⁢vi. La solidarité est l’expression la plus achevée de la sociabilité

On pourrait définir aussi la solidarité comme le lieu moral de la rencontre de l’exigence et de l’autonomie.

La sociabilité ne doit pas rester passive et s’arrêter au respect de l’autre. Elle doit être active pour être productive. Sa vocation réelle est la solidarité qui, comme l’a montré Joseph Tischner⁠[1], doit être une solidarité des consciences. En effet, être solidaire, ce n’est pas dire « nous » ou être « avec » mais c’est pouvoir compter sur l’autre. Encore faut-il qu’il y ait en lui un élément stable qui ne déçoive pas et qui dépasse toutes les structures : cet élément n’est autre que la conscience. On le voit dans la parabole du bon Samaritain⁠[2] qui, selon Tischner toujours, illustre parfaitement la dynamique solidaire : un homme victime de des brigands laisse indifférent un prêtre et un serviteur du Temple passant par là mais il est secouru un « ennemi ».

La communauté culturelle ou politique ne suffit donc pas à créer la solidarité. Encore faut-il que le cœur soit touché, qu’il ait une sensibilité morale suffisamment aigüe pour dépasser tous les clivages extérieurs. Et il l’est ici non à cause d’une maladie ou d’un accident mais à cause d’une violence et d’une injustice. C’est de « ces douleurs imposées » que naît la solidarité la plus profonde : « De qui sommes-nous donc solidaires ? Avant tout, de ceux qui ont été blessés par les hommes et dont la souffrance, contingente et inutile, aurait pu être évitée. Cela n’exclut pas la solidarité pour d’autres, pour tous les hommes qui souffrent. Mais la solidarité pour ceux qui souffrent à cause d’autrui est particulièrement vive, forte et spontanée. » La conscience morale est le fondement de la solidarité⁠[3]et celle-ci crée une communauté qui se distingue de tant d’autres « parce que « pour lui » vient avant « nous » ». A l’image du bon Samaritain, la solidarité est agissante : elle ne se contente pas d’être « avec » par exemple dans une protestation, comme on le voit souvent, mais elle s’efforce de réparer le mal, de soigner, d’aider, de protéger, etc.⁠[4]

Dans cette optique, la responsabilité du politique est d’organiser tout d’abord la société de telle sorte que l’injustice et la méchanceté soient bridées autant que faire se peut et de favoriser l’exercice de la solidarité, âme d’une vie sociale intense⁠[5].

La réflexion de Joseph Tischner est d’autant plus intéressante qu’elle nous permet de dépasser la protestation de certains auteurs⁠[6] qui ont fait remarquer que le mot français « solidarité » avait été abusivement introduit dans la traduction de Gaudium et spes, Populorum progressio et Sollicitudo rei socialis. Il est vrai que le mot solidarité, au sens habituel, est plus pauvre que communion, amitié (Léon XIII), charité sociale (Pie XI), interdépendance, fraternité ou entraide car il n’inclut pas, dans le vocabulaire courant, l’exigence de l’amour qui est fondamentale dans la vision chrétienne. De plus, il risque d’insinuer que la pratique sociale chrétienne se construit sur le partage alors qu’elle va bien plus loin, jusqu’au don.

L’interprétation de Tischner dissipe le malentendu et dépasse les éventuelles manipulations. Nous pouvons donc ainsi avertis nous servir du mot solidarité puisque Jean-Paul II lui-même, en communion de pensée avec J. Tischner, son ami, a maintes fois employé le mot, en français, n’hésitant pas à le dire « évangélique »[7], l’éclairant de citations extraites des Actes des apôtres⁠[8]. En Italie, il l’a défini comme une « attitude de l’âme », « une vertu morale qui naît de la conscience de l’interdépendance naturelle qui lie chaque être humain à ses semblables dans les différentes composantes de son existence: l’économie, la culture, la politique, la religion »[9]. Citant Sollicitudo rei socialis (n°38), il précise que « la solidarité est une « détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun…​ » »[10]. Peut-on imaginer une traduction malveillante de l’Osservatore romano ?

En tout cas, en ce qui concerne Jean-Paul II, l’emploi du mot solidarité a été pensé de longue date. Dans Personne et acte, rédigé au temps où il était encore cardinal Wojtyla, l’auteur établit philosophiquement un lien entre la solidarité, la participation et le « commandement de l’amour ». L’homme solidaire n’accomplit pas seulement la part qui lui revient en raison de son appartenance à une communauté. Il le fait pour le bien commun. Mais, à la racine de la participation et donc de la solidarité, il y a la capacité de participer à l’humanité comme telle de tout homme à quelque communauté qu’il appartienne. La capacité de participer à l’humanité des autres, au delà pu en dépit de leur appartenance à une communauté fait de l’autre mon prochain. Le commandement « Tu aimeras » « exprime ce qui façonne la communauté, mais avant tout il met en lumière ce qui crée une communauté parfaitement humaine »[11] « Le commandement de l’amour détermine la mesure véritable des tâches et des exigences que doit se donner tout homme - les personnes et les communautés - pour que tout le bien inhérent à l’agir et à l’exister « en commun avec d’autres » puisse se réaliser en vérité »[12].

