Conclusion en 3 étapes

1. Connaître l’image et le corps

 Que tu es belle et que tu es gracieuse,
amour, fille délicieuse !
Ta stature que voici est comparable à un palmier ;
et tes seins à des grappes.
Je dis : « Il faut que je monte au palmier,
que je saisisse ses régimes »:
Que tes seins soient donc comme les grappes d’un cep,
et la senteur de ta narine comme des pommes,
et ton palais comme un vin de marque…

— Ct 7, 7-10

a. Apprendre !

Oui, oui, car la méconnaissance de la vraie nature du corps humain et de la sexualité qui s’y exprime explique les jugements inappropriés trouvés à travers l’histoire et aujourd’hui encore.

Tout ce qui précède devrait nous inciter à nous méfier de nos réactions immédiates face à toute image qui peut d’emblée, au premier coup d’œil nous séduire ou nous révolter car nos réactions, si l’on s’en tient au premier abord, risquent d’être excessives dans un sens ou dans l’autre. Bien des attitudes enthousiastes ou dégoûtées ne résistent pas à une analyse plus attentive. Même des personnes intelligentes et honnêtes peuvent, faute d’une formation spécifique, faire preuve d’un ostracisme injustifiable ou d’un laxisme aveugle.

Bien des « autorités » morales ont été victimes de préjugés et ont accordé un peu trop rapidement leur bénédiction à des œuvres indéfendables ou en ont rejeté d’autres sans raison. Certains n’osent pas condamner ce qui est condamnable par crainte de paraître démodé ou moralisateur.

Enfin, il en est aussi qui auraient sévi ou séviraient par souci d’ordre dans la société. Paul Valéry a relevé cette attitude en constatant que souvent « le Nu était chose sacrée, c’est-à-dire impure. On le permettait aux statues, parfois avec quelques réserves. Des personnes graves qui l’avaient en horreur à l’état vivant, l’admiraient dans le marbre. Tout le monde sentait confusément que ni l’État, ni la Justice, ni l’Enseignement, ni les Cultes, ni rien de sérieux ne peut fonctionner si la vérité est toute visible. Il faut des vêtements au juge, au prêtre, au maître, car leur nudité ruinerait ce qu’il doit y avoir d’impeccable et d’inhumain dans un personnage qui figure une abstraction. […​] Le Nu n’avait en somme que deux significations dans les esprits : tantôt le symbole du Beau ; et tantôt, celui de l’Obscène. »[1] S’il n’est pas simple de saisir le beau ou l’obscène, il est déjà malaisé de bien comprendre une image. Si le cinéma a retenu longuement notre attention et la retiendra encore, la « lecture » d’une simple peinture apparemment fort accessible peut déjà prêter à controverse ou confusion.

Un exemple parmi d’autres emprunté à l’art contemporain :

En France, les évêques ont constitué une groupe « Art-Cultures-Foi » dont la vocation est « d’être présent et attentif à la création artistique et aux évolutions culturelles »[2]. Dans cet esprit, l’expert international Gilbert Brownstone⁠[3] a été chargé de sélectionner des œuvres d’artistes contemporains qui se sont intéressés à la « chair ». L’expert a livré son analyse et Mgr Rouet⁠[4], évêque de Poitiers a été invité à réagir et à livrer sa propre analyse. L’évêque offre une intéressante méditation sur la chair et le corps en utilisant particulièrement le Cantique des cantiques mais reste timide et même déroutant lorsqu’il s’agit de parler d’une œuvre particulière. Ainsi, Brownstone a retenu dans sa sélection un tableau de Lisa Yuskavage peintre américaine née en 1962 qui, d’une manière générale, s’intéresse au « désir de chair ». Nous invitons le lecteur à se rendre sur le site de cette artiste : https://yuskavage.com/. Il y découvrira des dizaines et des dizaines de portraits de femmes nues ou se dénudant dont Brownstone a retenu cette toile intitulée Beads (perles).

https://yuskavage.com/wp-content/uploads/2021/11/16810-210x300.jpg[5]

Le commentaire qu’il en livre est intéressant. En voici les extraits les plus importants : « Elle superpose le maniérisme du baroque et la vulgarité pornographique, avec un effet kitsch. Ses compositions sont des icônes de scènes intimes et de mises en scène artificielles très colorées, d’un goût douteux. Le baroque apporte au public la dimension du spirituel, de l’éternel. L’Église se sert du baroque pour manipuler et séduire, même si, en retour, elle donne une expérience spirituelle. L’œuvre de Lisa Yuskavage utilise le vocabulaire baroque. Tandis que le kitsch travaille l’aspect pornographique de ses œuvres et vice versa. Les deux types de figuration : le baroque et le pornographique sont abîmés par l’effet spectaculaire (le kitsch) qui les confine dans une réciprocité spectrale. […] Ainsi, le kitsch déréalise l’image X ou de charme tout en conservant sa crudité. Avec une surenchère de vulgarité par un étalage de chair et de poses très suggestives, le corps féminin dans les œuvres de Lisa Yuskavage est assigné à une fonction à la fois de reproduction, de mascarade couvrant l’absence de relations interpersonnelles dans l’amour et la civilité, de marchandise pour structurer les échanges entre hommes et groupes d’hommes. Entre la vierge et la putain, le modèle féminin que nous propose l’artiste a des allures de « pin-up de cartoons ». Elle pousse la caricature. Ainsi ses œuvres procèdent d’un télescopage entre la visualisation outrancière du porno […] et le jeu libertin des formes, entre la vampirisation du regard par la fascination obscène et la résurgence d’un regard singulier, possible et impossible à la fois, par le décrochage du contexte, l’ironie objective de l’image déplacée. »[6] Voilà un commentaire intelligent qui doit flatter Lia Yuskavage!⁠[7]

Mgr Rouet, de son côté, évoque brièvement, à deux endroits l’œuvre de cette artiste. Fort pertinemment, il explique la différence entre « chair » et « corps » : « la chair, écrit-il, devient corps au souffle de l’Esprit ».⁠[8] En elle-même, la chair qui n’est pas « traversée d’un souffle », n’a pas de sens, elle ressemble à « une glaise » à pétrir. L’artiste qui la pétrit peut « l’idéaliser », « l’abaisser » ou « la nier ». Pour l’idéalisation, il renvoie le lecteur à l’œuvre retenue de Lisa Yuskavage,⁠[9] ! Voilà qui est surprenant pour une œuvre qualifiée de pornographique, baroque, kitsch, de mauvais goût, vulgaire, caricaturale… Un peu plus loin, l’évêque donne raison à l’artiste qui assume le kitsch de son œuvre : « La vulgarité, explique-t-elle, est une étape et un processus qui fait partie intégrante de mon œuvre… En utilisant la vulgarité, je donne à voir crûment une certaine réalité. »[10] On peut dire la même chose de toute la pornographie qui, quels que soient sa manifestation et son objet, « donne à voir crûment une certaine réalité »…

Il faut donc apprendre à y voir plus clair. Si l’analyse d’une image fixe pose déjà problème, a fortiori l’image animée du cinéma qui a longtemps fait difficulté et est encore, comme nous allons le voir, un problème pour maints intellectuels et bien-pensants.

Le cinéma, un divertissement d’ilotes ?

Très longtemps, les intellectuels ont été sévères, en particulier, vis-à-vis du cinéma. Dès l’origine, Jules Renard⁠[11] a proclamé que le seul intérêt du cinéma serait de purifier le théâtre d’un public vulgaire ? Le théâtre serait ainsi rendu aux gens cultivés. D’autres, une génération plus tard, comme Georges Duhamel⁠[12], reprocheront au cinéma de n’être qu’un « divertissement d’ilotes, un passe-temps d’illettrés »[13]. On se souvient que ces habitants de Laconie avaient été réduits en esclavages par les Spartiates qui les enivraient pour enseigner la sobriété à leurs enfants. Depuis, l’ilote désigne une personne misérable, abjecte et ignorante : « Des créatures, précise Duhamel, abruties par leur besogne et leurs soucis. »

La même idée est développée par l’écrivain soviétique Ilya Ehrenbourg⁠[14] : le cinéma est une « usine de rêves » pour travailleurs qui veulent se sauver du vide et éviter de penser.

André Maurois⁠[15] insistera particulièrement sur ce dernier aspect. Pour lui, l’image et l’écran ne peuvent être que des auxiliaires de la lecture. Le cinéma, en effet et particulièrement, vu qu’il soumet le spectateur à son rythme mécanique,, ne permet pas la réflexion qui demande à l’esprit de s’arrêter ou de revenir en arrière, ce qui, en principe, n’est guère possible.⁠[16] De plus, le cinéma s’inscrit dans un monde envahi par les images et cette abondance favorise la dispersion et nuit à l’attention qui est une qualité intellectuelle essentielle et plus que jamais indispensable dans nos sociétés.⁠[17]

Jacques Audiberti⁠[18] dira du cinéma qu’il est un « fleuve fugace débobinant à foison des kilomètres d’opium optique »[19]. Comme Maurois donc, il dénonce le flux pléthorique et insaisissable d’images qui agissent comme une drogue sur la vue et sur l’intelligence.

Notons qu’à part Renard, tous ces auteurs appartiennent à la même génération. Ils n’avaient plus l’excuse, comme le père de Poil de carotte, d’une production médiocre. Indépendamment des chefs-d’œuvre existants, niés ou considérés comme trop peu significatifs dans l’immense production déjà industrielle, ces auteurs s’inquiètent surtout d’une dérive de la culture vers la facilité et l’inconsistant. Ils mettent nettement en question la valeur culturelle, formatrice du cinéma et craignent la dévaluation de l’écrit.

Tous les écrivains n’ont pas cette optique. Certains se lanceront dans l’aventure cinématographique comme réalisateurs, dialoguistes, scénaristes. C’est le cas de Jacques Prévert⁠[20], Marcel Pagnol⁠[21], Sacha Guitry⁠[22], Colette⁠[23], Jean Cocteau⁠[24], Antonin Artaud⁠[25], Henri Jeanson⁠[26], Jules Supervielle⁠[27], André Malraux⁠[28], Jean Giono⁠[29], Jean Anouilh⁠[30], Alain Robbe-Grillet⁠[31], Marguerite Duras⁠[32] ou Patrick Modiano⁠[33]. On peut citer aussi le Belge Charles Spaak⁠[34], Curzio Malaparte⁠[35] en Italie, Francis Scott Fitzgerald⁠[36] aux États-Unis. Le cas de MiIan Kundera mérite d’être mis en évidence. En effet, l’écrivain tchèque acceptera et supervisera l’adaptation de son roman L’insoutenable légèreté de l’être alors qu’il considère que l’action réductrice, simplificatrice et unitive des media obsédés par l’actualité est une menace pour le roman qui ne vit que de complexité et de continuité.⁠[37] sa collaboration cinématographique révèle, dans cet esprit, que pour un grand écrivain, le cinéma ne peut être complètement assimilé aux autres media et qu’il n’en a pas nécessairement les défauts.

De grands musiciens apporteront leur concours en créant des musiques de films : en 1908, Camille Saint-Saëns⁠[38] écrit la partition⁠[39] de L’assassinat du duc de Guise de Le Bargy et Calmette. Plus tard, Arthur Honegger⁠[40] et Erik Satie⁠[41] suivront son exemple.

N’oublions pas non plus la collaboration Dali-Buñuel⁠[42] dans Un chien andalou ou celle de Francis Picabia au film de René Clair Entracte.

Le cinéma rendra hommage à la littérature, au roman⁠[43], au théâtre ⁠[44] et même à la poésie⁠[45]. Le cinéma célèbre aussi la musique non seulement dans les partitions qui accompagnent l’histoire mais aussi en transposant des opéras⁠[46] et en réalisant des biographies de musiciens anciens ou modernes.⁠[47].

Est-il encore possible aujourd’hui de penser et dire que le cinéma est un divertissement d’ilotes ? Depuis la seconde guerre mondiale, sous une rubrique ou l’autre, les universités se sont intéressées à la filmologie. Des psychologues, des sociologues, des médecins, des philosophes ont consacré de sérieuses études au cinéma. Et puis, si l’on peut considérer Les bronzés font du ski ou Rocky IV comme des divertissements d’ilotes, peut-on en dire autant des films d’Ingmar Bergman, Robert Bresson, Carl Dreyer, Sergueï Eisenstein, Jean-Luc Godart, Andreï Tarkovski, Woody Allen, Zhang Yimou, Jean-Pierre et Luc Dardenne et cent autres ?⁠[48]

La vieille querelle entre l’écrit et l’image qui a mobilisé quelques écrivains contre le cinéma s’estompe. René Maheu qui fut directeur général de l’UNESCO, écrivit en 1965⁠[49] : « le véritable enseignement moderne n’est pas celui qui oppose l’image et l’écrit, mais celui qui les intègre aux mêmes fins de formation de l’intelligence dans un processus synthétique caractérisé par un passage constant d’un système à l’autre. C’est seulement à cette condition que nous préserverons l’unité de l’univers mental de la jeunesse dans les sociétés développées, actuellement partagées entre la sévère méthode de l’éducation traditionnelle et la vivante anarchie de l’information télévisuelle par où déferle l’actualité du monde. Et c’est aussi seulement à cette condition qu’on évitera que l’unité de l’humanité ne se fragmente en « peuples éduqués », seuls détenteurs du « logos », et en « peuples instruits », ou plutôt conditionnés. » Il faudrait nuancer ces propos et les adapter à notre temps mais il est vrai que l’éducation à l’image manque à tous. On consacre des années à apprendre à lire aux enfants et aux adolescents mais consacre-t-on autant de temps à leur apprendre à voir et regarder ? Or ils sont tentés de regarder plus que de lire ! Trop souvent, l’école néglige la spécificité du langage cinématographique et utilise les ressources du « 7e art » uniquement comme illustration historique ou littéraire sans prendre au préalable ou a posteriori la peine de vérifier si les élèves et étudiants possèdent vraiment les clés de ce langage particulier. Avec des élèves immergés dans un monde d’images, cet apprentissage visuel ne serait pas superflu, il est même indispensable.⁠[50]

La grande peur des bien-pensants ?

Nous avons vu que les souverains pontifes, depuis Pie XI⁠[51], se sont rendu compte de la capacité d’influence que le cinéma possède et se sont efforcés non seulement de bien orienter ses productions mais aussi d’inviter les spectateurs au discernement et à l’apprivoisement de ce moyen d’expression. Nous avons vu aussi que, suite aux prises de position magistérielles, des salles et des revues ont mis en œuvre cet enseignement. Salles et revues aujourd’hui disparues alors que l’image animée est de plus en plus présente et envahissante par les nouvelles technologies.⁠[52] Sur le terrain, on a l’impression d’un grand vide où règnent l’indignation, la méfiance, l’indifférence, l’incompréhension.

On constate que l’Église, aux États-Unis, a été souvent plus sévère que Hays, ses collaborateurs et successeurs. En 1933, Mgr Amleto Giovanni Cicognani, délégué apostolique⁠[53], dénonce le « massacre des innocents » perpétré chaque jour par l’industrie du cinéma : « Les catholiques sont appelés par Dieu, le pape, les évêques et les prêtres, à une campagne unie et vigoureuse pour la purification du cinéma, qui est devenu une menace mortelle pour la morale. »[54] En réponse à cet appel, l’archevêque de Cincinnati,John Timothy McNicholas⁠[55] fonda, en 1934, la Légion catholique de la décence (plus tard rebaptisée Légion nationale de la décence, National Legion of Decency), organisation qui, au plus fort de son influence, prétendait compter plus de 22.000.000 de membres catholiques. Elle chercha à influencer les normes de décence et à boycotter les films jugés offensants par l’Église catholique. Elle se vouait à l’identification des contenus répréhensibles. Les membres étaient invités à s’engager à ne voir que les films qui n' « offensent pas la décence et la morale chrétienne ».⁠[56] On constata que plusieurs évêques adoptaient des positions différentes puis des classifications de films différentes. En 1935, une seule classification fut adoptée mais il s’avéra aussi que souvent une seule personne avait vu le film ou que le film avait été jugé à partir de son affiche…

On pourrait dire que depuis l’origine, l’image du corps nu et de la sexualité a provoqué des réactions diverses au sein de l’Église. Clark remarque, par exemple, que « malgré l’horreur chrétienne de la nudité, c’est néanmoins le corps dévêtu du Christ qui fut autorisé comme canonique dans les représentations de la Crucifixion. »[57] Un distinguo était appliqué suivant le sujet traité mais on constate aussi que les réactions étaient différentes suivant les lieux : « L’hostilité de l’Église à l’égard du nu, note Clark, se manifestera plus fortement en Italie que dans le Nord […​]. »[58]

Il semble que les incohérences et les préjugés persistent encore de nos jours dans le discours de nombreux clercs ou porte-parole de l’Église. D’autres préfèrent se taire.

Le 19 janvier 1988 sur la chaîne française TF1, dans une émission consacrée à l’érotisme, le représentant de l’organisme catholique voué au cinéma porte un jugement très sévère sur le film Liaison fatale d’Adrian Lyne, non en raison des scènes sulfureuses mais parce que la fin du film est « très, très moraliste », c’est, dit-il, « une marche arrière formidable », un « film post-sida », « antiféministe ». De quoi s’agit-il ? Dan, marié et père de famille, a une aventure avec Alexandra, célibataire. Il veut rompre mais Alexandra le harcèle, le menace. Dan avoue à sa femme Beth sa faute. Les époux se réconcilient mais Alexandra de plus en plus menaçante finit par être tuée par Beth. Telle est l’histoire qui a choqué le « spécialiste ». Par contre, il encensa Le déclic de Jean-Louis Richard, film « intéressant », « remarquablement joué », « toute une découverte de la perversion » ! Dans ce film, le docteur Fez pour se venger de Claudia qui repousse ses avances, se procure un appareil qui, actionné, provoque chez la victime, des pulsion sexuelles incontrôlables.

Est-il trop sévère de juger incohérent tout ce discours contrasté ?

En 1997, le magazine Télépro qui, à l’origine, était une revue catholique pour guider, à la télévision, le choix des parents, présente ainsi le film L’amant de Jean-Jacques Annaud, inspiré du roman de Marguerite Duras⁠[59] : « Le réalisateur s’inspire fidèlement du roman de Marguerite Duras. Les acteurs sont remarquables de pudeur, de justesse mais le film manque un peu de sentiment et de passion ». Or, dans le Dictionnaire mondial des films, Bernard Rapp⁠[60] écrit : « Dans la pénombre d’une chambre, les étreintes se poursuivent dans une atmosphère torride et torpide. Un compromis habile entre le culturel et le commercial. »

Robert Pousseur qui fut, durant 12 ans, responsable national d’Arts-Culture-Foi au service des évêques de France, vantait le film de Pedro Almodovar En chair et en os (1997) car, dans ce film, « Almodovar filme deux corps dans l’échange amoureux ; il met en scène la beauté, la puissance et l’éternité : l’acte d’amour est magnifié ! Un film pornographique, lui éveille la sensualité pour exciter un voyeurisme individuel. »

https://media.themoviedb.org/t/p/w220_and_h330_face/z10hX3cD4zvS3MiGWd3dqHlsR6s.jpg[61]

Le réalisateur, quant à lui, avoue : « il s’agit du film le plus troublant que j’ai fait jusqu’à ce jour et qui m’a le plus troublé. […] En chair et en os est un drame intense, baroque et sensuel […] qui tient du thriller et de la tragédie classique. »[62]

Face à cette attitude « compréhensive », les préjugés ont la vie dure. Dans l’intéressante revue catholique française Permanences, une journaliste écrit : « Aujourd’hui, la violence et le sexe font partie de la moindre production que la trame policière de la majorité des films favorise. »[63]

Mais il y a plus surprenant. En 1999, à l’occasion de la Biennale de Venise, le cardinal Poupard, président du Conseil pontifical pour la culture, délégué du Vatican au festival, déclare qu’il n’a vu qu’un cinéma prisonnier du sexe et de la violence ! Quand on examine le palmarès, on découvre qu’ont été récompensé de grands films sans sexe, sans violence et profondément humains : Pas un de moins de Zhang Yimou (Lion d’or), Le vent nous emportera d’Abbas Kiarostami (Grand prix), 17 ans de Zhang Yuan (Prix spécial). Quant au Grand prix de l’OCIC (à l’époque, Office catholique international du cinéma et de l’audio-visuel) et au Petit Lion d’or, ils furent attribués à Jesus’Son, d’Alison Maclean qui raconte l’itinéraire d’un jeune drogué vers la guérison et son ouverture aux autres. Comment le cardinal peut-il affirmer qu’il n’a vu qu’un cinéma prisonnier du sexe et de la violence ? Peut-être a-t-il été heurté par le titre du film du Belge Frédéric Fonteyne : Une liaison pornographique  ? Par le titre car il n’y a aucune image pornographique ou même érotique dans ce film, tout au plus deux images suggestives assez classiques finalement et certainement moins explicites que les trois scènes tout à fait injustifiables montrant les ébats extraconjugaux du célèbre Robert Oppenheimer dans le film éponyme de Christopher Nolan sorti en 2023 et couvert de prix. Comment expliquer cet aveuglement ? Le cardinal n’a pas assisté au festival proprement dit mais seulement à la séance d’ouverture où fut projeté, hors compétition, Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick qui, effectivement, est un film sulfureux. Mais l’arbre cachait la forêt !

Le 25 mai 2000, la revue pourtant de bonne facture et bien inspirée en général, Famille chrétienne, fustige la Palme d’or qui vient d’être attribuée à Dancer in the Dark de Lars von Trier. L’article reconnaît que c’est une « palme d’or de qualité » mais déplore l’image imprécise », les « couleurs délavées », le « cadrage approximatif ». Il s’agit d’un « mélo musical » ; en somme, ce n’est qu’un « brouillon de L. von Trier ». L’auteur de l’article ne cherche pas la raison des choix techniques du réalisateur et, tout en reconnaissant que l’actrice Björk méritait son prix d’interprétation, ne s’est pas rendu compte que le personnage central de Selma qu’elle incarne, était un personnage authentiquement christique comme l’était Bess dans Breaking the Waves.

Dans un tel imbroglio, il est vraiment indispensable que tous les spectateurs s’initient au langage cinématographique qui est, comme dit plus haut, un langage complexe contrairement à ce que pense le commun des mortels. Tous les spectateurs y compris les prêtres comme le recommandait déjà la Secrétairerie d’État, sous Pie XII, à l’occasion de journées sur le cinéma devraient le comprendre.⁠[64]

De plus, comme le cinéma, la télévision et les autres moyens de communication de masse s’adressent à un public extrêmement varié, l’Église invitait le créateur à être conscient de cette situation et à la responsabilité qui lui incombe : « L’expression artistique pose parfois des problèmes moraux, du fait de l’incapacité ou de la difficulté de certains publics à la recevoir comme il convient, en raison soit de l’âge, soit de l’immaturité psychologique, soit d’une éducation insuffisante. L’artiste est confronté avec la vie tout entière, dans ses manifestations bonnes ou mauvaises. Le discernement et le tact se révèlent donc nécessaires, chaque fois que l’expression artistique atteint des publics composites où se rencontrent des personnes de milieux fort divers. Cela s’impose plus particulièrement lorsque l’œuvre a pour thème la confrontation de l’homme avec le mal. »[65] Un demi-siècle plus tard, on se rend compte que cet appel est resté vain et que l’invitation des pouvoirs publics à distinguer le public de moins de douze ans du public « adulte » n’est aussi qu’un vœu pieux. Reste donc à former sérieusement les spectateurs, les responsables de l’éducation, les jeunes et les moins jeunes à distinguer ce qui fait grandir, ce qui est inutile et ce qui risque de pervertir.

Apprendre l’image

Loin d’être « un écran entre le peuple chrétien et le ciel », le cinéma peut « devenir un instrument valable d’évangélisation »[66] Beaucoup considèrent qu’il est même un art qui peut introduire au mystère et au Mystère ainsi qu’il a été indiqué plus haut. Il ne provoque pas nécessairement l’hébétude. Au contraire, il contient des possibilités incontestables d’expression spirituelle.⁠[67] N’est-ce pas cela qui a été signifié le 15 novembre 1995, lorsque la faculté de théologie de Fribourg (Suisse) a décerné au cinéaste allemand Wim Wenders (Paris Texas, 1984 ; Les ailes du désir, 1987) le titre de Docteur honoris causa ?

D’une manière générale, les médias « façonnent profondément l’environnement culturel »[68]. Et l’image y tient une place privilégiée : elle est omniprésente, elle attire, séduit et fascine. Elle est toujours trompeuse et elle l’est d’autant plus aujourd’hui où l’intelligence artificielle (IA) est vraiment de plus en plus capable de nous faire prendre les vessies pour des lanternes.

Le 25 octobre 2018, chez Christie’s, a été vendu pour 432.500 dollars le Portrait d’Edmond de Belamy, portrait fictif réalisé sur toile par Intelligence artificielle :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c1/Edmond_de_Belamy.png/250px-Edmond_de_Belamy.png[69]

Depuis cette date, des progrès inouïs ont été réalisés et les images sont devenues impressionnantes de réalisme, à tel point que beaucoup de personnes ont été dupées :

https://www.monumentales.fr/wp-content/uploads/2023/05/Pape-doudoune-1024x602.jpg[70]
https://www.airlab.co/images/sinking-47-p-800.jpg[71] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4f/EldagsenElectrician.jpg/250px-EldagsenElectrician.jpg[72]

Il est possible d’animer une image et même de réaliser un film : on annonce ainsi la naissance du « cinemIA »[73]. Et depuis longtemps déjà, l’holographie nous met en présence d’images en trois dimensions : les hommes politiques, apparemment bien vivants, peuvent ainsi être présents en plusieurs endroits.⁠[74] En 2022, le groupe ABBA s’est produit à Londres en concert, avec leurs corps tels qu’ils étaient en 1970. Ils ont même pu interagir avec le public !⁠[75]

Il est donc plus urgent et indispensable que jamais d’introduire dans l’éducation une formation aux divers types d’images auxquelles nous sommes sans cesse confrontés.

Déjà en 1978, Paul VI estimait nécessaire d'« apprendre le langage des communications sociales »[76]. Jean-Paul II n’a pas cessé de répéter qu’il fallait veiller à « une formation théorique et pratique soignée et spécifique dans les séminaires, dans les associations de l’apostolat des laïcs, dans les nouveaux mouvements ecclésiaux, particulièrement les mouvements de jeunes, […] pour obtenir une connaissance appropriée des instruments de la communication sociale ».⁠[77]. « Il est important de former les récepteurs au langage cinématographique qui renonce souvent à la représentation directe de la réalité pour recourir à un symbolisme pas toujours facile à comprendre ; il serait souhaitable qu’à l’école déjà, les enseignants portent leur attention sur ce problème, en sensibilisant les étudiants à l’image et en les éduquant progressivement à une attitude critique à l’égard d’un langage qui est désormais partie intégrante de notre culture. » Il faut « redire aux familles qu’elles sont, elles-aussi, appelées à former leurs enfants à la juste lecture et à la compréhension des images cinématographiques qui entrent chaque jour dans leur maison par le biais des téléviseurs et des magnétoscopes que même les plus jeunes sont aujourd’hui capables de faire fonctionner ».⁠[78] « Les parents, en tant que premiers éducateurs de leurs enfants, sont également les premiers à leur expliquer les moyens de communication. » ⁠[79] Benoît XVI insistera de la même manière : « La formation à l’usage responsable et critique des médias aide les personnes à les utiliser intelligemment et de manière appropriée. L’impact profond de nouveaux vocabulaires et des images sur l’esprit, que les médias électroniques en particulier introduisent si facilement dans la société, ne saurait être surestimé. Précisément parce que les médias contemporains façonnent la culture populaire. »[80]

Pourquoi tant insister ?

Pour acquérir « la capacité de comprendre le langage des mass média, de choisir avec discernement et […] d’être capable de porter un bon jugement », dit Paul VI⁠[81].

Cette formation, dira Jean-Paul II, sera utile dans la famille, pour que « ses membres, en premier lieu les parents, s’astreignent à une attitude active en face de ces moyens, s’engageant à affiner les facultés critiques, n’assumant pas passivement tout message transmis, mais cherchant d’en comprendre et d’en juger le contenu ».⁠[82] Afin, précise Jean-Paul II, d’acquérir une vraie liberté. En effet, la liberté que le monde prône est une liberté sans limite, une liberté sans lien avec la vérité. Or, « cette liberté consiste uniquement à s’adapter à de multiples contraintes : à la contrainte des sens et des instincts, à la contrainte de la situation, à la contrainte de l’information et des différents moyens de communication, à la contrainte de la manière courante de penser, d’évaluer, de se comporter, en passant sous silence la question fondamentale, de savoir si cela est bien ou mal, digne ou indigne. »[83] Le témoignage des parents et des éducateurs, « soutenu par une conduite culturellement et moralement cohérente, peut représenter en effet le plus efficace et le plus crédible des enseignements. Le dialogue, le discernement critique, la vigilance, sont des conditions indispensables pour une bonne utilisation des mass media. Elles peuvent rétablir le juste équilibre après un impact négatif éventuel de ces instruments. »[84] Au moins, par toute cette attention, on arrivera à ne pas « augmenter le repliement sur soi et l’aliénation ».⁠[85]

Benoît XVI appuiera l’enseignement de son prédécesseur, bien conscient « que les médias contemporains façonnent la culture populaire ». Le danger est la manipulation des esprits, chez les jeunes en particulier. S’ils se forment, « ils protègeront plutôt qu’éroderont la structure d’une société civile digne de la personne humaine ».⁠[86] « Éduquer les enfants à un jugement critique dans l’usage des médias relève de la responsabilité des parents, de l’Église et de l’école. Le rôle des parents est primordial. » Toutefois, « l’éducation aux médias devrait être positive. Des enfants exposés à ce qui est excellent sur le plan esthétique et moral reçoivent une aide pour développer leur jugement, leur prudence et leur sens du discernement. » Et Benoît XVI de répéter ce que disait Jean-Paul II : « l’éducation aux médias exige la formation à l’exercice de la liberté. » Il explique : « À la lumière de la vérité, la liberté authentique s’éprouve comme réponse définitive au «oui» de Dieu à l’humanité, qui nous appelle à choisir, non pas aveuglément mais de manière délibérée, tout ce qui est bon, vrai et beau. » Malheureusement, il est bien conscient que trop souvent, les media offrent des spectacles qui, dans un but commercial et « au nom du divertissement, exaltent la violence […] dépeignent un comportement antisocial ou […] avilissant de la sexualité humaine ». Cette pratique « constitue une perversion, perversion d’autant plus répugnante quand ces programmes s’adressent à des enfants et à des adolescents ».⁠[87] Bien au contraire, ils devraient être consacrés « la recherche du vrai, du bien et du beau. C’est précisément dans ce but que nous faisons nos choix, exerçons notre liberté et en eux, c’est-à-dire dans la vérité, dans le bien et dans le beau, nous trouvons bonheur et joie. Encore faut-il ne pas se laisser duper par ceux qui cherchent tout bonnement des consommateurs sur un marché de possibilités indifférenciées, où le choix en lui-même devient le bien, la nouveauté se fait passer pour beauté, l’expérience subjective remplace la vérité. » ⁠[88]

Tout ceci implique une formation très large qui inclut tout d’abord un apprentissage du langage de l’image et surtout de l’image animée. Nous avons mis en note au début du chapitre 10, quelques manuels d’initiation. Mais il faut aussi réfléchir à ce qui est vrai, beau et bon dans ce qui est représenté, en l’occurrence le corps et la sexualité.

L’image fixe peut fasciner et ce n’est rien à côté de l’image animée qui a un grand pouvoir hypnotique et qui peut très profondément marquer, influencer les imaginations, les sensibilités et les comportements.

On se souvient sans doute que Proust, dans le roman Un amour de Swann, raconte que son personnage, au début, ne trouve pas très belle Odette, femme légère, jusqu’au jour où il finit par en tomber amoureux parce qu’il découvre qu’elle ressemble à la Sephora de Botticelli⁠[89] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b0/Sandro_Botticelli_035.jpg/330px-Sandro_Botticelli_035.jpg[90]

Certes, tout dépend, dira-t-on, du tempérament du récepteur⁠[91] mais il n’empêche que le décryptage des images semble une nécessité ne fût-ce que pour la bonne compréhension du message. Nous avons vu qu’il faut tout un arsenal culturel pour apprécier le tableau Les époux Arnolfini de Jan van Eyck et il vaudrait la peine de se former pour apprécier à leur juste valeur des films comme Breaking the Waves (1996), ou Melancholia (2011) de Lars von Trier, Mister Nobody de Jaco Van Dormael (2009) ou encore L’arbre de vie de Terrence Malick (2011).

