⁢a. Les exigences évangéliques

Certains passages de l’Évangile ont tellement frappé les esprits à travers le temps qu’ils font partie du bagage culturel de la plupart des hommes, chrétiens ou non.

Ainsi en est-il sans doute du miracle de la multiplication des pains⁠[1] et de la parabole du bon Samaritain⁠[2].

Jésus y manifeste sa sollicitude pour les hommes dans la réalité concrète de leur vie et spécialement pour l’homme qui souffre. A cette occasion, Jésus fait rappeler l’essentiel de la Loi⁠[3] : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée[4] ; et ton prochain comme toi-même[5] ». Deux « commandements » indissociables.

Si la vie chrétienne consiste à imiter le Christ, on ne voit pas comment nous pourrions échapper au souci de l’autre et des conditions de son existence⁠[6].

Comme nous l’avons déjà vu, le Christ ne prêche pas une révolution politique et sociale et, à sa suite, l’Église « convoque » les hommes au salut. Mais ces hommes qui doivent être sauvés sont des êtres de chair et de sang, des êtres bien concrets, qui ont une culture, qui travaillent, qui sont reliés à d’autres hommes selon des formes très diverses d’association, etc.. Le salut s’adresse donc à l’homme dans son intégralité, à des personnes, façonnées par une histoire particulière, des paysages, des rencontres, une éducation, des structures et des œuvres : « Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est dans sa condition corporelle même, un résumé de l’univers des choses qui trouvent ainsi, en lui, leur sommet, et peuvent librement louer leur Créateur »[7].

Le Christ emploie d’ailleurs des images très fortes pour nous éveiller à une vie sociale active. Sur la montagne, il interpelle la foule, chacun d’entre nous : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n’est plus bon qu’à être jeté dehors et foulé par les hommes.

Vous êtes la lumière du monde. Une ville sise en haut d’une montagne ne peut rester cachée ; on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire afin d’éclairer tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise si bien devant les hommes, qu’à la vue de vos bonnes œuvres, ils glorifient notre Père qui est dans les cieux »[8]. Il ne s’agit pas seulement d’annoncer la bonne nouvelle mais bien aussi d’agir, de réaliser de « bonnes œuvres »[9]. L’enseignement de Jésus sur le jugement dernier le confirme de manière saisissante : « Lorsque le Fils de l’Homme reviendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, il siégera sur son trône glorieux. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis des boucs. Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors, à ceux qui sont à droite, le Roi dira : Venez, les brebis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous est destiné depuis la création du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais sans asile, et vous m’avez accueilli ; mal vêtu, et vous m’avez couvert ; malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi. Les justes répondront : Seigneur, quand avons-nous bien pu te voir affamé et te donner à manger, assoiffé et te donner à boire ? Quand avons-nous pu te voir sans asile, et t’accueillir ; mal vêtu, et te couvrir ? Quand avons-nous bien pu te voir malade ou en prison, et venir à toi ? Le Roi répondra : Oui, je vous le déclare, toutes les fois que vous l’avez fait à l’un de mes petits frères que voici, c’est à moi-même que vous l’avez fait.

Ensuite il se tournera vers ceux qui sont à sa gauche : Retirez-vous de moi, dira-t-il, maudits, allez au feu éternel destiné au diable et à ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais sans asile, et vous ne m’avez pas accueilli ; mal vêtu, et vous ne m’avez pas couvert ; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. A leur tour, ils diront: Seigneur, quand avons-nous pu te voir affamé ou assoiffé, sans asile ou mal vêtu, malade ou en prison, sans t’assister ? Il leur répondra : Oui, je vous le déclare, toutes les fois que vous avez omis de le faire à l’un de ces petits, c’est à moi-même que vous avez omis de le faire.

Et ces derniers iront au châtiment éternel, tandis que les justes iront à la vie éternelle »[10].

Non seulement, le Christ, en s’incarnant s’est uni à tout homme confirmé ainsi dans son statut d’être créé à l’image de Dieu et doté dorénavant d’une dignité extraordinaire qui rejaillit sur tous les aspects de sa vie mais, plus particulièrement encore, le Christ s’identifie aux plus démunis. Dès lors, servir l’homme et spécialement le plus pauvre, devient un service religieux, inspiré par Dieu et qui touche Dieu lui-même⁠[11].

On peut aussi rappeler l’invitation à la prière continuelle⁠[12]. Déjà dans l’Ancien Testament, il était dit que : « L’homme qui tiendra sa volonté dans la loi du Seigneur et la méditera nuit et jour donnera du fruit »[13]. Dans le Nouveau Testament, la demande est plus précise encore et son exigence peut paraître dérangeante : « Il faut toujours prier et ne jamais cesser de prier »[14] ; « Veillez en priant à tout moment »[15] ; « Ayez soin de demeurer dans la prière, veillez dans la prière »[16] ; « Soit que nous soyons éveillés, soit que nous dormions, vivons toujours avec Jésus »[17] ; « Priez sans jamais cesser »[18]. Cette invitation peut paraître irréaliste à première vue et pourtant l’enseignement le plus constant de l’Église la confirme : « Il n’y a qu’un chemin pour arriver à Dieu, écrivait Thérèse d’Avila, c’est la prière ; si l’on vous en indique un autre, on vous trompe ». La réponse du bon sens a été de nombreuses fois donnée. ainsi, Thomas d’Aquin explique : « L’homme prie tant qu’il agit dans son cœur, dans ses paroles, ses actions, de façon à tendre vers Dieu et ainsi celui qui ordonne toute sa vie à Dieu prie toujours »[19].

