op. cit., p.62. Quant à l’expression « Yahvé Sabaot » (1 S 1,3 ; 1 S 4, 4 ; 2 S 6, 2 et 18 ; 2 S 7, 8 et 27), la traduction en est incertaine, comme nous l’avons déjà vu : Dieu des armées d’Israël, des armées célestes, de toutes les forces cosmiques ? Selon Comblin, la première interprétation est la moins vraisemblable.
21. Cf. Dt 9, 4-6 : « Ne dis pas dans ton cœur, lorsque Yahvé ton Dieu les chassera devant toi : « C’est à cause de ma juste conduite que Yahvé m’a fait entrer en possession de ce pays », alors que c’est en raison de leur perversité que Yahvé dépossède ces nations à ton profit. Ce n’est pas en raison de ta juste conduite ni de la droiture de ton cœur que tu entres en possession de leur pays, mais c’est en raison de leur perversité que Yahvé ton Dieu dépossède ces nations à ton profit ; et c’est aussi pour tenir la parole qu’il a jurée à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. Sache aujourd’hui que ce n’est pas ta juste conduite qui te vaut de recevoir de Yahvé ton Dieu ces heureux pays pour domaine, car tu es un peuple à la nuque raide. »
22. Le Cantique de Débora (Jg 5) est le texte qui s’approche le plus de l’idée d’une guerre « sainte ».
23. Cf. Jr 6, 14 ; 8,11 ; 12,12 ; Ez 13, 10 et 16 ; Is 31 et notamment 1 : « Malheur à ceux qui descendent en Égypte pour y chercher du secours. Ils comptent sur les chevaux, ils mettent leur confiance dans les chars, car ils sont nombreux et dans les cavaliers, car ils sont très forts. Ils ne sont pas tournés vers le Saint d’Israël, ils n’ont pas consulté Yahvé. »
24. Is 10, 5-6 : « Malheur à Assur, férule de ma colère ; c’est un bâton dans leurs mains que ma fureur. Contre une nation impie [Israël] je l’envoyai, contre le peuple objet de mon emportement je le mandais, pour se livrer au pillage et rafler le butin, pour les piétiner comme la boue des rues. » On peut lire aussi Is 5, 25-30 ; 8, 5-10 ; 9, 10. L’explication, nous la trouvons dans Dt 8, 5-6 : « Comprends donc que Yahvé ton Dieu te corrigeait comme un père corrige son enfant, et garde les commandements de Yahvé ton Dieu pour marcher dans ses voies et pour le craindre. » Ou encore dans Dt 28, 15 : « Mais si tu n’obéis pas à la voix de Yahvé ton Dieu, ne gardant pas ses commandements et ses lois que je te prescris aujourd’hui, toutes les malédictions que voici t’adviendront et t’atteindront. » Dieu, commente J. Comblin, « se sert des causes secondes, c’est-à-dire du cours de l’histoire » (op. cit., p. 71)
25. Docteur en anthropologie et sciences des religions, Chargé de cours d’araméen ancien, Maître de conférence d’hébreu à l’université de Lille III.
26. Son analyse peut être contestée parce qu’il ne précise pas son niveau de lecture. Ces textes ne doivent-ils pas être lus symboliquement ? Par ailleurs, au temps du deuxième Temple, Israël n’avait pas d’armée propre sauf à l’époque très brève des Maccabées. Ceci dit, toute insuffisante que soit cette interprétation pour les raisons dites, ne renforce-t-elle, par ses lacunes mêmes, a fortiori la thèse de l’absence de « guerre sainte » dans l’AncienTestament ?
27. In La guerre et les rites de guerre dans le judaïsme du deuxième Temple, Supplements to the Journal for the Study of Judaism [93], Brill, 2005, p. 460.
