12. Le regard du pape : où est le bien ?

1. Le pape et l’image du corps et de la sexualité

La sexualité, le sexe, sont un don de Dieu.
Rien de tabou.

— François⁠[1]

  Il peut paraître saugrenu de convoquer le pape à la fin de notre réflexion sur l’image du corps et de la sexualité. D’autant plus saugrenu que l’Église catholique, en particulier, avec, à sa tête le pape, est considérée non seulement comme l’ennemie du corps, du sexe, mais aussi de la liberté réclamée par les artistes qui veulent suivre leur inspiration sans contrainte.
  Les accusateurs sont innombrables et les témoignages pleuvent ! La représentation du corps et de la sexualité ne serait un problème que dans les régions marquées par le judéo-christianisme qui aurait soumis l’instinct sexuel « à des lois précises dans le but de réglementer la vie sociale ». En revanche, « les civilisations primitives […] surent pour la plupart considérer l’érotisme comme un élément naturel et vital. Il fut même parfois divinisé. Le corps, la nudité n’étaient pas objet de honte, les conversations, les gestes sensuels n’avaient pas besoin du secret pour s’épanouir, leur sens étant et restant clair. Tout cela cependant sans que la sexualité n’envahisse tout. Toutes les sociétés aussi « primitives » soient-elles, ont connu des normes de comportement qui leur ont permis de subsister, et celles-ci parfois ne manquèrent ni de sévérité ni de rigidité ».⁠[2] Bref, ces sociétés, à travers tous les continents ont trouvé un équilibre. Elles n’ont pas sombré dans l’anarchie parce qu’elles accordaient à la nudité et à la sexualité l’espace naturel qui, selon les auteurs, leur revenait. Il en va de même pour les peuples de l’Antiquité : leur attitude « à l’égard du sexe semble avoir été plus saine et moins compliquée, voire moins névrosée que la nôtre. »[3] Au Japon, « aucun tabou ne frappe dans ce pays ni la sexualité ni sa représentation »[4]. En Chine, nombreux sont les traités qui conseillent de faire l’amour le plus possible et le plus longtemps possible, traités qui abondent en conseils techniques.⁠[5] Mieux encore, au cœur de l’hindouisme, le tantrisme semble offrir parfois à l’acte sexuel une place importante.⁠[6]
  Face à ces cultures dont il faudrait, dans une étude plus poussée, nuancer le libéralisme, apparaît, dit-on, « le carcan d’une culture judéo-chrétienne qui refuse le corps, arbitraire et mouvante ».⁠[7] Dans le documentaire de Danny Wolf déjà cité⁠[8], l’acteur Thomas Doherty est plus précis : « les catholiques pratiquent la censure depuis 2000 ans ». La mise en accusation de l’Église qui condamnerait le sexe est devenue si banale qu’il est inutile d’approfondir et de vérifier : la cause est entendue. Les auteurs fustigent tout ce qui semble entraver la plus totale liberté d’expression : « la faucille et le goupillon ». Ils dénoncent en particulier le « poids de l’Église catholique ».⁠[9] Michel Bourgeois qui reprend ces expressions, développe sa pensée : « Au commencement des Temps est l’Interdit ! Alors, on peut se demander si la fin des Temps (l’Apocalypse) ne sera pas encore une époque d’Interdit. Et on oublie volontiers ces bréviaires de civilisation « sexualisée » que furent « La Bible » et « Les mille et une nuits » […]. Ce qui est original dans l’Interdit chrétien sur la sexualité, c’est qu’il est « totalitariste » et intolérant. La sexualité, c’est le mal, l’œuvre de chair, la perversion. Dans Saint-Paul, la femme sera sauvée en devenant mère. La seule absolution de la sexualité (plaisirs ? de la chair et du corps en tant que tels), c’est la procréation. Dans le dogme catholique c’est péché que de tirer du plaisir d’un acte sexuel avisé non procréatif. »[10]
  Dans son livre consacré au nu, Romi⁠[11] développe cet « interdit des origines » en citant longuement la Genèse et en particulier le livre 3. Sans complexe, il prétend en livrer le sens en écrivant que « de ce récit l’humanité retiendra seulement que le drame a commencé avec la découverte de la nudité, et les hommes continueront à craindre, à travers les siècles, de nouvelles catastrophes chaque fois qu’ils se verront nus […​]. C’est en souvenir des malheurs d’Adam et Eve que l’on réglementera le nu. Pendant des siècles, la femme nue va demeurer si étroitement liée à l’idée de péché, et l’Église proclamera tant et si bien que péché et nudité ne font qu’un et que le désir charnel n’est qu’une abominable concupiscence que les hommes s’habitueront à regarder toute chair dévoilée comme objet de honte et de scandale. » Non seulement ce commentaire escamote le vrai sens de la faute originelle mais il permet à l’auteur d’affirmer que « pour ne pas montrer leur nudité à leur époux, des dames bien pensantes portèrent la chemise nuptiale, en toile épaisse, modèle exclusif percé d’un trou unique sur le devant, qui permettait de fonder un foyer sans risquer les flammes infernales. »[12] S’ensuit une histoire plus que sommaire des mœurs et des arts durant les siècles chrétiens. Plus que sommaire car, pour ne prendre que cet exemple de la « chemise nuptiale à trou », il oublie que durant tout le moyen-âge, la plupart des gens dormaient nus dans le même lit ou la même chambre et que c’est pour éviter erreurs et excès que « la chemise de nuit se répand de plus en plus du XIIIe au XVIe siècle, du moins chez les nobles et les riches bourgeois ». Quant à la « chemise à trou », elle n’apparaît qu’au XVIIIe siècle, siècle des Lumières, en France mais pas en Italie où, au XIXe siècle encore, l’on continue à dormir nu !⁠[13] En ce qui concerne les arts, l’auteur ne consacre que deux petites pages à leur histoire, des premiers siècles à la fin du moyen-âge où le clergé « qui avait favorisé toute liberté d’expression et d’interprétation, dut censurer l’art chrétien ». On ne peut être plus simpliste.
  Au XVIe siècle, on sait que c’est le pape Jules II⁠[14] qui initia la commande de la décoration de la chapelle Sixtine et que cette commande fut reprise par Clément VII⁠[15] puis par Paul III⁠[16]. La « censure papale » n’interviendra qu’à partir du pontificat de Jules III⁠[17], c’est-à-dire en 1550. Paul IV chargera le cardinal Charles Borromée, canonisé en 1610, de recruter le peintre Daniele Rissiarelli plus connu sous le nom de Daniele da Volterra⁠[18], « ami et assistant de Michel-Ange et superintendant des œuvres vaticanes […] de recouvrir les parties génitales des personnages du Jugement dernier de la chapelle Sixtine, ce qui lui valut le surnom d’« il Braghettone », autrement dit le « faiseur de culottes ». »⁠[19]
  Le concile de Trente⁠[20] avait énuméré les remèdes contre l’impureté et avait préconisé d’éviter « des tableaux qui représentent quelque chose de honteux. »⁠[21] Avec les « feuilles de vigne » désormais en vigueur, Jean-Claude Bologne estime qu’on fit du sexe « un organe « à part », qui résume en lui tous les bas instincts du corps, qui ne peut être ni montré ni manié. »⁠[22]
  Pour commencer à voir plus clair dans toutes ces positions contrastées, il faut attendre le XXe siècle et en particulier le pontificat de Jean-Paul II. Mais, malgré tout ce que ce saint pontife écrira, il n’est pas sûr que tous soient au courant des réflexions qu’il nous offre ni qu’ils y souscrivent.

  Jean-Paul II et la représentation du corps

  Si nous nous sommes attardés précédemment à décrire le paradigme classique et ses avatars, c’est que les réflexions de l’Église d’aujourd’hui et en particulier celles du pape Jean-Paul II, s’appuient, au départ, sur une vision classique enrichie des apports notamment de la phénoménologie.
  Jean-Paul II est certainement le souverain pontife le plus habilité à nous parler du corps et de la sexualité. En 1960, alors qu’il est évêque de Cracovie, il publie un livre philosophique sur l’amour humain⁠[23], imprégné par le personnalisme de Max Scheler⁠[24] dont il connaît les limites et qu’il complète par une réflexion métaphysique.⁠[25] En 1973 puis en 1977, devenu archevêque de Cracovie et cardinal, il prononce, entre autres, deux conférences éclairantes sur l’amour humain qui reste une préoccupation essentielle dans son enseignement.⁠[26]
  Après son élection comme pape, Jean-Paul II consacra, de 1979 à 1984, les audiences générales du mercredi à une « théologie du corps » qui s’exprimera à travers environ 700 pages de texte.⁠[27] Une théologie qui s’amorce dans un commentaire des 3 premiers chapitres de la Genèse.⁠[28] Cet intérêt pour le corps et l’amour humains est unique dans l’histoire de l’Église.⁠[29]

  La révélation de l’origine

  Il apparaît très clairement dans le récit de la Genèse que le corps est constitutif de la personne humaine, il est son fondement pourrait-on dire : « Bien que dans sa constitution normale le corps humain comporte les aspects du sexe et qu’il soit, par sa nature, homme ou femme, le fait, toutefois, que l’homme soit « corps » appartient à la structure du sujet personnel bien plus profondément que le fait que dans sa constitution somatique il soit aussi homme ou femme. »[30] Cette masculinité et cette féminité se révèlent par le corps et précisément par la nudité du corps. Le corps est le lieu de la communication des personnes, de leur relation, de leur communion, de leur « don désintéressé de soi »[31]. « Le corps humain, orienté intérieurement par le « don sincère » de la personne, non seulement révèle la masculinité et féminité sur le plan physique mais il révèle aussi une valeur telle et une beauté telle que la dimension simplement physique de la sexualité est totalement dépassée. »[32] Nul naturalisme dans cette vision mais plutôt l’affirmation que « le corps […], et seulement lui, est capable de rendre visible ce qui est invisible : le spirituel et le divin ».⁠[33]
  Impossible donc de considérer cette conception judéo-chrétienne comme une sorte de manichéisme qui verrait « le mal dans le corps et le mal dans le sexe ».⁠[34]
  Bien au contraire, Jean-Paul II affirme que « le corps humain avec son sexe, sa masculinité et sa féminité, vu dans le mystère même de la création est non seulement une source de fécondité et de procréation, comme dans tout l’ordre naturel, mais il comprend dès « l’origine » l’attribut « conjugal », c’est-à-dire la faculté d’exprimer l’amour : précisément cet amour dans lequel l’homme-personne devient don et — par ce don – réalise le sens même de son « être » et de son « exister ».⁠[35]
  Un autre passage souligne encore la profonde richesse du corps et de son sexe : « Le sexe ne décide pas seulement l’individualité somatique de l’homme : il définit en même temps son identité personnelle, sa réalité concrète. » Si bien que la « connaissance » — terme que la Bible utilise pour désigner la relation conjugale — « pénètre les racines les plus intimes de cette identité, de cette réalité concrète que l’homme et la femme doivent à leur sexe. »[36]
  C’est le péché défini comme révolte contre Dieu, volonté d’être Dieu sans Dieu, qui change le regard de l’homme et de la femme sur le corps et sur la sexualité : « Seule la nudité qui fait de la femme l'« objet » pour l’homme, et vice versa, est source de honte. Le fait qu'« ils n’éprouvaient pas de honte » [avant le péché], veut dire que la femme n’était pas pour l’homme un « objet » pas plus que lui ne l’était pour elle.[…] Cela veut dire qu’ils étaient unis par la conscience du don, qu’ils avaient réciproquement conscience de la signification conjugale de leurs corps qui exprime la liberté du don et manifeste toute la richesse intérieure de la personne en tant que sujet. »[37] La nudité originelle, sans honte, exprimait la « liberté intérieure de l’homme »[38], la liberté de leur don réciproque⁠[39], liberté qui est « maîtrise de soi »[40]. Cette conscience perdue, l’homme et la femme découvrent la honte d’être nus parce qu’ils ne sont plus dans la liberté, dans le don.⁠[41] Leur regard n’est plus un regard intérieur mais un simple regard des yeux corporels. Leur vision est réduite et réduit la personne à son corps-objet. Le corps n’est plus perçu comme signe d’intériorité, il n’est plus « langage spécifique de l’esprit »[42] mais l’objet du désir sexuel qui cherche sa satisfaction. Aujourd’hui, l’esprit consumériste a favorisé cette altération de ce que l’on persiste à appeler « amour », victime « de toutes les omissions, de toutes les erreurs et de toutes les distorsions »[43].
  On pourrait penser, comme certains auteurs l’insinuent, que le péché commis, corps et sexe sont désormais le lieu du mal. C’est oublier que la nature humaine créée « à l’image de Dieu » et donc bonne, altérée par le péché a été rachetée : « l’œuvre de la Rédemption recouvre toute l’œuvre de la Création ». Donc « la nature humaine n’a pas été détruite, dévastée, elle n’a pas été que corrompue, perturbée ». La nature humaine est certes vulnérable mais l’amour humain qui est don⁠[44] et devoir⁠[45] n’est pas irrémédiablement marqué par le mal. S’il peut être « gâché », il peut être aussi « bien utilisé ». S’il peut être instrumentalisé, il peut toujours être purifié et se construire comme communion de personnes.⁠[46]
  Jean-Guy Pagé résume ainsi cette analyse du texte biblique : « Selon l’optique chrétienne […] le corps et son sexe ont une valeur en soi : ils appartiennent à la personne ; ils manifestent son intériorité ; ils sont le lieu où s’exprime la communion interpersonnelle, au-delà de l’objectif de la procréation […]. »[47] Déjà dans Amour et responsabilité, le futur pontife affirmait que la tendance sexuelle « peut devenir un élément réellement constructif de l’amour, à condition d’être transformée dans la vie intérieure des personnes. »[48] Pourquoi ? Parce que, avait-il rappelé d’emblée, « la personne est un individu de nature raisonnable » et « la personne, en tant que sujet, se distingue des animaux même les plus accomplis, par son intériorité où se concentre une vie qui lui est propre, sa vie intérieure ».⁠[49]
  On l’a compris : si le don désintéressé, la communion des personnes dans leur intériorité, ont moins d’importance que l’émotion et même que la sensation, la hiérarchie des valeurs est bouleversée, la sexualité est dénaturée et la richesse personnelle réduite. Bref, si le désir du corps de l’autre est un désir d’appropriation, de jouissance, nous perdons le sens profond de la personne, de son humanité vraie. Le désir qui n’est plus « bienveillant », qui ne veille plus au bien complet de l’autre⁠[50], devient convoitise, « désir de la chair, désir des yeux » comme dit saint Jean.⁠[51]
  Cette brève immersion dans l’anthropologie que Jean-Paul II développera durant toute sa vie nous montre bien l’importance et la valeur du corps et de la sexualité qui participent évidemment à la dignité de la personne. On a compris que sa position exclut en matière sexuelle tout utilitarisme c’est-à-dire « l’hédonisme ou permissivité qui consiste à soumettre la relation sexuelle uniquement au principe de plaisir, et le rigorisme ou « procréatisme », qui […] soumet [cette relation] uniquement à l’impératif de procréer. »[52] Nous ne sommes pas dans une morale du permis et du défendu mais dans une morale personnaliste qui refuse que l’on « chosifie » la personne, qu’on l’instrumentalise comme dit Jean-Paul II : « Goûter le plaisir sexuel sans traiter pour autant la personne comme un objet de jouissance, voilà le fond du problème moral sexuel. »[53]

