⁢a. Restreindre la démocratie ?

Face à tous ces problèmes, la tentation peut être forte de vouloir supprimer la démocratie ou, du moins, de la restreindre.

En 1976, un maître-assistant de l’université de Paris VIII⁠[1], révélait au monde francophone l’existence d’un document étonnant intitulé The Crisis of Democracy. Il s’agit d’un rapport devant la Commission trilatérale⁠[2]. « La Commission trilatérale fut fondée en 1973 par des « citoyens privés » dans le but de promouvoir une meilleure coopération entre l’Europe de l’Ouest, le Japon et l’Amérique du Nord. Ces « citoyens privés » représentent les colosses financiers et industriels des régions intéressées, des hauts fonctionnaires et quelques syndicalistes »[3].

Le rapport présenté en 1975 devant cette commission souligne un antagonisme croissant entre la démocratie et la possibilité de gouverner. La Trilatérale énumère une série de problèmes : le mécontentement et la défiance des populations vis-à-vis des institutions démocratiques, le manque d’objectifs clairs au milieu d’intérêts contradictoires, l’impuissance des gouvernements face aux revendications croissantes⁠[4] et aux grèves, les réflexes nationalistes et protectionnistes. Le rapport conclut que « la convergence des circonstances favorables à la démocratie touche à sa fin »[5] . Il s’agit donc pour la trilatérale de renforcer l’autorité centrale. Pour cela, elle propose 7 mesures : la planification efficace du développement économique et social⁠[6] ; le renforcement des institutions de direction politique⁠[7] ; le renouvellement des partis politiques⁠[8] ; la restauration de l’équilibre entre les gouvernements et les médias⁠[9] ; le réexamen du coût et des fonctions de l’enseignement supérieur⁠[10] ; une innovation plus active dans le domaine du travail et surtout au point de vue de son organisation⁠[11] ; la création de nouvelles institutions pour la promotion en commun de la démocratie⁠[12].

En bref, pour Goldring, les nouveaux « maîtres » « ont la hantise de toutes les formes réelles de participation des masses à la vie politique parce que les masses se dégagent de plus en plus de leur influence. (…) Il leur reste une seule voie, tenter d’empêcher par tous les moyens qui leur restent l’expression de la volonté populaire »[13].

Plus près de nous, M. Schooyans a, dans de nombreux ouvrages⁠[14], évoqué les grandes manœuvres d’organisations internationales et de clubs qui, à l’instar de la Trilatérale, travaillent, d’une manière ou d’une autre, à la limitation des pouvoirs démocratiques. Il ne s’agit pas seulement pour ces organismes de contrôler la croissance des populations à travers le monde ce qui constitue déjà une mise au pas essentielle mais aussi d’établir des législations qui entravent et orientent les choix politiques, économiques et sociaux des États. Nous avons vu précédemment les menaces qui planaient sur les droits de l’homme dont le respect est fondateur dans une démocratie authentique. Mais il y a plus, comme nous l’étudierons plus en profondeur plus tard, car « ce qui est grave dans la situation actuelle, c’est d’abord que l’ONU débilité les nations de multiples façons. Le consensus est obtenu dans les assemblées internationales avec le concours d’ONG « sûres », faisant du travail de lobbying. Dans ce registre, la palme revient à la Fédération internationale pour la planification familiale (IPPF). Ensuite, ce consensus est invoqué pour faire pression sur les nations afin que celles-ci, « pour être cohérentes avec elles-mêmes », signent pactes ou conventions portant sur les matières et des programmes d’action ayant fait l’objet d’un consensus. Une fois ratifiés, ces instruments juridiques auront force de loi dans les nations participantes. Par ce biais, il est aisé de faire tomber progressivement en désuétude: d’abord, dans son esprit et dans sa lettre, la Déclaration de 1948 ; ensuite, les législations nationales. En plus et surtout, il est aisé de faire passer comme « nouveaux droits de l’homme » ce qui n’est que le produit d’un consensus, lequel donne lieu à des conventions, etc…​. »[15]. Nous allons ainsi vers « une concentration de pouvoir sans précédent dans l’histoire. (…) Sous couvert de « responsabilité partagée », de développement durable, d’ »incorporation au système légal international », l’ONU est en train de mettre sur pied un contrôle super-centralisé des quatre facteurs (politique, économique, militaire et psycho-social⁠[16]), non pour faire face à quelque défi qui lui viendrait d’une coalition de nations, mais tout simplement pour régenter le monde et pour s’imposer à lui comme centre incontesté gouvernant tous les facteurs de pouvoir »[17]. Se profile ainsi l’ombre d’un super-État construit sur « une inversion perverse du principe de subsidiarité. Ce n’est pas le super-État qui joue un rôle subsidiaire vis-à-vis des États particuliers ; ce sont ceux-ci qui jouent ce rôle vis-à-vis du premier »[18]. Nous avons vu précédemment que cette question se posait déjà en Europe à propos du Traité de Maastricht et du Traité d’Amsterdam.

