⁢a. qu’en penser ?

Dans l’Ancien testament, le récit de la création invite tous les hommes à remplir et dominer la terre. Invitation réitérée après le déluge⁠[1]. Pratiquement il est nécessaire de répartir équitablement les biens donnés à tous. Les peuples auront leur territoire⁠[2], chaque tribu d’Israël aura le sien⁠[3], chaque famille aussi⁠[4]. On peut dire que l’idéal est atteint lorsque les habitants d’un pays vivent « en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier »[5]. S’il en était ainsi partout, « la destination universelle des biens se trouverait respectée grâce à une répartition équitable des biens sous forme de propriétés privées »[6]. Mais il est une condition qui jamais n’a été remplie : la fidélité à Dieu⁠[7]. Dès lors comme « les pauvres ne disparaîtront point de ce pays »[8], toute une série de mesure seront prévue pour secourir l’indigent et limiter l’usage de la propriété privée. Nous les avons énumérées précédemment.

Dans le Nouveau testament, Jésus reprendra la condamnation de l’accaparement et invitera à la générosité. Mais, donnant la priorité aux biens spirituels, il ne se reconnaîtra compétent pour régler le problème de la répartition des richesses⁠[9], l’important étant l’amour des frères et de Dieu⁠[10]. En bref, les « attitudes de justice et de charité qui correspondent au dessein de Dieu et à la vocation de l’homme (…) se réalisent concrètement dans l’usage des biens matériels. La destination universelle des biens de la terre n’est qu’un corollaire de la vocation des hommes à la charité universelle, mais c’est un corollaire inéluctable »[11]

Reste le problème posé par la description dans les Actes des Apôtres de la manière de vivre des premières communautés chrétiennes.

Pour certains commentateurs, il s’agit d’un « tableau idéalisé »[12]. Immédiatement après le passage sur la communauté des biens⁠[13], Luc raconte deux anecdotes intéressantes. Dans la première, Barnabé qui « possédait un champ (…) le vendit, apporta l’argent et le déposa aux pieds des apôtres »[14]. Dans la seconde, Ananie qui a aussi vendu sa propriété, en détourne une partie du prix et dépose le reste aux pieds des apôtres. Il s’entend alors réprimander par Pierre qui lui dit : « Ananie (…) pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, que tu mentes à l’Esprit Saint et détournes une partie du prix du champ ? Quand tu avais ton, bien, n’étais-tu pas libre de le garder, et quand tu l’as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton gré ? Comment donc cette décision a-t-elle pu naître dans ton cœur ? Ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. »[15]

Il est clair, pour ces commentateurs, à travers ces deux histoires, que le chrétien n’était pas obligé de mettre ses biens en commun. Et si le cas de Barnabé est cité c’est précisément parce qu’il est exemplaire, exceptionnel. Si le texte introductif parle de « tous », c’est, dit un auteur, parce que « Luc veut aider ses lecteurs à reconnaître là un modèle et un idéal dont les communautés chrétiennes auront toujours à s’inspirer ».⁠[16] Le même ajoute trois éléments:

\1. La description de Luc semble s’inspirer du thème grec de l’amitié qui se définit par l’unanimité de cœur et la communauté des biens. Luc voudrait signifier par là que les chrétiens réalisent parfaitement un idéal qui leur est familier. La mise en commun n’est pas renonciation mais mise à disposition d’autrui de son bien.

\2. La mise en commun ne se fait pas pour se rendre pauvre mais pour qu’il n’y ait plus de pauvre (« Nul n’était dans le besoin ») selon la promesse du Deutéronome.

\3. La communauté des biens est l’expression et la conséquence d’une communauté plus profonde, d’une communion spirituelle (« un seul cœur », « une seule âme »).

Ces trois remarques ne sont pas contestées mais d’autres commentateurs pensent que les deux descriptions des Actes sont bien réalistes et non pas idéalisées⁠[17].

