Introduction

Secrets d’Histoire sur Twitter : « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Cela vous dit quelque chose? #secretsdhistoire[1]

  C’est en 1667 que Molière présente sa pièce Tartuffe ou L’imposteur, qui révèle un personnage si fameux qu’il a laissé son nom dans le langage courant. Un tartuffe est un hypocrite. Une famille est déchirée par l’intrusion d’un homme que les uns prennent pour un grand dévot mais que quelques autres dont la servante Dorine, ont vite démasqué : ce n’est qu’un intrigant qui, sous un masque de sainteté, cherche à s’emparer des biens de la famille et à épouser la fille de la maison contre son gré.

  Seul avec Dorine, habillée d’une robe avec un décolleté, Tartuffe sort un mouchoir de sa poche et s’écrie :
  « Ah ! mon Dieu, je vous prie,
  Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir
Dorine ne comprend pas ce que son interlocuteur veut dire :
  « Comment ? ».
Et Tartuffe de lui expliquer :
  « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.
  Par de pareils objets les âmes sont blessées,
  Et cela fait venir de coupables pensées[2]

  Si le décolleté dans l’habillement féminin existe depuis l’antiquité, le moyen-âge l’a, semble-t-il, plus ou moins ignoré. Il faut attendre le XIVe siècle pour qu’un léger décolleté apparaisse. Il permet, avec la longueur de la robe, de distinguer l’habit féminin de l’habit masculin. Si, au début, il est fort sage, à partir de la deuxième moitié du XVe siècle, « on cherchera à mettre davantage en relief les prétendues caractéristiques du corps adulte des hommes et des femmes ». Pour les femmes, en particulier, « la mode accentuait nettement et l’ampleur du bassin et le sein, celui-ci par des décolletés profonds, découvrant parfois les mamelons ».[3] D’Anne de Bretagne[4], à la Joconde[5], de Marguerite d’Angoulême[6] à Agnès Sorel[7], d’Hortense Mancini[8] ou d’Anne Baying[9], à la Marquise de Montespan[10] ou encore à la Duchesse de Fontanges[11], le décolleté s’élargit et s’approfondit.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/10/Anne-de-bretagne.jpg[12]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ec/Mona_Lisa%2C_by_Leonardo_da_Vinci%2C_from_C2RMF_retouched.jpg/250px-Mona_Lisa%2C_by_Leonardo_da_Vinci%2C_from_C2RMF_retouched.jpg[13]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/29/Jean_Clouet_%28Attributed%29_-_Portrait_of_Marguerite_of_Navarre_-_Google_Art_Project.jpg/250px-Jean_Clouet_%28Attributed%29_-_Portrait_of_Marguerite_of_Navarre_-_Google_Art_Project.jpg[14]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c0/Agn%C3%A8s_Sorel_-_anonyme_XVIe.jpg/250px-Agn%C3%A8s_Sorel_-_anonyme_XVIe.jpg[15]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7f/HortenseManciniJacobFerdinandVoet1675_%282%29.jpg/250px-HortenseManciniJacobFerdinandVoet1675_%282%29.jpg[16]

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  Il devient si audacieux que, quelques années après Tartuffe, l’abbé Jacques Boileau[20] dénoncera cette mode dans son livre De l’abus des nudités de gorge, publié, la première fois, en 1675[21]. L’abbé Boileau qui critique aussi la recherche de « magnificence » et la « superfluité » des ornements[22], reproche aux femmes décolletées de venir « dans la maison de Dieu comme au bal »[23]. Il explique : « Il y a toujours du péril à considérer attentivement une gorge nue ; et il y a non seulement un grand danger, mais une espèce de crime de la regarder avec attention dans l’église et en même temps que l’on offre le saint Sacrifice de nos autels. […​] La vue d’un beau sein n’est pas moins dangereuse pour nous que celle d’un basilic »[24]. Boileau insiste et convoque le témoignage de saint Grégoire[25] : « il y a de l’imprudence à regarder ce qu’il ne nous est pas permis de souhaiter ; et si nous voulons conserver la tranquillité de notre esprit et l’innocence de notre cœur, ne regardons jamais volontairement ces nudités, en quelque lieu que nous soyons, mais surtout dans l’église. » Par contre, l’abbé rend hommage aux « femmes juives libertines » et aux « femmes idolâtres » qui, elles, se couvraient d’un voile en public [26] et, à l’instar de Tartuffe, il rappelle aux femmes de son temps qui exposent leurs « nudités »[27] que les hommes sages et dévots « ne souhaitent pas de voir cette gorge que vous leur présentez, ils détournent même leurs yeux.[…​] Les hommes sages et dévots auraient également du respect et de l’estime pour vous, si vous pariassiez devant eux la gorge couverte et avec la modestie que la nature inspire à votre sexe et que la religion lui prescrit. »[28]