Pour apprécier une image ou un film, il est important en même temps d’apprendre à mesurer notre émotion et ce n’est possible que si nous restons d’une certaine manière « à distance » de l’objet. Paul Schilder a bien expliqué ce phénomène : « La beauté du corps humain ne suscite pas immédiatement les désirs, mais elle contient en elle le germe de développement des désirs. Dans le champ de l’esthétique pure, nous réprimons le besoin immédiat. L’individu sent qu’il peut contrôler ses désirs, qu’il n’est pas forcé de les suivre. » Il est incontestable que « la beauté du corps humain est en rapport manifeste avec la sexualité » mais il est clair aussi que « l’influence esthétique disparaît quand le désir sexuel devient trop fort, et l’on doit en conclure que l’objet esthétique provoque les désirs, mais que ces désirs sont prématurément inhibés et interrompus ; de sorte que le plaisir esthétique, bien qu’il apporte repos et détente, ne satisfait pas pleinement les désirs et reste, par conséquent, distant de l’objet. Nous pouvons rester dans l’attitude esthétique tout en pensant au sort des êtres qui nous entourent. Mais nous n’aurons jamais une appréciation esthétique d’un événement tragique si nous ne sommes pas, intérieurement, « distanciés » par rapport à cet événement. Nous n’aurons jamais de plaisir esthétique concernant nos propres expériences, qu’à condition de les dépersonnaliser, de les placer devant nous comme s’il s’agissait des expériences d’un étranger. »[92]

Le philosophe de l’éducation John Dewey associait cette mise à distance à la « connaissance » : « Le plaisir esthétique est toujours un plaisir lié à un processus de connaissance, il ne peut émerger d’abord qu’à partir du savoir que l’objet d’art est un artefact qui a une histoire qui aboutit dans l’œuvre produite et achevée. En somme, le plaisir esthétique n’est pas seulement « esthétique », au sens d’une perception désintéressée et détachée, il suppose une perception plus globale de l’œuvre dans son contexte historique et dans ses particularités matérielles. »[93]

Pour apprécier la beauté du corps, cette distance est nécessaire. Une femme peintre m’expliquait que lorsqu’elle peint un nu masculin d’après nature, si, à un moment, elle est troublée par cette nudité, elle sera incapable de peindre.

Comment donc apprécier la beauté à partir du moment où tout est fait pour nous troubler, pour susciter en nous le désir mais le désir dans sa première étape purement sexuelle ?⁠[94]

b. Rendre au corps et à la sexualité leur vrai sens

La méconnaissance du langage de l’image est préjudiciable. De même, la méconnaissance de la vraie nature du corps et de la sexualité qui s’y exprime explique les jugements inappropriés trouvés à travers l’histoire et aujourd’hui encore.

Très lucide, Emmanuelle Hénin écrit que « Les arts visuels réfléchissent la culture somatique d’une époque, elle-même reflet d’une vision du monde. »[95]

Ainsi, « contrairement au platonisme, le judéo-christianisme n’a jamais réservé à l’âme la vie éternelle mais, au contraire, a progressivement formulé la croyance en la résurrection des corps. »⁠[96] Comment pourrait-il en être autrement puisque le message chrétien affirme que « le corps est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps » ?⁠[97]

Qu’en est-il aujourd’hui ? « La modernité philosophique, poursuit Emmanuelle Hénin, correspond à une sécularisation du corps. […] Le corps obéit désormais à une rationalité instrumentale qui en fait un objet de consommation et même de production. Détaché du concept de personne, affranchi de sa dignité chrétienne et philosophique, le corps humain menace de perdre sa spécificité : le transhumanisme efface peu à peu la frontière entre l’homme et la machine, tandis que l’antispécisme refuse de le distinguer essentiellement de l’animal. Le corps n’est plus habité par un sens irréductible : le désenchantement du monde est aussi un désenchantement du corps. Délié de tout au-delà de lui-même, devenu sa propre transcendance, il est appelé à disparaître dans le monde post-humain. »[98]

En 1992, le Conseil pontifical pour les communications sociales, après avoir constaté que « l’application de la technologie des communications sociales a été une bénédiction mitigée », affirmait que « son utilisation à de bonnes fins nécessite des valeurs saines et des choix judicieux de la part des individus, du secteur privé, des gouvernements et de la société dans son ensemble. » Il était donc indispensable d’indiquer « des critères éthiques et moraux pertinents pour le processus, critères qui se trouvent dans les valeurs humaines et chrétiennes. »[99] On ne voit pas seulement avec les yeux, avons-nous dit, au début. Nous regardons avec toute notre culture. Il est donc important aussi d’avoir une juste conception du corps et de la sexualité.

Le corps

Il n’est plus possible aujourd’hui de parler du corps sans se rendre compte qu’une « révolution est en marche […], celle de la production du corps par la raison ». Cette idée est au centre de la remarquable étude que la philosophe Isabelle Queval a consacrée au Corps aujourd’hui.⁠[100] Où est la nouveauté et que faut-il entendre par l’expression « corps rationnel », corps produit par la raison ?

Dans la culture gréco-romaine, l’homme, corps et esprit, est invité à prendre soin des deux : « mens sana in corpore sano »[101]. Il s’agit ensuite d’apprendre à connaître et maîtriser son corps. Durant l’ère chrétienne, le souci de l’âme ira parfois jusqu’au déni du corps. Par contre, à partir du XIXe siècle, on assistera progressivement à « la réduction de l’âme au corps »[102]. Le règne de la technique, la croyance que la science et particulièrement la médecine peut ou pourra résoudre tous les problèmes et, parallèlement, le narcissisme et l’individualisme, l’effacement des « valeurs communes », des « transcendances et des grandes idéologies politiques »[103] font du corps le tout de l’homme et entraînent la conviction que les seules vraies valeurs sont désormais médicales et sportives. Le corps, seul objet de notre souci, peut-être modelé, corrigé, appareillé à tel point que la mort, finalement est « une marge laissée à l’échec de la science ».⁠[104] Ainsi se réalise, comme le rappelle l’auteure⁠[105], le rêve matérialiste de Descartes et de La Mettrie. L’auteur du Discours de la méthode souhaitait un progrès technique qui nous rendrait « comme maîtres et possesseurs de la nature. » Et il ajoutait que ce progrès « n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi- et ceci est particulièrement significatif – pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. »[106] La médecine comme cause principale du bonheur de l’homme ! Quant à La Mettrie⁠[107] il conclut « hardiment que l’Homme est une Machine ; et qu’il n’y a dans tout l’univers qu’une seule substance diversement modifiée. »[108] Pour ce qui est de l’amour, il affirme que « l’empire de l’amour ne reconnaît d’autres bornes que les bornes du plaisir ! » ⁠[109]

Au chapitre 6, nous avons lu que Jean Baudrillard appelait le corps : « le plus bel objet de consommation », plus beau même que « l’automobile »⁠[110] pour dénoncer le statut qu’il a acquis dans la culture et la société actuelles.⁠[111] Tout le chapitre qu’il lui consacre dans la troisième partie de son ouvrage⁠[112], mérite d’être médité tant la description faite me paraît pertinente. Retenons quelques idées essentielles :

Pour l’auteur, la « redécouverte » du corps « après une ère millénaire de puritanisme[113], sous le signe de la libération physique et sexuelle, sa toute-présence (et spécifiquement du corps féminin ) dans la publicité, la mode, la culture de masse – le culte hygiénique, diététique, thérapeutique dont on l’entoure, l’obsession de jeunesse, d’élégance, de virilité/féminité, les soins, les régimes, les pratiques sacrificielles qui s’y rattachent, le Mythe du Plaisir qui l’enveloppe – tout témoigne aujourd’hui que le corps est devenu objet de salut »[114]

Tout concourt à montrer que le corps est traité comme un objet, un « corps/bibelot » insiste Baudrillard et cette réappropriation qui est aussi une régression s’opère « selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée ». « Instrument de jouissance et exposant de prestige, le corps est alors l’objet d’un travail d’investissement (…). » Il est sacralisé au nom de la beauté et de l’érotisme en lieu et place de l’âme⁠[115], « objet de culte narcissique ou élément de tactique et de rituel social ».

Ce « culte narcissique », « fétichiste et spectaculaire » nourrit l’individualisme⁠[116] car « le corps devenu le plus bel objet de sollicitude, monopolise à son profit toute l’affectivité dite normale (envers d’autres personnes réelles), sans prendre pour autant de valeur propre […]. »

La beauté change aussi de statut, elle « est devenue, pour la femme, un impératif absolu, religieux. Être belle n’est plus un effet de nature, ni un surcroît aux qualités morales. C’est LA qualité fondamentale, impérative, de celles qui soignent leur visage et leur ligne comme leur âme. »⁠[117]

Objet de salut, objet de culte, objet sacralisé, substitut de l’âme, le vocabulaire employé nous montre, comme le dit l’auteur, que nous assistons à « une métamorphose du sacré ».⁠[118]

Cette analyse est confirmée, en partie, par Pascal Ide qui, toutefois, complète la description de Baudrillard en soulignant un paradoxe : le corps est « divinisé » mais, en même temps, « culpabilisé ».⁠[119] Certes, comme pour Baudrillard, Ide constate que le corps est aimé, montré, médiatisé, idéalisé, monétisé⁠[120], substrat d’une nouvelle éthique : une « éthique hédoniste »[121], mais le corps perd aussi son altérité, identifié à la personne et disqualifié en fonction de ses imperfections et comme il doit être modelé selon les canons de la mode, il devient un corps virtuel, et même suicidaire, dit l’auteur, poussé à l’extrême par le sport et l’érotisme, tyrannisé par les normes imposées pour ressembler au même modèle social : toute différence est une tare comme l’obésité.⁠[122]

Comment expliquer cette ambivalence très caractéristique du monde moderne né à la Renaissance ? Pour le chrétien du moyen-âge, l’homme est son corps certes mais aussi « autre chose » car il est doué d’une âme personnelle qui donne au corps toute sa dignité.⁠[123] Par contre, la liberté entendue aujourd’hui comme une libération par rapport à toute morale, à toute convention, et par rapport à son corps et à ses désirs⁠[124], devient une « revendication de plaisir ». Revendication que la technique va pouvoir assouvir : le corps va pouvoir se plier à nos désirs : « ce à quoi le désir aspire, ce que la liberté veut, la technique le peut. » ⁠[125]

En somme, « l’antique dualisme du corps et de l’âme » est « réintroduit subrepticement sous la forme sauvage et violente du dualisme corps-liberté » et finalement, « le corps n’a plus de sens autre que celui que lui délègue la liberté ».⁠[126] Pour éviter cette réduction de la personne, il faut, comme dit l’auteur réconcilier le corps et l’esprit mais sans les opposer l’un à l’autre.⁠[127] A cet endroit, le médecin vient au secours du philosophe et du théologien et explique que le corps de l’homme n’est pas un corps comme un autre, qu’il est original, qu’il ne peut être objet ni réduit, comme il arrive souvent, à l’animalité. Bien qu’il soit inférieur, par plusieurs aspects, au corps animal, bien qu’il n’y ait, paraît-il, que moins d’1% de différence avec le chimpanzé⁠[128], « le corps humain n’est pas une variante du corps animal ». Quelle est son originalité ? Après une longue analyse⁠[129], Ide cède le pas au philosophe phénoménologue Karol Wojtyła qui a irrigué toute sa réflexion. Le futur Jean-Paul II, abordant la question du rapport entre l’âme et le corps⁠[130] étudie l’agir humain, la mise en action du corps et de l’âme et constate que deux notions sont importantes et liées : l’intégration et la transcendance. Dans chaque acte, la personne est intégrée c’est-à-dire que la personne s’y réalise et s’y révèle La personne qui agit s’autodétermine, elle se détermine elle-même, se crée, se forme à travers ses actes, devient ce qu’elle entend être. En même temps, cette autodétermination révèle la transcendance de la personne par rapport à sa condition physique. Le philosophe italien Antonio Delogu, pour éclairer cette notion de transcendance fait appel à Merleau-Ponty et confirme que « l’homme n’est pas plus un simple organisme biophysique, un réseau d’instincts, qu’un mécanisme dirigé par les lois naturelles. S’il en était ainsi, l’expérience de la pudeur, du désir et de l’amour deviendrait compréhensible […]. »⁠[131]

Le théologien Jean-Paul II prendra le relais en méditant le récit des origines dans le livre de la Genèse.⁠[132] Comme le souligne Yves Semen, « Il n’y a pas de ressemblance de l’homme avec les autres créatures, mais seulement avec Dieu. Et surtout, il n’est fait état dans le texte d’aucune ressemblance avec les animaux. »[133]

Dès lors, la sexualité humaine ne peut se confondre avec la sexualité animale. C’est aussi la conclusion à laquelle parvient Pascal Ide dans son remarquable essai Le corps à cœur conjuguant à la fois les révélations des sciences, de la philosophie et de la foi. ⁠[134]

La sexualité

Il faut d’abord bien se rendre compte que « l’activité génitale de l’homme n’est pas un pur déterminisme comme chez les autres animaux »[135]. Pourquoi ? Parce que l’homme et la femme sont tous deux créés à l’image de Dieu : « la différence sexuelle avec ses signes, c’est-à-dire les organes de la sexualité, sont à prendre du côté de la ressemblance de Dieu et non pas du côté de l’animal. »[136] L’homme, au départ, sans aide qui lui soit assortie parmi tous les êtres créés, « se persuada qu’il était « seul » […]. L’analyse du texte yahviste nous permet en outre de rattacher la solitude originelle de l’homme à la conscience du corps par lequel l’homme se distingue de tous les animalia⁠[137] et se sépare de ceux-ci, et par lequel il est une personne ».⁠[138] L’homme « dont il n’est pas bon qu’il soit seul », «  l’homme qui connaît la solitude des origines et en est atteint dans son être (« il n’est pas bon que l’homme soit seul »), n’est encore ni masculin, ni féminin puisque la distinction sexuelle n’apparaîtra qu’après la création de la femme. »[139] L’homme et la femme participent à la même humanité. Devant la femme, l’homme s’écrie « os de mes os, chair de ma chair »[140], elle est l’ »être de son être », commente Yves Semen, l’alter ego. En effet, comme en hébreu il n’y a pas « de distinction radicale entre l’âme et le corps : les os expriment l’essence même de l’être humain ».⁠[141]

Par l’acte sexuel, l’homme et la femme « deviennent une seule chair »[142]. Jean-Paul II en a peut-être surpris plus d’un en affirmant que « l’homme est devenu image et ressemblance de Dieu non seulement par sa propre humanité mais aussi par la communion des personnes que l’homme et la femme forment dès le début. L’image a pour fonction de refléter le modèle, de reproduire son propre prototype. L’homme devient image de Dieu moins au moment de la solitude qu’au moment de la communion. En effet « dès l’origine » il est non seulement une image qui reflète la solitude d’une Personne qui régit le monde, mais aussi et essentiellement image d’une insondable communion divine de Personnes. »[143] La communion des personnes, y compris la communion charnelle, est image de la communion trinitaire. Yves Semen conclut : « C’est donc par le don et par la communion des corps que l’homme et la femme sont image de Dieu, et c’est avec cette communion que la Création, l’œuvre divine, trouve son achèvement et sa plénitude. »⁠[144]

La Genèse nous livre une vérité saisissante que la philosophie approche à petits pas mais qu’elle ne contredit pas, dans la philosophie médiévale bien sûr mais aussi et surtout, dirais-je dans la philosophie contemporaine. Pascal Ide en suit les progrès dans une annexe de son essai sur le corps⁠[145], depuis Maine de Biran⁠[146] jusqu’à Claude Bruaire⁠[147], en passant par Edmund Husserl⁠[148], Gabriel Marcel⁠[149], Maurice Merleau-Ponty⁠[150] et Michel Henry⁠[151]. Ils perçoivent aussi, mais d’une manière moins nette peut-être, le corps humain comme un « corps-de-don », un corps donné-reçu, un corps donné et donnant, un corps que Jean-Paul II présente, comme le révèle la Genèse, corps « fait pour être donné dans le don conjugal »[152], un corps sponsal, corps sexué dont le rôle n’est pas simplement procréatif mais qui est destiné d’abord à la communion des personnes : « la procréation est seconde, car elle est le fruit de la communion. »

C’est en termes très fort que Jean-Paul II proclame l’irréductibilité du corps humain et de sa sexualité au règne animal. Au contraire, « l’être humain apparaît dans le monde visible comme l’expression la plus haute du don divin parce qu’il tient en soi la dimension intérieure du don. Et avec elle, il apporte dans le monde sa ressemblance particulière avec Dieu et grâce à celle-ci il transcende et domine également sa « visibilité » dans le monde, sa corporéité, sa masculinité ou féminité, sa nudité. Ce qui reflète également cette ressemblance, c’est la conscience primordiale de la signification conjugale du corps, conscience imprégnée du mystère de l’innocence originelle. […] Le corps […] et seulement lui […] est capable de rendre visible ce qui est invisible : le spirituel et le divin. Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde le mystère caché de toute éternité en Dieu et en être le signe visible. »[153]

Dans cette perspective, comment encore pouvoir considérer le corps comme un objet interchangeable, simple source de plaisir ?

Fabrice Hadjadj⁠[154], de manière très réaliste, signale que seuls l’homme et la femme « baisent », qu’ils sont les seuls à « faire la bête à deux dos », c’est-à-dire s’unir face à face⁠[155], position qui « permet aussi l’union des bouches ». C’est ainsi que l’homme et la femme peuvent « s’accueillir jusque dans leur mystère » puisque le visage « ouvre en sa surface une intériorité ». Dès lors, « on pourrait dire que le pouvoir de s’unir « par le devant » exige que l’union sexuelle s’accomplisse dans une union spirituelle […] ».

François Cheng, dit l’essentiel en peu de mots : « C’est bien d’âme à âme, et non de corps à corps, qu’une communion totale peut s’accomplir. »⁠[156]

Revenons en arrière

Baudry écrivait ; « En faisant l’amour, il arrive autre chose que du « faire l’amour ». »[157] Et nous nous demandions quelle est cette « autre chose » ? Est-elle exprimable ? L’autre chose, c’est le don d’une personne à une autre personne, le don d’un corps certes mais aussi et en même temps le don de tout un être (corps, sensibilité, émotion, histoire, culture) qui se révèle à l’autre. On peut en parler mais pas le montrer. L’image montre un mouvement, une gymnastique mais elle n’a pas les moyens de son ambition si tant est qu’elle ait l’ambition de tout nous dire du don évoqué.

Le psychanalyste Gérard Bonnet le confirme : le rapport sexuel, dans toute sa vérité, ne se représente pas. « Aucune image, aucune expression ne peut en rendre compte, et tous ceux qui le prétendent ou le font croire contribuent un peu plus à en fausser l’approche. La sexualité génitale entre deux sujets désirants, qui s’impliquent par tout leur être, conscient et inconscient, afin de créer pour chacun un espace de plaisir privilégié. Cela ne se montre pas. On peut à la rigueur en parler, l’évoquer sur le mode poétique, en témoigner à partir de récits, de légendes, mais on ne pourra jamais en rendre compte sur le mode visuel pas plus que sur n’importe quel autre mode pulsionnel. Ce qui se vit dans une rencontre sexuelle où les sujets s’engagent vraiment ne peut être exprimé et traduit par aucun des canaux pulsionnels quels qu’ils soient. »[158]

« En parler, l’évoquer sur le mode poétique » comme le fait Robert Brasillach ou comme dans le Cantique des cantiques, autrement dit dans le plus beau des cantiques. Ce livre de l’Ancien testament est celui qui a suscité le plus d’étonnement et parfois d’embarras chez les juifs comme chez les chrétiens en vertu de son « allure assez érotique »[159] et du fait qu’on n’y parle pas de Dieu. Il a, du coup, été l’objet d’interprétations diverses et divergentes qui ont tenté d’évacuer le réalisme du texte, son apparent paganisme.

L’interprétation classique chez les juifs comme chez les chrétiens est de dire qu’il s’agit d’une allégorie. Pour les juifs, ce qui est mis en scène, c’est « l’amour de Dieu pour Israël et celui du peuple pour son Dieu [qui] sont représentés comme les rapports entre deux époux ». Chez les chrétiens, cette « allégorie est devenue […] celle des noces du Christ avec l’Église ou de l’union mystique de l’âme avec Dieu ».⁠[160]

Aujourd’hui, les exégètes chrétiens intègrent aussi le sens littéral. La TOB propose cette hypothèse : ce texte « décrit cet amour charnel authentique […] avec le langage de l’Alliance pour montrer dans l’amour de Dieu pour son peuple le modèle de tout amour […]. Ainsi le sens spirituel du Cantique est dans son sens littéral, décrivant l’amour humain dans le langage de l’amour divin pour démythifier l’amour païen. »[161] De son côté, la Bible de Jérusalem résume ainsi la position catholique : « c’est un recueil de chants qui célèbrent l’amour mutuel et fidèle que scelle le mariage. Il proclame la légitimité et il exalte la valeur de l’amour humain, et le sujet n’est pas seulement profane, puisque Dieu a béni le mariage, entendu moins comme un moyen de procréation que comme l’association affectueuse et stable de l’homme et de la femme. »[162]

Jean-Paul II nuance davantage. Pour lui, ce poème se situe en dehors de la « grande analogie » mais il n’est pas possible de séparer l’analyse du texte « de la réalité du sacrement primordial. »⁠[163] Yves Semen nous explique cette « grande analogie », c’est-à-dire le « rapport intrinsèque » que Paul utilise dans son épître aux Éphésiens⁠[164] : « dans la réalité humaine du mariage se manifeste réellement le mystère de l’amour de Dieu qui veut épouser l’humanité. »[165] Le Cantique des cantiques n’entre pas dans cette « grande analogie » mais par contre est lié au « sacrement primordial » qui nous renvoie à l’union de l’homme et de la femme telle qu’elle a été conçue à l’origine : « Il s’agit de signifier par-là que Dieu, dans son mystère éternel de communion d’amour de personnes, a voulu « se dire » ou se manifester avant tout à travers la communion d’amour de l’homme et de la femme dans le mariage qui constitue ainsi un « sacrement primordial » sans le sens ample du mot sacrement. »[166] Sacrement signifiant simplement « manifestation du dessein éternel de Dieu ».⁠[167]

Dans le Cantique des cantiques, l’époux éprouve devant l’épouse « une fascination semblable » à celle d’Adam découvrant Eve⁠[168], fascination qui est « stupeur et admiration » et l’épouse n’est pas en reste devant l’époux. Et ce sont les corps qui d’abord fascinent et attirent. L’époux chante la beauté des yeux, de ses regards, de la chevelure, des dents, des lèvres, de la bouche, des joues, du nez, du cou, des seins, de la taille, des hanches, de son nombril⁠[169], des pieds de sa bien-aimée qui, elle, compare son époux à une « gazelle ou un « faon », le trouve « beau », « délicieux », « frais », « vermeil » et à son tour chante sa tête, ses boucles, ses yeux, ses joues, ses lèvres, ses mains, son ventre, ses jambes, ses discours. « Tous les mots d’amour du Cantique des cantiques, commente Yves Semen, se concentrent sur le corps, dans un naturel parfait. C’est un érotisme, au sens profond du terme, extrême, et, en même temps, d’une pureté totale. Le corps, dans le Cantique, est source de séduction mutuelle, mais c’est aussi par lui et par ses qualités que les personnes sont manifestées et révélées. Le corps, ses appels et ses séductions, loin d’être des entraves au don des personnes, lui permettent au contraire de s’accomplir pleinement. »[170]

Il ne s’agit donc pas seulement de la beauté émouvante des époux mais aussi « du don et du « se donner » de la personne. L’épouse sait qu’elle est l’objet du « désir » de l’époux et elle va vers lui avec la promptitude du don de soi » car « la vérité de l’amour ne peut être séparée du « langage du corps ». »[171]

Le texte exprime clairement le désir de l’homme et de la femme, ne décrit pas la relation sexuelle mais l’évoque à travers les images et§ les gestes.

Écoutons l’épouse :

« Je suis à mon bien-aimé, et vers moi se porte son désir. » (7, 11).

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche. Tes amours sont plus délicieuses que le vin. » (1, 2).

« Tandis que le roi est en son enclos, mon nard donne son parfum. Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » (1, 12-13).

« Son bras gauche est sous ma tête et sa droite m’étreint. » (2, 6 et 8, 3).

« Mon bien-aimé est à moi et moi à lui. Il paît son troupeau parmi les lis » (2, 16). L’épouse s’est définie comme « le lis des vallées » (2, 1).

« J’ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi et ne le lâcherai point que je ne l’aie fait entrer dans la maison de ma mère, dans la chambre qui m’a conçue. » (3, 4).

« Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi. » (5, 4). ⁠[172]

« Mon bien-aimé est descendu à son jardin, aux parterres embaumés, pour paître son troupeau dans les jardins, et pour cueillir des lis. Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi ! » (6, 2-3).

« Je suis à mon bien-aimé, et vers moi se porte son désir » (7, 11).

« Alors je ferai le don de mes amours. Les mandragores exhalent leur parfum. » (7, 13-14).⁠[173]

L’époux n’est pas en reste dans son chant :

« Tu me fais perdre le sens, ma sœur, ô fiancée, tu me fais perdre le sens par un seul de tes regards, par un anneau de ton collier ! Que ton amour a de charmes, ma sœur, ma fiancée. Que ton amour est délicieux plus que le vin ! Et l’arôme de tes parfums, plus que tous les baumes ! Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. » (4, 9-11-).

« Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée… » (4,12).

« J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » (5,1).

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins sont des grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisin, le parfum de ton souffle, celui des pommes ; tes discours, un vin exquis. » (7, 8-10).

On peut encore mettre en évidence trois révélations importantes dans ce texte :

On a remarqué que l’époux appelle son épouse, à certains moments, ma sœur. « Cette identification, commente Yves Semen, doit être comprise comme l’expression de l’union dans l’humanité, la parfaite égalité de l’homme et de la femme : l’épouse est sœur dans l’humanité. C’est l’appel à une tendresse désintéressée, non captative, l’ouverture au don total de soi-même. »[174] Jean-Paul II, dans sa méditation sur la Genèse l’avait souligné : « Avant de devenir mari et femme […] l’homme et la femme émergent du mystère de la création d’abord et avant tout comme frère et sœur dans la même humanité. »[175]

On a remarqué aussi que l’époux parlant de sa bien-aimée l’appelle jardin clos, source scellée. En tant que personne, « la femme est propriétaire de son propre mystère qu’il ne sera jamais possible de dévoiler totalement. Elle est […] au-delà de tout ce que l’époux connaît d’elle, de tout ce qu’il peut en dire et de tout ce qu’elle peut dire d’elle-même. […] On trouve là, ajoute Yves Semen, une célébration magnifique de la dignité de la femme à travers l’affirmation de l’inviolabilité de son espace intérieur. »[176]

Enfin, le texte, en quelques endroits, exprime la souffrance de la séparation :

« Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime. » Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé ! Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché et ne l’ai point trouvé ! » (3, 1-2).

« Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui déclarerez-vous ? Que je suis malade d’amour. » (4, 8).

Le désir n’est jamais satisfait. De plus, un commentateur fait remarquer, avec pertinence, que « la communion des personnes ne peut se vivre que dans la liberté d’une invitation : « Que mon bien-aimé entre dans son jardin et en goûte les délices ». » Il ajoute, citant Paul Ricœur, que « ce jeu de la distance [..] rehausse les moments de mutuelle possession […]. »⁠[177] Commentant aussi le Cantique, Noël Higel constate que « le corps est continuellement en mouvement, toujours en quête de l’autre. Lui, n’est-il pas une gazelle bondissante ? (2, 9). Ce mouvement incessant révèle l’éros lui-même, toujours en quête de l’autre. Les amants du Cantique des cantiques se recherchent, se rencontrent pour à nouveau se perdre dans une ronde sans fin […]. Cette dynamique du désir révèle l’impossibilité de prendre possession du corps de l’autre. Ils ne cessent de tendre vers quelque chose d’indéfinissable qui dépasse le contenu de l’immédiateté et qui franchit les limites de l’éros »[178].

Fabrice Hadjadj analyse plus en profondeur cette insatisfaction⁠[179]. Dans la vie sexuelle, l’homme éprouve les limites de sa volonté car le membre viril ne lui obéit pas, il est toujours guetté par l’impuissance et il connaît nécessairement l’épuisement. La femme, elle, est confrontée à « une double impuissance : celle des règles et celle de la conception. » Ces « défaillances », Hadjadj se demande si elles ne sont pas « les creusets pour une grâce. Si au lieu de les éteindre par dopage, faisant de l’étreinte une compétition, nous les éclairions par patience, n’ayant plus honte de la honte[180] la raison, dans les choses de ce genre, se trouve absorbée au plus haut point. » (Somme théologique, II-II, qu. 151, art.4, ad 3, cité in HADJADJ, op. cit., p. 97).], laissant faire la sagesse des sexes ? N’y a-t-il pas en eux une sorte d’intelligence qui nous porterait toujours au-delà du désir de maîtrise et de possession ? N’est-ce pas pour cette raison que la mentalité technicienne tombe sur eux si méchamment ? » Il conclut que « l’insubordination des sexes est là pour nous rendre chastes » et, en tou  cas, pour nous inviter à l’humilité. Déjà le désir de l’autre nous apprend notre incomplétude mais dans le plaisir sexuel, nos beaux visages finissent par se décomposer en grimaces : notre superbe s’effondre.⁠[181] Hadjadj ajoute, à la suite de Jean-Paul II, que l’union sexuelle n’est communion que si elle est ouverte à la vie, c’est-à-dire lorsque le couple invite Dieu à coucher avec lui pour « parachever le baiser ».⁠[182]

Après toutes ces considérations, on comprend mieux pourquoi Jean-Paul II réservait aux mots l’expression de l’union corporelle. Seuls les mots peuvent exprimer la richesse et la complexité de la rencontre physique de l’homme et de la femme que l’image réduit immanquablement à l’extériorité. L’image la plus explicite de la relation sexuelle est d’une pauvreté navrante à côté des poèmes qui composent ce cantique et même à côté de la nuit de Tolède décrite par Brasillach.

La théologie du corps de Jean-Paul II nous révèle la grandeur et le prix de l’acte sexuel qui n’a rien de banal, qui n’est pas un simple jeu plaisant ou l’assouvissement d’un besoin naturel. Les réserves donc émises vis-à-vis de sa représentation visuelle n’a vraiment rien à voir avec de la pruderie, de la pudibonderie ou de la bégueulerie. Ces réserves veulent préserver le mystère incomparable de l’union spirituelle et corporelle de l’homme et de la femme.

A l’heure où même le pouvoir politique cherche à sexualiser les enfants dès le plus jeune âge⁠[183], il faudrait impérativement enseigner la vraie valeur et le vrai sens du corps et de la sexualité.

2. Redécouvrir la pudeur

La pudeur est le pressentiment d’une dignité spirituelle

qui est propre aux choses de l’homme

et qu’on s’expose à profaner

si, par une sotte franchise,

on en galvaude la confidence. »

Vladimir Jankélévitch ⁠[184]

Les spectateurs que nous sommes doivent changer leur regard sur le corps et ajuster leur conception de la sexualité. Autrement dit, nous devons retrouver le vrai sens de la pudeur et de la chasteté. Il est trop facile et hypocrite d’accuser les images qui nous envahissent : il ne faudrait pas oublier que « l’impudeur du témoin rencontre l’impudeur de celui qui l’écoute. »[185]

C’est une urgence et ce sera une œuvre salutaire dans un monde volontiers exhibitionniste où nous sommes de plus en plus des « voyeurs »⁠[186]. Un monde étrange, incohérent qui « pratique simultanément l’extrême discrétion et l’extrême impudeur » : d’une part, le droit proclame le respect de la vie privée⁠[187] et d’autre part, l’on assiste quotidiennement, dans les media, presse people et téléréalité, à une véritable « consommation d’intimité ».⁠[188] Jadis, on disait souvent que pour vivre heureux, il faut vivre caché. Aujourd’hui, il semblerait que notre vie n’aurait aucun sens si personne ne la voyait. Chacun veut tout dire et tout montrer de soi : je me raconte sur les réseaux sociaux, sur mon blog, je me photographie dans toutes les positions et tenues, je rêve de participer à une émission de téléréalité ou au moins d’être vu aux informations où je pourrai raconter n’importe quoi ! En rue, ma tenue doit attirer les regards et me sortir de l’anonymat.[189] De même, je veux tout savoir sur tout un chacun, je veux tout voir et si ce n’est pas possible, j’imagine des complots, des tares, des malversations.

Où est le domaine public ? Où est le domaine privé ? Les domaines s’entremêlent et se confondent.

Il est temps de comprendre et de faire comprendre que tout n’est pas montrable ni racontable, de ne pas se faire complice non plus d’une presse complaisante et superficielle qui

a élevé au rang de dogme l’exigence de la transparence⁠[190], qui se met volontiers au service des idéologies à la mode⁠[191], et fait volontiers du libertin marquis de Sade son porte-parole.⁠[192]

Il est temps de réhabiliter « cette belle vertu passée de mode » : la pudeur⁠[193], non seulement pour garantir de saines relations humaines mais aussi pour faire le tri dans les productions cinématographiques. Comme l’écrit pertinemment Estelle Gapp, « Dans ses attaques subversives contre la pudeur, le cinéma actuel ébranle le fragile espace conceptuel qui permet de distinguer l’amour de la sexualité, l’érotisme de la pornographie. […] Étrange jeu d’amour et de mort, fragile équilibre entre virginité et violence, la pudeur apparaît comme le critère de la juste mesure, nécessaire à la distinction entre cinéma et exhibitionnisme. » ⁠[194] Contrairement au psychanalyste britannique John Carl Flügel qui, en 1930, espérait « une culture supérieure » où les hommes dédaigneraient ce qu’il appelait « les béquilles vestimentaires »[195] et qui, par le fait même, considérait la pudeur comme « une pulsion négative plutôt que positive, et ce dans tous les cas »[196], nous allons nous rendre compte qu’elle est une « vertu » hautement souhaitable et peut-être davantage.