Le premier extrait (Ac 2, 44) décrirait une communauté de vie et de biens telle qu’elle fut pratiquée par Jésus⁠[18]. Cette interprétation semble confirmée par le verset suivant :  »Jour après jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur » et par la lecture des variantes⁠[19]. Avant d’entrer dans cette communauté au sens le plus strict, les disciples vendaient toutes leurs possessions au bénéfice des pauvres et d’abord des membres de leur groupe.⁠[20]

Le deuxième extrait (Ac 4, 32) évoque une manière moins stricte de vivre la communauté. Ici, la communauté est spirituelle et psychologique (« un cœur et une âme ») et non physique. Cette « unanimité » fait écho à l’amitié aristotélicienne. Pour Taylor aussi, « l’intention de Luc est de montrer que la communauté de Jérusalem remplit les idéaux à la fois bibliques et hellénistiques »[21]. Et à l’instar des « amis » grecs⁠[22], les croyants mettent les biens dont ils restent propriétaires à la disposition de tous⁠[23] et alimentent une caisse commune gérée par les apôtres, appliquant le conseil deutéronomique de donner aux pauvres⁠[24].

Ces deux manières de vivre en communauté ont sans doute coexisté comme elles avaient d’ailleurs, dans d’autres contextes, été pratiquées.⁠[25]

Ont-elles été idéalisées ou sont-elles décrites avec réalisme ? Le débat reste ouvert.⁠[26] Quoi qu’il en soit, il est clair que la communauté de vie et de biens stricte ou partielle n’était pas une obligation⁠[27]. Par ailleurs, on sait que les premiers chrétiens s’attendaient à un retour rapide du Christ. L’imminence de l’événement a certainement favorisé les abandons de biens pour vivre déjà sur cette terre la vie des cieux. Paul « devra bien vite calmer l’attente fébrile de certains fidèles »[28] : « Quant aux temps et moments, vous n’avez pas besoin, frères, qu’on vous en écrive »[29]. Dans le commentaire de ce passage, la Bible de Jérusalem note que Paul reprend « les affirmations du Seigneur sur l’incertitude de la date de son Avènement dernier[30], _qu’il faut attendre en veillant[31]. (…) Le Jour du Seigneur viendra comme un voleur, il faut veiller, le temps est court. Bien qu’il se range d’abord par hypothèse parmi ceux qui verront ce jour[32], il en vient à envisager de mourir auparavant[33] et met en garde ceux qui le croient imminent[34]. Les vues sur la conversion des païens donnent même à penser que l’attente pourra être longue.⁠[35] » Progressivement, avec le temps, les chrétiens ont compris qu’il leur faudrait peut-être attendre encore longtemps comme le suggère Pierre : « …​ devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. Il viendra le Jouir du Seigneur, comme un voleur ; en ce Jour, les cieux se dissiperont avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée ».⁠[36]

On peut donc dire, et c’est cela qui est resté, que le partage des biens dans la foi a une signification eschatologique. Comme l’a très bien décrit le Concile à propos des religieux : « comme le peuple de Dieu n’a pas ici-bas de cité permanente, mais est en quête de la cité future, l’état religieux, qui assure aux siens une liberté plus grande à l’égard des charges terrestres, plus parfaitement aussi, manifeste aux yeux de tous les croyants les biens célestes déjà présents en ce temps, atteste l’existence d’une vie nouvelle et éternelle acquise par la Rédemption du Christ, annonce enfin la résurrection à venir et la gloire du royaume des cieux. »[37]

Le bon sens incite à penser que l’on ne peut donc généraliser les modèles proposés par les Actes d’autant moins que la communauté de Jérusalem elle-même fut confrontée à des difficultés matérielles. Comment vivre, en effet, longtemps en consommant tout son captal et si personne ne vous fait profiter de son capital⁠[38] ? Paul dut organiser une collecte pour soutenir la communauté⁠[39] et Paul, nous l’avons vu, invitera les chrétiens à ne pas paresser mais « à travailler dans le calme et à manger le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné ».⁠[40]

