L’insolite et l’illicite,
deux ingrédients indispensables de toute pornographie.
[1]
À lire les témoignages précédents des philosophes, des producteurs et acteurs, des féministes et des journalistes cités, le lecteur serait tenté de conclure que le débat sera clos lorsque les conditions de travail des acteurs et actrices seront déclarées conformes aux règles établies pour les autres métiers et lorsque les femmes pourront aussi largement assouvir leurs propres fantasmes. À ce moment, la pornographie sera un divertissement agréable, instructif sur le plan « technique », bref une source de plaisir et de libération vis-à-vis des complexes et frustrations engendrés par des règles morales obsolètes.
Rien n’est moins sûr si nous prenons la peine d’écouter toutes les voix car de nombreux problèmes subsistent. Tout n’est pas rose dans une industrie qui se prétend telle[2].
La pauvreté du « discours »
L’écrivain Christophe Bataille le dit sans ambages : « la pornographie, c’est la platitude de l’écriture […], c’est la langue des sourds, pourtant si fiers de leurs gueuloirs. »[3]
Beaucoup d’auteurs, en effet, mettent en exergue la médiocrité des spectacles pornographiques.
Pascal Baudry écrit qu’« un film pornographique se regarde la télécommande à la main et en accélérant régulièrement le passage des images.
Il ne conduit à aucune lecture et ne recommande aucune attention.
Le scénario est délibérément indigent. » Et c’est précisément ce type d’images qui apporte du « confort » au spectateur : « il n’y a rien à en attendre, tout y est prévu. Il existe ainsi des réalisations qui, dès le générique, montrent l’essentiel […]. »[4] C’est un spectacle ajoute-t-il, où s’entremêlent l’ennui et l’excitation.[5]
Le jugement de Xavier Deleu est sans appel : « Aujourd’hui, l’imagerie collective de la sexualité est celle d’une surexposition hallucinée du gros plan génital qui castre le pouvoir érotique de l’imagination. » Le porno « est une recréation sinon une falsification de la réalité décrite." Sa consommation étant « masturbatoire », comme il n’y a pas d’excitation qui dure une heure et demie, le film porno obéit à « une esthétique de la discontinuité et du non-récit ».[6]
François Perea[7] a analysé la page d’accueil de 13 sites web « gratuits et populaires » consacrés à la pornographie.
La page d’accueil est constituée de « vignettes » qui permettent d’accéder au contenu et sui sont accompagnées de courtes légendes.
Ces vignettes sont fréquemment des gros plans qui procèdent à « une réduction du sujet à sa chair, une réduction de sa chair à l’organe ou l’orifice sur lequel s’appliquent les actes mis en scène comme effecteurs de jouissance ».[8] Quant aux plans larges, ils sont destinés à montrer « l’enchevêtrement des personnages » et particulièrement « l’emboîtement des corps et des organes concernés toujours apparents ».
Mais ce sont les légendes qui ont surtout retenu l’attention de l’analyste.
Il relève que non seulement l’entreprise pornographique repose sur des stéréotypes mais qu’elle utilise ce qu’il appelle des « pornotypes[9], qui consistent en une atomisation catégorielle qui, plutôt que proposer une image globale et simplifiée du personnage ou de l’action, le réduit à un trait prégnant, rendu saillant et représentatif par une sorte de réduction métonymique. » Dans ces légendes, l’élément essentiel est le personnage féminin, soumis à un acte sexuel.
Quant au personnage masculin, il est « drastiquement réduit, le plus souvent à son sexe ».
L’auteur conclut que nous assistons à « une fragmentation du corps et du rapport sexuel » : l’acte sexuel est réduit « à un acte organique » et la rencontre des corps est réduite « à la résolution éjaculatoire de la tension ». Le récit ou l’histoire ont disparu car les vignettes et leurs légendes appellent « une réponse émotionnelle […] plus qu’émotive ». Émotionnelle puisque immédiate et subie.[10]
Nous évoquions plus haut déjà le fait que dans la plupart des spectacles pornographiques offerts gratuitement à la curiosité des internautes, il n’y a pas d’histoire ou tout au plus un embryon de narration qui n’est en somme qu’un prétexte, l’essentiel étant l’acte sexuel.
Roland Barthes avait remarqué à propos de la photographie que la photo pornographique était, comme la photo de reportage, « unaire » parce qu’homogène : « C’est, écrivait-il, une photo toujours naïve, sans intention et sans calcul.
Comme une vitrine qui ne montrerait, éclairé, qu’un seul joyau, elle est tout entière constituée par la présentation d’une seule chose, le sexe : jamais d’objet second, intempestif, qui vienne cacher à moitié, retarder ou distraire. » Par opposition, toujours selon Barthes, la photo érotique qui est « un pornographique dérangé, fissuré », introduit un élément perturbateur ou autre, des « accessoires inutiles », un « punctum » c’est-à-dire un détail qui « coupe ma lecture ».[11] Nous y reviendrons au chapitre 9.
Gilles Lapouge dénonce la platitude du spectacle pornographique : « La scène pornographique met en scène l’équivalence généralisée. » Il explique : « Au fond, ce qu’il y a de neuf, dans cette pornographie, c’est qu’elle nous présente la sexualité – elle prétend présenter plutôt – comme une activité sans reliefs, sans différences, sans ombres.
Elle ne connaît point de valeurs et tout y est semblable, tout est égal.
Elle effectue une mise à plat rigoureuse des sexualités.
Ni lumière, ni nuit, pas même une pénombre.
Une clarté égale, plate, éternelle. »[12]
Plusieurs en concluent que la pornographie est sans valeur puisqu’elle est « univoque », « unaire », populaire, commerciale et majoritairement antiféministe tandis que l’érotisme serait « une représentation artistique des corps sexués » ou se caractériserait par « une sexualité acceptable », l’érotisme étant « équivoque ». En effet, au contraire de la pornographie « univoque », il « implique l’intellectualisation ou suppose une capacité à comprendre la représentation, à attribuer une valeur ».[13] En fait, la frontière entre érotique et pornographique est difficile à définir.
L’historienne de l’art Julie Lavigne[14] estime que le mot « érotisme » est « assez vaporeux » : il est « difficile d’avoir des balises assez claires pour déterminer si une œuvre était érotique ou pas ». Les classifications sommaires qui décrètent que la pornographie est populaire tandis que l’érotisme est du grand art ou que l’érotisme est féminin tandis que la pornographie est masculine, ne tiennent pas vraiment à l’analyse.[15] La pornographie est érotique puisqu’elle a comme objectif de susciter le désir mais l’érotisme, au sens strict, n’est pas nécessairement pornographique dans la mesure où « avec le porno, « tout » est dans l’image »[16] tandis que l’érotisme « montre et cache, […] montre en cachant, […] suggère l’accessible en le dérobant à l’accessibilité ».[17] Mais certaines scènes dites « érotiques » sont, d’une certaine manière, comme nous le verrons, de la pornographie feinte : tout l’art des acteurs et du réalisateur étant de nous faire croire à la réalité de la relation…
« Nous ne cherchons plus, écrit Jean Baudrillard, dans ces images de définition ni de richesse imaginaire, nous cherchons le vertige de leur superficialité, l’artifice de leur détail, l’intimité de leur technique.
Notre vrai désir est celui de leur artificialité technique, et de rien d’autre. »[18] Le film X est « l’installation d’un moment, d’une programmation de sensations, d’une séquence ou d’un « vide sensationnel », plus qu’une histoire ou qu’un récit qui se tissent d’émotions ».[19] Non seulement, le « discours » est pauvre mais, en plus, il est trompeur car tout est faux non seulement parce qu’il nous donne à voir ce qui normalement est invisible mais aussi parce que tout est joué.[20] C’est une sexualité de métier et non la sexualité vécue.[21] P. Baudry n’hésite pas à parler de « parodies où l’on se débarrasse de l’exigence du sens, du souci de la signification et du vrai, et de la limitation du récit. »[22] À la fin d’une comparaison toute en finesse entre cinéma « classique » et cinéma porno, le jugement de P. Baudry tombe impitoyable : « C’est en fait la non-narrativité du sexe qui s’y trouve mise en images : qui colle parfaitement, immédiatement, à des images représentatives. » Le genre « porno » est « le premier genre absolument « nul » : qui traite avec autant de technicité talentueuse de la nullité. Nullité dont il faut bien comprendre qu’elle ne nuit pas au genre mais qui, bien au contraire, contribue à sa caractérisation et qui se combine à la gêne ou à l’excitation qui s’y éprouvent.
