La pornographie,
c’est ce qui parvient à susciter un simulacre de désir
chez ceux qui ont eu trop de tout.
C’est pourquoi, aujourd’hui,
l’art dominant est pornographique :
il est le seul qui parvient à attirer l’attention.
Attentat
C’est par cette évocation de « notre civilisation pornographique » que Marie-Françoise Hans terminait l’ouvrage qui nous a éclairés et qui nous éclairera encore par la suite.[1]
L’expression est forte[2] mais elle suggère que nous vivons dans un monde où un certain nombre de phénomènes sociaux seraient marqués par la pornographie ou plus exactement par l’exaltation du désir et du plaisir sans frein et sans fard.[3]
Un phénomène moderne ?
En tout cas, on peut tout d’abord considérer non seulement l’envahissement de la pornographie mais aussi ses caractères décrits précédemment comme propres à notre temps.
Tout en précisant que la pornographie antique présente déjà des caractéristiques contemporaines.
L’historien Laurent Martin reconnaît tout de même qu’elle a aujourd’hui « un caractère nouveau »[4]. Intégrant ce que nous appelons la pornographie dans l’érotisme en général, Laurence Dionigi signale tout de même qu’une « mutation profonde des mœurs et des mentalités » est à l’œuvre à partir du XIXe siècle en réaction à la pudibonderie et au puritanisme ambiant.[5]
Nous avons tenté de mettre en évidence cette nouveauté dans les pages précédentes mais la présenter simplement comme une réaction à la sévérité morale et aux interdits d’une époque n’est pas suffisant.
D’autres facteurs ont joué pour faire de la pornographie telle qu’elle a été décrite un « phénomène typiquement moderne. » Pour Guyenot, « elle est en quelque sorte le produit symbolique de trois aspects convergents de notre société : 1) l’idéologie dominante du libéralisme sexuel, 2) l’omniprésence et la puissance de l’image, et 3) la recherche effrénée du divertissement. »[6] P. Baudry confirme que le porno est « un effet, une réalisation de la société contemporaine » en ajoutant qu' « une telle société est notamment celle de l’urgence de l’événement, ou de l’impression d’événement. »[7] Ailleurs, il affirme que « le sexe est intrinsèquement lié au monde du marché et des nouvelles technologies de la communication. »[8] Une société de l’immédiateté, où l’émotion l’emporte sur la recherche de la vérité, où l’impression personnelle prime sur l’objectivité.[9]
Selon le philosophe Jean Brun[10], notre temps est marqué par « le retour de Dionysos » : « Le monde des sociétés de consommation est celui où Dionysos est partout présent ; c’est lui qui conditionne les sociétés techniciennes dont il est trop superficiel de croire qu’elles sont simplement conditionnées par des structures économico-sociales qu’il suffirait de refaire pour que tout changeât aussitôt.
Le cortège de Dionysos traîne aujourd’hui à sa suite l’érotisme forcené, la révolution sans doctrine, les érostratismes[11] nihilistes, les stupéfiants chimiques et intellectuels, les formalisations conceptuelles, la désintégration et le psychédélisme, le règne des mass media, le ludisme intégral, la cruauté et la violence.
Là viennent s’épanouir les désirs de vivre dans les nappes de charriage de l’Indifférencié, désirs qui donnent naissance aux aventures dans les négativismes et les à rebours, aux défis dans les surenchères des inconoclastries joyeuses fuyant dans les fraternités colossales qu’orchestre une fête sans fin. »[12] Evidemment, comme suggéré ici, les arts sont aussi victimes et témoins des « iconoclastries » comme nous le verrons plus loin en parcourant l’histoire de l’art.
Alors que la pornographie a été souvent présentée comme un lieu de contestation non seulement du puritanisme, du moralisme, de l’influence castratrice des religions mais aussi de l’ordre bourgeois[13], elle est devenue, par son extension, une alliée de la société capitaliste : « le capitalisme a érigé en paradigme social, l’assujettissement au désir, au manque, au besoin tel qu’il est cultivé par les marchands. […] la libido a été confisquée par le système économique libéral qui a fait de la sexualité « sa marchandise première – celle qui permet de vendre toutes les autres. »[14] « [15] Laurent Guyénot renchérit : « L’idéologie de la « libération sexuelle » est […] la copie conforme du libéralisme économique sauvage, transposé de l’argent au sexe : à chacun son capital de libido qu’il investit pour son plaisir ».[16]
Des auteurs proches du marxisme comme Michel Clouscard[17] et Jean Baudrillard[18] le confirment.
La « gauche » à la rescousse
Au lendemain des événements de Mai 68, Michel Clouscard s’employait à dénoncer « le freudo-marxisme comme idéologie de la « nouvelle société » ».[19] Il écrivait : « Le marché du désir, de l’interdit, du nocturne a métamorphosé le marché officiel, légal, juridique selon trois déterminations capitales ; en lui adjoignant tout un nouveau système de profit, en lui servant de vitrine publicitaire, de promotion (libéralisation des mœurs), en lui injectant clandestinement d’énormes capitaux.
Ainsi a pu être sauvée, certes d’une manière relative et provisoire, une économie en crise. »[20] Adversaire résolu du capitalisme libéral et du néo-capitalisme[21], Michel Clouscard dénonce « la première civilisation sensuelle ». À ceux qui objecteraient que le paganisme était une civilisation sensuelle, il répond que « le paganisme était une civilisation du sacré. Alors que la civilisation capitaliste se définit au contraire, comme une désacralisation radicale.
La fin des tabous et des interdits. » Cette civilisation promeut une consommation individualiste, transgressive, « contre l’Etat le père, les institutions », une consommation « libidinale, ludique, marginale » sous-tendue par une « idéologie du désir ».[22] Toutefois, la libération des contraintes promise passe par toute une série d’objets fabriqués qui, tout en ayant l’air de contester le monde ancien avec ses normes et ses limites, dresse en fait le corps, tout particulièrement le corps des jeunes, à s’intégrer dans la société capitaliste que l’on pensait contester.[23] Ainsi, pour nous en tenir au plan sexuel, l’institutionnalisation de la pilule contraceptive qui, selon l’auteur, « a été une grande conquête du progrès social et du progrès moral […] devient le moyen du droit au plaisir, l’essentielle conquête de l’idéologie du désir.
Alors la culture sexuelle est réduite au plaisir.
Et à une conception encore plus réductrice du plaisir.
Celui-ci n’est plus qu’un usage sexologique, de fonction, de consommation. »[24] On assiste à une « répression de la subjectivité, de l’imaginaire, […] du romanesque » et cette répression est appelée « émancipation ». « La psyché est réduite à l’émancipation sexuelle ! Pour une idéologie de la consommation libidinale, ludique, marginale qui sera l’idéologie de l’industrie du loisir. » S’ensuit un conditionnement : « L’idéologie de la consommation fait de la sexualité une consommation parmi d’autres.
La psyché se paupérise, se banalise à l’extrême.
