⁢i. Le débat contemporain

Sans qu’elle soit définie rigoureusement, la justice sociale est au cœur de nombreuses revendications et protestations sur le terrain économique et social après l’avoir été sur le terrain politique.

En fait, toute société prétend à la justice. On peut rappeler⁠[1] que le libéralisme, à l’origine, conteste, au nom d’une nouvelle conception de la justice sociale, un régime qui se considérait comme juste.

L’Ancien régime, présente le Prince comme responsable de la justice. Il est le lieutenant de d’un Dieu juste qui l’inspire. Tout l’ordre social divisé en classes hiérarchisées est un ordre juste où chacun trouve sa place, ses droits et ses devoirs spécifiques, en fonction de sa naissance et donc par volonté divine. L’aumône corrigera les excès éventuels. Mais, est juste la société qui se conforme à cet ordre.

Le libéralisme, défend l’idée que la justice ne peut se traduire que dans l’égalité et la liberté. Tous les hommes, en tant qu’individus, ont les mêmes droits quelle que soit leur naissance. Un ordre « naturel », spontané, préétabli, juste donc, assurera l’équilibre social. « Dans une telle doctrine, précise J. Raes, le problème de la justice sociale ne se pose guère. Elle résulte quasi automatiquement de l’équilibre du système et s’exprime essentiellement dans le droit. En effet, la pensée libérale reconnaît la nécessité d’un état de droit, à instaurer ou à défendre, le principe « nul ne peut se faire justice à lui-même », l’importance de la loi naturelle et des lois positives qui en découlent et s’imposent naturellement aux individus comme l’expression de l’ordre et de l’harmonie, régulant les échanges individuels. Au fond, la justice privilégie et protège la justice commutative[2] (…) où s’expriment adéquatement l’autonomie des individus et leur essentielle égalité. La question de la justice distributive[3] ne se pose pas dans un système fondé sur la maximisation de l’avantage individuel et l’équilibre naturel (…). »⁠[4] Le libéral, théoriquement, récuse la justice sociale réduite qui n’est que l’autre nom de la justice distributive. Les « dérapages », les crises et la misère seront attribués à l’immoralité des pauvres ou laissés aux œuvres de charité puis, finalement, corrigés par des lois sociales consenties parfois aux adversaires politiques. En effet, si la justice sociale est explicitement et délibérément, comme nous le verrons, une préoccupation sociale-chrétienne, elle inspire aussi les mouvements socialistes. Dans quel sens cette fois ?

Les socialistes, comme les libéraux, sont attachés aux droits de l’individu, aux valeurs de liberté et d’égalité mais ils estiment que la société doit l’emporter sur l’individualisme. La justice ne s’installera pas spontanément, il faut la réaliser et c’est le rôle de l’État. Mais « l’aspiration à la justice » devient « la condition de la réalisation effective des valeurs de liberté et d’égalité ».⁠[5] On pourrait dire que pour le socialiste, la justice sociale découle de la justice distributive à réaliser dans le souci de la plus grande égalité.

Si l’expression « justice sociale » est absente du lexique publié par le PAC⁠[6], la définition donnée au mot socialisme traduit bien son idéal de justice puisque « le socialisme, nous dit-on, c’est la possession et la production en commun. Le socialisme, c’est la socialisation des moyens de production. Le socialisme, c’est l’organisation sociale et rationnelle du travail. Le socialisme, c’est la coopération de tous au profit de tous ». Plus précisément⁠[7], « la démocratie économique - dans laquelle le pouvoir de décision appartient à la souveraineté populaire - afin que l’activité productrice soit orientée en fonction de l’intérêt général et de l’utilité sociale[8] (…) doit conduire à la démocratie sociale, qui implique un partage équitable des fruits de l’activité économique et des devoirs qu’elle impose.[9] (…) La démocratie sociale doit tendre à une société égalitaire et solidaire, dans laquelle les inégalités flagrantes des revenus n’existeront plus. »[10] Ces textes qui datent de 1974, s’accompagnent de propositions de mesures qui ont peut-être disparu des programmes ultérieurs mais qui toutes sont justifiées par une valeur essentielle dans toute perspective socialiste : l’égalité.

Que ce soit en théorie ou en pratique, dans une perspective révolutionnaire ou réformiste, tous les projets socialistes ou « de gauche » se justifient par une recherche de l’égalité la plus parfaite entre tous les hommes.

Ainsi, « au nom de la justice sociale, des générations de Cubains et Cubaines ont combattu l’esclavage, la discrimination raciale, l’exclusion et la pauvreté ».⁠[11]

Non seulement, il s’agit de faire respecter l’égale dignité humaine mais aussi d’octroyer à tous sécurité et travail, sans discrimination : « Nous socialistes, avons choisi certaines options qui fondent notre politique. Nous défendons la justice sociale. Mais cette justice sociale n’est pas un beau principe que nous introduirions dans le débat politique : c’est un principe qui se rapporte en définitive à la liberté et à la dignité de l’individu. Privé d’une sécurité suffisante, sur les plans matériel et social, coupé de l’activité professionnelle, l’individu ne peut vivre dans la liberté et la dignité. C’est pourquoi nous devons construire une Europe dans laquelle la politique soit centrée sur la dignité humaine. Une Europe où toutes les travailleuses et tous les travailleurs puissent gagner leur vie par leur travail. Et je souhaite encore ajouter ceci: une Europe où il aille de soi que les femmes ont une part égale à celle des hommes, dans la vie professionnelle et sociale. »[12]

