⁢b. Le judéo-christianisme

Il présente, dans son ensemble, une vision positive du travail qui apparaît surtout comme un privilège et un bienfait. N’est-il pas écrit que « le Seigneur Dieu prit (…) l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder »[1]. Après le péché de l’homme, Dieu maudira non pas le travail, mais le sol : « Maudit soit le sol à cause de toi »[2], c’est-à-dire les conditions du travail . Comme l’explique saint Thomas : « A l’homme, chargé du rôle de gagne-pain, la terre maudite opposa sa stérilité, ses épines et ses ronces, et imposa la labeur quotidien. »[3]

Le travail reste, malgré la peine désormais, un avantage, un bien et la paresse un mal. On peut lire, dans le livre des Proverbes[4], cette rude injonction : « Va voir la fourmi, paresseux ! Observe ses mœurs et deviens sage : elle qui n’a ni magistrat, ni surveillant ni chef, durant l’été elle assure sa provende et amasse, au temps de la moisson, sa nourriture. Jusques à quand, paresseux, resteras-tu couché ? Quand te lèveras-tu de ton sommeil ? Un peu dormir, un peu s’assoupir, un peu croiser les bras en s’allongeant, et, tel un rôdeur, viendra l’indigence, et la disette comme un mendiant. »

L’Ecclésiaste qui souligne tant la vanité des efforts humains, reconnaît cependant qu’ »il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger et le boire et dans le bonheur qu’il trouve dans son travail, (…) cela aussi vient de la main de Dieu (…) »⁠[5] ; « ’il n’y a rien de meilleur pour l’homme que de jouir du fruit de ses travaux »[6].

Le Siracide conseille : « Ne déteste point les besognes pénibles, ni le labeur de la terre, qui a été créé par le Très-Haut. »[7]

Le travail a donc été voulu par Dieu.

Reste, néanmoins, comme dans les autres cultures, l’acceptation de l’esclavage avec, toutefois, comme nous l’avons déjà vu précédemment, d’importants accommodements. Dans le Siracide, précisément, on lit: « A l’âne le picotin, le bâton et le faix ; à l’esclave le pain, la correction et la tâche. L’esclave ne travaille que si on le châtie, et n’aspire qu’au repos ; laisse-lui les mains inoccupées, et il cherchera la liberté. Le joug et la courroie font plier le cou le plus dur, le travail continuel rend l’esclave souple ; à l’esclave malveillant, la torture et les entraves ; fais-le travailler, qu’il ne reste pas oisif, car l’oisiveté enseigne bien des erreurs. Tiens-le au travail, car c’est ce qui lui convient. S’il n’obéit pas, réduis-le par les entraves ; mais ne commets pas d’excès envers qui que ce soit, et ne fais rien d’important sans y avoir réfléchi. Si ton esclave t’est fidèle, qu’il te soit cher comme toi-même ; traite-le comme un frère, parce que tu l’as acquis au prix de ton sang. »[8]

Reste aussi la classique hiérarchisation des tâches. Dans le Siracide, s’exprime ainsi le sentiment de supériorité de l’intellectuel : « La sagesse du scribe s’acquiert à la faveur du loisir ; celui qui s’agite peu deviendra sage. Quelle sagesse pourrait acquérir l’homme qui mène la charrue, qui met son point d’honneur à brandir son aiguillon, qui stimule les bœufs, les dirigeant au son de sa ritournelle, et qui converse avec les bouvillons ? Il est préoccupé de herser les sillons, il met un soin vigilant à engraisser des génisses. »[9] La suite du texte évoque les tâches du charpentier, de l’architecte, du graveur de cachets, du forgeron, du potier et conclut avec plus de nuance : « Tous ces artisans attendent tout de leurs mains ; chacun d’eux est sage en son métier. Sans eux tous, nulle ville ne serait bâtie, ni habitée, ni fréquentée ; mais ils n’entreront point dans l’assemblée, ils ne siégeront pas aux réunions des juges, ils n’auront pas l’intelligence des dispositions judiciaires, ils ne publieront ni l’instruction ni le droit, on ne les trouvera pas à l’étude des maximes. Mais ils maintiennent les choses de ce monde, leur prière se rapporte à l’exercice de leur art ; ils s’y appliquent, et étudient ensemble la loi du Très-Haut. »[10]

Avec le Nouveau Testament, le travail acquiert une plus grande dignité encore puisqu’il est pratiqué par le Fils de Dieu lui-même ! Jésus est un travailleur manuel, charpentier et fils de charpentier⁠[11]. Aux premiers temps, beaucoup, comme Celse, se moquèrent de « ce dieu qui rabotait des planches »[12].

Par contre, Paul, fort de son expérience, va insister sur la nécessité, pour le serviteur de l’Évangile, de n’être à charge de personne et donc de travailler : « Vous vous rappelez, frères, nos labeurs et nos fatigues : à l’œuvre nuit et jour pour n’être à charge à aucun de vous, nous vous avons annoncé l’Évangile de Dieu. »[13]

« Mettez votre point d’honneur à vivre dans la sérénité, à vous occuper de vos propres affaires, à travailler de vos mains, comme nous vous l’avons recommandé. Aux yeux des gens du dehors, vous vous conduirez honorablement et vous ne serez à charge de personne ».⁠[14]

« Frères, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, nous vous enjoignons de vous tenir à distance de tout frère vivant dans la paresse, sans observer la tradition que vous avez reçue de nous. Vous savez vous-mêmes ce que vous avez à faire pour nous imiter. Nous n’avons pas vécu parmi vous dans ce dérèglement ; nous n’avons pas mangé sans rétribution le pain de personne ; mais, nuit et jour, avec fatigue et avec peine, nous avons travaillé pour n’être à charge à personne d’entre vous. Nous en avions pourtant le droit, mais nous avons voulu vous donner en nous-mêmes un exemple à imiter. Aussi bien, lorsque nous étions parmi vous, nous vous disions formellement que, si quelqu’un ne veut pas travailler, il n’a pas non plus le droit de manger. Or nous apprenons qu’il y a des gens désordonnés parmi vous ; au lieu de travailler, ils s’occupent de futilités. Nous les invitons et nous les exhortons, au nom du Seigneur Jésus-Christ, à travailler paisiblement ; qu’ils mangent ainsi le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné. »[15].