Après avoir écarté l’imaginaire de l’attente, l’idéologie dévalorise l’acte sexuel en le réduisant à un acte d’usage, à la consommation (du plaisir). » Cette « soumission aux modèles de série », aux « stéréotypes de masse », est la cause de bien des troubles de la jouissance, pousse à l’étalement de l’intimité[25] et à « la plus grande soumission. […] À sa nature.
À son penchant.
À sa « spontanéité ». » [26]
À la même époque et nourri également de la sociologie marxiste, Jean Baudrillard confirme l’analyse de Michel Clouscard et accuse le capitalisme d’avoir transformé la sexualité, de l’avoir, en réalité, appauvrie.
La société de consommation a fait tout d’abord du corps son « plus bel objet de consommation »[27]. Elle a déteint sur le statut du corps, « réapproprié […] en fonction d’objectifs « capitalistes » : il n’est pas « réapproprié » « selon les finalités autonomes du sujet, mais selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée. »[28] À côté du souci de beauté qui alimente toute une industrie, « c’est la sexualité qui partout aujourd’hui oriente la « redécouverte » et la consommation du corps. »[29] À propos de la première foire de la pornographie à Copenhague en 1969, « Sex 69 », l’auteur souligne qu’il ne s’agit pas d’un festival mais d’une foire « c’est-à-dire d’une manifestation essentiellement commerciale destinée à permettre aux fabricants de matériel pornographique de poursuivre la conquête des marchés… »[30]
En ce qui concerne précisément le porno, lieu d’expression privilégié de l’obsession de la jouissance sexuelle, Baudrillard note qu’elle se passe désormais de toute séduction.
Alors que la sexualité libertine du XVIIIe siècle[31] était « encore un cérémonial, un rituel et une stratégie », désormais « la jouissance est sans stratégie : elle n’est qu’une énergie en quête de sa fin. »[32] « La loi de la séduction, explique-t-il, est d’abord celle d’un échange rituel ininterrompu, d’une surenchère où les jeux ne sont jamais faits, de qui séduit et de qui est séduit […] alors que le sexuel, lui, a une fin proche et banale : la jouissance, forme immédiate d’accomplissement du désir. »[33] L’absence de séduction peut être évidemment séduisante mais elle seule « s’oppose radicalement à l’anatomie »[34] qui est le centre d’intérêt du spectacle pornographique.
Certes, comme il l’a dit précédemment, existe une regrettable osmose entre la pornographie et la société capitaliste de production et de consommation, il ajoute cette précision intéressante : aujourd’hui, « la jouissance a pris l’allure d’une exigence et d’un droit fondamental.
Dernier-né des droits de l’homme, elle a accédé à la dignité d’un impératif catégorique. »[35] Il renchérit : la sexualité s’est abîmée « avec les Droits de l’Homme et la psychologie, dans la vérité révélée du sexe. »[36] Vérité révélée dans la mesure où le corps est devenu l’objet d’une vraie religion témoignant de la « métamorphose du sacré ».[37]
Baudrillard qualifie le porno d’« obscénité radicale »[38] par son « hyperréalisme »[39] qui, par « l’effet de zoom anatomique »[40], ne laisse aucun détail dans l’ombre et vous fait voir ce que vous n’arrivez pas à voir dans la vie réelle.[41] « Toute notre culture du corps […] est celle d’une monstruosité et d’une obscénité irrémédiable »[42], « jusqu’à l’effacement du visage »[43]. L’auteur n’emploie pas l’expression « civilisation pornographique » mais dénonce la « culture porno » « qui vise partout et toujours l’opération du réel », « idéologie du concret, de la facticité, de l’usage, de la prééminence de la valeur d’usage, de l’infrastructure matérielle des choses, du corps comme infrastructure matérielle du désir.
Culture unidimensionnelle où tout s’exalte dans le « concret de production » ou dans le concret de plaisir – travail ou copulation mécanique illimités.
L’obscénité de ce monde est que rien n’y est laissé aux apparences, rien n’y est laissé au hasard. » Comme dans la sphère économique, il s’agit de « pro-duire », c’est-à-dire de « rendre visible » : « produire, c’est matérialiser de force ce qui est d’un autre ordre, de l’ordre du secret et de la séduction. » [44] Il faut « que tout soit dit, accumulé, répertorié, recensé : tel est le sexe dans le porno, mais elle est plus généralement l’entreprise de toute notre culture, dont l’obscénité est la condition naturelle : culture de la monstration, de la démonstration, de la monstruosité productive. »[45] Le sexuel « est devenu strictement l’actualisation d’un désir dans un plaisir […]. Nous sommes une culture de l’éjaculation précoce. […] Désormais il est dit non plus : « Tu as une âme et il faut la sauver », mais « Tu as un sexe, et tu dois en trouver le bon usage » ; « Tu as un inconscient, et il faut que « ça » parle » ; « Tu as un corps et il faut en jouir » ; « Tu as une libido, et il faut la dépenser », etc.. » [46]
La pornographie n’est pas finalement libératoire mais aliénante : « Les femmes, les jeunes, le corps, dont l’émergence après des millénaires de servitude et d’oubli constitue en effet la virtualité la plus révolutionnaire, et donc le risque le plus fondamental pour quelque ordre établi que ce soit – sont intégrés et récupérés comme « mythe d’émancipation ». »[47]
La société capitaliste récupère et marque de son empreinte la sexualité.[48] Pire : si l’on en croit Clouscard, l’idéologie du désir, idéologie transgressive, est un chemin qui, passant par le libéralisme libertaire, mène au néo-fascisme.
Le propos peut paraître outrancier mais, ne rejoint-il pas, une certaine pratique politique ? Au XVIIIe siècle, le philosophe des Lumières Claude-Adrien Helvétius[49] écrivait : « Le législateur habile joindra, selon ses désirs, un gouvernement utile avec l’amour des plaisirs.
Oui, la règle la plus sûre pour rendre un peuple soumis, c’est qu’en suivant sa nature, à ses sens tout soit permis. » [50]
Plus largement
La recherche du plaisir nourrit l’individualisme de nos sociétés et se nourrit de lui alors qu’elles sont au bord de la dissolution et qu’elles peuvent rêver de discipline sociale ou la subir sans s’en rendre compte.
Hannah Arendt a montré que l’individualisme est la base du totalitarisme : « Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (i.e. la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (i.e. les règles de la pensée) n’existent plus. »[51]
Loin de la sociologie marxiste, J.-Cl.
Guillebaud reconnaît aussi qu’« il y a coïncidence et correspondance entre ce qui se passe sur le terrain de la sexualité et ailleurs.
La désocialisation progressive, l’affaiblissement des institutions et des liens d’appartenance, la précarisation des individus renvoyés à leur solitude : telles sont les dislocations les plus redoutables menaçant rien de moins que la cohésion de nos sociétés postindustrielles. »[52]
La crise paraît donc bien large et profonde.
Le système capitaliste libéral n’est pas seul responsable du goût de la jouissance sans séduction et à tout prix.
Plusieurs facteurs se conjuguent et se nourrissent l’un de l’autre.
Baudrillard a évoqué l’extension des droits de l’homme et l’influence de la psychologie, sans autre précision.
