2. Voyons-nous vraiment avec nos yeux ?

Ce que le tableau représente ?
Cela dépend de celui qui le regarde

— James Abbott McNeill Whistler

[1]

  Jean-Yves Lefourn, pédo-psychiatre, spécialiste de l’adolescence, constate qu'« inondé d’images, l’enfant se perd. De nos jours, […​] tout le réel devient image. L’image prend la place du réel. […​]. Il faut que l’enfant comprenne que face à ce monde qu’il croit réel, il se retrouve avant tout face à un réseau, reproduction subjective et non objective d’un réel choisi par quelques-uns et non par lui, d’où l’importance de lui parler, de lui faire comprendre et entendre l’image. Le voir doit faire advenir un mot, une émotion. » La réflexion et le conseil qui suivent peuvent s’adresser à nous tous, quel que soit notre âge. En effet, l’image « semble faire ‹ vérité › et tend à faire confondre réel et réalité, soit la différence qui existe entre voir et regarder. Nous devons donc apprendre à lire et même à penser les images afin que celles-ci ne soient pas de simples métonymies et ainsi éviter cette dérive. Il faut prendre l’image comme un acte culturel en soi et la mettre au travail de l’étude et de son histoire, effectuer un véritable ‹ travail de l’image ›. »[2]
  Diderot cité précédemment nous met sur la piste : « Pour regarder les tableaux des autres, il semble que j’aie besoin de me faire des yeux ; pour voir ceux de Chardin, je n’ai qu’à garder ceux que la nature m’a donnés et m’en bien servir. »[3]
  Se « faire les yeux » quand il s’agit d’une œuvre qui manque de réalisme mais même lorsque nous sommes confrontés à une peinture qui prétend copier le réel, il nous conseille de bien nous servir de nos yeux !
  Nombreux sont les penseurs qui jettent le discrédit sur nos sens.
  Nous avons évoqué Descartes qui soulignait la difficulté que nous pouvons éprouver à distinguer ce que nous voyons en rêve et nous voyons éveillés. Pascal va plus loin et nous met en garde contre notre imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » qui, à travers nos sens, trouble notre perception et notre raison : « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.[4] […​] Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds ? »[5]. Avant lui, Montaigne parlait de l’« évidente imposture de la vue », dans ce passage célèbre : « Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris : il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe ; et si [pourtant] ne se saurait garder (s’il n’a accoutumé le métier des recouvreurs) que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. […​] J’ai souvent essayé [éprouvé] cela, en nos montagnes de deçà (et si [pourtant] suis de ceux qui ne s’effraient que médiocrement de telles choses), que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur [frissons] et tremblements de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallût bien ma longueur que je ne fusse du tout [tout à fait] au bord, et n’eusse su choir si je ne me fusse porté à escient [sciemment] au danger. J’y remarquai aussi, quelque hauteur qu’il y eût, pourvu qu’en cette pente il s’y présentât un arbre ou bosse de rocher pour soutenir un peu la vue et la diviser, que cela nous allège [soulage] et donne assurance, comme si c’était chose de quoi, à la chute, nous puissions recevoir secours ; mais que les précipices coupés [abrupts] et unis, nous ne pouvons pas seulement regarder sans tournoiement de tête[6] ; qui est une évidente imposture de la vue. Ce beau philosophe[7] se creva les yeux pour décharger l’âme de la débauche qu’elle en recevait et pouvoir philosopher plus en liberté. »[8]

  Nos sens nous trompent et particulièrement la vue semble-t-il.
  Mais, qu’en pensent les scientifiques ?
  Selon leurs recherches, notre vue est partielle et variable. D’une part, nous ne percevons pas toutes les radiations électromagnétiques comme les infra rouges et les ultra violets. De plus, notre vision est tributaire de la distance qui nous sépare de l’objet. Elle est tributaire aussi de la lumière. Ce n’est pas tout : nous ne pouvons voir simultanément avec la même acuité tous les points de la moindre surface. En effet, les divers éléments d’une image, comme d’un objet, ont une prégnance particulière, c’est-à-dire une capacité de capter l’attention différente. Ainsi, le professeur Guy T. Buswell[9], éminent pionnier en matière de psychologie expérimentale, a procédé à l’analyse oculaire de la célèbre estampe d’Hokusai[10], La vague :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a5/Tsunami_by_hokusai_19th_century.jpg/330px-Tsunami_by_hokusai_19th_century.jpg [11]
Analyse oculaire de La Grande Vague de Hokusai par Guy T. Buswell [12]

Il a testé plusieurs observateurs et étudié le mouvement de leurs yeux devant cette image. Il a constaté que les yeux étaient d’abord attirés par la crête de la vague. Ils ne découvraient le bateau qu’au neuvième mouvement et le Fuji Yama au seizième.[13]

  Les peintres confirment cette analyse. Paul Klee[14] écrivait que, dans un tableau, sur une affiche, « l’œil suit les chemins qui ont été ménagés dans l’œuvre, tracés par l’artiste ». Finalement, si nous parvenons à voir l’ensemble d’un paysage, représenté ou réel, c’est parce que l’œil « balaie » l’espace et que chaque élément « mord » sur l’élément voisin.
  L’exemple le plus frappant et le mieux connu nous est offert par la bande dessinée :

Hergé, Le Temple du Soleil, Casterman, "Les Aventures de Tintin", 1949
Hergé, Le Temple du Soleil,
Casterman, "Les Aventures de Tintin", 1949[15]

  Ce phénomène s’explique par la persistance rétinienne qui nous fait voir, par exemple, une étoile filante comme une ligne lumineuse.[16]
  Pour ce qui est des couleurs, il est important de se rappeler que la couleur est un phénomène complexe, à la fois physique, psychique, psychologique et culturel. Elle est tributaire de l’œil et de l’éclairement mais chaque couleur a aussi un temps de latence : la latence mesure le décalage entre le début de l’excitation et celui de la sensation. Ce temps varie suivant les couleurs. Ainsi, ce temps est bref pour le rouge mais long pour le bleu.
  De plus, le champ visuel des couleurs est variable. Par exemple, au-delà de 30° de l’axe visuel, le vert disparaît. Ajoutons encore à ces caractères que chaque culture a codé les symboles des couleurs et, en plus, que chaque artiste a son propre code. Le rouge, par exemple, suggère le sang et la vie au Japon, l’ardeur amoureuse chez Toulouse-Lautrec, l’amour spiritualisé chez d’autres, le danger, la colère, la violence ou la mort chez d’autres encore. Nous savons aussi qu’il y a des couleurs froides (du vert pâle au violet) propices au calme, à la douceur et à la sérénité et des couleurs chaudes (du jaune au rouge) qui réchauffent et donnent de l’énergie. Et ce n’est pas tout : non seulement la juxtaposition des couleurs permet des contrastes ou des complémentarités mais la nature du fond peut influer sur les caractères de la figure, paraître les élargir ou les rétrécir comme dans le cas dans ces images :

2 004 illusion couleur

2 005 illusion couleur[17]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/02/Ponzo_illusion.gif[18]

Enfin, le contexte peut donner des sens différents au même signe. Ainsi, un . peut évoquer un pépin de raisin ou un œil dans le dessin d’un visage.