28. Guerre et lois de pureté dans le judaïsme ancien : exclusion des femmes, purification des guerriers, 2005, texte disponible sur http://cecille.recherche.univ-lille3.fr/l-equipe/publications-de-christophe-batsch/article
29. Cf. Dt 20.
30. Ainsi, dans 2 S 7, 9. 11 et 1 R 5,3, les guerres de David sont portées à son crédit, Yhwh lui-même contribua à leur succès. Ces guerres ne justifient pas qu’il ne peut construire le temple. Par contre, dans 1 Ch 22, 8, et 1 Ch 28, 3, si David n’a pu construire le Temple, c’est parce qu’il a été souillé par les nombreuses guerres qu’il a menées. Des commentateurs juifs confirment : « [Dieu] lui interdit de construire le Temple, parce qu’il était souillé de sang humain et qu’il avait fait la guerre durant de nombreuses années » (Eupolème cité in EUSÈBE de CÉSARÉE, Praeparatio evangelica IX, 30, 5) ; « Il ne lui permettait pas de construire le Temple, à lui qui avait combattu de nombreuses guerres et été souillé du meurtre de ses ennemis » (Flavius Josèphe, Antiquités juives, VII, 92).
31. Débora organise la guerre contre Sisera mis à mort par Yaël (Jg 4-5). Abimélec est tué par une pierre lancée par une femme (Jg 9).
32. Judith apparaît, par rapport à ces règles énoncées, comme une figure subversive.
33. J. Comblin montre aussi qu’il y a une différence fondamentale entre le récit biblique de la création du monde et les récits mythiques d’autres traditions. Dans ceux-ci, la création est le résultat d’une guerre entre les dieux à l’instar de ce qui se passe dans la création des États. Et l’État se crée à l’image de la création du monde. Le roi guerrier est à l’image du dieu guerrier. La guerre en devient divine. Par contre, le récit biblique nous montre Dieu créant librement le monde et l’établissant dans la paix. La guerre ne vint pas de Dieu mais de l’homme.
34. COMBLIN J., op. cit., p. 73.
35. JOURNET Charles, L’Église du Verbe incarné, I, Desclée-de Brouwer, 1941, p. 361.
36. JOURNET Ch., op. cit., pp. 368-369.
37. Encore au XIXe siècle, Pie IX mobilisera ses zouaves contre les bandes de Garibaldi.
38. Confirmé par BvonW.
39. Cf. MONGRENIER Jean-Sylvestre, Guerres justes et croisades, Réflexions autour de l’intervention armée en Libye, Institut Thomas More, 28-3-2011 (texte disponible sur www.institut-thomas-more.org), p. 4, note 6. La « reconquista » a commencé vers 1030 avec le déclin du califat de Cordoue (Mourre).
40. Id., p. 2.
41. Ibn Khaldun (né à Tunis en 1332 et mort au Caire en 1406), cité in MONGRENIER, op. cit.).
42. Le but du concile de Clermont était de rétablir la paix en France où le roi Philippe Ier était excommunié pour bigamie et de détourner vers l’extérieur la violence qui régnait à l’intérieur en passant au-dessus de l’autorité des princes.
43. Cette prédication a été retranscrite quelques années plus tard, vers 1127, par Foucher de Chartres qui a été sans doute témoin de l’homélie, dans son Historia Hierosolymitana (récit de la première croisade vers Jérusalem)( Cf. BALARD M., DEMURGER A., GUICHARD P. in Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIe siècles, Hachette, 2000). Né en 1059, à Chartres, Foucher partit, après le concile de Clermont pour la croisade. Il devint chapelain de Baudouin Ier, comte d’Edesse puis roi de Jérusalem. Il vécut en terre sainte jusqu’à sa mort vers 1127. Il ne participa pas à la prise de Jérusalem ce qui expliquerait qu’il n’en parle pas dans sa « réécriture » du discours d’Urbain II alors qu’il en était question selon d’autres sources (Robert le Moine, Baudri de Dol et Geoffroy de Vendôme pour ne citer que des témoins oculaires). Au début du XIIe siècle, Foucher veut, sans doute, par ce texte, remobiliser les chrétiens pour qu’ils soutiennent les Croisés menacés par les musulmans.