  Boileau craint donc que cette mode ne trouble la piété des fidèles. Aujourd’hui, il n’est pas rare, en dehors de tout contexte religieux, de constater que dans les entreprises, on demande une certaine décence, de même dans les écoles et dans certains lieux publics.
  Le 14 avril 2008, la presse allemande s’est étonnée de la tenue adoptée par la chancelière le 12 avril à Oslo à l’occasion de l’inauguration de l’Opéra national. Elle portait une robe du soir décolletée.[29] Par contre et plus récemment, en Belgique, la Secrétaire d’Etat à l’Egalité des genres, a déclaré « inacceptable » que les règlements d’ordre intérieur dans les écoles « indiquent encore que les filles n’ont pas le droit de porter de minijupe pour éviter de distraire les garçons ». Elle ajoute : « De la transparence d’un collant à l’épaule découverte, les règlements d’ordre intérieur des écoles secondaires sont souvent farfelus mais surtout sexistes ». Elle regrette que les règlements fassent « une différence entre la tenue des garçons et des filles » et ainsi « renforcent la binarité et la pression à une période où les élèves sont en recherche, découvrent leurs corps et changent énormément ». Elle plaide pour des « règlements avec des balises non genrées (sic !) et non discriminatoires »[30].
  Mais revenons à Tartuffe. Il est clair que cet odieux personnage feint de s’inquiéter face au décolleté de Dorine puisque plus tard nous le verrons tenter de séduire Elmire, la femme de son bienfaiteur. Face à Elmire, il avoue être très sensible à ses « appas », c’est-à-dire à ce qu’il voit dans son décolleté alors que la tenue d’Elmire comme celle de Dorine n’a rien d’extravagant. C’est la tenue habituelle selon la mode du temps. Ni l’une ni l’autre n’ont d’intention séductrice :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cf/Jean-Baptiste_Poquelin_Moli%C3%A8re%2C_Tartuffe%2C_Narodno_gledali%C5%A1%C4%8De_v_Mariboru.jpg/330px-Jean-Baptiste_Poquelin_Moli%C3%A8re%2C_Tartuffe%2C_Narodno_gledali%C5%A1%C4%8De_v_Mariboru.jpg[31]

  Mais revenons à Dorine qui a compris le jeu de l’intrigant qu’elle a tôt démasqué. Elle a bien compris qu’il avait envie de « voir ce sein ». Sa réplique vaut la peine d’être analysée :
  « Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
  Et la chair, sur vos sens, fait grande impression ?
  Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
  Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte ;
  Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
  Que toute votre peau ne me tenterait pas. »

  L’échange entre les deux personnages introduit d’emblée les grandes questions auxquelles il faudra tenter de répondre sur un plan plus général et à propos de l’image du corps et de la sexualité. Notons tout d’abord que ce court échange révèle une réalité que la psychanalyste Françoise Dolto a bien étudiée et sur laquelle nous reviendrons plus loin : l’érotisme masculin passe principalement par les yeux tandis que les femmes sont plus sensibles à la parole et au toucher.

  La question de la mode est aussi intéressante et, incidemment, nous devrons nous y arrêter dans la mesure où il peut y avoir une influence de l’image sur la mode vestimentaire mais c’est l’image qui retiendra ici notre attention : l’image définie strictement comme la représentation d’un objet par les arts graphiques, plastiques, photographiques. [32]

  Face au décolleté de Dorine, disons face à la nudité réelle, partielle, totale ou représentée, comment comprendre la réaction de Tartuffe, prototype de bien des désapprobateurs ? Où est le mal ? Dans la nudité qui blesserait l’âme ? Dans l’esprit du spectateur qui nourrit de coupables pensées ? La réaction ne varie-t-elle pas suivant le sexe de celui qui regarde, comme le montre Molière ? Ne varie-t-elle pas aussi suivant le lieu, l’époque, la culture, l’éducation ?
  Bref, est-il possible de construire une éthique à partir d’un tel objet d’étude ? Une éthique de l’image, appelons-la « sexy », pour faire court ?

  Qu’est-ce que j’appelle une image « sexy » ?