  Notre regard : entre distraction et manipulation

On voit davantage avec le cerveau qu’avec les yeux. Comme l’écrit P. Baudry, « ce qui se regarde, ce n’est pas strictement ce qui se voit. Le regard invente et associe. »[19]
  Nous savons que l’hémisphère gauche commande la pensée abstraite et le langage et que l’hémisphère droit est le siège de la pensée concrète, de l’intuition, de l’espace et des formes. C’est par le pouvoir de notre cerveau et le pouvoir que nous pouvons exercer sur notre cerveau par notre volonté, que nous pouvons distinguer le vrai et le faux. Il est donc nécessaire d’éduquer à la « lecture » des images. Et dans cette « lecture », la culture tient une grande place. Comme disait Bergson[20], « percevoir, c’est se souvenir ».
  L’analyse d’une peinture comme Le mariage Arnolfini de Jan Van Eyck[21] le montre à suffisance :

Les Époux Arnolfini [22]

  Il y a dans ce tableau minutieux toute une série de détails et de symboles auxquels il faut être très attentif. Ainsi, les fruits sur la table basse et sur l’appui de fenêtre peuvent indiquer, s’il s’agit d’oranges, l’aisance matérielle du couple ou, si ce sont plutôt des pommes, l’innocence originelle perdue. La bougie allumée au-dessus des époux alors qu’il fait jour peut être le signe de la flamme nuptiale ou, comme disent certains commentateurs, l’œil de Dieu en absence de prêtre ou encore puisque la chandelle allumée est unique, l’unicité du couple. Le petit chien est présenté comme un symbole de fidélité. Le lit conjugal tout paré de rouge évoque la relation sexuelle. Les chaussures abandonnées suggèrent un lieu saint ou du moins un lieu qui doit inspirer le respect. A côté du « miroir de sorcière » décoré de dix scènes évoquant la passion du Christ et dans lequel se reflètent, dans sa forme convexe, les témoins dont le peintre lui-même, pendent des patenôtres pour les uns, des colliers pour d’autres évoquant soit la foi des époux, soit, s’il s’agit de perles de cristal, leur pureté. Et puis, le spectateur ne peut être que frappé par les mains mutuellement offertes, tendues et tournées vers le ciel qui sont le signe de l’engagement matrimonial. La main gauche de la femme est posée sur son ventre dont la proéminence est soulignée par la ceinture sous la petite poitrine. Cette proéminence fait penser à une femme enceinte mais l’on sait qu’à l’époque, le corps idéal de la femme a une forme de poire comme on le voit le volet consacré à Eve dans L’agneau mystique ou encore dans le portrait de sainte Catherine sur le Triptyque de Dresde. Le ventre proéminent ici est une promesse de grossesse. Les couleurs ont aussi leur signification : le rouge pour l’amour physique, le vert pour l’espérance et le bleu pour la fidélité.
  Et donc, malgré le grand réalisme de la scène, nous pouvons attester que même si, dans ce cas, l’art reproduit le visible, il rend aussi visible selon l’affirmation de Paul Klee.[23]

  Les enfants et les adultes ne seront pas captivés par les mêmes éléments et interpréteront l’œuvre différemment. De plus, la lecture de l’image varie d’une culture à l’autre, dans l’espace et dans le temps, car la perception visuelle dépend largement des valeurs et modèles culturels sans négliger, au niveau de chaque individu, l’influence de l’inconscient, comme le montre le test de Rorschach, ou des stéréotypes parfois inculqués.
  Il faut donc éduquer le regard car toute image peut unir un signifiant et plusieurs signifiés. Prenons l’exemple d’une guitare :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/70/Acoustic_guitar_%282168427397%29.jpg/250px-Acoustic_guitar_%282168427397%29.jpg [24]

  Il s’agit d’un instrument de musique qui peut évoquer l’Espagne par métonymie,

https://m.media-amazon.com/images/M/MV5BNWM1NTFjMzItMjFmOS00N2ZlLWFmZWItZTY5NmJmNzM0ODEzXkEyXkFqcGdeQXVyNzU1NzE3NTg@._V1_QL75_UX500_CR0,47,500,281_.jpg [25]

la femme par métaphore,

un camp scout,

la jeunesse et la liberté.

https://web.archive.org/web/20130615093658im_/http://img3.etsystatic.com/000/0/5537739/il_570xN.239309251.jpg[26]

https://latoilescoute.net/IMG/jpg/2-5-resp160.jpg?1536777617[27]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/de/Outdoor_acoustic_guitar_performance_%28Unsplash%29.jpg/330px-Outdoor_acoustic_guitar_performance_%28Unsplash%29.jpg[28]

  Comme dit Patrick Baudry, « Ce qui se regarde, ce n’est pas strictement ce qui se voit. Le regard invente et associe. L’image fait écho aux images. »[29] La mémoire, le subconscient, l’imaginaire, le système de valeurs peuvent influencer notre vision. Un exercice simple : que voyez-vous sur ce dessin mutilé de Reiser[30] et qu’évoque-t-il pour vous ?

2 013 reiser

  Reiser a donné à ce dessin ici reproduit intégralement un sens politique précis en suggérant trois conformismes destructeurs :

http://likidvcel.free.fr/reiser/travail_famille_patrie.gif[31]

  Cet exemple nous montre l’importance que peut avoir le texte. Dans la série intitulée La trahison des images, Magritte nous propose une clé des songes par une identification incorrecte qui provoque l’imagination et la réflexion du spectateur.