Nous avons déjà précédemment rappelé que la notion de « droits de l’homme » s’est progressivement élargie depuis 1948 et a débordé le cadre des droits objectifs pour consacrer ou tenter de consacrer jusqu’à mes désirs.
L’insistance sur la liberté, sur ma liberté, est si forte que je suis tenté d’ériger en droit ce dont j’estime avoir besoin.
Chantal Delsol, a dénoncé cette dérive : « Les droits ouvrent aujourd’hui tout prétexte aux revendications de la complaisance.
Tout ce dont l’homme contemporain a besoin ou envie, tout ce qui lui paraît désirable ou souhaitable sans réflexion, devient l’objet d’un droit exigé. […] S’ajoutent à ce déploiement multiple des « droits » pour des raisons de complaisance, l’immortalisation des droits acquis. […] Un droit finit par se justifier irrémédiablement pour avoir seulement une fois existé. »[53]
Cette prolifération[54] dévalorise finalement les vrais droits de l’homme comme l’a montré Guy Haarscher : « On risque ce faisant tout d’abord d’affaiblir les droits de première génération en vidant le principe de l’égalité devant la loi de tout contenu, les exceptions se multipliant de façon inflationniste.
En second lieu, on suscite inévitablement un processus d’arbitrage qui, à n’en pas douter, aura les effets les plus désastreux : comme on ne peut d’évidence satisfaire toutes ces demandes à la fois – exigences qui, rappelons-le, sont formulées en termes de droits de l’homme, […] –, il faut tout naturellement en refuser certaines, et de plus en plus au fur et à mesure que les revendications se font nombreuses.
Dès lors on risque d’habituer le public au fait qu’après tout, les droits de l’homme ne constituent que des exigences catégorielles, et qu’il est donc tout à fait légitime de ne pas toujours les satisfaire.
La conséquence en sera inéluctablement un affaiblissement de l’exigence initiale des droits de l’homme dans l’esprit des citoyens : on aura oublié que l’exigence première concernait la lutte contre l’arbitraire, que ce combat ne souffre pas d’exceptions, que la sûreté se trouve bafouée dans la plupart des pays du monde, et qu’en ce qui concerne cette dernière, nul accommodement n’est acceptable, aucun marchandage envisageable. […] L’inflation des revendications exprimées dans le langage des libertés fondamentales les affaiblit à terme […]. »[55].
On ne doit donc pas s’étonner d’entendre réclamer par les femmes un droit à l’orgasme[56]. Ainsi peut-on lire dans un magazine féminin bien connu : « Sous le signe de la justice intime, ne craignons plus de revendiquer notre plaisir, de l’exiger même.
Au nom du « Ouiiiii », du plaisir, de l’orgasme, n’ayons plus peur d’oser dire « à mon tour maintenant », « occupe-toi de moi », « tu croyais t’en tirer comme ça ? ». Il est temps que justice soit faite pour l’égalité du bon sexe. »[57]
Ailleurs : « Les hommes et les femmes ne sont pas égaux devant l’orgasme. Selon une étude menée sur 52.000 Américains, 95% des hommes hétéros disent l’avoir atteint régulièrement ou toujours au cours du dernier mois, contre 65% pour les femmes hétéros.
Chez les lesbiennes, ce chiffre monte à 86%. Et si les jeunes femmes commençaient à réclamer une justice intime ? Ce terme a été inventé par Sara McClelland, une psychologue de l’université du Michigan (États-Unis). La justice intime, c’est demander l’égalité dans la satisfaction sexuelle comme on pourrait demander l’égalité dans la répartition des tâches ménagères ».[58] Il est donc prescrit de produire des orgasmes, et, d’une façon générale, de « s’éclater », c’est-à-dire d’être des stakhanovistes de l’hédonisme mais attention ! Sans goujaterie (apparente) ! Respectez vos partenaires ! Aidez-les à fonctionner ! » Ce qui est condamnable, c’est le dysfonctionnement organique, non l’anormal, l’interdit, l’immoral, notions obsolètes. (BEJIN André, Le pouvoir des sexologues et la démocratie sexuelle, in Sexualités occidentales, Seuil, 1984, cité in GUILLEBAUD, op. cit., pp. 121-122.)]
Comme il fallait aussi s’y attendre, ce nouveau droit revendiqué a eu l’honneur de travaux universitaires.[59]
En opposition, Françoise Dolto démystifie l’orgasme féminin : « A la différence de l’homme, fréquemment polygame […], la femme génitale n’éprouve pas la nécessité de coïts fréquents et spectaculaires pour être narcissisée.
Passé ce moment d’intimité dans lequel son corps et le corps de son partenaire ne font qu’un et son désir et son amour se ressourcent, la femme se retrouve appauvrie si son cœur n’est pas, de l’homme qu’elle désire, épris.
Le coït en lui-même ne lui suffit pas. »[60] De même, la sexologue Virginie Koopmans, l’affirme : « Oui, il est tout à fait possible d’avoir une vie sexuelle épanouie sans avoir d’orgasme.
Certaines personnes n’atteignent pas forcément l’orgasme à chaque rapport sexuel mais prennent du plaisir.
Un fait qu’il est essentiel d’intégrer, mais qui demande une certaine démarche pas toujours facile dans un monde où les injonctions à la jouissance sont toujours plus nombreuses. »[61]
Dans la liste des facteurs qui ont dénaturé la sexualité et donné audience de plus en plus large à la pornographie, il ne faudrait pas oublier ce que la Collective des luttes pour l’abolition de la prostitution (CLAP), citée plus haut, dénonçait : « l’hypersexualisation » dont les médias sont responsables.[62] Une hypersexualisation qui montre « la souplesse et la vitesse d’adaptation d’un marché qui, au moyen de stéréotypes diversifiés, produit une globalisation du monde du sexe. »[63]
Les exemples pleuvent.
Nous avons déjà énuméré précédemment bien des articles, des livres, des films, des revues, des émissions de radio ou de télévision qui sont autant d’introductions à la pornographie comme spectacle ou comme pratique.
On peut encore ajouter, au niveau de l’incitation populaire au sexe, dans les années 70-80, le succès colossal des photos réalisées par David Hamilton[64], utilisant des couleurs pastel et un flou artistique pour photographier des adolescentes de 16 ans maximum dans des poses érotiques.[65] Ses photos se sont diffusées par millions à travers le monde, dans des albums, sur des posters, des calendriers et des cartes postales.