Mais, tout d’abord, en quoi consiste-t-elle exactement, cette pudeur ?

Les leçons de l’histoire

Au terme d’une analyse historique qui fourmille d’illustrations, Jean-Claude Bologne tente de redéfinir la pudeur que le dictionnaire Robert a décrite de deux manières. Tout d’abord comme un « sentiment de honte, de gêne ou de crainte qu’une personne éprouve à faire, à envisager, ou à découvrir des choses de nature sexuelle », ensuite comme une « sorte de gêne qu’éprouve une âme délicate devant certaines choses que sa dignité semble lui interdire. » La longue enquête qu’il a menée à travers l’histoire amène J.-C. Bologne à mettre en évidence quatre caractéristiques :

La pudeur est naturelle. La pudeur existe dans toutes les cultures, toutes les sociétés à toutes les époques mais ses références varient suivant les époques, les lieux, les classes sociales, le sexe et impliquent des vertus, des sentiments ou, bien sûr, certaines parties du corps.

La pudeur n’a de sens que dans la vie sociale. On craint le regard, le jugement de l’autre, l’autre pouvant être aussi Dieu.

La pudeur est un processus dynamique. Comme l’écrit l’auteur, « pudeur et apudeur se font et se défont en un perpétuel ballet intérieur ». Il estime qu’au dix-neuvième siècle, la pudibonderie, le nudisme et certaines théories artistiques sont des « impostures » parce qu’ils imposent « un jugement (positif ou négatif) préalable sur la nudité » prétendant ainsi imposer un système statique qui ne peut engendrer que conflits et hypocrisies.⁠[197]

La pudeur est nécessaire : « toutes les époques, tous les pays ont ressenti le besoin d’un équilibre entre pudeur et apudeur, et le terrain que l’une perdait d’un côté était immédiatement repris d’un autre. »[198]

En fait, Bologne nous raconte, avec force exemples, dans quelles circonstances apparaît le sentiment de pudeur, ses manifestations et ses différentes modalités mais, quoi qu’il prétende, il ne la définit pas vraiment. Le pourrait-il d’ailleurs ? Ce n’est pas son rôle d’historien, c’est le rôle du philosophe et du théologien d’essayer de cerner sa nature et son éventuelle valeur. A en rester à une description des différentes manières de vivre la pudeur, on pourrait en arriver à croire qu’elle est tributaire des conventions sociales et culturelles, sans plus, qu’elle n’implique rien d’essentiel en elle-même.⁠[199]

Les mises au point des philosophes et théologiens

Disons d’emblée que la notion de pudeur est une notion qui n’est pas réservée au corps et à la sexualité. C’est une notion plus large, une « vertu » qui englobe toute la personne. Il suffit de s’en remettre au grec et au latin pour s’en rendre déjà compte. En grec, αιδώς (aïdôs) signifie à la fois sentiment de l’honneur, honte, pudeur, crainte respectueuse, respect.⁠[200] En latin, pudicitia que saint Thomas emploie, se traduit par pudicité, chasteté, pudeur, honneur, et même vertu en parlant des femmes. Pudor (qui a donné pudeur⁠[201]) insiste sur la honte, la confusion, le déshonneur, l’infamie mais peut aussi se traduire par modestie, timidité, pudicité chasteté, pudeur, honneur en parlant d’une femme, respect.⁠[202] Tous ces états manifestés révèlent la moralité qui anime le sujet face à une autre personne ou un groupe de personnes.

De nombreux auteurs qui ont parlé de la pudeur, soulignent qu’elle est liée à un sentiment de honte éprouvée ou provoquée. Elle est certes une vertu pour Platon, une disposition à la vertu, pour Aristote mais vertu ou disposition à la vertu éprouvée comme une honte devant l’autre ou les autres et qui, souvent, ont les parties génitales comme objet. Saint Thomas fort (trop ?) tributaire, en la matière, d’Aristote et de ce que les langues grecque et latine transportent comme sens connexes, s’arrête à la honte et porte un jugement sévère sur la vie sexuelle même dans le mariage. C’est au sein du chapitre consacré à la vertu de tempérance que Thomas aborde très brièvement le problème dans la question 151 consacrée à La chasteté. St Thomas parle de « pudicité » qui, écrit-il, « vient de pudeur ; et la pudeur est une espèce de honte. La pudicité aura donc pour objet ce qui donne le plus à rougir. Et c’est la volupté, qui même revêtue de l’honnêteté du mariage, n’en est pas exempte dit S. Augustin ; la raison en est que les mouvements de ces membres ne sont pas soumis à l’empire de la raison comme ceux des autres membres extérieurs. Or ce qui fait honte, c’est non seulement l’acte voluptueux, mais encore tout ce qui s’y rapporte. La pudicité aura donc pour spécial objet cet acte, et plus précisément ses signes extérieurs : regards, baisers, libertés impudiques, parce qu’ils sont plus apparents ; la chasteté aura plutôt pour objet l’acte lui-même. La pudicité est donc ordonnée à la chasteté ; elle n’est pas une vertu distincte d’elle, mais elle vise plus spécialement certaines choses qui s’y rapportent. Il est nécessaire d’ajouter que parfois on les confond. » Il ajoute que S. Augustin fait « de pudicité le synonyme de chasteté. »[203]

Max Scheler

Sur la question de la pudeur, il est un auteur incontournable qui va exercer une forte influence sur tous les penseurs qui, par la suite, voudront traiter ce sujet.

Il s’agit du philosophe allemand Max Scheler⁠[204], dans une œuvre intitulée simplement La pudeur[205]. » Voilà, dès 1913, condamné par avance ce qui sera un des leitmotivs du nazisme qui s’incarnera dans l’organisation Lebensborn qui avait pour but de favoriser l’émergence d’une race pure.] déjà citée précédemment. Pour le théologien qui présente, en 1952, la réédition en français de cet essai, il « est d’un intérêt prodigieux pour tous ceux qu’inquiète la diminution du sens de la pudeur en notre ère de l’écran, des confessions littéraires et des métaphysiques de l’absurde » et cela malgré certaines « lourdeurs », certains partis pris, certaines lacunes aussi.⁠[206] L’essai, en effet, publié en allemand⁠[207] en 1913, est inachevé. Malgré cela, il reste incontournable et nous constaterons que tous ceux qui ont traité le sujet par la suite s’en sont inspirés.

Comme J.-Cl. Bologne le montre longuement, Scheler reconnaît que le sentiment de pudeur « est sujet à d’innombrables variations selon l’époque, le lieu, le sexe, l’âge » mais il a un « fond essentiel » : il est attaché à la nature même de l’homme dans la mesure où il vit une sorte de « conflit » entre « les exigences de sa personne spirituelle » et « ses servitudes corporelles »[208]. Ayant honte justement « des parties de son corps qui le rattachent le plus profondément à un monde biologique inférieur », il les recouvre en priorité.⁠[209]

Toutefois, « la pudeur n’est pas exclusivement un sentiment sexuel » ni même « social » car nous pouvons avoir honte de nous-mêmes⁠[210]. Elle est un sentiment par lequel la personne tout entière tend à se protéger : « en tout mouvement de pudeur se produit un acte, qu’on peut nommer acte de « retour sur soi ». « ⁠[211] Le sentiment de pudeur fait partie intégrante de la conscience⁠[212]. L’homme se couvre […] parce qu’il a honte de ce qui, dans sa pure extériorité séparée de la conscience et de la pensée, le rendrait en tout semblable à l’animal : sa corporéité. » (Op. cit., p. 51).] : « il protège l’individu et sa valeur individuelle contre la sphère de l’universel en son ensemble »[213]. C’est « un geste de protection, de préservation du moi individuel »[214]. Préservation « des valeurs personnelles positives ». On peut affirmer que « la pudeur est « belle » par sa valeur esthétique de symbole des beautés encore inconnues qu’on pressent en elle, et qu’elle est si vivement appliquée à cacher. »[215]

Dans tout son petit livre, Scheler va s’efforcer de montrer que la pudeur ne peut se confondre avec de la coquetterie⁠[216] ou avec un sentiment de crainte ou encore avec « la peur de susciter le mépris »[217]. Elle est dira-t-il, « une des fonctions les plus importantes de la constitution de la conscience morale en général » aussi bien donc de l’homme comme de la femme⁠[218] d’une conscience spirituelle, vitale et sensible, et n’est pas liée à la différenciation sexuelle ». Toutefois, dans le concret, la pudeur s’exprime sous différentes formes. (Id., pp. 139-140).]. Ainsi, « dans le développement de l’enfant, la réaction de pudeur constitue sans doute le tout premier mouvement de la conscience morale, dont elle est pour ainsi dire le fondement organique. […] elle est la racine et le germe de toute morale et même, partout, le principe des autres prescriptions éthiques en vigueur ». Toutes les autres règles en dépendent.⁠[219]

Pour ce qui est spécifiquement le sentiment de pudeur sexuelle qui, selon l’auteur, joue le rôle le plus important dans le sentiment de pudeur corporelle ⁠[220], il constate que ce sentiment de pudeur sexuelle a trois fonctions.

Tout d’abord, et contrairement à ce que plusieurs auteurs ont pensé, Freud notamment, la pudeur n’est pas une sorte de censure de l’instinct sexuel, la pudeur intervient dans la formation de l’instinct sexuel normal. Sans elle, sans le contrôle qu’elle exerce sur la libido, les impressions sensibles, les « chatouillements » comme dit l’auteur, sans elle, l’individu en resterait à l’auto-érotisme. C’est elle qui oriente vers les êtres de l’autre sexe. Telle est sa fonction primaire.⁠[221]

Sa deuxième fonction est d’empêcher l’individu « d’obéir aux mouvements de l’instinct sexuel et de l’instinct de reproduction, s’il n’existe pas d’abord une inclination prononcée et, sur le moment, un élan d’amour. »[222] Grâce à cet amour sexuel on « choisit parmi les partenaires possibles les exemplaires les plus aptes à conférer à la vie une plus grande valeur ». ⁠[223]

Enfin, après avoir formé l’instinct sexuel et « réalisé le choix qu’a dirigé l’amour », la pudeur intervient encore pour que l’acte sexuel reste toujours un acte d’amour qui n’a d’autre fonction que d’exprimer l’amour et non simplement de rechercher le plaisir ou la reproduction. Dans l’acte d’amour, c’est la personne tout entière qui s’exprime et donc la pudeur détournera l’attention des mouvements ou des organes sexuels isolés de l’ensemble. La pudeur trahie susciterait dégoût et repentir.

Le lecteur aurait tort de croire pour autant que la pudeur nuirait à la sexualité en ne jouant, comme les puritains l’ont pensé, qu’ »un rôle purement négatif de répression. »[224] Bien au contraire, l’auteur le souligne en maints endroits : la pudeur, écrit-il, est « indispensable même pour la simple jouissance sexuelle, a fortiori pour les valeurs biologiques et les valeurs psychologiques supérieures, qui résident dans l’acte sexuel. »[225] « La pudeur sexuelle joue dans la reproduction un rôle positif indispensable, car elle tempère les instincts qui y interviennent, instinct sexuel et instinct de reproduction, permettant ainsi à l’amour d’éclore et de choisir le meilleur partenaire sexuel […]. »[226] « La pudeur corporelle, spécialement dans la sphère sexuelle [est] un des stimulants esthético-érotiques les plus forts. » Elle « ne s’oppose pas à l’expression de l’amour, mais à l’expression de l’instinct sexuel, tant que l’amour est encore douteux. »[227] « L’effet de la pudeur authentique de la femme est d’accroître l’amour de l’homme, et de réprimer son instinct »[228] et d’accroître aussi le plaisir : « la pudeur donne seule profondeur et intensité à la satisfaction même qui se réalise ». ⁠[229]

La pudeur veille donc que l’acte sexuel soit l’expression d’un amour authentique l’amour où le désir s’exprime en temps opportun, avec modération et respect, échappant aux pulsions aveugles ou perverses.

Concluons :

Qu’il soit physique ou psychique, le sentiment de pudeur est une dimension importante de la conscience morale et n’est pas un pur produit de l’éducation ou de la tradition.⁠[230] L’éducation, la tradition provoqueraient plutôt de la pruderie qui est formaliste, « vide du sentiment de pudeur ».⁠[231]

Donc, « l’éducation doit avant tout laisser se développer d’abord librement ce sentiment […] éviter avec le plus grand soin de blesser la pudeur et d’humilier. »[232]

Karol Wojtyła

En 1953, à Cracovie, le futur Jean-Paul II soutient une thèse de doctorat sous le titre Considérations sur la possibilité de construire une éthique chrétienne sur les bases du système de Max Scheler[233].

En 1962, dans Amour et responsabilité[234], il évoque plusieurs fois Scheler notamment dans le chapitre intitulé Métaphysique de la pudeur.⁠[235]

Il écrit, un an plus tard, dans la préface de son livre Personne et acte[236]  : « Étant admise la relation de l’auteur avec la pensée aristotélicienne traditionnelle, c’est cependant l’œuvre de Max Scheler qui a eu la plus grande influence sur sa réflexion. Dans l’ensemble de ma conception de la personne, envisagée à travers les mécanismes de ses systèmes d’activité et leurs variations, telle qu’elle est présentée ici, on pourra, de fait, reconnaître le fondement schelérien étudié dans mes ouvrages précédents.

En tout premier lieu, c’est la théorie des valeurs de Scheler qui entre en ligne de compte. »[237]

A propos de la pudeur, le futur pape affirme, comme Scheler, que « la pudeur est expressément liée à la personne ». ⁠[238] La personne précise-t-il « possède une intériorité qui n’est propre qu’à elle seule. De là naît le besoin de cacher ou de laisser dissimulés dans cette intériorité certaines valeurs et certains faits. »[239] Scheler parlait de protéger des valeurs positives. La pudeur sexuelle, poursuit Karol Wojtyła, est « un reflet naturel de l’essence de la personne ».⁠[240] Chaque personne a « le droit d’autodétermination »[241]. Elle est, si elle n’y consent par don, inaliénable et inviolable, « supra-utilitaire », comme dit l’auteur. Elle n’est pas un objet de jouissance. Et la pudeur, « tendance naturelle et spontanée »[242] est là pour rappeler le respect dû à chaque personne. Ce n’est pas simplement une fuite, une protection contre une réduction aux valeurs sexuelles mais un moyen d’accéder à l’amour : « le besoin spontané de cacher les valeurs sexuelles est une voie naturelle permettant de dévoiler les valeurs de la personne même. »[243]

K. Wojtyła confirme aussi que le développement de la pudeur est différent suivant le sexe. La sensualité est plus forte chez les hommes alors que chez les femmes l’affectivité l’emporte. L’homme a plus tendance à considérer le corps comme objet de jouissance alors que la femme est plus sensible à « une certaine masculinité psychique ». Il aura davantage tendance à dissimuler ses réactions sensuelles et sexuelles alors qu’ « elle éprouve moins le besoin de dissimuler son corps »[244]. Il faudra se souvenir de cette distinction lorsque sera abordée la question du vêtement. En tout cas, si la pudeur est relative au sexe, à la culture, à la tradition, au climat, à certaines circonstances, elle n’en est pas moins « immanente ».⁠[245]

Quant à l’amour physique, il est une union de personnes et est « une affaire d’ »intériorité » d’âmes et non pas seulement de corps ».⁠[246] C’est pour cela que le coït se passe loin du regard des autres. Un spectateur ne verrait qu’une manifestation extérieure alors que « l’union des personnes, essence objective de l’amour, lui reste inaccessible. »[247]

Si la honte des valeurs sexuelles est liée à la pudeur qui a tendance à les cacher, cette honte est absorbée par l’amour qui est fondamentalement « l’affirmation de la valeur de la personne ».⁠[248] Scheler insistait pour que dans l’acte conjugal l’attention ne soit pas accaparée par les valeurs sexuelles, mouvement et organes. Pour Karol Wojtyła aussi, la « légalité » de l’acte ne justifie pas l’impudicité qui privilégie la jouissance sur « le bien véritable de la personne ». Toute honte disparaît lorsque naît la conviction que « les valeurs sexuelles ne provoquent plus uniquement le « désir sexuel ». » Et le sentiment d’amour ne donne pas « droit au rapprochement physique et aux rapports sexuels » car « le seul fait d’éprouver le sentiment d’amour, fût-il réciproque, est loin d’équivaloir au véritable amour de volonté. Celui-ci implique, en effet, un choix réciproque des personnes fondé sur une affirmation profonde de leur valeur et tendant à leur union durable dans le mariage, leur attitude à l’égard du problème de la procréation étant en même temps clairement définie. »[249] Dans le « flirt », dans les liaisons érotiques, « il y a toujours […] une forme d’impudeur. »[250]

Karol Wojtyła va développer une réflexion sur l’impudeur que Scheler n’a pas traitée directement mais le futur pape tire son analyse de tout ce qui a été dit précédemment sur la pudeur. Tout comme pour celle-ci, la diversité des définitions, des appréciations qui dépendent de la sensibilité, de la culture des individus « ne prouve nullement que l’impudeur elle-même soit relative. »

La pudeur est « la tendance toute particulière de l’être humain à cacher ses valeurs sexuelles dans la mesure où elles seraient susceptibles de voiler la valeur de la personne » qui refuse d’être « un objet de jouissance, ni dans l’acte, ni même dans l’intention, mais qui veut au contraire, être objet de l’amour ». […] L’impudeur détruit tout cet ordre. » L’impudeur du corps « met au premier plan les valeurs du sexe, de sorte qu’elles voilent la valeur essentielle de la personne. » La personne se présente alors, même inconsciemment, d’abord comme « objet de jouissance ». Quant à « l’impudeur des actes d’amour », elle fait obstacle à « la tendance naturelle de son intériorité à avoir honte de ces réactions et actes où l’autre personne apparaît uniquement en tant qu’objet de jouissance. » Cette honte ne peut se confondre avec la pudibonderie qui est une forme d’hypocrisie qui joue le désintéressement.⁠[251] Parfois, cette honte révèle une opposition pure et simple à tout ce qui touche au sexe, la conviction que le sexe ne peut jamais ouvrir « la voie à l’amour ».⁠[252]

Bref, la pudeur est nécessaire parce que l’impudeur est possible. Et il est un domaine où la question a une importance particulière, c’est dans le domaine de l’habillement. Certes, l’habillement est un problème social tributaire des mœurs, des choix esthétiques mais c’est aussi un problème moral que Pie XII a traité à maintes reprises⁠[253] mais que Scheler a à peine effleuré. Pour faire court, la règle est celle-ci : « Il n’y a d’impudique dans l’habillement que ce qui, en soulignant le sexe, contribue nettement à voiler la valeur la plus essentielle de la personne et doit inévitablement provoquer une réaction à la personne comme à un moyen possible de jouissance à cause de son sexe, en empêchant la réaction à la personne en tant qu’objet possible d’amour, ce qu’elle est grâce à sa valeur de personne. »[254] Il faut être attentif que la femme, vu ce qui a été déjà souligné plus haut comme différence, ne se sent pas impudique dans tel vêtement alors que l’homme la trouvera indécente. N’oublions pas ce que François Dolto nous a enseigné : l’érotisme, chez l’homme, passe d’abord par les yeux au contraire de la femme plus sensible aux sons et aux odeurs.

Quant à la nudité, partielle ou intégrale, dans certaines circonstances comme dans l’acte sexuel, elle n’est pas nécessairement impudique. Est impudique celui qui veut utiliser ce corps comme objet de jouissance : « ce qui s’accomplit alors est une dépersonnalisation par la sexualité. » Devant le corps nu, « la réaction de la sensualité, comme la sensualité même » ne sont pas impudiques, « l’impudeur naît dans la volonté qui fait sienne la réaction de la sensualité et réduit l’autre personne, à cause de son corps et de son sexe, au rôle d’objet de jouissance. » Il est clair qu’un effort est « nécessaire pour éviter d’adopter une attitude impudique envers le corps nu. » On ne peut non plus voir l’impudeur dans une nudité partielle du corps, si elle remplit une fonction objective comme « au moment de grandes chaleurs, chez le médecin, dans le bain, ou au cours d’un travail physique ». Par contre, la nudité partielle est impudique lorsqu’il n’y a pas de raison objective. Dans tous les cas, l’attitude de l’autre ou des autres doit, quant à elle, rester pudique.⁠[255]

Vu tout ce qui précède, on ne s’étonnera pas si l’auteur définit la pornographie comme de « l’impudeur dans l’art ». Il n’est pas juste que les éléments sensuels et sexuels voilent la vérité du corps et de l’amour et mettent « l’accent sur le sexe afin de provoquer chez le lecteur ou le spectateur la conviction que les valeurs sexuelles sont l’unique objet de l’amour, étant les seules valeurs de la personne. »[256]

Aujourd’hui ?

Aujourd’hui, après soixante ans de révolution sexuelle, de mise à mal de tous les tabous⁠[257], dans une culture hypersexualisée, « l’activité sexuelle est devenue l’expérience fondatrice des relations conjugales et affectives, le langage de base de la relation. »[258]. L’impudeur et l’exhibitionnisme ont envahi la rue, les media, les réseaux sociaux, la publicité. Non seulement nous baignons au milieu de mille incitants sensuels et sexuels mais, après avoir liquidé toute hétéronomie, modernité et post-modernité ont exalté l’amour de soi, l’autonomie et l’authenticité, « c’est-à-dire le fait d’être soi-même »[259] sans peur des autres et de leur contrôle⁠[260]. Dès lors, même la sincérité a changé de sens : « plus que la relation avec une vérité donnée dont il faudrait témoigner par les paroles et les actes […] ce qui est souligné et considéré comme important, c’est l’autoréflexion du sujet dans ses actions et ses paroles, c’est-à-dire la pleine coïncidence de l’individu avec lui-même, sa maîtrise de soi. »[261]

Dans cet univers débridé, la pudeur n’a-t-elle pas aussi changé de sens ? Plus radicalement est-il même encore sensé de parler de pudeur puisqu’elle nous invite au moins à tenir compte de l’autre ?

Dans la mouvance chrétienne, la réponse est sans surprise

On ne sera pas étonné que des penseurs chrétiens continuent d’insister sur l’importance de la pudeur.

La Catéchisme de l’Église catholique dit l’essentiel : « La pudeur préserve l’intimité de la personne. Elle désigne le refus de dévoiler ce qui doit rester caché. Elle est ordonnée à la chasteté dont elle atteste la délicatesse. Elle guide les regards et les gestes conformes à la dignité des personnes et de leur union. »[262]

Jean-Louis Bruguès dans son Dictionnaire de morale catholique[263] en dit un peu plus. Il écrit que « La pudeur désigne un mouvement du corps et de l’esprit, par lequel la personne s’oppose au dévoilement de ce qui doit rester cacher. […] La pudeur s’enracine dans la conviction selon laquelle la vérité de tout l’être ne saurait se dire en un acte singulier. […] Elle renvoie au mystère de la personne. Elle refuse la réduction du désir, surtout sexuel, à la nudité de l’organe, la crudité d’une parole, la vanité d’une image. Elle s’interdit de porter un jugement sur l’autre, à partir de quelques indices recueillis sur lui. Elle invite à la patience, principalement dans la relation amoureuse : attendre que soient réunies les conditions du dévoilement de la personne. […] D’une manière générale, la pudeur préserve l’intimité. Une exploitation « voyeuriste » du corps humain dans la publicité, une sollicitation des médias à aller toujours plus loin dans la révélation des confidences ne peuvent que la blesser. Ainsi, enseigner le sens de la pudeur – à ne pas confondre avec la pudibonderie ou crainte de toute nudité – aux enfants et aux adolescents ne signifie pas autre chose qu’éveiller au respect de la dignité humaine. » Et de citer V. Jankélévitch : « Je crois que tous les sentiments ont leur pudeur et non seulement le corps, mais la conscience tout entière. […] La pudeur est le pressentiment d’une dignité spirituelle qui est propre aux choses de l’homme et qu’on s’expose à profaner si, par une sotte franchise, on en galvaude la confidence. » Voilà résumée la conception exposée par Jean-Paul II dans son œuvre.

Le P. Denis Vasse sj, dans une longue méditation⁠[264], développe le lien que Scheler avait effleuré⁠[265], entre la pudeur et le respect. Pour cet auteur, fondamentalement, « l’absence de pudeur qui se donne souvent comme l’expression d’une liberté souveraine dont elle est le simulacre, va de pair avec le manque de respect de l’autre et de soi. » Il nous explique que « le mouvement de la pudeur est résistance au dévoilement brusque de ce qui est intime. Il dérobe la nudité à l’exposition ou à la consommation du regard mais il cède au respect. Dans sa manière de prendre en considération la chose vue, le respect ne cherche pas sa satisfaction dans le spectacle. Il ne réduit pas le corps nu à son aspect. Il interroge l’invisible. La rencontre est respectueuse lorsque le regard renonce à la convoitise et que l’écoute y est libérée de toute curiosité, de toute envie de savoir ou de connaître par soi-même et pour le plaisir. Elle convoque alors à la présence ce qui refuse encore de s’y rendre. Respecter l’autre revient toujours à le rendre à lui-même dans la liberté d’une attente qui l’autorise à retrouver son unité de sujet dans la rencontre. […] Respecter quelqu’un, c’est renoncer à la volonté propre de le faire être comme je veux ou de lui faire ce que je veux, ni en pensée, ni en acte. Le contraire du respect est le mépris qui consiste à traiter l’autre à sa guise. » L’auteur ne cache pas que ce respect qui est aussi renoncement est difficile à acquérir : « cela ne peut se faire, dit-il, que dans l’amour, en Dieu. »[266]

De respect, il en est aussi question sous la plume du P. Bernard Matray qui souligne l’importance de l’intimité ou autrement dit encore de l’intériorité qui ne peut se confondre avec ce qu’il appelle « l’insularité » qui suggère une intimité « close, fermée sur elle-même, étanche et autosuffisante. » L’intimité vraie est aussi « participation et ouverture. Le corps définit un espace de visibilité qui est espace d’autonomie, mais aussi de participation. » Respecter une personne, implique de respecter ces « deux versants de son existence, l’un et l’autre vitaux […] : celui de l’intra-version, tournée vers son secret, et celui de l’extra-version, animée par son désir. » Dès lors, il n’est plus question de réduire l’autre à une seule de ses dimensions, d’en faire son objet : « Le respect, conclut l’auteur, est un concept éthique : il dit la loi qui, reconnue par les deux partenaires, permet à la relation d’exister. L’enjeu du respect, c’est l’existence même de la subjectivité et de l’inter-subjectivité, c’est-à-dire la possibilité de la présence. Sans lui, il y a réduction du partenaire à la condition de chose et sa disparition comme partenaire. Le respect garantit que, dans le temps de la présence, une part de liberté restera non aliénée au plaisir, au désir ou au savoir de l’autre. »[267]

Geneviève Hébert ⁠[268] déjà évoquée plus haut pour ses réticences vis-à-vis du livre de Scheler reconnaît tout de même que la phénoménologie « devrait être éclairante ». Après avoir longuement étudié les variantes du vocabulaire et son évolution à travers le temps et les cultures, s’appuyant sur d’autres auteurs⁠[269] que le philosophe allemand qui a servi de point de départ à notre réflexion, elle arrive pratiquement à la même vision. Pourrait-il en être autrement entre phénoménologues ? Elle écrit notamment que la pudeur vient « de la gêne et de l’embarras d’avoir un corps sexué » et « de l’expérience intérieure d’être un homme, ni ange ni bête. » En fait, « la pudeur est une façon d’être, elle est d’ordre ontologique, liée à la vulnérabilité de notre rapport au monde et aux autres. » Elle rejoint aussi la pensée de Denis Vasse, qu’elle cite, en expliquant que « l’homme, un de corps et d’âme, est en effet menacé de part et d’autre. La pudeur est une vertu de conciliation de la chair et de l’esprit. Elle introduit la chair dans l’ordre de la parole et « couvre du voile de la foi en l’autre la nudité. Elle espère qu’il entendra autre chose que ce qu’il voit ».[270] » Cette analyse rejoint celle de Christophe-Géraldine Métral que Geneviève Hébert cite également : « L’expérience pudique est la conscience intuitive de la vulnérabilité de la condition humaine. »⁠[271] « L’être pudique vit le chiasme du corps et de l’âme, du moi et de l’autre. La pudeur réunit l’un et l’autre pôles, et c’est pourquoi les quelques philosophes qui en ont parlé l’ont toujours associée à la notion de personne. » Scheler parlait, rappelons-nous, du « conflit » entre les aspirations spirituelles et les lourdeurs corporelles, la pudeur étant un moyen de protection des « valeurs positives » de la personne.⁠[272] Il insistait sur le fait que la pudeur fait partie intégrante de la personne qui, par elle, tend à protéger son intégralité. Jacques Sojcher que Genevière Hébert convoque également affirme, dans une formule que ne renierait pas Jean-Paul II lui-même, que la pudeur assure « la dignité de l’homme, son essence concrète, son humanité incarnée et située. »⁠[273]

Tout s’éclaire à la lumière de la Révélation : « Parce que l’homme est un être spirituel intérieurement créé à l’image de Dieu, il ne se réduit pas à ce qu’il peut dire ou montrer, surtout pas au bavardage et à l’exhibition. La pudeur se méfie de cette crainte de l’extériorité revendiquée qui occulte toute intériorité. Plus qu’aucune autre, la pudeur chrétienne craint la publicité. »[274]

Un autre ouvrage est indispensable à qui voudrait approfondir la question : la philosophe Inès Pélissié du Rausas, nous offre une analyse particulièrement fine de la pudeur dans ses différents sens, du sentiment de honte jusqu’à l’expérience métaphysique de l’homme. Sa pensée se nourrit aux sources les plus diverses : que ce soit la philosophie, la Bible, la littérature ou encore l’expérience des peuples primitifs.⁠[275]

Ailleurs ?

Les sociologues et les anthropologues n’ont-ils rien à nous apprendre ?

Le sociologue d’origine allemande Norbert Elias⁠[276], a défendu l’idée⁠[277] que c’est le processus de civilisation qui progressivement installe le contrôle du corps, de la sexualité, du langage. Selon sa thèse, les peuples primitifs et même encore les hommes du Moyen-âge auraient moins régulé, moins réprimé leurs pulsions, leurs émotions. La pudeur serait donc un produit de l’éducation, de la culture sociale et n’appartiendrait pas à l’essence de l’homme.

Un autre allemand, anthropologue, Hans-Peter Duerr⁠[278] a consacré 5 volumes⁠[279] à réfuter la théorie d’Elias. Pour Duerr, « il n’existe qu’une signification anthropologique de la pudeur, liée au processus d’hominisation et qui a simplement trait à la définition ontologique de l’homme. Cette pudeur coïncide, en fait, avec la honte et avec la répulsion entourant la mise à nu et l’exhibition des organes sexuels. La pudeur face au dénudement des organes génitaux n’est pas un hasard historique, selon Duerr[280], mais fait partie de l’essence de l’homme. » Avec force illustrations littéraires, iconographiques, historiques, l’anthropologue démontre qu’il n’y a jamais eu de rapport naturel au corps à part au jardin d’Eden. Il affirme que « la nudité humaine est toujours liée, d’une manière ou d’une autre, à l’érotisme, au désir et à la stimulation sexuelle et, par conséquent, sans cesse soumise au contrôle des instincts, en vigueur à chaque époque et sous toutes les latitudes. »[281]

A y regarder de plus près, comme Scheler déjà l’évoquait, Tagliapietra constate qu’il n’y a pas de contradiction entre les deux auteurs car s’il n’y a pas d’être humain sans pudeur, celle-ci se manifeste de différentes manières. Il faudrait, dit-il, « distinguer l’existence de la pudeur, c’est-à-dire le niveau anthropologique et organique, de l’expression de la pudeur »[282] qui, elle, varie suivant les cultures à travers l’histoire des sociétés.

