⁢Annexe 1: L’anthropologie sociale du Père Gaston Fessard

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Même si le P. F. Louzeau estime que prétendre résumer la pensée du P. G. Fessard s’avère « la solution la moins satisfaisante », parce que le résumé « surplombe plutôt qu’il ne pénètre une pensée qui nécessite au contraire un long et tenace compagnonnage »[2], il m’a paru opportun tout de même de tenter l’exercice pour simplement donner une idée même superficielle de cette pensée aussi riche que prometteuse et donner peut-être l’envie de la connaître mieux. De toute façon, cet essai échappe stricto sensu à la mise ne garde du P. Louzeau puisque c’est son analyse qui nourrit ce résumé et que nous tâcherons de laisser le plus possible la parole à spécialiste.

Le P. Fessard, s’est posé comme nous la question de savoir quelle est la mission du chrétien ? La réponse se trouve, entre autres, dans l’épître à Philémon où Paul demande à son son collaborateur d’accueillir Onésime, un esclave, qui s’est vraisemblablement enfui de la maison de Philémon et que Paul renvoie chez son maître en lui demandant de le recevoir « non plus comme un esclave mais comme bien mieux qu’un esclave : un frère bien-aimé. » Et davantage puisque Paul demande à son correspondant de recevoir Onésime comme si c’était lui, Paul. Commentant cette épître, Fessard écrit : « Dans ce simple billet qu’un fait infime provoque, nous saisissons sur le vif le moi du chrétien, la personne, dans sa tâche immense de pacification, détruisant les murs de séparation, réconciliant ceux que l’inimitié a divisés, faisant naître dans le monde antique l’Homme nouveau. Et nous reconnaissons à l’œuvre, en cet exemple banal et singulier, l’universelle et concrète « dialectique du maître et de l’esclave » telle que la Charité du Christ, la première, l’a jouée entre Dieu et l’Humanité, telle aussi nous la devons rejouer entre nous, les uns pour les autres. Puisse le retentissement qu’ont trouvé dans le monde antique les paroles et les gestes de Paul, dévoilant le Mystère du Christ, nous persuader que cette dialectique n’est pas seulement capable de changer l’exploiteur en exploité ert le prolétaire en dictateur, mais qu’elle peut au contraire, par la médiation du moi qui se fait « tout à tous », instaurer la communion d’une vraie fraternité ! »[3]

Gaston Fessard a constaté que la guerre était le fruit de conceptions du monde qui se nourrissaient de la dialectique du maître et de l’esclave mise à jour par Hegel. Il « a aperçu très tôt l’importance théorique et historique de cette analyse, au point d’en faire un instrument indispensable pour comprendre le mystère de la société et de l’histoire ».⁠[4]

En étudiant parallèlement Hegel⁠[5], Marx⁠[6] et Hitler⁠[7], il s’était rendu compte que le communisme, le nazisme et antérieurement le libéralisme « qui se disputaient âprement l’organisation de l’humanité gardaient en commun de considérer la société humaine comme le théâtre et le produit d’une lutte incessante entre les individus et les groupes. »[8]

Le P. Fessard préfère parler de « conceptions du monde » plutôt que d’idéologies. Pour lui, une conception du monde est une « représentation théorique des fins recherchées, dans une doctrine globale plus ou moins élaborée, destinée à séduire et attirer les volontés » et « cette doctrine se présente à la conscience humaine comme une explication intégrale du monde historique dans lequel l’homme est plongé, comme une représentation de l’histoire universelle, à partir de laquelle il peut juger des événements de son actualité et déterminer les choix qu’il doit poser. » Les représentations du monde « prétendent révéler l’origine, le sens et la fin de l’histoire universelle, pour qu’à leur lumière l’homme puisse orienter définitivement sa propre existence ainsi que celle de l’humanité. »⁠[9]

Ainsi, le libéralisme « distingue, dans la conscience du citoyen, la Société et l’État, comme deux voies ou deux modes d’obtention du Bien commun »[10] Face au libéralisme, le communisme promet « l’intégration de l’univers entier au sein d’une Société sans classes et sans États » tandis que le nazisme promet « le bienfait d’une civilisation supérieure grâce à l’épée victorieuse d’un peuple de maîtres dominant toute société et toute nation. »⁠[11]

Le communisme appelle « en tout lieu les esclaves-prolétaires à la lutte des classes, à la révolution pour établir la dictature du prolétariat sur les maîtres-capitalistes » tandis que le nazisme, au contraire, donne aux maîtres, aux plus forts, de dominer les faibles ⁠[12]


1. LOUZEAU Frédéric, L’anthropologie sociale du Père Gaston Fessard, PUF, 209.
2. Id., p. 345.
3. FESSARD G., Pax nostra, Examen de conscience international, 1936, pp. 403-404, cité in LOUZEAU Fr., op. cit., pp. 388-389,note 1.
4. Id., p.155.
5. Cf. Phénoménologie de l’Esprit (1807), Aubier, 1939 ; Encyclopédie des sciences philosophiques, (1817).
6. Œuvres complètes, Costes, 1924-1934 ; Morceaux choisis, Gallimard, 1934.
7. Mein Kampf (1924-1925), Nouvelles Editions latines, 1934.
8. Id., p. 41.
9. Id., p. 55.
10. Id., pp. 47-48.
11. Autorité et bien commun, op. cit., p. 91.
12. LOUZEAU Fr., op. cit., pp. 61-63.
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