⁢i. Le bouddhisme et les faits

Toutefois, si le bouddhisme jouit dans le grand public d’un large préjugé favorable, il ne manque pas d’auteurs qui estiment que cette réputation est surfaite voire mensongère. Le bouddhisme tibétain, notamment, qui est sur le devant de la scène aujourd’hui et qui se pose en martyr, suscite bien des réserves et des critiques de la part de certains sinophiles⁠[1], bien sûr, mais aussi d’autres observateurs. Quant au culte qui entoure la personnalité du Dalaï Lama, il éveille bien des suspicions⁠[2].

Ajoutons, toujours en ce qui concerne le Tibet, que son histoire nous révèle que ce pays très religieux a manifesté, tout au long des siècles, un comportement très ambigu⁠[3] avec ses voisins et avec les étrangers, balançant constamment entre bienveillance plus ou moins intéressée et fermeture hostile.

Tâchons, à travers les voix discordantes, de nous en tenir à l’incontestable, c’est-à-dire aux événements qui sont attestés.

Les historiens rappellent que les bouddhistes menacés ou prétendument menacés dans leur identité par les « démons » (envahisseurs ou « infidèles »), ont eu et ont recours à la violence.⁠[4] Celle-ci s’est exercée et s’exerce parfois aussi vis-à-vis de groupes ethniques différents. Elle se manifeste aussi à certains moments entre groupes bouddhistes. ⁠[5]

On relève de telles violences non seulement au Tibet, mais aussi en Thaïlande⁠[6], en Corée, en Birmanie, au Népal, et au Japon où, à propos des moines-soldats bouddhistes, un moine zen reconnaît qu’« ils se sont mutuellement attaqués, décimés, incendiés, pour se voler les uns les autres des rizières, des champs et des bois ; ils ont assailli les palais des empereurs et des shoguns[7] [et les] ont obligés à leur octroyer des privilèges. »[8]

On évoque aussi la répression contre la minorité népalaise au Bouthan au début des années 90, et surtout la guerre prônée par certains moines contre les tamouls hindous, musulmans ou chrétiens au Sri Lanka.⁠[9] Dans ce dernier cas, Bernard Faure⁠[10] n’hésite pas à employer l’expression de « guerre sainte »[11] car, dit-il, selon certains textes, le Sri Lanka est un dépositaire sacré du « dharma » ou « dhamma », c’est-à-dire de l’ordre cosmique, moral et religieux qu’il convient de protéger.⁠[12]

Mais c’est surtout vis-à-vis du bouddhisme tibétain que les auteurs se montrent particulièrement sévères en raison peut-être de la fascination qu’il exerce sur l’Occident ou plus exactement de la fascination qu’exerce une idéalisation de l’ancien régime féodal souvent présenté comme un Shangri-La, un paradis terrestre. Une interprétation du bouddhisme a consolidé « une idéologie féodale » accusée de conservatisme et d’immobilisme⁠[13] à l’instar de ce que l’on trouve dans l’hindouisme avec ses castes. Enfin, si le Dalaï-Lama et les moines de Lhassa sont modérés, il n’en va pas de même pour les moines d’autres monastères plus combatifs et plus radicaux.⁠[14]

Sans remettre en exergue les exactions envers les chrétiens ou les musulmans, la violence au Tibet, semble une vieille histoire. Parenti relève que « du début du dix-septième siècle jusqu’au sein du dix-huitième siècle, des sectes bouddhistes rivales se sont livrées à des affrontements armés et à des exécutions sommaires. »[15]

Que ce soit dans les siècles passé ou à l’époque contemporaine, nous constatons que les Tibétains ne pratiquèrent pas systématiquement la non-violence dont le 14ème Dalaï Lama s’est fait le chantre ⁠[16].

