⁢Chapitre 2 : Voir, juger, agir

Efforcez-vous de mettre à profit tous les moyens de formation personnelle et sociale…​
— PIE XII
Discours au rassemblement mondial de la Jeunesse ouvrière chrétienne, 25 août 1957.

On se souvient du mouvement Le Sillon dont l’animateur principal fut Marc Sangnier (1873-1950). On se souvient aussi de la condamnation portée par Pie X dans sa Lettre sur Le Sillon en 1910.

Toutefois, tout n’était pas à jeter dans ce mouvement et notamment une « méthode d’éducation démocratique » que Marc Sangnier préconisait dans les « cercles d’étude ». Comme il définissait la démocratie comme une « organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité de chacun », il décrivait ainsi la méthode d’enquête utilisée par le Sillon dès 1899: « Tout citoyen doit : 1° Connaître l’état de sa patrie ; lorsque la situation est mauvaise, il doit 2° chercher les remèdes ; enfin, les remèdes trouvés, il doit 3° agir ».⁠[1] Ces trois moments vont être repris par l’abbé Cardijn ⁠[2] dans une formule qui fera florès : « Voir, juger, agir ».. Dans le manuel de la JOC⁠[3], Cardijn définit ainsi le « cercle d’étude » : « le cercle d’étude n’est pas une réunion fermée sur elle-même, où chacun, chacune vient apporter ce qu’il a vu et ce qu’il connaît pour participer à la formation collective et en tirer profit pour lui-même. Il apprend à voir, il aide à juger, il pousse à agir. » En 1935, lors du 1er Congrès international de la JOC, il déclarait que les militants et les membres devaient apprendre : « à Voir, Juger, et agir : à voir le problème de leur destinée temporelle et éternelle, à juger la situation présente, les problèmes, les contradictions, les exigences d’une destinée éternelle et temporelle, à agir en vue de la conquête de leur destinée éternelle et temporelle »

En mars 1960, Lors d’une audience accordée par le pape Jean XXIII, Cardijn invitait le pape à publier une encyclique pour le 70e anniversaire de Rerum novarum. Jean XXIII demanda à l’abbé Cardijn de rédiger un document d’une vingtaine de pages où il suggérerait quelques idées.⁠[4] Le 15 mai 1961, dans l’encyclique Mater et Magistra, découvrit que le pape avait fait sienne la fameuse méthode « Voir, juger, agir ». dans les « suggestions pratiques », on lit: « Pour traduire en termes concrets les principes et les directives sociales, on passe d’habitude par trois étapes : relevé de la situation, appréciation de celle-ci à la lumière de ces principes et directives, recherche et détermination de ce qui doit se faire pour traduire en actes ces principes et directives selon le mode et le degré que la situation permet ou commande.

Ce sont ces trois moments que l’on a l’habitude d’exprimer par les mots : voir, juger, agir.

Il est plus que jamais opportun que les jeunes soient invités souvent à repenser ces trois moments, et, dans la mesure du possible à les traduire en actes ; de cette façon, les connaissances apprises et assimilées ne restent pas en eux à l’état d’idées abstraites, mais les rendent capables de traduire dans la pratique les principes et les directives sociales. »

Au moment du concile, celui qui était devenu le cardinal Cardijn intervint sur la question de la liberté religieuse et déclara : « Cette liberté intérieure, même si elle existe en germe dans toute créature humaine comme un don naturel, requiert une longue éducation et elle s’entretient de trois façons : voir, juger et agir. Si, grâce à Dieu, nos soixante années d’apostolat n’ont pas été vaines, c’est parce que nous n’avons pas voulu que les jeunes vivent longtemps à l’abri des dangers, coupés da leur milieu de vie et de travail, mais que nous avons fait confiance à leur liberté, pour une meilleure éducation de celle-ci. Nous les avons aidés à voir, à juger et à agir par eux-mêmes, en entreprenant d’eux-mêmes une action sociale et culturelle, en obéissant librement aux autorités, afin de devenir des témoins adultes du Christ et de l’Évangile, conscients d’être responsables de leurs frères et de leurs sœurs du monde entier. »[5]

Et le message de Cardijn sera entendu. Sans que la formule soit reprise textuellement, la constitution Gaudium et spes est construite sur le schéma « voir, juger, agir ». Dans l’Exposé préliminaire, il est bien question de voir c’est-à-dire « de connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspirations, son caractère souvent dramatique. » Suivent « quelques-uns des traits fondamentaux du monde actuel ».⁠[6] Ensuite en ouvrant la première partie du document, le Concile, éclairé par la foi, « se propose avant tout de juger à cette lumière les valeurs les plus prisées par nos contemporains et de les relier à leur source divine. »[7] Enfin, à maintes reprises, le Concile insistera sur l’agir, sur la nécessité de dépasser « une éthique individualiste » et de « compter les solidarités sociales parmi les principaux devoirs de l’homme d’aujourd’hui, et de les respecter. »[8] Il renverra à la Genèse et au devoir de l’homme de prolonger l’œuvre du Créateur.⁠[9] Le document conclut : « Ce ne sont pas ceux qui disent « Seigneur, Seigneur ! »[10] qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté du Père et qui, courageusement, agissent. »[11]

Dans un autre document du Concile, Apostolicam actuositatem, nous retrouvons, pour la formation à l’apostolat, la formule de Cardijn : « il faut apprendre graduellement et prudemment, dès le début de cette formation, à voir toutes choses, à juger, à agir à la lumière de la foi, à se former et à se perfectionner par l’action. »[12] Nous y reviendrons.

En 1989, la Congrégation pour l’éducation catholique publie un important document destiné aux Séminaires et aux Instituts d’études théologiques, intitulé « Orientations pour l’étude et l’enseignement de la doctrine sociale de l’Église dans la formation sacerdotale ».⁠[13] S’appuyant sur Mater et Magistra, mais aussi sur Gaudium et spes, Populorum Progressio et l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, c’est-à-dire sur l’enseignement de Jean XXIII, du Concile, de Paul VI et de Jean-Paul II, le document décrit ce qu’il appelle la « méthodologie de la doctrine sociale »[14] en la rattachant à la triple dimension théorique, historique et pratique de cette doctrine⁠[15]. Nous ne serons pas étonnés de lire que « Cette méthode se développe en trois temps: voir, juger et agir. »[16]

Nous allons développer successivement ces trois temps.


1. Toutes ces citations sont extraites du site www.cardijn.fr
2. 1882-1967. Cf. CARDIJN Joseph, Laics en première ligne, Vie ouvrière, 1963, p.20. L’abbé Cardijn fut élevé au cardinalat en 1965 par le pape Paul VI.
3. Editions jocistes, 1930. Cf. Va libérer mon peuple, Editions ouvrières, Vie ouvrière, 1982, pp. 84-89.
4. Cf. www.cardijn.fr
5. Le 20 septembre 1965. Cf. www.cardijn.fr
6. GS, 4,1.
7. GS, 11, 2.
8. GS 30, 1-2.
9. GS 34.
10. Cf. Mt 7, 21 et Rm 2, 13.
11. GS 93, 1.
12. AA 29, §5.
13. Cf. OR, n°29, 18 juillet 1989, pp. 5-18
14. Orientations pour l’étude et l’enseignement de la doctrine sociale de l’Église dans la formation sacerdotale, op. cit., n° 7.
15. Id. n° 6.
16. Id., n° 7, §1.
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