⁢b. Les « réductions » du Paraguay.

En 1609, avec l’accord de Philippe III d’Espagne, le Père général Claudio Acquaviva⁠[1] autorisa les Jésuites à fonder des villages ou « réductions » dans la région du cours moyen et supérieur des fleuves Paranà et Paraguay sur le territoire des Indiens Guaranis. Par tradition, ces Indiens polygames se faisaient la guerre⁠[2] pour faire des prisonniers qu’ils mangeaient. Depuis la colonisation et malgré les interdits⁠[3], ils subissaient les razzias des esclavagistes. Il s’agissait donc à la fois de les évangéliser, de les fixer, de les empêcher de se faire la guerre et de les protéger des prédateurs. Les jésuites établirent progressivement 38 réductions groupant, à leur apogée, plus de 300.000 indiens. Ils y appliquèrent une théocratie communiste. d’une part l’autorité était exercée par les Pères, la base de la communauté était religieuse et tout était possédé en commun à l’instar de la première communauté de Jérusalem⁠[4] : « d’un bout à l’autre de son histoire, la république Guaranie vécut sous le régime de la propriété commune des terres. La propriété individuelle du sol ne se trouva jamais réalisée sur la moindre parcelle de son territoire. Acheter, louer ou léguer le plus modeste lopin de terre, utiliser le travail d’autrui à son profit personnel, transformer le sol en instrument de domination ou d’exploitation de l’homme par l’homme, autant d’opérations qui restèrent inconnue. Le lot viager qu’on tenta d’introduire rencontra l’indifférence totale des Guaranis, très satisfaits de leur régime de communauté intégrale. La plupart des Pères, qui n’avaient agi que sous la pression du roi et la menace de leurs adversaires, n’insistèrent du reste pas, comprenant trop bien que le développement des intérêts égoïstes amènerait la décadence religieuse et sociale de leurs communautés, bâties sur la solidarité. (…) Tous les bâtiments publics, les maisons d’habitation, les ateliers étaient construits aux frais de la communauté, restaient sa propriété inaliénable, étaient administrés par elle et fonctionnaient à son service, pour la satisfaction des besoins de toute la population. (…) Les moyens de transport, bateaux, canots, chars, étaient monopolisés par la communauté.

La communauté était poussée jusqu’au produit du travail dans l’artisanat comme dans l’agriculture. Les ateliers divers, fonderies, moulins, tanneries, les mines, etc., travaillaient pour la communauté et lui livraient leurs produits. En compensation, grains, fruits, coton, maté et toutes autres denrées étaient réparties selon les besoins (…) ». Dans cette communauté, on ne connaît pas le salaire mais « le revenu du travail (…) était touché sous forme de prestations les plus diverses comprenant en somme la couverture de tous les besoins: logement, avec maison particulière au moment du mariage, vêtements, nourriture pour les artisans, objets manufacturés pour les agriculteurs, instruction de enfants et placement, assurance-vieillesse, assurance-maladie et accident, entretien de la veuve et des orphelins, etc. »[5]

En contrepartie, toute la vie se déroule sous la tutelle cléricale. Non seulement l’instruction religieuse, les prières et les célébrations, mais aussi l’organisation des journées, les activités économiques, commerciales, sociales et privées sont sous le contrôle permanent des jésuites et de leurs agents : « la liberté des Indiens est ainsi canalisée rigoureusement »[6]. Un couvre-feu est imposé⁠[7] et s’il n’y a pas de peine de mort -ce sont des « enfants »- fouet et cachot maintiennent l’ordre⁠[8].

Dans cette ambiance disciplinée et religieuse vouée au travail obligatoire, les réductions prospérèrent jusqu’en 1750 où un traité politique et commercial entre l’Espagne et le Portugal annonce la fin de l’exception guaranie⁠[9]. En 1759, les Jésuites étaient expulsés des territoires portugais et, en 1767, l’Espagne faisait arrêter les Pères de la péninsule et des colonies. Guerres, massacres et déportations anéantirent l’oeuvre des Jésuites en quelques années.

Dès le début et jusqu’à aujourd’hui, les réductions furent l’objet de critiques et de louanges.