  L’incidence de cette anthropologie sur l’art

  À la lumière de cette réflexion, nous allons comprendre ses prises de position en matière d’art.
  Déjà dans Amour et responsabilité, il nous donnait quelques indications. Karol Wojtyła a bien expliqué que la personne est constituée, à la fois, de sens et donc de sensualité, de sentiments, d’émotions et donc de sensibilité, mais aussi de la capacité d’autodétermination, c’est-à-dire, d’intelligence et de volonté. Intelligence et volonté qui font de l’homme un être moral. L’amour vrai demande, pour être expression d’une personne, l’intégration de la sensualité et de l’émotivité dans la moralité, dans ce qu’il appelle aussi la « vie spirituelle » au sens large. Ces trois niveaux forment hiérarchiquement la personne dans toute sa complexité. Il est bien entendu que la sensualité qui est naturelle et qui est à l’amorce de la rencontre entre les personnes, n’est pas encore l’amour car elle ne perçoit pas la personne dans son ensemble. Pour y arriver, elle doit être intégrée « dans une attitude valable à l’égard de la personne ».⁠[54] La sensualité « consiste toujours dans l’expérience de valeurs définies et perceptibles par les sens : les valeurs sexuelles du corps de la personne de sexe opposé. […] Cette excitation des sens n’a qu’un rapport marginal avec le fait d’éprouver la beauté du corps, avec l’impression esthétique. » En effet, « dans la réaction sensuelle le corps est souvent éprouvé en tant qu’objet de jouissance. La sensualité a par elle-même une orientation utilitaire [uti en latin], donc elle se porte surtout et directement vers le corps ; elle ne concerne la personne qu’indirectement, directement elle l’évite plutôt, même avec la beauté du corps son lien est secondaire […]⁠[55]. La beauté, en effet, est essentiellement objet de contemplation ; l’expérience des valeurs esthétiques n’a pas le caractère de jouissance, mais en revanche elle provoque cette joie que saint Augustin désignait par le mot frui[56]. La sensualité empêche donc l’expérience du beau, même de la beauté du corps, car elle introduit une attitude utilitaire à l’égard de l’objet ; le corps est éprouvé en tant qu’objet de jouissance. »[57]
  De plus, si la sensualité n’est pas intégrée, elle « s’épuise dans la concupiscence ».⁠[58] Ce qui peut nous expliquer pourquoi, si l’on reste au niveau de la sensualité, il sera toujours nécessaire de la stimuler davantage si l’on veut continuer à « jouir » : « le danger moral consiste ici en une déformation de l’amour, mais aussi en un gaspillage de ses « matériaux ».⁠[59] Il faut aussi se rendre compte que si « l’affectivité peut être une protection » elle peut être aussi « utilisée, absorbée par la concupiscence du corps ».⁠[60]
  On ne sera pas étonné donc de lire, plus loin, ce jugement porté par l’auteur sur la pornographie qu’il définit comme « l’impudeur dans l’art », ce qui étend le sens du mot bien au-delà de ce que nous avons défini comme pornographie au sens strict.
  Mais ce qui est très intéressant, c’est qu’en une page, le futur pape esquisse le rôle de l’art, affirme la légitimité de la représentation du corps et de la sexualité et justifie la réprobation de ce qu’il appelle « pornographie ».
  Quel est l’essentiel de l’activité artistique ? « L’artiste, écrivain, peintre, sculpteur, etc., présente dans son œuvre ses propres pensées, sentiments et attitudes[61], mais son art sert encore un autre but : il doit capter et communiquer un aspect du réel. Sa particularité essentielle est la beauté. »
  Qu’en est-il du corps et de la sexualité ? « Une réalité fréquemment exprimée par l’artiste est précisément l’amour et, dans les arts plastiques, le corps humain. Ceci prouve indirectement, combien ce sujet est important dans l’ensemble de la vie humaine. » Et comme nous avons vu combien, pour le futur Jean-Paul II, le corps et la sexualité sont importants et font partie intégrante de la personne, on ne devrait pas être surpris de lire qu’« au nom de la vérité, l’art a le droit et le devoir de reproduire le corps humain ainsi que l’amour de l’homme et de la femme tels qu’ils sont en réalité, il a le droit et le devoir d’en dire toute la vérité. Le corps est une partie authentique de la vérité sur l’homme, comme les éléments sensuels et sexuels sont une partie authentique de l’amour humain. » Toutefois, et toujours dans la logique de sa vision personnaliste, il ajoute immédiatement : « Mais il n’est pas juste que cette partie voile l’ensemble, et c’est précisément ce qui a souvent lieu dans l’art. »
  C’est à cet endroit que l’auteur va nous révéler « l’essence de ce que nous appelons pornographie dans l’art. Elle est une tendance à mettre dans la représentation du corps humain et de l’amour l’accent sur le sexe afin de provoquer chez le lecteur ou le spectateur la conviction que les valeurs sexuelles sont l’unique objet de l’amour, étant les seules valeurs de la personne. »[62]
  Où est le mal ? « Cette tendance est nocive, car destructrice de l’image intégrale de l’amour précédemment évoquée. Or l’art doit être vrai et la vérité sur l’homme est qu’il est une personne.
  L’œuvre d’art doit laisser transparaître cette vérité, abstraction faite de la mesure dans laquelle est amenée à traiter du sexe. Si elle contient une tendance à la déformer, elle ne rend pas le réel. »
  A ce jugement s’ajoute une mise en garde vis-à-vis de l’influence que peut avoir l’image pornographique : « la pornographie n’est pas seulement erreur ou faute, elle est tendance. Lorsqu’une image déformée est munie des attraits du beau, il est d’autant plus probable qu’elle se fixera dans la conscience et dans la volonté de l’individu qui la regarde. Dans ce domaine la volonté humaine est prompte à accueillir de fausses images du réel. »[63]

  L’enseignement du pape

  Quelques années plus tard, Jean-Paul II reprendra et développera ces considérations dans quatre discours prononcés en 1981⁠[64].
  Dans son premier discours⁠[65], s’appuyant à la fois sur la leçon donnée par la Genèse, sur laquelle nous allons revenir, et l’insistance sur la pureté du cœur et du regard telle qu’elle est réclamée dans le Sermon sur la montagne[66], Jean-Paul II souligne le lien fondamental entre la « conscience subjective » et la « réalité objective du corps » : « Nous ne pouvons considérer le corps comme une réalité objective en dehors de la subjectivité personnelle de l’homme, des êtres humains, homme et femme. »_ Il précise : « Les problèmes de l'« éthos » du corps sont presque tous liés à son identification ontologique en tant que corps de la personne et, en même temps, au contenu et à la qualité de l’expérience subjective, celle donc simultanée, de la manière de « vivre » de ce corps et de la manière de « vivre » dans les relations interhumaines et, particulièrement, dans cette éternelle relation « homme-femme ». » Ceci importe non seulement quand il s’agit de notre propre corps ou du corps de l’autre vivant mais aussi quand nous regardons le corps pour ainsi dire « objectivé« » dans une œuvre d’art, « en dehors de sa fonction ontologique ». Autrement dit, la manière dont nous regardons un corps représenté ne peut être séparée de la manière dont nous regardons notre propre corps ou le corps vivant de l’autre : le « regarder » de nature « esthétique » ne peut être complètement isolé, dans la conscience de l’homme de ce « regarder » dont le Christ parle dans le Discours sur la Montagne en mettant en garde contre la concupiscence ». Autrement dit encore, il y a un lien entre l’esthétique et l’éthique. Le 22 avril, il dira, à propos du problème que suscite souvent la représentation du corps sexué dans les arts que « du fait que l’on pose ce problème, il n’en résulte nullement que le corps humain ne puisse, dans sa nudité, devenir le thème d’une œuvre d’art : ceci montre seulement que le problème n’est pas purement esthétique, qu’il n’est pas indifférent sur le plan moral. »

  Dans son deuxième discours⁠[67], Jean-Paul II rappelle ce que révèle le livre de la Genèse à propos du corps et de sa signification la plus profonde à l’état d’innocence : « Le corps humain — le nu dans toute la vérité de sa masculinité et féminité — a la signification d’un don de la personne à la personne. L’éthos du corps — c’est-à-dire la conformité éthique de sa nudité — est, en raison de la dignité personnelle du sujet, étroitement lié au système de référence entendu comme système conjugal dans lequel le don de l’un trouve en l’autre la réponse adéquate et appropriée au don. » Il rappelle aussi la honte qui naît au moment où est rompue, par la faute de l’homme, l’harmonie primitive et remarque qu’en même temps que la honte naît, entre l’homme et la femme, « le besoin spécifique d’intimité à l’égard de leur propre corps ».⁠[68] À partir de ce moment, « suivant sa sensibilité personnelle, l’homme refuse de devenir par sa propre nudité anonyme un objet pour les autres et il n’accepte pas que l’autre le devienne pour lui » à condition, bien sûr, qu'« il se laisse guider par le sentiment de la dignité du corps humain » et qu’il ne soit pas victime de la triple concupiscence que Jean⁠[69] décrit et en particulier de celle de la chair qui se manifeste « soit dans les impulsions intérieures du cœur humain, soit dans tout le climat des relations interhumaines et dans les coutumes sociales ».
  En bon phénoménologue, Jean-Paul II trouve confirmation de cette analyse dans la culture et dans l’histoire.
  Tout d’abord, comme nous l’avons vu au chapitre 7 avec André Guindon notamment, « si la culture fait preuve d’une tendance explicite à couvrir la nudité du corps humain, il est certain qu’elle le fait non seulement pour des raisons de climat, mais aussi en raison d’un processus de croissante sensibilité personnelle de l’homme. La nudité anonyme de l’homme-objet contraste avec les progrès de la culture authentiquement humaine des mœurs. Il est probable qu’on puisse également en trouver la confirmation dans la vie des populations dites primitives. Le processus qui tend à affiner la sensibilité humaine de la personne est incontestablement facteur et fruit de la culture. »
  Par ailleurs, comme déjà remarqué par Alain Finkielkraut, toujours au chapitre 7, dans les camps de concentration et d’extermination, « la violation de la pudeur corporelle était devenue une méthode utilisée consciemment dans le but de détruire la sensibilité personnelle et le sens de la dignité humaine. »
  Pour Jean-Paul II, le besoin d’intimité est inscrit dans le cœur de l’homme pécheur, parce qu’il « sert — même indirectement — à garantir le don et la possibilité de se donner l’un à l’autre  ».
  Ceci dit, est-il permis que « le corps humain […] puisse, dans sa nudité, devenir le thème d’une œuvre d’art » ? La réponse est : oui mais, comme déjà dit précédemment, le « problème n’est pas d’ordre purement esthétique » car « il n’est pas indifférent sur le plan moral » puisqu’il s’agit de « traduire la dignité de l’homme dans la création artistique ». Non seulement parce que notre manière d’estimer notre corps et notre sexualité rejaillit sur notre manière d’estimer le corps et la sexualité représentés mais aussi parce que, dans la représentation, l’intériorité nous échappe. En effet, lorsque le corps humain nu devient modèle et thème d’une œuvre d’art, il est comme « déraciné », transféré « à l’extérieur de la donation interpersonnelle de cette originelle et, pour lui, spécifique configuration […] dans la dimension de l’objectivation artistique ». Dès ce moment, et quel que soit le medium, « le corps humain perd cette signification profondément subjective » signalée au départ. Il subit une « appropriation », il devient « objet de la transfiguration ou de la reproduction artistique ».
  La question qui se pose est de savoir « quand et dans quels cas » pourra-t-on accuser ce transfert de « pornovision » ou de « pornographie » ? Dans cette deuxième intervention, la réponse est simple, logique et radicale. Il y a pornovison ou pornographie lorsqu’est « violé le droit à l’intimité du corps dans sa masculinité et sa féminité, et, en dernière analyse, quand se trouve violée la profonde harmonie du don et de « se donner l’un à l’autre », inscrite dans toute la structure — masculine et féminine — de l’être humain ».

Dans sa troisième allocution⁠[70], Jean-Paul II revient sur ce qu’il a dit précédemment, récuse, de nouveau, tout manichéisme, se défend d’une « mentalité puritaine » ou d’un « moralisme étroit » mais, en même temps, prend ses distances avec le « prétendu naturalisme » que certains évoquent au nom du « droit à « tout ce qui est humain » dans les œuvres d’art et dans les produits de la reproduction artistique […] au nom de la vérité réaliste sur l’homme ». Jean-Paul II, lui, réclame un « plein réalisme », c’est-à-dire la « vérité intégrale sur l’homme, sur ce qui est en lui particulièrement personnel et intérieur, en raison, précisément, de son corps et de son sexe », une vérité qui « crée ici des limites qu’il n’est pas permis de franchir ». Cette intériorité personnelle signifiée par le corps et liée aux « relations interpersonnelles » se trouve par l’art et la production audio-visuelle transférée « dans la dimension de la communication sociale ». Le privé devient public, « objet anonyme », « pour ainsi dire suspendu dans la dimension d’une réception inconnue et d’une réponse imprévue ».

  Dans la quatrième allocution⁠[71], Jean-Paul II confirme le droit qu’ont les artistes, depuis toujours, de prendre le corps sexué, jusque dans sa dimension sponsale, comme thème de leurs œuvres.⁠[72] Toutefois, en transférant, par reproduction, par représentation, l’intime dans le domaine public par leur œuvre ou par les moyens audiovisuels, l’artiste est investi d’une grave responsabilité. En effet, l'« objectivation » peut menacer « le domaine tout entier des significations, domaine qui est propre au corps de l’homme et de la femme en raison du caractère personnel du sujet humain et du sujet de « communion » des rapports interpersonnels ». C’est pourquoi l’artiste « doit être conscient de la pleine vérité de l’objet, de toute l’échelle des valeurs qui lui sont liées ». D’autant plus que, dans cette « objectivation », il exprime son « idée créatrice […] où se manifeste précisément son monde intérieur des valeurs et donc aussi sa manière de vivre la vérité de son objet ».
  L’artiste a à sa disposition divers vecteurs d’expression qui ne sont pas tous équivalents. Jean-Paul II, à trois reprises, souligne des différences importantes entre les différents arts. Déjà, le 15 avril, il disait : « Dans la peinture ou sculpture, l’homme-corps reste toujours un modèle, soumis à l’élaboration spécifique de l’artiste. Dans le film, et plus encore dans l’art photographique, ce n’est pas le modèle qui est transfiguré, mais l’homme vivant qui est reproduit ; et en ce cas l’homme — le corps humain — n’est pas modèle d’une œuvre d’art mais objet d’une reproduction réalisée grâce à des techniques appropriées. » Il ajoutait que cette « distinction est importante » car la reproduction et la transmission médiatique font du corps un « objet anonyme » qui « voile » ou « cache » l’identité de la personne ce qui n’est pas le cas dans la transfiguration réalisée dans les arts plastiques.
  Le 6 mai, il précise que l’histoire révèle que « de facto, durant de longues époques entières de la culture humaine et de l’activité artistique, le corps humain a été — et est encore — ce genre de modèle-thème des œuvres d’art visuel, de même que de tout le domaine de l’amour entre l’homme et la femme. En relation avec celui-ci, le don réciproque de la masculinité et de la féminité dans leur expression corporelle, a été, est et sera un thème de l’activité littéraire. »
  À propos du nu dans la sculpture en général et dans l’art grec classique, en particulier, il note que « la contemplation de ces œuvres permet de se concentrer en un certain sens sur la vérité intérieure de l’homme, sur la dignité et la beauté — celle également « supra-sensuelle — de sa masculinité et féminité. Ces œuvres renferment — presque secrètement — un élément de sublimation qui, à travers le corps, entraîne le spectateur jusqu’au mystère personnel intégral de l’homme. En contact avec ces œuvres dont le contenu ne nous fait nullement éprouver la tentation du « regarder pour désirer » » dont nous parle le Discours sur la Montagne, nous apprenons de certaine manière cette signification conjugale du corps qui correspond à la « pureté du cœur » et la mesure. »[73]

  Que retenir de cet enseignement ?