La clef des songes, René Magritte, 1930
©Fondation Beyeler

  Beaucoup disent que sans texte, sans paroles, l’image n’a pas de signification car la vue serait insignifiante, elle ne signifie pas, elle ne donne pas de sens, pas de vérit邠: il faudrait l’écrit pour la comprendre. Ce qui est sûr, c’est que le texte peut changer le sens de l’image comme l’a montré Chris Marker[32] dans son film documentaire Lettre de Sibérie, en 1957. Son objectif y est d’illustrer le fait, selon ses propres mots, que « les mots peuvent faire dire tout ce qu’on veut aux images. » A trois reprises, il présente les trois mêmes séquences, la première montrant dans une des rues de Iakoutk un autobus croisant une limousine, ensuite des travailleurs nivelant le sol d’une chaussée et enfin un Iakoute atteint de strabisme.

https://m.media-amazon.com/images/M/MV5BOWI4Yjg5OTEtNTFkMi00MmQ0LTg0YWEtYTZhNWZlY2VlODFiXkEyXkFqcGc@._V1_QL75_UX299_.jpg[33] https://images.kinorium.com/movie/shot/47747/h280_51836346.jpg [34] https://images.kinorium.com/movie/shot/47747/h280_51836348.jpg [35] [36]

  Le premier commentaire, sur un fond de musique dynamique, loue le régime : « Iakoutsk, capitale de la République socialiste soviétique de Iakoutie est une ville moderne, où les confortables autobus mis à la disposition de la population croisent sans cesse les puissantes Zim, triomphe de l’automobile soviétique. Dans la joyeuse émulation du travail socialiste, les heureux ouvriers soviétiques parmi lesquels nous voyons passer un pittoresque représentant des contrées boréales s’appliquent à faire de Iakoutie un pays où il fait bon vivre. »
  Le deuxième commentaire, sur fond de musique lugubre, dénonce le régime collectiviste : « Iakoutsk, à la sinistre réputation, est une ville sombre où tandis que la population s’entasse péniblement dans des autobus rouge sang, les puissants du régime affichent insolemment le luxe de leurs Zim d’ailleurs coûteuses et inconfortables. Dans la posture des esclaves, les malheureux ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un inquiétant Asiate, s’appliquent à un travail bien symbolique : le nivellement par le bas. »
  Le troisième commentaire, avec seulement les bruits naturels, se veut neutre : « À Iakoutsk, où les maisons modernes gagnent petit à petit sur les vieux quartiers sombres, un autobus moins bondé que ceux de Paris aux heures d’affluence, croise une Zim, excellente voiture que sa rareté fait réserver aux services publics. Avec courage et ténacité, et dans des conditions très dures, les ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un Iakoute affligé de strabisme, s’appliquent à embellir leur ville qui en a besoin. »
  Non seulement texte et musique peuvent « colorer » différemment la même image mais la technique permet aussi de modifier l’image. Les régimes totalitaires ne manqueront pas de céder à cette tentation. Les démocraties aussi.[37]

La réalisatrice Leni Riefenstahl (1902-2003) a réalisé d’authentiques chefs-d’œuvre de propagande[38]. On a pu dire d’elle qu'« artistiquement, c’était un génie et politiquement une imbécile »[39] ou encore « une cinéaste divine au service du diable ».[40]

http://www.leni-riefenstahl.de/images/photo/werk/1.jpg[41] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fa/Leni_Riefenstahl%2C_1940.jpg/250px-Leni_Riefenstahl%2C_1940.jpg[42] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/dc/Bundesarchiv_Bild_146-1988-106-29%2C_Leni_Riefenstahl_bei_Dreharbeiten.jpg[43]

Avec un sens hors du commun de l’image, par différentes techniques de cadrage, des travellings, des caméras sur grue ou sous-marines, d’audacieuses ruptures de rythme, des éclairages inédits, elle parvint à sublimer les corps, exalter la jeunesse et la force.

2 022 Riefenstahl http://www.leni-riefenstahl.de/images/film/012_003.jpg [44] http://www.leni-riefenstahl.de/images/film/013_002g.jpg [45]

  Le pouvoir soviétique ne fut pas en reste. Le 5 mai 1920, Lénine[46] prononce un important discours Place Swerdlow à Moscou pour galvaniser les unités de l’armée rouge qui partaient au front durant la guerre civile. Assistent à ce discours, à droite de la tribune : Trotsky[47], Kamenev[48] et Staline[49].

https://spartacus-educational.com/00aprilT1.jpg[50]

Staline, parvenu au pouvoir suprême, fait disparaître de la photo ses anciens compagnons devenus des opposants.

https://www.researchgate.net/publication/349695394/figure/fig10/AS:996648331264009@1614630887268/ladimir-Lenin-addressing-a-crowd-of-soldiers-about-to-go-to-war-in-Poland-Moscow-5-May.png[51]

  Ces manipulations ne sont pas des mœurs d’un autre temps ni l’apanage des régimes dictatoriaux. En 1976, à Leipzig, alors en République démocratique, est prise une photo dans une crèche où l’on voit des enfants après le bain, enveloppés dans les mêmes linges en éponge.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2d/Bundesarchiv_Bild_183-R1122-022%2C_Torgau%2C_%22Frottee-Zwerge%22_in_Kinderkrippe.jpg/500px-Bundesarchiv_Bild_183-R1122-022%2C_Torgau%2C_%22Frottee-Zwerge%22_in_Kinderkrippe.jpg[52]

En juin 1978, la revue ouest-allemande Voix des martyrs reprend partiellement cette photo avec ce commentaire : « Des enfants en tenue de prisonniers. Une image importée illégalement d’un camp de concentration soviétique. Les enfants sont nés et ont grandi dans le camp jusqu’à ce que leurs parents soient libérés. »

2 028 Leipzig children[53]

  Et donc, même nos démocraties sont tentées de « travailler » les images pour leur donner un sens qu’elles n’ont pas nécessairement. Est très célèbre la photo de Phan Thị Kim Phúc, une petite fille de 9 ans brûlée au napalm le 8 juin 1972 durant la guerre du Vietnam, sur la route de Trang Bang.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/b/ba/The_Terror_of_War.jpg/330px-The_Terror_of_War.jpg[54] Photo publiée

Cette photo prise par le photographe de l’agence Associated Press, Nick Ut Cong Huynh, a fait la « une » des media du monde entier.[55] Elle subit pourtant une double manipulation, dans sa structure tout d’abord et ensuite par les légendes qui l’accompagnèrent.

ap nick ut pulitzer prize image 1972 vietnam thg 120606 wblog[56] Photo originale

Sur la photo originale, la fillette est décentrée, le ciel occupe une plus grande place et l’on voit sur le côté droit un photographe qui recharge son appareil. Sur la photo publiée, tout est recentré sur la détresse des enfants sur un fond de fumée noire plus présente et plus menaçante.
  Comme on s’en doute, les commentaires furent nombreux et orientèrent le sens de cette photo. La plupart des commentaires diffusés à travers le monde s’en prirent aux Américains déclarés responsables de cette horreur. Quelques rares journalistes mirent en cause les Nord-Vietnamiens. D’autres soulignèrent la compassion des soldats Sud-Vietnamiens présents, solidaires et protecteurs.
  En réalité, le 8 juin 1972, c’est l’aviation sud-vietnamienne qui bombarda le secteur de Trang Bang, persuadée que des soldats nord-vietnamiens s’y cachaient.