44. Forts de leur victoire à Manzikert, en 1071, les Turcs Seldjoukides chassent les chrétiens d’Anatolie et s’installent sur les rives du Bosphore.
45. La première croisade regroupe, en fait, plusieurs tentatives de groupes divers de pèlerins plus ou moins armés et qui furent des proies faciles ou de troupes plus aguerries sous la direction de barons. Plusieurs dizaines de milliers d’hommes se mirent en route. Les estimations des chroniqueurs comme celles des historiens révèlent la difficulté d’évaluer une foule comme on le voit encore aujourd’hui lors des manifestations. Il est sûr qu’une foule innombrable se mit en route et que les pertes au combat furent nettement moindres que les pertes au long du chemin. Ces milliers d’hommes qui avaient tout quitté étaient motivés par la promesse du Christ d’être récompensés au centuple (Mc 10, 28-30) même s’ils interprétaient d’une manière un particulière ces paroles, influencés par les prédicateurs ! (Lire in FLORI J., Un problème de méthodologie, La valeur des nombres chez les chroniqueurs du Moyen Age, A propos des effectifs de la première Croisade, in Croisade et chevalerie (XIe-XIIe s.), De Boeck, 1998,  pp. 319-343)
46. St-Jacques-de-Compostelle n’est pas occupé et son prestige, quoique considérable, est moindre que celui lié au tombeau du Christ. En Orient, où le miles sancti Petri devient miles Christi, l’attraction est telle qu’Urbain II souhaite que les Espagnols s’en tiennent à la reconquête de leur pays plutôt que d’aller en Orient. La reconquista a la même nécessité et les mêmes mérites que la croisade. Pascal II, (lettre du 14 octobre 1100) interdira d’ailleurs purement et simplement aux Espagnols de participer à la croisade.
47. Cf. FLORI, Croisade et chevalerie, op. cit., p. 47.
48. Id., p. 79.
49. Id., p. 107.
50. Lettre des princes croisés à Urbain II, citée in FLORI J., op. cit., p. 18.
51. In Policraticus, cité in FLORI J., op. cit., p. 20.
52. RICHARD Jean, Histoire des Croisades, Fayard, 1996, p. 33, cité in J. Flori, op. cit., p. 80, qui partage cet avis.
53. FLORI J., op. cit., p. 3.
54. Id., p. 12.
55. Au IXe siècle, Léon IV (847-855) appelle à l’aide l’armée franque pour combattre les Sarrasins qui se livrent à des razzias sur les côtes d’Italie en promettant aux combattants tués des récompenses spirituelles. Jean VIII (872-882) appelle au secours Charles le Chauve « pour la défense de l’Église » avec des promesses semblables.
56. FLORI J., op. cit., p. 16.
57. Cela est déjà vrai sous les pontificats d’Etienne II (753), Léon IV (847) et Jean VIII (879) pour la défense du Siège de Rome. Ce qui change au XIe siècle, c’est l’élargissement du principe à la chrétienté. De plus, à la même époque, des canonistes comme Yves de Chartres, Bonizo de Sutri, Anselme de Lucques, estiment qu’on peut contraindre, par la force, les infidèles, les hérétiques et les schismatiques et même tuer les infidèles ou les ennemis de la foi à l’exception des Juifs.
58. MORABIA A., Le Gihad dans l’islam médiéval, Albin Michel, 1993, pp. 23-24, cité in FLORI J., op. cit., p. 197.
59. Contrairement à ce que l’on lit dans les chansons de geste du XIIe siècle, il n’y a, ni chez les chroniqueurs, ni dans les chartes des croisés, ni dans les lettres d’Urbain II, d’appel à la conversion des « infidèles ». Tous les travaux consacrés à cette question ne relèvent que « quelques cas très isolés assimilables à la fameuse formule « crois ou meurs » ». d’ailleurs, l’interdiction d’utiliser la contrainte pour convertir fut déjà affirmée par Nicolas1er (pape de 858-867) avant d’être reprise encore par Innocent IV (1243-1254). Même les persécutions que certaines bandes de croisés infligèrent aux juifs d’Allemagne ne sont pas imputables à la proclamation de la croisade mais à l’antisémitisme et à un courant apocalyptique populaire. (Cf. FLORI J., op. cit., pp. 198-199).