C’est en fait la qualité du rapport qui s’entretient à ce type de production qui se trouve soutenue par la nullité des scénarios. »[23] Ici, « la vue se substitue à la vision ». Alors que « la vision suppose des médiations », « la vue tient de l’immédiateté ». En effet, « ce qui est vu est tout simplement ce qui se donne à voir ». Tout est évident, premier, primaire dans l’image X : pour la décoder, nul besoin d’élaboration, de culture.
C’est pourquoi, soit dit en passant, le genre est universel, « a-historique ».[24]
Comment expliquer alors le succès d’un « genre absolument nul » ?
Tout un chacun répondrait que le spectateur y cherche l’excitation et son renouvellement. Mais P. Baudry[25] dépasse ce niveau très superficiel et trop évident : la nullité « ne gêne absolument pas la réception parce que précisément, il n’y a rien à recevoir, parce que la position classique d’un récepteur s’y trouve abolie ». La force de la pornographie vient de son « ambiance » et sa « vérité », si l’on peut dire, c’est « l’invraisemblable ».[26] Si l’imagerie pornographique captive malgré tout, ajoute-t-il, « c’est en ce qu’elle permet […] de se délivrer du souci de posséder ». Le X annule la réalité, engageant « une relation particulière à l’autre et à soi. Au monde et à la temporalité. Il pratique une sorte de « court-circuit », à la fois éminemment excitant et « dissolvant », où se combinent l’aimantation et la destruction. »[27] L’acteur et le spectateur vivent un « décalage ».[28] Selon plusieurs témoignages, l’acteur et surtout l’actrice ne font pas l’amour mais, par leur savoir-faire, ils jouent à « faire du faire l’amour » comme dit Baudry[29]. Il explique : « Le trouble typique des films pornographiques est plus profondément lié à la mise en scène sexuelle, mise en scène qui ne relève pas que de l’ambiance que nous sommes capables d’installer dans notre vie sexuelle, mais qui tient au décalage qui s’y produit et que contribuent à produire la nullité du scénario, la répétitivité des séquences, la prévisibilité de leur enchaînement, le caractère grotesque (parfois) des situations. Le film X peut ainsi provoquer le trouble, l’excitation et l’ennui. Il peut être ennuyant […] mais cet ennui se combine aussi au trouble et à l’excitation. La « nullité » de ces films entre en fait dans la construction de leur qualité. »[30] La nature du film porno, telle qu’elle est décrite, décale, détache aussi le « spectateur » qui n’est pas vraiment spectateur comme face à un film classique : dans le film X, pas de hors champ, pas de caméra subjective. Le « spectateur » est en réalité « en position de visualisateur[31] : c’est-à-dire d’assistant invisible et de participant effacé. « Effacé » non pas seulement au sens de discret, de réservé ou de timide, mais d’annulé. Le vertige que procure le porno tient au sentiment qu’il procure de votre propre inutilité. » [32] Il ne peut s’identifier à aucun acteur ou actrice : il est « démobilisé »[33], « hors récit ».[34] L’image X « ne fait penser à aucune autre image. Elle n’occasionne aucune contemplation ou méditation. » [35] « L’imagerie X a trait à une intensité oculaire, non pas à une quelconque textualité narrative. »[36] Grâce à la disparition du récit, « c’est la vitesse d’images sans lien, sans relation, qui produit, plus qu’un « intérêt », une capture de l’œil ». Telle est « la violence pornographique. Violence pacifiée, pacifique… »[37]
Une influence perverse ?
Au début de la vague pornographique, à partir des années 60 du siècle dernier, on s’est beaucoup interrogé sur l’effet bénéfique ou maléfique de ces productions.
En 1970, Berl Kutchinsky, professeur de criminologie à l’Université de Copenhage, publiait Studies on Pornography and Sex Crimes en Denmark[38]. Il prétendait que ces spectacles étaient inoffensifs.[39] La même année, aux USA, un rapport de 666 pages, publié par l’American Presidential Commission on Obscenity and Pornography[40] déclarait aussi, sur base de travaux scientifiques et, en particulier sur les enquêtes de Kutchinsky, que la pornographie était sans danger et qu’il était impossible d’établir un lien entre elle et les crimes sexuels.
Toutefois, « par soixante voix contre cinq, le sénat américain rejeta comme insuffisamment fondé le rapport de cette commission ».[41]
En Belgique aussi, on entendit des voix discordantes.
Philippe Toussaint, chroniqueur judiciaire de tendance libérale[42] se demandait s’il n’y avait pas tout de même un lien entre la pornographie et l’accroissement des divorces et de l’inceste.
De son côté, l’association Le Nid[43] rapportait que les prostituées se plaignaient de plus en plus de violences sexuelles.
À la fin des années 70 déjà, au Canada, un certain nombre de psychologues, lors d’expériences en laboratoire affirmaient que « la consommation de pornographie banalisait chez les sujets exposés, le viol et stimulait l’agression »[44].
En 1978, une enquête réalisée à San Francisco estimait que 10% des femmes qui avaient été interrogées avaient été « indisposées par des hommes qui, ayant vu quelque chose dans un médium pornographique, ont essayé de les amener à faire ce qu’ils avaient vu. »[45] Des conclusions similaires ont été tirées en France, à la même époque, par Daniel Welzer-Lang, un anthropologue qui avait enquêté auprès d’hommes accusés de viol.[46]
Dans les années 80-90, l’opinion de beaucoup de chercheurs a changé[47]. Ainsi, en 1986, à la demande du gouvernement américain, une commission présidée par le procureur général des États-Unis, Edwin Meese, remet un rapport de 1.900 pages au Département Fédéral de la Justice.[48] Ce rapport conclut « à l’unanimité et sans aucun doute, que les preuves existantes permettent d’affirmer que l’exposition substantielle aux matériels « sexuellement violents », tels qu’ils ont été décrits, constituent la cause de comportements antisociaux de violence sexuelle, et pour certains groupes, la possibilité de commettre des actes illégaux de violences sexuelles. » À partir du témoignage de personnes touchées d’une manière ou d’une autre par la pornographie, le rapport établissait que les violences sexuelles et les actes dégradants vis-à-vis des femmes avaient augmenté. Il condamnait l’exploitation d’enfants, de jeunes, d’adultes paumés, reconnaissait que ces spectacles étaient une agression vis-à-vis de ceux qui ne les veulent pas ou qui ne s’y attendent pas et qu’ils pouvaient constituer un danger pour la vie familiale, la vie privée, l’intimité des personnes et l’environnement moral.
Ce rapport fut critiqué par les libéraux américains qui l’estimaient téléguidé par l’opposition du président Reagan à la pornographie.
Toutefois, trois ans plus tard, Elizabeth Holzman, avocate, Procureur de district du comté de Kings, qui fut aussi membre démocrate de la Chambre des représentants[49] confirma l’augmentation des violences sexuelles vis-à-vis des femmes[50].
Aujourd’hui, on constate une certaine unanimité parmi les sexologues, les psychologues et les assistants sociaux, pour dire que le spectacle pornographique ne s’adresse qu’aux adultes et qu’il faut en préserver les jeunes qui y ont accès trop facilement.
En 2007 déjà, Virginie Dely réalisait une enquête pour les Mutualités socialistes auprès des enfants.
Il en ressort que 12% des enfants de 3 à 11 ans et 50% des enfants de 12 ans et plus avaient été en contact avec la pornographie.
De son côté, Linda Culot du Planning familial déclarait que les enfants de l’école primaire sont « très loin dans l’approche sexuelle ». Est-ce étonnant lorsqu’on découvre, par exemple, qu’une revue pour préadolescents explique comment faire une fellation.
Les auteurs s’inquiètent car les jeunes ont tendance à croire que la sexualité s’exprime normalement de la manière présentée.