  Plus près de nous, dans le temps et dans l’espace, le 11 janvier 2015, le très sérieux journal Le Monde évoque la « marche républicaine » qui vient d’avoir lieu à Paris après les attentats perpétrés par des terroristes islamistes les jours précédents. Le journal explique que « précédés dans le défilé par les proches des victimes, une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement se sont tenus par le bras autour du président français François Hollande. […​] Devant les caméras du monde entier, ils avaient auparavant quitté l’Elysée en bus pour rejoindre le cortège. […​] Leur arrivée a été saluée par des applaudissements nourris de la foule. » Cette description comme toutes les photos et reportages diffusés dans le monde entier donne l’impression que les chefs d’État marchaient en tête du peuple, juste précédés par les proches des victimes.

https://gdb.rferl.org/8C888DAD-A4FF-4CAD-807E-1C031A91727C_w650_r0_s.jpg[57]

  Il n’en a rien été. Aucun chef d’État n’a marché « avec » le peuple. Sur cette photo,

https://assets.paperjam.lu/images/articles/photo-du-jour-union-sacree/0.5/0.5/640/426/chefsetatparis.jpg[58]

on constate que les trois-quarts des 200 personnes visibles sont les gardes du corps des chefs d’État et des policiers parisiens en civil. Et sur cette autre, on se rend compte que la petite troupe était bien isolée dans un secteur qui avait été fouillé et cerné par un millier de policiers en uniforme et en civil. Ce sont les journalistes d’un journal économique allemand qui auraient révélé la mise en scène :

https://pbs.twimg.com/media/B7E6sVOCEAEW9Sv?format=jpg&name=small[59]

Dans cet exemple, on constate que l’impression sur le spectateur est différente en fonction de l’axe de prise de vue. Si l’axe est horizontal, à niveau, on ne voit qu’une masse qui peut être considérable mais qui n’est pas comptable. Par contre, en plongée et en plan large, on se rend compte que le groupe photographié est réduit et bien isolé. Ce phénomène est encore mieux mis en évidence ci-dessous. On a l’impression que l’homme politique français Jean-Luc Mélenchon est à la tête d’une foule alors qu’il n’y a que quelques manifestants derrière lui.

https://piximus.net/media2/54867/people-are-posting-examples-of-how-media-can-manipulate-the-truth-9.jpg[60]

  Autre exemple où de nouveau le texte joue un rôle majeur :

Journal de Béziers[61]

Il s’agit de la couverture du journal municipal de la ville de Béziers du 15 septembre 2015. En fait, le journal utilise une photo prise en Macédoine au mois de juin de la même année :

https://pbs.twimg.com/media/COeLwz6UwAAmFT_?format=jpg&name=small[62]

On constate que le journal qui reflète le souci de l’extrême-droite majoritaire a ajouté sur une des fenêtres du train une affichette « Béziers 3865 km » et sur la fenêtre suivante une autre affichette « Scolarité gratuite, hébergement et allocations pour tous ». Ceci pour susciter la réprobation des citoyens face à l’afflux de demandeurs d’asile en faisant peur ou en scandalisant les Biterrois. L’agence AFP propriétaire de cette photo a porté plainte.

  L’application Photoshop, entre autres, permet à tout un chacun de retoucher des photos d’en changer la composition ou les couleurs et propose de « transformer radicalement les images grâce à la magie de l’I.A. »…​. Anne Hidalgo, la maire de Paris en a profité.

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Les mannequins, les vedettes utilisent constamment les possibilités techniques pour améliorer leur paraître : côtes trop saillantes, rides ou plis disgracieux, ajout ou suppression de tatouages, changement de couleur de peau, etc. On peut ainsi ajouter des personnages ou en retrancher.

article 2208900 153743EC000005DC 929 306x515

article 2208900 15374541000005DC 772 306x515[64]

2Mediare touch CameronDiazFatter[65]

Avant

Après 

Avant   Après

  Certaines « corrections » peuvent être très spectaculaires comme celles subies sur tout le corps par le mannequin Cindy Crawford (née en 1966) ou la chanteuse et danseuse Britney Spears (née en 1981) amincie par la magie technique :

https://laliste.net/wp-content/uploads/2017/02/20-photos-de-stars-avant-apres-avoir-ete-Photoshoppees-17.jpg    https://laliste.net/wp-content/uploads/2017/02/20-photos-de-stars-avant-apres-avoir-ete-Photoshoppees-15.jpg [66]

Parfois, c’est seulement le visage qui trouve une perfection étonnante :

https://laliste.net/wp-content/uploads/2017/02/20-photos-de-stars-avant-apres-avoir-ete-Photoshoppees-14.jpg[67]

  On peut aller plus loin encore dans la manipulation en provoquant ce qu’on appelle traditionnellement l'« effet Koulechov » ou « effet K » par lequel un plan ou une photo influe sur le sens de la photo ou du plan suivant qui, à son tour, influe sur le sens du précédent. On parle de « contamination sémantique » à double sens.

  Le cinéaste et théoricien russe Lev Koulechov (1899-1970) aurait été à l’origine d’une expérience tendant à montrer l’importance du montage dans un film. C’est du moins ce que prétendit son disciple Vsevolod Poudovkine (1893-1953). « D’après le témoignage de Poudovkine, Koulechov choisit dans un film de Bauer⁠[68] trois gros plans assez neutres de l’acteur Ivan Mosjoukine⁠[69], le regard porté vers le hors-champ, qu’il monta avant trois plans représentant : 1) Une assiette de soupe sur une table. 2) Une jeune femme morte gisant dans un cercueil. 3) Une fillette en train de jouer. Les spectateurs, écrit-il, admirèrent le jeu de Mosjoukine qui savait merveilleusement exprimer : 1. L’appétit. 2. La tristesse. 3. La tendresse… ».⁠[70] Selon d’autres témoignages, ce n’est pas une fillette en train de jouer qui serait présentée mais une jeune femme étendue sur un divan et devant laquelle l’acteur est censé exprimer le désir.

https://apprendre-le-scenario.com/wp-content/uploads/2020/04/KOULECHOV.jpg [71]

  En réalité, selon le témoignage de Koulechov lui-même, il a filmé deux réactions différentes de l’acteur (qu’il n’identifie pas) l’une devant une assiette de soupe et l’autre devant une porte de prison qui s’ouvrait devant le prisonnier libéré. Koulechov note : « Quelle que soit la façon dont je disposais [les plans] et dont on les examinait, personne ne distinguait la moindre différence dans le visage de cet acteur, alors même que son jeu avait différé énormément au tournage. Avec un montage correct, même si on prend le jeu d’un acteur visant autre chose, le spectateur le percevra de toute façon comme le monteur l’a voulu, car le spectateur complète de lui-même ce fragment et voit ce que lui suggère le montage »[72].