60. La Mecque ou Médine n’ont jamais été aux mains des « infidèles ».
61. La simonie désigne l’achat ou la vente de biens spirituels comme les sacrements ou de charges ecclésiastiques. Le nom vient de Simon le Magicien qui dans les Actes des Apôtres (8, 9-21) veut acheter à saint Pierre son pouvoir de faire des miracles : « Périsse ton argent, déclara Pierre, et toi avec lui, pour avoir cru que tu pouvais acheter, avec de l’argent, le don gratuit de Dieu ».
62. Alexandre II (1061-1073) encourage Erlambaud dans sa lutte armée contre les prêtres simoniaques et concubinaires en bénissant et en lui faisant remettre le vexillum sancti Petri « pour qu’il devienne un très vaillant guerrier de Dieu et de l’Église ». A partir de ce moment, l’action de ce chevalier est sacralisée. Alexandre II agira de même avec Guillaume de Normandie partant à la conquête de l’Angleterre confisquée par le « parjure » Harold II d’Angleterre qui sera tué à Hastings en 1066 ; avec Robert Guiscard engagé dans la reconquête de la Sicile contre les musulmans. On évoque aussi très souvent l’attention portée par ce pape à la reconquista. Dans sa correspondance, on relève que le combat contre les Sarrasins est légitime puisqu’ils persécutent les chrétiens et occupent leurs territoires. Par contre, on ne peut attaquer les juifs : « toutes les lois civiles ou ecclésiastiques interdisent l’effusion de sang sauf lorsqu’il s’agit de punir un criminel ou de s’opposer aux méfaits des Sarrasins. » (cf. FLORI J., op. cit., pp. 54-59).
   En 1087, sous Victor III (1086-1087), on considérera comme saintes l’expédition en Afrique du Nord de même que la Reconquista. La charte de Hugues de Lusignan (Hugues VI) de cette même année présente l’expédition d’Espagne « comme une œuvre pie puisque celui-ci l’entreprend comme il le ferait d’un pèlerinage, « pour le salut de son âme ». » (Id., p. 59).
   Grégoire VII (1073-1087) invite tous les fidèles, prêtres ou laïcs à combattre, y compris par la force, les « ennemis de Dieu, du Christ, de saint Pierre et de la sainte Église » c’est-à-dire les clercs hostiles aux réformes papales, les princes chrétiens adversaires du Pape et ceux qui n’appartiennent pas à la chrétienté qui veulent dominer ou massacrer les chrétiens. Il s’agit de rien moins que de choisir entre le Christ et le diable dont les « membres naturels » sont les musulmans appelés « païens » ou « sarrasins ». Quand le pape demande le servitum sancti Petri, cette expression implique souvent plus que la révérence ou l’obéissance doctrinale mais renvoie aussi à la « contribution matérielle, financière et armée à la défense du patrimoine de saint Pierre, à la protection ou à la récupération des biens d’Église menacés par des ennemis, mais aussi à la reconquête de territoires tombés entre leurs mains » (Id., p. 67). Ainsi en est-il de l’Espagne (ou au moins de Tarragone) que le pape revendique comme une propriété. Mais qu’en est-il du métier des armes ? C’est une profession, comme celle de marchand, qui est peccamineuse comme le proclame le synode de Rome du 19 novembre 1078. En général, les milites doivent faire pénitence, restituer les biens mal acquis et déposer les armes sauf si c’est pour une bonne cause (légitime défense, défense de son seigneur, de ses amis, des pauvres et des églises) et pour servir leurs évêques. Quant aux soldats au service du Saint-Siège, mercenaires soldés ou guerriers sollicités pour protéger les territoires du pape et combattre les hérétiques, les schismatiques, les musulmans, le pape leur promet des récompenses spirituelles (la gloire éternelle), parfois des territoires et des titres valorisants : miles sancti Petri ou miles Christi. (Erlembaud fut béatifié par Urbain II). En 1074, Grégoire, devant l’apathie des princes, envisage de prendre lui-même la tête d’une troupe pour aller libérer l’Orient jusqu’à Jérusalem, du schisme et des Turcs. A ceux qui le suivront, il promet « des biens éternels par l’absolution de tous les péchés et leur assure la patrie céleste. » (Flori, op. cit., p.72). Cette expédition n’eut pas lieu mais il est clair qu’aux yeux du pape, une telle guerre était juste et sacrée, une « guerre de Dieu », disait-il, puisque menée contre le diable dans ses diverses incarnations. La guerre est juste puisqu’elle rétablit la paix, la justice et la liberté, elle est sainte puisqu’elle est ordonnée par le pape, cautionnée par saint Pierre et Dieu et qu’elle est assortie de rétributions spirituelles.