  1. Il est licite de représenter le corps dans sa nudité et dans sa dimension « sponsale ».

  Dans Amour et responsabilité, nous l’avons vu, le futur pontife ajoutait qu’il s’agit non seulement d’un droit mais aussi d’un devoir.[74]

  Pourquoi un droit et surtout pourquoi un devoir ?

  Tout d’abord, au nom de l’art lui-même, vu son importance dans la vie de l’homme, vu sa capacité à attirer notre attention sur certains aspects oubliés de notre existence, sur le sens qu’elle peut avoir, sur les secrets importants qu’elle recèle ou encore sur ce qu’il y a d’important en elle ou ce qui la dépasse. À de multiples reprises, Jean-Paul II a souligné le rôle capital de l’art. À l’Unesco, toute sa réflexion sur la culture a été inspirée par cette citation de saint Thomas : Genus humanum arte et ratione vivit[75]. Ailleurs, il dira que « l’art est une expérience d’universalité » que « sans l’art, le monde perdrait sa voix la plus belle »[76]. Ou encore que l’art contribue « au soulagement de l’homme » : « l’homme individuel et la société ont besoin de l’art pour interpréter le monde et la vie, pour faire jaillir la lumière sur notre époque, pour comprendre les hauts et les bas de l’existence. Ils ont besoin de l’art pour avoir accès à ce qui dépasse le plan purement utilitaire car ce n’est qu’ainsi que l’homme est confronté à lui-même. »[77]
  Mieux encore : « toute forme authentique d’art est, à sa manière, une voie d’accès à la réalité la plus profonde de l’homme et du monde ».⁠[78] Et même si l’art est éloigné de l’Église, si son humanisme se caractérise « par l’absence de Dieu et souvent par une opposition à Lui […], il continue à constituer une sorte de pont jeté vers l’expérience religieuse. Parce qu’il est recherche de la beauté, fruit d’une imagination qui va au-delà du quotidien, l’art est, par nature, une sorte d’appel au Mystère. Même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption. »[79] Le plus bel exemple est fourni par René Agel dans son livre Cinéma et nouvelle naissance[80] dont nous reparlerons plus loin.

  C’est au nom de la vérité que Jean-Paul II parle d’un droit et d’un devoir, mais de la vérité intégrale sur l’homme, à la fois corps sexué et esprit, qui sont des valeurs mais à leur place. On mutile l’homme, on gomme sa spécificité, on le réduit à son animalité si les valeurs sexuelles l’emportent sur son intériorité, sur sa vie spirituelle au sens le plus large de l’expression. Une hiérarchie doit être respectée. À propos de la représentation de la nudité ou de l’amour humain : « L’artiste qui se lance sur ce thème dans n’importe quel domaine de l’art ou à travers les techniques audio-visuelles, doit être conscient de la pleine vérité de l’objet, de toute l’échelle des valeurs qui lui sont liées. »[81]
  La sensualité fait partie intégrante de la personne mais à son niveau le plus élémentaire, le moins pleinement humain et doit être intégrée. C’est pourquoi le Christ se montre intransigeant vis-à-vis de la sensualité sauvage affirmant que l’homme qui « regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur ».⁠[82] Il réclame la pureté du regard au nom de son « amour pour l’homme ! Car il s’agit de la valeur unique de l’humanité, de la valeur de la personne humaine. Là où nous aimerions mettre en avant nos sentiments, valeur subjective et instable, là, avec toute sa fermeté, le Christ met en avant la personne humaine ».⁠[83] C’est la dignité de la personne qui est en jeu. La sensualité est bonne mais à sa place, soumise au sentiment et à l’intériorité de la personne, dans toute sa plénitude non seulement corporelle mais surtout spirituelle. Ainsi, saint François de Sales écrit que « l’amour et la fidélité jointes ensemble engendrent toujours la privauté et la confiance ». C’est pourquoi il s’étonne qu’on ait pu critiquer le saint roi Louis IX qui se permettait une « très grande familiarité »[84] amoureuse avec sa femme Blanche de Castille : « Le grand saint Louis, également rigoureux à sa chair et tendre en l’amour de sa femme, fut presque blâmé d’être abondant en telles caresses, bien qu’en vérité il méritât plutôt louange de savoir démettre son esprit martial et courageux à ces menus offices requis à la conservation de l’amour conjugal ; car bien que ces petites démonstrations de pure et franche amitié, ne lient pas les cœurs, elles les approchent néanmoins, et servent d’un agencement agréable à la mutuelle conversation. »[85]
  La raison peut comprendre la nécessaire hiérarchie évoquée. Attaché à définir l’humanisme, Pierre-Henri Simon écrit que la « transcendance de l’humain est celle d’un être qui participe à l’esprit. Non qu’il soit pur esprit. L’homme est aussi essentiellement corps, et « qui fait l’ange fait la bête ». Mais il reconnaît pour évaluer ses actes, une hiérarchie de valeurs, et les plus haut placées sont celles que l’esprit poursuit comme ses fins propres. L’esprit et non le corps. La vie corporelle est égoïsme, appétit, élan de puissance et de domination, exploitation de ce qui est faible par ce qui est fort : ce sont là valeurs vitales, que l’homme apprécie et tend à réaliser au niveau de son être encore immergé dans l’animalité. Au contraire, l’esprit regarde vers l’amour, vers la justice, vers la vérité et la beauté ; il est liberté et raison, non point déterminisme et instinct. Et l’homme est d’autant plus humain que, plus spirituel, il le Sage, le Héros, le Saint ou l’Artiste. »[86]

  Enfin, j’ajouterais que c’est au nom de la beauté aussi que le pape prend position. Beauté attachée à cette exigence de vérité intégrale. Pour Jean-Paul II, beauté, vérité et bien sont liées. L’artiste est un « constructeur de beauté »[87] et cette recherche de la beauté peut conduire au bien par la vérité : « La beauté est en un certain sens l’expression visible du bien, de même que le bien est la condition métaphysique du beau. »[88] Cette réflexion nous fait penser à Platon bien sûr⁠[89] mais Jean-Paul II ici la justifie en faisant remarquer que devant la Création, Dieu déclara que c’était bon et ajoute que Dieu trouva aussi que c’était beau. Il en veut pour preuve que dans la traduction grecque de la Bible des Septante, bon est traduit par beau (kalon). Même si Platon a influencé Jean-Paul II, il faut toutefois noter que le Souverain Pontife ne manifeste pas la méfiance et même l’hostilité du philosophe grec vis-à-vis des arts et des artistes.⁠[90] Au contraire, Jean-Paul II écrit que « c’est en vivant et en agissant que l’homme établit ses relations avec l’être, avec la vérité et avec le bien ». Et, parmi les hommes, « L’artiste vit une relation particulière avec la beauté. En un sens très juste, on peut dire que la beauté est la vocation à laquelle le Créateur l’a appelé par le don du « talent artistique ». Et ce talent aussi est assurément à faire fructifier, dans la logique de la parabole des talents (cf. Mt 25, 14-30). »[91]

  1. La responsabilité de l’artiste et du spectateur.

  La responsabilité de l’artiste est grande car il est, d’une certaine manière, associé au Créateur : « Dans la « création artistique », l’homme se révèle plus que jamais « image de Dieu », et il réalise cette tâche avant tout en modelant la merveilleuse « matière » de son humanité, et aussi en exerçant une domination créatrice sur l’univers qui l’entoure. »[92] En effet, « en modelant une œuvre, l’artiste s’exprime de fait lui-même à tel point que sa production constitue un reflet particulier de son être, de ce qu’il est et du comment il est ». En créant, « en un certain sens, il dévoile sa propre personnalité. »[93]
  Non seulement l’homme se révèle par son art mais, en même temps, « il parle et communique avec les autres. »[94] Investi d’un talent particulier, il doit « le développer pour le mettre au service du prochain et de toute l’humanité ».⁠[95] Se référant au Concile, Jean-Paul II précise : « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. La beauté, comme la vérité, c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est ce fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communier dans l’admiration. »[96] Paul VI, en son temps, disait aux artistes : « Et cela par vos mains…​ Que ces mains soient pures et désintéressées ! Souvenez-vous que vous êtes les gardiens de la beauté dans le monde : que cela suffise à vous affranchir de goûts éphémères et sans valeur véritable, à vous libérer de la recherche d’expressions étranges ou malséantes. » ⁠[97]
  L’artiste est au service de la beauté, de la vérité : « L’artiste est toujours à la recherche du sens profond des choses, son ardent désir est de parvenir à exprimer le monde de l’ineffable. » Il y a, par là, un lien « entre l’art et la révélation chrétienne ».⁠[98] « En effet, chaque intuition artistique authentique va au-delà de ce que perçoivent les sens et, en pénétrant la réalité, elle s’efforce d’en interpréter le mystère caché. Elle jaillit du plus profond de l’âme humaine, là où l’aspiration à donner un sens à sa vie s’accompagne de la perception fugace de la beauté et de la mystérieuse unité des choses. C’est une expérience partagée par tous les artistes que celle de l’écart irrémédiable qui existe entre l’œuvre de leurs mains, quelque réussie qu’elle soit, et la perfection fulgurante de la beauté perçue dans la ferveur du moment créateur : ce qu’ils réussissent à exprimer dans ce qu’ils peignent, ce qu’ils sculptent, ce qu’ils créent, n’est qu’une lueur de la splendeur qui leur a traversé l’esprit pendant quelques instants. »[99]
  Le service de la beauté liée, pour le pape, à la vérité, est essentiel. Il souhaite qu’émerveillés « devant le caractère sacré de la vie et de l’être humain, devant les merveilles de l’univers »[100], ils communiquent leur émerveillement, leur enthousiasme. À ce moment, on peut répéter avec Dostoïevski que « la beauté sauvera le monde », beauté qui renvoie à la transcendance et peut susciter une « secrète nostalgie de Dieu ».⁠[101]
  Si la responsabilité de l’artiste est grande, comme nous venons de le voir, celle du spectateur n’est pas moindre car il lui est aussi demandé d’acquérir la « pureté du regard » pour percevoir la beauté des êtres et des choses et s’émerveiller, plutôt que de convoiter.⁠[102]

  1. Chaque art a sa spécificité.⁠[103]

  Pour admirer le corps, pour le contempler, pour percevoir même, au-delà de la forme, l’idée ou l’intériorité qu’elle peut révéler, les arts plastiques, sculpture et peinture, sont parfaitement appropriés à condition de veiller à ne pas encourager la concupiscence par la sensualisation, comme nous l’avons constaté à certains moments de l’histoire de la peinture notamment lorsque l’artiste cherche à stimuler le désir du spectateur. Jean-Paul II a bien vu que la sensualité empêche la contemplation des corps transfigurés par la sculpture ou la peinture. Même si l’image photographique peut être, comme nous l’avons vu, manipulée, elle est d’abord reproduction et non transfiguration. ⁠[104]
  Comme la frontière entre contemplation et concupiscence est mince, l''artiste a la responsabilité d’encourager la contemplation en évitant les attitudes et détails affriolants qui cachent l’essentiel. Le spectateur lui aussi doit se discipliner car le plus chaste des nus grecs, comme nous l’a raconté Pline, ou la plus vénérable image de la Vierge allaitant peuvent toujours titiller l’imagination sensuelle.
  Pour parler de la sexualité, il ne semble pas que la sculpture, la peinture, et encore moins la photographie et même le cinéma ne soient armés pour en dire toute la richesse et la profondeur. Que peut exprimer le cinéma qui abonde en scènes érotiques feintes, suggérées ou réelles ? Une extériorité, une gymnastique, des gestes, une mimique qui peuvent inciter au mimétisme. Mais rappelons-nous ce que disait plus haut⁠[105] le psychanalyste Gérard Bonnet : le rapport sexuel ne se représente pas. Je préciserais personnellement qu’aucune image cinématographique ne peut le représenter si tant est que le créateur le veuille. En effet, comment exprimer « ce qui se vit dans une rencontre sexuelle où les sujets s’engagent vraiment »[106]. En effet, comme l’écrivait très justement Patrick Baudry : « En faisant l’amour, il arrive autre chose que du « faire l’amour. »[107] Toute la riche et complexe intériorité de la relation est inaccessible à l’objectivation sinon peut-être symboliquement mais de toute façon, encore extérieurement. Seule la littérature, comme le dit Jean-Paul II, peut y arriver. Qu’on ne se méprenne pas ! Il ne s’agit pas ici de vanter la littérature pornographique qui cherche à provoquer la jouissance et qui se complaît à décrire techniquement, crûment, la sexualité, du Kamasutra à Emmanuelle Arsan ou Virginie Despentes, en passant par Sade ou même Apollinaire. Non, il s’agit de décrire, les émotions, impressions, pensées, images qui envahissent la personne lors de l’acte, la subjectivité unique et non les gestes stéréotypés de l’amour.
  Nous allons illustrer la prise de position du pape. Mais, avant cela, constatons :

  1. La pensée du pape est loin du manichéisme.

  Il rejette tout aussi bien « l’hédonisme ou permissivité » où seul le plaisir compte, que « le rigorisme ou procréatisme » où la relation n’est admise qu’en vue de la procréation. Il se défend à la fois de tout naturalisme, puritanisme ou moralisme étroit. Les seules restrictions émises dans la représentation du corps et de la sexualité sont dictées par le souci de préserver la dignité de la personne vue dans son intégralité et la valeur de la sexualité vécue comme don d’une personne à une autre personne impliquant tout leur être et principalement leur intériorité.