Paul, tout en attribuant sa préférence « au travail manuel en tant que source de rétribution », affirme, en même temps, « le droit du travail intellectuel à une rémunération », droit qui, à travers les siècles et encore aujourd’hui sous certains aspects, ne sera guère reconnu.⁠[16] Paul apparaît très en avance sur son temps par un autre aspect également : comme nous le verrons plus tard, il va poser les bases d’une véritable théologie du travail en demandant : « Tout ce que vous faites, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur, et non pour les hommes »[17].

Nous allons voir que ces avancées resteront, malheureusement, trop longtemps ignorées des successeurs de l’Apôtre.


1. Gn 2, 15.
2. Gn 3, 17.
3. IIa IIae, qu 164, a 2.
4. Pr 6, 6-11.
5. Qo 2, 24.
6. Qo, 3, 22.
7. Si, 7, 16.
8. Si 33, 25-31.
9. Si 38, 25-27.
10. Si 38, 35-39.
11. Cf Mt 13, 55 et Mc 6, 3.
12. JACCARD, op. cit., p. 115. Celse, philosophe (IIe siècle), auteur du Discours véritable (vers 178), œuvre antichrétienne connue par Origène qui la réfuta dans son livre Contre Celse (vers 248).
13. I Th 2, 9.
14. 1 Th 4, 11-12.
15. 2 Th 3, 6-12. Paul souligne ce droit de ne pas travailler auquel il a renoncé: « N’avons-nous pas le droit de manger et de boire ? (…) Ou bien serais-je seul, avec Barnabé, à être privé du droit de ne pas travailler ? (…) Si nous avons semé chez vous les biens spirituels, sera-ce trop exiger que de récolter vos biens temporels ? Si d’autres ont ce droit sur vous, ne l’avons-nous pas davantage ? Cependant, nous n’avons pas usé de ce droit : nous supportons tout, afin de ne pas créer d’obstacle à l’Évangile du Christ. Ne savez-vous pas que les ministres du culte vivent du culte, et que ceux qui servent à l’autel ont leur part à l’autel ? De même , le Seigneur a ordonné que ceux qui annoncent l’Évangile vivent de l’Évangile. Mais moi, je n’ai usé d’aucun de ces droits ; et ce n’est pas pour les revendiquer que j’écris ceci…​ ; mais personne ne m’enlèvera cette fierté. Annoncer l’Évangile n’a rien qui me rende fier ; c’est une nécessité qui me presse. Malheur à moi, si je n’annonce pas l’Évangile ! Si je le faisais de mon propre gré, j’en mériterais récompense ; si je le fais malgré moi, c’est une fonction qui m’est confiée. Alors, quelle est ma récompense ? C’est, dans la prédication de l’Évangile, de l’offrir gratuitement, sans user du droit que cette prédication me confère. » (1 Cor 9, 4-18).
16. LECLERCQ J., op. cit., p. 63. Rappelons-nous l’injonction aux Galates : « Que celui qu’on instruit de la Parole donne de tous ses biens à qui l’en instruit » (Ga 6, 6) et la recommandation à Timothée : « Les anciens qui remplissent bien leur fonction sont dignes d’une double rémunération, et surtout ceux qui se dévouent à la prédication et à l’enseignement » (1 Tm 5, 17). J. Leclercq explique, malgré cela, la « préférence » de Paul en faisant remarquer « combien est générale l’idée que le travail intellectuel ne se paie pas. (…) On peut même dire, d’une manière générale, qu’il a toujours été d’usage de ne pas payer les intellectuels. L’idée d’une équivalence entre une somme d’argent et le travail d’un juge, d’un avocat, d’un professeur, d’un roi ou d’un gouvernant d’État, de province, de commune a toujours paru choquante. Aussi, comme ils doivent vivre, leur paiement a-t-il toujours été irrégulier et irrationnel. (…) Bien que, de nos jours, l’idée d’une rétribution du travail intellectuel se soit acclimatée plus qu’autrefois, on sait combien sont encore nombreux ceux qui trouvent naturel de payer de grosses sommes pour des vêtements, des meubles, des voitures, mais qui ne comprennent pas qu’on leur demande un prix semblable pour des leçons à leurs enfants. (…) Au fond de cela, se trouve l’idée que le travail ne se paie pas. On paie des marchandises, et le salaire du travail manuel n’est, en réalité, pas le salaire du travail, mais le prix des marchandises qu’il procure.(…) Une chose se paie, un service ne se paie pas. » De plus_, « dans la pensée de la plupart des gens, le travail est lié à la nécessité de gagner sa vie. Quand on ne doit pas gagner sa vie, on peut être « occupé », on ne travaille pas_. (…) Or, ce travail qui s’impose comme une nécessité, c’est, à première vue, le travail manuel. (…) Tout cela permet de comprendre, que, lorsqu’on parle du travail, la plupart pensent exclusivement au travail manuel et que les moralistes lui trouvent une valeur spéciale ». On peut encore ajouter que « le devoir du travail à titre de collaboration à la vie sociale est une idée moderne ». ( op. cit., pp. 64-68).
17. Col 3, 23.
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