Ils ne perçoivent pas l’outrance ni l’étrangeté et sont tentés d’imiter ce qu’ils voient ou peuvent être dégoûtés à jamais et renoncer à toute sexualité.[51] Les enquêteuses ont constaté des échecs, des complexes, une baisse de confiance en soi.
Les garçons sont obsédés par la performance qu’ils sont rarement capables de reproduire.
Les filles culpabilisent si elles n’arrivent pas à satisfaire le garçon tout en étant dérangées par la violence du rapport.
Les garçons pensent que celle qui dit non, veut, en fait, dire oui : il faut donc s’imposer.
Les femmes qu’ils ont vues sur l’écran sont toujours désirantes, gourmandes et pleines d’initiative, elles aiment la violence, estiment-ils, trompés par l’image dont ils ne soupçonnent pas les stéréotypes qui imposent l’amalgame du sexe et de la violence.
Ils ignorent que cette sexualité-là est codifiée, loin de la réalité, que les positions sont normées et choisies en fonction de la caméra, que les figures (fellations, sodomies, etc.) sont imposées.
Ils ne sont pas alertés par la fragmentation des corps due aux gros plans.
Ils croient que la sexualité se réduit au génital (épilé !).
En fait, les jeunes cherchent à reproduire une fiction alors que certains psychologues et sexologues estiment qu’il faut une dizaine d’années pour construire une sexualité équilibrée chez la femme notamment.
Dans une interview, un gros producteur réalisateur de films pornographiques déclarait que le fait que les jeunes accédaient à ses films, lui imposait une responsabilité morale ! Quelle mesure a-t-il prise ? Celle de bien montrer que, dans les rapports filmés, le préservatif était toujours employé ! Pourtant, une étude révèle que dans 95% des films, on n’utilise pas le préservatif.
Les films où on l’utilise ont moins de succès.
Les jeunes sont l’objet de toute l’attention donc des éducateurs et des professionnels de la santé mentale mais qu’en est-il des adultes ? Sont-ils nécessairement plus critiques que les jeunes, plus résistants aux tentations ? Ne peuvent-ils eux aussi être trompés et influencés par ces spectacles ? [52]
La tendance générale est de dire que l’adulte est capable de faire la part des choses et que, par ailleurs, l’adulte mâle peut être même aidé par la pornographie qui, dit-on, fait tomber les tabous, stimule les impuissants, déculpabilise les scrupuleux, désinhibe les timides, assouvit les fantasmes, coupe l’angoisse des hommes déstabilisés par la libération des femmes alors qu’ici, l’homme retrouve la femme soumise.
D’une manière générale, la pornographie équilibrerait les spectateurs en les débarrassant de la honte qu’ils peuvent éprouver devant la nudité ou la sexualité. Qu’en est-il vraiment ?
Les femmes ont-elles changé ?
Plusieurs enquêtes (cf. infra) tendent à montrer que les femmes sont plus sensibles à la littérature érotique qu’aux films pornographiques.
Françoise Dolto expliquait ainsi ce qui, pour elle, était un fait : « Les témoignages de la littérature érotique ne les concernent que par l’imaginaire et les représentations qu’elle peut en faire, mais ils ne les instruisent en rien sur elles-mêmes dans la réalité d’aujourd’hui.
C’est peut-être la raison pour laquelle les femmes sont si rarement voyeuses. » Elle ajoute une autre raison plus importante à ses yeux : « l’absence hors du perceptible, pour elles, dans la réalité du coït […] d’une référence aux perceptions de l’autre ; le corps sans cœur n’a pas de sens pour elles et la dialectique sexuelle signifiée n’est possible que lorsque sont formulées des références éthiques et esthétiques qui autrement sont absentes, puisque son sexe est invisible. » Par contre, écrit-elle, « les hommes sont tous voyeurs ». Comment explique-t-elle la différence ? « Chez l’homme, il semble que ça soit différent, et que les mots concernant leur volupté sexuelle et leur désir leur permettent de parfaitement se comprendre quand ils en parlent entre eux.
Ils semblent, par exemple, s’entendre quand ils parlent du nombre de leurs saillies, de l’abondance de leur sperme.
Leur narcissisme viril paraît s’en conforter.
Ce sont preuves tangibles.
Ceci est certainement dû à l’extériorité de leur sexe, par rapport à leur corps, d’une part, et, d’autre part, au contrôle qu’ils ont jusqu’au moment de l’orgasme dans l’acte sexuel. »[53]
Il faut bien reconnaître que malgré les efforts des militantes pour une pornographie féminine, le phénomène reste marginal.
Quant à la pornographie mâle qui reste majoritaire, elle a tout de même eu une influence directe ou indirecte sur les mœurs des femmes comme nous venons de le voir.
Bref, disons que les mœurs sont aujourd’hui incontestablement influencées par des pratiques sexuelles qui étaient peut-être marginales ou cachées et qui se sont banalisées.
Les femmes seraient-elles toutes acquises à une pornographie féminine ou féministe ?
Nous avons précédemment évoqué quelques militantes qui souhaitent et parfois créent une pornographie féminine qui s’articule sur leurs fantasmes propres et prenne ses distances avec la pornographie traditionnelle des mâles dominants.[54] Une pornographie où elles trouvent leur compte : « on fait ce qu’on veut, quand on veut et comme on veut ». La pornographie c’est, en somme, pour elles, la liberté dans l’égalité.
Certains groupes féministes soutiennent donc cette tendance mais il en d’autres qui sont, par contre, favorables à la censure ou à des poursuites civiles dans la mesure où les femmes sont avilies et exploitées par la pornographie qui repose sur une stratégie des hommes pour humilier et dominer les femmes.
Pour celles-ci, la pornographie est aussi condamnable que le viol, le harcèlement sexuel et les pratiques de domination au travail et dans l’univers domestique.
Il en est d’autres qui, tout en étant réservées vis-à-vis de la pornographie majoritaire, sont opposées à la censure en défendant l’idée qu’une législation anti-pornographique ne peut qu’entraver le développement d’une société pluraliste sur le plan sexuel.
En 1978, alors que nous sommes loin de la profusion actuelle, Marie-Françoise Hans et Gilles Lapouge publient les résultats d’une vaste enquête auprès d’une cinquantaine de femmes de tous âges, de toutes conditions et niveaux culturels, qui met en évidence leur ressenti par rapport à la pornographie et à la sexualité.[55] Il ressort que les femmes interrogées, même si elles sont intéressées par le corps des autres femmes, sans être pour autant homosexuelles[56], avouent tout de même avoir besoin des hommes mais n’apprécient par la survalorisation du pénis « sacralisé en phallus », par les films pornographiques : elles « ne veulent plus de cette souveraineté du phallus ».[57] Même si, aux dires de quelques psychanalystes, les femmes ont un fantasme de prostitution[58], celles-ci n’apprécient pas nécessairement d’être ravalées au rang d’objets sexuels.
Une pornographie féminine acceptable passerait plutôt par le langage que par l’image.
En général, les femmes préfèrent le livre érotique au film.
Tout ceci est confirmé, dans le même ouvrage, par la psychanalyste Luce Irigaray qui fait remarquer que les femmes n’aiment pas être des « marionnettes », « réduites à rien ». La jouissance vraiment féminine s’exprime lorsque « tout le corps devient sexe et pas exclusivement dans l’orgasme », lorsque « la distinction corps/sexe s’efface » comme lorsque les femmes sont entre elles, mais sans spectateurs.
Les femmes, en effet, « semblent peu sensibles à la scène pornographique parce qu’elle est d’abord visuelle ». La psychanalyste explique : « l’investissement du regard n’est pas privilégié chez les femmes comme chez les hommes.
L’œil, plus que les autres sens, objective et maîtrise.
Il met à distance, il maintient la distance.
Et, dans notre culture, la prévalence du regard sur l’odorat, le goût, le toucher, l’ouïe, a entraîné un appauvrissement des relations corporelles.
Elle a contribué à désincarner la sexualité. À partir du moment où le regard domine, le corps perd de sa chair.
Il est perçu surtout de l’extérieur.