63. GENICOT L., Discours de clôture du colloque de Mendola, 1989, cité in FLORI J., op. cit., p. 205.
64. Rappelons-nous l’intention de Grégoire VII de mener lui-même les troupes vers Jérusalem ou encore la demande adressée par les Croisés à Urbain II après la mort du légat pontifical et chef spirituel de la croisade Adhémar de Monteil (en 1098 à Antioche), pour qu’il vienne prendre la relève.
65. FLORI J., op. cit., p. 209.
66. Les armées de Léon XI et d’Henri III le Noir, sont défaites par les troupes normandes chrétiennes qui occupaient un territoire revendiqué par le Pape.
67. FLORI J., op. cit ., p. 211.
68. Id., p. 210.
69. Id., p. 13.
70. Donnons ici un seul exemple : la Bulle Exsurge Domine de Léon X, en 1520, dénonce, parmi les erreurs de Martin Luther, cette proposition : « 34. Se battre contre les Turcs, c’est s’opposer à Dieu qui par eux visite nos iniquités ».
71. Au niveau le plus haut de l’Église, l’implication de l’autorité du pape dans les affaires temporelles et militaires sera renforcée par certains théoriciens qui défendront l’idée selon laquelle, après l’Incarnation du Christ, les peuples païens « auraient perdu en droit, leur souveraineté politique ». Leur souveraineté est alors transmise alors au pape, qui, à son tour, peut la remettre aux Rois Catholiques. (cf. HUGON Alain, Maître de conférence en histoire moderne à l’université de Caen, « Les Européens et le monde : XVème-XVIIIème » (www.etab.ac-caen.fr) ). Pour d’autres historiens, la question en théorie n’est pas très claire : les infidèles ont-ils un « dominium » légitime ? le pape a-t-il la compétence, de jure, sur tous les infidèles ? une potestas absoluta ? Toujours est-il qu’en fait plusieurs papes agiront comme si la réponse était clairement positive (cf. Alain PENNINGTON Alain à propos du cardinal et canoniste Henri de Suse (vers1200-1271) : Enrico da Susa, detto l’Ostiense (Hostiensis, Henricus de Segusio o Segusia), in Dizionario biografico degli Italiani 42 (Instituto della Enciclopedia italiana 1993, 758-763).
72. 1090 ?-1153.
73. Hugues de Payns ou Payens (ou de Pains - de Paganis) né vers 1070, il est le fondateur (1118) et le premier Grand Maître de l’Ordre des Templiers. Il s’installe à Jérusalem avec ses 8 compagnons. Baudouin II, roi de Jérusalem, le charge d’une ambassade auprès du pape Honorius II : Pour obtenir du saint père une nouvelle croisade, ou du moins engager le plus grand nombre possible de guerriers chrétiens pour venir défendre Jérusalem. Honorius II l’envoie au concile de Troyes, en 1128, où l’Ordre reçoit sa règle. Il participe à la deuxième croisade. Pour financer ce voyage il « emprunte » une partie du trésor de son abbaye en 1142. + Sous sa direction, les chevaliers du Temple obtiennent leurs premières victoires militaires aux frontières du royaume, déjà encerclé. Mais, parallèlement, il incite Baudouin à s’entendre avec l’Ismaélien Aboull-Fewa ; les deux souverains échangent Tyr contre Damas. De ces négociations discrètes naîtront des relations « qui dureront quatre-vingts ans » entre les Templiers et les chefs de la secte des Ismaéliens. Hugues de Payns meurt le 24 mai 1136.