  Jean-Paul II illustré

    Contempler le corps

  Lors de la messe célébrée à l’occasion de la restauration des fresques de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine⁠[108], Jean-Paul II a eu l’occasion, dans son homélie, de développer le sens théologique des corps représentés. Cette chapelle est, pour lui, « le sanctuaire de la théologie du corps humain ». Il va particulièrement méditer tout d’abord sur l’image du Christ dans Le jugement dernier :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fc/Michelangelo_-_Cristo_Juiz.jpg/960px-Michelangelo_-_Cristo_Juiz.jpg[109]

À propos du Christ qu’il trouve « insolite », il relève son « antique beauté qui se détache en un certain sens des représentations picturales traditionnelles ». Nous nous trouvons « face à la gloire de l’humanité du Christ » qui « viendra dans son humanité pour juger les vivants et les morts », un Christ qui « exprime en soi le mystère tout entier de la visibilité de l’Invisible ». C’est aussi l’occasion de revenir sur la vieille querelle des iconoclastes⁠[110] et des inconodules, querelle que le deuxième concile de Nicée clôturera, en 787, en proclamant la légitimité des images puisque « le Christ rend visible Dieu invisible ».
  Passant alors à La création d’Adam, Jean-Paul II félicite Michel-Ange d’avoir « eu le courage d’admirer de ses propres yeux ce Père au moment où il prononce le « fiat » créateur et appelle à l’existence le premier homme […] Adam […] créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. » C’est ainsi que « l’homme-Adam » est « l’icône visible » du Père.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0f/Creation_of_Adam%2C_Michelangelo_%281475%E2%80%931564%29%2C_circa_1511.jpg/960px-Creation_of_Adam%2C_Michelangelo_%281475%E2%80%931564%29%2C_circa_1511.jpg[111]

« Michel-Ange s’efforce par tous les moyens de rendre à cette visibilité d’Adam, à sa corporéité, les traits de l’antique beauté. Ou plutôt avec une grande audace, il transfère cette beauté visible et corporelle dans le Créateur invisible lui-même. » Cette audace n’est pas blasphématoire car, ajoute Jean-Paul II, nous reconnaissons sans peine « dans le Créateur visible et humanisé, le Dieu revêtu d’infinie majesté ».
  Reliant alors le corps du Christ et le corps de l’homme, Jean-Paul II affirme que « le corps est certainement la « kénosis » de Dieu ». Le corps représente cette « kénosis » (κένωσις) c’est-à-dire littéralement le « dépouillement » de Dieu⁠[112]. Dans cet esprit, non seulement « la grande humilité du corps doit s’exprimer, afin que ce qui est divin puisse se manifester » mais « il est aussi vrai que Dieu est la source de la beauté intégrale du corps ».
  De plus, « en témoignant de la beauté de l’homme créé par Dieu comme homme et femme », ces fresques expriment « aussi, d’une certaine manière, l’espérance d’un monde transfiguré […] par le Christ ressuscité […]  ».
  Dans la logique de la foi, « le corps humain conserve […] sa splendeur et sa dignité. Si on le sépare de cette dimension, il devient d’une certaine manière un objet, facilement avili, puisque ce n’est qu’aux yeux de Dieu que le corps humain peut rester nu et découvert et conserver intactes sa splendeur et sa beauté. »

  Œuvres contemporaines

  Nous allons évoquer deux artistes belges dont l’inspiration est profondément religieuse et qui ont représenté le nu dans leurs œuvres.

    Sabine Corman

  Sabine Corman⁠[113] s’est intéressée au Cantique des Cantiques dans sa recherche artistique dès la fin de ses études.

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12 002 Corman Cantique[115] 12 003 Corman Cantique[116]

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12 005 Corman Cantique[118] 12 006 Corman Cantique[119]

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Ce que Sabine Corman nous propose est un véritable ensemble, tout en finesse et en sensibilité, mêlant le texte à la peinture acrylique, le dessin ou le pastel sec. Sabine Corman explique : « Je me suis intéressée au Cantique des cantiques dans ma démarche artistique dès la fin de mes études, et jusqu’à aujourd’hui (2011) ce thème ne m’a pas quittée. Parallèlement, je m’attachais au travail de la lumière, de l’objet dans l’espace, grâce au dessin et à la technique du pastel. J’ai découvert durant ces années que le Cantique des Cantiques n’est pas un simple chant d’amour, qui exalte l’amour humain. Bien qu’il puisse n’être abordé que sous cet angle, il est pour le chrétien le chant de l’amour entre le Christ et l’Église. Plus universellement, il nous chante encore et peut-être surtout l’amour entre l’âme humaine et Dieu son créateur, l’Amour. Et je pense que, au fil des années, c’est sous cette approche que je me suis laissé imprégner par ce texte magnifique. La lecture régulière de La Cantate de l’amour de Blaise Arminjon[122] m’a permis d’être éclairée par les mystiques et les poètes qui ont écrit sur le Cantique. […] Ils ont nourri mon travail et enrichi ma compréhension. Celle-ci reste cependant très intuitive. Elle est l’expression d’un élan, d’une soif, d’une quête d’un Dieu caché, qui se laisse chercher… J’ai tout au long du texte retiré des passages qui m’invitaient à la peinture, et essayé de le parcourir dans son entièreté. Ce poème est beau, j’ai travaillé dans le sens de la joie, de l’enthousiasme et de la vie. » ⁠[123]
  Le peintre et sculpteur Jean Rocour ajoute : « Sabine travaille avec son âme. Et ce n’est jamais que le meilleur outil. […] Chez Sabine, c’est le frémissement qui filtre la lumière, une palpitation… À moins que ce ne soit la clarté qui dissolve les choses, les allège de leur poids et tente de tout réduire à cette transparence aux accents d’une sensibilité subtile, et comme aux aguets de l’infini. Somme toute, si Sabine affronte les brumes, c’est moins pour découvrir les choses qu’elles cachent que la lumière. La lumière. Chez Sabine, c’est cette exigence fondamentale d’une œuvre authentiquement spirituelle où l’art renoue avec la véritable essence et ouvre à Dieu. »[124]
  C’est dans le même esprit qu’elle s’est inspirée aussi des Psaumes et d’autres livres de l’Ancien Testament comme le livre de Jérémie[125] :

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  À propos de la présence du corps dans le Cantique et dans ses œuvres, elle écrit que « Le corps dans le Cantique est largement évoqué, toujours beau, toujours de manière poétique, qu’il soit homme ou femme. Tout est sujet à comparaisons imagées, belles ou suggestives. Je ne vois pas d’idée d’appropriation, mais de joie, de quête, de bondissement, de frémissement, de trouble aussi. Aucune crudité, rien de honteux, rien à cacher, le corps est beau dans son entier. Tous nos sens interviennent, ces sens qui nous permettent de nous exprimer, d’entrer en relation. J’ai eu à cœur de figurer cette beauté sans réalisme par des moyens qui sont ceux de la peinture et du dessin : couleurs vives et joyeuses, lignes dynamiques, ouvrant l’espace, lumière ou pénombre obscurité parfois quand le discours se fait plus inquiet. Le réalisme serait inadapté à ce texte et n’est de toute façon pas mon mode d’expression.[126] Il y a des corps nus, ou pas, qui se cherchent, se trouvent, se perdent se retrouvent, non cernés, le texte s’y mêle, apparaissant, disparaissant. Notre corps, nous l’habitons, nous sommes notre corps, soyons convaincus, à lire le Cantique qu’il est promis à la splendeur. J’ai aimé aussi, d’une première lecture de jeune fille, découvrir petit à petit, avec la lecture de la Cantate de l’amour de Blaise Arminjon, d’autres interprétations plus mystiques, surtout celle qui voit l’âme humaine en la bien-aimée, et le créateur dans le bien-aimé. C’est un texte qui réjouit et qui a inspiré de nombreux artistes. Ce serait le livre biblique qui laisse le plus de place à la femme, d’où peut-être plus de corps féminins dans mes peintures…​(?) »[127]
  Quant à la nudité de ce corps, elle explique que « Lorsque l’on apprend à dessiner le corps, on le dessine nu. C’est ainsi qu’on le comprend le mieux, son apparence, sa beauté, et comment il fonctionne, comment il bouge, s’organise.[128] Je dessinerais un corps sur nature exactement comme je dessine les arbres.[129] Dans l’illustration du Cantique, c’est peut-être différent puisque les corps sont très simplifiés. On ne peut pas y mettre de sentiment de gêne, il ne se trouve pas dans le texte.[130] Et en effet, nous n’imaginons pas avoir été créés habillés. La nudité est notre état originel […]. Il me semble évident aussi que si l’on parle d’amour humain et donc aussi charnel, la nudité soit présente. » À la question de savoir si la nudité, outre qu’elle exprime la joie, l’amour humain et divin, n’est pas aussi le signe le plus manifeste du don à l’autre et à Dieu, le retour à notre origine et à notre vocation, Sabine Corman répond : « Oui, cela me paraît juste. »[131]
  Sabine Corman, de son propre aveu, n’ignore pas les « ténèbres » mais son objectif est de « faire du bien » et donc de mettre en évidence « la joie et la danse ».⁠[132]

12 014 Corman[133]

    Rik Van Schil

  Plutôt que de revenir sur la statuaire grecque que le pape évoque ici et là avec admiration, intéressons-nous au sculpteur Rik Van Schil, prêtre franciscain⁠[134] dont l’œuvre a été particulièrement appréciée par le cardinal Godfried Danneels⁠[135]. Toute l’œuvre est intéressante⁠[136] mais ce qui nous retiendra ici, c’est la cohabitation entre les thèmes religieux « classiques », madones, piétas, crucifix, autels, saint François, bien sûr, et le nu féminin.

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Il n’est pas inintéressant, tout d’abord, de constater que toute l’œuvre est à l’image de Celui que Rik Van Schil sert, inspirée par le pauvre d’Assise et tout entière marquée par l’humilité. On peut s’en rendre compte à trois points de vue.
  C’est un art au service des hommes, comme le souhaitait le pape Jean-Paul II : « Il ne crée pas des sculptures qui doivent valoir pour elles-mêmes. Œuvrer pour un espace idéal et un temps absolu ne l’intéresse pas. Son œuvre est destinée à un lieu de prière ou un cadre de vie d’une famille. « L’art religieux chez les fidèles » : telle est la vocation de son œuvre. L’art au quotidien, dans le souci d’un certain art de vivre. Il se sent proche des artistes anonymes du Moyen Âge, qui peuplèrent de chefs-d’œuvre sculptés les cathédrales romanes et gothiques. Il ne crée pas pour les musées ou les grandes expositions ; il veut partager la beauté avec les gens. »[137] Chantre donc d’un art religieux pour les familles, il a créé de nombreuses statuettes pour les coins de prière dans les familles. Il a d’ailleurs participé au concours d’art religieux pour les familles à Barcelone, en 1965, où il remporta le prix international « De arte sacra para el hogar ».
  Un « Autre » est à l’œuvre dans la conception et la réalisation. Nous avons vu que Jean-Paul II rapprochait le « souffle » de l’Esprit de l’inspiration. Rik Van Schil avouait, lors de son interview à l’École de la foi que, « dans l’acte créateur, un phénomène étrange se passe : on travaille et on se demande qui est en train de travailler. Quelque chose se passe hors de soi. C’est le créateur (le Créateur ?) qui agit en chaque artiste authentique. L’art est bien sûr une catharsis : on se libère des choses, on crée quelque chose hors de soi qui aide à être plus homme, quelque chose qui est mieux que nous. Dieu n’est-il pas dans cet acte créateur ? C’est sans doute pourquoi un véritable artiste même s’il est incroyant et à condition qu’il respecte les règles du jeu, peut créer une œuvre qui parle vraiment de Dieu. Et les grandes œuvres profanes, comme Guernica, par exemple, contiennent du religieux. »[138]
  Il s’agit aussi d’un art qui respecte la matière. La nature, nous allons le voir, est une grande inspiratrice pour le Père Rik, comme source de thèmes mais aussi de formes. De plus, il a toujours considéré son travail, d’abord, comme celui d’un artisan qui aime et respecte la matière. Si le bronze lui permet plus de liberté, on sent chez Rik Van Schil une attirance pour les matières les plus exigeantes comme le marbre qui contraint le créateur à l’essentiel parce qu’il permet moins de détails. Sa pureté ne pardonne aucune maladresse et est sans concession. Le travailler est une véritable ascèse.⁠[139]
  Ceci dit, lorsqu’il évoque le portrait, sans le savoir, Rik Van Schil répond parfaitement au souhait du saint pape car, « plus encore qu’à l’enveloppe extérieure, il est attentif à l’âme de son modèle. C’est sans doute la raison pour laquelle ses portraits […] deviennent plus fidèles au fil des ans. La sculpture reste naturellement pareille à elle-même, mais seul le temps qui passe souligne la précision apportée par Rik Van Schil à l’évocation de la personnalité du modèle. L’être intérieur transparaît dans le portrait. »[140]

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  Pour Rik Van Schil, et ceci est important, le réalisme est une décadence. Le portrait le plus réaliste serait un moulage du visage mais cette technique donne une impression de mort. L’esprit est absent car la vie est au-delà de la stricte réalité. Celui qui croit voit Dieu dans l’être humain et l’on a pu dire avec raison que le christianisme est une religion des visages. Ici aussi une décantation est nécessaire : il faut reconnaître, dans ce visage, et dire, dans ce portrait, le plus important.⁠[141] On peut ajouter, d’une manière générale, que « chaque sculpture est porteuse d’une valeur symbolique sous-jacente. Si le thème explicite peut être anecdotique, son sens caché dépasse toujours le stade de l’anecdote. […] Il en va ainsi non seulement pour ses sujets résolument religieux, mais aussi pour ses études du corps de la femme. »[142]
  Nous voilà donc arrivés à la partie de l’œuvre qui nous intéresse particulièrement ici.
  Disons tout d’abord que le corps humain est, nécessairement, le sujet privilégié de tout sculpteur qui, finalement, n’a pas tellement le choix. Pour représenter une rivière ou la mer, Rik Van Schil utilisera un torse féminin couché.

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  Ajoutons, comme Matisse le disait aussi pour sa peinture, que le sculpteur ne « fait » pas des femmes mais des sculptures. Tout est transposé et nous sommes dans un autre univers. On regarde une jeune fille mais on cherche une forme sculpturale. Si l’œuvre s’arrête à la stricte réalité sans la transformer, elle « sent ».⁠[143]
  Si le sculpteur témoigne clairement d’une prédilection pour la femme, c’est, m’avouait-il, lors d’une rencontre à Valbeek au printemps 1997, « dans la mesure où, la femme, plus ronde, est plus intérieure alors que le corps de l’homme apparaît vite comme plus agressif, plus sévère. De toute façon, l’érotisation est plus difficile en sculpture qu’ailleurs. De plus, l’érotisation diminue la qualité artistique. On reste à la surface des êtres et des choses si l’on recherche la réalité pour elle-même au lieu de l’utiliser pour exprimer davantage. C’est pourquoi la sculpture érotique n’est pas intéressante. » Certes, le nu cohabite avec les sujets religieux « mais, continue le sculpteur, quand on traite des sujets spirituels, il est important de retourner régulièrement dans la nature pour retrouver les formes et les étudier. Sinon on se répète. On ne peut traiter un sujet spirituel sans avoir une vision de la création et des créatures. De plus, le chrétien regarde le corps comme une création supérieure, avec respect. La nature est magnifique. St François, précisément, a révélé que c’est une erreur de ne pas aimer l’homme d’abord dans la nature. Cette contemplation du corps est nécessaire à l’équilibre entre le religieux et le profane. Le sens spirituel se perd si on reste enfermé dedans. Le retour à la nature donne envie de faire des thèmes plus spirituels. » Par ces propos, Rik Van Schil semble donner raison à Hegel qui définit la sculpture comme l’art qui réalise la synthèse la plus parfaite du spirituel et du matériel.