Nombreuses ont été les manifestations violentes contre les étrangers, les non-bouddhistes et les Chinois⁠[17]. Manifestations où les moines qui représentaient jusqu’il y a peu, un quart de la population, ont joué un rôle.⁠[18]


1. C’est le cas d’Elisabeth Martens (op. cit.) mais, si nous laissons de côté certains jugements, si nous passons outre au côté pamphlétaire (avoué) de l’ouvrage, les faits sont rapportés, dans l’ensemble, avec rigueur ce qui n’est pas le cas de PARENTI Michaël in Le mythe du Tibet, disponible sur www.michaelparenti.org. M. Parenti est docteur en sciences politiques de l’Université de Yale. Ses livres sont très prisés dans les milieux marxistes ou marxisants européens eu égard à ses critiques du capitalisme et de l’impérialisme américains. Les faits rapportés par cet auteur ne sont pas précisément décrits ni datés, malgré les références à une abondante documentation.
2. L’attaque la plus rude et la plus développée émane des Autrichiens Herbert et Mariana Roettgen qui se présentent comme deux anciens collaborateurs du Dalaï Lama et qui ont publié, sous les pseudonymes de Victor et Victoria Trimondi, un livre iconoclaste L’ombre du Dalaï Lama. On peut consulter les sites www.info-sectes.org , www.iivs.de et www.trimondi.de. Leur critique repose surtout sur le Kakachakra tantra et ce qu’ils appellent le « mythe agressif de Shambhala ». Sur les sites bouddhistes (voir notamment le Lexique de l’Association cultuelle bouddhiste Nyingmapa-Laugeral sur http://nyingmapa.free.fr/lexique ), on nous explique qu’un tantra est un enseignement et une pratique « fondés sur la pureté originelle de notre nature et dont l’aboutissement est la réalisation ou l’actualisation de cette même nature (…) ». C’est un « enseignement du bouddha ne s’adressant qu’à des auditeurs capables d’atteindre une connaissance particulièrement approfondie. » Les tantras « consistent en l’application de divers symboles et rituels qui permettent la métamorphose des phénomènes impurs de la nature en nature indestructible, pure comme le diamant, celle de la conscience universelle. Tous les rituels tantriques et les méditations servent à exercer et à réaliser cette union mystique (…) » Le Kâlachakra est la « Roue du temps », à laquelle s’identifie la divinité suprême, un Adi-Bouddha d’où proviendrait toute création. Le premier bénéficiaire historique de ce tantra kâlachakra « fut le roi Shambhala qui le requit du Bouddha lui-même, en tant que pratique laïque alternative à la voie monastique, et fit de son royaume une société éveillée. » Shambhala est un « Royaume septentrional de nature mystérieuse sur lequel règne une dynastie liée à Kâlachakra. Shambhala n’est pas un champ pur, tout en se situant sur un plan légèrement du nôtre, notamment en raison d’une grande force spirituelle. Certains grands lamas du passé, comme Taranatha, ont pu se rendre dans ce royaume de Shambala et ont rédigé des « guides du voyageur » ésotériques à l’usage de leurs successeurs. » H. et M. Roettgen affirment que ce tantra qui présente des rites secrets et magiques, « prophétise et encourage de façon idéologique une guerre de religion » notamment contre les religions d’origine sémite pour l’établissement d’une « bouddhocratie » sur le monde dirigé désormais par un chakravartin (roi du monde) qui sera « comme l’incarnation ou l’émanation directe du Bouddha suprême » ou Adi-Bouddha. La guerre du Shambala sera « impitoyable » et « horrible ». Quant aux soldats du Shambala, ils seront « extrêmement brutaux, terrasseront et élimineront les hordes barbares. » Les auteurs renvoient au Shri-Kalachakra I, 154 et 163-165.
   Ils ont publié également « Hitler, Bouddha, Krishna, Une alliance funeste, du Troisième Reich à aujourd’hui » où ils dénoncent l’influence des ces doctrines sur le nazisme et le néo-nazisme.
   Ces livres n’existent pas en français.
3. Le 14e Dalaï Lama lui-même n’est pas sans ambiguïté dans son attitude vis-à-vis de la Chine dans la mesure où il s’est déclaré « à moitié marxiste et à moitié bouddhiste » (Audition de Matthieu Ricard, site du Sénat français, 23-4-2008 ; M. Ricard a publié avec Sofia Stril-Rever et alii Kalachakra : un mandala pour la paix, La Martinière, 2008 avec préface du Dalaï Lama). Michel Peissel, Les cavaliers du Kham, Guerre secrète au Tibet, Laffont, 1972, parle du « rôle trouble » du Dalaï Lama. M. Peissel, né en 1937, est ethnologue, spécialiste du Tibet. En 2007, E. Martens rappelle que le Dalaï Lama est décoré du plus prestigieux insigne du Congrès américain et déclare que « Bush est désormais un membre de sa famille ». Un temps, le Dalaï Lama manifesta sa sympathie pour Shoko Asahara de la secte Aum Shinrikyo responsable de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, puis il s’en distança. Shoko Asahara fut condamné à mort.