Nous aurons à analyser longuement un phénomène largement répandu depuis l’invention d’internet et que Jean-Paul II a opportunément appelé « pornovision ». Malgré sa pertinence, le mot n’a pas supplanté « pornographie ». Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un véritable fléau d’autant plus dangereux qu’on n’en parle plus guère dans le grand public. La pornographie a toujours existé comme nous le verrons mais, d’une manière générale, elle était cantonnée ou réglementée : dans les lupanars comme la Villa de amours à Pompéi, dans des œuvres picturales que seuls les riches pouvaient s’offrir, dans des salles de cinéma spécialisées et contrôlées. Elle était soumise à des lois de censure, reléguée dans des revues vendues sous le comptoir des libraires ou dans des rayons réservés dans les vidéothèques. Mais une révolution s’est produite avec internet. Désormais tous les spectacles les plus dissolus, jusqu’à l’inimaginable, sont à portée de doigt de tout propriétaire d’un smartphone quel que soit son âge.
  La situation est d’autant plus préoccupante que la libération des mœurs a soulevé cette vague pornographique jusqu’à la plage de notre quotidien. En s’y étalant, elle a laissé des traces dans la publicité, la bande dessinée, la photographie, la mode, le langage, le comportement et, bien sûr aussi, dans des films accessibles à tous.
  C’est à ces images que j’ai baptisées « sexy » qui banalisent le nu et la sexualité en les édulcorant à peine que nous réfléchirons et ce que nous en dirons sera a fortiori valable pour l’image pornographique au sens strict.

Avant d’en arriver là, il convient de définir ce que nous entendons par « image » et d’analyser quelque peu le rapport que nous entretenons avec elle.


2. Acte III scène 2.
3. GUINDON André, L’habillé et le nu, Pour une éthique du vêtir et du dénuder, Essai, Cerf, 1998, pp. 44-45.
4. Anne de Bretagne (1477-1514) fut successivement l’épouse de Maximilien Ier d’Autriche puis des rois de France Charles VIII et Louis XII. Son portait se trouve dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne, (vers 1503-1508) de Jean Bourdichon (1456-1520).
5. Peinte par Léonard de Vinci (1452-1519).
6. Marguerite d’Angoulême (1492-1549), sœur du roi François Ier, peinte par Jean Clouet (1480-1541).
7. Agnès Sorel (1422-1450), favorite du roi Charles VII, peinte par Jean Fouquet (1420-1478/1481).
8. Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.
9. Anne, vicomtesse Bayning peinte par Gerard Soest (1600-1681), peintre hollandais qui travailla en Angleterre.
(Via https://historicalportraits.com/artists/445-gerard-soest/works/1225-gerard-soest-portrait-of-anne-viscountess-bayning-d.-1678-c.-1660/.)
10. Portrait par Louis Ferdinand Elle le jeune (1649-1717).
11. Anonyme du XVIIe s.
14. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean_Clouet(Attributed)-_Portrait_of_Marguerite_of_Navarre-_Google_Art_Project.jpg
19. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ch%C3%A2teau_de_Bussy-Rabutin_-_Marie-Anglique_de_Scorailles_de_Roussille,_duchesse_de_Fontanges_(bgw19_0359)_(cropped).jpg
20. 1634-1716. Il est le frère de Nicolas (1636-1711) célèbre auteur, notamment de L’art poétique où il définit le classicisme littéraire.
21. De l’abus des nudités de gorge, 1677, Petite collection ATOPIA, Jérôme Millon, 1995.
22. Id., p. 29.
23. Id., p. 28.
24. Id., p. 33. Ici, le basilic désigne un serpent légendaire dont le venin et le regard, disait-on, étaient mortels.
25. Père de l’Eglise et pape de 590 à 604.
26. Id., pp. 43-44.
27. Par nudités, il entend les bras la gorge et les épaules.
28. De l’abus des nudités de gorge, op. cit., pp. 48-49.
29. Cf. Lexpress.fr, 14 avril 2008.
30. SCHILTZ Sarah, Le Soir.be 8 juin 2021.
31. « Ah ! Pour être dévot, je n’en suis pas moins Homme ; _Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas. […​] Et si vous condamnez l’aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. » ((Acte III, scène 3).
(Image via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean-Baptiste_Poquelin_Moli%C3%A8re,_Tartuffe,_Narodno_gledali%C5%A1%C4%8De_v_Mariboru.jpg.)
32. Cf. ROBERT Paul, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Société du Nouveau Littré, 1960.