Nous l’avons vu, C. Lugon⁠[10], enthousiasmé par ces réalisations, affirme que « la République guaranie était en bonne voie pour réaliser au fur et à mesure de l’introduction de nouveaux progrès techniques et culturels « une forme supérieure de communisme ». » Pour lui, les Pères « avaient par surcroît anticipé l’application des principes fondamentaux des encycliques sociales » et leur système avait appliqué la destination universelle des biens « de façon cohérente ».⁠[11] L’auteur place aussi en exergue de son ouvrage un extrait de ce passage d’un discours de Pie XII au ministre du Paraguay, où le Saint-Père déclare que s’était écrite, dans ce pays, « une histoire où l’Église a laissé des chapitres d’une transcendance mondiale : Nous faisons allusion aussi aux très fameuses « Doctrinas guaranies », où, parmi d’innombrables difficultés, et gravitant plutôt sur le moral que sur le matériel, le labeur civilisateur de l’Évangile arriva à des réalisations sociales telles, que, éliminant les défauts inhérents à toutes les choses humaines, elles sont restées là pour l’admiration du monde, l’honneur de votre pays et la gloire de l’Ordre illustre qui les réalisa, non moins que pour celle de l’Église catholique, puisqu’elles surgirent de son sein maternel. L’expérience se chargea de montrer combien ce système était génial »[12].

Par contre, en présentation d’une réédition des bulles de Benoît XIV Immensa Pastorum et Ex quo Singulari, le traducteur et commentateur ne craint pas de les sous-titrer : « contre la Compagnie de Jésus pour l’affranchissement des Indiens du Paraguay et la condamnation des rites chinois ». Dans son introduction, il accuse les Jésuites d’avoir créé le « mythe » d’une « sorte de Paradis terrestre » dirigé, en fait, par des « trafiquants » « tyranniques » qui cherchaient l’enrichissement.⁠[13]

Dans sa bulle Immensa Pastorum du 20-12-1741, Benoît XIV⁠[14] dénonce les exactions dont sont victimes, au Brésil et dans les « pays voisins », de « malheureux Indiens, non seulement privés de la lumière de la foi, mais lavés même de l’eau sacrée de la régénération ». Benoît XIV rappelle qu’il a demandé au roi de Portugal Jean⁠[15] « pour que s’il se trouvait quelqu’un de ses sujets qui se conduisît à l’égard des Indiens autrement que l’exige la douceur de la charité chrétienne, ils le frappassent des peines les plus sévères d’après les édits royaux ». Benoît XIV invite les évêques à intervenir avec zèle, renouvelle et confirme les mesures prises par Paul III et Urbain VIII en faveur des Indiens et donne aux évêques l’ordre que chacun d’entre eux « après avoir fait transcrire, publier et afficher les édits concernant les Indiens résidant tant au Paraguay que dans les provinces du Brésil ou sur les rives du fleuve de La Plata et dans les autres régions ou pays des Indes occidentales et méridionales, leur prête l’aide d’une assistance efficace. qu’à tous et à chacun de vos ressortissants, tant séculier qu’ecclésiastique, de quelque état, sexe, état, condition et dignité qu’il soit, même digne d’une mention spéciale, ou appartenant à n’importe quel Ordre, Congrégation, Société, même à la Société de Jésus, à n’importe quelle Religion ou Institut, mendiant ou non mendiant, aux moines et réguliers, même des Ordres miltaires, ou aux Frères soldats de l’Hôpital de Saint-Jérôme de Jérusalem, - sous peine pour les contrevenants d’excommunication latae sententiae à encourir ipso facto, dont on ne pourra être absous que par nous ou par le Souverain Pontife alors régnant, sauf à l’article de la mort et après satisfaction, - il soit très strictement interdit de réduire désormais ces Indiens en esclavage, de les vendre, d’en acheter, de les échanger, de les donner, de les séparer de leurs femmes et de leurs enfants, de les dépouiller de leurs biens meubles et immeubles, de les enlever ou transporter, de les priver n’importe comment de leur liberté et de les retenir en servitude. »

On a noté, au passage, l’allusion au Paraguay et la mention « même à la Société de Jésus ». Le texte est général et n’apporte rien de plus par rapport aux actes antérieurs du Saint Siège que ces précisions nominales.

Peut-on considérer la réduction comme une forme d’esclavage ou Benoît XIV a-t-il prêté l’oreille aux accusations portées par les puissances politiques et commerciales et par certains clercs séculiers ? Il est difficile de le dire.