  Imaginons que l’on place côte à côte les deux images suivantes, la photo de Nick Ut Cong Huynh et l’autre représentant le retour du lieutenant-colonel d’aviation Robert Stirn.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/b/ba/The_Terror_of_War.jpg/330px-The_Terror_of_War.jpg[73] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/96/Burst_of_Joy.jpg/330px-Burst_of_Joy.jpg[74]

Dans le contexte de l’époque, accusant l’aviation américaine d’être coupable d’avoir bombardé au napalm et causé le malheur de ces enfants, le retour triomphal du lieutenant-colonel sera jugé proprement scandaleux : comment peut-on se réjouir du retour d’un aviateur coupable d’une telle barbarie ? Or, les deux images n’ont rien de commun. En effet, c’est le retour de captivité du lieutenant-colonel qui est célébré. Il fut prisonnier de guerre au Nord-Vietnam de 1967 à 1973.

  Autre exemple de montage que l’on a diffusé où l’on voit rassemblées toute une série de photos souriantes du pape François. La dernière contraste violemment avec les précédentes et suggère que, dans toutes sortes de circonstances, le pape s’amuse ou rit sauf en présence du président Donald Trump qui s’en trouve discrédité, soupçonné d’affliger le Souverain Pontife.

https://pbs.twimg.com/media/DAn26nmXcAEI6QU?format=jpg&name=small [75]

  À différentes fins, on utilise et manipule des images et ces images nous utilisent et manipulent à leur tour. Il est donc important que notre imaginaire qui se nourrit d’images et qui produit des images soit orienté par une attention et une prudence éclairées par des critères sûrs. Serge Tisseron nous dit que « ce n’est pas l’image qu’il faut redouter ! C’est l’insuffisance de nos outils conceptuels traditionnels » car l’image ne souffre pas d’une indigence de sens mais « plutôt du contraire : un excès de compréhension de ses contenus ! ».[76] Il est donc urgent dans un monde truffé d’images que nous soyons éduqués à leur lecture. Notre cerveau est à la fois une fenêtre et une porte, ouvert sur le monde et sensible à ses messages. Sans formation, sans souci du vrai, nous risquons de nous perdre dans ce que nous regardons.

  L’image peut nous aider à mieux voir la réalité et même nous révéler une réalité inaccessible à nos sens mais elle peut aussi nous voiler la réalité, la modifier, la transformer. Et, d’une manière ou d’une autre, elle la transforme sinon elle ne serait pas image. Le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, en étudiant la gigantesque bibliothèque iconographique constituée par le neurologue Jean-Martin Charcot[77] qui photographiait systématiquement les patients atteints d’hystérie, déclara : « j’avais compris que fabriquer une image, ce n’était pas illustrer une idée ou capter une réalité : mais bien agir sur la réalité et construire une idée ».[78]

  Construire une idée ou induire une idée, n’est-ce pas aussi un risque pour le spectateur ? En 1947, Jacques Lacan écrivait que « ce n’est pas d’une trop grande indocilité des individus que viendront les dangers de l’avenir humain […​]. Par contre, le développement qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions […​] seront l’occasion de nouveaux abus de pouvoir. »[79] La publicité va, de plus en plus, laisser de côté les informations concernant un produit mais plutôt nous inciter à nous identifier aux personnages utilisant le produit. Il faudrait aussi parler du rôle de l’image en politique. Mais nombreuses sont les études qui ont mis en garde contre la « politique-spectacle » liée à l’extension des mass-médias.[80] On sait combien aussi le terrorisme a besoin des images pour précisément répandre la terreur.[81]

  L’image peut aussi nous révéler quelque chose du medium humain, de la personne qui a peint, sculpté, photographié ou filmé. Elle peut être aussi le fruit d’une habileté technique avec ou sans rapport à la réalité. Elle peut prendre son sens hors d’elle-même grâce au texte qui l’accompagne mais aussi plus simplement par le « discours qu’elle suscite ou qui la motive »[82]. Certains n’hésitent pas à dénoncer une dérive actuelle : nous serions passés d’une image soucieuse de beauté à une « image-déchet, à l’obscène et à l’abject, à la marchandisation des corps voire même avec Daesh, à l’exaltation de l’horreur avec les vidéos de décapitation. »[83]