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Rik Van Schil ajouta, lors de son interview à l’École de la foi que « l’œuvre « profane » bien faite, avec respect, est une œuvre d’évangélisation. On peut peut-être même aller plus loin et dire qu’une œuvre d’art authentique est toujours une œuvre religieuse peut-être parce qu’en tout homme, il y a quelque chose de religieux. Bien sûr, si on cherche Dieu, si on croit en Dieu, tout devient sacré mais, plus largement encore, un bon travail, même s’il est profane, se dirige vers Dieu. Le bon artiste s’impose une ascèse, la recherche de quelque chose qui n’est pas lui-même, qui est transcendant ou qui est au plus profond de lui. C’est pourquoi des artistes incroyants peuvent réaliser des œuvres sacrées. La division profane-sacré a quelque chose d’artificiel. À Picasso qui s’étonnait que Matisse, l’incroyant, acceptât des commandes religieuses, celui-ci répondit que l’acte de peindre était une expression religieuse et que si ce « religieux » n’était pas dans l’œuvre, c’est qu’on n’était pas peintre. »[144] On retrouve ici, vécue, une intuition de Jean-Paul II.⁠[145]

    Dire la sexualité

  Pour ce qui est de la sexualité, suivant la remarque faite par Jean-Paul II, elle se prête plus au « dire » qu’au « montrer ». En effet, le cinéma est incapable d’en révéler toute la richesse humaine et la profondeur. Aucune image ne peut rivaliser avec la richesse de l’écriture en matière de sexualité. Certes, la peinture, la sculpture ont représenté la relation sexuelle. Mais elles ne peuvent que la représenter ou la suggérer saisissant une atmosphère, un geste, une attitude. Nous avons évoqué plus haut la querelle qui agite écrivains et peintres à travers les siècles à propos de la supériorité de leur art. Querelle un peu vaine, avons-nous dit. Emmanuelle Hénin le montre bien au fil des pages de son beau livre en confrontant textes et images. Quand il s’agit de décrire le corps et surtout de mettre en évidence sa beauté plastique, le peintre est inégalable mais quand il s’agit de raconter une relation sexuelle dans toutes ses dimensions, il semble bien dépourvu.
  Quand on parle ici de raconter, il ne s’agit pas de littérature pornographique (au sens littéral du terme cette fois) ou érotique qui cherche par les mots à nous décrire prioritairement l’acte dans les termes les plus crus.⁠[146] Il s’agit, au contraire, d’une approche plus globale qui privilégie les pensées, les sentiments, les sensations, les rêves et leurs mouvements car l’intériorité est aussi peu statique que le corps dans la relation sexuelle.
  Dans le chapitre consacré au « Corps du désir », Emmanuelle Hénin⁠[147] confronte, par exemple, cet extrait de L’élégance des veuves, roman d’Alice Ferney⁠[148] et deux reproductions d’Egon Schiele⁠[149]. Alice Ferney nous conte, avec sobriété et profondeur, une nuit de noces : « Bien avant que la nuit fût pleine, Henri porta Mathilde pour franchir le seuil de leur maison. Il la porta aussi dans le désir. Il l’y déposa délicatement. Sur le lit il tomba contre elle au milieu des baisers qu’elle lui rendait. Il la dévêtit avec lenteur. Pour la première fois il la vit, sa peau mate, ses épaules minces, son ventre lisse. Il la découvrit si belle qu’il se cacha les yeux de ses deux mains, et de derrière ces mains lui jura qu’il l’aimait, elle seule telle qu’elle était et pas autre, et pas un rêve d’elle, et toujours elle. Il jura qu’il était plein de tendresse, de constance, et de joie dans son cœur, mais difficile et tranchant dans sa vie. Mathilde voulait voir son regard quand il parlait. Elle posa les mains de son époux sur sa poitrine. Elle était silencieuse, allongée en travers du lit, le front touchant celui de son époux qui la regardait dans les yeux, au-dessus d’elle. Elle écoutait ses paroles nues, ces aveux, émerveillée par cette transparence qui naissait de sa simple nudité, comme remontée du dedans vers le dehors, échappée de la chair découverte. Et un homme tel que celui-là, tendre et dévoilé, plein de pudeur et d’amour, elle voulait le recevoir, avec lui s’embraquer vers la terre sauvage. La terre des épanchements et des caresses, où l’on s’enlace se tend et s’alanguit, tour à tour. La terre où l’on germe soi-même, sa propre chair de femme enfin convoitée, honorée, fécondée.
  Alors Mathilde se déploya comme une corolle, peu à peu s’enflamma, fut une liane autour du corps d’Henri. Il prit garde à elle comme jamais il ne l’avait fait pour une autre. Il était ébloui, et presque surpris de sa beauté. (Car jamais, il ne s’était représenté ce corps, ni même qu’elle en avait un.) Il la sentit s’ouvrir sous lui, devenir son amante, son havre, son désir, ses longs bras de jeune fille lisse l’entourant puis se dépliant loin de lui, en un geste alterné d’accueil, de capture et de délassement. Et après ce don, après cette manière douce de se goûter, après cela qu’elle n’avait jamais connu, jamais imaginé, jamais craint, elle s’endormit comme une enfant, elle la jeune fille la moins convenue et la plus éclatante de vitalité. Se disait Henri qui ne parvenait pas à dormir et qui la regardait. »[150]
  Face à ce texte⁠[151], deux œuvres d’Egon Schiele dont cette Étreinte de 1917 :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/91/Egon_Schiele_-_Mann_und_Frau%2C_Umarmung_%281917%29.jpg/250px-Egon_Schiele_-_Mann_und_Frau%2C_Umarmung_%281917%29.jpg[152]

  Dans cette représentation d’un couple sans décor, s’impose en vue plongeante le dos d’un homme musclé, au corps noueux. Le corps de la femme qui semble dans l’incapacité d’échapper au désir puissant de l’homme a en partie disparu, sans jambes : elle détourne la tête, se protège des mains. Son corps est comme absorbé. Les deux corps se confondent même dans leurs couleurs sporadiques sans réalisme.

  Autre exemple : le baiser est un sujet qui a été traité par Rodin (Le baiser), par Marc Chagall (Les amoureux en bleu) ou encore, si nous remontons le temps par Bronzino (Allégorie avec Vénus et Cupidon) :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fd/Rodin_-_Le_Baiser_07.jpg/250px-Rodin_-_Le_Baiser_07.jpg[153] https://uploads0.wikiart.org/images/marc-chagall/blue-lovers-1914.jpg!PinterestSmall.jpg[154] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d1/Angelo_Bronzino_Det_004.jpg/330px-Angelo_Bronzino_Det_004.jpg[155]

Mais qui en dira toutes les délicatesses, toutes les audaces et tous les émois ? Il faut lire Albert Cohen⁠[156] qui, dans son célèbre roman Belle du Seigneur, consacre aux baisers tout un chapitre⁠[157] ou, plus brièvement, le poème de Remy Belleau⁠[158] dans la Seconde journée de La bergerie.⁠[159]

  Au chapitre Passions et martyres[160], on peut relire Thérèse d’Avila qui tente de décrire le plus exactement possible le trouble complexe qu’elle a éprouvé lors de sa transverbération⁠[161]. Nous avons vu précédemment comment Le Bernin a représenté cet événement de manière spectaculaire bien dans le style baroque. Il n’a pu que suggérer ce qui se passe en sainte Thérèse. Il reproduit ce qu’humainement il ne peut connaître qu’approximativement en se référant au visage d’une femme qui éprouve un orgasme. Il en va de même pour le Caravage lorsqu’il peint Marie-Madeleine en extase.⁠[162]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ed/Mary_magdalene_caravaggio.jpg/250px-Mary_magdalene_caravaggio.jpg[163] https://arsartisticadventureofmankind.wordpress.com/wp-content/uploads/2023/07/24.-santa-teresa.jpg?w=402[164]

  Dans Le livre de la vie, très longuement, Thérèse raconte ce qu’elle ressent lors de ses visions qui provoquent douleur et ravissement d’intensités variables.⁠[165] Puis elle en vient à la vision qui a inspiré le sculpteur : « C’est alors qu’il a plu au Seigneur de m’accorder parfois cette vision : je voyais près de moi un ange, à ma gauche, sous une forme corporelle, qu’il ne m’arrive de voir que très rarement. Des anges ont beau souvent m’apparaître, je ne les vois pas […]. Dans celle-ci, le Seigneur a voulu que je le voie sous cette forme : il n’était pas grand, mais plutôt petit, d’une grande beauté ; son visage très enflammé paraissait indiquer qu’il était l’un des plus élevés, qui semblent tout embrasés. Ce doivent être ceux qu’on appelle chérubins ; ils ne me disent pas leurs noms, mais je vois bien qu’au ciel il y a tant de différence de certains anges à d’autres, et de ceux-ci à d’autres encore, que je puis l’expliquer. Je voyais dans ses mains un long dard en or dont la pointe de fer portait, je crois, un peu de feu. Parfois, il me semblait qu’il me l’enfonçait dans le cœur plusieurs fois et qu’il m’atteignait jusqu’aux entrailles. Lorsqu’il le retirait, on eût dit qu’il me les arrachait, me laissant tout embrasée d’un grand amour de Dieu. La douleur était si vive, qu’elle me faisait pousser ces plaintes dont j’ai parlé, et la douceur qu’elle me procure est si extrême, qu’on ne saurait désirer qu’elle cesse et l’âme ne peut se contenter de rien moins que de Dieu. Ce n’est pas une douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne manque pas d’y participer un peu, et même beaucoup. Ce sont de si doux échanges entre l’âme et Dieu, que je le supplie de bien vouloir les faire goûter, dans sa bonté, à quiconque penserait que je mens.
  Tout le temps que cela durait, j’étais comme hébétée ; je n’aurais voulu ni voir ni parler, mais étreindre ma peine qui était pour moi une plus grande béatitude que toutes celles du monde créé. Cela m’est arrivé plusieurs fois, quand il plut au Seigneur de m’envoyer des ravissements si forts que, même au milieu des gens, je n’y pouvais résister. »[166]
  Comment pourrait-on représenter toute cette complexité ?

  Mais revenons aux amours humaines…
  En 1937, Robert Brasillach⁠[167] publie son roman majeur : Comme le temps passe que le dictionnaire Laffont-Bompiani⁠[168] vante en ces termes : « La simplicité du récit, la chaude compréhension humaine qui s’en dégage, la description pathétique du couple humain, sujet aux plus grands bonheurs comme aux pires douleurs, enfin, la peinture très vivante des milieux parmi lesquels vivent les héros, font de ce livre un des romans les plus solides et les plus émouvants de l’entre-deux-guerres. »
  René et Florence ont grandi ensemble sur l’île de Majorque dans un décor que l’auteur présente comme le Paradis terrestre. Après avoir été séparés à la fin de leur adolescence, ils se retrouvent, se marient et voyagent à travers l’Espagne. C’est à Tolède qu’aura lieu la fameuse nuit que l’auteur décrira en une vingtaine de pages.⁠[169] Ce sont, écrit Laffont-Bompiani, « des pages remarquables » qui nous content « la découverte mutuelle que les deux jeunes gens font de leurs corps ». Façon simpliste malheureusement de résumer une description pleine de pudeur et de poésie car il ne s’agit pas simplement de dépeindre, de l’extérieur, une relation corporelle comme une caméra indiscrète le ferait. C’est l’enchevêtrement des sentiments, des émotions, des sensations, des impressions, des souvenirs, des gestes délicats, des pensées, des émois soudains, du toucher des amants, des rêves éveillés qui retient l’attention de l’écrivain. Nous sommes à mille lieues de la gymnastique banale que le cinéma nous offre trop souvent. Seul l’écrivain peut exprimer la complexité d’une relation sexuelle qui n’est pas, preuve est faite, que sexuelle, où il n’y a pas que du « faire l’amour ».
  Qu’on en juge plutôt à travers deux extraits de cette longue description. Le premier texte est extrait du début, le second se situe dans les dernières pages.
  « Elle s’est rapprochée de lui, et entre ses genoux il tient maintenant un genou rond dont il connaît la couleur de pierre de lune, un genou poli comme un caillou dans le torrent, frais et doux, et il n’a pas besoin de le voir pour en reconnaître aussitôt la forme unique, avec ce creux à l’est et à l’ouest de la rotule, comme dans un paysage nocturne et merveilleux. Elle se sent prisonnière elle-même d’autres genoux un peu durs, qu’elle a vus dans son enfance meurtris de coups, salis par la poussière et rayés par les cicatrices, ces genoux d’enfant ; de l’enfant son compagnon qui est maintenant dans cette couche ce jeune homme son mari. À travers ce vêtement léger qu’elle porte, il sent son corps chaud et mince, et déjà commence de sa main gauche, à caresser son dos, lentement. Elle perçoit le mouvement de chaque doigt, sur cette part d’elle-même presque lointaine, presque insensible, et elle remue la tête de droite à gauche, sur l’oreiller léger, comme si elle disait non. Mais elle ne dit pas non, elle poursuit seulement son rêve, et songe qu’elle est en barque, et continue à sentir la caresse imprécise de cette main d’homme, de cette paume contre ses côtes, et de ces doigts au pli de sa hanche. Savent-ils, l’un et l’autre, si le sommeil ne va pas les reprendre à l’instant, s’ils ne vont pas se délier de cette fragile union, et repartir pour leurs songes incommunicables, après cette sorte d’au revoir gracieux et tiède sur la terre ferme, cet embrassement d’enfants qui vont se quitter, quand déjà clapote au pied de l’appontement l’eau sous la barque ? Ils n’ont aucun dessein défini, mais ils sont là dans la pénombre, les yeux maintenant ouverts. La lune pour René dessine, éclaire ce visage encore un peu rond comme le visage même de l’enfance, ces cheveux bouclés sur le front, et délimité, hors de cette face de femme, presque un visage florentin, avec un nez droit, des yeux profonds, et quelque sourire ironique. Pour elle, la lumière indique, à demi enfoui, à demi invisible, de courts cheveux drus, un visage de garçon brun, un menton foncé par la nuit, des joues où se devine encore aussi l’enfance, et déjà sous les paupières deux coups d’ongle imperceptibles, sauf à elle. »[170]
  Quinze pages plus loin, l’auteur note : « Ils ont accompli la réussite parfaite, non seulement parce qu’ils ont en même temps atteint la fièvre et l’exaltation et la délivrance et la paix dans ce rare parallélisme qu’ils ne retrouveront pas si souvent, mais surtout parce qu’ils ont trouvé autre chose, de mystérieux, de fraternel, autre chose qui dépasse même la volupté, et dont le plaisir n’est que le signe. Ils se sont enfoncés au fond même du symbole du mariage, ils ont été les mariés de la nuit, car ils ont compris que le moindre de leurs gestes signifiait quelque chose de précieux, et qu’ils s’unissaient pour le passé et pour l’avenir, et qu’ils ne pourraient jamais oublier qu’ils avaient été unis. Anneau, alliance, un petit cercle d’or luisait à leurs doigts d’enfant, et elle l’avait senti sur son épaule, et il l’avait senti contre sa hanche, mais ils n’avaient pas besoin pour comprendre le mythe immense de l’union de l’homme et de la femme, et son sens de plante et de planète, et de monde résumé qu’ils créent tous les deux, où l’univers rassemble ses lois, sa charité, les mystères de sa création, ses balbutiements, ses efforts, ses regrets et les espérances de son avenir. »[171]
  Il est clair que le cinéma est incapable d’accéder à cette intériorité, à cette intrication sensorielle et sentimentale, à cette poésie. Les vingt pages consacrées à la nuit magique que vivent René et Florence enseignent cette qualité éminente de l’amour plénier, de l’amour fou entre un homme et une femme, qui est la patience. Martin Steffens l’a très bien vu en faisant remarquer que « toute volonté d’aller directement au but, pour faciliter la tâche d’aimer, apporterait, non la vie, mais la mort. Il faut, par amour, en calmer les ardeurs : parce que je t’aime, je ne te condamne pas à moi. Je ne te dévore pas. Parce que je t’aime, j’écris lentement, patiemment, l’histoire de notre amour. Nous l’écrivons à notre rythme, qui n’est ni parfaitement le tien ni complètement le mien, qui demande à l’un et l’autre de s’ajuster à l’autre. »
  Dès lors, il se permet de donner une autre définition de la pornographie : « J’appellerai « pornographie », écrit-il, le refus de cette patience. Le refus de se tenir au seuil de l’autre. La pornographie apparaîtra […] non d’abord comme un acte immoral, mais comme l’impatience d’aimer qui défigure l’amour. Elle est dans la fusion des corps qu’elle met en scène, une façon d’aller trop vite, à l’essentiel — qui est l’amour, mais que dans sa précipitation, elle perd au passage. Sachant l’amour fou, la pornographie interdit à l’homme son balbutiement : empressée d’en finir, d’en jouir, elle traduit l’amour en des gestes définitifs, efficaces, et finalement mécaniques, possesseurs, morbides. »[172]
  Le cinéma ne peut rendre cette patience, cette lenteur, lui qui est voué au mouvement (κίνημα, en grec). Il ne peut capter que des gestes, des mimiques et ce faisant il réduit l’amour à ses manifestations spectaculaires. Que la relation soit harmonieuse comme dans le cas des héros de Brasillach ou qu’elle soit chaotique, subie, consentie, imposée avec plus ou moins de violence, quelle image peut traduire ce qui se vit dans le corps, l’esprit, le cœur des personnes, l’infinie variété des émotions et sensations, les degrés du désir et du plaisir, le charme du bercement, les douceurs de l’apaisement mais aussi, en d’autres cas, l’inquiétude, le désarroi, la peur, l’angoisse, la souffrance, la honte, la lassitude, le dégoût, la rage peut-être, toutes les tempêtes intérieures ? Le cinéma effleure un mystère sans respect, capte des actions, des bruits si banals finalement qu’il ne peut se renouveler que dans la surenchère gestuelle, tenté de flirter avec la pornographie au sens courant du terme, pornographie à laquelle il est près de céder si tant est qu’il n’y cède pas de temps en temps et de plus en plus.