En tout cas, en 1758, Pombal arracha « à Benoît XIV vieilli et malade, la nomination d’un visiteur des maisons de la Compagnie au Portugal et dans ses colonies ». Il s’agit du cardinal Saldanha qui, outrepassant droits et profitant de la vacance du pouvoir papal rapporta que les jésuites étaient « coupables d’un commerce illicite et scandaleux ».⁠[16]

Sous le pontificat de Clément XIII⁠[17], les « cours bourboniennes », Espagne, France, Portugal et Parme se déchaînèrent contre les Jésuites : les Jésuites sont expulsés du Portugal en 1759 et le nonce est reconduit à la frontière ; en 1764, suite aux attaques du Parlement de Paris, Louis XV supprime la Société⁠[18] ; en 1767, Charles III habilement manipulé bannit les Jésuites et le duc de Parme, en 1768, les chasse. Très courageusement, mais en vain, Clément XIII publiera en 1765 la bulle Apostolicum pascendi où il fait l’éloge de l’ordre et, entre autres, de leurs missions. La bulle sera officiellement « supprimée et condamnée » en France, au Portugal et à Naples.

En 1769, Clément XIII meurt et lors du conclave qui doit désigner son successeur, les « cours » prennent l’initiative de faire savoir qu’elles ne reconnaîtront qu’un pape décidé à supprimer la congrégation. Tout au long du conclave, des cardinaux partisans en violent le secret. Le cardinal Ganganelli est sondé sur ses intentions s’il est élu pape. d’après certains témoignages il aurait alors laissé entendre qu’il donnerait satisfaction aux  »cours ». Toujours est-il qu’il est élu sous le nom de Clément XIV⁠[19] et que, d’emblée, il travaille à la réconciliation du Saint-Siège avec les cours, prêt à de multiples concessions pour rétablir la paix. Le 21 juillet 1773, le bref Dominus ac Redemptor dissout la Compagnie de Jésus⁠[20].

La gestion du Paraguay n’est évidemment pas la seule cause de la haine farouche dont les Jésuites feront les frais mais il est certain que leur gestion des missions était un obstacle au mercantilisme colonial des Portugais et des Espagnols⁠[21].

Ceci dit, on ne peut suivre les auteurs qui estiment que la république guaranie fut un modèle de société chrétienne. Dans les circonstances évoquées, elle protégea les Indiens de la guerre, de la pauvreté, de l’ignorance et de l’esclavage mais le modèle n’est certes pas transposable dans la mesure où ces sociétés furent gérées comme des couvents, dans une perspective cléricale et paternaliste, les Indiens étant encore considérés après 150 ans de civilisation comme de grands « enfants ». On ne peut non plus tirer argument du fait que les Guaranis furent opposés aux tentatives timides de privatisation que les Jésuite se crurent obligés de consentir suite à diverses pressions. Le communisme chez les Guaranis n’était pas un pur produit d’importation mais s’enracinait dans leurs anciennes traditions.

Il est, de toute façon, invraisemblable d’affirmer que les Jésuites avait appliqué, par avance, les « principes fondamentaux des encycliques sociales ».

S’il est bien une question sur laquelle la doctrine de l’Église s’est prononcée rapidement et n’a jamais varié, c’est bien celle de la propriété, comme nous allons le voir.


