⁢Chapitre 6 : Les stratégies du bien commun

Parce que je m’intéresse à l’histoire, je pense que la politique est trop importante et la démocratie trop fragile pour ne pas être l’affaire de tous.
— « Eric de Beukelaer
op. cit., p. 106.

Dans un livre très polémique, l’auteur après avoir reconnu que le bien commun est « une notion fondamentale de l’anthropologie catholique » estime que « l’idée même de « bien commun », qui repose sur un accord préalable sur l’idée de « bien », est difficilement compatible avec la démocratie libérale qui suppose, au contraire, la possibilité de déroger à cet accord. » Il conclut son analyse en affirmant que « l’Église est donc enferrée dans une contradiction insoluble : ayant approuvé la démocratie elle continue de croire ou de se faire croire, que sa conception de la justice est pensable dans un monde où l’individu prétend être son propre souverain. »[1]

Nous savons déjà que la conception que l’Église a de la démocratie n’est pas celle que nous connaissons mais nous allons tâcher de montrer que, dans le libéralisme ambiant et institutionnel, une action en vue du bien commun reste toujours possible.

Après des siècles de foi et donc de doute, progressivement, à partir de la Renaissance, la raison a prétendu apporter des certitudes. Mais aujourd’hui, on se rend compte de sa faillite. Nous sommes tous doués de raison, croyants ou incroyants mais cela nous garantit-il à travers un dialogue rationnel d’arriver à un consensus intelligent ? Usons-nous tous bien de notre raison, de notre « bon sens » qui, prétendait Descartes est « la chose du monde la mieux partagée » ?⁠[2]. Les attitudes irrationnelles ont proliféré à l’époque contemporaine et provoqué des massacres. Au nom de la raison on a créé les camps de concentrations et les goulags. Force est de constater qu’« aujourd’hui ce n’est pas tant la raison qui domine, vraie autant qu’universelle, que l’émiettement des opinions individuelles et de la sincérité affective. » Même le concept de nature humaine peut prendre des acceptions différentes voire être purement et simplement contesté. Et donc la question se pose lancinante: « Peut-il exister dans notre société postmoderne un consensus éthique, fondé en raison, ou bien chacun est-il renvoyé à ses sentiments, à des options religieuses ou à la pression idéologique ? »[3] La « pression idéologique » de la « culture » médiatique qui formate les consciences, les adapte aux nouveautés sacralisées par les votes majoritaires d’une masse manipulée. Les mass media offrent souvent un prêt-à-penser conforme en fait à une opinion qui se veut dominante. Il suffit d’écouter comment nombre de journalistes sur des chaînes publiques traitent les hommes politiques qui déclarent leur opposition à la pratique de l’avortement ou au mariage homosexuel. Il sont déclarés conservateurs et inquiétants. Celui qui se contente de cette « information » et n’exerce pas son esprit critique se conformera à cette opinion d’autant plus facilement qu’il n’a pas un direct accès au discours contradictoire que les mass media caricaturent ou évitent soigneusement de répercuter et que les autorités s’empressent de fustiger d’une manière ou d’une autre.⁠[4] A l’époque postmoderne, la culture et le pouvoir politique qu’elle inspire visent à créer une société soft où toutes les aspérités sont bannies par étouffement.⁠[5]

Il n’empêche que tout citoyen peut constater ou sentir que bien des choses, ici ou là, « ne vont pas ». Et même l’insistance sur le « progrès » que constituent la légalisation de l’avortement ou de l’euthanasie peut le faire réfléchir, de même que la violence, les vices politiques, l’enrichissement outrancier, etc…​.

Que faire ? Sinon éduquer, former, promouvoir « une chrétienté de conviction »[6]. Prioritairement. Car « les structures ne sauraient précéder les consciences, elles leur font suite au contraire. »[7]

Se pose donc de nouveau le problème de la méthode.


1. PAOLI Paul-François, L’imposture du vivre-ensemble, Quelques points de repère, L’Artilleur, 2018, p. 45.
2. DESCARTES, Discours de la méthode (1637), Garnier, 1960, pp. 31-32.
3. HUMBRECHT Th.-D., op. cit., p. 140.
4. Fin mars 2017, MERCIER Stéphane, chargé de cours invité à l’Université catholique de Louvain, était suspendu par les autorités académiques à cause d’un « plaidoyer anti-avortement » pour reprendre l’expression de la presse. Quand on lit la note de cours remise aux étudiants, on se rend compte qu’il s’agit, pour l’essentiel, de la présentation d’un argumentaire strictement philosophique élaboré par le professeur américain Petre Kreeft (né en 1937) dans le but, comme l’écrit, dès l’abord, Stéphane Mercier, de « permettre le débat ». Ni les autorités académiques, ni la hiérarchie catholique ne l’ont supporté. Le P. DIJON Xavier sj, professeur émérite de l’Université de Namur, dans un article refusé par La Libre Belgique, remarque que depuis 1990, date à laquelle une loi dépénalisant partiellement l’avortement a été votée, en dépit de l’objection de conscience du roi Baudouin, « un fort mouvement s’est fait jour, d’abord pour ne plus ranger le fœtus humain dans la catégorie des êtres dont la vie méritait d’être respectée, ensuite pour faire sortir purement et simplement l’avortement du Code pénal. Dans ces temps-ci, la pression politique est donc très forte - comme d’ailleurs en d’autres domaines de la bioéthique : euthanasie, procréation assistée, gestation pour autrui…​- pour que ce mouvement ne soit pas remis en cause. » Dans ce climat, X. Dijon pose cette question : « si un professeur ne s’est pas plié à ce discours politiquement correct, préférant reprendre - même avec des maladresse - le débat à sa racine philosophique, a-t-il perverti une fonction essentielle de l’université ou bien l’a-t-il plutôt honorée ? ».
5. Ecoutons une fois encore HADJADJ F. (La foi des démons, L’athéisme dépassé, Albin Michel, 2011, p. 217) : « La miséricorde diabolique consiste […​] à procurer la paix non par l’être mais par le néant, non par la surabondance mais par suppression: « Tu as mal à l’âme ? Nie l’existence de l’âme. Tu as mal à Dieu ? Nie le mystère de Dieu. Tu as mal au mal ? Nie qu’il s’agisse d’un mal. plutôt que la distinction du bon grain et de l’ivraie qui patiente jusqu’à la moisson céleste, on rase tout gratis, ou bien l’on fait comme s’il n’y avait que du blé…​ ». »
6. HUMBRECHT, op. cit., pp. 185-190.
7. Id., p. 174. L’auteur poursuit : « Les lois suivent les mentalités et, prudentiellement, ne devraient pas les précéder. Nous sommes pourtant spectateurs du contraire, tant les lois éthiques de ces quarante dernières années, dites sociétales, ont pu modifier les comportements et la morale publique elle-même. elles ont incité à grande échelle. Malheureusement, ce qui marche dans le sens de la déchristianisation programmée ne marche pas dans l’autre. »
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