Il s’agit, en fait de lutter contre toute discrimination, contre toute inégalité de situation : « la valeur qui constitue le fondement de la philosophie politique du PS, c’est l’Egalité. (…) l’égalité n’est pas une valeur accordée « naturellement » aux hommes. Elle fut conquise et se conquiert encore à travers des luttes et des conflits. L’égalité ne se résume ni à l’égalité des droits, ni à l’égalité des chances. Ce que nous voulons, c’est qu’à chaque stade de sa vie, quels que soient sa race, son sexe, son âge, son milieu social, ses compétences, ses maladies, ses forces ou ses faiblesses, chaque être humain puisse jouir des conditions nécessaires à son épanouissement personnel, à l’expression de ses talents et de sa créativité. Chaque homme est l’égal de l’autre. Il ne faut pas opposer « égalité » et « liberté » comme le fait le libéralisme. Au contraire, les deux valeurs vont de pair, elles sont complémentaires. En réalité les libertés avancent là où croît l’égalité, et vice versa. »[13]

Cette prise de position est confirmée par le Mouvement ouvrier chrétien⁠[14]. Son secrétaire politique précise « ce qui distingue la gauche de la droite : la volonté de faire progresser la société vers plus d’égalité. (…) L’égalité c’est vraiment la valeur qui permet de fédérer la gauche. » Critiquant la politique de l’ »état social actif »⁠[15], qui risque d’être « un système basé sur le mérite » et non « un véritable projet de gauche », un autre militant⁠[16] estime qu’il lui manque d’abord « un égalitarisme clair et net orienté vers la réduction des inégalités de revenus et une extension/amélioration des services publics. »[17]


1. Cf. RAES Jean sj, Justice sociale et prospective, in La justice sociale en question ? Contributions à une recherche réalisée par l’Association des dirigeants et cadres chrétiens (ADIC), avec le concours des Facultés universitaires Saint-Louis (FUSL), Facultés universitaires Saint-Louis, 1985, pp. 153-179. J. Raes fut professeur aux FUNDP (Namur) et aumônier général de l’ADIC.
2. « Justice commutative ou justice dans les échanges (mutare) selon la valeur des choses et indépendamment des situations personnelles » (cf. PIETTRE A., op. cit., p. 32).
3. « Justice distributive, qui concerne la répartition des biens et des charges entre les membres de la société » (id.).
4. Op. cit., p. 169.
5. RAES J., op. cit., p. 174.
6. In Du POB au PSB, op. cit., pp. 279-325.
7. Tous les textes qui suivent sont extraits de Socialisme d’aujourd’hui, Résolution finale du Congrès de 1974, in La charte de Quaregnon, déclaration de principes du Parti Socialiste Belge, Histoire et développements, Fondation Louis de Brouckère, 1980, pp. 220-225.
8. « La démocratie économique implique des réformes de structure fondées sur trois principes : socialisation, planification, autogestion.
   La propriété collective des moyens de production n’est pas un but en soi, et certainement pas un but final. Elle peut être réalisée de différentes manières. Elle doit être complétée par d’autres formes de la démocratie économique à tous les niveaux.
   Sans cette optique, le Socialisme préconise :
   a) la socialisation des secteurs ou des entreprises qui déterminent de manière prédominante l’évolution de l’économie ou qui confèrent à leur propriétaire un pouvoir de nature à fausser le jeu des institutions responsables du fonctionnement d’une économie planifiée, notamment les secteurs de l’énergie et du crédit ;
   b) la stimulation des structures collectives et coopératives ;
   c) le développement de l’initiative industrielle publique. »
9. « A l’exploitation des individus par les puissances d’argent, le Socialisme oppose la primauté des droits sociaux.
   -droit aux soins de santé préventifs et curatifs sans aucun obstacle financier ;
   -droit à la sécurité d’existence qui doit mettre chacun à l’abri du besoin et le libérer des soucis matériels ;
   -droit à l’égalité des chances dans tous les domaines ;
   -droit au travail, à la retraite et aux loisirs dans le respect de la personnalité du travailleur ;
   -droit à un milieu de vie digne de l’homme ».
10. « Dans l’immédiat, la redistribution des revenus est assurée par la réorganisation et le mode de financement de la Sécurité sociale, par le développement en quantité et en qualité des équipements collectifs et par la fiscalité qui organisera la juste participation de chacun aux charges de la société ».
11. MORIN Claude, Justice sociale et dignité nationale, Conférence internationale de solidarité avec Cuba, 15-16-3-1996, www.fas.umontreal.ca.
12. Allocution prononcée à Zurich lors de la Journée de politique européenne du PS suisse, 9-10-1999, disponible sur http://france attac.org.
13. Di RUPO Elio, Repensons la vie, op. cit., p. 7.
14. Les citations sont empruntées à DELVAUX Joëlle, Du souffle pour l’égalité, in En Marche, 16-1-2003.
15. Nous en reparlerons dans le chapitre suivant.
16. Etienne Lebeau, de la Formation Education-Culture (FEC-CSC).
17. L’éditeur ajoute : « ce qui sous-tend (sous-entend ?) une accentuation de l’effort redistributif et un financement correct de l’État. »
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