  Non seulement l’image est problématique mais sa pléthore actuelle, liée à la prolifération des écrans, suscite de nombreuses questions à tel point qu’on peut se demander si nous assistons au triomphe de l’image ou « au triomphe de la volonté de voir » ?[84] De vouloir tout voir peut-être, comme le suggère le psychiatre François Bony. Mais à force de vouloir tout voir, on en arrive à considérer que « ce qui ne se voit pas n’est pas réel »[85]. Pour Lacan, « le besoin d’imager […​] conduit à l’idolâtrie. »[86] Et à l’idolâtrie de soi-même comme le prouve l’efflorescence des selfies ou autoportraits et de leurs nombreuses variantes qui envahissent les réseaux sociaux. On s’y exhibe dans toutes les positions même les plus dangereuses, sans pudeur ni réserve. On cadre certaines parties de son corps, ou tout son corps nu ou habillé, que ce soit pendant des obsèques ou après une relation sexuelle. Toutes ces pratiques, avec ou sans mises en scène, que beaucoup considèrent comme narcissiques[87], témoignent bien de l’individualisme contemporain où chacun se met en avant et s’exalte comme corps. Nous assistons ainsi au triomphe du « moi » mais d’abord ou principalement du moi corporel.[88] Le grand écrivain Milan Kundera jugera avec sévérité cet exhibitionnisme : « Le souci de sa propre image, voilà l’incorrigible immaturité de l’homme. »[89]
  Les enfants et les adolescents se servent aujourd’hui constamment des écrans ce qui en inquiète plus d’un. Si l’on en croit un psychanalyste, « l’exhibition occupe une place centrale et fondatrice au cœur de la vie psychique de tout être humain, elle apporte à ceux qui parviennent à la vivre sur un mode positif et constructif des satisfactions à nulle autre pareilles, que ce soit grâce à leur sociabilité naturelle, par des productions artisanales ou artistiques, par les performances sportives ou par l’accession à des postes de haute responsabilité ». Toutefois, fait-il remarquer, cette tendance instinctive qui entraîne à la sociabilité, peut, comme toutes les tendances instinctives, être le lieu d’une « perversion pathologique » qui, au lieu de sociabiliser, isole dangereusement.[90]
  Si le « mal » peut être le fait de tous, quel que soit l’âge, il est sûr que les adolescents, dans la construction de leur identité, sont particulièrement menacés. Ils ne savent pas nécessairement que de nombreuses images ont été mises en scène et ne correspondent pas à la réalité. Eux-mêmes s’ils sont un peu habiles peuvent facilement se mettre en scène à leur tour dans le but de paraître ressembler à tel ou tel. A l’abri du contrôle des parents, ils cherchent des modèles qui leur plaisent et s’efforcent de ressembler à ces modèles séduisants. Mais ils peuvent se sentir dévalorisés si leur quotidien ou leur profil leur paraissent banals ou, pire encore, si les autres utilisateurs les dénigrent.[91] De temps à autre, des suicides défraient la chronique.
  Comme dit plus haut, les réseaux sociaux développent une véritable « culture » du narcissisme[92]. Considéré longtemps comme un défaut de caractère, le narcissisme, pour Freud, est « un stade de développement nécessaire dans le passage de l’auto-érotisme à l’amour d’objet »[93]. Quoi qu’il en soit, les réseaux sociaux deviennent des journaux intimes qui me permettent de me mettre en avant, de solliciter une reconnaissance de la part des autres utilisateurs, de susciter leur intérêt par mes vêtements, mon cadre de vie, mon sex appeal. Certains psychologues estiment que cette volonté de paraître sur la scène publique révèle un manque de confiance en soi. Ils font aussi remarquer que le narcissisme est devenu aujourd’hui « socialement acceptable » : « s’afficher sur la toile est devenu une norme sociale » car, tout le monde s’affiche et la technologie nous permet de nous mettre en avant en espérant des « likes »[94]. On peut aussi évidemment poster une photo qui corresponde au goût de notre réseau d’amis et travailler nos photos dans ce sens pour ainsi « modeler la perception que les autres ont de nous. » Quand on sait que « plus de 80 millions de photos sont publiées chaque jour sur Instagram et 350 millions sur Facebook », on a intérêt à tout faire pour se démarquer. La technique nous permet de tout embellir.[95]
  Dans une interview, le psychologue et psychanalyste Michaël Stora[96] confirme cette analyse. Ceux qui publient beaucoup sur les réseaux sociaux souffrent, dit-il, d’une « fragilité narcissique » qui s’exprime par un « évitement du réel ». Ils n’osent pas rencontrer physiquement l’autre. C’est pourquoi il compare les réseaux sociaux à « une sorte de bal masqué ». Ce n’est pas moi qui m’exprime et me montre, mais mon avatar, un « moi » mis en scène qui me permet d’être plus libre, « désinhibé ».[97] Stora ajoute encore que la volonté de tout dire et tout montrer est une « régression infantile »[98]. Ce curieux mélange de liberté et de régression est expliqué ainsi par Jean-Yves Lefourn : « A la différence du langage des mots ou de la musique, l’image ne dispose que de signes ; elle est donc plus un langage archaïque. L’adolescent trouve un intérêt à l’image car cela le projette dans un devenir mais le renvoie en même temps à son socle infantile et à son langage de l’archaïque. » Et il y a là un danger pour ce pédopsychiatre : « Dans ce rapport étroit à l’image, il faut faire attention que la libido de l’adolescent ne soit axée que sur l’amour de soi, ce qui est problématique au sens du génital ; en effet cet investissement sur soi entrave, voire empêche, l’investissement sur l’autre, et l’enferme dans un temps d’un contenu narcissique archaïque et d’un sentiment océanique de toute-puissance. »[99]

  Que conclure de toutes ces réflexions et mises en garde ?

Toute image doit être lue avec notre intelligence critique, une intelligence sensible aux possibilités techniques mais aussi et surtout peut-être, une intelligence attachée à des valeurs sûres, une intelligence qui sait que ce qui se voit est toujours plus ou moins éloigné de la « vérité" que les yeux croient percevoir.
  Comme le suggère Rachida Triki, l’image doit toujours être considérée dans un « entre-deux, dans sa virtualité, en puissance d’actualisation dans des figures reconnaissables ou purement fictionnelles. En ce cas, le sens de l’image est bien celui de ses possibilités, qui sont pour beaucoup dans ce qu’on désigne par sa magie et son pouvoir de séduction. […​] Elle reste toujours en devenir, à la fois dans la multiplicité de ses apparitions, dans celle de ses interprétations et dans ses effets sur les corps regardants.»[100]
  « Nous savons bien, écrit Serge Tisseron, qu’elles ne sont pas le vrai…​ mais que nous ne pouvons pas pour autant nous empêcher d’y croire ! »[101] Pourquoi avons-nous tendance à confondre les images avec la réalité ? D’où vient ce « funeste penchant à croire aux images » ? Il y a, selon ce spécialiste, trois raisons à cela liées à nos origines, à notre petite enfance et donc très ancrées en nous.
  Tout d’abord, notre désir inné de savoir est « inséparable de celui de se donner des images » : « la croyance que les images sont « vraies » est ainsi fondé pour chacun sur une expérience essentielle, l’émergence d’une pensée qui ne soit plus enfouie dans le corps, mais objectivable et reproductible grâce à une image." Bref, « nous avons désiré voir pour savoir ».[102]
  Deuxième raison qui nous pousse à croire les images : « elles nous assurent de notre intégrité narcissique » : « quand nous avons découvert pour la première fois notre image unifiée dans un miroir, il a été essentiel pour nous d’y croire. […​] Dans le fait de croire aux images, il y a toujours un peu du désir de nous guérir de l’angoisse du morcellement primitif. »
  Enfin, les images « nous sécurisent sur notre appartenance à un groupe » : « contempler les mêmes images assure une sorte de communication virtuelle même en l’absence de toute communication réelle. […​] Chaque spectateur qui adhère à une image le fait toujours en étant porté par le désir de faire partie de tous ceux qui y adhèrent, soit pour s’y reconnaître, soit pour s’en offusquer. Les images sont en cela une sorte de ‹ colle sociale › ».
  Ce dernier point est très important. Pour l’auteur, la famille et tous les « groupes d’appartenance » ont un rôle capital dans la manière qu’auront les enfants d’appréhender les images. Pour qu’ils préfèrent le monde réel aux images, encore faut-il que les parents et les éducateurs préfèrent eux-mêmes la vérité de la réalité y compris la vérité sur eux-mêmes à l'"image idéale » qu’ils se font d’eux-mêmes. Puisque l’image « ment », commençons par ne plus mentir aux enfants et ne plus nous mentir à nous-mêmes. Par ailleurs, parler ensemble de l’image et de l’émotion qu’elle a suscitée chez les uns et les autres est libérateur. Mais pour échapper « au pouvoir de fascination narcissique des images », il faut se rendre compte que « le pouvoir hypnotique de l’image est d’abord lié au désir du spectateur de s’hypnotiser lui-même » et pour lutter contre cette tendance, nous devons « apprendre à reconnaître nos propres souffrances narcissiques » et « à repérer et accepter les failles dans les images parce qu’elles sont à la fois des failles que nous portons en nous et de celles qui divisent le monde." Les images, en effet sont non seulement comme une source d’information sur le monde mais surtout comme une source d’information sur elles-mêmes et sur le spectateur. Qu’est-ce à dire ?
  Si je regarde, comme nous le ferons plus loin, l’image, par exemple, d’une femme nue, elle me renseigne sur ce qu’est un corps de femme, sur la manière dont la photo a été conçue (choix du modèle, du cadre, de l’angle de prise de vue, de la lumière, de la couleur, etc.) et sur moi-même : est-ce le goût de la beauté ou la concupiscence qui m’a attiré ?
  Prendre conscience de tout cela aide à dissiper la fascination.[103] Nous en ferons l’expérience plus loin.