Et le sexuel devient plus affaire d’organes bien circonscrits et séparables du lieu où ils s’assemblent en un tout vivant.
Le sexe masculin devient le sexe, parce qu’il est bien visible, que l’érection est spectaculaire… Les femmes, elles, gardent des stratifications sensibles plus archaïques, refoulées-censurées et dévalorisées par l’empire du regard.
Et le toucher est souvent plus émouvant, pour elles, que le regard. »[59] Luce Irigaray cite comme bon exemple de film très conforme à la sexualité féminine Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette (1974). Voilà un film sans « cadrage de scène sexuelle au sens strict » car « le sexuel est là continûment » dans la mobilité des corps, les contacts, les gestes, les rires.[60]
Quelles conclusions les auteurs tirent-ils de leur longue enquête ?
Gilles Lapouge retient trois éléments.
Tout d’abord, le film porno qui se veut un spectacle « est aussi la fin de tout spectacle » puisqu’il ne s’agit plus de représenter l’acte d’amour mais de le présenter, sans discours, platement.
Mais cette « présentation » qui est celle de « l’invisible », de « l’interdit », de « l’impossible du visible », devient un autre discours « pétrifié en règles », conventionnel.
Enfin, l’écœurement, le retrait ou l’indifférence des femmes interrogées relèvent plus de l’inquiétude et du malaise devant un « non-représentable » que d’une référence à un bien et un mal.[61]
Marie-Françoise Hans parle aussi d’une peur devant ce qui lui apparaît « comme une inévitable descente dans un enfer ». Et elle ajoute : un enfer « où, une fois de plus, les femmes sont les seules expédiées ». Elle en prend pour preuve le cinéma snuff[62]. De quoi s’agit-il ? L’expression snuff movie désigne un film ou une vidéo qui prétend montrer de manière crue et saisissante des viols, des tortures, des suicides et des mises à mort réels.
Ce type de film qui se diffuse clandestinement à grand prix, a alimenté maintes rumeurs qui ont fini par attirer l’attention des autorités judiciaires.
Si viols et tortures sont parfois avérés, les mises à mort semblent appartenir à la légende.
Dans la plupart des cas, il ne s’agit que de mises en scène particulièrement habiles et impressionnantes.[63] Qu’il y ait une large part de fabulation dans la réputation faite aux snuff movies ou non, pour Marie-Françoise Hans, ce type de film, réel ou fictif, est dans la logique du cinéma pornographique qui est « de tout dire, de tout montrer ». Et de s’interroger : « Et si le spectacle snuff venait à point nommé nous remettre en mémoire que le spectacle sexuel est aussi une mise à mort ? Mise à mort de la femme, de celle qui a accepté de montrer son désir et sa jouissance.
De celle qui s’est prostituée ou plutôt qui a été prostituée.
Car le meurtre est réglé par des hommes d’argent pour l’infâme plaisir d’autres hommes d’argent.
Le cercle se referme.
Violence faite au corps féminin, souveraineté de l’argent.
Cet avatar – cet accident de parcours ? – ne serait-il pas le signe d’une fatalité de notre civilisation pornographique ? »[64] Le goût pour ces spectacles peut nous paraître pathologique, il n’empêche qu’ils flattent une association bien connue depuis Freud, celle de la pulsion érotique (eros) et de la pulsion de mort (thanatos).[65]
Une influence criminelle ?
Les spectacles pornographiques se sont largement répandus et leur vision de la sexualité s’est banalisée et a tellement imprégné les mœurs qu’on devrait se demander sérieusement s’il n’y a pas un lien entre la pornographie et les plaintes de plus en plus nombreuses pour harcèlement, viols, féminicides et pédophilie.
Est-il possible que les innombrables images diffusées et largement accessibles n’aient aucune responsabilité dans les tristes affaires que la presse nous rapporte quotidiennement ?
Andrea Dworkin[66], féministe radicale, a consacré sa vie à la lutte contre la pornographie qu’elle n’hésitait pas à associer à toutes les violences infligées aux femmes à commencer par le viol qui est un scénario courant dans les films pornographiques[67]. Au terme d’une longue enquête très scrupuleusement référencée, le journaliste Laurent Guyénot affirme que la pornographie encourage bien des attitudes criminelles, le viol, en particulier.
Il a constaté une augmentation de viols là où la pornographie est particulièrement répandue.[68] En 1993, le parlement européen a publié un Rapport de la commission des libertés publiques et des affaires intérieures sur la pornographie qui reconnaît un lien entre pornographie et violence : « La consommation massive de pornographie dite « sans violence » influence, chez les personnes interrogées, leur attitude à l’égard du viol dans la mesure où ce délit est considéré comme moins grave. » Et donc, « la pornographie est une forme de violence sexuelle exercée contre les femmes lorsqu’elle banalise une image de la femme stéréotypée, glorifiant la violence et/ou avilissante et lorsqu’elle porte ainsi atteinte aux conditions et à la qualité de vie des femmes, voire méprise leurs droits élémentaires ».[69] Et cette violence-là s’insère dans une culture qui, même en dehors d’un contexte sexuel, offre des spectacles violents, que ce soit au cinéma ou dans des jeux virtuels.
Ce climat favorise aussi la violence sexuelle.
Certes, les criminels ne le deviennent pas simplement en regardant de la pornographie mais on constate que nombre d’entre eux en consomment ce qui pousse les analystes à considérer que, pour ces gens-là, la pornographie est « un facteur d’excitation et de déclenchement »[70]. Nombre de ces criminels présentaient à l’origine des faiblesses psychiques ou une perversité latente.
Et qui peut affirmer qu’à un âge réputé adulte, ne subsistent pas des frustrations ou une immaturité qui, dans un environnement sain, ne porteraient pas à de graves conséquences mais qui, face à la pornographie, se révéleront par des délits sexuels : pédophilie, inceste ou violences conjugales ? « La pornographie, déclare un médecin, est peut-être un excitant banal pour des adultes matures, mais elle n’est en rien banale pour des gens immatures ou frustrés, c’est-à-dire qui n’accèdent pas à la relation amoureuse socialisée. »[71]
Le danger de dépendance
Il ne faut pas minimiser le risque d’addiction.[72] Comme en ce qui concerne la drogue[73], on a éprouvé un certain plaisir à tel spectacle, on va chercher à renouveler l’expérience mais on va s’y habituer, le plaisir va s’émousser : dès lors on passera à des expressions plus fortes de sensualité en quête d’émotions plus stimulantes.
C’est ainsi que des dépendances s’installent.[74] Doug Stead[75] s’est particulièrement intéressé à l’influence que peut avoir internet sur les jeunes pour mettre au point des stratégies de protection.
Il a publié une étude très intéressante où il confronte son enquête personnelle à celles de nombreux spécialistes et organismes.[76] Il constate que sur internet, « l’utilisateur auquel on présente une image peut y revenir à son gré ou aller voir des images semblables, avec en plus l’avantage d’une réaction ou d’une satisfaction instantanée.
Cette possibilité et cette instantanéité ont un effet de renforcement, qui peut devenir habituel, et même compulsif, en relativement peu de temps, poussant certaines personnes à consacrer de plus en plus de temps à la navigation sur le Net.
Dans certains domaines de la communication internet, le renforcement social est particulièrement rapide.
C’est le cas notamment des salons de clavardage[77] et des sites pornographiques. » Il pose la question : « L’exposition à ce genre d’images peut-elle être dommageable ? Quelles ont été les conclusions des études réalisées à ce sujet ? » Confrontant les observations de Victor Cline[78], un psychologue qui a traité plus de 350 hommes souffrant d’obsessions sexuelles, et celles du grand spécialiste Patrick Carnes[79], il a découvert que dans environ 94 % des cas, « la pornographie avait favorisé ou facilité l’apparition des problèmes sexuels ou encore qu’elle en était la cause directe ». Dans leurs analyses, de nombreux chercheurs ont constaté une « escalade » dans la recherche des images : depuis le nu total ou partiel dans des situations où cette tenue se justifie jusqu’à des représentations d’agressions graves, de sadisme et de bestialité, en passant par des images de plus en plus érotiques et explicites. " J’ai découvert, continue Doug Stead, que pour presque tous les sexomanes adultes que j’ai rencontrés, le problème avait pour origine une exposition à la pornographie durant l’enfance ou l’adolescence (8 ans ou plus). Dans bon nombre de cas, ces personnes avaient été exposées tôt à de la pornographie légère, puis la fréquence d’exposition avait augmenté, jusqu’à ce qu’une accoutumance malsaine finisse par se développer.