74. Le titre complet est Liber ad milites Templi de laude novae militiae. Texte complet disponible sur http://www.histoire-fr.com/Bibliographie_bernard_de_clairvaux_nouvelle_chevalerie_0.htm []
75. §1. 
76. § 2 et 3.
77. § 4.
78. § 5.
79. « On n’entend parmi eux, ni parole arrogante, ni éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on n’y voit aucune action inutile… »
80. § 7 et 9.
81. « …bien des fois, il leur est arrivé de mettre l’ennemi en fuite presque dans la proportion d’un contre mille et de deux contre dix mille. »
82. § 8. Avec un certain réalisme toutefois, Bernard que ces Templiers qui aujourd’hui font le bonheur de la montagne de Sion, ont fait aussi le bonheur de leur propre pays en le quittant car ils y étaient, avant leur conversion, « des scélérats et des impies, des ravisseurs et des sacrilèges, des homicides, des parjures et des adultères ». (§ 10). Il est vrai que cet éloge permit aux Templiers de rencontrer une grande ferveur et une reconnaissance générale : grâce à saint Bernard, l’ordre du Temple connut un accroissement significatif : bon nombre de chevaliers s’engagèrent pour le salut de leur âme ou, tout simplement, pour prêter main forte en s’illustrant sur les champs de bataille.
83. Lettre CCCLXIII adressée A messeigneurs et très chers pères les archevêques et évêques, à tout le clergé et aux fidèles de la France orientale et de la Bavière, ou encore, dans d’autres manuscrits Au peuple anglais ou A Manfred, évêque de Brixen. Texte disponible sur www.abbaye-sant-benoit.ch
84. 1147-1149.
85. Il est intéressant aussi de noter que, dans cette même lettre, saint Bernard recommande aux Croisés, au nom des Écritures, de ne pas persécuter, mettre à mort ni chasser les Juifs. Même s’ils attaquent les premiers, « c’est à ceux qui ont reçu en main l’épée du pouvoir de repousser leurs injustes agressions ». En homme pratique, en stratège pourrait-on dire, il interdit aux Croisés de se disperser comme l’avait fait, à ses dépens, la troupe de Pierre l’ermite lors de la première croisade (1096-1099) mais plutôt de former une « armée en un seul corps » commandée par des « capitaines expérimentés » pour être « partout en force et à l’abri de toute violence ».
86. La même attitude se manifeste lors des croisades contre les Albigeois (à la demande du IIIe concile de Latran en 1179,et du pape Innocent III), les Hussites (Martin V en 1420), les Vaudois (Innocent VIII en 1487). Le IVe concile de Latran, par exemple, en 1215, déclare : « Les catholiques qui, ayant pris la croix se sont armés pour l’extermination des hérétiques, jouissent de la même indulgence et du même privilège que l’on concède à ceux qui se rendent en Terre Sainte. » (cf. COMBLIN J., op. cit., II, p. 110).
87. Ce conflit est né en 1152 avec le mariage d’Eléonore d’Aquitaine avec Henri II Plantagenet, roi d’Angleterre. Au traité de Paris, l’Aquitaine est anglaise mais le roi d’Angleterre en tant que duc d’Aquitaine est vassal du roi de France. Cette situation fut source de conflits permanents.
88. RENOUARD Yves, Les papes et le conflit franco-anglais en Aquitaine de 1259 à 1337, in Mélanges d’archéologie et d’histoire, t. 51, 1934, p. 292.
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