Toutes ces manœuvres, de la Trilatérale à l’ONU, en passant par toutes les conférences et clubs rassemblant des hommes aux pouvoirs politiques, économiques, financiers et militaires considérables, relayées par certaines franc-maçonneries, sont radicalement contraires à la vocation participative de la démocratie, à la diffusion du pouvoir selon la définition de Pierre Mertens.


1. GOLDRING Maurice, La démocratie ; un mal qui répand la terreur, in France Nouvelle, 26-4-1976. L’auteur a développé son analyse dans un livre que nous suivrons ici : Démocratie croissance zéro, éditions sociales, 1978.
2. Rapport rédigé par Michel Crozier, Samuel P. Huntington et Joji Watanuki et publié par New York University Press, 1975.
3. GOLDRING M., op. cit., pp. 18-19.
4. « Le gouvernement, qui doit se soumettre à des élections régulières, se trouve dans l’incapacité de résister à ces demandes » ( The Crisis of Democracy, op. cit., p. 164).
5. Op. cit., p.164.
6. La croissance économique est indispensable dans la lutte contre l’inflation, le chômage et la pauvreté.
7. Il faut notamment que les parlementaires trop accaparés par des débats idéologiques soient plus techniciens et moins politiques.
8. A propos du financement des partis, le rapport note que « les lois visant à interdire le financement des partis par les grandes sociétés sont inutiles. (…) elles sont régulièrement tournées ». Toutefois, « même si ces lois doivent être tournées dans la pratique, elles contribueront à donner le sentiment qu’il y a une concurrence réelle entre les partis sur une base d’égalité » (op. cit., p. 180).
9. « Des réglementations devraient protéger la société et le gouvernement contre le pouvoir excessif des médias » étant donné qu’on abuse de la liberté de critiquer (cf. GOLDRING, op. cit., pp. 136-137).
10. Il faudrait relier plus étroitement l’éducation aux buts économiques et politiques de la société.
11. Pour « soulager les tensions nouvelles qui affectent la société post-industrielle » et « éviter les tactiques de « chantage » irresponsables, et les nouvelles pressions inflationnistes » (GOLDRING, op. cit., p. 142).
12. « La Commission souhaite le soutien de fondations, des sociétés privées, des syndicats, des partis politiques, d’associations, et aussi d’agences gouvernementales, pour la création d’un institut pour l’étude d’un meilleur fonctionnement des sociétés démocratiques. Le but d’un tel institut serait de stimuler les études comparatives des problèmes communs au fonctionnement de la démocratie dans la région de la Trilatérale » (GOLDRING, op. cit., p. 143).
13. Op. cit., p. 148.
14. Pour ne citer que les plus récents : La dérive totalitaire du libéralisme, Mame, 1995 ; L’Évangile face au désordre mondial, Fayard, 1997 ; La face cachée de l’ONU, Le Sarment, 2000.
15. SCHOOYANS M. La face cachée de l’ONU, op. cit., pp. 54-55.
16. Le facteur psycho-social « comporte les médias, le savoir, les techniques, l’idéologie, le droit, la religion ».
17. SCHOOYANS, op. cit., pp. 110-111.
18. Id., p. 152.
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