Pendant ce temps, sur les ondes de RTL, de 1967 à 1981, Menie Grégoire[66] introduit, dans le grand public, un « discours sexologique normatif » où la part belle sera faite aux sexologues qui prendront le pas sur les psychanalystes[67] et les prêtres invités.[68] Elle va populariser le « droit au plaisir » et le « devoir d’orgasme » en libérant la parole des femmes qui se confient à elle.[69] On peut aussi évoquer un « matraquage médiatique » en faveur des « relations » bucco-génitales (fellation et cunnilingus) et de la sodomie.[70]
C’est l’époque aussi où des intellectuels parlaient en termes avantageux de l’inceste ou encore de la pédophilie dans une relative indifférence du public.[71]
N’oublions pas l’hypersexualisation de la publicité et de la mode vestimentaire.[72]
La publicité comme « allégorie du désir sexuel »[73]
Gérard Bonnet est particulièrement sévère vis-à-vis des images publicitaires parce qu’elles « utilisent aujourd’hui de plus en plus de stéréotypes issus des films X, et qu’à ce titre elles ont un impact aussi fort que les images pornographiques, et sans doute plus fort encore, car elles envahissent la scène publique avec une répétitivité désarmante au point que nous ne pouvons absolument pas empêcher les jeunes d’y être confrontés à n’importe quel moment. »[74] Les publicitaires « utilisent à la fois certaines découvertes de la psychanalyse et les ressorts de l’hypnose.
En tablant sur la sexualité pulsionnelle dont Freud a révélé l’importance[75], ils transforment les objets en sexes et les sexes en objets.
Grâce à ces images à deux faces totalement opposées, ils sidèrent, ils hypnotisent, ils jouent en même temps sur le registre du prestige et sur celui de l’obscénité et font passer un double message : l’un qui pousse à acquérir telle marque, tel objet, et un autre qui les prédispose à prendre l’autre sexuellement de telle ou telle façon.
L’un ne va pas sans l’autre, la réception de l’un se fait au prix de l’autre. »[76]
Si, avant la seconde guerre mondiale, la « réclame » consistait à mettre en avant les qualités du produit à vendre, la publicité s’est ensuite plus intéressée au consommateur potentiel en ne s’adressant plus à la conscience du public mais à son inconscient et donc à ses désirs, à ses pulsions.[77] La publicité institue désormais « le devoir de plaisir ».[78] Le nu sera utilisé aussi bien pour vanter un parfum qu’un fromage :
Pour suggérer le bien-être :
[83]
Parfois, c’est la pose et le texte qui donnent un sens sexuel à l’image :
L’image seule, sans corps et sans texte ambigu peut être suggestive, métonymique :
Avec pertinence, Jean Brun écrit que, par exemple, le nu, en publicité, est « comme un catalyseur permettant de transformer le désir sexuel en un désir d’achat, grâce au jeu des analogies les plus secrètes entre la marchandise proposée à la convoitise et quelque partie du corps féminin. […] Le nu publicitaire permet de véritables racolages sur la voie publique au profit de maisons de plaisirs d’un nouveau genre, tout l’art de l’affichiste pornocrate étant de transformer le sollicité en solliciteur. »[89]
Quant à savoir si ces publicités entraînent davantage d’achats, c’est une autre question[90]. Ici nous intéresse seulement le fait que l’image « sexy » est devenue omniprésente.
Et si l’affichage, en ce début du XXIe siècle, nous paraît plus sage que dans les années 70-90, Internet a pris le relais de l’image transgressive susceptible de faire le « buzz ». Faire le « buzz » est une technique bien connue en marketing et qui consiste à susciter une rumeur autour d’un produit, par exemple.[91] Peu importe alors que la publicité outrageusement osée, soit, plus ou moins vite, censurée comme c’est le cas sur les réseaux sociaux.
Peu importe aussi qu’elle soit de mauvais goût, voire triviale.
L’important est qu’on en parle.
La mode vestimentaire comme « imaginaire constitué selon une fin de désir »[92]
Le vêtement révèle aussi une tendance de l’époque. Il est « une manière de parler » [93] et de nombreux auteurs ont souligné que le corps totalement nu a moins de virtualité érotique que celui qui est vêtu d’une certaine manière [94] : « Dévoilant ce qu’il couvre, dévêtant ce qu’il vêt, le vêtement convie l’imagination fabulatrice à mousser le désir par des évocations qui dépassent la médiocrité courante. »[95]
Le corps humain, écrit Barthes, est « dans un rapport de signification avec le vêtement : comme sensible pur, le corps ne peut signifier ; le vêtement assure le passage du sensible au sens. »[98] Il confirme ainsi ce que Hegel avait déjà mis en avant : « C’est le vêtement qui donne à l’attitude tout son relief et il doit, pour cette raison, être considéré plutôt comme un avantage, en ce sens qu’il nous soustrait à la vue directe de ce qui, en tant que sensible, est dépourvu de signification. »[99]
Même si toutes les femmes ne s’habillent pas de la même manière, peut-être le sémiologue a-t-il raison de dire que « la femme de Mode est à la fois ce que la lectrice est et ce qu’elle rêve d’être » [100]
Quoi qu’il en soit, d’une manière générale d’ailleurs, « … chez tous les peuples connus, le vêtement souligne plutôt qu’il n’occulte les attributs corporels ».[101] Souligner mais pas trop[102] car l’excès dissiperait le fantasme.
Les vêtements « sont chargés de libido »[103] et attirent le regard sur certaines zones érogènes : les seins, par la forme, la découpe ou la transparence du vêtement, les cuisses ou les fesses éventuellement.
[104]
Roland Barthes confirme la technique : « dans la mesure où le vêtement est érotique, il doit se laisser ici et là désintégrer, s’absenter partiellement, jouer avec la nudité du corps. »[105]
Ajoutons à cela la lingerie affriolante, les soutiens-gorge rembourrés pour les préadolescentes, le passage de la mini-jupe à la micro-jupe, etc.
Nous voilà donc immergés dans un climat culturel marqué par la présence de plus en plus insistante du sexe.
L'« impératif obscène » pousse même à transformer le corps pour le rendre plus érotique : épilation des sexes, tatouages et piercings intimes, chirurgie esthétique pour gonfler les seins, les lèvres, remodeler les fesses, allonger le pénis, lissage de l’épiderme, etc.[111] La science pharmaceutique s’emploie également à satisfaire nos désirs : préservatifs avec ou sans latex, pour hommes et femmes, lubrifiants, gels sensuels, crèmes stimulantes, huiles orgasmiques, stimulants sexuels naturels ou chimiques, etc. Et comme l’image prétend tout montrer, ne rien cacher, la même tendance s’installe dans le verbe.
L’intime s’étale désormais sur la place publique, en images et en mots : « La liberté d’expression est l’un des critères principaux du régime démocratique : elle signifie que le citoyen n’a pas à freiner sa parole écrite ou parlée, qu’il peut donc extérioriser sans crainte ni limites son activité intérieure.
L’homme libre est donc un homme chez qui l’intime n’est pas différent du public puisque rien ne l’empêche de faire coïncider son apparence et sa vérité. »[112] Ainsi, « l’exhibition de notre intimité est devenue le dogme consensuel de notre moment démocratique ». Nous sommes confrontés à une « idéologie de la transparence »[113].
Tout ce qui précède tend à soutenir la définition que Romain Roszak donne de la pornographie contemporaine : « La pornographie est l’ensemble des marchandises qui représentent, sous forme d’images, la nudité ou la sexualité, avec l’intention objective d’exciter le spectateur et de prendre en charge son désir – pour le faire fonctionner de façon hétéronome, selon les seuls besoins du capital. » Il y a donc connivence ou du moins connaturalité entre la manière dont la pornographie fonctionne et celle dont fonctionne le néo-capitalisme : des deux côtés, les « marchandises » prennent en main mon désir et font de moi « une machine qui ne peut plus réagir qu’à des stimuli, ceux que le capital juge bon de me faire ressentir. » [114] On comprend aussi pourquoi il est difficile aujourd’hui de s’opposer à la vague pornographique.