Dans presque tous les cas, la pornographie était associée à la masturbation.
Il se produit par la suite une désensibilisation croissante du consommateur de pornographie, qui a alors besoin d’une pornographie de plus en plus variée et aberrante et qui finit par passer à l’acte en s’adonnant aux fantasmes sexuels auxquels il a été exposé. Bien que ce passage à l’acte puisse parfois se manifester sous la forme d’inceste, d’attentat à la pudeur contre des enfants et de viol, il aboutit dans la plupart des cas à une infidélité compulsive (qui a souvent comme conséquence malheureuse que le sujet transmet à son épouse l’herpès ou d’autres maladies transmissibles sexuellement) et à un bris de la confiance entre les époux, qui conduit fréquemment au divorce et à l’éclatement de la famille. »[80]
Pour en finir avec cette idée d’une pornographie qui serait thérapeutique, voici ce qu’en pense un psychiatre, professeur de sciences criminelles à l’Université de Bordeaux, directeur du service médico-psychologique régional des prisons.
S’il y a un effet curatif, une catharsis, c’est dans le passage à l’acte : « Son passage à l’acte lui donne un sentiment de puissance et le valorise, et a donc un effet curatif sur l’anxiété et le mal-être qui a déclenché le débordement de ses fantasmes. »[81]
Bref, la pornographie entraîne chez beaucoup une accoutumance et une dépendance qui pousse le voyeur à rechercher des stimulations toujours plus fortes.
Une étude de neurologues de l’Université de Cambridge a montré que « l’activité du cerveau dans la dépendance au sexe reflète celle de la toxicomanie.
L’effet de la pornographie sur l’activité cérébrale de personnes sex-addict sera similaire à celui de drogues dans le cerveau de toxicomanes. »[82] De plus, dans le cas de la pornographie, celui qui a des pulsions violentes risque d’être stimulé dans ce sens.[83]
Les enfants, premières victimes
De nouveau, l’analyse de Doug Stead est précieuse : « Normalement, les enfants de 5 à 13 ans ne se préoccupent pas beaucoup des questions liées à la sexualité. Les parents et les enseignants ont toutefois remarqué que les enfants, de nos jours, semblent adopter des comportements sexuels plus complexes et hardis que les enfants qui les ont précédés.
Avec une régularité croissante, les professionnels qui s’occupent des enfants accumulent des preuves qui donnent à penser que les préadolescents non seulement adoptent des comportements plus sexuels, mais qu’ils commencent à le faire de plus en plus jeunes.
Certains de ces comportements sont précoces en tant que tels, s’agissant de fait de comportements sexuels qui n’apparaissent normalement qu’à l’adolescence.
D’autres de ces comportements sont considérés « anormaux » à cause de leur fréquence inhabituelle ou du caractère importun qu’ils revêtent pour les autres.
La folie du « toujours plus » qui caractérise notre époque ne s’applique pas uniquement aux restaurants où on mange sur le pouce.
Il en est de même de « l’hypersexualisation » de nos jeunes.
Une exposition excessive à des messages de nature sexuelle peut provoquer des problèmes d’altération de la pensée et semer la confusion chez certains enfants déjà curieux des choses liées à la sexualité, surtout si les parents et les autres adultes ne parviennent pas à les conseiller et à intervenir comme il se doit à cet égard.
Tous les enfants éprouvent de la curiosité à l’égard de la sexualité. Nous savons toutefois que s’ils sont continuellement exposés à la chose sexuelle, certains enfants risquent devenir trop préoccupés à ce sujet. »[84]
Cet avis est partagé par l’ensemble des psychologues[85] et des psychiatres.
Comme les jeunes accèdent aisément à la pornographie au bout de leurs doigts grâce à Internet, comme ils constatent qu’elle ne fait que rarement l’objet de condamnations et que la culture ambiante ne s’en préoccupe guère ou parfois la présente même comme « divertissante » ou normale, aucun frein, aucun signal d’alarme ne vient freiner leur curiosité. D’autant que l’image « sexy » est partout : dans la publicité et même dans les bandes dessinées qui leur sont destinées.
Pourtant les mises en garde ne manquent pas.
Mais les entendent-ils ? Leurs parents, leurs éducateurs sont-ils au courant ou ferment-ils les yeux sur une exploration qu’ils estiment légitime à leur âge ? À moins qu’ils soient eux aussi des consommateurs…
Faut-il alors s’étonner de l’accroissement du nombre de violeurs mineurs ?
Le ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui ne peut être suspecté de moralisme, a mis en place en 1998 un programme de prévention de la maltraitance, appelé Yakapa.
On y trouve des témoignages de psychothérapeutes, psychiatres, sociologues sur la consommation de pornographie chez les jeunes.
On peut y lire, par exemple : « Quelques données récoltées questionnent la facilité avec laquelle les jeunes ont accès à ces images.
En effet, il semble que de plus en plus d’ados voient leurs premières images pornographiques avant l’âge de 12 ans.
Or, avant 12 ans, les enfants ne sont pas équipés pour recevoir de telles images, ils ne comprennent pas ce qu’ils voient et cela vient véritablement effracter leur psychisme.
De manière générale, quand la pornographie survient avant les premières relations sexuelles, on peut s’interroger sur ce qu’elle vient court-circuiter dans l’imaginaire, les fantasmes, les rêves.
Avec le risque que les ados soient privés d’une appropriation de leur vie sexuelle, de leur propre créativité et de tomber dans l’imitation de comportements sexuels qu’ils imaginent être la norme ». Constatant là aussi l’hypersexualisation des enfants, les auteurs font remarquer que « L’hypersexualisation indique la pression qui pousse les enfants à entrer dans une sexualité abusive qui n’est non seulement pas de leur âge mais qui vient entraver leur processus de développement et leur propre rythme d’appropriation de la sexualité, la construction de leur vie psychique.
Cette pression sur les enfants peut venir des parents et/ou des médias et plus largement d’un climat de consumérisme empreint d’érotisme. »[86]
Un psychanalyste écrit : « On peut s’attendre à ce que notre société, ultra sexualisée, compte de plus en plus d’addicts.
Les sollicitations sont toujours plus nombreuses.
La simple vue d’une publicité avec une femme nue peut déclencher une pulsion chez quelqu’un de vulnérable. »[87] Notons que cette réflexion vaut aussi pour les adultes…
Si les enfants sont victimes de la pornographie comme spectateurs, ils en sont aussi victimes en tant qu’acteurs ! Déjà en 1993, le Parlement européen dénonce le phénomène : « Le développement de l’activité commerciale liée à la pornographie infantile est considérable et passe par des annonces, codées ou non, dans les magazines spécialisés, la presse quotidienne ou sur vidéotex […]. En Allemagne, il existe également, selon certaines sources, un réseau d’échange de vidéocassettes regroupant environ trente mille membres, qui diffuse entre autres des films pornographiques utilisant des enfants. »[88]
Depuis, le phénomène n’a fait qu’amplifier avec Internet.
Ainsi, aux États-Unis, on est passé de 18,4 millions d’images et de vidéos en 2017 à 45 millions en 2018.[89] Le 8 décembre 2020, le site pornographique Pornhub annonçait « une série de mesures pour lutter contre les contenus illégaux sur sa plateforme en ligne après un article du New York Times y dénonçant la présence de vidéos pédopornographiques et de viols. »[90] En Allemagne, pays cité déjà dans le rapport européen, on a démantelé en avril 2021 le plus grand réseau pédopornographique du monde qui existait depuis 2019 et comptait environ 400.000 membres.[91] Par ailleurs, certaines revues homosexuelles tiennent un langage curieux vis-à-vis de la pédophilie.