   Remontant dans le passé, d’autres accusent la Dalaï Lama d’avoir été proche des nazis. Il aurait été formé par le SS Heinrich Harrer dépêché, en 1938, par Hitler et Himmler auprès de lui, encore enfant, pour le former. En 2006, à la mort de Harrer, le Dalaï Lama aurait fait son éloge, le considérant comme son « initiateur à l’Occident et la modernité » (Laurent Dispos, in Libération, 25-4-2008).
   Georges André Morin (auteur d’un livre sur la Chute de l’Empire romain) confirme (sur France culture, 10-9-2006) cette analyse et ajoute que le XIIIe Dalaï Lama  « a en personne procédé à la traduction de Mein Kampf en Tibétain ».
4. Contre les musulmans et contre les chrétiens. Relevons quelques persécutions contre les chrétiens : en 1848, le Père Renou (1812-1863) qui se voit refuser l’accès à Lhassa, fonde une petite mission près de la frontière du Yunnan. Les missionnaires et les nouveaux convertis furent rapidement chassés. Entre 1865 et le début du XXe siècle, une quinzaine de missions furent construites (notamment celles de Cizhong et Xiao Weixi). Les monastères virent d’un mauvais œil ces étrangers et les persécutèrent. En 1880 est publié un édit d’interdiction de la religion chrétienne. En 1881, le Père Brieux est assassiné. d’autres missionnaires français seront tués en 1905. A la fin des années 20, la Société des Missions étrangères de Paris fit appel aux chanoines du Grand-Saint-Bernard (Suisse) qui envoyèrent quelques-uns des leurs sur le plateau de Cizhong en 1931. Ces missionnaires furent également persécutés. Le plus célèbre d’entre eux, Maurice Tornay, curé de Yerkalo vit sa résidence détruite par une quarantaine de lamas le 26-1-1946. Ils l’emmenèrent de force au Yunnan. Maurice Tornay fut assassiné par quatre lamas le 11-8-1949 alors qu’il se rendait auprès du Dalaï Lama pour lui demander d’accorder la liberté religieuse aux chrétiens de Yerkalo (cf Jean-Paul II, Homélie de béatification, 16-5-1993) . En juin 1950, des missionnaires français du Qinghai furent arrêtés et expulsés en 1952.
   Sur cette question, on peut lire André Bonet, Les chrétiens oubliés du Tibet, Presses de la Renaissance, 2006 ; Laurent Deshayes, Tibet 1846-1952, Les Indes Savantes, 2006 ; F. Fauconnet-Buzelin, Les porteurs d’espérance, Cerf, 1999 ; R. E. Huc, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Tibet, Livre de poche chrétien, 1962 ; A. Launay, Histoire de la mission du Tibet, Desclée de Brouwer, 2001 ; J. Lespinasse, Tibet mission impossible, Lettres du P. J.E. Dubernard, Fayard, 1991 ; F. Gore, Trente ans aux portes du Tibet interdit, Kimé, 1992 ; Michel Jan, Le voyage en Asie centrale et au Tibet, Laffont, 1992 ; F. Lenoir, La rencontre du bouddhisme et de l’occident, Fayard, 1999. Sur la première tentative d’évangélisation : Hugues Didier Magellane, Les Portugais au Tibet, les premières relations jésuites, Chandeigne, 1996.