En effet, « comment dans une société « de libération » s’opposer à ce qui réalise le mieux, le plus radicalement ce qui constitue son idéal ? » [115]
Mais, on peut aller plus loin…
Dans la recherche des causes, il est peut-être possible, en-deçà de la culture sexualisée, en-deçà du système capitaliste et même du libéralisme qui l’informe, de rechercher plus profondément ce qui a pu nous amener à privilégier notre moi, notre plaisir, notre jouissance, une jouissance qui n’est jamais satisfaite et qui a besoin de toujours plus de sensations, d’émotions, de stimuli.
D’où vient ce « culte hédoniste du moi » ? se demandait Marcel De Corte.[116] C’est une erreur sur la nature exacte de l’amour, qui, selon lui explique la surenchère à laquelle nous assistons dans les images sexy et dans la pornographie : « L’amour réduit au désir et à la pauvreté que tout désir suppose […] s’évanouirait aussitôt le désir comblé, pour renaître à nouveau en se portant sur un autre objet, continuellement, sans trêve, à l’infini. […] L’amour n’aurait en ce sens aucun terme, aucun objet, sauf lui-même. » [117]
Si l’amour est réduit à un désir qui s’épuise dans la recherche incessante et toujours décevante de ce qui pourrait le ranimer à défaut de le combler, la sexualité subit aussi une pitoyable réduction.[118] Nous voilà entrés, avec la cybersexualité, dans un « nouvel âge de l’onanisme »[119], dans une « sexualité non relationnelle » où la masturbation se banalise chez les adultes alors qu’elle est une « manifestation de la sexualité infantile ».[120] Une sexualité de consommation passive qui offre « une jouissance assistée » sans imagination ni effort comme chez le « nourrisson ». C’est pourquoi « la consommation ludique de la pornographie apparaît comme une entreprise de régression psychique et politique très efficace […] une anti-leçon d’éducation civique ou une leçon de désapprentissage civique. » En définitive, ce rabais « n’est pas progressiste : il est régressif et foncièrement réactionnaire. » [121]
La déchéance de l’amour et du sexe ne témoigne-t-elle pas d’une régression du sens de l’humain ? Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut portaient déjà, en 1977, un jugement radical sur ce que la sexualité était devenue : « la sexualité, écrivaient-ils, n’a plus de finalités métaphysiques ou religieuses, n’a plus de sens ni de transgression, ni d’accomplissement ni d’hygiène ni de subversion. L’amour désormais méconnaissable devient sans repères […]. »[122]
Viktor Frankl[123], qui fut professeur de neurologie et de psychiatrie à l’Université de Vienne, docteur en philosophie, directeur de la polyclinique neurologique de Vienne, avait observé, à Auschwitz où il fut déporté en 1944, que les plus robustes, qui étaient le plus dans l’action, étaient les premiers à mourir tandis que ceux qui paraissaient les plus faibles résistaient beaucoup plus longtemps : « Face à l’absurde, les plus fragiles avaient développé une vie intérieure qui leur laissait une place pour garder l’espoir et questionner le sens. »[124]
C’est là, dans les conditions inhumaines des camps de concentration qu’il élabora sa théorie du sens de la vie qu’il baptisa « logothérapie ». Pour lui, il y a chez l’être humain une volonté de sens.
Ses patients ne souffrent pas uniquement de frustrations sexuelles (Freud) ou de complexes d’infériorité (Adler) mais aussi d’un « vide existentiel ». La névrose révèle avant tout un être frustré de sens, ce qui doit conduire à penser que l’exigence fondamentale de l’homme n’est ni l’épanouissement sexuel, ni la valorisation de soi, mais la plénitude de sens.
Le repli sur le sexe n’est souvent qu’un ersatz à un manque de sens.
Par voie de conséquence, le thérapeute ne peut se désintéresser du spirituel, et la logothérapie n’est plus centrée sur les pulsions mais sur l’inconscient spirituel.[125] Suite à cette découverte, Guyenot confirmera que, pour lui aussi, « l’hypertrophie morbide de la sexualité est d’abord le résultat d’un vide existentiel, d’une crise du sens de la vie ».[126] Ce qui nous invite à réfléchir à la définition que nous voulons donner à la personne humaine considérée dans son intégralité, corps et esprit.
Il faudra, par la suite et d’une manière ou d’une autre, nous demander ce qu’est la personne humaine en plénitude et, à la lumière de ce que nous découvrirons, esquisser de vrai visage de l’amour humain.
Cette tâche est essentielle et urgente car les auteurs qui viennent d’être cités ont bien mis le doigt sur le mal profond qui ronge notre société : le manque de sens.
Le philosophe Jean Brun a proposé, dans son livre La nudité humaine, une analyse en profondeur des causes et des conséquences de cette perdition en prenant à témoin Nietzsche[127], mais aussi Charles Fourier[128], André Breton[129], Michel Foucault[130], l’idéologie soixante-huitarde[131] influencée par le militant libertaire américain Jerry Rubin[132], Herbert Marcuse[133], Alan W. Watts[134], le philosophe belge Raoul Vaneigem[135] et bien d’autres.
Toute cette culture ou contre-culture nourrit, pour l’auteur des anti-humanismes, sources de toutes les audaces, de toutes les outrances rencontrées.
L’épigraphe qui ouvre son livre est à la fois le point de départ et le point d’arrivée de sa réflexion : « Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y retournerai ».[136]
Cette nudité originelle et finale définit la condition de l’homme : sa vulnérabilité, sa fragilité, son incomplétude.[137] Elle est « ce qui constitue la frontière entre la vie intérieure et le monde extérieur »[138]. Cette nudité intérieure « constitue la demeure du moi […] un véritable temple » [139].
Selon Brun, toute « l’histoire de l’homme se confond avec celle des efforts prodigués par celui-ci pour protéger sa nudité, la travestir, la désintégrer ou la dépasser ; car l’histoire n’est pas seulement celle des réactions de l’homme à des situations économico-sociales qu’il cherche légitimement à transformer, elle est surtout celle de ses affrontements à la condition humaine toujours identique à travers le temps. »[140] L’homme se sent « prisonnier de son anatomo-physiologie »[141] et cherche constamment à échapper à cette nudité originelle.
Il veut s’en « dépouiller d’une façon définitive »[142] ou du moins la modifier [143].
Dans ce but, l’homme se déguise, se travestit, se masque, de différentes manières : le vêtement dont il couvre sa nudité peut être technologique, idéologique, scientifique.[144] Qu’importe la nature du vêtement : son effet est de noyer l’être dans le paraître[145]. Il en va de même pour le nu, très en vogue dans les médias et dans l’espace public : il est, dit Brun, « le nouveau masque de la nudité », un « avatar de la Nudité »[146].