Les philosophes

Aujourd’hui, bien des auteurs de toutes tendances redécouvrent la pudeur et voient dans cette vertu une manifestation positive, au-delà de la honte. Si certains la rejettent parce que la société l’utilise pour réprimer la spontanéité et l’authenticité revendiquées, elle apparaît à d’autres comme une « instance de résistance », comme le moyen de défendre l’intime et finalement « la liberté du sujet ».⁠[283]

Pour Pierre-Michel Simonin, étant bien entendu qu’elle ne touche pas seulement à la sexualité, la pudeur, comme Scheler l’écrivait, est une protection, : « C’est que toute intrusion dans ce que nous n’avons pas d’autre mot pour le qualifier qu’intimité ; dans ce qui fait notre être propre ; entre ce lieu de jointure entre le corps et l’âme, entre le psychique et le physique, est nécessairement vécue comme une violence si elle n’a pas été consentie ; si elle n’est pas ce qu’elle prétendait ou parut être. » Nous sommes des êtres fragiles et, dit l’auteur, le mystère « qui se terre au creux de [notre] intimité, a besoin de protection ». Cette protection peut venir de l’autre, des autres mais « elle naît d’abord de soi ; de cette retenue ou silence que l’on appelle parfois pudeur […]. » Ne pas respecter l’intimité est une forme de violence c’est-à-dire une réduction « à l’état de chose », réduction typique de notre modernité et que l’on peut appeler « réification ».⁠[284] Certes, Simonin parle principalement de la pudeur des sentiments mais il publie à la suite de sa réflexion deux articles consacrés au livre d’Adèle van Reeth⁠[285] et Eric Fiat⁠[286] déjà cité, ouvrage qui fait l’éloge de la pudeur aussi bien psychologique que physique.

Dans le premier article, Anne Crignon⁠[287] relève notamment la différence entre pudeur, décence, pruderie, dignité et coquetterie : c’est une manière de définir la pudeur « en creux », par ce qu’elle n’est pas. Elle « n’est pas la décence qui est une socialisation de la pudeur. Elle n’est pas la pruderie, « une espèce d’avarice, la pire de toutes », pour Stendhal. Elle se rapproche de la dignité, certes, mais la pudeur est douce et la dignité, dure. Elle n’est surtout pas la coquetterie – on les confond souvent. La pudeur relève de la sincérité. Ce qu’Éric Fiat nomme coquetterie est une mise en scène, une ruse de l’esprit, un stratagème. » Elle ajoute, et ceci est intéressant, que « la coquette provoque le désir » alors que « la pudique fait naître l’amour ».

De son côté, dans le second article, Noémie Rousseau⁠[288] interviewe Eric Fiat qui nous livre une réflexion très intéressante. Il nous dit que la pudeur « n’est pas un grand sujet de la philosophie, pourtant elle procède de la question du corps et de l’âme, du monisme ou du dualisme, de l’incarnation. Cette difficulté à être incarné est éprouvée par tout être blessé dans sa pudeur. […] Elle est la difficulté éprouvée à avoir un corps qu’on ne maîtrise pas complètement. » Et de citer Max Scheler qui disait que « la pudeur est l’esprit qui rougit du corps ». Fiat ajoute : « ou la gêne ressentie par l’esprit en nous, lorsqu’il pense qu’il est aussi un être de nature. […] Les purs esprits et purs corps que seraient les anges et les animaux n’ont pas la pudeur. L’homme est une dissonance incarnée, mélange d’esprit et de corps. » Et il conclut : « l’homme est un animal pudique. Aucun être humain, même le plus vulgaire, ne peut être sans pudeur, prêt à tout montrer de son corps et de son âme en toutes circonstances. »

Très logiquement, l’auteur condamne le naturisme au nom de l’érotisme : « je déteste le naturisme, écrit-il. Pourquoi se priver de l’occasion tellement belle de désirer ? Ni l’obscène ni la prude ne sont attirantes. L’obscène montre ce qu’il faudrait cacher, la prude cache ce qu’il faudrait montrer, la pudique montre et cache à la fois, ce qui la rend éminemment désirable. » Et contrairement à ce que prétend le proverbe « où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir ».

Bref, la pudeur est une juste mesure. Juste, ajustée à la complexité du sujet et à celle de l’objet. Encore faut-il qu’on veille à bien orienter notre pudeur naturelle au moment de l’adolescence. « Il me semble, écrit Eric Fiat, que c’est au moment de l’adolescence que cette tension est à son plus aigu, et que bien souvent les adolescents, ignorant au fond ce qu’est la véritable pudeur, passent coutumièrement d’un défaut de pudeur à un excès de pudeur, ou d’un excès de pudeur à un défaut de pudeur. Il arrive que l’adolescent laisse le cheval noir guider son âme. Le cheval noir, c’est celui qui, en présence de la beauté, comme le dit Platon dans le « Phèdre » « bondit emporté par une force indomptable et un désir de volupté tout sensuel ». Et puis qu’à d’autres moments, notre adolescent laisse le cheval blanc la gouverner. Le cheval blanc, c’est celui dominé par la pudeur, dit Platon. »[289]

C’est aux éducateurs à jouer le rôle du cocher…

Andrea Tagliapietra, déjà cité⁠[290], reprend pour l’essentiel⁠[291] la thèse de Scheler dont « le mérite, écrit-il, reste sans aucun doute intact » notamment parce qu’il « libère la pudeur de son association traditionnelle avec le sentiment de la peur, la rendant ainsi plus pure, parce que son efficacité présuppose, dans une certaine mesure la liberté. La pudeur promeut l’unité entre les dimensions instinctuelle et spirituelle de l’homme. Mais pour mener à bien cette unification, elle doit entreprendre, grâce au mouvement dévoilant de cet amour qui fait resplendir en un éclair les valeurs les plus élevées, un chemin d’individualisation qui prévoit la double émancipation de l’individu aussi bien de la nature que de la société. »[292] Tagliapietra se réfère aussi à Georg Simmel et à sa Psychologie de la pudeur[293]. Avec cet autre philosophe allemand, notre auteur estime que « l’individu contemporain a besoin, même dans les relations les plus étroites, que soit respectée la « propriété privée intérieure », comme dit Simmel, cette propriété qui, en vertu du droit au secret délimite le droit à la demande. Il s’agit donc, conclut Tagliapietra, d’une question de tact. » Tact qui, ajoute-t-il, « consiste à avoir des égards envers l’autre au nom de soi-même et à avoir des égards envers soi-même au nom de l’autre. »[294]. C’est pourquoi, comme l’avait compris Hegel, la pudeur est un « élément constitutif de l’amour »[295], amour conçu comme don réciproque authentique, libre et inconditionné, un don où « je suis pour l’autre et l’autre est pour moi signe et preuve de l’incomplétude réciproque, du besoin commun qui nous constitue »[296], un don où ce n’est pas ce que l’on a q »e l’on donne mais ce que ’'on est. Or, et ceci est capital, « je ne possède jamais ce que je suis ». En une page brillante et profonde, Tagliapietra nous explique cette affirmation et dénonce au passage l’exhibitionnisme du corps si fréquent aujourd’hui : « L’être sans pudeur croit posséder ce qu’il n’a pas, c’est-à-dire le corps dont il est possédé, en réalité. Nous ne possédons pas notre corps, comme le suggère le fantasme cartésien[297], mais le corps nous possède. Dans cette querelle de propriété il faut clarifier la question de savoir où se situe ce qui nous est le plus propre. Sommes-nous vraiment nous-mêmes quand nous voulons l’exhibition inflationniste du corps comme d’un objet à montrer librement ? Et que devient ce corps montré, exhibé, échangé, si ce n’est justement une monnaie d’échange, une équivalence qui tend, en tant que commune, à ressembler toujours plus à un idéal général ? Ce corps exhibé et soigné, retouché et orienté esthétiquement vers le regard de n’importe qui, devient anonyme. C’est le corps de tous et donc, à proprement parler, celui de personne. Le corps impudique finit par être la pâle incarnation d’une idée abstraite.

Mais si je crois disposer du corps comme d’un instrument, non seulement cette conviction finit par me livrer en otage à l’anonymat d’une idée générale de corps qui reflète les canons de l’opinion commune, mais cette opinion m’empêche aussi d’écouter le corps, c’est-à-dire ce à quoi le corps, en son origine et en son devenir me livre. En effet, je suis ce corps ici présent signifie accepter, accueillir, connaître la limite d’immanence qui nous constitue. C’est en cela que consiste le souvenir du corps. Ce corps ici présent, ce corps malade, vieux blessé, souffrant, déficient, désagréable, laid, imparfait, me possède, est moi-même, tandis que cette dimension ultérieure, que l’histoire a successivement dénommée âme, intériorité, sujet, conscience, est, en réalité, toujours prête à disparaître dans la pensée plus vaste du génériquement humain. Derrière la pudeur, ce voile qui montre presque autant qu’il cache, se tient le quasi rien du corps et de la biologie, du défaut et du geste, de la différence qu’est le secret de chacun au fond de lui. Ainsi, si la pudeur disparaît, l’individu disparaît également. »[298]

La pudeur peut donc être définie comme un moyen de défendre une « propriété absolument privée qui, si elle est touchée illégitimement, prive le Moi de son intégrité. »[299] C’est « l’espace de résistance du secret » que l’individu oppose à la société.⁠[300]

Les soignants

La question de la pudeur n’intéresse pas seulement les relations amoureuses ou sociales ou ce que le cinéma peut ou ne peut pas faire, elle intéresse aussi tous les thérapeutes et soignants dans leur pratique. C’est pourquoi Eric Fiat a publié aussi dans la revue Gérontologie et société, un article où il reprend sa thèse. La pudeur est un « devoir », écrit-il, c’est un sentiment qui « est à l’origine du processus de civilisation » car « aucun homme ne laisse son corps à l’état de nature » : « elle se construit au cours du temps »[301]. Comme l’homme est un « animal politique qui vit sous le regard des autres », elle fait « partie de la « nature » de l’homme, parce qu’elle tient à sa manière d’être tout à fait spécifique dans la création : celle d’un être qui est à la fois un esprit et un corps. » Cette dualité entraîne une « complexification de la vie » qui embarque avec elle la pudeur des sentiments et la pudeur du corps. Elle est « cette gêne qu’éprouve l’être d’esprit que nous sommes à la pensée qu’il est aussi un être de nature, cette difficulté à assumer le fait qu’on a une vie biologique, quand on est une vie spirituelle, cette gêne qu’éprouve l’ange (le pur esprit) en nous à ne pouvoir se défaite de la bête (la pure nature en nous). » La pudeur est « propre à cet être ni ange-ni bête, ou mi-ange-mi-bête qu’est l’homme. »

Dès lors, dans les soins, la personne ne peut être considérée comme « un agrégat d’organes » : rien ne serait plus inquiétant « qu’une mécanisation des soins, qui conduirait à laver un être humain comme on laverait une chambre, et à réduire le fait de lui donner à manger au fait de remplir le ventre. »[302]

Au-delà des personnes âgées auxquelles pense Fiat, ce sont tous les services de soins à domicile ou dans les hôpitaux qui sont concernés. Et le problème est d’autant plus aigu aujourd’hui étant donné la diversité culturelle des patients.⁠[303]

Les psychanalystes

Il n’est pas étonnant qu’à côté des philosophes, psychologues et psychanalystes se soient aussi intéressés à la pudeur. Ils sont aussi interpellés du fait que leur mission est d’entrer dans l’intimité de leurs patients. Jusqu’où ? Comment ? Nous allons voir qu’ils confortent, selon leur point de vue, la position des théologiens et philosophes évoqués précédemment.

Le psychanalyste Jean-Pierre Durif-Varembont définit l’intimité comme « un lieu propre à soi, elle donne à une personne le sentiment d’exister comme « je » en face d’un autre qui n’est pas son double, assure une sécurité affective qui lui permet de faire confiance, d’avoir confiance en soi, de s’ouvrir à l’autre, de lui faire de la place sans peur et dans la tranquillité, sans chercher à le réduire à être identique à son moi. » Cette intimité assure « une fonction de protection mais aussi de liaison dans la différenciation des corps et des psychés ». La pudeur révèle l’humanité de l’homme car les autres êtres vivants ne connaissent ni la honte, ni la pudeur, ni la chasteté. « Elle fait partie des conditions d’une rencontre authentique qui ne relèvent pas d’un devoir ou d’une loi mais d’une éthique (au-delà du droit) de la responsabilité de chacun et de tous ». Le diagnostic de ce spécialiste est clair et net : « La pudeur, au croisement de l’individuel et du collectif, est loin d’être une notion ringarde ou bourgeoise l’assimilant abusivement à la pruderie qui est une inhibition névrotique, et au puritanisme qui n’est qu’une tentative de contrôle des pulsions par la raison moralisante. La pudeur avait déjà chez Aristote un rôle éthique en assurant un juste milieu entre le pudibond et l’impudique. Elle a même l’intérêt pour certains, par le jeu du voilement/dévoilement, de renouveler le désir. Lieu de liberté, la pudeur porte une dimension essentielle beaucoup plus vaste que la sexualité : elle préserve et révèle tout à la fois l’épaisseur et l’énigme de chaque humain. »[304]

Il insiste sur l’importance de l’éducation familiale en cette matière : l’intime se construit déjà dans la relation entre la mère et son bébé, puis dans l’intimité familiale où doit se construire un « espace d’intimité personnelle » : « De la petite enfance à l’adolescence, l’intimité se construit en effet dans son partage respectueux et réciproque entre l’enfant et son parent. »[305] De même, le thérapeute est invité au secret professionnel mais aussi à la discrétion, au tact, bref, à une « éthique de l’intime » qu’il appelle « éthique de la proximité » : « Elle suppose autonomie, confiance, présence à l’autre et discernement pour trouver à chaque fois la juste distance : ni trop proche sous peine d’intrusion, ni trop loin au risque de l’abandon, elle fonctionne comme une aire transitionnelle du mélange et du distingué tant la frontière est ténue entre l’intimité partagée et l’intimité impossible. »[306]

Durif-Varembont fait allusion à une autre psychanalyste, Monique Selz, qui s’est illustrée en proclamant que la pudeur est « un lieu de liberté ».⁠[307]

Monique Selz qui est aussi médecin et psychiatre, nous rappelle d’abord qu’elle n’est pas moraliste mais que le psychanalyste doit considérer « que les comportements individuels et collectifs doivent être pensés, non tant en référence à la morale, qu’en fonction de leurs aspects facilitant ou inhibant les possibilités de structuration du sujet, en vue d’acquérir les moyens de vivre de façon plus satisfaisante avec lui-même et avec les autres. »[308] A ce point de vue, il est dit-elle, « urgent » de considérer que la pudeur est « un thème d’actualité » ⁠[309] C’est une « nécessité vitale ».⁠[310] Pourquoi ? Parce que la pudeur est indispensable dans la formation de l’individu et dans ses rapports avec les autres. Elle a une incidence personnelle, politique et sociale. Or, nous sommes dans une société consumériste dont le mot d’ordre est de tout montrer et de tout faire, une société qui nous invite au voyeurisme, où l’on montre, où l’on regarde mais où on ne parle pas⁠[311], où nous sommes conviés « à une consommation sexuelle immédiate, confirmant la « déliaison » entre amour et sexe. »[312] Comme Clouscard, elle estime que cette société nous donne l’illusion de la liberté, l’illusion que tout peut se faire⁠[313], alors qu’en réalité, nous vivons « une régression de la liberté de chacun »[314] : « il n’y a même pas lieu de remettre en cause ou simplement d’interroger des choses ou des pratiques qui s’imposent désormais comme des évidences alors qu’elles ne vont pas forcément de soi. »[315] Les mœurs actuelles semblent provoquer des aliénations nouvelles « qui naissent de la dictature de la transparence, de la dilution de la morale publique dans la morale individuelle, et de la valeur marchande de l’impudeur, qu’amplifient les techniques, les médias et plus largement la liberté du commerce et de l’industrie ».⁠[316] Le signe le plus sûr de cette régression est « la guerre ouverte qui a été déclarée à la pudeur en tant que valeur héritée du puritanisme bourgeois ». Cette guerre, en effet, « conduit à la disparition de plus en plus problématique de l’intimité de chacun. Or la préservation de la sphère privée est la seule garantie d’une vie sociale harmonieuse dont la mise en place et la conservation incombent à chacun, dans une responsabilité collectivement assumée. »[317]

Comme nous n’existons pas sans les autres, comme nous nous constituons avec eux, la pudeur permet à chacun de se constituer « un espace propre » qui nous assure et nous rassure face aux autres. Selon la psychanalyste, la première rencontre avec l’autre « se fait sur le mode de l’indifférenciation et de l’appropriation. » En fait, dans ce premier temps, c’est une projection de nous-mêmes que nous cherchons chez l’autre. Mais cette attitude n’est pas de l’amour au sens vrai du terme. Il n’est possible que si l’autre est reconnu en lui-même, si les amants sont « distingués l’un de l’autre, donc séparés. »[318] L’amour vrai n’est pas fusion ni appropriation. La pudeur lui est indispensable. Elle n’implique pas seulement la « retenue sexuelle » mais toute la vie en société. Elle n’est pas non plus l’apanage des femmes. Fondamentalement, « la pudeur témoignant de l’existence du corps sexué de l’homme mais aussi de ses capacités réflexives et langagières révèle son humanité, le distinguant de tous les autres êtres vivants, chez qui honte, pudeur et chasteté sont absentes. » Elle « constitue une manifestation éthique personnelle. Elle assure la vie, non pour des raisons d’ordre moral ou de bienséance, mais dans la mesure où elle en appelle à la responsabilité de chacun. En ce sens, elle rend possible le fonctionnement social et le fonde. Occupant cette place dans la constitution de la subjectivité et de l’altérité, elle est donc spécifiquement humaine. »[319]

Convoquant les anthropologues, notamment Elias et Duerr que nous avons évoqués plus haut, Monique Selz conforte sa thèse. La pudeur n’est pas une invention des puritains du XIXe siècle. Son rôle essentiel est « de cerner et de protéger le territoire de l’intimité. Circonscrivant ce lieu propre à chacun, la pudeur est du côté de la préservation de l’être, et non de l’avoir ou de l’acquisition. Elle participe ainsi à l’organisation de l’espace collectif et social, et se pose, dans le même mouvement, comme une condition essentielle de son existence. […] Si le point de départ du processus de l’hominisation est le corps et le regard porté sur lui, par soi-même et par autrui, on peut considérer que la fonction de la pudeur, qui consiste notamment à protéger du regard, est de délimiter l’espace au sein duquel le sujet pourra se mouvoir librement, à l’abri de toute intrusion de l’autre et sans risque pour sa part, de s’immiscer dans le lieu de l’autre. C’est ainsi que la pudeur remplit une fonction sociale indispensable : garantir la liberté de chacun, individuellement et collectivement. »⁠[320]

Affirmant ensuite que « la façon qu’a notre société de prétendre tout montrer et de tout exposer, jusqu’au plus intime, est un des dévoiements de l’appropriation culturelle des concepts de la psychanalyse par la collectivité et les médias, qui induit à provoquer l’exhibition sans prendre aucune précaution »[321], elle convoque son maître Freud pour rétablir ce que la psychanalyse a vraiment révélé⁠[322]. Selon Freud, la pudeur est bien « une étape primordiale dans la construction du sujet, directement en rapport avec la sexualité. »[323] Elle a bien « pour fonction de circonscrire un espace propre, et donc de maintenir un écart par rapport à autrui. Contrairement à ce que voudrait faire croire la loi du marché, il existe du non-partageable et du non-appropriable. »[324]

Ceci dit, nous ne serons pas étonnés de lire son réquisitoire sans appel contre la pornographie : « A l’extrême opposé de l’amour on trouve la pornographie, qui surinvestit et exploite le plaisir des organes au détriment des affects, transformant le corps en une simple mécanique destinée à assouvir des besoins uniquement physiques. Si depuis longtemps les ressorts principaux de la pornographie s’efforçaient de faire reculer les bornes de la pudeur et de ce qui était autorisé, la nouveauté des dernières décennies est que l’on cherche maintenant à passer outre à toute loi. La question de la législation et de la morale semble oubliée. Il ne s’agit plus de s’opposer, mais de faire sans. Il n’y a plus d’interdit. A quoi s’ajoute l’absence de parole. Sans limite, sans loi, sans interdit, sans pensée et sans parole, nous entrons dans le règne de l’indifférenciation, de la disparition de la différence sexuelle et de toute différence quelle qu’elle soit, pour aboutir à l’instrumentalisation des corps, c’est-à-dire leur utilisation à seule fin de jouissance et de profit marchand.

Ce qui est en jeu dans cette exposition qui donne tout à voir, c’est rien moins que la tentative ou le simulacre de dévoilement du mystère de l’origine, conduisant à la logique de l’appropriation, c’est-à-dire à l’illusion que l’on peut appréhender l’autre totalement et en prendre possession. Or une vision qui dévoilerait ce qui est caché – qui dépasse évidemment la seule exhibition des organes et la réification qu’elle induit – et doit le rester saperait le fondement même de l’existence. Ce serait la fin de l’humanité de l’homme, de ce qui le distingue des autres êtres vivants ; ce serait la fin de l’histoire. Ainsi la pudeur a-t-elle pour fonction de cacher l’image pour protéger l’être. »[325]

Reste une question importante : comment protéger et développer la pudeur qui « s’installe principalement à partir de la période de latence[326], mais surtout avec l’arrivée de la puberté. » C’est donc au sein de la famille que doit s’installer le juste équilibre entre inhibition et exhibitionnisme : « l’adolescence est […] un temps évolutif capital dans lequel la pudeur teint une place qu’on ne saurait faire disparaître : ne pas montrer son corps, c’est ne pas être totalement transparent psychiquement, c’est avoir ses propres pensées. » La psychanalyste ajoute encore que « la maîtrise de la fécondité, si elle permet aux jeunes d’accéder plus simplement et plus rapidement à une vie sexuelle adulte, peut néanmoins compliquer le passage de l’état d’enfant à celui d’adulte, en provoquant une certaine confusion. En effet, elle est un facteur qui, favorisant la dissociation entre une maturité sexuelle précoce et une maturité affective plus tardive, perturbe l’accès à une réelle autonomie.

Par ailleurs, force est de constater que les injonctions sociales à tout montrer, tout exposer, que ce soit le corps, l’intimité physique ou affective, et la profusion d’images qui envahissent le quotidien d’aujourd’hui ont de quoi inquiéter pour l’avenir des adolescents qui en sont imprégnés. »[327]

Pour terminer

La pudeur consubstantielle à l’homme à condition de ne pas être dévalorisée par une culture délétère ou exacerbée par une éducation rigoriste, est une « vertu » indispensable à la formation de la personne, une force libératrice et protectrice, comme nous avons vu. Mais elle est aussi, par le fait même, une vertu politique indispensable pour une vie commune harmonieuse.

C’est aussi à cette conclusion qu’aboutit Jeanne-Astrid Lépine : « Aujourd’hui, la pudeur mérite d’être reconquise. A l’ère de la multiplication des libertés et des possibles matériels, d’un idéal politique d’autonomie qui pourtant invite à un réexamen continuel, la culture de l’intériorité ne va plus de soi. Ne pas rendre en acte est désormais vécu comme une démission vis-à-vis de tout ce qui nous crie la performance, l’expression à tout prix, l’atteinte de la liberté dans le faire. La pudeur semble surannée, et nous sommes plutôt invités à la traiter en ennemie à vaincre pour en arriver à enfin tout dire, tout faire, tout montrer, comme si ainsi être et paraître, privé et public se rejoindraient en une apparente immédiateté.

Mais rappelons-nous ce que, de nous-mêmes, nous a appris la pudeur, à savoir que toute arrivée définitive contredit le devenir, que toute tentative en ce sens blesse la liberté. La liberté humaine, vivante, est faite d’incertitudes et d’inadéquations. A nous de résister -pulsion de mort- à l’illusion d’un équilibre composé de seules formes pleines, d’un « moi » clair comme le cristal, et froid comme lui, d’un destin déchiffrable dans les lignes de la main, les replis du cortex ou les ombres du passé. La pudeur se construit autour d’une intériorité concrète, actuelle. Son matériau premier est le sentiment d’un Soi présentement au monde, passé, présent et avenir, corps et esprit confondus en une même unité, une même conscience qui se sait et se sent. »[328]

La pudeur, dans les mœurs et dans l’image, rend au corps et à la sexualité leur valeur en les sortant de la banalité qui s’impose aujourd’hui.

3. De la pornographie à la sainteté ?

« …la grandeur et la beauté des créatures

conduisent par analogie à contempler leur Créateur. »[329]

La pornographique n’est pas un mal qui n’atteint que quelques marginaux. C’est un mal qui ne fait pas de bruit, très discret, très caché mais plus répandu que la grippe ou le rhume. Le 11 novembre 2023, l’ECLJ (European Centre for Law and Justice) annonçait qu’en 2022, « 110 milliards de vidéos pornographiques ont été visionnées […] sur le principal site pornographique ». L’organisation non gouvernementale ajoutait que « des milliers de dollars sont dépensés chaque seconde pour télécharger des films pornographiques » et que « près d’un tiers de toutes les recherches en ligne concernent la pornographie ».

Comment échapper à la curiosité malsaine ? Comment sortir de cette addiction dont les parents, les éducateurs, les responsables religieux ou politiques s’inquiètent parfois mais sans trop savoir ce qu’il conviendrait de faire ?

Et si l’on sollicitait un psychanalyste ?

Nous avons déjà, ici et là, cité Gérard Bonnet qui nourrit sa réflexion d’une grande expérience clinique⁠[330].

Il se rend compte que la sexualité telle qu’elle s’étale dans les spectacles pornographiques et leurs simulacres est devenue un modèle mais, en réalité, cette « nouvelle exigence de normalité qu’on impose aux jeunes aujourd’hui en matière de sexualité, sous prétexte de liberté à tout prix[331], représente pour eux un obstacle majeur. » Et « le résultat est souvent catastrophique » Pourquoi ? Parce que « la sexualité repose en définitive sur l’inventivité et la richesse spirituelle propre à chacun, elle s’enracine dans nos fantasmes et dans nos rêves, et il n’y a pas deux façons identiques d’y accéder. L’adolescent soumis au poids de l’opinion ambiante risque de se mettre sous la coupe d’un fantasme de scène primitive revu et codifié par les autres, au lieu de rechercher la solution qui lui est propre et de s’y investir à ses risques et périls. En ce cas, il ne voit pas l’autre pour lui-même, il voit en lui le moyen de se conformer au désir des autres, un instrument. »[332]

Il propose un chemin de guérison, bien conscient que les images pornographiques « donnent une idée du sexe complètement tendancieuse, déformée, abîmée, au détriment de la conception qu’on se fait de l’autre : ce ne sont pas des images de sexe, ce sont en vérité des cache-sexes, de très mauvaises reproductions. Il faut donc surtout se demander ce qu’elles empêchent de voir, ce qu’elles cachent, et comment promouvoir une vision du sexe et de la sexualité qui leur fasse contrepoids et qui les rende à la fois inutiles et obsolètes. »[333] Il pense, dans sa thérapie, « partir de l’amour que l’on porte au sexe pour l’étendre à toute la personne, en investissant d’autres vecteurs de communication que la simple vision » c’est-à-dire reporter « progressivement l’intérêt qu’il accorde ainsi à son sexe sur sa personne et son corps tout entier ». Ce travail doit se dérouler en dialogue pour ne « pas céder à la complicité ou à la complaisance ». Il faut, nous dit-il, « amener le jeune à identifier les auteurs de ces films et leurs diffuseurs, on peut aussi le rendre sensible à l’énorme travail physique auquel les acteurs sont astreints et qui met en jeu leur corps tout entier ». Ainsi, peut-on peut espérer reporter le goût de la compétition et de la performance sur le sport.⁠[334]

Mais il est peut-être, pour l’auteur, un remède plus sûr et plus susceptible d’ouvrir à la vraie beauté et du corps et du sexe : l’art.

A côté des « images frelatées du sexe », on peut solliciter les œuvres des grands artistes et « se demander pourquoi et en quoi elles n’ont rien à voir avec la pornographie, et comment s’en inspirer pour lui faire contrepoids. » En effet, « l’art ne dissocie pas, il unit les contraires » alors que dans le spectacle pornographique, il y a un « dévoiement », une « contradiction » entre la beauté des corps, des décors et l’animalité voire la perversion représentées. L’art, de son côté, « possède cette propriété étonnante de surmonter ce qui fait probablement le plus grand mystère de la sexualité humaine à nos yeux : sa dualité constitutive. Dans sa forme, ses moyens d’action, c’est une sexualité animale, un comportement typique des mammifères supérieurs, et cependant, dans son fond, elle mobilise en nous toute une gamme d’expressions indicibles. […​] La sexualité mobilise en nous ce qu’il y a de plus charnel, de plus animal, de plus corporel, alors que sa source se situe dans la partie la plus intime, la plus liée à l’histoire de chacun. Elle joue sur le registre génital et physiologique, des émotions qui sont d’une richesse et d’une densité telles que toutes les expressions du monde ne parviendront jamais à l’épuiser. »[335]

Nous avons vu précédemment que si la peinture et la sculpture pouvait nous donner à voir la beauté du corps, elles ne pouvaient qu’effleurer le mystère de la sexualité. Le psychanalyste semble s’en être rendu compte puisqu’il avoue qu’ « il faut le regard d’un autre artiste, d’un poète, pour nous aider à faire la différence » entre art et pornographie.⁠[336]

Toutefois, l’exemple qu’il prend me laisse perplexe. Nous avons au chapitre 9 dit quelques mots de l’œuvre du photographe Henri Maccheroni et de ses Deux mille photos du sexe d’une femme. Bonnet⁠[337] convoque le poète Claude Louis-Combet (né en 1932) qui, par son verbe⁠[338], magnifie les clichés du photographe et voit dans la chair exhibée le rayonnement d’ « une âme diffuse ».⁠[339]

Les voies du Seigneur sont vraiment impénétrables car cette méditation exaltée sur la représentation multipliée du sexe de la femme amène notre psychanalyste à rappeler l’expérience des grands mystiques comme sainte Thérèse d’Avila et surtout saint Jean de la Croix qui sont parvenus, à certains moments, dit-il, à témoigner de l’« intrication intime entre le sexe et le divin ». ⁠[340] Passant alors d’un extrême à l’autre, notre psychanalyste s’emballe : « le sexe représente ce qu’il y a de plus sacré chez un homme ou une femme, car c’est par lui qu’il communique avec la partie la plus inconnue de lui-même et participe à des émotions qui le dépassent complètement. Il est en prise directe avec notre inconscient, et nous fait communier à ce qui nous dépasse et que nous ne pourrons jamais connaître complètement. Plus nous voulons nous en assurer la maîtrise en l’objectivant, plus il nous échappe. Le sexe est certes la source de bien des tourments par la complexité de sa structure, par ses exigences imprévisibles, mais c’est l’intermédiaire par excellence entre notre trésor intérieur et le monde où nous sommes. C’est par lui et grâce à lui aussi que l’on peut établir une relation avec l’autre d’une intensité et d’une qualité irremplaçables quand on prend le temps de l’investir dans toutes ses virtualités. Le sexe donne accès à notre patrie commune, à l’expérience humaine la plus éprouvante parfois, mais la plus dynamisante aussi. C’est lui enfin qui est à l’origine de la créativité, qui donne aux plus grands génies leur capacité d’expression et qui nous pousse aussi à inventer, à exprimer et à partager nos désirs. »[341]

Cette sacralisation du sexe n’est-elle pas outrancière ? Le sexe aurait-il remplacé l’âme ?

Et si l’on sollicitait plutôt le bon Dieu ?

François, parlant de la pornographie, n’a pas craint d’affirmer que « c’est le diable qui y travaille » qu’elle est le « langage du démon ». ⁠[342]

Alors, écoutons le bon Dieu !

La Bible nous offre l’un ou l’autre exemples de femmes aux mœurs dissolues, adultères ou prostituées qui sont finalement données en exemples pour leur courage, leur sacrifice pour le Seigneur ou leur conversion. Ainsi en est-il de Rahab, la prostituée de Jéricho⁠[343]. Ainsi en est-il de la femme pécheresse que Jésus cite en exemple et à qui il pardonne tous ses péchés parce qu’elle lui a manifesté beaucoup d’amour ⁠[344]. Jésus sauve une femme adultère de la lapidation, lui pardonne et lui demande de ne plus pécher.⁠[345] Une Samaritaine qui a eu cinq maris et vit avec un homme qui n’est pas son mari devient évangélisatrice.⁠[346] L’Ancien testament nous décrit aussi l’adultère de David, son châtiment et son retour au Seigneur. Et, par la suite, dans l’histoire de l’Église, nombreux sont ceux qui ont abandonné leurs mœurs dissolues et ont été élevés sur les autels⁠[347] : sainte Thaïs⁠[348], saint Augustin⁠[349], sainte Pélagie⁠[350], sainte Marie l’Égyptienne⁠[351], sainte Angèle de Foligno⁠[352], saint Camille de Lellis⁠[353], saint Charles de Foucauld⁠[354] et bien d’autres sans doute.