1. Peintre américain, 1834-1903. Descartes, dans La dioprique (Discours VI) dit que « c’est l’âme, et non pas l’œil » qui voit. A cela, Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) répondit : « Ce n’est pas l’œil qui voit. Mais ce n’est pas l’âme. C’est le corps comme totalité ouverte ». (Cf. VILLELA-PETIT Maria, « Qui voit ?", du privilège de la peinture chez M. Merleau-Ponty, in Les études philosophiques, 2001/2, n° 57, pp. 261-278).
2. LEFOURN, Jean-Yves, L’image, son inquiétante étrangeté et son impact, in Enfances & Psy, n° 26, 2005/1, pp. 89-96. Ne pas confondre ce Lefourn Jean-Yves avec Le Fourn Jean-Yves, peintre et caricaturiste.
3. Salon de 1763, op. cit..
4. Pascal reprend, semble-t-il, un exemple donné par Montaigne (cf. ci-dessous) : « Qu’on jette une poutre entre […​] deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions si elle était à terre. »
5. PASCAL Blaise (1623-1662), Pensées, Audin, 1949, pp. 94-96.
6. Montaigne cite ici Cicéron, en latin (106-43 av. J.-C.) : « Il arrive souvent aussi que notre âme soit violemment ébranlée par quelque vue, ou par une gravité et une mélodie de la voix ; souvent encore c’est par le souci et la frayeur." (De la Divination, I, 37).
7. Démocrite (460-370 av. J.-C.), selon la légende.
8. MONTAIGNE Michel de, Essais, II, 12, Gallimard-La Pléiade, 1958, pp. 671-672.
9. 1891-1994. Il fut professeur à l’université de Chicago.
10. HOKUSAI Katsushika (1760-1849).
13. Cf. COCULA Bernard et PEYROUTET Claude, Sémantique de l’image, Pour une approche méthodique des messages visuels, Delagrave, 1986, p. 17.
14. 1879-1940. Cf. Théorie de l’art moderne, Gallimard-Folio, 1998.
16. C’est le mathématicien et physicien belge Joseph Plateau (1801-1883) qui mit en évidence ce phénomène. Il inventa en 1832 le phénakisticope (du grec phenax, φεναξ, trompeur et skopein, σκοπειν, observer, regarder) qui, par la rotation d’images fixes sur un disque donne l’illusion du mouvement. Ses travaux serviront de base à l’invention du cinéma.
17. Expérience réalisée par le psychologue anglais Edward Bradford Titchener (1867-1927).
18. Expérience proposée par le psychologue italien Marco Ponzo (1882-1960).
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ponzo_illusion.gif
19. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, Armand Colin, 1997, p. 71. Né en 1956, P. Baudry est sociologue et fut professeur à l’Université Michel de Montaigne à Bordeaux. Il est connu, entre autres, pour ses travaux sur la pornographie.
20. 1859-1941.
21. 1390-1441.
23. KLEE Paul, op. cit. : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »
26. Via https://web.archive.org/web/20130615093658/http://www.etsy.com/listing/72957355/female-form-6-string-acoustic-guitar?image_id=239309251.
Luther a condamné _« les instruments à cordes frottées, comme les vielles par exemple. Ces instruments ressemblent à nos violons et violoncelles et il les condamne à cause de leur forme qui évoque trop les formes féminines. »_ (PIRENNE Christophe, Discours musical et réalité spirituelle, in La beauté sauvera le monde, Session complémentaire, Ecole de la Foi, Namur, 1997, p. 80). Gratter la guitare peut donc être considéré comme un geste obscène. Voilà pourquoi elle fut et est peut-être encore interdite dans certains pays à certaines époques. Le musicologue Christophe Pirenne, né en 1964, est professeur aux universités de Liège et de Louvain-la-Neuve.
29. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, Armand Colin, 1997, p. 71.
30. REISER Jean-Marc (1941-1983).
32. Pseudonyme de Christian Bouche-Villeneuve (1921-2012).
36. Chris Marker, _Lettre de Sibérie_, 1957.
37. Quelques exemples repris ici et bien d’autres ont été analysés par LIMORTE Floriane, La manipulation de l’image : une atteinte à la mémoire collective, Anthropologie et ethnologie, 2016, sur https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01416687/document.
38. Le triomphe de la volonté (1934) mobilisa seize équipes de tournage, 60 heures de pellicule ; pour son œuvre Les dieux du stade (1936), Leni Riefenstahl se vit décerner, en 1939, une médaille d’or du Comité international olympique. On peut aussi se rapporter au film de Ray Müller, Leni Riefenstahl, le pouvoir des images, 1993 ou au livre de VERNET Sandrine et GERKE Klaus, Leni Riefenstahl, le pouvoir des images, Ray Müller, K Films Editions, 1975
39. Le propos est de l’acteur irlandais et historien du cinéma Liam O’Leary, (1910-1992), auteur notamment de The silent cinéma, Studio Vista, 1965 et de Rex Ingram Master of the silent cinema, The Academy Press, 1980.
46. LENINE Vladimir Ilitch (1870-1924).
47. TROTSKY Léon (1879-1940), assassiné au Mexique.
48. KAMENEV Lev (1883-1936) condamné en 1934 et exécuté en 1936.
49. STALINE Joseph (1878-1953).
52. Attribution: Bundesarchiv, Bild 183-R1122-022 / Grubitzsch (geb. Raphael), Waltraud / CC-BY-SA 3.0 DE , via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_183-R1122-022,_Torgau,_%22Frottee-Zwerge%22_in_Kinderkrippe.jpg.
55. Il a fallu quatre jours de discussion avant que la photo ne soit publiée étant donné que l’agence, au départ, s’opposait à la publication d’une photo montrant la nudité d’un enfant.
57. Via https://www.rferl.org/a/israeli-newspaper-disappears-merkel-paris-rally/26791861.html
Cette photo publiée dans un journal israélien HaMevaser, a été amputée des deux femmes que l’on voit au premier rang. Angela Merkel, chancelière d’Allemagne, au centre et Anne Hidalgo, maire de Paris, à l’extrême gauche.
65. Via https://thesocietypages.org/socimages/2013/12/30/too-fat-too-skinny/
Cameron Diaz est une actrice américaine née en 1972.
67. Katy Perry, née en 1984, est une chanteuse américaine.
68. Ievgueni Bauer, 1865-1917.
69. Ivan Mosjoukine, 1889-1939.