Une fois qu’il est nu, « se croyant délivré de la nudité intérieure et des sentiments ou des expériences métaphysiques qui s’y rattachent, l’homme ne cherche plus à pénétrer l’intimité d’une conscience pour s’efforcer de parvenir avec elle à une communion enrichissante, il se borne à la parcourir. »[147] Le nu est ainsi « dépersonnalisé », il devient anonyme et interchangeable.
Celui ou celle qui s’exhibe montre « un apparaître sans être »[148], un « apparaître qui prétend remplacer l’être »[149] alors que l’homme n’est plus, à ce moment, qu’un « néant d’essence […] il n’a pas autre chose à offrir que des manifestations se réduisant à de simples spectacles où l’on cherche à faire croire que tout est là, alors que tout a disparu. »[150] Son identité a disparu.
À ce moment, on peut parler de « mort de l’homme » dans la mesure où le sujet est dépouillé de son essence.
C’est le projet de Michel Foucault qui « voit dans le sujet le verrou qu’il importe de faire sauter à tout prix : « Ce verrou peut être attaqué de deux manières.
Soit par un « désassujettissement » de la volonté du pouvoir (c’est-à-dire par la lutte politique reprise comme lutte de classe), soit par une entreprise de destruction du sujet comme pseudo-souverain, c’est-à-dire par l’attaque « culturelle : suppression des tabous, des limitations et des partages sexuels ; pratique de l’existence communautaire, désinhibition à l’égard de la drogue ; rupture de tous les interdits et de toutes les fermetures par quoi se reconstitue et se reconduit l’individualité normative ».[151]
Et chez celui qui regarde, le voyeur qui se laisse « prendre à ces pièges, il implique un vide intérieur qui se contente de toutes les illusions et se grise du vide de ces beautés « parfaites » offertes sous le mode du refus. » En somme, « l’image du nu est le linceul de la nudité à laquelle elle a enlevé toute sa profondeur, parce qu’elle était incapable de l’atteindre. »[152]
On l’a compris : l’adversaire désormais, c’est l’intime, l’intériorité, notre nudité : « De nos jours, […] la notion d’intériorité apparaît comme le diable qu’il faut exorciser.
La vie intérieure est tenue pour une pseudo-notion rétrograde puisque, prétend-on, tout est en dehors de nous.
Il ne s’agit donc plus d’entrebâiller la porte sur le secret mystérieux de l’intimité, mais bien de la maintenir grande ouverte sur la rue.
Nous devons quitter cette retraite ou ce refuge égocentriquement privilégié que nous appelons la demeure […]. »[153]
Comment expliquer l’acharnement à refuser sa nudité originelle, son essence, son intériorité, sinon par la « perte du Sens et de la Transcendance » [154] alors que « la vraie richesse de l’homme s’inscrit dans l’effort pour repenser sans cesse le Sens sur lequel s’ouvrent la nudité de la naissance et celle de la mort. »[155] Comment trouver un sens à notre nudité sans recours à une transcendance considérée comme nécessairement aliénante ? La conséquence ne peut être que l’anomie[156] qui va attenter même au dernier refuge de notre nudité.
Car notre nudité possède un dernier refuge : ce « dernier refuge de la nudité, c’est celui de la sexualité ». Mais, comme le sexe est considéré comme « un vêtement comme un autre », il finit « par être considéré comme le grand obstacle aux transgressions de la nudité humaine » il devient « une sorte de gêneur ». Ainsi, l’habitude de considérer qu’il n’y a que deux sexes est dénoncée « comme répressive et aliénante »[157]. L’objectif sera donc « de s’évader de la cage génitale dont tout individu est prisonnier « [158]. D’une manière générale, la notion de normalité n’a plus de sens : « à partir du moment où l’on repousse toute idée de valeur transcendante, à partir du moment où l’on considère comme répressives les distinctions entre le normal et le pathologique, le naturel et le non-naturel, on se trouve logiquement conduit à rejeter l’idée même de déviation ou de perversion. » Le sexe apparaissant « comme le dernier retranchement d’une nudité opprimante […] on s’ingénie à cacher les signes secondaires soulignés par la forme du vêtement ou par des particularités du visage […]. »[159] « La nudité individuelle et sexuellement définie paraît aliénante et répressive, parce qu’elle condamne chaque individu à n’être que ce qu’il est et qu’elle l’enferme dans la prison de cette peau dont il ne peut s’évader. »[160] « L’union de deux nudités constituant le couple » est considéré aussi comme « la source de […] comportements aliénants ».[161] Il faut donc en finir avec « les distinctions nettes et artificielles entre le rôle masculin et le rôle féminin. »[162] originellement n’était rien d’autre que la division du travail dans l’acte sexuel », la lutte contre la division des sexes semble justifiée voire indispensable !] Et, pourquoi pas, créer d’autres sexes ou changer de sexe au cours de sa vie, comme le prévoyait, en 1964, l’ingénieur Abraham A. Moles[163]. Plus simplement et plus largement, il serait avantageux de se laisser aller à tous ses désirs, jouir ici et maintenant sans entraves [164], « s’éclater » comme on dit plus communément, faire triompher, en fait, le « principe de plaisir sur le principe de réalité » ce qui était déjà le projet de Nietzsche : « Le bonheur que nous trouvons dans le devenir n’est possible que dans l’anéantissement du réel, de l'« existence », de la belle apparence, dans la destruction pessimiste de l’illusion – c’est dans l’anéantissement de l’apparence même la plus belle que le bonheur dionysiaque atteint à son comble ».[165] c’est avec cet esprit que « le ludisme [est] érigé au rang de style de vie. »[166]
Le refus de toute transcendance, la « mort de Dieu », entraîne « la fin de toutes les valeurs bipolaires […] on se croit autorisé à refuser les distinctions traditionnelles entre le moral et l’immoral, le sacré et le profane, le civilisé et le sauvage, l’homme normal et le fou, le permis et l’interdit ».[167] Il n’y a, bien sûr, plus de beau ou de laid, de convenable ou d’inconvenant ni même de propre ou de sale.
Brun cite de nombreux exemples d’auteurs qui exaltent les excréments, l’urine, la morve, les déchets, la puanteur, l’exhibitionnisme, la zoophilie, le cannibalisme, l’inceste, la coprophilie[168], la nécrophilie[169], etc.
Brun se réfère au Do it de Jerry Rubin mais cite force expositions et œuvres « artistiques » qui vont dans ce sens.
La métapornographie que nous évoquions au chapitre 3 offre quelques illustrations de ce que Brun n’hésite pas à qualifier de manifestations de « dégueulassolâtrie »[170]. « Quel désir, écrit, par exemple, Foucault, pourrait être contre-nature puisqu’il a été mis en l’homme par la nature elle-même et qu’il lui est enseigné par elle dans la grande leçon de vie et de mort que ne cesse de répéter le monde ? »[171] En somme, l’objectif est d’ « éliminer tout manichéisme éthique et culturel ». Les résistants sont considérés comme fascistes, ce qui, soit dit en passant, réintroduit un dualisme ![172]
Une fois de plus, Brun cite Michel Foucault qui écrivit : « Lorsqu’un jugement ne peut plus s’énoncer en termes de bien et de mal, on l’exprime en termes de normal et d’anormal.