2. Le pape et le cinéma

  Il n’empêche que le cinéma a évidemment des vertus.
  En 1995, Jean-Paul II a demandé au Conseil pontifical pour les communications sociales⁠[173] de célébrer le centenaire du cinéma.⁠[174] L’archevêque John Patrick Foley, président du Conseil, a rassemblé douze critiques de cinéma de divers pays qui ont dressé une « liste de films importants » qui comportera 45 films, 15 pour chacune des trois catégories proposées : « Religion »⁠[175], « Valeurs morales »⁠[176] et « Art »⁠[177].
  On notera, par exemple, dans la catégorie « Valeurs morales », la série de films rassemblés sous le titre Décalogue de Krzysztof Kieślowski. Rappelons-nous : le réalisateur polonais, dans le Décalogue 6, Tu ne seras pas luxurieux, aborde, de manière réaliste, le problème du voyeurisme sexuel et, dans le Décalogue 9, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, l’adultère avec le même réalisme mesuré.
  Dans la série « Art », on retrouve Federico Fellini qui décrit, dans Huit et demi et dans un style parfois sensuel mais jamais vulgaire, les fantasmes du héros y compris celui de posséder un harem. Il nous offre même la danse érotique d’une des protagonistes.
  Nul rigorisme ou pudibonderie dans ces choix.
  De même, dans le choix effectué, chaque année, depuis 2000, lors de la Mostra de Venise, conjointement par les Conseils pontificaux de la culture et des communications sociales qui attribuent le prix Robert Bresson à un cinéaste ayant une œuvre « significative par sa sincérité et son intensité en faveur de la recherche du sens spirituel de notre vie ». Nulle trace non plus d’étroitesse culturelle, philosophique ou religieuse. ⁠[178]

Le cinéma, pour l’Église⁠[179], n’est pas sans intérêt

  Le premier texte officiel⁠[180] consacré intégralement au cinéma est l’encyclique Vigilanti cura de Pie XI⁠[181], adressée à l’épiscopat des États-Unis mais aussi finalement à tous les évêques du monde.
  Le souverain pontife est bien conscient de l’influence efficace de ce moyen d’expression qui agit puissamment sur les sens par le déroulement, à un rythme rapide, des images lumineuses dans l’obscurité et « assoupit » l’esprit critique. Il est conscient aussi de l'« extrême séduction » exercée par le charme des acteurs et actrices professionnels. Cette force doit impérativement être au service du bien car les films qui donnent en spectacle le mal « allument les passions et excitent les mauvais instincts ». Pour lutter contre les « pernicieux effets » du cinéma et l’orienter plutôt vers une élévation morale, Pie XI préconise toute une série de mesures à charge des évêques à travers la création d’un office catholique national du cinéma pour promouvoir les bons films et élaborer des listes de films classés selon des critères moraux et selon les diverses catégories de spectateurs.⁠[182]
  Précisément, à propos du spectacle du mal, Pie XII sera plus explicite. Dans un discours de 1955⁠[183], comme son prédécesseur, il va souligner la puissance de cet art nouveau qui crée « un champ d’influence extraordinairement large et profond dans la pensée, dans les mœurs et dans la vie des pays où il déploie son pouvoir ». Mais il ne contente pas de constater, il veille à donner les causes essentielles de cette extraordinaire attraction exercée par le cinéma, de son « pouvoir quasi magique », de sa « force pénétrante ». C’est pourquoi il détaille les perfectionnements techniques et artistiques, les lois de la psychologie des foules comme de la psychologie personnelle qui sont mises en œuvre. Il va ensuite décrire les qualités de ce qui serait un « film idéal » par rapport aux « sujets » c’est-à-dire aux spectateurs, par rapport à l'« objet » c’est-à-dire au contenu du film et enfin par rapport aux communautés sur lesquelles il exerce son influence. Dans ce discours, il s’attardera seulement au premier point insistant sur le fait que la première qualité d’un film idéal est de respecter la dignité du spectateur et même de la faire grandir : dans ce cas-là, « le spectateur, à la fin, sort de la salle plus joyeux, plus libre et, dans l’intime de son âme, meilleur que lorsqu’il est entré ».
  En quelques lignes seulement, Pie XII dénonce les « films attirants […] complices des instincts inférieurs et des passions qui entraînent l’homme en le soustrayant aux règles de sa raison et de son meilleur vouloir. » Il ajoute que « la tentation des chemins faciles est grande, d’autant plus que le film pervers […] se prête facilement à remplir les salles et les caisses, à susciter des applaudissements frénétiques et à recevoir dans les colonnes de quelques journaux des recensions trop serviles et bénévoles ».
  L’exposé des caractéristiques du bon film est tellement long que le souverain pontife réservera la suite à un autre discours quelques mois plus tard.⁠[184]
  Dans ce second discours, à propos du contenu du film, il pose la question de savoir si le film, dans la mesure de ses moyens, peut servir la vérité, la bonté, la beauté, qui sont trois exigences de la nature de l’homme comme l’a montré Cicéron. Stanley Cavell, nous l’avons vu, s’est aussi posé la question : Le cinéma nous rend-il meilleurs ? (Cf. chapitre 11). Pie XII aurait répondu : oui, il le peut et il le doit ! Toutefois, à cet endroit, le pape fait remarquer que « le film ne peut prétendre et ne doit pas se hasarder à aborder des sujets qui sortent du domaine de l’objectivité, qui ne peuvent se traduire en images, parce qu’ils sont impropres à toute représentation scénique, pour des motifs techniques ou artistiques, ou à cause de certaines raisons de tact social et naturel, de respect et de piété, ou encore de prudence et de sécurité pour la vie humaine. » Ne peut-on appliquer cette restriction à la représentation de la sexualité ? Pie XII ne rejoint-il pas d’avance ce que suggérera, en d’autres termes, Jean-Paul II ? En effet, la sexualité est un sujet qui sort du domaine de l’objectivité puisque, comme nous l’avons vu, l’essentiel se passe à l’intérieur du sujet. N’est-elle pas impropre à la représentation scénique pour les motifs invoqués ?
  Plus loin, le pape se demande si le mal, la perversité peuvent être représentés ? Il cite notamment, comme exemples, l’infidélité et la débauche. Sa réponse est nuancée. C’est non « si le mal finit, au moins en fait, par être approuvé ; s’il est décrit dans des formes excitantes, insidieuses, corruptrices, s’il est montré à ceux qui ne sont pas en mesure de le dominer de lui résister. Mais lorsqu’on ne donne aucun de ces motifs d’exclusion ; quand le conflit avec le mal, et même sa victoire passagère, vis-à-vis de tout l’ensemble, sert à la compréhension plus profonde de la vie, de sa droite direction, du contrôle de sa propre conduite, de l’éclaircissement et de la consolidation du jugement et de l’action, alors ce sujet peut être choisi et mêlé, comme un sujet secondaire, à l’action complète du film. »[185] Nous avons signalé précédemment l’inutilité narrative de la plupart des scènes « sexy » mais aussi que certaines, plus rares, sont indispensables à la compréhension de l’ensemble, comme nous l’avons vu, par exemple, chez Éric Rohmer.
  Toute la réflexion de Pie XII sur le cinéma sera rassemblée, à la fin de son pontificat, dans son encyclique Miranda prorsus[186]. Le pape rappelle que le cinéma présente de « grands avantages » mais véhicule de « redoutables dangers »[187]. Comme l’Église, la société civile, l’autorité publique et tous les particuliers doivent avoir le souci du « bien commun »[188], le cinéma lui aussi doit servir la vérité et le bien.⁠[189] Ce devoir n’est pas une entrave à la liberté. Au contraire, la vraie liberté d’expression consiste « dans l’usage et la diffusion des valeurs qui contribuent à la vertu et au perfectionnement de notre nature ».
  Pour que le cinéma remplisse bien sa mission, qu’il soit « un instrument positif d’élévation, d’éducation et d’amélioration »[190], deux conditions sont indispensables.
  Tout d’abord, vu qu’il est devenu une industrie vaste et complexe qui nécessite la collaboration de nombreuses compétences diverses, il est indispensable que toutes ces personnes soient conscientes de leur responsabilité⁠[191], soient conscientes en particulier que le film « n’est pas une simple marchandise mais une nourriture intellectuelle et une école de formation spirituelle et morale des masses ». Le pape souligne le rôle que les producteurs, metteurs en scène, distributeurs et exploitants de salles ont à jouer dans ce sens. Il souhaite aussi que chaque acteur sera « respectueux de sa dignité d’homme et d’artiste ».
  Une telle conversion générale étant, à mon sens, un peu utopique, Pie XII insiste beaucoup et c’est le point le plus important, me semble-t-il, sur l’éducation du spectateur d’autant plus nécessaire que, de plus en plus, « par le moyen de la télévision, peut s’introduire dans les familles elles-mêmes l’atmosphère empoisonnée de matérialisme, de fatuité et d’hédonisme que l’on respire trop souvent dans tant de salles de cinéma. » Il écrit : « Pour que […] le spectacle puisse remplir sa fonction, il faut un effort éducatif qui prépare le spectateur à comprendre le langage propre à chacune de ces techniques [il parle aussi de radio et de télévision] et à se former une conscience exacte qui permette de juger avec maturité les divers éléments offerts par l’écran et par le haut-parleur, afin de n’avoir pas - comme il arrive souvent- à subir passivement leur influence. » Autrement dit, comme on apprend à lire, il faut aussi apprendre à regarder et comprendre les « signes » que le cinéma emploie. Pour accueillir les « bons films » qui sont aussi des films à « valeur artistique »[192], il faut veiller à « l’éducation des spectateurs, en leur apprenant à goûter les vraies valeurs qui s’expriment dans le langage propre du cinéma ».⁠[193]
  À la suite de Pie XI, Pie XII comptait beaucoup sur les Offices catholiques nationaux, il comptait aussi sur les salles paroissiales⁠[194]. Leur enseignement et leurs suggestions n’ont pas été sans effets. Dans divers pays clercs et laïcs s’emploieront à créer des revues, à élaborer des systèmes de cotations pour les films. Ils fonderont et animeront des salles paroissiales, des ciné-forums ou encore des associations vouées à l’information, la formation, la distribution, etc. Dans les écoles catholiques, on initiera au langage cinématographique avec l’aide de manuels appropriés⁠[195]. Les Dominicains des éditions du Cerf fonderont la collection 7ème art. Il y eut même quelques tentatives de production ou de distribution.⁠[196]
  En Belgique⁠[197], dès 1928, une laïque gantoise, Yvonne de Hemptinne, sera, avec le Père Morlion puis le Père Lunders (tous deux dominicains) à l’origine du CCAC (Centre catholique d’action cinématographique puis Centre culturel d’action cinématographique) fondé en 1930. En 1933, apparaît La Documentation catholique d’action cinématographique (Docip) qui détenait en 1997 plus de 60.000 dossiers bilingues sur les films. Ses cotations seront diffusées à partir de 1953 par la revue Les amis du film (jusqu’en 1982) puis par Visions (jusqu’en 1987), enfin par les Fiches belges du cinéma jusqu’à disparition.
  Le pays comptera 45 salles catholiques. De son côté, l’Action catholique mettra sur pied un apostolat des techniques de diffusion et notamment du cinéma⁠[198] en s’appuyant sur les outils fournis par le CCAC.
  En même temps qu’Yvonne de Hemptinne travaillait à la mise en route du CCAC, elle œuvrait, en 1928, avec une équipe internationale, à la constitution de l’OCIC (Office catholique international du cinéma). En 2001, l’OCIC fusionne avec les organismes frères qui s’occupent de radio-télévision et de presse sous le nom de SIGNIS qui jouit de statuts canoniques⁠[199]. Depuis 1947, l’OCIC puis SIGNIS envoient dans les festivals internationaux des jurys catholiques et œcuméniques qui décernent des prix aux films qui ont une dimension humaine ou spirituelle caractéristique. SIGNIS se donne pour mission « de s’engager aux côtés des professionnels des médias et soutenir les communicateurs catholiques pour contribuer à transformer nos cultures à la lumière de l’Evangile en promouvant la dignité humaine, la justice et la réconciliation. » Tout particulièrement, SIGNIS veut aider « à développer la capacité du public, et surtout les jeunes, à acquérir une attitude active, une distance critique et une liberté de faire des jugements informés et réfléchis sur les médias ».⁠[200]
  Malheureusement, il faut bien reconnaître qu’en 2023, presque toutes les salles paroissiales, dans notre pays du moins, ont disparu de même que les critiques catholiques. Qui utilise les outils fournis par SIGNIS ?
  Pourtant, l’Église n’a pas cessé après Pie XII de répéter son enseignement. Au concile Vatican II, le décret Inter mirifica (4-12-1963) sur les moyens de communication sociale reprend les grandes idées des pontifes précédents. Ce décret inspirera l’Instruction pastorale Communion et progrès promulguée par Paul VI et consacrée, de nouveau, aux moyens de communication sociale en général. Quant au Conseil pontifical pour les communications sociales il publie régulièrement des documents intéressants.⁠[201]
  Jean-Paul II s’exprimera régulièrement sur le sujet à l’occasion de la Journée mondiale des communications sociales.⁠[202] En 1981, il dénoncera ce qu’il appelle « le scandalisme » comme « un grave attentat ». Qu’entend-il par là ? « Il s’agit, explique-t-il, des sollicitations de la sexualité, jusqu’à la pornographie : dans les paroles dites ou écrites, dans les images et les représentations et même dans les manifestations dites « artistiques ». On en arrive parfois à une véritable prostitution, de caractère destructif et pervers. Dénoncer de tels faits ne signifie pas que l’on manifeste une mentalité arriérée ou une tendance à la censure. Cette dénonciation est formulée au nom de la liberté, qui postule et exige de ne pas devoir subir la pression de ceux qui veulent transformer la sexualité en une « fin ». Cette attitude serait en effet non seulement antichrétienne mais aussi antihumaine ayant comme conséquence les « passages » à la drogue, à la perversion et à la vie dégénérée. »
  En 1995, son message sera centré sur le centenaire du cinéma.⁠[203] Il y évoque, bien sûr, les dérives possibles, les déformations de la vérité, les comportements négatifs que des « incitations dégradantes » peuvent entraîner. Il rappelle son « pouvoir de conditionnement dangereux », surtout sur les jeunes, son « impact […] considérable sur les spectateurs et leur subconscient ». Ainsi peut-il « étouffer la liberté, surtout des plus faibles, lorsqu’il déforme la vérité […]. Il devient un miroir de comportements négatifs, quand, pour susciter des émotions violentes afin de stimuler l’attention du spectateur […], il propose des scènes de violence et de sexe qui offensent la dignité de la personne. » Dans son éloge du cinéma, il évoque les « thèmes d’une grande importance et d’une grande valeur du point de vue éthique et spirituel » qu’il peut aborder et pas seulement dans la tradition chrétienne mais aussi dans d’autres cultures et religions. Le cinéma a la capacité d’être « vecteur d’échanges culturels et invitation à l’ouverture et à la réflexion sur des réalités étrangères à notre formation et notre mentalité » ou plus simplement à tous les problèmes qui agitent l’humanité. Enfin, il y insiste une nouvelle fois sur la formation des « récepteurs » et cela « dès l’école » parce que le langage cinématographique n’est pas toujours facile à comprendre et parce que la bonne utilisation de cette technologie « nécessite des valeurs saines et des choix avisés de la part des individus, du secteur privé, des gouvernements et de l’ensemble de la société »[204]. Le cinéma peut être enfin une occasion de dialogue notamment pour les jeunes qui, dans des « ciné-forums » qui « animés par des éducateurs valables et experts, pourraient amener les enfants à s’exprimer et à apprendre à écouter les autres, dans des débats constructifs et sereins ».
  Deux ans plus tard⁠[205], Jean-Paul II redit tout le bien qu’il pense de cet art qui a produit tant de chefs-d’œuvre, qui a la « capacité [de] transmettre des contenus et [de] proposer des modèles de vie […], de guider les réflexions et les comportements de générations entières ». À condition de « présenter des valeurs positives et respecter la dignité de la personne humaine ». C’est un instrument qui peut contribuer à notre connaissance du monde environnant comme de notre univers intérieur. « Même dans les films à intrigue non religieuse il est possible de trouver des valeurs humaines authentiques, une conception de la vie et une vision du monde ouverte à la transcendance ». Il est possible aussi « d’échanger entre les différentes cultures » et de découvrir « les valeurs universelles » qu’elles transportent.⁠[206] Enfin, le cinéma est capable d’attirer notre attention sur des aspects oubliés de la vie, qui ont échappé à notre attention. Bref, « il peut contribuer, conclut Jean-Paul II, à la croissance d’un véritable humanisme et, finalement, à la louange qui monte de la création au Créateur. »
  Mais, pour qu’il porte ce fruit, pour qu’il « soit bénéfique à l’épanouissement global et harmonieux des personnes », encore faut-il « aider le public, notamment les plus jeunes, à acquérir une capacité de lecture critique des messages proposés ».⁠[207] Encore faut-il ne pas se laisser duper par ceux qui cherchent tout bonnement des consommateurs sur un marché de possibilités indifférenciées, où le choix en lui-même devient le bien, la nouveauté se fait passer pour beauté, l’expérience subjective remplace la vérité. » (2009).
  Quant à François, dans les dix messages prononcés de 2014 à 2023, il insiste surtout sur la communication en dehors des médias qui trop souvent altèrent, entravent ou remplacent la rencontre personnelle. Communiquer, c’est surtout voir, écouter une personne, lui parler avec le cœur. Il faut rencontrer « les personnes où et comment elles sont » (2020).]