Aujourd’hui, la vie de Shelley Lubben, de Bree Solstad ou de Véronique Lévy peuvent interpeller. La première, ancienne actrice pornographique américaine, se convertit en 2000 et a dès lors milité contre l’industrie pornographique.⁠[355] La seconde qui fut actrice et productrice de films pornographiques, s’est convertie au catholicisme et dirige désormais une entreprise de fabrication de chapelets.⁠[356] Quant à Véronique Lévy, née en 1972 dans une famille juive non-pratiquante, elle a raconté le chemin surprenant et chaotique qui, parfois à travers des nuits d’excès de toutes sortes, l’a amenée à se convertir au catholicisme.⁠[357]

On objectera peut-être que ce sont là des parcours exceptionnels. Mais l’addiction à la pornographie ou aux spectacles qui risquent d’y mener est telle qu’il serait dangereux de désespérer alors que des chemins de sortie ou d’évitement existent. En réalité, les personnes citées ci-dessus ont été aidées par une parole, une présence, une rencontre. Et c’est parfois la Parole de Dieu elle-même ou sa Rencontre.

Le P. Eric Jacquinet⁠[358] a été responsable de la section « Jeunes » du Conseil pontifical pour les laïcs. Aidé d’un médecin psychiatre addictologue, Pauline de Vaux⁠[359], il a conçu un « parcours » pour aider tout un chacun, pas à pas, à sortir de la pornographie.⁠[360] Ce parcours est aussi un parcours spirituel. Ce qui peut de nouveau surprendre, étonner ou freiner l’envie de sortir de son addiction, en tout cas par ce chemin-là.

Certains diront, comme l’écrivait Emmanuelle Hénin, que le « libertinage des mœurs [est] une conséquence de l’athéisme religieux. »[361] Voilà une affirmation qui doit évidemment être creusée. La foi comme chemin de guérison ? Par ailleurs, il y a dans l’Evangile cette affirmation surprenante de Jésus qui, dans le temple, devant les grands-prêtres et les anciens du peuple déclare notamment que les collecteurs d’impôts et les prostituées les précéderont dans le Royaume de Dieu. Pourquoi ? Parce qu’ils ont cru Jean le Baptiste qui invitait à la conversion et annonçait la venue du Sauveur. ⁠[362]

Le philosophe Martin Steffens⁠[363] va nous aider non seulement à comprendre le bien-fondé de ce Parcours et la pertinence de la citation d’Emmanuelle Hénin mais il va aussi nous montrer que le titre de cette troisième partie n’est pas si étrange ou scandaleux qu’il paraisse. Le passage de l’excès de plaisirs à ce que l’on pourrait appeler un excès d’amour n’est peut-être pas fortuit ni incompréhensible. Méditant la pièce de théâtre que Montherlant a consacrée au personnage mythologique de Pasiphaé[364], Fabrice Hadjadj, volontiers provocateur, dit son admiration pour cette femme qui ne s’est pas contentée des hommes mais s’est offerte aussi au taureau en proclamant : « Je suis la fille du soleil, et je me restreindrais à n’aimer que des hommes ? Et pourquoi les hommes ? Et qui a ordonné cette limitation ? Où est-ce écrit ? Non, non, pas de limites ! Comme mon Père, embrasser, pénétrer tout ce qui existe ! Ce soir dans la machine de Dédale, comme si j’étais couchée au fond d’un torrent furieux, je sentirai passer sur moi toute la création, en un fleuve de force et de sang. » Hadjadj réagit ainsi à ce discours : « Je la crois, écrit-il, plus respectable que la femme qui escompte de son mariage tout le confort moderne. A la vérité, elle est assez proche de la mystique chrétienne, et il suffirait presque de remplacer « machine de Dédale » par « grâce de Dieu » pour conférer à sa tirade une brûlante orthodoxie. »

Ne nous trompons pas ! Sous la plume de Steffens, comme sous celle d’Hadjadj, la condamnation de la pornographie est sans appel. Tout d’abord, la pornographie est « une manière de capter le regard, de le sidérer ». Et c’est par le fait même, « une façon de le perdre ». En effet, l’image devient obsessionnelle à tel point qu’on peut parler d’un « cancer de l’imagination » car l’obsession « n’est jamais rassasiée ». La pornographie blesse le regard car l’image est persistante. Et donc idéalement « il faudrait n’avoir jamais vu ».⁠[365] C’est pourquoi il convient de protéger ceux qui ont encore le regard « vierge », en priorité les enfants.

Mais qu’en est-il de ceux qui ont vu, peuvent-ils retrouver leur virginité c’est-à-dire « la disponibilité à la vie dans ses resurgissements » ? Ils peuvent tenter de se tenir à l’écart de ces spectacles, certes, mais comment « reconquérir l’innocence », comment « guérir le regard qui pourtant a vu ? ».⁠[366]

N’y a-t-il pas un abîme apparemment infranchissable entre les turpitudes sexuelles vues ou vécues et la pureté d’une relation spirituelle ? Eh bien, non. Pour l’auteur, il y aurait même un lien. ⁠[367]

a. Le piège du désir

« La pièce-maîtresse du mécanisme pornographique, écrit-il, c’est l’excès de beauté en cette Création. C’est le désir infini que l’homme en a. La pornographie prend au piège notre désir infini de l’infini : sans lui, elle ne serait rien. […] La pornographie contient une part de vérité. Forcément, sinon elle ne pourrait pas piéger mon désir. » Elle nous « attrape par ce qu’il y a de plus beau dans [notre] désir. »[368]

Pourtant la pornographie est incontestablement une caricature de l’amour. L’amour vrai implique la patience alors que la pornographie est « le refus de cette patience », c’est une « impatience d’aimer qui défigure l’amour » Mais, « dans son orgie, la pornographie mime le désir, inscrit dans le cœur de l’homme, de se donner sans réserve. »[369] « Elle est l’image fausse d’un désir vrai. »[370] C’est pourquoi, il ne faut pas lui opposer « une morale, mais seulement la vérité de l’amour […] ».⁠[371] « Le contraire de la pornographie, ce n’est pas l’ascèse physique ni le discours qui refroidit : c’est le feu brûlant d’un désir qui renonce, par amour, à consumer l’autre. »

A cet endroit, Steffens cite Baudelaire qui ne fut certainement pas un parangon de vertu mais qui s’est rendu compte, à travers ses propres excès et débordements, de la petitesse de nos amours ou de ce que nous nommons nos amours face à l’Amour. Il écrit : « Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe. »[372] Le vocabulaire peut surprendre qui rapproche ici sainte et charité de prostitution. Mais on trouve chez Baudelaire l’explication de ce rapprochement audacieux : « L’être le plus prostitué, c’est l’être par excellence, c’est Dieu, puisqu’il est l’ami suprême pour chaque individu, puisqu’il est le réservoir commun, inépuisable de l’amour. »[373] Et donc, la pornographie est le simulacre de cet amour qui veut « tout embrasser », « tout embraser ». Elle s’empare en fait de « l’amour dont Dieu aime ».⁠[374]

L’histoire des peuples nous fournit plusieurs exemples de prostitution sacrée liée à un culte, une pratique religieuse. Ainsi en a-t-il été dans les religions sumérienne et akkadienne⁠[375], en Mésopotamie et en Inde. A l’intérieur de l’hindouisme, le tantrisme ordonne certains rites qui doivent permettre à l’individu de fusionner avec le divin grâce « parfois à des pratiques sexuelles ou des pratiques magiques dans le but de permettre à l’individu de dépasser l’attrait sexuel ou le désir de domination d’autrui ».⁠[376] On se souvient aussi que le culte de Dionysos, en Grèce, était l’occasion d’excès sexuels mais surtout des bacchanales à Rome : il s’agissait d’un culte orgiastique secret et transgressif qui contestait l’ordre social et ses hiérarchies en mélangeant, dans une communauté sexuelle, esclaves et femmes libres, jeunes et vieux à la recherche d’un « accès direct au sacré », d'« une connaissance plus ou moins extatique, depuis la simple ivresse jusqu’à l’hypnotisme ».⁠[377]

« L’orgie, explique Steffens, est perte de soi, toute proche de la charité, qui est don de soi et suppose la chasteté. »[378] Orgie ou pornographie veulent prendre possession, abolir tout de suite toute distance faisant fi de la patience dont se nourrit toute relation d’amour qui, elle, a besoin de temps pour se développer, respecte la distance⁠[379] qui existe toujours entre une personne et une autre. Citant Tertullien qui déclare qui définit très justement le mal comme « l’impatience du bien »[380], Steffens déclare : « l’orgie, c’est l’impatience d’aimer ».⁠[381]

L’amour est patient, respectueux et, par le fait même, il refuse d’absorber l’autre, de le posséder, il a besoin d’une mise à distance. Pour Steffens, la leçon est claire : il faut « apprendre à patienter auprès de ce qu’on désire, pour apprendre à aimer. »[382] ou encore : « Aimer, c’est cela : recevoir en soi sans réduire à soi, et c’est pourquoi celle ou celui qui aime se libère peu à peu de l’amour captatif et jaloux. »[383]

La patience est essentielle dans l’éducation en général et dans l’apprentissage de la sexualité en particulier pour qu’elle puisse s’intérioriser car c’est là, à l’intérieur que se passe l’essentiel comme nous l’avons vu sous la plume de Brasillach et comme la plume de Steffens nous le montre aussi.

La pornographie nie l’intimité, elle « est un retour au sacrifice païen »,⁠[384] « la bacchanale des peuples prétendument civilisés »[385], « c’est l’orgie plus l’hygiène, c’est l’orgie moins le risque. »[386] En effet, dans l’orgie ancienne, la bacchanale, par exemple, on cherche à « ne faire qu’un avec le dieu »[387] , « en abolissant toute distance […], « on croit recevoir l’être aimé en le possédant ».⁠[388]

Le Dieu chrétien, « parole, distance et chemin » veut aussi « que nous fassions un, mais sans fusion, par la relation. »[389]

b. Le piège de la beauté

Notre désir légitime, précieux, irrépressible vers l’infini est un désir de beauté. Et le monde est plein de beautés ! Et parmi toutes ces beautés : le corps humain qui est « une merveille objective. Il y a une beauté indicible de toutes les femmes et de tous les hommes. »[390] Comment résister ?⁠[391] Tout un chacun peut constater que « la beauté physique existe et que, habitée par le désir, elle est pleine de séduction. Dès lors, comment s’étonner qu’elle comporte sa part de leurre, incitée qu’elle est à éblouir ou à plaire ? »[392]

Notons tout d’abord La solution serait-elle l’ataraxie, l’anorexie sexuelle, l’apathie, l’abolition du désir ? Allons-nous devenir disciples de Schopenhauer écrivait à propos du désir : « Tout désir naît d’un manque, d’un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu’il n’est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n’est de durée ; elle n’est que le point de départ d’un désir nouveau. Nous voyons le désir partout arrêté, partout en lutte, donc toujours à l’état de souffrance ; pas de terme dernier à l’effort ; donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance. […] Mais que la volonté vienne à manquer d’objet, qu’une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l’ennui ; leur nature, leur existence leur pèse d’un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. »[393] « Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. Le désir, de sa nature, est souffrance ; la satisfaction engendre bien vite la satiété ; le but était illusoire ; la possession lui enlève son attrait ; le désir renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin ; sinon, c’est le dégoût, le vide, l’ennui, ennemis plus rudes encore que le besoin. »[394] ? Que reste-t-il comme solution éventuelle ? L'« indifférence inébranlable »[395] du stoïcisme ou s’efforcer d’affaiblir la volonté par l’ascèse à l’instar de ce qui se pratique dans le bouddhisme ou l’hindouisme qui attirèrent le philosophe.

L’attitude de Steffens est diamétralement opposée à cette vision. Il ne s’agit pas d’affaiblir le désir, moins encore de le supprimer. Au contraire : « un saint, écrit-il, n’est pas un homme, ou une femme, et leur désir en moins. […] Un saint est un libertin qui est tombé amoureux une fois de plus, une fois de trop : qui est tombé aux mains du Dieu vivant. »[396] Il cite l’exemple de sainte Angèle de Foligno qui, à 40 ans, après une vie d’orgies, brûlant encore de désirs, pour en finir, s’offrit à Dieu en se mettant nue devant l’autel, parfaitement consciente de sa faiblesse et de la force de ses pulsions :

https://img.over-blog.com/450x600/3/70/73/20/musees-en-province/Ernest-Pignon-a-St-cosme/08.JPG[397]

Elle a confié au frère Arnaud, son confesseur franciscain, le récit de sa vie. C’est en découvrant que ses péchés avaient été la cause de la mort de Jésus-Christ et qu’il était mort « particulièrement » pour elle, qu’elle fut ébranlée. « Cependant, avoue-t-elle, la connaissance que je venais d’acquérir de ce mystère, quoique imparfaite, m’inspira tant d’amour et de contrition, que je me dépouillai de tout au pied de la croix, et que je m’offris tout entière à mon Rédempteur. Je lui promis même, quoique en tremblant, une chasteté perpétuelle et de ne plus employer à l’offenser, comme je l’avais malheureusement fait, aucun membre de mon corps. Je lui fis à ce sujet une nouvelle accusation de mes anciennes fautes, déclarant la part qu’y avait prise chacun de mes membres en particulier. Enfin je le conjurai d’être lui-même le protecteur de ma chasteté, en me faisant exercer sur tous mes sens une exacte vigilance ; car je craignais beaucoup d’être infidèle au vœu que sa grâce venait de m’arracher comme malgré moi. « ⁠[398]

Il ne faut ni affaiblir le désir⁠[399] ni pratiquer l’ascèse qui nous ferait « craindre la beauté des êtres. Il faut craindre seulement que le désir suscité par cette beauté ne lui soit pas articulé : un désir ajusté à la beauté consent par avance à ne pouvoir rien dévorer, consommer, emporter. Il consent à ne pas être comblé - et ce consentement le comble plus que tout. La beauté ni ne se prend, ni ne se mange. Elle se reçoit, sans possession, à la condition de notre dépossession, c’est-à-dire de notre contemplation. Il est impossible de manger la beauté. Aussi la beauté creuse-t-elle le désir en même temps qu’elle le comble : la beauté de l’œuvre d’art ou de la fleur sont à prendre et à laisser. A prendre  : il faut s’y arrêter, honorer le monde par son regard. Et à laisser  : je n’aurai pourtant rien de plus que ce moment passé, fugitif, avec toi, beauté du monde. »[400] Ce qui est dit de l’œuvre d’art ou de la fleur est évidemment aussi valable pour l’homme ou la femme…

Le titre choisi pour cette partie n’est donc ni farfelu, ni scandaleux. Il correspond à une réalité et indique une porte de sortie ou plutôt un dépassement ou une sublimation de l’éros, de l’ivresse sexuelle.⁠[401]

On se souvient de Baudelaire et de son invitation satanique⁠[402] à l’ivresse : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour ne pas être les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »[403]

En écho, peut-être, Steffens cite le journaliste et romancier William T. Vollmann qui méditant sur la mort d’une mouche dans un verre de whiskey lui adresse ce « sermon funèbre » :

« De quoi devrions-nous tous être ivres ? D’amour, bien sûr, et de mort - c’est la même chose -, de whiskey, ce qui est encore mieux, et d’héroïne, le nec plus ultra - à l’exception peut-être de la sainteté. »[404]

Le mariage comme remède à la concupiscence ?

Les exemples cités plus haut sont saisissants car les débauchés semblent être passés d’un extrême à l’autre, de l’extrême dévergondage à l’extrême spiritualité. Mais n’y a-t-il pas plus simple, plus accessible à tout un chacun, aux petits voluptueux que nous sommes ? Le mariage ne serait-il pas le remède le plus accessible pour remédier à notre concupiscence charnelle et nous enlever à nos débordements ou à nos envies de libertinage ? C’est en tout cas une présentation très traditionnelle du mariage depuis saint Paul : « Je dis toutefois aux célibataires et aux veuves qu’il leur est bon de demeurer comme moi. Mais s’ils ne peuvent se contenir, qu’ils se marient : mieux vaut se marier que de brûler. » ⁠[405] Une lecture trop rapide de ce passage mais aussi bien des présentations passées des fins du mariage laisseraient penser, comme le dit, avec pertinence, Yves Semen, que « le mariage serait une sorte de « défouloir sexuel » destiné à venir au secours de ceux dont la nature généreuse serait quasi impossible à contrôler et qui constituerait une sorte de pis-aller admissible dès lors qu’il n’est pas fait obstacle à la génération d’enfants et que lui est administrée une bénédiction de l’Église ». C’est une erreur de penser que le mariage va juguler les pulsions sexuelles. Bien au contraire, « la maîtrise de soi - la chasteté - est plus difficile dans le mariage que dans le célibat qui n’est pas exposé aux mêmes tentations ». En effet, prêtres, religieux et religieuses, ajoute-t-il avec réalisme, « n’ont pas une femme ou un homme dans leur lit tous les soirs ! Le mariage expose beaucoup plus que le célibat aux « tentations de la chair », et c’est normal.⁠[406] L’exercice effectif de la sexualité, sain et souhaitable dans le mariage, engendre des habitudes, suscite et entretient des fantasmes, dont sont normalement épargnés ceux qui vivent dans le célibat pour peu que leur vie soit quelque peu ordonnée à cet égard. Ce qui ne veut évidemment pas dire que le respect de la chasteté dans le célibat n’exige pas de combats, surtout à l’heure actuelle. »

Comme le montre le livre de la Genèse, la concupiscence est à l’œuvre depuis qu’Adam et Eve ont cédé à la tentation⁠[407]. Pour ce qui est de la chair, la concupiscence « pousse à vouloir se servir de l’autre pour sa propre jouissance égoïste, à l’instrumentaliser, à le dominer ». Ce n’est pas « l’usage du mariage, c’est-à-dire l’activité sexuelle elle-même » qui va nous en libérer mais c’est « la grâce du sacrement de mariage [qui] vient soigner le cœur de l’homme et de la femme blessé par le péché des origines et vient en extirper peu à peu les racines de la concupiscence, pour peu qu’ils soient réceptifs à cette grâce ». ⁠[408]

Ceci étant dit, l’activité sexuelle à l’intérieur du mariage peut-elle vraiment, en dépit des tentations inévitables, être un chemin de sainteté ? Ce n’est pas évident. Comme l’écrit avec humour Fabrice Hadjadj : « Rencontrer Dieu en allant au monastère, c’est une chose assez évidente. Mais rencontrer Dieu en allant vers Micheline, celle-là même qui vient de rater se blanquette de veau, voilà qui reste assez inexplicable. »[409] D’autant plus que les exemples semblent manquer à cet endroit. Certes, le Nouveau testament nous offre les figures de Joachim et d’Anne, parents de Marie⁠[410], mais, par la suite, l’opprobre a souvent été jeté sur la sexualité qui, selon certains auteurs, serait une conséquence du péché originel. Saint Thomas, dans sa Somme théologique pose la question de savoir si la génération se serait faite, dans l’état d’innocence, par union charnelle ? Il cite saint Grégoire de Nysse qui affirme que « dans le Paradis le genre humain se serait multiplié d’une autre façon, comme se sont multipliés les anges, sans commerce charnel, par l’opération de la puissance divine ». Saint Thomas répond immédiatement : « Cette opinion n’est pas raisonnable. En effet, les choses qui sont naturelles à l’homme ne lui sont ni retirées ni accordées par le péché. Or il est clair que si nous considérons dans l’hommes la vie animale qu’il avait même avant le péché, comme nous venons de le dire, il lui est naturel d’engendrer par union charnelle, tout comme aux autres animaux parfaits. C’est ce que manifestent les membres naturels destinés à cet usage. Et c’est pourquoi il ne faut pas dire qu’avant le péché ces membres naturels n’auraient pas eu leur usage comme les autres membres. » C’est du pur bon sens. « L’ordre de la nature, continue saint Thomas, exige que pour engendrer il y ait union charnelle du mâle et de la femelle. » Toutefois, il ajoute, comme nous l’avons vu plus haut, que notre raison et notre volonté seraient, à l’état d’innocence, restées maîtresses de notre désir sans amoindrir pour autant le plaisir, au contraire. ⁠[411]

Malgré cette mise au point, l’activité sexuelle a longtemps été suspecte. Même saint Augustin, malgré sa clairvoyance, est embarrassé par le plaisir lié à l’activité sexuelle. Le théologien Louis-Marie Chauvet⁠[412] reconnaît qu'« au IVe siècle, l’ensemble des Pères[413] […] regardent le mariage comme une concession à la faiblesse de la chair, une condescendance à l’égard de ceux qui ne peuvent résister à l’appétit sexuel, un remède à la concupiscence » ! Et on a laissé croire que « le mariage est d’autant plus chrétien qu’on en use moins… »[414] Il a fallu pratiquement attendre le concile Vatican II pour qu’on commence à envisager de manière plus positive le mariage dans tous ses aspects. Mais c’est avec l’enseignement de Jean-Paul II qu’il a été enfin clairement affirmé que la « sexualité est d’essence divine ».⁠[415] Yves Semen peut conclure avec force : « C’en est fini des critiques perpétuellement ressassées envers l’Église : l’Église contre le corps, contre le sexe, contre le plaisir… Non, l’Église est radicalement pour ! Elle est la seule à être vraiment pour, car elle seule est dépositaire de la vérité totale sur le corps humain et la sexualité, celle qui permet à l’homme et à la femme de parvenir à leur accomplissement par le don sincère d’eux-mêmes. »[416]

La « révolution wojtylienne » comme la nomme Yves Semen a été, d’une certaine manière consacrée 21 octobre 2001, jour où les époux Luigi et Maria Beltrame-Quattrocchi⁠[417] ont été béatifiés ensemble et précisément en vertu de la sainteté de leur couple. Leur fête a été instituée le jour anniversaire de leur mariage, le 25 novembre. Dans son homélie, Jean-Paul II déclara : « La richesse de foi et d’amour des époux Luigi et Maria est une démonstration vivante de ce que le concile Vatican II a affirmé à propos de l’appel de tous les fidèles à la sainteté, en spécifiant que les époux poursuivent cet objectif en suivant leur propre voie. » Ce couple s’est consacré à l’éducation de ses quatre enfants et menait en même temps une vie spirituelle et caritative intense. Par la suite, Benoît XVI a béatifié le 19 octobre 2008 les époux Martin, Louis et Zélie, canonisés le 18 octobre 2015 par François.

Désormais l’Église « voit la sexualité humaine - la complémentarité dans la diversité entre l’homme et la femme - comme un chemin de plénitude, même de sainteté. Pour les chrétiens, le corps humain est capable de rendre visible dans le monde la tendresse de son Créateur invisible. L’homme et la femme peuvent apprendre à maîtriser leur corps pour vivre leur sexualité dans un véritable don-de-soi mutuel. Dans ce cas, ils se sanctifient l’un l’autre. Ils rendent le monde plus beau et plus pur. »[418]

Oui donc à la sexualité à condition qu’elle soit vécue pleinement dans le respect mutuel, à condition d’éviter aussi l’adultère dans le cœur⁠[419]… qui peut finir en adultère pur et simple. L’adultère dans le cœur guette toujours, quel que soit l’âge car tout au long de la vie nous côtoyons ou avons côtoyé mille beautés.⁠[420] A ce propos, Martin Steffens nous invite à résister aux beautés féminines en nous attachant à découvrir l’infinie beauté d’une seule femme : « La fidélité, écrit-il, ce n’est pas la restriction de son désir à un seul être, c’est l’expansion de ce désir à tout son être. »[421] Fabrice Hadjadj va plus loin : « Celui qui court après les plaisirs ne peut qu’avoir perdu la joie d’être. Multipliant les conquêtes, il manifeste son impuissance à se réjouir d’une seule femme. »[422] Une seule femme est, dit-il aussi, « un cosmos que nous pouvons tenir dans nos bras. »[423] Et de se lancer dans l’éloge de la monogamie qu’il appelle aussi une « polygamie de fond » puisque « quand on se marie, on accueille toutes les femmes, en une ». Et, « puisque ma femme change en même temps que moi, pourquoi ne pas l’aimer d’un amour toujours neuf ? Avec elle j’aurai aimé une jeune, une fiancée, une femme, une actrice, une mère, une dame, une vieille dame, qui sait ? une morte, une ressuscitée… Alors qu’avec une étudiante, puis une autre, puis une multitude, je n’aurais pas autant de femmes, du moins dans la verticalité. »[424] Chaque femme est « un résumé du monde et une image de Dieu ».⁠[425]

Très joliment et très justement, Steffens écrit que « L’amour qu’on fait, ce sont deux dons qui se rencontrent. Deux pauvretés qui, mises ensemble, font une richesse. Deux vides, et c’est la plénitude. Non pas un homme qui possède une femme mais deux manques qui se rassasient l’un de l’autre. »[426]

Un peu comme Brasillach l’a fait à l’occasion du récit de la nuit de noces de ses personnages centraux, Steffens nous décrit une autre nuit d’amour mais cette fois avec l’épouse qui a pris de l’âge :

« Paradis : « tu te donnes dans ton corps qui n’est pas du tout celui d’une actrice de films X. Ces cicatrices : toute notre histoire. Ici, celle que t’a laissé ta césarienne. Là, cette blessure d’enfance. Toute ride est ton mystère qui s’agrandit, est ton être qui se plisse. Toute redondance de chair est une poignée d’amour. Tu es un palimpseste.

Je t’explore, je t’arpente, ma main s’ouvre mais ne se referme pas : elle est caresse, et moi qui suis aveugle, et moi qui suis devenu, dans notre nuit d’amour, tout le contraire d’un voyeur, je lis sur ta peau combien on a passé de temps ensemble, combien on a duré tous les deux, combien la vie s’est écrite entre nous, et même sur nous. Je ne vois pas un corps figé sur papier glacé, je sens la chaleur d’une histoire. En m’approchant de toi, en me glissant jusqu’à toi, en sentant ta chaleur, je travers l’histoire de notre histoire, je comble l’écart de tant d’années bénies qui, à la fois, me rendent si facile de te faire mienne ce soir, et, à la fois, me rendent impossible de m’approprier ton être comme une chose qui m’appartient. Notre histoire, c’est du temps partagé, c’est notre distance et notre proximité : une intimité sans familiarité. »[427]

Et il fait remarquer immédiatement qu’on ne peut montrer cela, rejoignant ce que Jean-Paul II disait. L’obsession, très contemporaine de rendre tout visible est en réalité réductrice car tout n’est pas visible. « Cette profanation collective de la vie, écrit le philosophe Michel Henry, c’est la pornographie. Dans la pornographie se fait jour une tentative de porter à sa limite l’objectivité de la relation érotique de telle façon qu’en elle tout soit donné à voir - ce qui oblige d’ailleurs à multiplier les points de vue sur les comportements et les attributs sexuels comme si quelque chose dans la sexualité se refusait indéfiniment à cette objectivation totale. »[428] Et ce « quelque chose » n’est pas rien, c’est en réalité l’essentiel qui échappe toujours aux yeux : « le mystère de l’union charnelle ne se trouve [pas] dans la pornographie. » L’écrit en dit plus sans pouvoir tout dire.⁠[429] En tout cas, « la relation amoureuse échappe à la visibilité du monde puisque, comme tous les liens qui nous unissent, elle est immatérielle. […] La pornographie bloque l’amour à l’acte sexuel. »[430]

L’enjeu est considérable. La pornographie n’est pas simplement un divertissement coupable, regrettable, passager. Saint Jean de la Croix a analysé la stratégie suivie par le démon pour prendre possession d’une âme. Le séducteur « excite dans le sens, par rapport à ces effets dont Dieu est l’auteur, le goût, la saveur, la jouissance, afin que l’âme affriandée par cette saveur et en quelque sorte éblouie, s’aveugle par le goût même qu’elle savoure et s’attache plus au goût qu’à l’amour […]. Une fois que l’âme est aveuglée par ces convoitises, le mal gagne jusqu’à l’intelligence et au sens moral : « la fausseté ne lui apparaît plus telle, le mal ne lui semble plus le mal, en un mot, elle prend les ténèbres pour la lumière et la lumière pour les ténèbres. De là elle tombe en mille extravagances, tant dans l’ordre naturel que dans l’ordre moral et spirituel. […] Comme tout d’abord il s’agit, semble-t-il de choses de peu de conséquence et que le mal n’est pas considérable, elle n’est pas entièrement sur ses gardes, elle laisse le grain de sénevé subsister et devenir un grand arbre (Mt 13, 32). Une erreur minime, au début, on le dit avec raison, prend à la fin d’effrayantes proportions. »[431]

Comment échapper à cette séduction, à ce mirage, à cette parodie d’amour, à cette singerie, à cette impatience ? Une seule voie, pour Steffens : prier car prier c’est « savoir qu’on ne sait plus, et continuer d’avancer ». Et il propose de dire :

 Seigneur,
Tu as créé toutes choses en vue du bien, et par amour.
Tu as laissé à chacun le libre usage de ces biens.
S’est immiscé entre tes dons et l’homme à qui ils se destinent
Satan qui déforme tout regard.
Aide-nous à retrouver la voie qui mène à ta Création.
Ajuste-nous à elle, afin que nous cessions d’en dévorer les fruits,
Afin d’offrir à ceux qui viendront après nous
Autre chose que les traces de nos vaines orgies.

Seigneur,
Vois où je suis tombé.
Tends vers moi ton regard.
Vois ma misère, mon Dieu,
Que je puisse contempler ta miséricorde.

Seigneur,
J’ai les yeux crevés de ne pas savoir mourir d’amour,
De ne pas me tenir au seuil de l’autre.
Je fais fuir mon bonheur de ne pas savoir le recevoir de Toi.
J’ai les mains vides d’avoir voulu prendre.
Que ces mains soient, comme les tiennes,
Transpercées,
Afin que ce qu’elles saisissent,
Elles l’abandonnent aussi
Et le laissent vivre
Bien au-delà d’elles-mêmes.