70. PINEL Vincent, Dictionnaire technique du cinéma, Paris, Armand Colin, 2012, p. 163; cf. également SADOUL Georges, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, Paris, Flammarion, 1968, p.184.
72. KOULECHOV Lev, Traité de mise en scène, Paris, Editions Dujarric, coll. « Manuel poche », 1973, pp. 371 et 385
76. Op. cit., pp. 29-31.
77. 1825-1893.
78. DIDI-HUBERMAN Georges, Invention de l’hystérie : Charcot et l’iconographie photographique de La Salpêtrière, Editions Macula, 1982, p.13, cité in BONY François, Le triomphe de l’image, Les Cahiers cliniques de Nice, n° 18, Décembre 2017, p. 19. Didi-Huberman, né le 13 juin 1953 à Saint-Étienne, est un philosophe et un historien de l’art français
79. LACAN Jacques, La psychiatrie anglaise et la guerre (1947), in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 120, cité par BONY François, op. cit. , pp. 20-21. Jacques Lacan (1901-1981), est un psychiatre et psychanalyste français.
80. On peut lire, par exemple, HERMAN Edward et CHOMSKY Noam, La gestion politique des médias de masse, Investig’Action, 2019 ; ou encore du même CHOMSKY Noam et McCHESNEY Robert, Propagande, médias et démocratie, Ecosociété/Enlarged édition, 2005.
81. On peut lire GARCIN-MARROU Isabelle, Terrorisme, médias et démocratie, Presses universitaires de Lyon, 2001 ou encore TJADE EONE Michel, Et si le terrorisme manipulait les médias ? Editions Dianoïa, 2005.
82. DE GEORGES Philippe, Le choc des images, in Le triomphe de l’image, Les Cahiers cliniques de Nice, n° 18, Décembre 2017, p. 9. L’auteur est psychiatre. François Bony, lui aussi psychiatre, renchérit : « Il n’y a pas d’images sans paroles ». Mais il souligne le fait que les images portent d’abord la « parole " de l’artiste. (Triomphe de l’image, triomphe des images ou crise dans le réel ? in Les Cahiers cliniques de Nice, op. cit., p. 15).
83. Id.
84. WAJCMAN Gérard, L’œil absolu, Denoël, 2010. G. Wajcman, né en 1949, est psychanalyste, Maître de conférences à l’Université de Paris 8.
85. Id., p. 120.
86. LACAN Jacques, Le séminaire, Livre II, Seuil, 1954, p. 71.
87. Voir note 127.
88. Pour le philosophe et sociologue Henri-Pierre Jeudy (né en 1945), les « pratiques de l’exposition de soi, finissant par se soumettre à des modèles culturels de l’exhibitionnisme de l’ego, deviennent de plus en plus similaires. Elles ne provoquent pas l’étrangeté de l’Autre, elles reposent sur le principe d’une familiarité telle que l’altérité est anéantie au profit de la mêmeté. Celui qui s’exhibe est a priori perçu comme étant le même que moi. » (Cf. JEUDY Henri-Pierre, L’absence de l’intimité, Circé, 2007 p.30.)
89. KUNDERA Milan (1927), L’immortalité, Folio, 1993. Notons tout de même un cas un peu à part : la photographe américaine Cindy Sherman (née en 1954) a bâti sa réputation uniquement sur des autoportraits. Elle est, en effet, son seul modèle incarnant toutes sortes de personnages.
90. BONNET Gérard, Voir-Être vu, Figures de l’exhibitionnisme aujourd’hui, Bibliothèque de psychanalyse, Presses universitaires de France, 2005, pp. 377-378.
92. La nymphe Echo, punie par Junon, jalouse, à ne répéter que les derniers mots entendus, tombe amoureuse de Narcisse avec qui elle ne peut communiquer puisqu’elle est condamnée à ne répéter que les derniers mots de son interlocuteur qui s’enfuit. Une autre nymphe touchée par le désespoir d’Echo obtint du ciel la punition de Narcisse : « Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être aimé ». Penché sur l’eau d’une fontaine pour étancher sa soif, il tombe amoureux de lui-même. Comme sa propre image ne peut le rejoindre, il meurt désespéré poursuivant toujours son image dans le fleuve des enfers. (Cf. OVIDE, Métamorphoses, III, 336-510)
93. Œuvres complètes de Freud/Psychanalyse, XII, Presses universitaires de France, 2005, pp. 214-215.
94. On appelle « like » sur les réseaux sociaux un petit signe (un pouce levé, par exemple) qui signale l’approbation d’un internaute.
96. Cf. https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20170831.OBS4056/reseaux-sociaux-publier-beaucoup-c-est-trahir-une-fragilite-narcissique.html. Michaël Stora a publié avec Anne Ulpat : Hyperconnexion*,* Larousse, 2017. Il est spécialiste des addictions et du numérique.
97. Il rejoint, d’une certaine manière, ce qu’écrivait Oscar Wilde : « C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. »
98. L’auteur explique : « Jusqu’à l’âge de 4 ou 5 ans environ, les enfants disent tout et montrent tout. Et puis ils se rendent compte qu’à force de tout dire et tout montrer, ça peut parfois se retourner contre eux…​ L’enfant va commencer à développer le mensonge qui est une manière paradoxale de s’autonomiser. […​] Quand je parle de régression infantile, je pense aussi aux commentaires. « Tu es beau », « J’adore »…​ Est-ce qu’on s’adresse à un adulte ou à un petit enfant ? »
99. LEFOURN, op. cit. L’auteur précise que ce qui attire dans la relation à l’image, ce n’est pas l’effet « miroir » mais plutôt « le dessin du tout petit enfant ». Il se met à distance de lui-même et de sa famille. Il est symptomatique que l’adolescent n’apprécie que peu de se revoir sur les photos de famille avec ses parents alors qu’il aime se photographier.
100. Op. cit., p. 208.
101. TISSERON Serge, Comment résister à la confusion des images ? Conseils aux familles, in Le divan familial, n° 7, 2001, pp. 21-31. Serge Tisseron, né en 1948, est psychiatre et psychanalyste, spécialiste des images et notamment de leur impact sur les enfants. Toutes les citations qui suivent sont empruntées à cet article.
102. Cette fonction est liée, pour l’auteur, « avec la curiosité sexuelle infantile qui continue à habiter chacun d’entre nous. »
103. On peut lire DEBRAY Régis, Vie et mort de l’image, Une histoire du regard en Occident, Gallimard, 1992.