1. 1542-1615. Son généralat s’exerça de 1581 à 1615.
2. Guarani signifie  »guerrier ».
3. Citons PAUL III, bref Pastorale officium, 29-5-1537 et URBAIN VIII, Lettre Commissum nobis, 22-4-1639.
4. Les jésuites formèrent « le projet d’une république chrétienne qui ramenât dans cette barbarie les plus beaux jours du christianisme naissant ». (CHARLEVOIX Pierre-Fr.-Xavier sj, Histoire du Paraguay, 1747, 6 vol., t. I, p. 230, cité in LUGON C., op. cit., p. 26). C. Lugon le confirme : « Le seul point qui ressorte clairement des déclarations des premiers missionnaires, reprises par le P. Montoya, les Lettres édifiantes et Charlevoix, c’est que les missionnaires du Paraguay, à travers l’idéal de communauté transmis de siècle en siècle, avaient voulu se référer aux premières communautés chrétiennes quant à l’esprit de fraternité, tout en créant non plus simplement des associations d’entraide à base de détachement personnel, mais une société complète, outillée pour produire et répartir les biens, capable par son organisation de s’assurer la durée qui avait manqué aux premières communautés » (id., pp. 231-232). Le P. Antonio Ruiz de Montoya arriva d’Espagne en 1612 et fut le grand réalisateur de l’ »État des Jésuites ». Il fut supérieur général de la République guaranie de 1620 à 1637 (id., p. 27) Il est l’auteur, notamment, de Conquista espiritual del Paraguay et du Tesoro de la lengua guarani. Quant aux Lettres édifiantes et curieuses, c’est la revue internationale des missions de la Compagnie de Jésus, 32 vol. de 1703 à 1773.
5. LUGON C., op. cit., pp. 125-127 et 134-135.
6. HAUBERT M., op. cit., p. 246. Un exemple : les indiens « ne peuvent choisir le lieu de leur résidence, ni même se rendre dans une autre réduction sans un billet du curé. Quant aux relations entre les sexes, des barrières sont élevées ç chaque pas. Jusqu’au mariage, un garçon ne peut échanger un mot avec aucune fille qui ne soit pas sa sœur. Bien plus, les filles d’un premier mariage de la mère sont retirées dès leur puberté de la maison de leur beau-père et confiées à une grand-mère ou à une tante ; il en est de même si la mère vient à mourir. L’âge nuptial est fixé à dix-sept ans pour les garçons, et quinze pour les filles. (…) Les provinciaux ordonnent aux curés de veiller à ce que tous les adolescents ayant atteint l’âge réglementaire fondent un foyer ; au besoin, ils leur chercheront un parti dans une autre réduction. (…) Après le mariage, il suffit de parler à une femme qui ne soit pas de sa maison pour être fouetté d’importance. Sauf dans le cas de la famille individuelle, la séparation des sexes est absolue pour toutes les activités, par exemple pour les travaux communautaires. (…) Auprès de chaque fontaine, il y a un bon vieillard préposé par les jésuites à la surveillance des femmes. Où qu’elles se rendent, quoi qu’elles fassent, il y a toujours un zélateur qui veille à la pureté de leurs mœurs et qui rendra compte aux jésuites de toute infraction » (id., pp. 246-247).
7. « Dès que le couvre-feu a sonné, il n’est permis à aucun Indien de sortir de chez lui, et des zélateurs parcourent les rues toute la nuit pour veiller à ce qu’il n’y ait aucune atteinte au sixième commandement ; les rôdeurs reçoivent un châtiment exemplaire. La nuit est divisée en trois veilles, et la relève se fait au son des tambours » (Id., pp. 267-268).
8. Id., p. 223.
9. L’État guarani était, en soi, une contestation de la politique coloniale traditionnelle et de l’esclavagisme qui, malgré les efforts de l’Église et parfois de l’Espagne, continuait à être une source importante de revenus. N’oublions pas non plus, dans ces années 1750, le pouvoir acquis dans plusieurs cours européennes par des ennemis de l’Église : notamment le marquis de Pombal (1699-1782) ennemi des Jésuites et qui exerce au Portugal l’essentiel du pouvoir qui lui a été abandonné par Joseph Ier, roi de 1750 à 1777 ; ou encore le comte d’Aranda (1718-1798), président du Conseil de Castille de 1766 à 1773, sous le roi Charles III ouvert aux « philosophes ».
10. Cet abbé valaisan est surnommé « le curé rouge de Sion » (cf. www.unifr.ch), « papiste et stalinophile » (cf. www.geocities.com/~johngray/mond902.htm).
11. Op. cit., pp. 230 et 232.
12. Discours au Dr Julian Augusto Salvidar, 12-7-1949.
13. RECALDE I. de, Introduction aux bulles Immensa pastorum et Ex quo Singulari, Librairie moderne, 1925, pp. 5-10.
14. 1675-1758. Pape de 1740 à 1758.
15. Il s’agit de Jean V dit « le magnanime », 1689-1750, roi de 1706-1750.
16. Vacant, article « Clément XIII ».
17. Pape de 1758 à 1769.
18. Louis XV est le moins acharné des princes bourboniens mais non seulement il ne veut pas déplaire à l’Espagne mais subit la pression des Jansénistes qui n’ont pas oublié que les Jésuites ont travaillé à leur condamnation et de l’Église gallicane qui n’apprécie pas cette Compagnie qui échappe au contrôle de la hiérarchie locale.
19. 1705-1774. Pape de 1769-1774.
20. On sait que, finalement, seule Catherine II de Russie refusa d’obéir au pape. Dès 1801, Pie VII régularisa l’existence des restes de la Compagnie dans ce pays. Puis, promulgua solennellement, le 7 août 1814, la constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum qui annulait le bref Dominus ac Redemptor et rétablissait la Compagnie dans son état antérieur. (Vacant, article « Pie VII »).
21. Depuis sa fondation, l’ordre fut confronté à des difficultés à propos du Ratio studiorum (1599) et de la doctrine de la grâce et il s’engagea dans les grandes controverses avec les protestants, les jansénistes, les gallicans et les rationalistes, défendant la théologie classique et la suprématie de Pierre.
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