Seigneur,
Rends-moi chaste.⁠[432]


1. VALERY Paul, Degas, danse et dessin, (1938), Idées/Arts, Gallimard, 1965 cité in BOURGEOIS Michel, op. cit., p. 27.
2. BROWNSTONE Gilbert et ROUET Albert, Mgr, L’Église et l’art d’avant-garde, De la provocation au dialogue, Albin Michel, 2002, p. 10
3. Né en 1938 à New-York, il a été directeur, conseiller ou conservateur de divers musées en France, aux États-Unis et en Israël. Amateur d’art, il a fait de nombreuses donations à des musées en France et à Cuba.
4. Né en 1936. Évêque de 1994 à 2002 puis archevêque de 2002 à 2011.
5. Lisa Yuskavage (1962-), Beads (1999), via https://yuskavage.com/artwork/beads/.
6. BROWNSTONE Gilbert, op. cit., pp. 85-86.
7. Anne Malherbe confirme l’analyse de Gilbert Brownstone : « Des jeunes femmes nues, délicates mais pourvues d’attributs sexuels très visibles, évoluent dans un intérieur ou à la campagne. Les scènes sont souvent explicitement érotiques, ou tout du moins situées dans une ambiance langoureuse. L’artiste utilise le sujet féminin à un moment où le féminisme, tel qu’il se manifeste dans l’art, tend à refuser la représentation de la femme. Mais, si ses femmes semblent vues à travers le regard d’un homme – l’artiste évoque volontiers le fait qu’elle a été élevée dans un milieu populaire, où l’image idéalisée de la femme se limite à celle des calendriers de camionneurs –, ces œuvres sont toutefois plus complexes qu’il n’y paraît : leur réalisation comme leur iconographie s’inscrivent dans la lignée des œuvres classiques. Comme certains maîtres du XVIIe siècle, l’artiste élabore ses compositions à l’aide de plusieurs esquisses ainsi qu’avec l’appui de figurines tridimensionnelles lui permettant d’étudier précisément les jeux de lumière. Le style emprunte aux formes contournées du maniérisme ; les visages évoquent l’œuvre de Jean Honoré Fragonard ; les poses des jeunes femmes et la lumière qui les ceint rappellent tantôt les compositions de Johannes Vermeer, tantôt celles de Balthus. Interviennent également des emprunts à l’univers compassé de la styliste Laura Ashley, à celui, mièvre, des illustrations anglo-saxonnes ou japonaises réservées aux petites filles, ainsi qu’aux magazines pornographiques. Cet ensemble disparate d’éléments à la limite du mauvais goût et d’autres relevant d’un style élevé baigne dans des tonalités aux couleurs de bonbon acidulé qui contribuent à son ambiguïté foncière. Ces peintures traitent la femme, objet et sujet de désir, avec autant de plaisir et de complaisance que de distance et d’ironie. » (In FOUQUE Antoinette, DIDIER Béatrice, CALLE-GRUBER Mireille, Dictionnaire universel des créatrices, Editions des femmes, 2013.
8. ROUET Albert, op. cit., p. 113.
9. Id., p. 119.
10. Id., p. 124.
11. 1864-1910. Auteur de romans comme le célèbre Poil de carotte et de pièces de théâtre.
12. 1884-1966. Auteur de romans (Vie et aventures de Salavin, Chronique des Pasquier), de pièces de théâtre, de poésies et d’essais.
13. Scènes de la vie future, Mercure de France, 1930.
14. 1891-1967. Usine de rêves, Gallimard, 1936.
15. 1885-1967. Auteur de romans (Les silences du colonel Bramble, Climats), de biographies et d’essais.
16. Cf. « Cette vertu récompensée : la lecture », in Nouvelles littéraires, 9-12-1954.
17. La France change de visage, Gallimard, 1956.
18. 1899-1965. Auteur de pièces de théâtre, poésies et essais.
19. Cité in MARTIN Marcel, Le langage cinématographique, 7e art, Cerf, 1962.
20. 1900-1977. Ce poète (Paroles), fut le scénariste et le dialoguiste de nombreux films de Marcel Carné (Drôle de drame, Le quai des brumes, Le jour se lève, Les visiteurs du soir, Les enfants du paradis, etc.) de Jean Renoir (Remorques), ou encore de Jean Grémillon (Lumière d’été).
21. 1895-1974. Homme de théâtre (Topaze, la Trilogie marseillaise), romancier (Souvenirs d’enfance), il réalisa de nombreux films (Angèle, La femme du boulanger, La fille du puisatier, Manon des sources, etc.). Il réalisa scénarios et dialogues pour d’autres réalisateurs qui ont mis parfois en scène certaines de ses œuvres.
22. 1885-1957. Cet homme de théâtre fut le réalisateur, scénariste, dialoguiste et acteur de nombreux films qui, malheureusement, pour la plupart ressemblent trop à du théâtre filmé.
23. 1873-1954. Cette romancière (la série des Claudine, L’ingénue libertine, Chéri, Le blé en herbe, etc.) fut scénariste ou dialoguiste comme dans le Lac aux dames de Marc Allégret ou Divine de Max Ophüls.
24. 1889-1963. Poète, romancier (Les enfants terribles), dramaturge (Orphée, Œdipe Roi, Les parents terribles), dessinateur, peintre, réalisateur (Le sang d’un poète, La belle et la bête, Le testament d’Orphée), scénariste (L’éternel retour de jean Delannoy, Les enfants terribles de Jean-Pierre Melville, La princesse de Clèves de Jean Delannoy, Thomas l’imposteur de Georges Franju).
25. 1896-1948. Cet essayiste (Le théâtre et son double, Gallimard, 1938), dessinateur et poète, fut acteur dans de nombreux films (notamment dans La passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer, L’argent de Marcel L’Herbier, L’opéra de quat’sous de Georg Pabst).
26. 1900-1970. Cet écrivain s’est illustré surtout dans les scénarios et dialogues de nombreux films. Parmi les plus célèbres : Pépé le Moko de julien Duvivier, Le patriote de Maurice Tourneur, Boule de suif de Christian-Jaque, Les maudits de René Clément, Fanfan la Tulipe, de Christian-Jaque, Pot-Bouille de Julien Duvivier, La vache et le prisonnier d’Henri Verneuil, Terrain vague de Marcel Carné, Le glaive et la balance d’André Cayatte, etc.
27. 1884-1960. Poète, romancier (Le voleur d’enfants), homme de théâtre (La belle eu bois). Le voleur d’enfants sera porté au cinéma par Christian de Chalonge. Supervielle fera l’éloge du cinéma : « Quel art rendrait mieux le mouvement ralenti, glacé du rêve et doutant de soi, ou bien ces vitesses inconnues du délire même ? […] Il supprime les transitions, les explications, confond et nous fait confondre le réel avec l’irréel. Il peut tout désagréger et reconstruire. Il nous a donné confiance dans nos rêves. » (In Les Cahiers du mois, 16/17, 1925).
28. 1901-1976. Romancier (Les conquérants, La voie royale, La condition humaine, L’espoir), essayiste (La tentation de l’Occident, La voix du silence, La métamorphose des dieux). Comme metteur en scène, il tire un film de son roman L’espoir : Espoir, sierra de Teruel. Il écrira aussi un essai sur le cinéma : Esquisse d’une psychologie du cinéma.
29. 1895-1970. Romancier (Regain, Le hussard sur le toit, Que ma joie demeure) et scénariste (L’eau vive de François Villiers, Crésus qu’il réalise lui-même, Un roi sans divertissement de François Leterrier).
30. 1910-1987. Connu surtout comme dramaturge et metteur en scène (Le rendez-vous de Senlis, Le voyageur sans bagage, La répétition ou l’Amour puni, Antigone, Ornifle ou le courant d’air, L’alouette, Becket ou l’honneur de Dieu, Les poissons rouges, etc.), il a écrit les dialogues et scénarios de nombreux films (La citadelle du silence de Marcel L’Herbier, Monsieur Vincent de Maurice Cloche, Anna Karénine de Julien Duvivier, Ben Hur de William Wyler dans sa version française, La ronde de Roger Vadim, Piège pour Cendrillon d’André Cayatte, etc.) parfois inspirés de ses propres pièces (Le voyageur sans bagage, Deux sous de violettes).
31. 1922-2008. Romancier (Les gommes, Le voyeur, La reprise) et cinéaste (L’immortelle, L’homme qui ment, La belle captive, etc.). Il a été le scénariste de quelques films comme L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, Les gommes de Lucien Deroisy, Taxandria de Raoul Servais. Il a même été acteur dans Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais et Le temps retrouvé de Raoul Ruiz.
32. 1914-1996. Romancière (Un barrage contre le pacifique, Moderato cantabile, L’amant), dramaturge (L’amante anglaise, Savannah Bay, L’Eden cinéma, Miracle en Alabama de William Gibson dans son adaptation française), scénariste (Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, Une aussi longue absence d’Henri Colpi), elle a aussi adapté certaines de ses œuvres pour le cinéma (Barrage contre le pacifique de René Clément, Moderato cantabile de Peter Brook, L’amant de Jean-Jacques Annaud) et réalisé quelques films (La femme du Gange, Le camion, Baxter, Vera Baxter, etc.)
33. Né en 1945. Romancier (Villa triste, Rue des Boutiques obscures, Chien de printemps, Accident nocturne, L’herbe des nuits, etc.), dramaturge (La polka, Nos débuts dans la vie), scénariste de Lacombe Lucien de Louis Malle, Un innocent de Nadine Trintignant, Généalogies d’un crime de Raoul Ruiz où il apparaît comme acteur, Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau), il a adapté pour le cinéma plusieurs de ses romans comme Le parfum d’Yvonne de Patrice Leconte.
34. 1903-1975. Il est surtout connu comme scénariste de plus de quatre-vingts films. Il a écrit les dialogues de plus de trente films. Pendant quarante ans il a travaillé pour les plus grands réalisateurs de l’époque : Jean Grémillon (Gueule d’amour, le ciel est à vous), Jacques Feyder (La kermesse héroïque, La piste du nord), Julien Duvivier (La bandera, La fin du jour), Marc Allégret (Les beaux jours), Marcel l’Herbier (Veille d’armes), Jean Renoir (La grande illusion), Christian-Jaque (L’assassinat du père Noël), Jean Delannoy (La part de l’ombre), André Cayatte (Nous sommes tous des assassins), Marcel Carné (Thérèse Raquin), Yves Allégret (Germinal), Henri Verneuil (Paris, Palace Hôtel), Henri Decoin (Charmants garçons), Philippe de Broca (Cartouche), ou encore Terence Young (Les amazones). Il fut aussi dialoguiste pour plusieurs de ces réalisateurs.
35. 1898-1957. Romancier (Kaputt, La peau), il a réalisé un film Le Christ interdit et adapté ses romans Kaputt pour Karoly Esztergalyos et La peau pour Liliana Cavani.
36. 1896-1940. Romancier (Gatsby le Magnifique). Ses tentatives à Hollywood furent décevantes.
37. KUNDERA Milan, L’art du roman, Gallimard, 1986, pp. 32-34. Né en 1929, Kundera est aussi l’auteur de La plaisanterie, La valse des adieux, L’immortalité, L’identité, La fête de l’insignifiance, etc.
38. 1835-1921.
39. Il s’agit de la Suite, op. 128.
40. 1892-1955. Il a composé la musique d’une vingtaine de films. Claude Autant-Lara, Abel Gance, Jean Giono, Anatole Litvak, George Pabst, Pierre Blanchar ou encore Christian-Jaque recourront à ses services.
41. 1866-1925. Il a composé la musique d' Entracte de René Clair, et de Maldone de Jean Grémillon.
42. Salvador Dali (1904-1989) et Luis Buñuel (1900-1983).
43. Ils sont innombrables les auteurs qui ont fourni un scénario aux cinéastes : Petrone, Chrétien de Troyes, Madame de La Fayette, Denis Diderot, Honoré de Balzac, Stendhal, Gustave Flaubert, Prosper Mérimée, Choderlos de Laclos, Guy de Maupassant, Zola, Jena Giono, Kessel, Gorki, Fiodor Dostoïevski, Goethe, Agatha Christie, Charles Dickens, Victor Hugo, Jules Verne, Robert louis Stevenson, Fenimore Cooper, Pasternak, Garcia Marquez, Harper Lee, Vladimir Nabokov, Octave Mirbeau, Camus, Ray Bradbury, Charlotte Brontë, Marcel Pagnol, Joseph Conrad, Simenon, Karen Bixen, Tomasi de Lampedusa, Alberto Moravia, Louis Pergaud, H. G. Wells, Rudyard Kipling, Patricia Highsmith, Franz Kafka, Pierre Mac Orlan, Herman Melville, Oscar Wilde, Pierre Boulle, Jules Renard, Thomas Mann, Stanislas-André Steeman, Henryk Sienkiewicz, John Steinbeck, Alexandre Dumas, J. R. R. Tolkien, Georges Bernanos, Günter Grass, François Mauriac, Marcel Aymé, Marcel Proust, Joseph Joffo, Hervé Bazin, Raymond Queneau, etc., etc.
44. Citons simplement Edmond Rostand, Tennessee Williams, Arthur Miller ou William Shakespeare, le « scénariste » le plus prolifique de l’histoire du cinéma.
45. William Carlos William (1883-1963) a inspiré Jim Jarmush dans son remarquable film Paterson et Pablo Neruda (1904-1973) a été au cœur du film de Michael Radford Il postino.
46. Giselle, La Bohème, Werther, Cosi fan tutte, Madame Butterfly, etc.
47. Mozart, Ray Charles, Elvis Presley.
48. Le cinéma peut offrir des richesses humanistes et même spirituelles. Encore faut-il les repérer et les faire apprécier. Un guide comme celui-ci peut aider : LA MOISSONNIERE Sabine de, Éduquer par le cinéma, Le Centurion, 2020. L’ouvrage n’est évidemment pas exhaustif. Des centaines de films peuvent être utiles et enrichissants.
49. Le Monde, 13/5/1965.
50. Je me suis livré, en 1990, à une expérience qui eut des résultats surprenants. Dans le cadre des stages de formation aux moyens audio-visuels appliqués à l’enseignement et organisés par la Fédération Wallonie-Bruxelles, j’ai pu réaliser un court métrage un peu énigmatique qui a été présenté dans une classe de 6e secondaire particulièrement peu motivée en temps ordinaire, faible et turbulente mais qui avait été un peu initiée au langage cinématographique. Les élèves étaient invités à identifier et exprimer par écrit l’arrière-pensée qui se cachait derrière les 58 plans rythmés qui constituaient ce film de moins de 8 minutes. Les meilleurs travaux, les plus pénétrants et même les mieux rédigés ont été l’œuvre des élèves les plus faibles de la classe, les plus rétifs aux apprentissages traditionnels. Cette expérience a été transmise à l’inspecteur responsable des stages audio-visuels qui n’a jamais donné suite à ce courrier.
51. Depuis Pie XI, en effet, car avant 1922, sous Pie X, le langage est fort différent. En 1909, un décret du cardinal Gasparri, au nom du Pape Pie XII, stipule « que le clergé doit s’abstenir des salles publiques » car « souvent la religion et la morale sont offensés ». Plus radicalement, Monseigneur Chollet, archevêque de Cambrai, met en garde ses ouailles, le 21 décembre 1919, en ces termes : « Fuyez les cinémas, éloignez-en vos enfants. Ces représentations sont contraires à l’hygiène du corps et à la santé de l’âme ; elles ébranlent la sensibilité et la troublent, excitent d’une façon immodérée la nervosité, souillent trop souvent l’imagination et déposent dans l’esprit des idées qui, par le jeu de la vie, cherchent à se réaliser et à jeter les hommes dans le vice et dans le crime dont les tableaux les ont frappés. » En 1920, Monseigneur Charost, évêque de Lille, condamne carrément la technique : « Que la nature humaine est misérable, puisqu’une toile où courent des ombres qui n’y laissent même pas une trace devient un écran entre le peuple chrétien et le ciel où il est appelé. » (Cf. BEGUIN Marcel, Le cinéma et l’Église, 100 d’histoire(s) en France, Les fiches du cinéma, 1995, pp. 11-12). On peut évidemment comprendre l’inquiétude et la sévérité de ces jugements quand on lit ce que Trotsky écrit, plus ou moins à la même époque. Il s’interroge sur le meilleur moyen d’arracher le peuple russe à ces deux fléaux : l’alcool et l’Église. « L’instrument le plus important en ce domaine, écrit-il, celui qui surclasse tous les autres, c’est sans doute le cinéma. […] Le cinéma divertit, étonne l’imagination par des images et vous enlève l’envie d’aller à l’Église. […] C’est l’instrument dont il faut absolument nous emparer. » (TROTSKY Léon, Littérature et révolution, Julliard, 1964, pp. 284-288. Le livre a été écrit, semble-t-il, en 1923.
52. A ma connaissance, mais j’espère me tromper, une seule paroisse, la paroisse Sainte Julienne à Salzinnes (Namur), fidèle aux recommandations papales, a soutenu jusqu’en 2022 un ciné-club appelé CinéVie-CinéPlus qui, par la voie du cinéma, tente de « sensibiliser tout un chacun sur des questions particulières de société ». Ce ciné-club proposait, « lors de chaque séance, une œuvre cinématographique de qualité suivie d’un témoignage, d’une réflexion, d’un décryptage du film, ou encore de la présentation de personnes et/ou d’associations dont le vécu et l’action s’inscrivent en lien direct avec la thématique du film ». Les animateurs expliquaient ainsi le choix du nom donné à leur ciné-club : « CinéVie ?: Montrer la force et la beauté de la vie. CinéPlus ? : Mettre en exergue, lors de l’introduction de la soirée, quelques caractéristiques du film ou qualités du réalisateur. » (Https://www.ste-julienne.be/cinevie-cineplus/).
53. 1883-1973. Il restera 25 ans aux États-Unis.
54. Cité par WALSH Frank R., Sin and Censoship, The Catholic Church and the Motion Picture Industry, Yale University Press, 1996, p. 87.
55. 1877-1950.
56. Cf. CAÏRA Olivier, Hollywood face à la censure, Discipline industrielle et innovation cinématographique, 1915-2004, CNRS Editions, 2005, pp. 69-81.
57. CLARK K., op. cit., tome 2, p. 21.
58. Id., p. 123.
59. Nous en avons parlé précédemment.
60. 1945-2006. Journaliste, écrivain, dialoguiste et réalisateur.
62. Cf. Wikipedia.
63. CHALOM Myriam, Faire aimer la France, l’Église et Jésus-Christ, in Permanences, n° 338, janvier 1997, p. 24.
64. 5 janvier 1957.
65. Instruction pastorale Communio et progressio sur les moyens de communication sociale élaborée par mandat spécial du Concile œcuménique Vatican II, n° 58, 23 mai 1971.
66. JEAN-PAUL II, A l’occasion du centenaire du cinéma, op. cit..
67. Pour en savoir plus, on peut consulter les ouvrages cités au chapitre 10 sous la rubrique : Un langage symbolique.
68. BENOÎT XVI, Message pour la 41ème Journée mondiale des communications sociales, 20 mai 2007.
69. Collectif Obvious (oeuvre générée par IA), Portrait d’Edmond de Belamy, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edmond_de_Belamy.png.
72. Image générée par DALL-E (modèle IA, 2022), sur instructions de Boris Eldagsen, The Electrician, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:EldagsenElectrician.jpg. Voir aussi https://www.eldagsen.com/pseudomnesia/.
Cette image remporta le concours Sony World Photography Award en 2023, que l’artiste refusa, arguant d’avoir voulu initier le débat sur les oeuvres d’art graphiques générées par IA.
74. En 2014, le premier ministre turc Erdogan empêché de se rendre à Izmir pour y prononcer un discours, envoya, à sa place, son hologramme. En 2017, Jean-Luc Mélenchon fut « reproduit » onze fois dans diverses villes de France.
76. PAUL VI, Message pour la XIIème Journée mondiale des communications sociales, 23 avril 1978.
77. JEAN-PAUL II, Message pour la XIXème Journée mondiale des communications sociales, 19 mai 1985.
78. JEAN-PAUL II, Message pour la XXIXème Journée mondiale des communications sociales 28 mai 1995. 
79. JEAN-PAUL II, Message pour la XXXVIIIème Journée mondiale des communications sociales, 23/5/2004.
80. BENOÎT XVI, Message pour la XLème Journée mondiale des communications sociales, 28 mai 2006.
81. Op. cit..
82. JEAN-PAUL II, Message pour la XIVème Journée mondiale des communications, 18 mai 1980.
83. JEAN-PAUL II, Homélie à la Messe pour les Universitaires, 26 mars 1981.
84. JEAN-PAUL II, op. cit.,19 mai 1985.
85. JEAN-PAUL II, Message pour la XXXIIIème Journée mondiale des communications sociales, 16 mai 1999.
86. BENOÎT XVI, op. cit., 28 mai 2006.
87. BENOÎT XVI, Message pour la XLIème Journée mondiale des communications sociales, 20 mai 2007.
88. BENOÎT XVI, Message pour la XLIIIème Journée mondiale des communications sociales, 24 mai 2009.
89. PROUST Marcel, Un amour de Swann, Gallimard/Folio, 1954, pp. 53-55 : « En se rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu’il devait la voir, d’avance il se la représentait ; et la nécessité où il était, pour trouver jolie sa figure, de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu’elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l’affligeait comme une preuve que l’idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. » Mais ce jour-là, « laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe […] pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine.[…] Il n’estima plus le visage d’Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et d’après la douceur carnée qu’il supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l’embrasser, mis comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à l’effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme en un portrait d’elle en lequel son type devenait intelligible et clair. […] Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il cherchait toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensât seulement à elle ; et, bien qu’il ne tînt sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. »
90. Sandro Botticelli (1445-1510), Fresques de la chapelle Sixtine - scène : la Jeunesse de Moïse - détail : les filles de Jéthro (1481-1482), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sandro_Botticelli_035.jpg.
91. Pour étudier plus en profondeur cette question, on peut se référer à la recension publiée par l’UNESCO : L’influence du cinéma sur les enfants et les adolescents, Bibliographie internationale annotée, Etudes et documents d’information, n° 31, 1961.
92. SCHILDER Paul, op. cit. , pp 178 et 279.
93. FLOREN Charles, L’esthétique radicale de John Dewey, Presses universitaires de Rennes, 2018, p. 100. De Dewey, on peut lire L’art comme expérience, Gallimard, 2001.
94. « Le désir, étymologiquement, nous pousse vers un objet inaccessible. Desiderare vient de de-sidus, « être privé de son étoile », antithèse de considerare, « être avec son étoile ». Spinoza le considère comme le moteur de l’être, qui le pousse à tendre de toutes ses forces vers ce qui doit le combler. Le désir est en grande partie irrationnel, fondé sur l’anticipation imaginaire de tous les possibles associés à son objet. Il renvoie au manque ontologique qui nous constitue et nous ouvre à autrui : l’homme est essentiellement un être de désir. Selon Platon (Banquet 206d) Eros est le plus ancien des dieux, la source de toute beauté corporelle et spirituelle. S’il implique les facultés de l’âme, le désir amoureux se traduit d’abord par ses manifestations physiques […]. » (HENIN Emmanuelle, op. cit., p. 216).
95. Id., p. 12.
96. Id., p. 34. Déjà dans l’Ancien testament, la « vision d’Ezéchiel » l’annonce (Ez 37, 1-14) et Quentin Metsijs (1466-1530) l’a représentée :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/48/Quinten_Massys_Vision_des_Propheten_Ezechiels.jpg/250px-Quinten_Massys_Vision_des_Propheten_Ezechiels.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Quinten_Massys_Vision_des_Propheten_Ezechiels.jpg.
A la même époque, Luca Signorelli (1441-1523) illustre la Résurrection de la chair :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/35/Signorelli_Resurrection.jpg/330px-Signorelli_Resurrection.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Signorelli_Resurrection.jpg.
97. Cf. 1 Co 6, 13 et 1 Co 6, 19-20.
98. HENIN, op. cit., p. 12.
99. Instruction pastorale Aetatis Novae sur les communications sociales à l’occasion du XXe anniversaire de Communio et progressio, n° 12, 22 février 1992. Communio et progressio est une instruction pastorale sur les moyens de communication sociale élaborée par mandat spécial du Concile œcuménique Vatican II, 23 mai 1971.
100. QUEVAL Isabelle, Le corps aujourd’hui, Folio Essais, 2008, p. 37. I. Queval est maître de conférences à l’Université Paris Descartes.
101. JUVENAL (Ier-IIe siècles), Satires, 10.
102. QUEVAL Isabelle, op. cit., p. 16.
103. Id. p. 66.
104. Id., p. 35.
105. Id., pp. 35-36 et p. 272.
106. DESCARTES René, Discours de la méthode (1637), 6e partie, Garnier, 1960, pp. 102-103. Quatre ans plus tard, Descartes écrira néanmoins que l’esprit est plus aisé à connaître que le corps et affirmera : « Je ne suis point cet assemblage de membres que l’on appelle le corps humain » (Médiations métaphysiques, méditation seconde, (1641), Classiques Garnier, 1960, pp. 127-135).
107. LA METTRIE Julien Offray (1709-1751), digne successeur de Descartes qu’il radicalise, il est l’auteur, entre autres, de ces essais aux titres significatifs : L’Homme-machine (1747), L’Homme-plante (1748), et L’art de jouir (1751).
108. LA METTRIE, L’Homme-machine, Imprimerie Elie Luzac, Leyde, 1748, p. 107
109. LA METTRIE, L’art de jouir, Cythère, 1751. Nietzsche, affirmera radicalement : « « Je suis corps tout entier et rien autre chose : l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps. » (Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard-Livre de poche, 1947, p.44).
110. BAUDILLARD Jean, La société de consommation, op. cit., p. 199.
111. « Le statut du corps est un fait de culture ». (Id., p. 200).
112. Id., pp. 199-238.
113. Il faudrait nuancer ce jugement. Le puritanisme ne représente pas tout le christianisme. Il s’agit d’un mouvement né en Grande-Bretagne au XVIe siècle au sein de l’église anglicane, de tendance calviniste.
114. Id., pp. 199-200.
115. « Si jadis c’était « l’âme qui enveloppait le corps », aujourd’hui c’est la peau qui l’enveloppe, mais non pas la peau comme irruption de la nudité (et donc du désir): la peau comme vêtement de prestige et résidence secondaire, comme signe et comme référence de mode (et donc substituable à la robe sans changer de sens, comme on voit bien dans l’exploitation actuelle de la nudité au théâtre et ailleurs, où elle apparaît, en dépit du faux pathétique sexuel, comme un terme de plus dans le paradigme du vêtement de mode). » (Id., pp. 201-202).
116. Maisonneuve et Bruchon Schweitzer confirment : aujourd’hui « le corps est hautement valorisé » et « un individualisme intensif coexiste avec un système de vedettariat et tous ses prestiges » (Op. cit., p. 24).
117. Id., pp. 203-206.
118. Id., p. 213. L’auteur emprunte l’expression à BROWN Norman, Eros et Thanatos, La psychanalyse appliquée à l’histoire, Julliard, 1960, p. 304. Dans son essai De la séduction (op. cit., pp.58 et 60), Baudrillard explique : « Notre centre de gravité s’est déplacé vers une économie libidinale qui ne laisse plus place qu’à une naturalisation du désir voué soit à la pulsion, soit au fonctionnement machinique, mais surtout à l’imaginaire du refoulement ou de la libération. Désormais il est dit non plus « tu as une âme et il faut la sauver », mais « tu as un sexe, et tu dois en trouver le bon usage, « tu as un inconscient, et il faut que ça parle », « tu as un corps et il faut en jouir », « tu as une libido, et il faut la dépenser ».
119. IDE Pascal, Le corps à cœur, Editions Saint-Paul, 1996, p.45. Né en 1957, Pascal Ide est docteur en médecine, docteur en philosophie et maître en théologie. Son site pascalide.fr mérite d’être consulté pour la multiplicité des sujets abordés non seulement en théologie mais aussi en philosophie, psychologie et cinéma. On y trouvera aussi la longue liste de ses œuvres.
120. Il fait vivre l’industrie des cosmétiques et des vêtements, les salles de fitness, les stations thermales, les instituts de beauté, de lifting.
121. Ide (op. cit., p. 20) cite Michel Onfray : « Enfin libéré des tutelles religieuses, spirituelles, idéalistes et théologiques, le corps peut se montrer dans la pleine lumière de l’immanence, la matière n’est plus une idée, mais une réalité: le matérialisme hédoniste trouve en cette exigence ses conditions de possibilité. Le monisme seul permet une authentique philosophie du corps qui soit esthétique et poétique enthousiastes. » (ONFRAY Michel, L’art de jouir, Pour un matérialisme hédoniste, Grasset, 1991, p. 190).
122. IDE Pascal, op. cit., pp. 28-44.
123. Id., pp. 62- 63.
124. Ide estime que Brigitte Bardot « représente un mythe unique en son genre et révolutionnaire qui va bien au-delà du cinéma ». Elle « est d’abord libre par rapport à son corps. Selon l’imaginaire bourgeois et janséniste, une femme qui aimait son corps et celui des autres devait être une prostituée. Or, pour la première fois, on voit la liberté d’un corps. Sans honte, ni culpabilité, Bardot est fière et heureuse d’avoir un corps et le montre. BB est aussi libre par rapport au désir. […] Enfin, elle est libre par rapport à la morale, identifiée aux tabous. » (Op. cit., p. 67).
125. Id., p. 69.
126. Id., p. 83.
127. Id., p.91
128. Ide cite (p. 120), le paléontologue et paléoanthropologue Jean Chaline, spécialiste de la théorie de l’évolution : « Il est […] clair que les génomes des primates supérieurs sont très voisins. La plus petite divergence entre les espèces, celle qui existe entre l’homme et le chimpanzé, correspond à peu près à deux fois et demie la variation observée, à l’intérieur de l’espèce humaine actuelle, soit 0, 67%. » (Une famille peu ordinaire, Du singe à l’homme, Seuil, 1994, p. 29).
129. IDE Pascal, op. cit., pp. 95-197.
130. WOJTYŁA Karol, Personne et acte, Le Centurion, 1983, pp. 289-293.
131. DELOGU Antonio (né en 1942), La phénoménologie de l’agir moral selon Karol Wojtyła, in Nouvelle revue théologique, 2008/3, p. 587. Il se réfère à MERLEAU-PONTY (1908-1961), Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945.
132. Gn 1, 26-28 et Gn 2, 4-7 et 18-20. Comme l’écrit Pascal Ide, nous ne devons jamais oublier que « la religion du Christ est par excellence la religion du corps » (Op. cit., p. 52).
133. SEMEN Yves, La sexualité selon Jean-Paul II, Plon, 2020, p.74. Yves Semen que nous citerons souvent par la suite, né en 1958, préside depuis 2014 l’Institut de théologie du corps qu’il a fondé et qui bénéficie d’un accord de coopération avec l’Institut pontifical théologique Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille (Université pontificale du Latran). Il dirige aussi la collection « L’évangile du corps » aux éditions Mame. C’est dire si c’est un interprète autorisé de la pensée de Jean-Paul II en la matière.
134. IDE Pascal, op. cit.
135. HADJADJ Fabrice, La profondeur des sexes, Pour une mystique de la chair, Essais/Seuil, 2008, p. 138.
136. Voilà une affirmation qui paraîtra aujourd’hui scandaleuse à plus d’un. Il est un fort courant de pensée favorisé par les pouvoirs publics pour contester cette distinction traditionnelle et prôner les formes les plus diverses de sexualité. Il arrive même que des media catholiques se conforment à cette mode. A preuve, le 12 juin 2023, sur la radio RCF Belgique (Radio chrétienne francophone), dans l’émission Reg’art, animée par Alain Bronckart et Jean-Marc Reichart, la parole est donnée à Biche de Ville, née femme mais qui aujourd’hui se définit comme transgenre ou « transboy » non binaire « en transition constante ». Au cours de cette émission, un des animateurs célèbre avec enthousiasme l’œuvre et surtout le combat de cet artiste en faveur de la dissolution des « genres » et dénonce au passage la « violence de l’hétérosexualité ».
137. Pluriel neutre du latin animal.
138. JEAN-PAUL II, A l’image de Dieu homme et femme, op. cit., p.53.
139. L’homme créé est « adam » substantif collectif qui désigne toute l’humanité. La femme (isha) est tirée de l’homme (ish). Chez les animaux, les mots qui désignent le mâle et la femelle sont zakar et qeba. (SEMEN Yves, op. cit., pp. 74-78).
140. La répétition du substantif tient lieu de superlatif.
141. Id., p. 85.
142. Gn 2, 24.
143. JEAN-PAUL II, A l’image de Dieu homme et femme, op. cit., p.77.
144. SEMEN Yves, La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., p. 89.
145. Op. cit., pp. 347-351.
146. 1766-1824.
147. 1932-1986.
148. 1859-1938.
149. 1889-1973.
150. 1908-1961.
151. 1922-2002.
152. SEMEN Yves, op. cit., p. 100.
153. JEAN-PAUL II, A l’image de Dieu homme et femme, op. cit., pp. 157-158.
154. HADJADJ Fabrice, op. cit., pp.87-96.
155. L’auteur (p. 90) cite saint Albert le Grand (vers 1200-1280) : « Puisque seules [parmi les femelles] les femmes ont la vulve sur le devant, c’est par le devant que doit avoir lieu l’acte vénérique. » (Commentarii in I-IV Sententiarum, 4, 31, G.24, arg. 3).
156. Op. cit., p. 53.
157. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, op. cit., p. 84.
158. BONNET Gérard, op. cit., pp. 87-88.
159. Introduction au Cantique des cantiques, Traduction œcuménique de la Bible (TOB), Société biblique française/Le Cerf, 2004, p. 1006.
160. Introduction au Cantique des cantiques, Bible de Jérusalem, Le Cerf, 1974, p. 945.
161. Op. cit., p. 1007.
162. Op. cit., pp. 946-947.
163. SEMEN Yves, JEAN-PAUL II, Abrégé de La théologie du corps, Cerf, 2016, p. 169.