Si l’Église met en garde contre certains dangers que bien d’autres, d’ailleurs, dénoncent, elle pose un regard positif sur le cinéma et invite continuellement les chrétiens à ne pas bouder ce merveilleux moyen d’expression, de formation⁠[208] et de communication. Ils sont invités à l’action et surtout à la formation qui, aujourd’hui, paraît trop négligée, voire abandonnée, alors qu’elle est plus que jamais nécessaire vu que le cinéma a pris un essor extraordinaire, qu’il est de plus en plus accessible puisqu’il s’est multiplié, pourrait-on dire, grâce aux petits écrans et même si ceux-ci modifient sensiblement son langage : suite aux progrès technologiques, l’image est toujours plus fascinante mais elle peut être aussi de plus en plus trompeuse.

  Après ce long parcours, on se rend compte que la vision de l’Église et de Jean-Paul II en particulier n’est ni pudibonde ni laxiste mais, au contraire, respectueuse de toute la plénitude de l’amour entre un homme et une femme dont seul l’écrit peut témoigner avec profondeur et tact.⁠[209] La sexualité est si précieuse, si riche de signification qu’elle ne peut être exhibée ni banalisée. De leur côté, seules la sculpture et la peinture peuvent nous faire admirer, avec respect, la beauté du corps humain⁠[210], signe de l’éminente dignité de la personne.