5. E. Martens raconte : « Le règne des douze premiers Dalaï Lamas [15e-19e] fut marqué par des querelles entre clans familiaux et par des rivalités meurtrières entre communautés bouddhiques, résolues grâce aux interventions répétées, d’abord des Mongols, puis des Mandchous » (op. cit., p. 131). « En 1617, année de la naissance du 5ème Dalaï lama, les moines-soldats des Karamapa, secondés par l’armée du roi de U, mirent Lhassa à feu et à sang. Ils rasèrent le monastère de Drepung et exterminèrent les lamas de l’école des Gelukpa, dont de nombreux moines mongols. » « Gushri Khan, fervent du bouddhisme tibétain (…) rassembla de nouvelles troupes. A la tête d’une armée composée de Mongols, Tibétains, Chinois et Huis, il déferla dans la vallée de Lhassa et vengea les moines de Drepung exterminés par les Karmapa. Soutenu par les moines-soldats du monastère de Tashilumpo (Xigazé), Gushri Khan et ses troupes chassèrent définitivement les Karmapa des édifices du Drepung et de la région de Lhassa. » (id., p .132). En 1945, éclate une guerre civile où monastères conservateurs et monastères modernistes s’affrontent (cf. clio.fr). Plus près de nous encore, « il y a juste quelques années en Corée du Sud, des milliers de moines de l’ordre bouddhiste Chogye se sont battus entre eux à grand renfort de coups de poings, de pierres, de bombes incendiaires et de gourdins, dans des batailles rangées qui ont duré plusieurs semaines. Ils rivalisaient pour le contrôle de l’ordre, le plus grand de Corée du Sud, avec un budget annuel de 9,2 millions de dollars, auquel il faut ajouter des millions de dollars en biens immobiliers ainsi que le privilège d’appointer 1.700 moines à des devoirs divers. Les bagarres ont en partie détruit les principaux sanctuaires bouddhistes et ont fait des dizaines de blessés parmi les moines, dont certains sérieusement. » (PARENTI M., Le mythe du Tibet, op. cit.. Nouvelle confirmée par Yahoo Actualités, le 12 octobre 1999).
6. Par contre, dans le sud de la Thaïlande et dans les années 2006-2008, les musulmans radicaux ont exercé de violentes répressions contre les musulmans modérés mais aussi contre tous les non-musulmans : bouddhistes, hindous, chrétiens.(cf. www.thaïlande-fr.com). Frank Tedesco de l’Université de Sejong a fait l’historique des violences exercées par des chrétiens contre le bouddhisme, en Corée du Sud, entre 1982 et 1996. L’auteur relève comme violences aussi bien la visite du pape Jean-Paul II le jour de la naissance de Bouddha que des dégradations de temples. (cf. www.bouddhisme-universite.org)
7. Dirigeants militaires.
8. CREPON P., Les religions et la guerre, Albin Michel, 1991, p. 239. Pierre Crépon né en 1953, est historien, moine zen, président de l’Union bouddhiste de France.
9. L’écrasement de la rébellion tamoule, en mai 2009, a laissé un lourd bilan pour les catholiques : des centaines de personnes au service de l’Église, de nombreux prêtres et religieux ont été tués, gravement blessés ou portés disparus. Des prêtres sont détenus dans des camps de déplacés où croupissent plus de 300000 personnes sous le contrôle de l’armée. Les églises, les couvents, les centres d’accueil pour enfants et personnes âgées ont été détruits ou fortement endommagés. (Zenit.org, 4-6-2009 et EDA 501, 506, 507,508).
10. Professeur d’Histoire des religions d’Asie à l’Université de Columbia (New York), Bernard Faure a publié Bouddhisme et violence, Le Cavalier Bleu, 2008 ; cf. son interview par Vanessa Dougnac, Le bouddhisme est aussi empreint de violence, sur www.lesoir.be. On trouve, dans le livre de B. Faure, une intéressante bibliographie sur la violence et le bouddhisme.
11. A ce sujet, on peut lire l’étude de TIRIMANA Vimal, Sri Lanka, Le déchaînement de la violence et le rôle des religions, in Concilium, n° 272, 1997, pp. 37-45. Il montre dans cet article « le rôle conscient ou inconscient joué par le bouddhisme, ou, pour être précis, par le bouddhisme cinghalais fanatique excitant le conflit cinghalo-tamoul et le déchaînement de la violence. » (p. 45). Vimal Tirimana est professeur de théologie morale au Séminaire national de Kandy et supérieur provincial des Rédemptoristes Du Sri Lanka et représente l’Église Sri Lankaise à la Fédération des Conférences épiscopales asiatiques.