164. Ep 5, 21-25 : « Vous qui craignez le Christ, soumettez-vous les uns aux autres ; femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur. Car le mari est le chef de la femme, tout comme le Christ est le chef de l’Église, lui le Sauveur de son corps. Mais, comme l’Église est soumise au Christ, que les femmes soient soumises en tout à leurs maris. Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle ».
165. In SEMEN Yves, JEAN-PAUL II, Abrégé de La théologie du corps, op. cit., pp.212-214.
166. Id., p. 243.
167. Id., p. 242.
168. Le cadre de vie de l’époux et de l’épouse est d’ailleurs « paradisiaque » (cf. l’amour de Dieu https://sacrements.fr/cantique.php.
169. La TOB indique en note : « Peut-être est-ce un euphémisme pour désigner le sexe féminin ».
170. SEMEN Yves, La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., p. 97.
171. JEAN-PAUL II, Audience générale, 6 juin 1984.
172. Jérusalem : « Le bien-aimé essaye de forcer l’entrée en manœuvrant le loquet qu’on soulevait de l’extérieur avec une clé de bois. »
173. Jérusalem note à propos d'« amours » : « Il faut donner au mot son sens le plus réaliste, que développe le stique suivant : la mandragore passait pour exciter l’amour et donner la fécondité  ; les fruits réservés au bien-aimé évoquent non plus le printemps mais l’automne, le temps de l’amour consommé. »
174. La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., p.97.
175. A l’image de Dieu homme et femme, op. cit., p. 152. Cf. SEMEN Yves, JEAN-PAUL II, Abrégé de La théologie du corps, op. cit., pp. 171-172.
176. La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., p. 98. Cf. SEMEN Yves, JEAN-PAUL II, Abrégé de La théologie du corps, op. cit., pp. 172-174.
177. RICOEUR Paul (1913-2005), Penser la bible, Seuil, 1998, p. 419.
178. Cf. https://sacrements.fr/cantique.php. Il s’agit du site de Noël Higel. Né en 1957, il a présenté, en 1998, une thèse de doctorat à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, sur Le sacrement de mariage don de la parole et du corps, de l’échange des consentements à l’union des corps.
179. Op. cit., pp. 96-106.
180. Thomas d’Aquin explique que cette honte vient du fait que « les membres génitaux n’obéissent pas, et [que
181. Il en eût été tout autrement au jardin d’Eden. « Dans l’état d’innocence, écrit saint Thomas, il n’y aurait rien eu dans ce domaine qui n’eût été réglé par la raison ; non pas, comme le disent certains, que la délectation selon les sens eût été moindre - le plaisir sensible, en effet, eût été d’autant plus grand que plus pure était la nature et plus sensible le corps-, mais parce que la puissance concupiscible ne se serait pas abattue avec désordre sur les délices réglées par la raison, à laquelle il ne revient pas de diminuer le plaisir des sens, mais d’empêcher la puissance concupiscible de s’y attacher immodérément ». Citant saint Augustin, il précise que « les membres auraient obéi comme les autres, au gré de la volonté, sans l’aiguillon d’une passion séductrice, avec tranquillité d’âme et de corps ». (Somme théologique, I, qu. 98, art.2, cité in HADJADJ, op. cit., p. 103).
182. Si ce n’est pas Dieu qui partage le lit, c’est « l’industrie » et « les problèmes techniques ». Hadjadj (op. cit., p. 169) cite ce dialogue de Dario Fo (1926-2016) et son épouse Franca Rame (1954-2013): « Est-ce que j’ai bien pris ma pilule?…​ Fais attention !…​ Fais attention !!!… Non, je n’y arrive pas ! Je n’y arrive pas ! Cette histoire de grossesse m’a glacé le sang dans les veines !!…​ Un diaphragme ? Oui, ça m’arrive, mais tu ne m’avais pas dit qu’aujourd’hui… et puis je n’aime pas ce truc de caoutchouc dans le ventre… ça me fait drôle… j’ai l’impression d’avoir un chewing-gum… Il n’y a plus de poésie ? Eh bien, je regrette ! » (Nous avons toutes la même histoire, in Récits de femmes, Dramaturgie, 1986, pp. 74-75).
183. Allusion à l' EVRAS (Education à la vie relationnelle, affective et sexuelle) qui « fait partie des missions de l’enseignement obligatoire ». Sur le site officiel (evras.be), on découvre que l’EVRAS est soutenue par la FLCPF, c’est-à-dire de la Fédération laïque de Centres de planning familial qui propose ses services. Certes, pluralisme oblige, le site renvoie aussi au catalogue du SGEC (enseignement catholique) mais l’on retrouve dans toutes les rubriques la marque de la FLCPF. EVRAS offre ainsi toute une série d’outils pour les enfants et les jeunes de 5 à 25 ans pour les ouvrir progressivement à l’accueil de toutes les sexualités, pour lutter contre toutes les phobies et oppositions, initier aux pratiques sexuelles… Ainsi, de 5 à huit ans, les animateurs et enseignants sont invités notamment à « aborder la déconstruction des stéréotypes de genre ».
184. 1903-1985. Cité in BRUGUES Jean-Louis, Article « Pudeur », in Dictionnaire de morale catholique, C.L.D., 1991.
185. QUINIO Dominique, Monument au Français inconnu, Dossier « Pudeur », in Etudes, tome 394, 2001/2, pp. 180-196. D. Quinio est une journaliste, elle fut directrice du journal La Croix, présidente des Semaines sociales de France et membre du Comité consultatif national d’éthique.
186. Dans une lettre du 10 juin 1954 adressée à l’abbé Bernard, président de l’Office catholique international du cinéma, Mgr J.-B. Montini (futur Paul VI) évoque la « pudeur du regard et de la sensibilité ».
187. Cf. l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
188. MATRAY Brernard sj, Intimité n’est pas insularité, Dossier « Pudeur », in Etudes, op. cit. Il est l’auteur de l’essai La présence et le respect, Desclée de Brouwer, 2004.
189. La femme du célèbre rappeur américain Kayne West, Censori Bianca, arrive à attirer sur elle les regards par ses tenues on ne peut plus audacieuses…
https://pbs.twimg.com/media/GC2-6h_XAAAPNTL?format=jpg&name=360x360 https://pbs.twimg.com/media/GC2-6h_XwAA1VlW?format=jpg&name=360x360 https://pbs.twimg.com/media/GC2-6h-XsAAu4bK?format=jpg&name=360x360
(Via https://x.com/RapMais/status/1742258551207109055.)
Une lettre de la Sacrée congrégation du concile sur la modestie du vêtement, le 15 août 1954, cite cette réflexion de Sénèque sur les vêtements extravagants des femmes : « si on doit les appeler vêtements, car il n’y a rien en eux qui puisse protéger le corps ou même la pudeur » (De ben., VII, 9) ; le même texte se réfère aussi à Cicéron écrivant : « souvent nous voyons vaincus en chasteté ceux qui ne seraient vaincus d’aucune (autre) manière » (Tusc., II, 28). Guindon (op. cit., p. 91), de son côté, note : « Une mode qui met en valeur telle partie du corps à l’exclusion des autres manque irrémédiablement son propos car la majorité de la clientèle recherche un costume qui avantage la personnalité tout entière. »
190. Qu’on se souvienne de la diatribe lancée par Soljenitsyne à Harvard :« La nécessité de donner avec assurance une information immédiate force à combler les blancs avec des conjectures, à se faire l’écho de rumeurs et de suppositions qui ne seront jamais démenties par la suite et resteront déposées dans la mémoire des masses. Chaque jour, que de jugements hâtifs, téméraires, présomptueux et fallacieux qui embrument le cerveau des auditeurs - et s’y fixent ! La presse a le pouvoir de contrefaire l’opinion publique, et aussi celui de la pervertir. La voici qui couronne les terroristes des lauriers d’Érostrate ; la voici qui dévoile jusqu’aux secrets défensifs de son pays ; la voici qui viole impudemment la vie privée des célébrités au cri de : « Tout le monde a le droit de tout savoir » (slogan mensonger pour un siècle de mensonge, car bien au-dessus de ce droit il y en a un autre, perdu aujourd’hui : le droit qu’a l’homme de ne pas savoir, de ne pas encombrer son âme créée par Dieu avec des ragots, des bavardages, des futilités. Les gens qui travaillent vraiment et dont la vie est bien remplie n’ont aucun besoin de ce flot pléthorique d’informations abrutissantes. La presse est le lieu privilégié où se manifestent cette hâte et cette superficialité qui sont la maladie mentale du XXe siècle. Aller au cœur des problèmes lui est contre-indiqué, cela n’est pas dans sa nature, elle ne retient que les formules à sensation. » (SOLJENITSYNE Alexandre, Le déclin du courage, Les Belles lettres, 1978).
191. Ainsi, l’idéologie du genre soutenue par les pouvoirs publics et propagée dans les écoles.
192. Il écrit dans Justine ou Les malheurs de la vertu : « L’homme ne rougit de rien quand il seul ; la pudeur ne commence en lui que quand on le surprend, ce qui prouve que la pudeur n’est qu’un préjugé ridicule, absolument démenti par la nature. L’homme est né impudique. L’impudicité tient à la nature ; la civilisation peut bien changer ses lois, mais elle ne les éteint jamais dans l’âme des philosophes. » (Livre de poche, 1973).
193. C’est le titre d’un article d’Anne Crignon sur le site : palimpsestes.fr/blocnotes/2018/novembre/pudeur.htlm. Anne Crignon est journaliste à L’Obs et présente, dans son article, le livre de VAN REETH Adèle et FIAT Eric, La pudeur, Questions de caractère, Plon, 2016. Nous ne nous attarderons pas à la question de savoir si la pudeur est une vertu ou non. Pour Aristote, la pudeur n’est pas une vertu. Toutefois, elle est digne d’éloge et « est, comme toutes vertus, un juste milieu entre « le pudibond qui rougit de tout et l’impudique qui ne rougit de rien ». (Éthique à Nicomaque, II, 1108a) ». Elle serait un « affect ». De même, saint Thomas dit qu’elle n’est pas une vertu mais qu’elle est ordonnée à la chasteté qui, elle, est une vertu. La pudeur y prédispose (Somme théologique, IIa, qu. 151, a.1, n. 37) (Cf. HEBERT Geneviève, art. « pudeur » in LEMOINE Laurent, GAZIAUX Eric et MÜLLER Denis (sous la direction de), Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, Cerf, 2013, p. 1655). G. Hébert est professeur de philosophie et de théologie à l’Institut catholique de Paris. De nombreux auteurs ne font pas le distinguo introduit par Aristote et saint Thomas. Ainsi, le P. Michel Martin-Prével dans sa série d’articles 40 jours, 40 vertus : la pudeur, sur https://fr.aleteia.org/2022/04/07/40-jours-40-vertus-la-pudeur/. Geneviève Hébert elle-même, par la suite, dans le cours de son article, parle de « la vertu de pudeur ». Le christianisme aurait élevé la pudeur au rang de vertu (cf. infra).
194. GAPP Estelle, Du cinéma polémique à la guerre des sexes, Dossier « Pudeur », op. cit. E. Gapp, philosophe de formation, femme de théâtre, auteur, est aussi animatrice et productrice de radio (France Culture). Est exemplaire pour elle, le film Le chant de la fidèle Chunhyang du cinéaste coréen Im Kwon Taek (2000). Cette « histoire d’amour, écrit-elle, adaptée d’un conte coréen traditionnel, redonne au sentiment vrai qui unit les deux époux la bouleversante mesure de la pudeur, gardienne du mystère des corps amoureux. Signe d’une affection non affectée, d’un don de soi entier qui convoque l’esprit et le corps, la pudeur accompagne l’union innocente des chairs et dévoile un parfum de paradis perdu. »
195. FLÜGEL John Carl (1884-1955), Le rêveur nu, De la parure vestimentaire, Aubier Montaigne, 1982, p. 220.
196. Id., p. 54.
197. Kenneth Clark évoque deux moments caractéristiques de l’histoire où se révèle un « système statique ». Au XVIe siècle, à l’époque de l’Inquisition et au XIXe siècle, en Angleterre notamment. Au XVIe siècle, « dans l’ensemble, après les décrets du Concile de Trente (1563), la nudité fut bannie des sujets sacrés, et quelques-uns des papes les plus zélés envisagèrent de détruire le Jugement dernier de Michel-Ange ou de peindre par-dessus une nouvelle composition. En fait, Paul IV chargea Daniele de Volterra de peindre des draperies sur ces parties qui […] progono poco gratia (offrent peu de grâce). […]. Les exhortations de l’Académie de Saint-Luc empêchèrent Clément VIII de détruire complètement la peinture. Néanmoins, c’est en grande partie grâce au prestige incontestable de Michel-Ange que le nu survécut à la contre-réforme. » (Op. cit., tome 1, p. 350). Même un inquisiteur, plus intelligent, sans doute, que les autres, déclara dans un autre procès que « dans les nus peints par Michel-Ange, il n’est rien qui ne soit d’essence spirituelle ». (Id., p. 53).
Au XIXe siècle, Clark dénonce la crainte victorienne du corps « A la différence des scrupules de conscience des premiers chrétiens, cette crainte n’était fondée sur aucun motif religieux, n’était associée à aucun culte de la chasteté. Elle constitue davantage, semble-t-il, un élément indispensable de cette énorme façade derrière laquelle la révolution sociale du XIXe siècle pouvait s’élaborer. Le code non écrit de respectabilité qui caractérise l’époque semble, de prime abord, tissé de contradictions, mais l’analyse nous révèle qu’il tendait délibérément à fuir la réalité : on pouvait remplir une serre [il s’agit de Crystal palace] de nus en marbre de Carrare, mais l’évocation d’une cheville était considérée comme une grossière indécence. » (Id., p.252).
A l’époque, la très classique Esclave captive d’Hiram Power choqua à cause des menottes :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f8/Hiram_Powers%2C_The_Greek_Slave%2C_carved_1846%2C_NGA_166484.jpg/250px-Hiram_Powers%2C_The_Greek_Slave%2C_carved_1846%2C_NGA_166484.jpg
(Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hiram_Powers,_The_Greek_Slave,_carved_1846,_NGA_166484.jpg.)
Clark note encore que « Les moralistes contemporains étaient choqués par l’utilisation de modèles nus dans les académies d’art ». Il constate aussi que dans les pamphlets, « l’antinudité s’associe généralement à l’antipapisme, au chauvinisme et à la démocratie bourgeoise » (Id., p. 381).
198. Op. cit., pp. 332-334.
199. Pour un bref panorama des différentes conceptions à travers l’histoire, on peut lire DESCHODT Gaëlle, La pudeur, un bilan, in Hypothèses, n° 13, 2010/1, pp. 95-105.
200. Pour approfondir cette notion complexe d’αιδώς , on peut lire TAGLIAPIETRA Andrea, op. cit., pp. 52-62. Le philosophe reprend l’analyse qu’en fait Platon dans Protagoras, Les Lois et La République.
201. Ceux qui s’intéressent à l’histoire des mots qui est souvent révélatrice des valeurs d’une époque, liront avec profit et plaisir BRANCHER Dominique, Équivoques de la pudeur, Fabrique d’une passion à la Renaissance, Droz, 2015. Dominique Brancher est professeur de littérature française ancienne à l’Université de Bâle.
202. Le latin connaît aussi verecundia que l’on traduit par retenue, réserve, discrétion, honte et pudeur également. Saint Thomas consacre la question 144 (2a 2ae) à la verecundia. Dans certaines traductions, on parle de la honte, dans d’autres de pudeur. Il semble que Thomas ait voulu distinguer la verecundia pour parler de la honte en général, de la pudicitia, honte (verecundia) appliquée spécifiquement à la vie sexuelle (e actibus veneris).
203. THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, 2a 2ae, qu. 151, art. 4.
204. 1874-1928. Par maints côtés, Scheler, sous l’influence partielle d’Edmund Husserl (1859-1938), se rattache à la phénoménologie (cf. FRERE Bruno, Max Scheler et la phénoménologie française in Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome 132, 2007/2, pp. 177-199).
205. Aubier/Montaigne, 1952. Curieusement, Geneviève Hébert dans son article « pudeur » (in LEMOINE Laurent, et alii, op. cit.), déconseille de lire Scheler car « cet ouvrage soutient une thèse eugéniste intenable » (p. 1653, note 6). Cet ostracisme me paraît peu justifié car l’essentiel de l’ouvrage est ailleurs et le futur pape Jean-Paul II, comme nous le verrons, a retenu le meilleur. Par ailleurs, beaucoup d’auteurs aujourd’hui s’y réfèrent sans pour autant cautionner ce qui pourrait paraître problématique et qui est très marginal. Ce qui a sans doute choqué G. Hébert qui est professeur de philosophie et de théologie à l’Institut catholique de Paris, c’est sans doute ce passage (pp. 70-71) : « La pudeur ne permet pas seulement, par sa fonction de protection du sujet, une union sexuelle plus valable objectivement (c’est-à-dire la qualité de la reproduction), mais de plus sa manifestation même, qui est attirante pour le mâle de race noble, mais qui repousse l’individu plus vulgaire, opère une sélection bienfaisante parmi les possibilités de reproduction qui résultent des mouvements réels de l’instinct sexuel […] ». Le langage est peut-être cru pour décrire une réalité constatable : qui se ressemble s’assemble, dit-on ? Mais peut-on parler d’eugénisme alors que l’auteur le condamne explicitement de même que le racisme (p. 40, note 1) : il est « absurde de vouloir remplacer, selon la méthode du racisme et de l’eugénisme politiques, cette force sélective qu’est l’amour, par un accouplement artificiel des sexes réalisé selon les lois scientifiques de l’hérédité […
206. BECKER Yves, Max Scheler, La pudeur, in Revue des sciences religieuses, tome 26, 4, 1952, pp. 416-418.
207. Sous le titre Über Scham und Schamgefühl . On peut traduire par « Sur la pudeur et le sentiment de pudeur », ce qui correspond bien au contenu du livre mais Scham peut aussi se traduire par « honte » et Schamgefûhl par « sentiment de honte ».
208. Id., pp. 12-13. La pudeur n’est donc pas une vertu typiquement féminine. Ce sont surtout les écrivains du XVIIIe siècle qui ont diffusé cette idée. Tagliapietra cite Montesquieu, Jane Austen et surtout Rousseau alors que Diderot considère que la pudeur n’est pas naturelle. (Op. cit., pp. 72-88).
209. Id., p. 28. Les vêtements ne viennent qu’ensuite et « ne sont qu’une cristallisation de la pudeur : ils la symbolisent et l’objectivent sous une forme artificielle ». (Id., p. 48). Il est intéressant de constater que + αἰδώς en grec signifie pudeur, honte mais aussi les parties honteuses. Pour Hadjadj, « les parties honteuses sont tout aussi humaines que le reste du corps. Ce qui nous pousse à les voiler, ce n’est pas leur caractère animal, mais leur intimation véhémente. » (La profondeur des sexes, Pour une mystique de la chair, Seuil, 2008, p. 80).
210. Id., p. 29.
211. Id., p. 30. L’auteur donne, entre autres, l’exemple d’une femme honnête qui se déshabille chez le médecin. Tant qu’il la considère comme un « cas » qui se donne à l’examen, elle éprouvera peu de honte mais si le même médecin en vient à la regarder non plus comme un cas mais un individu, « elle opérera ce retour sur elle-même », elle « réagira par un mouvement de pudeur ». (Id., pp. 30-31).
212. « le phénomène de pudeur appartient […] à la constitution de toute conscience. » (Id., p. 51). « Le sentiment de pudeur corporelle […] existe de façon rigoureusement universelle chez l’homme, à tous les stades de son évolution, et même déjà, quoique sous forme peu marquée, chez les animaux supérieurs » (Id., pp. 51-52). Plus loin, il définit la conscience comme le « signe du grand combat que notre Moi spirituel supérieur, la sphère « surconsciente » de notre existence, mène continuellement avec la sphère « subconsciente », la vie des impressions sensibles. » (Id., pp. 89-90). Tagliapietra confirme en citant Hegel qui, dans son analyse de la Chute originelle, montre que « la pudeur apparaît comme le premier reflet de la conscience humaine, c’est-à-dire de la conscience de l’homme d’être un homme. « L’acte par lequel l’homme sort de son être naturel est celui par lequel il se différencie, comme un être conscient de soi, d’un monde extérieur. » [HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques, 1. La science de la logique, Vrin, 1970, p. 483 ; Additions § 24
213. Id. p. 32.
214. Id., p. 35.
215. Id., p. 67.
216. La coquetterie imite la pudeur mais n’est qu’une une sorte de « jeu » qui existe chez les animaux. Elle vise à accroître simplement l’excitation sexuelle du mâle : « Elle est donc dépourvue de toute signification psychique, et a fortiori morale ». Tandis que l’expression de la pudeur « ne trahit rien de moins qu’un amour naissant, promet une beauté insoupçonnée, et par là éveille l’amour ». (Id., p.74).
217. Id., p. 132.
218. Certains auteurs s’efforcent de monter que la pudeur est un sentiment typiquement féminin ou qu’il est plus fort chez la femme que chez l’homme. En fait, elle « tient à la structure eidétique [essentielle
219. Id., pp. 133-134. Il en profite pour souligner « la sagesse la plus profonde et l’expression simplement symbolique d’une grande vérité de la généalogie de la morale dans le mythe de l’Ancien testament situant l’origine de la connaissance du Bien et du Mal dans la première réaction de pudeur ». (Ibid.) Il s’agit, bien sûr, du moment où dans la Genèse, Adam et Eve après avoir désobéi à Dieu découvrirent qu’ils étaient nus et se firent des ceintures de feuilles de figuier (Gn 3, 6-7).
220. Id., p. 77.
221. Id., pp. 79-99.
222. Id., p. 105. Ainsi, continue l’auteur, la pudeur « établit l’unité entre nos pulsions sexuelles, instinct sexuel et instinct de reproduction, et toutes les fonctions spirituelles supérieures : c’est elle qui pour ainsi dire comble l’énorme vide, qui bâille entre l’esprit et les sens ». Elle empêche « la dissociation et la ruine de la personne ». (Ibid.).
223. Id., p. 106.S’ensuit pour l’auteur une « élévation » et un « anoblissement biologique du type humain » (Id., p. 107). Et bien qu’il condamne « la politique raciste » (p. 112) qui établit scientifiquement les meilleures conditions de reproduction, Scheler octroie à l’amour le rôle de l’amélioration de la race car, dit-il, la pudeur sélectionnera une seule et même personne (la monogamie n’est pas une conséquence de l’institution du mariage) et évitera que le noble se marie au vulgaire ou au médiocre. (Id., pp. 110-119).
224. Id., p. 63.
225. Id., p. 48, note 1.
226. Id., p. 59.
227. Id., p.68.
228. Id., p. 70.
229. Id., p.119.
230. Analysant les différentes formes d’impudeur, l’impudeur du langage, l’exhibitionnisme, le cynisme, l’obscénité et ses perversions, masochisme et sadisme, mais aussi la pudibonderie, la philosophe Inès Melissié du Rausas constate que « dans la mesure où la pudeur, comme honte, demeure au cœur de l’expérience impudique, cette pudeur apparaît bien comme une attitude profondément enracinée dans l’être, et les tentatives pour la nier radicalement portent en réalité en elles-mêmes leur propre contradiction ». Elle ajoute : « au cœur de l’expérience impudique subsiste celle de la pudeur qui surgit des profondeurs de la personne et manifeste à travers le corps, comme un témoin authentique, sa gêne et son refus de se voir réduite au rang de simple « chose pour jouir » et d’être ainsi aliénée. » Dans ces conditions, « les causes de l’aliénation sont à chercher ailleurs que dans les codes moraux d’une société répressive ». (L’impudeur permet-elle d’en finir avec la honte ? in Ecce Corpus, n° 3, octobre 2020, pp. 114-115). L’auteure est docteur en philosophie et professeur à l’Institut de théologie du corps à Lyon (France). L’écrivain Fontenelle (1657-1757) a donc manqué de nuance en écrivant : « L’expérience […​] fait voir que ce qu’on appelle pudeur, ne doit pas être mis au rang des idées qu’on appelle innées, et qu’elle n’est qu’un effet de l’éducation, de la coutume, et de l’usage. » (La république des philosophes, ou Histoire des Ajaoiens, ouvrage posthume de Mr de Fontenelle. On y a joint une lettre sur la nudité des sauvages, Genève, 1768, pp. 156-157, disponible sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1019219/f3.item).
231. La pruderie provoque des réactions négatives comme le cynisme, l’effronterie volontaire ou encore l’obscénité qui, dit l’auteur, « vient essentiellement de ce que la tradition et l’éducation ont cultivé exagérément les sentiments de pudeur et les ont développés bien au-delà de leur sens et de leur but ». (Id., p. 59).
232. Id., p.62.
233. Publiée en 1959 et traduite en italien en 1980 chez Logos. On peut se faire une idée de cette confrontation entre Scheler et Wojtyła en lisant BUTTIGLIONE Rocco, La pensée de Karol Wojtyła, Communio/Fayard, 1984, pp. 82 et svtes.
234. Publié en français chez Stock en 1978.
235. Op. cit., pp. 162 et svtes.
236. Le livre est paru en 1963 en polonais et a été publié en français chez Le Centurion en 1983.
237. Op. cit., p. 16.
238. Amour et responsabilité, op. cit., p. 162.
239. Id., p.163.
240. Id., p.166.
241. Id., p. 165.
242. Id., p. 166.
243. Id., p. 167.
244. Id., pp. 164-165.
245. Id., p. 168.
246. C’est ce qu’illustre très bien Robert Brasillach dans les pages citées plus haut, extraites de son roman Comme le temps passe. C’est ce que le cinéma est incapable de montrer.
247. WOJTYŁA Karol, Amour et responsabilité, op. cit., p. 168.
248. Id., p. 170.
249. Id., p. 172. L’auteur explique : « L’amour des personnes possède un net aspect objectif, et il faut qu’il le possède. En tant qu’émotion affective, il n’a souvent qu’un caractère subjectif et manque de maturité au point de vue moral. » (Ibid.)
250. Id., p. 173.
251. « La pudibonderie est liée souvent, voire généralement, à l’impudeur des intentions ». (Id., p. 175)). Le personnage de Tartuffe en est un bel exemple. Le Christ a fustigé cette attitude : « Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle. » (Mt 5, 28).
252. Id., pp. 174-175.
253. On consultera Le problème moral et pédagogique de la mode, Enseignements pontificaux introduits et commentés par Elisabeth Van Hecke, Huize Sint Michaël, 85, Groot Begijnhof-Sint Amandsberg, 1965.
254. WOJTYŁA Karol, Amour et responsabilité, op. cit., p. 177.
255. Id., pp. 177-178.
256. Id., pp. 178-179.
257. Reste l’inceste qui dans les années 70 avait trouvé pas mal de thuriféraires mais qui après de retentissantes affaires de pédophilie ne se manifeste plus que discrètement, mais jusques à quand ?
258. BOZON Michel, Sociologie de la sexualité, Armand Colin, 2009, p. 34, cité in BRASSART Alain, op. cit., p. 231.
259. TAGLIAPIETRA Andrea, op. cit., p. 94.
260. Tagliapietra (p. 95) cite le philosophe français Alain Renaut (né en 1949) : « S’il ne s’agit plus pour l’individu, de se soumettre à une norme extérieure à lui, ce qu’il revendique désormais, c’est surtout le droit d’affirmer sa différence, de quelque origine et de quelque nature qu’elle soit ; et, dans cette perspective, les normes à vocation universelle tendent à disparaître au profit d’une valorisation croissante des particularismes comme tels. » (RENAUT Alain, Faut-il être ce que l’on est ? Authenticité et sincérité, in Politesse et sincérité, Esprit, 1994, p. 144). Il aurait pu citer aussi DELSOL Chantal, Le crépuscule de l’universel, Cerf, 2020.
261. TAGLIAPIETRA Andrea, op. cit., p. 95.
262. Catéchisme de l’Église catholique (CEC), Mame/Plon, 1992, n° 2521.
263. BRUGUES Jean-Louis, Dictionnaire de morale catholique, C.L.D., 1991. J.-L. Bruguès enseigne la théologie morale à l’Institut catholique de Toulouse, il est membre de la Commission théologique internationale.
264. VASSE Denis, La pudeur et le respect, in Lumière et Vie, n° 114, 1993 ou sur le site Denis-vasse.com. D. Vasse (1933-2018) était médecin et psychanalyste.
265. O. cit., pp. 38 et 46. Toutefois, Scheler lie particulièrement le respect à la pudeur psychologique alors que Vasse ne fait pas de distinction entre pudeur corporelle et pudeur psychologique.
266. A propos de la pornographie, le même auteur écrit : « est pornographique le discours ou le film dans lequel la représentation objective des êtres se substitue à l’évocation de leur présence. L’exhibition des sexes se substitue à la différence subjective. » (Un monde sans pudeur ? in Etudes, février 2002, pp. 197-205, cité in Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, Cerf, 2013, article « pornographie », p. 1583). Dans le même article de cette encyclopédie, le P. Xavier Lacroix explique : « la réplique éthique la plus nécessaire à l’extension de la pornographie est l’offre d’une culture du désir, de la pudeur et du corps-sujet. La pudeur est « la première manifestation de l’esprit dans la chair » (Vasse, 2002) ; elle introduit la chair à l’ordre de la parole. Elle est la crainte que le corps ne devienne objet, traité comme une chose. Elle est l’intuition qu’entre le corps et la personne, l’unité est originaire et que dévaloriser l’un, c’est dévaloriser l’autre. C’est bien la totalité de la personne qui est impliquée dans le sexuel. Le corps est saisi comme corps-sujet lorsqu’il est perçu à partir de son visage et celui-ci à partir du regard - alors que le corps pornographique est un corps sans visage et sans regard. La réponse à la pornographie est éducative, culturelle et spirituelle. » (Id., pp. 1585-1586).
267. Op. cit..
268. In LEMOINE Laurent, GAZIAUX Eric et MÜLLER Denis (sous la direction de), op. cit., pp. 1650-1658.
269. Entre autres : HABIB Claude, La pudeur, La réserve et le trouble, Autrement, 1992 et art. « pudeur » in CANTO-SPERBER M. (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF, 1996 ; HEBERT Geneviève, Petit éloge phénoménologique de la pudeur en matière de dévotion et ailleurs, in Centre national de pastorale liturgique, Prière liturgique, affectivité et dévotion, coll. La Maison-Dieu 218, Cerf, 1999, pp. 131-144 ; METRAL Christophe-Géraldine, La pudeur ou l’être discret, Revue de l’Université de Bruxelles, 1996.
270. VASSE Denis, art. « pudeur » in Dictionnaire de spiritualité, Beauchesne, 1932-1995, t. XII, p. 2609.
271. METRAL Ch. G., op. cit., p. 12.
272. La pudeur, écrit encore Ch. G. Métral « laisse apparaître, sans jamais l’exhiber, l’intimité d’un être, cette vérité intérieure qui demande pour s’épanouir intimité, ombre, silence, retrait ».
273. SOJCHER Jacques, Préface du livre de Ch. G. Métral, op. cit., p. 10. J. Sojcher fut professeur de philosophie et d’esthétique à l’Université libre de Bruxelles.
274. L’auteur rappelle les invitations de Jésus « à prier dans le silence, à jeûner sans que cela se voie, à faire l’aumône dans le secret (Mt 6, 1-8). La main gauche doit ignorer ce que fait la main droite, et celui qui étale sa piété sur la place publique a déjà reçu sa récompense ».
275. PELISSIE du RAUSAS Inès, La pudeur, le désir et l’amour, Editions des Béatitudes, 1997.
276. 1897-1990.
277. Cf. ELIAS Norbert, La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, 1973. C’est le premier volume de l’ouvrage original rédigé en allemand, intitulé Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et psychogénétique, écrit en 1935 et publié à Bâle en 1939, réédité en 1969 puis en 1976. Le deuxième volume a été publié en 1975 en français et est intitulé : « La dynamique de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975. Les deux volumes ont été republiés chez Pocket en 2002 et 2003.
278. Né en 1943, il fut professeur d’ethnologie et d’histoire de la culture à l’université de Brême. Il ne faut pas le confondre comme le font Tagliapietra ou son éditeur avec le physicien Hans-Peter Dürr.
279. Le premier a été publié en français sous le titre : Nudité et pudeur : le mythe du processus de civilisation, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1998.
280. Dürr dans le livre de Tagliapietra.
281. TAGLIAPIETRA Andrea, op. cit., pp. 97-101.
282. Id., p.102.
283. Id., p. 103.
284. SIMONIN Pierre-Michel, Pudeur ? Impudeur ? sur palimpsestes.fr/blocnotes/2018/novembre/pudeur.htlm
Il s’agit d’un site tenu par le philosophe Pierre-Michel Simonin, responsable de formation à l’Institut universitaire de technologie-Paris Descartes.
285. Née en 1982, Adèle Van Reeth anime notamment une émission de philosophie sur France Inter. Elle est spécialiste en philosophie du cinéma notamment celle de Stanley Cavell.
286. Né en 1964. Philosophe, professeur à l’université Paris-est, directeur du Laboratoire interdisciplinaire d’étude du politique Hannah Arendt.
287. CRIGNON Anne, La pudeur, cette belle vertu passée de mode, sur le site de L’Obs, 15 août 2016.
288. ROUSSEAU Noémie, Burkini, une polémique française, sur le site de Libération, 19 août 2016. Née en 1985, Noémie Rousseau est journaliste à Libération et à Mediapart.
289. Dans le Phèdre (246a-d et 253c-254b), Platon, par la bouche de Socrate nous présente l’âme sous la forme d’un attelage ailé. Le cocher représente la raison. Il teint en bride deux chevaux : un cheval blanc qui est sage et un cheval noir impétueux.