Notre conversion doit être totale. Elle ne peut se limiter à certains aspects de notre vie : toutes nos activités comme notre vie intérieure doivent être religieuses, c’est-à-dire reliées à Dieu et à sa Parole.


1. Mc 6, 35-44.
2. Lc 10, 25-37.
3. Lc 10, 27 ou encore Mt 22, 34.
4. Dt 6, 5.
5. Lv 19, 18.
6. C’est donc une conception très erronée ou très intéressée de la patience chrétienne qui a inspiré une morale de l’acceptation. Le Père JOBLIN J. (La papauté et la question sociale, in La papauté au XXe siècle, Cerf, 1999, pp. 125 et 131) a bien raison d’épingler les propos de ce curé qui, peu avant la Révolution française, avertissait les pauvres en ces termes : « La première disposition que Dieu vous demande, c’est d’être contents de votre état de pauvreté…​ Si vous avez le malheur de n’être pas contents de votre état, c’est la divine Providence que vous attaquez ; ce qui ne peut se faire sans se rendre coupable d’une révolte criminelle » (J. Lambert, curé de Palaiseau, Instructions courtes et familières pour les dimanches et principales fêtes de l’année en faveur des pauvres et des gens de campagne, Sermon pour le VIe dimanche après la Pentecôte, Paris 1776, pp. 477-486) ; ou encore cette déclaration du député catholique Montalembert qui, à la Chambre des pairs, en France, exhorta les pauvres de cette manière : « Tu ne déroberas pas le bien d’autrui, et non seulement tu ne le déroberas pas, mais tu ne le convoiteras pas, c’est-à-dire tu n’écouteras pas ces enseignements perfides qui soufflent sans cesse dans ton âme le feu de la convoitise et de l’envie. Résigne-toi à la pauvreté et tu en seras récompensé et dédommagé éternellement ».
7. GS, n° 14, par. 1.
8. Mt 5, 13-16.
9. On peut évoquer ici la longue querelle des catholiques et des luthériens à propos de la « justification ». On a souvent mal compris l’affirmation de Paul (Rm, 3, 20 ; 4, 2 ; Ga, 2, 16) disant que l’homme est sauvé par la seule foi en Jésus-Christ et non par ses œuvres. On a cru que Jacques (2, 14-17), écrivant que « la foi sans les œuvres est une foi morte », contredisait cette conception en soulignant l’importance des œuvres. Or, Paul vise les « œuvres de la loi » car, « si la justice s’obtient par la loi, le Christ est mort pour rien » (Ga, 2, 21). Quant à Jacques, il parle des œuvres qui procèdent de la foi et qu’il considère « comme un test d’une foi véritablement vivante, opposée à une foi morte, c’est-à-dire qui ne serait plus qu’une croyance abstraite, détachée de la personne même du croyant » ( BOUYER L, Dictionnaire théologique, Desclée 1990). Notons que catholiques et luthériens ont signé un accord sur cette question le 31 octobre 1999 à Augsbourg, le jour même où Luther avait affiché ses thèses, en 1517, sur la porte de la chapelle du château de Wittemberg. Dans les annexes de la Déclaration commune, il est clairement affirmé que la justification s’accomplit par la grâce et que la foi seule justifie la personne, indépendamment de ses œuvres. Toutefois, il est précisé que « l’œuvre de la grâce de Dieu n’exclut pas l’action humaine ; Dieu produit tout, le vouloir et l’agir, nous sommes donc appelés à agir » (Annexe 2.C). « …​le justifié a la responsabilité de ne pas gâcher cette grâce et de vivre en elle. L’exhortation à accomplir de bonnes œuvres est une exhortation à mettre la foi en pratique » (Annexe 2.D). Il est clair que l’action humaine et les bonnes œuvres, dons de Dieu, sont importantes et nécessaires. (Cf. A propos de la doctrine de la justification, in OR, n° 48, 30 novembre 1999, pp. 9-10 et le texte complet de la déclaration in OR, 7 décembre 1999, pp. 6-10).
10. Mt 25, 31-46.
11. Commission pontificale « Iustitia et pax », Pourquoi et comment l’Église intervient en matière socio-politique, Cité du Vatican, 1980, p. 9.
12. Cf. DAUJAT J., La vie surnaturelle, La colombe, 1950, pp. 557-566.
13. Ps 1.
14. Lc 18, 1.
15. Lc 21, 36.
16. Col 4, 2.
17. I Th 5, 10.
18. I Th 5, 17.
19. In Commentaires de Rm, 1, 9-10.
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