Et lorsqu’il s’agit de justifier cette dernière distinction on en revient à des considérations sur ce qui est bon ou nocif pour l’individu.
Ce sont là des expressions d’un dualisme constitutif de la conscience occidentale ». [173] Or, ce dualisme, précise Jean Brun, « représente l’essence même de l’humanisme ». C’est donc « l’humanisme qu’il convient de combattre sur tous les fronts car il est, selon Foucault et ses thuriféraires, à la racine des systèmes répressifs. »[174]
Nous vivons l’époque du « Grand Refus » : le refus de tout ce qui opprime, le refus donc de « la réalité naturelle ou sociale »[175]. Nous refusons notre condition, notre « nudité » alors que « nus nous sommes nés et nus nous mourrons ».[176] Toutes les tentatives de l’homme pour se libérer de lui-même échoueront[177] « tant qu’on n’aura pas compris que l’histoire est tangente à l’éternité ».[178]
Une conclusion pleine de perplexité.
La pornographie n’est-elle qu’une « aventure »[179] dans un autre monde ?
Soucieux principalement d’expliquer le fonctionnement de l’image pornographique, P. Baudry ne s’intéresse pas, comme la plupart des autres auteurs cités, à ses effets nocifs sur le consommateur ni aux problèmes sociaux, politiques, juridiques, qu’elle soulève.
Au contraire, il évoque des producteurs qui estiment contribuer à une « œuvre de salubrité », à offrir une « aide » à nos contemporains[180], une « sexualité compensatoire »[181], non pas en leur fournissant « une éducation sexuelle au sens traditionnel du terme », des réponses à des questions « toutes normales » qu’ils se posent mais en leur permettant d’accéder à des « expérimentations plus essentielles », à « d’autres plaisirs et à d’autres produits », de passer du « corps sexuel performant » au « corps qui souffre ». Et même s’il ajoute qu’on peut passer d’une « sexualité de confort » à une envie « de se détruire » à travers le porno « hard »,[182] même s’il détecte dans ces spectacles une « solitude métaphysique […] et l’impossibilité d’une réunion, par ailleurs simulée, qui vient s’exprimer dans des figures de style où la solitude du plaisir vient toujours signifier l’impossibilité d’une union »[183], une solitude masquée par « la sociabilité frénétique et froide de la pornographie »[184], Baudry se veut rassurant en définissant le monde de la pornographie comme un autre monde « à côté » de la vie sociale[185]. Un monde tout entier construit sur le sexe et par le sexe alors que celui où nous vivons quotidiennement, où nous travaillons, aimons, rêvons, est un monde qui « réduit le sexe à la sexualité »[186]. Un monde qui joue « d’un réalisme inatteignable, en se confinant dans la sphère pure du fantasme »[187]. « C’est le seul monde qui existe, où se manifeste pleinement une existence qui ne s’ordonne et ne se rigidifie que par rêverie. »[188] Le monde « pornographique », Baudry l’appelle aussi « l’utopie pornographique » car il ne conteste ni ne subvertit notre monde, il s’y substitue « sans réalisation nécessaire »[189]. Tout au plus, notre société se modifiera-t-elle au fil du temps sous son influence « sans violence et sans discours ». Pour l’auteur, il ne semble donc pas que, dans l’immédiateté, la pornographie « contribue à générer d’autres comportements sexuels ». Elle ne révolutionne rien, elle ne va pas « appareiller » la sexualité des gens.
Au contraire, elle diminuerait « les velléités criminelles ou les passages à l’acte ». Le vrai succès de la pornographie tient à « l’établissement d’un corps-sexe » qui s’appuie sur des problématiques bien contemporaines : « la reconnaissance des minorités sexuelles, le droit pour chacun au plaisir, le droit pour chacun d’avoir le droit de savoir les modalités de son propre plaisir, la liberté d’agir et de choisir basée sur le consentement a priori de l’adulte au choix qu’il fait », etc.[190]
Il n’empêche que s’interrogeant sur le « choc » que peut provoquer l’image pornographique, Baudry estime qu’il ne vient pas de nos refoulements mais du fait que « l’imagerie mette en face de ce qui se construit humainement hors de l’humanité de cette construction.
Ainsi la disparition de l’amour n’est-elle pas de peu.
La suppression de cette « illusion » n’est pas toute secondaire.
La montée au plan primaire du rapport sexuel, telle est bien la provocation majeure de ces mises en scène qui veulent se présenter comme des scènes… », autrement dit, des images.[191] Mais l’auteur ne poursuit pas : le « manque » signalé est sans doute pour le sociologue, hors sujet.
Baudry revient à « l’artificialisation du rapport au monde » créée par les images pornographiques qui n’ont besoin d’aucune médiation, d’aucune interprétation.
Or, sans interprétation, il ne peut y avoir de « mise en sens ». Seule la « relation à l’autre » pourrait introduire la possibilité d’une interprétation.[192]
L’auteur tourne autour de la question fondamentale qu’il qualifie d’« insurmontable » : quelle est « la raison d’être avec l’autre, c’est-à-dire de vivre » ? Il fait remarquer aussi que dans sa volonté prétentieuse, sans doute, de tout montrer, en toute transparence et sans médiation, la pornographie oublie qu’il est impossible et , en particulier pour une image, de tout montrer : une partie de l’objet fait toujours défaut : toute vérité implique un « secret » : « L’image n’est pas « du » corps en sa parfaite tautologie, mais plus fondamentalement possibilité et condition de distanciation du corps, c’est-à-dire possibilité de reprise du corps dans l’échange parlé, ce qui n’a rien à voir.
L’ignominie de la pornographie, consiste en une réduction du corps au corps, en un traitement du physique comme lieu de vérification humaine du désir. » Le corps réduit au corps car l’image ne peut enclore son secret et donc exprimer la relation.
Si le porno, selon l’auteur, n’influence pas « directement nos manières de lit […], il contribue à l’émergence d’un décalage en ce lieu fondamental d’une infraritualité qu’est le sexe.
Le sexe y devient une affaire cérébrale, une fantasmatisation pratique et « réalisée » sous cet aspect irréel, c’est-à-dire déconnecté de la relation à autrui ». Il nous invite à « penser que la relation de l’un avec l’autre nous vient d’une dimension autre »[193] Voilà, in fine, une invitation pour nous à penser la relation avec l’autre, ailleurs qu’en pornographie, en dépassant le cadre trop étroit de la sociologie.
Ou faut-il s’employer à « couvrir ce sein… » ?
Le prix Nobel de littérature 1990, Octavio Paz[194] écrit : « Il est surprenant qu’à une époque où l’on parle tellement de droits humains, on tolère la location, la vente, comme appâts commerciaux, d’images de corps masculins et féminins, à seule fin de les exhiber, sans en exclure les parties les plus intimes.