12. Dhamma est un terme polymorphe qui désigne la nature de toute chose ; ce que Bouddha a enseigné ; l’étude de la réalité ; la conscience (chaque conscience qui apparaît à l’esprit est un dhamma) ; le détachement et la délivrance du monde ; la pratique, l’entraînement. Le plus souvent, le terme dhamma désigne la réalité et l’ensemble des démarches qui permettent de parvenir à en développer une compréhension juste, et ainsi à en réaliser la nature. (lexique sur le site dhammadana.org)
13. C’est au XVe siècle, suite à la réforme de Tsong-kha-pa, un ascète venu de Chine, et à l’instauration de l’ Église jaune » qui prit le pas sur l’ancienne « Église rouge » proche du chamanisme asiatique, que fut institué le lamaïsme, autrement dit, la théocratie avec ses deux chefs suprêmes : le dalaï-lama (réincarnation du bodhisattva Chenresi) résidant à Lhassa et le panchen-lama (réincarnation du bouddha Opame) résidant au couvent de T-shi-Ihum-po
14. La position du Dalaï Lama n’est pas, semble-t-il, représentative de l’ensemble du bouddhisme tibétain. Si l’actuel Dalaï Lama est généralement extrêmement respecté par les diverses communautés bouddhistes, c’est plus pour ses connaissances et le niveau de sa pratique spirituelle, que pour son titre. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il n’en représente qu’une minorité (l’école tibétaine Gelugpa ne rassemblant qu’environ 3 à 4% des bouddhistes dans le monde) (Wikipedia). B. Faure évoque une querelle récente et significative autour d’un rival du 5ème Dalaï Lama (XVIIe siècle) qui périt étouffé et qui revint comme esprit malfaisant. On l’apaisa en en faisant une divinité protectrice des Gelugpas nommée Dorje Shugden. La controverse a éclaté « lorsque le Dalaï Lama, sur la base d’oracles délivrés par une autre divinité protectrice, (…) interdit son culte dans les monastères Gelugpas en 1996. Cette décision a suscité une levée de boucliers parmi les fidèles de Shugden, qui ont reproché au Dalaï Lama son intolérance. A la suite de cette décision, le meurtre d’un partisan du Dalaï Lama à Dharamsala, la capitale des Tibétains en exil, vint défrayer la chronique. (…) Au-delà des querelles de symboles, l’affaire illustre les luttes intestines entre Tibétains pour le pouvoir. En s’en prenant à Shugden, le Dalaï Lama semble avoir cherché à affaiblir un symbole du sectarisme Gelugpa et à imposer un bouddhisme plus œcuménique, mais son action a paradoxalement mis le feu aux poudres sectaires. Le problème tient au double, voire triple mandat (divin) du Dalaï Lama : comme représentant d’une secte, les Gelugpas, qui s’est toujours imposée au détriment des autres ; comme représentant du peuple tibétain et des Tibétains en exil – deux communautés dont les intérêts, au-delà d’une conscience nationale partagée, ne sont pas toujours les mêmes ; enfin, comme héritier du bouddhisme tibétain traditionnel et représentant d’un néo-bouddhisme occidentalisé et universaliste. » (op. cit., p. 128). On le sait, le Dalaï Lama dénonce un « génocide culturel » au Tibet. Mais, note E. Martens le 21 mars 2008 sur www.tibetdoc.eu: « Pangdung Rinpoché du monastère de Sera, actuellement exilé à Munich, dit textuellement que « le Dalaï Lama, en commercialisant le Bouddhisme tibétain, cause plus de dégâts à la culture tibétaine que le gouvernement chinois » (Pangdung Rinpoché cité par Gerald Lehner dans « Zwischen Hitler und Himalaya, Die Gedächtnislücken des Heinrich Harrer », Czernin Verlag, 2007). L’ethnologue Michel Peissel qui a écrit l’histoire de la résistance tibétaine face à la Chine, n’hésite pas à parler, nous l’avons déjà cité, du « rôle trouble » du Dalaï Lama (Les cavaliers du Kham, R. Laffont, 1972). Rôle trouble vis-à-vis des autorités chinoises comme en témoigne son appel, en 1955, à Chamdo où il invite ses concitoyens à accepter « ce qu’il pouvait y avoir de bon dans les méthodes chinoises » (PEISSEL M., op. cit., p. 81). En témoigne aussi sa