On peut lire par exemple cette réflexion : « La sexualité puérile est encore un continent interdit, aux découvreurs du XXIe siècle d’en aborder les rivages. »[92]
Le jugement de Laurent Guyénot est sévère : « la pédophilie, écrit-il, n’est pas seulement liée à la pornographie infantile ; elle est intimement liée à la pornographie en général ». Il en donne trois raisons.
La pornographie sert à désinhiber les futures victimes : on leur montre des images pour les persuader que tout cela est normal.
De plus, les enfants sont une proie plus facile, qu’une jeune femme, par exemple.
Enfin, la consommation fréquente de pornographie rend beaucoup d’hommes plus sensibles sexuellement aux enfants comme l’a constaté le Rapport du parlement européen déjà cité : « 21 à 23 % des hommes sont stimulés sexuellement par des enfants.
Dès lors, nombreux sont les hommes qui n’excluent pas totalement la possibilité d’avoir des contacts sexuels mais une certaine inhibition les retient.
La pornographie tend à abolir cette inhibition et à déclencher la violence sexuelle à l’égard des enfants. »[93]
Les adolescents, grands consommateurs de pornographie, sont particulièrement menacés par les fantasmes qu’elle véhicule au moment où ont lieu leurs premiers émois sexuels et leurs premières expériences : « en l’absence d’éducation structurante et de repères familiaux pour compenser l’influence de la pornographie, l’adolescent submergé par l’imaginaire pornographique peut perdre pied avec la réalité. Il en vient alors à interpréter ses rapports à l’autre sexe par des modèles primaires et trompeurs : « Elle me sourit, donc elle veut coucher avec moi ». »[94]
L’analyse, en langue française, la plus pertinente en la matière, me semble celle de Gérard Bonnet.
Ce psychanalyste s’est particulièrement intéressé à tous les problèmes qui tournent autour de la sexualité.[95] S’appuyant sur son expérience de clinicien et, en grande partie, sur les découvertes de Freud[96], il est particulièrement sévère vis-à-vis de ce qu’il ne craint pas d’appeler « une forme d’exhibitionnisme pervers pathologique ».[97] Loin d’être suspecté de moralisme, il développe tous les dangers que fait courir la pornographie aux enfants et aux adolescents : refoulement, clivage, addiction, appauvrissement de l’imagination, difficulté de mettre en place la sexualité génitale, réduction de la sexualité à la génitalité, chosification du corps, dégradation de la femme, écœurement, dégoût, angoisse, difficulté d’accéder à l’autre sexe, enfermement dans le plaisir solitaire.
Bref, voilà un livre que parents et éducateurs devraient lire pour cesser de faire comme si la pornographie n’existait pas ou était inoffensive, un livre aussi qui, sans condamnation des victimes, offre quelques pistes de guérison.
Nous y reviendrons dans la conclusion.
Les couples dans la tourmente
En 2003, le Centre femmes de Beauce, au Canada, constatait « par expérience, que la pornographie ouvre souvent la porte à la violence, à la perte d’estime de soi des femmes qui en subissent les contrecoups, aux ruptures de couple et pet même, dans certains cas, mener à la pauvreté. »[98]
Laurent Guyenot explique que « la pornographie est dangereuse parce qu’elle manipule la part subjective de la sexualité humaine […]. Elle joue sur notre affectivité, donc sur notre aptitude à aimer. […] Lorsque des rapports sexuels sont pratiqués avec des motivations égoïstes et infantiles, ils ont tendance à consolider ces aspects égoïstes et infantiles de la personnalité. La sexualité vécue sur un mode purement fantasmatique, coupée de toute relation affective réelle, tend à enfermer la personne dans un isolement émotionnel et à épuiser son aptitude à communiquer ses sentiments. » La sexualité pornographique est « désincarnée, narcissique et masturbatoire ». Sans vraie relation elle ne peut être que telle, entraînant une frustration.
Voilà l’origine de bien des crises conjugales.[99] À se repaître d’une sexualité « fictive, simulée et irréaliste »[100], à séparer la sexualité de l’affection, de l’engagement et de toute responsabilité, on privilégie le plaisir individuel.
Au lieu d’être attentif aux désirs et à la sensibilité de la femme, à nier ainsi la spécificité de l’autre, en lui imposant fellations, sodomisations, l’homme dévalorise une sexualité normale et en vient à croire que le viol n’a rien de grave.
En 1996, la « cyberaddiction sexuelle » a été pour la première fois identifiée comme « nouveau désordre clinique »[101] dans le cadre d’un colloque[102] organisé à Toronto consacré à l’addiction à Internet.
Cette dépendance, comme ses autres formes, « conduit à une réduction de la performance au travail, aux désordres conjugaux et à la séparation ».[103] Xavier Deleu confirme « la prégnance et la forme addictive de la consommation de sexe en ligne. […] Plus les utilisateurs de sites pour adultes développent une pratique compulsive, plus ils subissent de problèmes affectifs et professionnels. »[104]
Les femmes, forcées de se soumettre aux impératifs masculins ne peuvent s’épanouir dans de telles relations bancales qui n’impliquent que des parties du corps.
Pour Guyenot, là se trouve la racine de bien des adultères, des recours aux prostituées et des divorces.[105]
Le docteur Colin Andrianne[106] déclare : « À cause de la pornographie et de notre culture de la performance, les gens ont des conceptions erronées, voire franchement absurdes concernant les 'normes' sexuelles. »[107]
Les souffrances des acteurs et surtout des actrices[108]
Bien des actrices et même des acteurs du cinéma « classique » avouent être mal à l’aise dans les scènes qui impliquent la nudité ou les rapports sexuels même s’ils sont feints.
Il en est aussi qui refusent de jouer de telles scènes.[109] C’est, semble-t-il, tellement peu « naturel » de se mettre à nu devant des collègues de travail ou de simuler une scène d’amour en public que certains studios ont engagé ce qu’on appelle des « coordonnatrices d’intimité » qui sont des personnes engagées par les producteurs « pour superviser, rassurer les acteurs et éviter les abus lors des scènes de sexe.
Elles jouent désormais un rôle important au sein des plateaux de tournage.
De plus en plus nombreuses et parfois assez crues, les scènes intimes (sexe et nudité) peuvent mettre mal à l’aise, voire traumatiser un acteur ou une actrice qui aurait du mal à faire la distinction entre la réalité et son personnage ».[110]
Alors que doivent éprouver celles et ceux qui se produisent dans les films pornographiques ?
La « vedette » du trop célèbre film Gorge profonde (1972), Linda Lovelace[111], a écrit, en 1980, son autobiographie[112] et raconté comment elle a été amenée à jouer le rôle qui l’a rendue célèbre et pourquoi elle est devenue une militante anti-pornographie.
Elle a été poussée à la prostitution par son mari et à poser pour des photos érotiques avant de devoir s’initier à cette technique de fellation inspirée par celle des avaleurs de sabre, technique qui va rendre ce film célèbre.
Linda Lovelace a subi des violences physiques et psychologiques qu’elle a endurées.
Elle témoigne avoir été « battue et violée si brutalement et si souvent qu’elle souffrait d’atteinte rectale et de lésions permanentes des vaisseaux sanguins dans les jambes »[113]. Par la suite, de nombreuses femmes qui avaient tenté de l’imiter ont été hospitalisées pour « viol de la gorge » après avoir tenté ou après avoir été obligées de l’imiter.[114]
En 2018, Vanessa Schneider publie chez Grasset un roman dont la figure centrale est sa cousine, l’actrice Maria Schneider[115] qui fut à 19 ans engagée par Bernardo Bertolucci[116] pour tenir le rôle de Jeanne dans le film Le dernier tango à Paris (1972). Dans ce film, le réalisateur et l’acteur vedette, Marlon Brando[117], préparé, à l’insu de l’actrice, une scène de viol simulé en partie mais où Brando, sans prévenir l’actrice, la maintient brutalement au sol, la déculotte et lui lubrifie l’anus avec du beurre.
Surprise, la jeune fille est profondément choquée et se met naturellement à pleurer.
C’est ce que cherchait Bertolucci qui voulait filmer la réaction spontanée de la femme et non celle de l’actrice.
Elle avouera dix ans plus tard avoir été traumatisée : « Je me suis sentie violentée.