Le scandale n’est pas dans le fait qu’il s’agisse là d’une pratique universelle et admise par tous, mais que personne ne se scandalise […]. » Pour lui, cet état de fait, est particulièrement grave car il révèle que « nos ressorts moraux se sont engourdis » : « les pouvoirs de l’argent et la morale du lucre ont transformé la liberté d’aimer en servitude. » Et pourtant, « le déclin de notre image de l’amour serait une catastrophe plus grande que l’effondrement de nos systèmes économiques et politiques : ce serait la fin de notre civilisation.
C’est-à-dire de notre manière de sentir et de vivre. »[195]
Faut-il, dès lors, condamner toute représentation du corps et de la sexualité ? D’autant plus que la différence que certains faisaient entre l’érotisme acceptable et la pornographie condamnable s’est estompée au fil du temps : « L’érotisme adopte des images réservées autrefois au domaine séparé de la pornographie et le porno s’esthétise. »[196]
Certains, ou plutôt certaines, ont rêvé et rêvent d’un monde où, par coercition ou, mieux, par persuasion, on aurait réussi à débarrasser la pornographie de son aspect machiste et violent, à protéger efficacement les enfants pour qu’ils ne soient plus jamais acteurs ni spectateurs de ces représentations, à n’engager que des acteurs et actrices consentants et respectés dans leurs droits.
Bref, que la pornographie « mainstream » cède la place à une pornographie féminine[197], douce, éthique, qui se généraliserait et rendrait obsolètes toutes les critiques accumulées jadis.
Mais non seulement on doit déplorer les dissensions entre féministes abolitionnistes et libérales mais surtout la nature même de la pornographie féminine[198] telle qu’elle est, bien intégrée dans la société capitaliste hédoniste, ne change rien fondamentalement comme l’a montré Romain Roszak : ce féminisme libéral est « inefficace » et « solidaire (par sa naïveté) de la perpétuation de la domination sexuelle ».[199] C’est aussi, nous l’avons vu, l’opinion de P. Baudry avec une autre approche.
Alors, faut-il attendre la mort du capitalisme, un renouveau marxiste pour que le discours sur le sexe et ses représentations change ? Roszak, Baudrillard, Clouscard et bien d’autres ont raison de souligner le lien entre pornographie et le capitalisme hédoniste mais, d’une part, il faudrait qu’ils précisent de quel capitalisme il s’agit, le mot pouvant prendre diverses acceptions et, d’autre part, n’y a-t-il pas une autre voie de salut que dans le marxisme renouvelé ou non ? Une autre voie à suivre, en dehors de la traditionnelle dichotomie marxisme-capitalisme ? En effet, capitalisme (tel qu’ils l’entendent) et marxisme participent tous deux à la même vision matérialiste et accordent tous deux trop de pouvoir à l’infrastructure enveloppante et déterminante.
Ce n’est peut-être pas par la discipline sociale, quelle que soit sa coloration, que l’on peut simplement et respectueusement changer les hommes mais « par le bas », par une vraie éducation personnelle et personnaliste.
Ce serait une erreur de croire qu’il suffirait d’élaborer un nouveau code Hays[200] pour défendre l’institution du mariage et la famille en excluant des films la nudité, l’indécence, définissant les baisers et les caresses admissibles et condamnant bien sûr toute perversion.
Le remède au mal appartient-il seulement à Dieu comme le suggère Jean Brun en terminant son livre ?[201] Cette réflexion me paraît bien pessimiste car Dieu a parlé et la conclusion nous révèlera un chemin de guérison.
Comme dit plus haut, sans attendre les « lendemains qui chantent »[202] qui finissent toujours par nous faire déchanter, nous allons réfléchir à un « humanisme intégral »[203] qui rende au corps et à la sexualité leur valeur et leur vraie place, à une « écologie intégrale »[204] qui, non seulement en finisse avec l'« individualisme »[205], le « consumérisme »[206], le « paradigme technocratique »[207], la dictature du marché[208] mais aussi avec la « pollution visuelle et auditive, l’excès de stimulations »[209] ? Il serait souhaitable que chacun apprenne « à recevoir son propre corps, à en prendre soin et à en respecter les significations »[210].
Il s’agit de l’actrice Louise Bourgoin née en 1981.
L’exhibition occupe une place centrale et fondatrice au cœur de la vie psychique de tout être humain, elle apporte à ceux qui parviennent à la vivre sur un mode positif et constructif des satisfactions à nulle autre pareilles, que ce soit grâce à leur sociabilité naturelle, par des productions artisanales ou artistiques, par les performances sportives ou par l’accession à des postes de haute responsabilité. C’est probablement le moteur le plus puissant de la recherche aussi bien pour l’individu que pour la collectivité, et elle ouvre la voie à des rencontres infiniment diversifiées. La psychanalyse a sans doute beaucoup contribué à mettre en évidence le rôle central joué par cette tendance dans le flux et le reflux des relations humaines et à en démontrer la dimension inconsciente ; mais son apport le plus notable, même si on est loin d’en avoir tiré toutes les conséquences, c’est d’avoir montré que l’exhibition était intrinsèquement sexuelle, qu’elle relève même d’une économie sexuelle très particulière, spécifiquement humaine, qui trouve en elle sa propre satisfaction, qu’il nous faut gérer comme telle, et qui constitue l’un des moyens les plus investis pour accéder à la jouissance.
Pourquoi dire de l’exhibition qu’elle est sexuelle, alors que cela n’est évident que dans certains comportements très précis ? C’est ce que je vais expliciter dans les pages qui vont suivre, mais je peux au moins dès maintenant répondre ceci en me référant à l’ensemble des développement précédents : si toute exhibition est à proprement parler sexuelle, c’est parce qu’elle inclut toujours inconsciemment l’exhibition du sexe qui sert à la fois de centre et de pivot à la démarche, et que le plaisir ressenti lui est toujours associé d’une façon ou d’une autre.
C’est dire aussi son ambiguïté foncière, car affirmer que toute exhibition est sexuelle, c’est reconnaître qu’elle est à double face. Comme tendance, l’exhibitionnisme constitue un moyen indispensable pour se poser dans l’existence, nouer des relations durables et pour s’y affirmer à partir de ses désirs les plus profonds. Comme perversion pathologique, nous avons constaté que c’est exactement l’inverse : c’est le geste qui isole le plus des autres, qui conduit son auteur à disparaître et parfois à se suicider socialement. Or, dans l’inconscient, l’un ne va pas sans l’autre, ce sont les deux faces d’un même mouvement psychique incessant, où l’on oscille de l’un à l’autre, comme je l’ai souligné dans mon étude sur le narcissisme « Il conduit le sujet à s’affirmer et à s’effacer, à se montrer…. Cette oscillation est même partie prenante du plaisir. Il n’existe qu’un seul moyen d’éviter qu’elle ne se fixe sur son versant négatif : en approfondir la véritable signification et repérer ce qui la tire vers le bas, vers la mort. C’est ce à quoi je vais m’employer maintenant en envisageant successivement l’exhibitionnisme individuel, les perversions correspondantes et la tendance collective actuelle dans toute son amplitude.


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