correspondance, en 1959, avec le Général et Commissaire politique Tan Kuan-san où il se plaint des Tibétains révoltés qu’il appelle « éléments mauvais et réactionnaires » (PEISSEL M., op. cit., pp. 162-167). Aujourd’hui, le Dalaï Lama, se présente, rappelons-le, comme « semi-marxiste, semi-bouddhiste » (MARTENS E., Histoire du bouddhisme tibétain, op. cit., p. 161), ou « un marxiste en robe bouddhiste » (in Le Nouvel Observateur, 17-1-2008). En 1956, il avait écrit ce poème à la gloire du Président Mao : « O Président Mao ! Ton lustre et tes exploits sont comparables à ceux de Brahama et de Mahasammata, créateurs du monde. Ce n’est que d’un nombre infini de bonnes actions qu’un tel chef peut être né, semblable qu’il est au soleil éclairant le monde. Tes écrits sont précieux comme des perles, abondants et puissants tel le grand flux de l’océan qui rejoint les limites du ciel. O très honorable Président Mao, puisses-tu vivre longtemps. Le monde voit en toi une mère protectrice, il peint ton image, le cœur plein d’émotion. Puisses-tu vivre en ce monde à jamais et nous montrer la route de la paix. Notre vaste pays était écrasé par la misère, les chaînes et les ténèbres. Tu nous as tous libérés avec éclat. Le monde est maintenant heureux, inondé de bénédictions. (…) » (in PEISSEL M., op. cit., pp. 97-98).
15. Source citée par Parenti (op. cit.) : GOLDSTEIN Melvyn C., The Snow Lion and the Dragon : China, Tibet, and the Dalaï-Lama, University of California Press, 1995, pp. 6-16.
16. « Son discours non-violent n’est pas partagé par tous » écrit Laurent Deshayes (Le Dalaï Lama, incidences politiques et références spirituelles, Clio, juillet 2002). La non-violence a elle-même des limites pour le Dalaï Lama : « C’est difficile de lutter contre le terrorisme par la non-violence » a-t-il déclaré dans une allocution au Madhavrao Scindia Memorial (Indian Express, 17 -1-2009, cf. http://pointdebascule.ca).
17. L’histoire des relations entre le Tibet et la Chine est loin d’être simple. Dès les XIe, XIIe siècles, les monastères cherchent des protections auprès des grandes familles nobles, puis auprès des Mongols. Au XIIIe siècle, l’avènement de la dynastie mongole des Yuan en Chine inaugure la mise en place de liens qui seront plus ou moins étroits ou lâches selon les époques mais constants et qui n’empêchèrent pas les monastères de chercher d’autres protections dans les régions avoisinantes comme au Népal, par exemple. Si avec la dynastie des Ming (1368-1644), les échanges furent plus symboliques, les liens se resserrèrent avec la dynastie manchoue des Qing (1644-1912). Le Dalaï Lama avait besoin d’entretenir de bonnes relations avec son puissant voisin et celui-ci devait être en bons terme avec des religieux dont l’influence s’étendait sur la haute Asie. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les relations devinrent périodiquement plus tendues, Pékin cherchant à plusieurs reprises à s’immiscer dans les affaires tibétaines au lieu de s’en tenir à son rôle de protecteur avec comme résultats des émeutes tibétaines et des interventions militaires chinoises. Au XIXe siècle, l’empire chinois chancelant, deux autres candidats « protecteurs » se présentent : la Russie et surtout la Grande-Bretagne dont la présence en Inde n’était pas contestée par les puissances internationales. Dans sa volonté de s’introduire au Tibet, la Grande-Bretagne négocia non avec les Tibétains mais avec les Chinois. C’était évidemment reconnaître la suzeraineté de la Chine sur le Tibet (traité anglo-chinois de 1890) alors que l’empire chinois sombrait dans l’anarchie. En 1904, les Anglais entrent à Lhassa et la Dalaï Lama se rapproche de la Chine (1905). En 1906, la suzeraineté chinoise est de nouveau reconnue par les Anglais qui conservent néanmoins leurs privilèges commerciaux et mettent un frein aux ambitions russes. Les Chinois se réinstallent au Tibet. Profitant de la révolution républicaine chinoise de 1911, le