Oui, mes larmes étaient vraies. […] J’étais jeune, innocente, je ne comprenais pas ce que je faisais.
Aujourd’hui, je refuserais.
Tout ce tapage autour de moi m’a déboussolée ». Elle avoua avoir « perdu sept ans de [sa] vie. » Elle sombra dans la drogue, connut le dégoût de soi, la dépression, un séjour en hôpital psychiatrique.[118]
D’une manière plus générale, Romain Roszak écrit que « tourner dans un film pornographique n’est pas jouir et se montrer en train de jouir […]. C’est un travail d’une intensité particulière et passablement coûteux, physiquement et moralement. » Il précise que le jeu d’acteur cache le manque d’envie et la souffrance : « On devrait pourtant savoir […] qu’une scène d’une vingtaine de minutes peut requérir plusieurs heures de travail, avec leur cortège de souffrances, plus ou moins marquées. » Et il ne nous épargne aucun détail : « Les lésions anales ou vaginales sont fréquentes, les genoux cèdent à force d’être frottés contre toutes les surfaces.
Les femmes sont exposées aux grossesses accidentelles, aux avortements multiples, aux dysfonctionnements de l’appareil reproducteur et à la stérilité, quand ce n’est pas aux infections oculaires (générées par la multiplication des éjaculations faciales). L’éjaculation féminine massive (squirting)[119], connue comme un signe de plaisir, réclame une sollicitation des glandes de Skene qui, mal faite ou répétée, peut les détériorer gravement[120] ». Pour supporter tout cela, beaucoup d’actrices se droguent.
Si les hommes endurent moins, il n’empêche que, pour garantir leur érection, ils doivent parfois subir des piqûres dans le pénis.
Dans les relations homosexuelles, « réduits à des anus, contraints aux rapports non protégés, encouragés à s’introduire plusieurs godemichés à la fois, ils courent les mêmes risques physiques et psychiques »[121] que les femmes.[122]
N’empêche que les femmes sont « les véritables vedettes de ces productions […] parce qu’elles sont les mieux exploitables, au sens où l’on exploite les possibilités d’un produit ». Elles doivent être prêtes à accepter toutes les pratiques sexuelles car « c’est l’excitation féminine qui est seule proprement spectaculaire ».[123] Que nous ayons affaire avec une « pin-up[124], playmate[125] ou porn star[126], c’est toujours la Figure de la Putain qui se met en scène et qui électrise les publics masculins et féminins. »[127]
Mathieu Trachman, de son côté, estime que « mettre en images les fantasmes des gens », ce qui est l’essence de la pornographie, permet de normaliser certaines pratiques habituellement considérées comme perverses.
Certes, les pratiques « marginales » qui s’y exposent sont l’occasion d’une « marchandisation » du sexe mais aussi d’une « émancipation ». Pour les actrices, notamment, la pornographie est un « espace de socialisation ». Il explique que « les conditions d’emploi, caractérisées par l’individualisation des rapports de travail, l’absence d’organisations collectives et l’importance des relations affectives et personnelles, donnent finalement un sentiment de liberté ». L'« expertise sexuelle » qu’elles acquièrent accroît leur autonomie et « leur permet même dans la vie réelle, de s’affirmer et de prendre le pouvoir ». Toutefois, il reconnaît que leur carrière est courte étant donné l'« usure des corps » soumis à des « expériences douloureuses »[128]. L’argent gagné n’est donc pas de l’argent facilement gagné mais de l’argent vite gagné[129]. Les actrices sont souvent rapidement remplacées non seulement à cause de la maltraitance physique qu’elles subissent mais aussi parce que leur renouvellement nourrit un fantasme masculin et est économiquement intéressant par l’engagement d’une « main-d’œuvre plus jeune, moins exigeante et plus malléable ». L’auteur conclut que la pornographie serait donc « ambivalente ».[130] D’autant plus que certaines actrices avouent adorer « ce métier »[131] et que les femmes qui étaient peu intéressées par ces spectacles au début des années 2000, semblent plus nombreuses aujourd’hui.
Pour Romain Roszak, ces attitudes positives ont été « façonnées » et témoignent d’une « schizophrénisation » des actrices et des consommatrices sous l’influence de « l’idéologie de la jouissance sans condition » qui exalte la liberté de disposer de son corps et particulièrement dans le cadre d’une pornographie féminine.[132]
Pour les jeunes et les vieux : névrose ou paranoïa ?
Pour P. Baudry, « l’image pornographique ne peut pas laisser insensible.
Inutile de se raconter des histoires : avoir vu une image X marque de façon indélébile le « disque dur » du dispositif des représentations. »[133] Et pourtant, on n’y trouve pas de scénario, pas d’intrigue, pas de sens : rien que de l’excitation et de l’ennui jusqu’à l’ahurissement qui « provient […] de cette capacité « insensée » à s’abstraire de la présence au monde et à soi, à goûter une expérience d’altération qui n’est pas lointaine de celle du vertige, de l’ivresse, de la « conduite à risque », et qui procure le même besoin « addictif » que cela recommence… »[134]
Romain Roszak explique que l’incitation à la jouissance sans entraves conduit à la névrose ou à la paranoïa.
Il s’appuie sur le témoignage de Pier Paolo Pasolini[135].
La liberté sexuelle partout prônée est un leurre qui peut conduire à l’obsession, au refoulement ou au fantasme.
L’un ne peut pleinement jouir et est frustré, l’autre devient esclave du plaisir.
Le consommateur peut « s’en vouloir de ne pas jouir, ou faire jouir, comme il faudrait ». Ou bien, il s’en veut « de consommer une marchandise socialement néfaste ».[136] Comme l’écrivait Clouscard : « Tout est permis, mais rien n’est possible ».[137]
Il en est encore, et c’est une position plus inquiétante, qui rendent l’autre responsable de leur frustration et indifférents aux souffrances des acteurs, auront tendance au sadisme.[138] C’est aussi l’opinion de Michela Marzano[139] : si, pour elle, la pornographie n’incite pas directement au viol, elle « engendre un monde sadique : le spectateur obsédé par son plaisir devient indifférent au sort des acteurs, et jouira même de la souffrance de l’autre.
Il exigera toujours plus des producteurs et ne pourra supporter aucune limitation de la part des autorités publiques.
Roszak conclut que « le capitalisme hédoniste favorise la formation de caractères extrêmement troubles, instables, à haut risque. »[140]
Une école de violence ?
Le 27 septembre 2023, en France, le haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a publié un rapport sur la pornographie attirant l’attention des autorités sur la « pornocriminalité ». En effet, selon ce rapport, 90% des vidéos disponibles sur les sites spécialisés (Pornhub, XVideos, Xnxx, Xhamster) contiennent des violences physiques ou verbales et, dit le rapport, « ces violences sont réelles. Ce n’est pas du cinéma. ». Ces violences sont « pénalement répréhensibles », certaines relevant « de la définition juridique des actes de torture et de barbarie ». Notamment des videos qui « banalisent et érotisent l’inceste et la pédocriminalité ». La présidente du HCE, Sylvie Pierre-Brossolette, a déclaré, sur une chaîne de radio que c’était « la fabrique de futurs violeurs, de futurs auteurs de féminicide ».[141]
La pornographie, un univers interlope ?
L’Organisation mondiale du travail estimait en 2014 que « le trafic d’êtres humains concernerait 18,7 millions de personnes dont 22% seraient exploitées à des fins prostitutionnelles ou pornographiques ».[142] Les victimes, femmes et enfants viennent, selon Interpol, des pays en voie de développement ou des populations vulnérables des pays développés[143]. L’OCDE affirme que ce trafic « est l’une des formes de crime organisé les plus lucratives ». Pour ce même organisme, ce trafic ne peut exister sans corruption[144].