De toute façon, comme l’écrit Alain Durand, « le sens de cette pratique économique n’est pas la mise en commun elle-même (ce qui est souvent le cas lorsque ces textes sont utilisés dans le cadre de la vie religieuse), ce n’est pas davantage l’abolition du droit de propriété (comme les premiers socialistes ont aimé le souligner), ce n’est pas non plus le renoncement aux biens de ce monde (comme cela se produit dans une perspective ascétique) : le sens de cette mise en commun est de faire en sorte que « nul ne soit dans le besoin » (Ac 4, 34), que chacun reçoive (…) « au fur et à mesure de ses besoins »[41](Ac 2, 44) ».⁠[42]

Il ressort de tout ce qui précède qu’on ne peut tirer argument de ces épisodes des Actes en faveur d’un « communisme chrétien » qui devrait être un mode de vie général. De même qu’on ne peut non plus étendre le « communisme évangélique » des amis de Jésus. Il s’agit d’ »un régime spécial de noviciat apostolique et de perfection religieuse, imposé par Jésus aux compagnons de sa vie et de son ministère, mais à eux seuls »[43]. Dès lors, l’exemple souvent cité et loué⁠[44] des « réductions »⁠[45] du Paraguay doit être lui aussi revu dans le cadre des circonstances particulières où il s’est développé.


1. « Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes » « (Gn 9, 1-3).
2. « Quand le Très-Haut donna aux nations leur héritage, quand il répartit les fils d’homme, il fixa les limites des peuples suivant le nombre des fils de Dieu (…) » (Dt 32, 8)
3. Dans Jos 13-19, on peut lire la longue description des territoires octroyés aux tribus. Elle se termine par ces mots : « Ayant achevé la répartition du pays selon ses frontières, les Israélites donnèrent à Josué, fils de Nun, un héritage au milieu d’eux ; sur l’ordre de Yahvé, ils lui donnèrent la ville qu’il avait demandée, Timnat-Sérah, dans la montagne d’Ephraïm ; il rebâtit la ville et s’y établit.
   Telles sont les parts d’héritage que le prêtre Eléazar, Josué fils de Nun et les chefs de famille répartirent par le sort entre les tribus d’Israël à Silo, en présence de Yahvé, à l’entrée de la Tente du Rendez-vous. Ainsi fut terminé le partage du pays. » (Jos 19, 49-51).
4. « La terre ne sera pas vendue avec perte de tout droit, car la terre m’appartient et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes. Pour toute propriété foncière vous laisserez un droit de rachat sur le fonds. Si ton frère tombe dans la gêne et doit vendre son patrimoine, son plus propre parent viendra chez lui exercer ses droits familiaux sur ce que vend son frère. Celui qui n’a personne pour exercer ce droit pourra, lorsqu’il aura trouvé de quoi faire le rachat, calculer les années que devrait durer l’aliénation, restituer à l’acheteur le montant pour le temps encore à courir, et rentrer dans son patrimoine. S’il ne trouve pas de quoi opérer cette restitution, le fonds vendu restera à l’acquéreur jusqu’à l’année jubilaire. C’est au jubilé que celui-ci en sortira pour rentrer dans son propre patrimoine » (Lv 25, 23-28) ; Nabot répond au roi Achab qui veut acheter ou échanger sa vigne: « Yahvé me garde de te céder l’héritage de mes pères ! » (1 R 21, 3). Joëlle Ferry précise en rappelant que la terre est propriété de Dieu: « il ne s’agit pas de succéder à son prédécesseur en tant que possesseur d’un bien, mais de succéder à quelqu’un dans la garde et la gestion d’un bien qui appartient au groupe auquel la divinité l’a donné. L’usage, le « droit » met donc l’accent sur la continuité. La terre ne sort pas de la famille » (Y a-t-il une justice économique chez les prophètes ?, in Bible et économie, Servir Dieu ou l’argent, Ed. Lessius, 2003, p. 68).
5. Pendant tout le règne de Salomon, « les habitants de Juda et d’Israël, depuis Dan jusqu’à Bersabée, vécurent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier ».(1 R 5, 5). Lorsque le prophète Michée décrit le règne futur de Yahvé, il déclare qu’alors, « chacun restera assis sous sa vigne et sous son figuier » (Mi 4, 4). Même promesse chez Zacharie : « Ce jour-là -oracle de Yahvé Sabaot- vous vous inviterez l’un l’autre sous la vigne et sous le figuier » (Zc 3, 10).
6. VANHOYE Albert sj, Destination universelle des biens de la terre selon la Bible, in Une terre pour tous les hommes, Colloque international Justice et Paix, 13-15 mai 1991, Centurion, 1992, p. 10. Le P. A. Vanhoye est secrétaire de la Commission pontificale biblique ; professeur d’exégèse du Nouveau Testament à l’Institut pontifical biblique à Rome.
7. « qu’il n’y ait donc pas de pauvre
   chez toi. Car Yahvé ne t’accordera sa bénédiction dans le pays que Yahvé ton Dieu te donne en héritage pour le posséder, que si tu écoutes vraiment la voix de Yahvé ton Dieu, en gardant et pratiquant tous ces commandements que je te prescris aujourd’hui » (Dt 15, 4-5).
8. « Certes les pauvres ne disparaîtront pas de ce pays ; aussi je te donne ce commandement : Tu dois ouvrir ta main à ton frère, _ celui qui est humilié et pauvre dans ton pays » (Dt 15, 11).
9. « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? » (Lc 12, 14).
10. Cf. « Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17).
11. VANHOYE A., op. cit., p. 15.
12. Id., p. 14.
13. Ac 4, 32-35.
14. Ac 4, 37.
15. Ac 5, 3-4.
16. DUPONT Jacques osb, Les pauvres et la pauvreté dans les Évangiles et les Actes, in La pauvreté évangélique, Lire la Bible 27, Cerf, 1971, p. 43.
17. C’est l’opinion de J. Taylor (op. cit.) que nous suivons ici.
18. Cf. l’invitation de Jésus au « jeune homme riche » (Lc 18, 22) : « Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi. »