XIIIe Dalaï Lama réfugié en Inde, prend la tête de l’insurrection, chasse les Chinois et procède à une épuration sanglante de leurs partisans (1913). Néanmoins, en 1914, la convention de Simla signée par les Anglais, les Chinois et les Tibétains reconnaît de nouveau indirectement la suzeraineté de la Chine. En 1917, l’attaque d’un général chinois est vaincue grâce aux fusils anglais et japonais qui ont transité par l’Inde et la Mongolie. En 1920-1921, les Anglais soutiennent le Tibet contre la Chine, ce qui n’empêche pas le soulèvement du monastère xénophobe de Drepung contre les Anglais qui briseront leur révolte. En 1923, le Panchen Lama en désaccord avec le Dalaï Lama se réfugia en Chine. En 1932, le Dalaï Lama reconnaît le principe d’une tutelle chinoise sur l’est du Tibet qui sera, en 1934, mis en coupe réglée par les communistes puis les nationalistes chinois. En 1934, les Tibétains acceptent le principe d’une tutelle chinoise. En 1938, de nombreux Chinois échappent à la guerre civile en s’installant au Tibet. Durant la seconde guerre mondiale, des contacts sont pris avec les Américains mais ceux-ci refusent de remettre en cause la suzeraineté chinoise. En 1945, le régent Réting manifeste la volonté de s’appuyer sur les monastères conservateurs et les Chinois. Une guerre civile aura raison de lui. En 1948, une délégation tibétaine n’est pas reçue par le Président Truman qui ne veut pas indisposer les Chinois. En 1949, Nehru reconnaît la suzeraineté chinoise (communiste) sur le Tibet et le septième Panchen Lama se rallie aux communistes. A partir de 1950, date de la prise de pouvoir du XIVe Dalaï Lama, et de l’invasion de l’armée communiste chinoise, l’indépendance n’est plus qu’un rêve. En 1954, l’Inde et le Népal reconnaissent l’annexion du Tibet à la Chine. S’ensuivirent, à partir de 1955, 20 années de guérilla menée par l’Armée nationale volontaire de défense soutenue par la CIA. Le Dalaï Lama s’enfuit en 1959.
   Sur cette question, on peut lire : LENOIR Frédéric et DESHAYES Laurent, L’épopée des Tibétains, entre mythes et réalité, Fayard, 2002 ; DESHAYES Laurent, Histoire du Tibet, Fayard, 1997 ; les articles de cet auteur sur www.clio.fr ainsi que la « chronologie-Tibet » sur ce site ; MARTENS E., op. cit..
18. En mars 2008, lors de nouvelles émeutes à Lhassa, on a établi que la photo montrant des moines cassant des vitrines de commerces chinois avait été prise en fait en 2001 lors du tournage d’un film. Il n’empêche que « d’après des témoins occidentaux présents sur place, e.a. James Miles, journaliste pour « The Economist » (link:www.economist.com : « Fire on the roof of the world » (14/3/08), « Lhasa under siege » (16/3/08)), les violences commises à Lhassa durant cette semaine – date de commémoration de la « Rébellion nationale de mars 59 » - ont été inaugurées par des Tibétains, dont des lamas qui encourageaient des groupes de jeunes à commettre des actes destructeurs. Les manifestations de violence étaient organisées : les Tibétains portaient des sacs à dos remplis de pierres, de couteaux et de cocktails molotov. Les 13 morts causés par ce drame étaient tous des civils, pour la plupart des Chinois, brûlés vivants ou tabassés à mort. Les dégâts matériels, destruction de commerces, incendie de véhicules, étaient clairement tournés contre les Chinois. Les manifestants tibétains s’en sont également pris à des écoles primaires, des hôpitaux et des hôtels. De sorte que les Occidentaux présents sur place se demandaient quand la police allait intervenir. Rejointe par l’armée chinoise, elle est intervenue suite à deux jours de violence. Les autorités chinoises craignaient-elles la réaction des pays occidentaux ? … L’Occident qui, en réalité, n’attendait que cette intervention pour parler de « répression sauvage par l’armée chinoise et de chasse aux manifestants » (MARTENS E. sur www.tibetdoc.eu 21 mars 2008).
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