En 2018, en France, la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) et l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) ont publié une étude qui révèle que sur 1857 personnes victimes de la traite d’êtres humains, identifiées, 1585 sont des femmes. 95% d’entre elles sont victimes d’exploitation sexuelle. 61 d’entre elles avaient moins de 15 ans.[145]
Alors que depuis 2002, une loi interdit la prostitution des mineurs, une étude parue en 2021 faisait apparaître que la prostitution des mineurs a augmenté de 70% , touche tous les milieux et parfois dès l’âge de 12 ans.[146] Prostitution et pornographie sont étroitement liées par nature : « dans les deux cas, les corps sont loués, en échange d’argent, pour le plaisir d’autrui. »[147] Si en avril 2021, « le leader français du « porno » Dorcel a cherché à promouvoir une « Charte déontologique de la production X », visant à fixer un cadre » protégeant les travailleurs du sexe, c’était pour « faire oublier la mise en examen de producteurs et collaborateurs de Dorcel pour viol, proxénétisme aggravé et traite d’êtres humains, trois mois après une enquête similaire visant le site « Jacquie et Michel » », autre site pornographique.[148]
On ne sera pas étonné de découvrir la présence de la mafia dans le commerce pornographique comme dans la traite d’êtres humains, la prostitution ou la drogue.
Aux États-Unis, « le porno-business est, dès l’origine, une pure et simple création de la mafia italo-américaine […]. Elle fait du porno l’équivalent de l’alcool clandestin à l’époque de la prohibition : une énorme source d’argent liquide, associée à une gigantesque lessiveuse à argent sale. » Après 23 ans d’enquête, l’agent du FBI William P. Kelly déclare : « il est pratiquement impossible d’être dans le commerce de la pornographie sans traiter d’une façon ou d’une autre avec le crime organisé ».[149] Le célèbre film Deep Throat de Gérard Damiano évoqué plus haut a été produit par Louis Peraino fils d’Anthony Peraino « soldat » de la famille Colombo, organisation criminelle fondée en 1928 par Joe Profaci.[150] Même si aujourd’hui la mafia organisée est plus discrète, des pratiques mafieuses sont régulièrement dénoncées dans le monde de la pornographie.
En juin 2021, 34 femmes dont certaines étaient mineures ont déposé plainte contre Mindgeek, société éditrice de Pornhub, le géant du porno en ligne.
Elles se plaignent d’avoir été droguées et abusées, d’avoir subi des relations sexuelles non consenties ou d’avoir vu leurs ébats diffusés sans leur consentement (revenge porn). En février déjà, une autre plainte dénonçait le refus par un responsable de la plateforme de mettre en place une vérification de l’âge des « acteurs » afin de lutter contre la pédopornographie car un tel contrôle pourrait réduire de moitié le trafic sur la plateforme et serait un « désastre » financier.[151]
En décembre 2021, du 15 au 18 décembre, le journal Le Monde a publié une vaste enquête sur la pornographie en France [152], à partir des documents rassemblés durant deux ans par la gendarmerie et des témoignages de 53 victimes identifiées.
Les « activités criminelles » recensées font penser de nouveau à un système mafieux : il est question de manipulations dans le recrutement de personnes en grande détresse psychologique et « sexuellement inexpérimentées », de traite d’êtres humains, d’absorption de « substances » (comme un mélange d’alcool et de cocaïne), de viols, de sodomie imposée, de relations sans préservatif, de proxénétisme, et de prostitution.
Deux sites sont visés : French Bukkake[153] et Jacquie et Michel[154]. Quatre acteurs porno ont été mis en examen pour viol, huit producteurs et acteurs mis en examen pour viols en réunion, traite aggravée d’êtres humains, « diffusion de l’enregistrement d’images relatives à la commission, d’une atteinte volontaire à l’intégrité de la personne »[155], proxénétisme aggravé, blanchiment, travail dissimulé.
Un des journalistes se réjouit que l’on sorte « pour la première fois la pornographie du flou juridique qui l’entoure en envisageant de la traiter comme du proxénétisme, c’est-à-dire le fait de s’enrichir en exploitant des rapports sexuels tarifés. »[156]
Un sociologue a consacré sa vie et son œuvre à dénoncer les méfaits de la prostitution, de la pornographie et de la traite des êtres humains.
Il s’agit de Richard Poulin, professeur à l’Université d’Ottawa et associé à l’Institut d’études et de recherches féministes de l’UQAM (Université du Québec à Montréal). Pour apprendre à mieux connaître ce monde inquiétant, on peut se référer à ses recherches.[157] En tout cas, pour lui, le verdict est clair et sans appel : « Individu ou société, on ne consomme pas impunément la pornographie. »[158]
Il n’empêche, malgré tous les dégâts cités et constatés, que la pornographie ne cesse de fleurir et de se répandre à tel point qu’on peut se demander : mais que font les autorités ?
Eléonore Pardo nous explique que si les asexuels veulent aujourd’hui que leur identité soit reconnue puisqu’ils sont regroupés dans la série des genres sous la lettre « a » (LBGTQIA+), ils ont toujours existé. Ils ne sont pas nécessairement des psychotiques, ni des frustrés, ni des asociaux, ni des onanistes mais ils sont des gens sans désir sexuel. Cette psychologue se demande « pourquoi assiste-t-on à un tel phénomène ? », un phénomène en croissance. Elle avoue ne pouvoir « faire impasse sur la façon dont la société actuelle dévoile le corps ». En effet, dit-elle, « nous baignons dans un environnement désensibilisant en raison de toutes sortes d’images sexuelles utilisées pour vendre des choses non sexuelles. […] L’homme contemporain pris à partie dans cette dynamique audiovisuelle croissante n’a pas le temps d’assimiler ce qui lui est montré, dans la mesure où le support de l’image falsifie le rapport à la voix par quoi il est possible de rendre intelligible le visuel. Le sujet reste alors figé dans une dimension imaginaire et narcissique, opérant à l’encontre du sexuel. Plus précisément, ce qui se donne à voir dans et à partir du corps sature la question du manque inhérente à toute rencontre sexuée. Dans nos sociétés de spectacle et de consommation, en effet, le sujet ne peut que se leurrer sur son manque à être et avoir l’illusion de combler toutes ses failles en consommant des objets à portée de main. Le corps humain aussi prend valeur de marchandise et de ce fait il devient un corps que l’on peut posséder, mais que l’on n’habite pas. » Nos contemporains sont traumatisés par une imagerie « où le sexe prédomine, dépouillé de sa dimension symbolique, dans un réel qui va jusqu’à provoquer l’effroi. Disons brièvement que c’est une rencontre avec le sexe pur réel et avec le corps comme pure matérialité, sous-tendue par un discours social qui prône le dépassement de toute limite ou pousse à faire tout ce qui est faisable. Il en découle une altération à pouvoir saisir le propre de son désir et à s’approprier un corps sexué au travers duquel se détermine l’identité. » (PARDO Eléonore, L’asexualité, phénomène contemporain ? in Recherches en psychanalyse, n° 10, 2010, pp. 251-256). On comprend aisément qu’un jeune mis très tôt en contact avec le spectacle pornographique n’ait absolument pas envie de passer par là s’il en vient à croire que la relation sexuelle est nécessairement elle !
Cf. https://www.huffingtonpost.fr/rocco-siffredi/les-jeunes-ne-doivent-pas-apprendre-la-sexualite-avec-le-porno_b_8977080.html?utm_hp_ref=sexualite
D’autres ne cachent pas leur malaise. Ainsi Kerry Washington (Ray 2004, Le dernier roi d’Écosse 2006, Les couleurs du destin 2010, Django Unchained 2012) reconnaît : « Elles sont très difficiles à faire. Les scènes de sexe sont toujours bizarres, maladroites. Vous faites des choses que vous n’êtes supposés faire qu’avec certaines personnes de votre vie. Le faire avec un autre que votre partenaire à la ville est bizarre. Le faire dans une pièce remplie de gens est encore plus bizarre. » Cf. https://www.programme-tv.net/news/series-tv/58429-scandal-kerry-washington-mal-a-l-aise-avec-les-scenes-de-sexe/ D’autres témoignent du même malaise sur https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18673452.html?page=6 Certaines, avant le tournage, ont besoin d’alcool comme Virginie Efira dans Sibyl (2019). Cf. https://www.cineserie.com/tv-vod/programme-tv/sibyl-virginie-efira-a-eu-besoin-dun-remontant-pour-une-scene-tres-intime-4848337/