19. Ainsi, au lieu de traduire « Tous les croyants mettaient tout en commun », J. Taylor propose : « Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu » ou « Tous les croyants étaient (une) communauté » (op. cit., pp. 81-82). Il est normal, dans ce cas, qu’ils aient tout en commun.
20. On peut rapprocher ce type de communauté de celle des Esséniens, ce groupe de Juifs qui menaient une vie ascétique dont quelques historiens anciens ont décrit la vie : « Chez ces contempteurs de la richesse, règne un merveilleux esprit de partage et l’on ne saurait trouver parmi eux quelqu’un qui dépasse les autres par la fortune ; car il est de règle que ceux qui entrent dans la secte fassent abandon de leurs biens à l’Ordre, si bien que chez aucun d’eux on ne voit ni l’abjection de la misère ni l’infatuation de la richesse et que, les biens de chacun étant fondus dans la masse, il n’y a plus qu’une seule fortune pour tous, comme entre frères. Ils ne s’achètent entre eux ni ne se vendent rien, mais chacun donnant ce qu’il a à celui qui en a besoin, reçoit de ce dernier, en contrepartie, ce qui lui est nécessaire » (FLAVIUS JOSEPHE (37-100?), Guerre des Juifs, 2, 122, Les Belles Lettres, 1980, II, pp. 31-32, cité in TAYLOR J., op. cit., p. 83).
21. TAYLOR J., op. cit., pp. 86-87.
22. Platon en témoigne: « En premier lieu, aucun d’eux ne possédera en propre aucun bien, à moins d’absolue nécessité. En second lieu, pour ce qui est de l’habitation et du grenier à provisions, aucun n’aura rien de tel où ne puisse entrer quiconque le désire » ( République, Livre 3, 416d) ; et à propos de l’unité de l’État, Platon écrit : « tout État dans lequel le plus grand nombre d’individus énoncent sur la même chose sans discordance ces expressions « le mien » et « non le mien », cet État n’a-t-il pas une organisation politique excellente ? » (Id., Livre 5, 462c). De même, son disciple Jamblique (250?-330) déclare : « Le point de départ de la justice, c’est la communauté et l’égalité, le fait que tout le monde partage des émotions aussi étroitement que s’ils étaient un seul corps et une seule âme, et aussi le fait que « le mien » s’applique à la même chose que « le tien », comme Platon témoigne l’avoir appris des Pythagoriciens. (…) En effet, tous les biens étaient communs et identiques pour tous, et personne ne possédait rien en propre » (Vie de Pythagore, 167-169, Les Belles Lettres, 1996, pp. 93-94, cité in Taylor, op. cit., pp. 87-88).
23. Cf. après la délivrance de Pierre : « Il se rendit à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où une assemblée assez nombreuse s’était réunie et priait » (Ac 12, 12).
24. Dt 15, 4 et 15, 11.
25. Ainsi, à côté de la stricte communauté essénienne de Qumrân à laquelle nous avons fait allusion, ont existé d’autres communautés esséniennes qui suivaient une autre règle : « Le salaire de deux journées au moins pour chaque mois, tel est ce qu’ils verseront dans les mains de l’inspecteur et des juges. Ils affecteront une partie de ces sommes aux orphelins, et de l’autre ils soutiendront la main du pauvre et de l’indigent, et le vieillard qui se meurt, et l’homme qui est fugitif, et celui qui est emmené captif vers une nation étrangère, et la vierge qui n’a pas de proche parent, et la jeune femme que personne ne cherche (en mariage) » (Ecrit de Damas, cité in J. Taylor, op. cit., p. 89). Taylor évoque encore une troisième forme de communauté essénienne où chacun garde sa propriété mais cède son utilisation et son usufruit à la communauté : « Personne n’ose acquérir quelque chose en propriété privée absolue (…), ni une maison, ni un esclave, ni une terre, ni des troupeaux, et également des outils et des sources de richesse ; mais ils mettent toutes ces choses ensemble en commun et ils récoltent le profit commun de tous » (Témoignage de Philon rapporté par Eusèbe de Césarée (265?-339?), La préparation évangélique, 8, 11, 1-19, cité in TAYLOR, op. cit., p. 90).
26. L. Cerfaux écrit : « Mieux vaudrait sans doute rester sous le charme de cet essai du Royaume de Dieu sur terre. Mais saint Luc, en historien, a bien dû constater que tous les premiers chrétiens n’étaient pas des « saints ».. Au Royaume de Dieu, il ne faudrait que des anges et des saints…​ Ananie et Saphire, un couple intéressé, nous fait redescendre sur terre. Plus tard, nous apprendrons encore que de toutes petites passions entamaient l’idéalisme primitif ; Dieu d’ailleurs y trouvera son compte, puisque les légères malfaçons dans la distribution des richesses communes décidèrent les Douze à créer les diacres, une institution d’avenir.