290. Nous ne reprendrons ici que ce qui peut s’appliquer au corps car l’essentiel du discours de ce philosophe s’intéresse surtout au secret, au langage, à ce que l’on tait, ce que l’on dit et ce que l’on partage.
291. Il dénonce évidemment ses « lourdes concessions aux stéréotypes, aux préjugés et aux dérives de l’époque » notamment sur les femmes et le « type allemand ». (Op. cit., p. 120).
292. Op. cit., p. 121.
293. Il s’agit d’un article paru dans le journal Die Zeit, le 9 novembre 1901. Georg Simmel (1858-1918) est un philosophe et sociologue allemand.
294. Op. cit., pp. 128-129. Dans une autre œuvre, Simmel montrera que, dans les relations sociales, « le secret est un moment d’individualisation de première importance » et ceci, indépendamment « du contenu qu’il protège », secret « qui confère à la personne un statut d’exception » (SIMMEL Georg, Sociologie, Etudes sur les formes de la socialisation, Presses universitaires de France, 1999, p. 51, cité in TAGLIAPIETRA, op. cit., p.131.
295. HEGEL, G.W.F., Premiers écrits (Francfort 1797-1800), Vrin 1997, cité in TAGLIAPIETRA, op. cit., pp. 158-159.
296. TAGLAPIETRA, op. cit., p. 162.
297. Cf. « Je ne suis point cet assemblage de membres, que l’on appelle le corps humain… » (Deuxième méditation métaphysique).
298. Op. cit., pp. 160-161.
299. Cité in TAGLIAPIETRA, op. cit., pp. 126-127.
300. Id., p. 114. Tagliapietra ajoute encore à l’actif de la pudeur qu’elle est source de « solidarité intime ». Il prend à témoin (p. 167) l’écrivain d’origine sud-africaine John Maxwell Coetzee (né en 1940) qui, dans son roman très personnel Elisabeth Costello (Seuil, 2006), aborde la question de l’impudeur des media contemporains au nom du droit à l’information et celle imposée aux victimes de la barbarie dans les camps durant la guerre. Face à cela, Tagliapietra relève que « la pudeur d’Elisabeth Costello consiste autant à ne pas vouloir voir qu’à ne pas vouloir montrer. En fait, ce que nous sommes obligés de voir de l’humiliation de l’autre rappelle notre propre humiliation par contigüité, par proximité. La pudeur, nous enseigne Coetzee, est, malgré tout ce qui a été dit au cours de l’histoire antique à propos de l’être humain, une émotion fraternelle, « sororale », parce que dans la nudité de l’autre, nous découvrons, tôt ou tard, toujours la nôtre, comme nous sommes obligés d’apercevoir dans la nôtre, celle des autres en reflet. En dernière instance, la pudeur n’est rien d’autre qu’une compassion du corps et par le corps. »
301. Il explique : « N’est-ce pas à coups de secrets que se constitue l’intériorité de l’enfant ? une fois dépassée cette première franchise réflexe qui lui faisait ne rien cacher à ses parents de son corps, de ses affects, sentiments, sensations, l’enfant qui grandit commence à garder pour lui nombre de ses sensations, sentiments, affects, et dissimule certaines parties de son corps. Et c’est ainsi qu’il devient un homme, c’est-à-dire un être profond, possédant même trois niveaux de profondeur : ce qu’il montre de lui ; ce qu’il garde pour lui ; ce qu’il garde en lui. »
302. FIAT Eric, Pudeur et intimité, in Gérontologie et société, vol. 30, n° 122, 2007/3, pp. 23-40.
303. En témoigne l’étude de KOTOBI Laurence et LKHADIR Aïcha, Une ethnographie hospitalière autour de la pudeur et de la diversité culturelle, Rapport final de la Fondation de France, A propos de la diversité culturelle dans le soin : la pudeur, mars 2017. Laurence Kotobi est anthropologue de la santé et maître de conférences à l’Université de Bordeaux. Aïcha Lkhadir est anthropologue et psychologue.
304. DURIF-VAREMBONT Jean-Pierre, L’intimité entre secrets et dévoilement, in Cahiers de psychologie clinique, n°32, 2009/1. L’auteur confirme ce que nous écrivions au chapitre 7 à propos de la nudité dans les camps de concentration : « la résistance à la déshumanisation à l’œuvre dans les camps d’extermination nazis passait par la préservation d’un lieu de pudeur, les latrines, lieu où les détenus pouvaient se parler à l’abri du regard et des coups du Kapo. » (Il cite le témoignage d’ANTELME Robert, qui fut déporté à Buchenwald et à Dachau, in L’espèce humaine, Gallimard, 1957). « D’autres, continue-t-il, ont montré comment l’obligation de faire ses besoins devant tout le monde dans les wagons plombés constituait le premier acte de cette destitution subjective de masse. »
305. « En dehors des cas d’inceste avéré », l’auteur considère comme « situations incestuelles » qui ne respectent pas l’intimité, « pas seulement dans le registre du regard ou du toucher (enfant couchant avec ses parents, nudité partagée d’un adolescent et de son père prenant leur douche ensemble après l’effort sportif, jeux érotisés, immixtion dans la chambre de l’adolescent ou effraction du journal intime) mais aussi dans celui du langage (enfant pris comme confident de l’intimité d’une mère, déballage impudique d’un grand-père racontant à la table familiale ses « exploits » sexuels) ».
306. DURIF-VALEMBONT, Jean-Pierre, op. cit.
307. SELZ Monique, La pudeur, un lieu de liberté, Buchet-Chastel, 2003.
308. Id., p. 10.
309. Id., p. 15.
310. Id., p. 102.
311. La pornographie est le « modèle même de la communication par l’image et sans paroles ». (P. 31).
312. Id., p. 32. Elle va même jusqu’à écrire que « vivre dans un monde prétendant maîtriser la fécondation n’est pas sans effet sur parents et enfants, et aggrave la dissociation entre une maturité sexuelle précoce et une maturation affective plus tardive ». (P. 35).
313. … « l’illusion d’une liberté sans limite ne peut qu’être préjudiciable à l’individu et à la société. Aucune liberté n’est viable et pertinente, hors le respect de l’espace de chacun et le renoncement à toute tentative d’appropriation d’autrui. » (P. 76).
314. Id., p. 31.
315. Id., p. 34. Elle cite comme exemples, entre autres : la contraception chimique, les techniques de procréation médicalement assistée qui instrumentalisent le corps (cf. p. 73), le don d’organes, etc. La « régression de la liberté » est de plus en plus une réalité perceptible. En Belgique, le 12 juillet 2023, les gouvernements de la fédération Wallonie-Bruxelles, de Wallonie et de la Commission communautaire française ont rendu obligatoire une éducation à la « vie affective et sexuelle » pour les élèves de 6e primaire et de 4e secondaire. Les trois ministres responsables (2 socialistes et une écologiste) ont déclaré : « L’accord de coopération qui est adopté aujourd’hui se veut basculant. Il détermine les fondements des animations régulières à la vie relationnelle, affective et sexuelle à l’école. Il grave aussi dans le marbre l’EVRAS comme politique à part entière, dotée d’un budget structurel. Désormais, chaque enfant, au cours de sa scolarité, pourra percevoir au minimum deux animations de ce type. Elles seront désormais dispensées par des opérateurs disposant d’un label, garantie de qualité et de professionnalisme. » (Cf. Les grenades, sur rtbf.be, le 12 juillet 2023). Pratiquement, ce sont les centres de planning familial de Wallonie et de Bruxelles qui seront « les principaux opérateurs » (id.), centres dont on connaît l’inspiration laïciste et leur engagement en faveur de la contraception, de l’avortement et de l’indifférenciation sexuelle.
316. LABRUSSE-RIOU Catherine, La pudeur à l’ombre du droit, in La pudeur, La réserve et le trouble, série Morales, n° 9, Autrement, octobre 1992, citée in SELZ Monique, op. cit., p. 61.
317. SELZ Monique, op. cit., pp. 38-39.
318. Id. pp. 50-51.
319. Id., pp. 58-59. L’auteur insiste : la pudeur « en tant que telle […] est spécifiquement humaine, instauratrice du lien social et témoin de son institution. Il n’y a pas de monde humain sans pudeur, alors qu’elle n’existe pas dans le règne animal. » (P. 82).
320. SELZ Monique, op. cit., pp. 83-84.
321. Id., pp. 99-100.
322. Selz est plus respectueuse que son maître de l’intimité du sujet qu’il faut approcher, recommande-t-elle, avec tact et respect. Freud apparemment ne s’embarrassait pas de ces scrupules écrivant le 5 juin 1910 : « La discrétion est incompatible avec un bon exposé d’analyse ; il faut être sans scrupule. » Il s’agit, pour Freud, de provoquer l’impudeur, de briser les résistances. (Cf. TAGLIAPIETRA, op. cit., pp. 108-109).
323. Id., p. 88. A ce point de vue, comme signalé déjà par d’autres auteurs, « la pudeur aide à trouver cet équilibre si délicat, si fragile, presque introuvable, et jamais assuré, par sa fonction de maintenir présents et séparés les deux amants, mais aussi par son rôle de séduction et de renouvellement du désir dans la relation intime ». (P. 101).
324. Id. p. 96. Après les anthropologues et le père de la psychanalyse, Monique Selz qui est de culture juive, conforte sa démonstration en commentant certains passages éclairants de la Genèse (22, 1-18), de l’Exode (3, 1-15 ; 33, 11 et 20) et du Lévitique (16, 1-34 ; 18, 1-30) et en s’appuyant sur la lecture de MOSES Stéphane, L’Eros et la loi, Lectures bibliques, Seuil, 1999. L’Ecriture insiste aussi sur « le retrait et le voilement » qui sont « deux caractéristiques de la pudeur » (p. 116), pudeur qui « permet de définir l’espace de chacun, à l’intérieur duquel il est protégé, mais aussi à partir duquel il peut respecter l’autre tout en s’offrant et s’ouvrant à lui ». (P. 131).
325. Id., pp. 103-104.
326. « Période allant schématiquement de la fin de l’efflorescence sexuelle de l’enfance à la puberté. » (P. 107).
327. Id., 112-113.
328. LEPINE Jeanne-Astrid, op. cit., p. 95. La pudeur, Mémoire présenté pour l’obtention du grade de Maître ès arts à la faculté de philosophie de l’Université Laval, Québec, 2008. Disponible sur : https://www.collectionscanada.gc.ca/obj/thesescanada/vol1/QQLA/TC-QQLA-25553.pdf.
329. Sg 13, 5.
330. Outre le livre que nous avons utilisé précédemment Défi à la pudeur, Quand la pornographie devient l’initiation sexuelle des jeunes (Albin Michel, 2003), on peut aussi citer, entre autres : Voir - Être vu. Figures de l’exhibitionnisme aujourd’hui, PUF, 2005 ; La violence du voir, PUF, 2001 ; L’irrésistible pouvoir du sexe, Payot 2001 ; Soif d’idéal, les valeurs d’aujourd’hui, Editions Philippe Duval, 2012 ; La tyrannie du paraître, Eyrolles, 2013 ; Le désir (collectif), In Press, 2016 ; Le narcissisme, In Press, 2016 ; Interdits et limites (collectif), In Press, 2017 ; L’idéal, la force qui nous gouverne, In Press, 2017 ; Plaisir et jouissance, les deux sources de la vie psychique, In Press, 2018Vieillir, un retour d’idéal, préface de Marie-Françoise Fuchs, coll. « OLD’UP », Paris, In Press, 2020 ; Comment peut-on être pervers ? Inceste, viol, pédophilie, coll. « Psy pour tous », Paris, In Press, 2021 ; etc.
331. Jean-Paul II a dénoncé cette liberté que le mode prône, liberté sans limite, sans lien avec la vérité : « Cette liberté consiste uniquement à s’adapter à de multiples contraintes : à la contrainte des sens et des instincts, à la contrainte de la situation, à la contrainte de l’information et des différents moyens de communication, à la contrainte de la manière courante de penser, d’évaluer, de se comporter, en passant sous silence la question fondamentale, de savoir si cela est bien ou mal, digne ou indigne. » (Homélie à la Messe pour les Universitaires, 26 mars 1981. OR 14 avril 1981, p. 2.)
332. BONNET Gérard, Défi à la pudeur, op. cit., pp.186-187.
333. BONNET Gérard, Défi à la pudeur, op. cit., p. 165.
334. Id., pp. 181-183.
335. Id., pp. 197-200. L’auteur prend comme exemple Les demoiselles d’Avignon de Picasso :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/4/4c/Les_Demoiselles_d%27Avignon.jpg/250px-Les_Demoiselles_d%27Avignon.jpg
(Via https://en.wikipedia.org/wiki/File:Les_Demoiselles_d'Avignon.jpg.)
336. Id., p. 211.
337. Id., pp. 206-215.
338. LOUIS-COMBET (né en 1932), Le chemin des vanités d’Henri Maccheroni, Corti, 2000.
339. Id., pp. 74-75, cité in BONNET, op. cit., p. 212.
340. BONNET, op. cit., p. 214.
341. Id. pp. 214-215.
342. Audience générale, 25 septembre 2024.
343. Jos 2. Paul l’évoque : « Par la foi les remparts de Jéricho tombèrent, après qu’on en eut fait le tour pendant sept jours. Par la foi, Rahab, la prostituée, ne périt pas avec les rebelles, car elle avait accueilli pacifiquement les espions. » (He 11, 30-31). Et Jacques écrira : « Vous constaterez que l’on doit aux œuvres et pas seulement à la foi. Tel fut le cas aussi pour Rahab la prostituée : n’est-ce pas aux œuvres qu’elle dut sa justice, pour avoir accueilli les messagers et les avoir fait partir par un autre chemin ? En effet, de même que sans souffle, le corps est mort, de même aussi, sans œuvres, la foi est morte. » (Jc 2, 24-26).
344. Lc 7, 36-50. Saint Jean Climaque (moine syrien né vers 579 et mort vers 649) écrit : « J’ai vu des âmes impures qui se jetaient jusqu’au paroxysme dans l’éros physique. C’est l’expérience même de cet éros qui les porta au retournement. […] C’est pourquoi le Christ, parlant de la chaste prostituée, n’a pas dit qu’elle avait eu peur, mais qu’elle avait beaucoup aimé et qu’elle avait pu aisément dépasser l’amour par l’amour. » (L’échelle sainte, 5, 28, in CLEMENT Olivier, Sources, Stock, 1982, pp. 158-159 et in HADJADJ Fabrice, op. cit., p. 142).
345. Jn 8, 1-11.
346. Jn 4, 4-30.
347. Sur Thaïs, Pélagie et Marie l’Égyptienne et d’autres prostituées repenties, on peut lire WARD Benedicta (Sœur), La vie au désert de prostituées converties - Etude du repentir dans les sources du premier monachisme, Editions des béatitudes, 2004. Outre la présentation de ces femmes des premiers siècles, le livre aborde aussi le thème du repentir, la sagesse et la spiritualité des pères du désert.
L’auteur reprend aussi Marie-Madeleine parmi les « prostituées repenties ». Je ne la cite pas car le personnage est assez complexe et au-delà de ce que les Évangiles nous apprennent d’elles, chaque époque l’a présentée selon la culture et les obsessions du moment. On a intérêt à lire BURNET Régis, Marie-Madeleine, De la « pécheresse repentie » à l'« épouse de Jésus », Cerf, 2008. Régis Burnet est, entre autres, professeur de Nouveau testament à l’Université catholique de Louvain.
348. Pécheresse repentie du IVe siècle.
349. 354-430. Il a raconté lui-même ses désordres dans Les confessions, et notamment son « amour de l’amour » (III, 1). Peut-être l’expérience lui a-t-elle inspiré cette réflexion : « J’ose le dire, il est utile aux superbes de tomber dans quelque faute éclatante, afin que, se déplaisant à eux-mêmes, ils se relèvent ; car c’est en se plaisant qu’ils sont tombés. Couvre leur face d’ignominie, s’écrie le psalmiste, et ils chercheront ton Nom. » (La cité de Dieu, XIV, 13, Seuil/Points, 1994, p. 172, cité in HADJADJ F., op. cit., p. 146).
350. Au Ve siècle, sa vie fut d’abord celle d’une actrice et d’une courtisane.
351. A Alexandrie, au Ve siècle, jusqu’à l’âge de 29 ans elle vécut de prostitution.
352. 1248-1309. Elle mena une vie de plaisirs avant de se convertir.
353. 1550-1614. Il connut une jeunesse dissipée avant de se convertir à 25 ans.
354. 1858-1916. Après avoir perdu la foi et avant de la retrouver, il mena une vie dissolue, fréquentant les prostituées.
355. 1968-2019. On peut consulter le site www.slelleylubben.com ou lire son témoignage dans Parcours « Libre pour aimer », Editions de l’Emmanuel, 2016, pp.320-323.
357. On peut lire notamment Montre-moi ton visage, Cerf, 2015. Elle est la sœur de l’écrivain Bernard-Henri Lévy, né en 1948.
358. Né en 1962. A l’origine, de formation, il est ingénieur de l’Institut des arts et métiers de Lille.
360. Parcours « Libre pour aimer », Editions de l’Emmanuel, 2016.
361. Écrire le corps, op. cit., p. 216.
362. Mt 21, 31-32.
363. STEFFENS Martin, L’amour vrai, Au seuil de l’autre, Forum Salvator, 2018.
364. MONTHERLANT Henri de, Pasiphaé, in Théâtre, Bibliothèque de la Pléiade, 1958, pp. 113-114, cité in HADJADJ Fabrice, La profondeur des sexes, Pour une mystique de la chair, Seuil, 2008, p. 45.
365. Id., pp. 19-23.
366. Id., pp. 47-48.
367. Pour Hadjadj, « l’extase inférieure et l’extase supérieure se ressemblent en ce qu’elles nous mettent hors de nous-mêmes. » (Op. cit., p. 46).
368. Id., pp. 48-49.
369. Id., p. 16.
370. Id., p. 61. L’auteur insiste et précise : « La pornographie est le singe de l’amour oblatif, de cet amour parfaitement donné » (Id., p. 96)
371. Id., p. 16.
372. BAUDELAIRE Charles, Petits poèmes en prose (Le spleen de Paris), Classiques Garnier, 1958, p.60.
373. BAUDELAIRE Charles, Fusées, Mon cœur mis à nu, La Belgique déshabillée, Gallimard/Folio, 1975, 1976, 1986, p. 106 (Mon cœur mis à nu, feuillet 45bis). André Guyaux dans son commentaire (p. 603) affirme que « faire de Dieu l’être le plus prostitué est parfaitement orthodoxe […]  : le Christ a pris sur lui tous les péchés ; par le Christ, Dieu se prostitue à l’homme ». André Guyaux, né à Charleroi en 1951, auteur de cette édition, est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et a enseigné, notamment à la Sorbonne. Il est spécialiste de Rimbaud et de Baudelaire.
374. STEFFENS Martin, op. cit., p. 52.
375. Cf. LIMET Henri, in POUPARD Paul (sous la direction de), Dictionnaire des religions, PUF, 1984, p. 1373. H. Limet fut professeur à l’Université de Liège.
376. DELAHOUTRE Michel, in POUPARD, op. cit., pp. 1652-1653. M. Delahoutre (1923-2014) fut professeur à l’Institut catholique de Paris.
377. MESLIN Michel, in POUPARD, op. cit., p. 137. M. Meslin (1926-2010) ancien professeur de l’université Paris-Sorbonne.
378. STEFFENS Martin, op. cit., p. 61. La chasteté ne doit pas, comme c’est souvent le cas, être confondue avec la continence. La continence implique la retenue des pulsions sexuelles et l’abstention de tout plaisir génital provoqué tandis que la chasteté suppose d’une part, l’intégrité qui s’oppose à tout comportement qui diviserait la personne et, d’autre part, l’intégralité du don, c’est-à-dire la charité qui nous invite à être le prochain de tous. (Cf. BRUGUES Jean-Louis, in Dictionnaire de morale catholique, C.L.D.,1991, pp. 80-81 et 102.
379. On peut jouer sur les mots comme Steffens le suggère : la pornographie abolit la distance mais ne tient pas la distance tandis que l’amour respectant la distance tient la distance.
380. TERTULLIEN (vers 160-vers 220), La patience, Arléa, 2001, p. 38, cité in STEFFENS Martin, op. cit., p. 63. Steffens nous rappelle ce qui s’est passé au jardin d’Eden. En quoi consiste le premier péché ? L’homme mange le fruit défendu parce qu’il veut devenir Dieu. Or, telle est bien la destinée de l’homme puisque, comme l’affirme saint Irénée, «C’est la raison pour laquelle le Verbe s’est fait homme et le Fils de Dieu, Fils de l’homme : afin que l’homme, en entrant en communion avec le Verbe et en recevant ainsi la filiation divine, devienne fils de Dieu » (Adversus haereses 3, 19, 1: pg 7, 939 ; cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 460). De nombreux Pères de l’Église, ont simplifié la formule et répété : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » (St Athanase, Sur l’Incarnation 54, 3, ou encore saint Grégoire de Naziance, saint Grégoire de Nysse, saint Augustin, Sermon 128,). Alors, où est le problème ? L’homme pèche parce qu’il veut devenir Dieu tout de suite et qu’il pense y arriver sans Dieu, sans intermédiaire, sans respecter la distance.
381. STEFFENS Martin, id. L’auteur cite aussi (p. 65) John Steinbeck qui écrit : « Sous sa carapace de lâcheté, l’homme aspire à la bonté et veut être aimé. S’il prend le chemin du vice, c’est qu’il a cru prendre un raccourci qui le mènerait à l’amour. » (A l’est d’Eden, Livre de poche, 1974, p. 549).
382. STEFFENS M., op. cit., p. 68.
383. Id., p. 75.
384. Id., p. 79.
385. Id., p. 80.
386. Id., pp. 81-82.
387. Id., p. 78.
388. Id., p. 80.
389. Id., p. 79.
390. Id., p. 83.
391. Il est sûr que certains resteront sans émotion devant telle œuvre ou telle personne même si par ailleurs ils en reconnaissent intellectuellement la beauté. Toute sensibilité n’est pas apte à s’en réjouir. Il faut toutefois, pour apprécier la beauté et s’en réjouir que l’émotion reste mesurée, que nous restions, d’une certaine manière, « à distance » de l’objet. Paul Schilder a bien expliqué ce phénomène : « La beauté du corps humain ne suscite pas immédiatement les désirs, mais elle contient en elle le germe de développement des désirs. Dans le champ de l’esthétique pure, nous réprimons le besoin immédiat. L’individu sent qu’il peut contrôler ses désirs, qu’il n’est pas forcé de les suivre. » Il est incontestable que « la beauté du corps humain est en rapport manifeste avec la sexualité » mais il est clair aussi que « l’influence esthétique disparaît quand le désir sexuel devient trop fort, et l’on doit en conclure que l’objet esthétique provoque les désirs, mais que ces désirs sont prématurément inhibés et interrompus ; de sorte que le plaisir esthétique, bien qu’il apporte repos et détente, ne satisfait pas pleinement les désirs et reste, par conséquent, distant de l’objet. Nous pouvons rester dans l’attitude esthétique tout en pensant au sort des êtres qui nous entourent. Mis nous n’aurons jamais une appréciation esthétique d’un événement tragique si nous ne sommes pas, intérieurement, « distanciés » par rapport à cet événement. Nous n’aurons jamais de plaisir esthétique concernant nos propres expériences, qu’à condition de les dépersonnaliser, de les placer devant nous comme s’il s’agissait des expériences d’un étranger. » (Op. cit., pp 178-279) .Pour apprécier la beauté du corps, cette distance est nécessaire. Une femme peintre m’expliquait que lorsqu’elle peint un nu masculin d’après nature, si, à un moment, elle est troublée par cette nudité, elle sera incapable de peindre. Comment donc apprécier la beauté à partir du moment où tout est fait pour nous troubler, pour susciter en nous le désir ?
392. CHENG François, op. cit., p. 49.
393. SCHOPENHAUER Arthur (1788-1860), Le monde comme volonté et comme représentation, (1818), tome premier, 7e édition, Librairie Félix Alcan, sd., III, pp. 323-324.
394. Id., p. 328.
395. Id., p. 332.
396. STEFFENS M., op. cit., pp. 83-84.
397. Ernest Pignon-Ernest (1942-), Cruci-fixion d’Angèle de Foligno, via https://voir-ou-revoir.over-blog.com/article-ernest-pignon-ernest-prieure-de-saint-cosme-la-riche-120020119.html.
En 2008, Ce plasticien « entreprend avec Bernice Coppieters, danseuse étoile des Ballets de Monte-Carlo comme modèle un ensemble de dessins inspirés des textes des grandes mystiques chrétiennes comme Marie-Madeleine, Thérèse d’Avila, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Marie de l’Incarnation et Madame Guyon. La première présentation de ses « Mystiques » se fera à la Chapelle Saint-Charles d’Avignon en 2008. Baptisée « Extases », cette impressionnante installation sera reprise dans de nombreux lieux sacrés : Chapelle des Carmélites, Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis (2010), Chapelle du Musée de l’Hospice Comtesse de Lille (2013), au Prieuré Ronsard Saint-Cosme à Riche (2013), à l’Église Saint-Louis, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris (2014), à l’Abbaye de Saint Pons de Nice (2016), à Santa Maria delle Anime del Purgatorio à Naples (2019) et en 2022 à l’Abbatiale de Bernay. » (Wikipedia).
398. Vie de sainte Angèle de Foligno, par le frère Arnaud, son confesseur, Casterman, 1850, p. 15.
399. Répétons-le : l’homme est un être de désir mais celui-ci doit être bien orienté et se distinguer de la convoitise.
400. STEFFENS Martin, op. cit., p. 89.
401. Hadjadj cite aussi l’exemple de Catherine Millet (née en 1948) qui, dans son récit autobiographique La vie sexuelle de Catherine M. (Seuil, 2001, pp. 11, 65), raconte sa vie dissolue passée. Vu les motivations qu’elle avoue, « l’illusion d’ouvrir en [elle] des possibilités océaniques », en réponse à son rêve d’enfance « d’épouser Dieu », Hadjadj n’hésite pas à affirmer que « ce qu’elle poursuit de manière illusoire, comme elle l’atteste avec rigueur, c’est cette qualité la plus sublime du corps glorieux : son ouverture universelle, accueillant de manière intime toute la création et plus spécialement tous les membres du Corps mystique du Christ. Sa débauche n’est pas commandée par une complaisance fangeuse mais par une impatience du Ciel. […] Elle interprète charnellement la vocation spirituelle de l’apôtre qui voudrait se faire tout à tous (1Co 9, 22) ». (Op. cit. pp. 243-244)
402. Voir le commentaire d’Henri Lemaitre in BAUDELAIRE Charles, Petits poèmes et prose, op. cit., p. 168.
403. Id., pp. 167-168.
404. VOLLMANN William T. (né en 1959), La famille royale, Actes Sud, 2004, p. 15.
405. 1 Co 7, 8-9.
406. Cf. 1 Co 7, 28 : pour Paul, s’il vaut mieux être célibataire que marié c’est parce que « …ceux-là connaîtront la tribulation dans leur chair… »
407. La concupiscence est triple car elle nous porte à posséder, dominer, jouir. Jean écrit : « Tout ce qui est dans le monde - la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie - vient non pas du Père, mais du monde. » (1 Jn 2, 16).
408. SEMEN Yves, Le mariage selon Jean-Paul II, Presses de la Renaissance, 2015, Esquisse 13, 2.
409. HADJADJ Fabrice, La profondeur des sexes, Pour une mystique de la chair, Seuil, 2008, p. 17.
410. Plusieurs livres abordent la question du mariage comme chemin vers la sainteté. On peut lire CAFFAREL Henri, Le mariage, aventure de sainteté, Parole et Silence, 2013 ou, si l’on préfère méditer la vie de couples exemplaires : SIMON Raphaëlle, Couples de feu et de foi, Editions Emmanuel, 2020 ; elle évoque les figures de Baudouin et Fabiola de Belgique, Charles et Zita de Habsbourg, les servantes de Dieu Chiara Petrillo (1984-2012) et Elisabeth Leseur (1866-1914), le bienheureux Frédéric Ozanam (1813-1853)…
411. I, qu. 98, art. 2.
412. CHAUVET Louis-Marie (né en 1942), Le mariage, un sacrement pas comme les autres, in Questions autour du mariage, revue de pastorale liturgique, n° 127, Cerf, 1976, p. 87, cité in SEMEN Yves, La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., p. 25.
413. Ils sont nombreux. Citons-en quelques-uns : Cyrille de Jérusalem, Athanase d’Alexandrie, Hilaire de Poitiers, Ambroise de Milan, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, etc.
414. I, qu. 98, art. 2.
415. Cf. SEMEN Yves, La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., pp. 26 et svtes et p. 209.
416. Id. pp. 209-210.
417. Luigi Beltrame Quattrocchi (1880-1951) et Maria Corsini (1884-1965).
418. HABSBURG Paul, Et si la sexualité était un chemin vers la sainteté ? in Aleteia, 20 octobre 2021. Le Père Habsburg prépare les couples au sacrement du mariage. Il a collaboré à plusieurs livres sur le mariage, notamment Reste avec nous (Evangile du corps), Mame, 2019.
419. Mt 5, 28. Jean-Paul II dans son Allocution au cours de l’audience générale du 1er avril 1981 (cf. OR 7 avril 1981, p. 12) a commenté ce passage de l’évangile, ce « regarder pour désirer ». Dans la parole de Jésus, il y a, dit-il, « une vérité de caractère éthique » mais également « la vérité essentielle sur l’homme, la vérité anthropologique ». Il faut acquérir la « pureté de cœur » qui permet « la libération de toute espèce de péché ou de faute » et particulièrement cette concupiscence de la chair. Cette pureté de cœur « n’est pas la simple abstention de l’impudicité (1 Thess 4, 3) ou tempérance : elle est en même temps la voie qui conduit à une découverte toujours plus parfaite de la dignité du corps humain ; ce qui est lié organiquement à la liberté du don dans l’authenticité intégrale de sa subjectivité personnelle, masculine ou féminine ». Il faut donc « user du corps qui lui appartient avec sainteté et respect (1 thess 4,4) » car ce corps est un « temple ». « L’apaisement de la passion est, en effet, une chose ; en est une autre la joie que l’homme éprouve à se posséder plus pleinement lui-même et à pouvoir devenir ainsi encore plus pleinement un véritable don pour une autre personne. »
420. Non sans humour mais avec pertinence, Hadjadj nous lance cette invitation : « Si devant la belle nous sentons monter la sève désireuse, ne nous écrions pas seulement comme Tartuffe : « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme! » mais soupirons en outre : « Ô! pour être homme, je n’en suis pas moins dévot ! » (Op. cit., p. 64).
421. STEFFENS Martin, op. cit., p. 85.
422. HADJADJ Fabrice, op. cit., p. 39.
423. Id., p. 47.
424. Id., p. 128. A condition d’être quelque peu contemplatif comme nous y invite, aussi surprenant que cela puisse paraître, le poète d’origine namuroise Henri Michaux (1899-1984) : « Dans l’attachement aux habitudes il y aurait peut-être plus de grandeur. Il est superflu de constater combien les voyageurs, quand ils écrivent, sont dépourvus de grandeur et comme celle-ci est courante chez les philosophes, qui connaissent si peu la terre. On en trouve parmi eux qui, tellement pris de cette passion de la répétition, ont fini par ne plus voir que l’être en chaque être et y arrivent de bonne foi. Sa femme, un chien, un hibou, un saule : être, être, être. Il voit leur différence, mais l’être répété l’enivre par-dessus toute différence. » (MICHAUX Henri, Ecuador, Gallimard, 1968, pp. 184-185, cité in HADJADJ, op. cit., p. 135).
425. HADJADJ, op. cit., p. 135.
426. Id. p. 98. Et l’on peut encore ajouter, comme Fabrice Hadjadj le montre, dans son livre et avec de nombreux exemples, que le couple est le lieu fondamental de la résistance au totalitarisme déclaré ou sournois. Il cite entre autres George Orwell qui, dans son célèbre roman 1984, raconte la dissidence de Winston Smith. L’auteur décrit la première rencontre amoureuse de son héros avec Julia, en cachette, dans la nature. Après qu’ils ont fait l’amour, Orwell conclut : « Leur embrassement avait été une bataille, leur jouissance une victoire. C’était un coup porté au Parti. C’était un acte politique. » (ORWELL George, 1984, Gallimard/Livre de poche, 1950, p. 183). Hadjadj ajoute : « La communauté de l’homme et de la femme n’a pas sa racine dans un contrat arbitraire mais dans une vocation charnelle. C’est pourquoi elle forme un socle pour l’histoire. Si l’on prétend qu’il s’agit là d’une « hétérosexualité » de convention, c’est-à-dire elle-même contractuelle et historique, la société ne bâtit sur plus rien de solide. Avec les sexes, elle perd sa base. Les individus peuvent être livrés aux plus tyranniques fictions. » (HADJADJ F., op. cit., p. 239).
427. Id., pp. 98-99.
428. HENRY Michel (1922-2002), Incarnation, Une philosophie de la chair, Seuil, 2000, p. 315, cité in STEFFENS M., op. cit., pp. 103-104.
429. Pour M. Steffens, « L’acte sexuel ne peut être mis au jour plus loin que la danse. […] Certaines danses miment l’amour et ses postures. Pornographie ? Non, car l’art est passé par là, ainsi que la culture qui bricole des mœurs avec nos pulsions. On montre qu’on ne montrera pas. Cela d’ailleurs se nomme la pudeur : la pudeur cache, mais elle ne cache pas ce qu’elle cache. » (Id., pp. 104-105).
430. Id., pp. 128-129. F. Hadjadj explique : « Et si nous sommes seuls et dans la pénombre, ce n’est pas tant par pudeur que par plénitude. Une interférence trop grande de la vue entraverait cette réciprocité charnelle. De même que l’intrusion d’un tiers. Pour que la plénitude du toucher soit possible, il est nécessaire que le regard s’abîme et qu’exclusif soit l’enlacement […]. » (Op. cit., p. 86). L’auteur souligne l’importance du toucher chez l’homme, d’accord avec Aristote pour qui ce n’est ni la vue ni l’ouïe qui singularise l’homme : « Pour les autres sens, en effet, l’homme le cède à beaucoup de bêtes, mais pour la finesse du toucher il est de loin supérieur. Et c’est pourquoi il est le plus intelligent des animaux. » (ARISTOTE, De l’âme, II, 9, 421a, Vrin, 1988, p. 123, cité in HADJADJ, op. cit., p. 83). Idéalement donc, l’homme, volontiers voyeur selon Dolto, se féminiserait dans l’acte d’amour, en privilégiant le toucher permettrait aux deux de ne faire plus qu’un.
431. JEAN DE LA CROIX, La montée au Carmel, in Œuvres complètes, Cerf, 2010, Livre 3, chap. 10, pp. 806-807.
432. Op. cit., pp. 139-140.