Le Catéchisme⁠[13], de son côté, n’hésite pas à parler du « principe de solidarité » qui « énoncé encore sous le nom d’« amitié » ou de « charité sociale », est une exigence directe de la fraternité humaine et chrétienne » et de citer Pie XII, Summi pontificatus : Une erreur, « aujourd’hui largement répandue, est l’oubli de cette loi de solidarité humaine et de charité, dictée et imposée aussi bien par la communauté d’origine et par l’égalité de la nature raisonnable chez tous les hommes, à quelques peuples qu’ils appartiennent, que par le sacrifice de rédemption offert par Jésus-Christ sur l’autel de la Croix à son Père céleste, en faveur de l’humanité pécheresse. »[14] Comme nous le verrons au chapitre suivant, « la solidarité se manifeste en premier lieu dans la répartition des biens et la rémunération du travail. »[15] Mais « elle suppose aussi l’effort en faveur d’un ordre social plus juste dans lequel les tensions pourront être mieux résorbées, et où les conflits trouveront plus facilement leur issue négociée. »[16]

Nous avons déjà indiqué que la solidarité est le lieu moral de la rencontre de l’autonomie et de l’exigence mais comment, politiquement cette solidarité peut-elle s’exprimer ?


1. In Ethique de la solidarité, Adolphe Ardant-Criterion, 1983, pp. 21-24. J. Tischner, est un théologien et un philosophe polonais, ami de Karol Wojtyla (le futur Jean-Paul II) et de Lech Walesa.
2. Lc 10, 29-37.
3. Cette conscience morale se nourrit, se développe, s’affine. On n’est pas spontanément solidaire. Il faut que s’éduque cette conscience morale. Avec beaucoup de réalisme, Léo Moulin ( Moi…​ et les autres, Petit traité de l’agressivité au quotidien, Labor, pp. 65-68) fait remarquer que « l’altruisme qui, pour certains est inscrit dans les gènes de l’espèce humaine - wishful thinking - résiste peu et mal aux pulsions de l’agressivité, que celle-ci soit collective et générale ou quotidienne et individuelle. Toute l’histoire de notre siècle le prouve abondamment ». Non seulement devons-nous maîtriser notre agressivité, mais aussi notre paresse, notre égoïsme, notre orgueil, notre peur, etc..
4. Rappelons-nous le récit de la Genèse : l’homme reçoit une aide qui lui est semblable : semblable implique l’égalité essentielle, la même dignité. le mot aide indique que l’un ne peut venir seul à bout de l’ouvrage. Il est incomplet et trouve le complément nécessaire chez l’autre. Cette inégalité concrète fonde la solidarité. L’égalité essentielle la rend possible.
5. R. Petrella semble renverser cette proposition en écrivant (Le bien commun, Eloge de la solidarité, op. cit. p. 15) : « Plus la cohésion est forte, plus la solidarité agit en tant que génératrice d’une conscience et d’une pratique de l’intérêt général ». Mais d’où vient la cohésion de cette société ? Pour l’auteur, elle est fondée sur « le sentiment d’appartenir à un groupement humain distinct par le mode de vie, l’habitat, la religion…​ », sur « une volonté de vivre ensemble », selon l’expression d’E. Renan, sur une identité qui, avec le temps, « devient un patrimoine commun sous forme de principes, règles, traditions, institutions, espaces construits ». C’est vrai, en principe, mais à condition que la conscience morale qui est toujours première reste en éveil. La parabole du bon Samaritain montre que l’appartenance ne suffit pas puisque le prêtre et le lévite qui voient le pauvre blessé, prennent l’autre côté de la route et passent tandis que le sang mêlé, méprisé des Juifs, se montre seul secourable.
6. Cf. CARRAUD Vincent, Solidarité ou les traductions de l’idéologie, in Communio, XIV, 5, septembre-octobre 1989, pp. 106-127. Cette analyse très rigoureuse est résumée par LE TOURNEAU Ph., La philosophie sociale de Jean-Paul II, in ONORIO Joël-Benoît d’, Jean-Paul II et l’éthique politique, Editions universitaires, 1992, notamment pp. 86-88.
7. Rencontre avec le monde du travail, Laeken, Belgique, 19 mai 1985, in OR, 11 juin 1985, p. 7.
8. « La multitude qui avait embrassé la foi était une de cœur et une d’esprit…​ Il n’y avait aucun nécessiteux parmi eux » (Ac 4, 32. 34). « Ils étaient fidèles à écouter l’enseignement des Apôtres, à vivre en communion fraternelle, à rompre le pain, à participer aux prières » (Ac 2, 42).
9. Discours aux travailleurs, Rome, 19 mars 1988, in OR, 29 mars 1988, P. 2.
10. Rencontre avec le laïcat, Zimbabwe, 11-9-1988, in OR, 20 septembre 1988, p. 8.
11. WOJTYLA Karol, Personne et acte, Le Centurion,1983, p. 333.
12. Id., p. 335.
13. CEC, n° 1939.
14. Il faut remarquer que la solidarité spirituelle a des conséquences temporelles : (CEC 1942) « En répandant les biens spirituels de la foi, l’Église a, de surcroît, favorisé le développement des biens temporels auquel elle a souvent ouvert des voies nouvelles. Ainsi s’est vérifiée, tout au long des siècles, la parole du Seigneur : « Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33) ». Le CEC cite à cet endroit Pie XII, Discours pour le cinquantième anniversaire de Rerum novarum, 1er juin 1941: « Depuis deux mille ans, vit et persévère dans l’âme de l’Église ce sentiment qui a poussé et pousse encore les âmes jusqu’à l’héroïsme charitable des moines agriculteurs, des libérateurs d’esclaves, des guérisseurs de malades, des messagers de foi, de civilisation, de science à toutes les générations et à tous les peuples en vue de créer des conditions sociales capables de rendre à tous possible une vie digne de l’homme et du chrétien. »
15. CEC 1940.
16. Id.
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