   Et puisque nous sommes à voir les petits côtés des choses, continuons. La vie « pratique » devait prendre sa revanche. Pour avoir méprisé les richesses et les moyens de les acquérir, l’Église de Jérusalem connaîtra vite la pauvreté. Elle se fera mendiante. Noble mendiante d’ailleurs, mère qui s’est appauvrie pour enrichir ses enfants. Elle mendie la tête haute. Il est juste, dira saint Paul, que les églises qui ont reçu de Jérusalem les biens spirituels, -et la primitive Église n’aurait point tant donné si elle n’avait vécu d’une vie indifférente aux choses d’ici-bas,- partagent avec elle leurs biens matériels. La pauvreté de l’église de Jérusalem sera l’occasion, pour les chrétiens de la dispersion, de resserrer les liens qui les unissent à l’Église-mère. Et cette fois encore les petites vicissitudes humaines feront l’œuvre de Dieu. » (La communauté apostolique, Cerf, 1943, pp. 41-42).
27. C’est aussi l’avis d’Annie Jaubert : « Dans un milieu limité, la répartition des biens était chose relativement simple sous le contrôle des responsables. Les difficultés viendraient avec des groupements plus vastes. Mais un dépouillement total de ses biens ne paraît jamais avoir été obligatoire dans la communauté primitive. (…) L’essentiel était la fraternité vraie et la communion des cœurs. (…) Le centre de la vie communautaire était le repas où l’on rompait fraternellement le pain et où l’on répétait les gestes de Jésus ». (Les premiers chrétiens, Seuil, 1967, pp. 15-16.).
28. Rel.
29. 1 Th 5, 1.
30. « Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père seul. » (Mt 24, 36).
31. « Veillez donc, parce que vous ne savez pas quel jour va venir votre maître » (Mt 24, 42).
32. « Car lui-même, le seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu ; après quoi, nous les vivants, nous qui serons encore là, nous serons réunis et emportés sur des nuées pour rencontrer le seigneur dans les airs » (1 Th 4, 16-17).
33. « …si toutefois nous devons être trouvés vêtus, et non pas nus » (c’est-à-dire dévêtus par la mort) (2 Co 5, 3). « Je me sens pris dans cette alternative : d’une part, j’ai le désir de m’en aller et d’être avec le Christ, ce qui serait, et de beaucoup, bien préférable ; mais de l’autre, demeurer dans la chair est plus urgent pour votre bien » (Ph 1, 23-24).
34. « Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le Jour du Seigneur est déjà là. Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Etre perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu » (2 Th 2, 1-4).
35. « Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse : une partie d’Israël s’est endurcie jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens et ainsi tout Israël sera sauvé (…) » (Rm 11, 25-26).
36. 2 P 3, 8-10.
37. LG 44, § 3.
38. La communauté réunie autour de Jésus a pu vivre grâce aux biens dont jouissaient quelques femmes : « Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens. » (Lc 8, 2-3).
39. 1 Co 16, 1 ; 2 Co 8, 1-4 ; Ac 24, 17.
40. 2 Th 3, 12.
41. Traduction proposée par HAULOTTE E., Les premiers chrétiens : des utopistes, Les Actes des Apôtres, Cahiers Évangile, n° 7.
42. DURAND A. La cause des pauvres, Société, éthique et foi, Cerf, 1996, p. 67. C’est aussi l’avis de
   Jacques Dupont, O.S.B., moine de Saint-André, qui, à propos des Actes des Apôtres, écrit que selon « l’idéal proposé par Luc dans ses descriptions de la communauté primitive n’est ni de pauvreté, ni de détachement, mais plus simplement et plus profondément un idéal de charité fraternelle. Il se traduit, non en amour de la pauvreté, mais en amour des pauvres ; il pousse, non à se rendre pauvre, mais à veiller à ce que personne ne soit dans le besoin. » (DUPONT J., La pauvreté évangélique dans les Évangiles et dans les Actes, in La pauvreté évangélique, op. cit., p. 45).
43. Vacant, art. « Communisme ».
44. Ce fut le cas des philosophes des « Lumières » (d’Alembert, Montesquieu, Voltaire, Diderot), de quelques socialistes comme Proudhon ou Cunningham Graham, mais aujourd’hui encore d’un auteur chrétien comme Clovis Lugon déjà cité.
45. Du latin « reducti ». Les Indiens devaient être « reconduits » à la vie selon l’Évangile, à l’Église, à la vie civilisée.
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