1. Discours à un groupe de jeunes du diocèse de Grenoble-Vienne, 17 septembre 2018. Pourrait-il en être autrement dans une religion où « le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14) ? Une religion où sont rapprochés Corps mystique du Christ et union nuptiale : « Nul n’a jamais haï sa propre chair ; on la nourrit au contraire et on en prend bien soin. C’est justement ce que le Christ fait pour l’Église : ne sommes-nous pas les membres de son Corps ? Voici donc que l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair : ce mystère est grand, je le dis, à propos du Christ et de l’Église. » (Ep. 5, 29-32). Méditant sur la Genèse, et particulièrement sur l’ordre « Soyez féconds… » et sur l’institution du shabbat, Fabrice Hadjadj (op. cit., pp. 265-296) fait remarquer que « sexe et shabbat étaient pour nous tourner vers l’Autre, pour faire obstacle à notre volonté de puissance.[…] Sexe et shabbat sont donnés à l’origine comme ce qui révèle l’image de Dieu. Ils ouvrent radicalement à l’autre, le sexe à travers ce qui nous unit à la terre, le shabbat à travers ce qui nous unit au ciel […]. Le fait que je sois mâle, et par là voué à la femelle, me rappelle que je ne suis pas par moi-même l’Homme tout entier, et que je ne le deviens qu’en me tournant vers l’autre sexe pour une fécondité commune. » Et par le sexe, l’homme coopère à la création : « Dieu crée sans intermédiaire toute la substance de chaque ange. Pour l’homme, au contraire, il passe par ses étreintes, il tient la chandelle, il attend patiemment que les futurs parents couchent ensemble. Il confie la création de la nouvelle âme à la compénétration de deux corps, même si elle est violente. C’est de la folie, sans doute. Mais il aime tant sa créature qu’il veut la rendre coopératrice de ses desseins jusque par ses glandes. » Peut-on mieux célébrer la sexualité ?
2. ROME Lucienne et Jésus, Naissance de l’érotisme, Productions Liber SA, 1982, pp. 5-6
3. MOUNTFIELD David, L’érotisme antique, Productions Liber SA, 1982, p. 5.
4. SOULIE Bernard, L’érotisme japonais, Productions Liber SA, 1981, p.5.
5. DE SMEDT Marc, L’érotisme chinois, Productions Liber SA, 1981, pp. 6-8.
6. Cf. SOULIE Bernard, L’érotisme hindou, Productions Liber SA, 1982, p.3.
7. BAYON Estelle, Le cinéma obscène, L’Harmattan, 2007, p. 244. Dans sa présentation du livre d’Estelle Bayon, Steven Bernas écrit (p. 9) : « les tabous religieux concernant le corps en ont fait un objet obscène, un rejet absolu de l’esprit, un moignon de l’âme ». Steven Bernas est directeur de la série Théories de l’image / Images de la théorie, collection Champs visuels, L’Harmattan.
8. Skin ou L’histoire de la nudité à Hollywood, 2020.
9. BOURGEOIS Michel, op. cit., p. 107
10. Id., p. 149.
11. ROMI, Le nu, Editions du Rocher, 1982. Romi est le pseudonyme de Robert Miquel (1905-1995) présenté comme un « historien de l’insolite ».
12. Op. cit., p. 9.
13. BOLOGNE Jean-Claude, Histoire de la pudeur, Olivier Orban, 1986, pp.110-114 et 124-128.
14. De 1503 à 1513.
15. De 1523 à 1534.
16. De 1534 à 1549.
17. De 1550 à 1555.
18. 1509-1566.
19. RAMUSCELLO Fabienne, « Il Braghettone », le grand culottier du Jugement dernier ou le redoublement de la censure et du voile, in Insistance n° 13, 2017, pp. 49-54.
20. De 1545 à 1563.
21. Concile de Trente, chapitre 34, IV.
22. Op. cit., p. 208.
23. WOJTYŁA Karol, Amour et responsabilité, Editions du dialogue/Stock, 1978. De ce livre, publié 13 ans plus tôt, Karol Wojtyła dira, malgré quelques restrictions : « Parmi mes œuvres, il n’y en a pas d’autre à laquelle je puisse mieux me référer pour l’instant. » (WOJTYŁA Karol, Amour et désir, Textes inédits de Karol Wojtyla (Jean-Paul II, Introduction de MARI Giuseppe, Médiaspaul, 2017, p. 26). Giuseppe Mari est professeur à l’Université catholique de Milan.
24. 1874-1928.
25. Cf. MARI Giuseppe, in WOJTYŁA Karol, Amour et désir, p. 17.
26. Ces deux conférences sont rassemblées dans l’ouvrage cité ci-dessus.
27. JEAN-PAUL II, La théologie du corps, Cerf, 2014. Yves Semen en a réalisé une présentation très accessible : JEAN-PAUL II, Abrégé de la théologie du corps, Cerf, 2016. Yves Semen a fondé et présidé l’Institut de théologie du corps à Lyon (France) ; il a dirigé aussi l’Institut Philanthropos à Fribourg (Suisse). Pour s’initier à cette théologie, le lecteur pressé peut lire PAGE Jean-Guy, La pensée de Karol Wojtyła (Jean-Paul II) sur la relation homme femme, in Laval Théologique et philosophique, 40 (1), 1984, pp. 3-29, texte disponible sur https://doi.org/10.7202/400069ar. Jean-Guy Pagé, fut professeur de théologie dogmatique et pastorale à l’université Laval (Québec) et offre ici une remarquable synthèse de l’enseignement de Jean-Paul II sur le corps et la sexualité.
28. Cf. JEAN-PAUL II, A l’image de Dieu, homme et femme, Cerf, 1980. Il enracine sa théologie dans ce texte et affirme, à l’attention sans doute des incroyants qu’« une réflexion approfondie sur ce texte — à travers toute la forme archaïque du récit qui rend évident son caractère mythique primitif — permet d’y trouver « en germe » à peu près tous les éléments de l’analyse de l’homme auxquels est sensible l’anthropologie philosophique moderne et, principalement, contemporaine. » (Id., pp. 23-24).
29. Toute cette réflexion informera ces textes magistériels : Familiaris consortio (Exhortation apostolique, 1982), Mulieris dignitatem (lettre apostolique, 1988), Gravissimam sane (lettre aux familles, 1994), Evangelium vitae (lettre encyclique, 1995).
30. JEAN-PAUL II, A l’image de Dieu, op. cit., p. 64.
31. Id., p. 135.
32. Id., p. 127.
33. Id., p. 157.
34. WOJTYŁA Karol, Amour et désir, op. cit., p. 37.
35. A l’image de Dieu, op. cit., p. 123.
36. Id., p. 167.
37. Id., p. 155.
38. Id., p. 120. Giuseppe Mari explique : « Que veut dire être libre ? Est-ce simplement pouvoir choisir et décider ? Non, cela signifie savoir agir à la lumière d’un critère, c’est-à-dire savoir clairement que la liberté n’est pas un but mais le moyen d’exprimer parfaitement la spécificité humaine. » (op. cit., p.9). Tel est le fondement de la dignité humaine par rapport aux animaux.
39. Id., p. 122.
40. Id., p. 124. MARI Giuseppe précise : « pour ne pas se laisser entraîner par l’instinct et le désir » (op. cit., p. 15), pour « exclure toute instrumentalisation de l’autre, instrumentalisation toujours nocive car elle naît d’une décision centrée sur soi ». (Id., p. 8).
41. À propos d’Adam et Eve, Guindon confirme : « la réaction de honte qu’elle [la nudité] pourra susciter ne naît pas […​] de la nudité comme telle. Mouvement de crainte, elle ne saurait naître que d’une nudité perçue comme « corrompue » […​] » (Op. cit., p. 151).
42. Audience générale du 17 septembre 1980, in Documentation catholique, 19 octobre 1980, n° 1794, p. 922.
43. En effet, la notion d’amour « est grevée de bien des erreurs qui trouvent place dans la littérature, le journalisme, dans l’exposition d’une pensée communément acceptée par une opinion publique pilotée par les mass media qui voudraient probablement se prétendre « faiseurs d’opinions. […] Existe le risque de confondre l’amour en tant que sentiment particulier, relation interpersonnelle, avec l’amour en tant qu’instrumentalisation d’une personne par une autre. » (Wojtyła Karol, Amour et désir, op. cit., pp. 27-29).
44. Cf. WOJTYŁA Karol, Amour et désir, op. cit., p. 39. « Tout véritable amour humain est participation réelle à l’amour de Dieu » (Id., pp. 32-33). En effet, puisque l’homme a été créé à l’image de Dieu, d’un Dieu trine, « il y a une certaine ressemblance entre l’union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour. Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » (Id., pp. 34-35).
45. La Genèse nous révèle que l’homme est, par nature, un être social : « sans relation avec autrui, il ne peut vivre ni épanouir ses qualités » (Constitution pastorale Gaudium et spes, 1965, § 12). Dès lors, « le premier et le plus grand commandement » est d’aimer Dieu et son prochain (Id., § 24).
46. WOJTYŁA Karol, Amour et désir, op. cit., pp. 35-40.
47. PAGE Jean-Guy, op. cit., p. 14.
48. Op. cit., p. 259.
49. Id., p. 14.
50. Cf. WOJTYŁA Karol, Amour et responsabilité, op. cit., p. 75.
51. 1 Jn 2, 16.
52. SEMEN Yves, La sexualité selon Jean-Paul II, L’abeille/Plon, 2020, p. 47
53. WOJTYŁA Karol, Amour et responsabilité, op. cit., p. 52. Certains Pères de l’Église ont prétendu qu’en l’état d’innocence, la génération se serait produite sans union charnelle et que donc celle-ci était une conséquence du péché. Saint Thomas d’Aquin, s’appuyant sur saint Augustin et le texte de la Genèse affirme clairement qu’en l’état d’innocence, la génération se serait faite par union charnelle. Ce que le péché a introduit c’est la concupiscence : « La convoitise immodérée […] n’aurait pas existé dans l’état d’innocence, quand les facultés inférieures étaient totalement soumises à la raison. » (Somme théologique, 1, 98, art. 2) On peut lire aussi HADJADJ Fabrice, op. cit., notamment pp. 102-106.
54. Id., p. 98.
55. « Les réactions de la sensualité sont toujours orientées non seulement vers le corps et le sexe, mais encore vers la jouissance. » (Id., p. 139).
56. Frui est opposé à uti.
57. WOJTYŁA Karol, Amour et responsabilité, op. cit., p. 96.
58. Id., p. 139.
59. Id., p. 140.
60. Id., p. 141.
61. Nous avons vu que cet aspect a été progressivement poussé à l’extrême dans l’art moderne puis contemporain. Dans un article consacré à une exposition qui, en 2024, au Van Gogh Museum d’Amsterdam, rapprochait l’œuvre du Canadien Matthew Wong (1984-2019) de celle de van Gogh, Aurore Vaucelle donnait comme rôle à la peinture de « dire ce qu’on vit à l’intérieur de soi » : « À chaque fois, l’artiste dépeint moins ce qu’il perçoit de la nature qu’un paysage mental à l’image d’un état d’âme du moment. » (In La Libre Belgique, 10 juin 2024, pp. 40-41).
62. Très crûment mais en vérité, Henry Miller répondait à la question « Quelle pourrait être une définition acceptable de l’art érotique ? Je dirais que c’est tout ce qui excite nos sens, aiguise nos appétits et nous pousse à la luxure et à l’excès. » (In SMITH Bradley, L’art érotique des maîtres, 18e, 19e et 20e siècles, Julliard, 1978, p. XII).
63. Id., pp. 178-179.
64. Allocutions pour les Audiences générales des 15 avril in Osservatore romano (OR), 21 avril 1981, p. 12 et Documentation catholique (DC), 17 mai 1981, n° 1808, pp. 476-478 ; 22 avril in OR, 28 avril,1981, p. 12 et DC 17 mai 1981, n° 1808, pp. 478-479 ; 29 avril in OR, 5 mai 1981, p. 12 et DC, 7 juin 1981,n° 1809, pp.529-530 ; et 6 mai in OR, 12 mai 1981, p. 12 et DC, 7 juin, 1981, n° 1809, pp. 530-532. La traduction de la Documentation catholique est plus « fluide » que celle de l’Osservatore romano mais nous avons privilégié néanmoins celle-ci car plus proche du texte original. Les références ne reprendront désormais que les dates des 15, 22, 29 avril et 6 mai.
65. 15 avril.
66. Mt 5, 8 et 28.
67. 22 avril.
68. Yves Semen explique que « même entre mari et femme, on sait qu’il est très difficile d’être avec simplicité dans un état de nudité. Se tenir nus l’un devant l’autre en étant intérieurement apaisés, dans un état de totale confiance vis-à-vis de l’autre, demande une grande maturité dans la communion conjugale. Nous avons, en effet, du mal à accepter notre propre corps avec toutes les imperfections que nous lui attribuons — réelles ou imaginaires — et cela suppose une immense transparence et une totale confiance dans le regard et l’attitude intérieure de l’autre. Quand on se dévoile dans la nudité de son corps, on se met en état de vulnérabilité. (La sexualité selon Jean-Paul II, op. cit., p. 90).
69. 1 Jn 2, 16 : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens ».
70. 29 avril.
71. 6 mai.
72. Jean-Paul II prend comme exemple, dans la Bible, le Cantique des cantiques.
73. 6 mai.
74. Rappelons-nous : « Au nom de la vérité, l’art a le droit et le devoir de reproduire le corps humain ainsi que l’amour de l’homme et de la femme tels qu’ils sont en réalité, il en a le droit et le devoir d’en dire toute la vérité. Le corps est une partie authentique de la vérité sur l’homme, comme les éléments sensuels et sexuels sont une partie authentique de l’amour humain. Mais il n’est pas juste que cette partie voile l’ensemble et c’est précisément ce qui a souvent lieu dans l’art. » (Amour et responsabilité, op. cit., pp. 178-179).
75. Discours à l’Unesco, 2 juin 1980.
76. Au monde de la culture, Venise, 16 juin 1985.
77. Aux représentants du monde de la science et de l’art, Vienne, 12 septembre 1983.
78. JEAN-PAUL II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999 in WOJTYŁA Karol/JEAN-PAUL II, L’Evangile et l’Art, Salvator, 2012, p. 105.
79. Id., pp. 116-117.
80. Albin Michel, 1981.
81. 6 mai.
82. Mt 5, 28.
83. Karol, L’évangile et l’art, Retraite pour les artistes, Église Sainte-Croix à Cracovie, 16-18 avril 1962, in WOJTYŁA Karol-Jean-Paul II, L’Evangile et l’Art, Salvator, 2012, p. 68.
84. C’est ainsi que le Robert définit privauté.
85. FRANCOIS de SALES saint, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, chapitre XXXVIII in Œuvres, La Pléiade/NRF, 1969, p. 237.
86. SIMON Pierre-Henri, L’homme en procès, Malraux, Sartre, Camus, Saint-Exupéry, Petite Bibliothèque Payot, 1950, p. 6. L’auteur continue : « L’homme ne s’accepte pas simplement de la nature : il se construit, ou du moins se corrige, selon un archétype idéal que lui fournit sa culture, c’est-à-dire son intelligence exercée et enrichie. »
87. JEAN-PAUL II, Lettre aux artistes, op. cit., p. 91
88. Id., p. 97.
89. Dans son Philèbe, Platon fait dire à Socrate : « L’essence du bien nous est donc échappée, et s’est allée jeter dans celle du beau : car en toute chose la mesure et la proportion constituent la beauté comme la vertu. » (64e) On peut lire cette analyse du Philèbe : VAN RIEL Gerd, Beauté, proportion et vérité comme « vestibule » du bien dans le « Philèbe », in Revue philosophique de Louvain, Quatrième série, tome 97, n° 2, 1999, pp. 253-267.
90. Platon, par exemple, estime que la peinture n’est qu’un art d’illusion puisqu’il imite la nature ; que les poètes sont nuisibles sauf s’ils se mettent au service de l’État. (Cf. DESTREE Pierre, Art et éducation morale selon Platon, in Anais de filosofia classica, vol. V, n° 9, 2011). Pierre Destrée est professeur à l’Université de Louvain. On peut aussi lire cet article plus ancien de GUICHETEAU Marcel, L’art et l’illusion chez Platon, in Revue philosophique de Louvain, Troisième série, tome 54, n° 42, 1956, pp. 219-227.
91. JEAN-PAUL II, Lettre aux artistes, op. cit., p. 98.
92. Id., pp. 93-94. Jean-Paul II n’hésite pas à définir la vocation artistique comme une « sorte d’étincelle divine » (Id., p. 96). Évoquant l’Esprit saint, l’auteur remarque qu’il y a une « affinité entre les mots « souffle, expiration » et « inspiration » […]. L’Esprit est le mystérieux artiste de l’univers. […] En présidant aux mystérieuses lois qui régissent l’univers, le souffle divin de l’Esprit créateur vient à la rencontre du génie de l’homme et stimule sa capacité créatrice. » (Id., p. 126). François Cheng aussi l’affirme : « L’art authentique est en soi une conquête de l’esprit ; il élève l’homme à la dignité du Créateur » (op. cit., p. 95).
93. JEAN-PAUL II, Lettre aux artistes, op. cit., p. 96.
94. Id.
95. Id., p. 98
96. Id., pp. 118-119.
97. PAUL VI, Message aux artistes, 8 décembre 1965.
98. JEAN-PAUL II, Lettre aux artistes, op. cit., pp. 122-123.
99. Id., p. 103.
100. En ce compris « la beauté du corps humain » dont, par exemple, Michel-Ange fut le chantre. (Id., pp. 114-115). Cf. également JEAN-PAUL II, Homélie de la messe célébrée à la fin de la restauration des fresques de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, 8 avril, 1994.
101. Id., pp. 127-128.
102. S’inquiétant des spectacles que s’autorisent les jeunes clercs, Pie XII leur rappelle cette réflexion de saint Augustin (Epist. CCXI, n° 10) : « Ne dites pas que vous avez des âmes pures si vous avez des yeux impurs, parce que l’œil annonce un cœur impur. » (In Encyclique Sacra virginitas, 25 mars 1954).
103. Elle me paraît vaine la volonté de quelques-uns de hiérarchiser les arts. Pour Léonard de Vinci (1452-1519), par exemple, la peinture est supérieure à la poésie : « Dans le domaine des fictions, il y a entre peinture et poésie la même différence qu’entre un corps et l’ombre dérivée ». Il ajoute : « Il y a la même différence entre la représentation des objets corporels par la peinture et par le poète qu’entre des corps démembrés et des corps entiers. Le poète qui décrit la beauté ou la laideur d’un corps, le fait paraître membre après membre, à des moments successifs ; le peintre le rend visible en une seule fois. » (VINCI Léonard de, Traité de la peinture, Berger-Levrault, 1987, pp. 92-93, cité in HENIN Emmanuelle, (anthologie réunie par), Écrire le corps, De l’antiquité à nos jours, Citadelles et Mazenot, 2022, p. 16). Par contre, Lessing (1729-1781) affirme la supériorité de la poésie sur la peinture et la sculpture : « Autant la vie dépasse le tableau, autant la poésie la peinture. ». Il se justifie en expliquant que les arts plastiques représentent des corps tandis que la poésie exprime des actions, des sentiments, des passions. (LESSING Gotthold, Ephraïm, Du Laocoon ou Des limites respectives de la poésie et de la peinture (1763), Antoine-Augustin Renouard, 1802). Ce jugement est certes un peu court car une sculpture, un tableau peut aussi à travers le corps ou grâce à lui exprimer une action, un sentiment, une passion. Toutefois, les arts plastiques qui nous permettent de contempler ne peuvent atteindre la complexité ou le mouvement des sentiments, des pensées, des impressions, des sensations. Nous en verrons quelques illustrations.
104. Le photographe Henri Maccheroni (né en 1932) déjà cité fait remarquer : « Il y a des choses que la photo permet, et que ne peut pas faire « la peinture », qui ne peuvent pas être peinture. » […​] « La peinture montre ce que la photo ne peut pas montrer et la photographie montre souvent ce que la peinture ne peut pas montrer. La peinture présente, la photographie figure. » (In Couanet, op. cit., p. 46).
105. P. 294.
106. BONNET Gérard, Défi à la pudeur, op. cit., pp. 87-88.
107. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, op. cit., p. 84.
108. 8 avril 1994.
110. Les iconoclastes se référaient à l’interdiction biblique de toute représentation « de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre » (Ex 20, 4) par crainte d’idolâtrie.
112. Jean-Paul II nous renvoie à Paul : « Il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme […]. » ( Ph 2, 7).
113. Née en 1961, Sabine Corman a étudié la peinture et le dessin à l’Institut supérieur des Beaux-Arts Saint-Luc de Liège puis à l’École nationale des Beaux-Arts de Paris. Elle est l’épouse du peintre et maître verrier Etienne Tribolet, né en 1961.
Je me référerai au livre de TOUSSAINT Jacques (sous la direction de), Etienne Tribolet et Sabine Corman, Peintures, vitraux dessins, Abbaye Notre-Dame de Saint-Remy de Rochefort, 2015. Jacques Toussaint est Conservateur en chef du patrimoine de l’abbaye de Rochefort. J’utiliserai également une interview chez l’artiste le 31 mai 2023 (Interview) et deux courriers qu’elle m’a adressés et que je désignerai simplement par leurs dates : 31 mai 2023 et 8 juin 2023.
114. Ct 1. 13 : « Mon chéri pour moi est un sachet de myrrhe : entre mes seins il passe la nuit. »
115. Ct 4, 1-3 : « Que tu es belle, ma compagne ! Que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes à travers ton voile. Ta chevelure est comme un troupeau de chèvres dégringolant du mont Galaad. Tes dents sont comme un troupeau de bêtes à tondre qui remontent du lavoir : toutes ont des jumeaux, on ne les arrache à aucune. Comme un ruban écarlate sont tes lèvres, et ta babillarde est jolie. Comme la tranche d’une grenade est ta tempe à travers ton voile. »
116. Ct 2, 14-16 : Lui : « Ma colombe au creux d’un rocher, au plus caché d’une falaise, fais-moi voir ton visage, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est agréable, et ton visage est joli. » Mère : « Saisissez-nous les renards, les petits renards qui ravagent les vignes, alors que notre vigne est en bouton ! » Elle : « Mon chéri est à moi, et je suis à lui, qui paît parmi les lis »
117. Ct 3, 5.
118. Ct 8. 4 : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, n’éveillez pas, ne réveillez pas mon Amour avant son bon vouloir. »
119. Ct 2.14.
120. Ct 4. 16.
121. Ct 4, 5 : « Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle qui paissent parmi les lis. »
122. P. ARMIJON Blaise, sj, La cantate de l’amour, Desclée de Brouwer, 1993.
123. TOUSSAINT Jacques, op. cit., pp. 48-49.
124. Jean Rocour (1939-2005), in TOUSSAINT Jacques, op. cit., pp. 46 47. J. Rocour fut professeur à l’Institut des Beaux-Arts Saint-Luc de Liège.
125. Jr 31, 13. Le Seigneur qui restaure Israël et Juda et rachète Jacob s’exprime ainsi par la bouche du prophète : « Alors les jeunes filles dansent et elles s’épanouissent, ainsi que les jeunes gens et les vieillards. Je change leur deuil en joie, je les réconforte, je fais s’épanouir les affligés. »
126. On peut peut-être rapprocher ces propos de Sabine Corman de ce qu’écrit Martin Steffens à propos des dessins de Robin (Pascal Gindre, né en 1969) qui a offert à l’auteur l’esquisse qui orne la couverture de son livre L’amour vrai, Au seuil de l’autre, (Forum/Salvator, 2018):
https://editions-salvator.com/18929-medium_default/lamour-vrai-un-hymne-a-la-beaute-de-lamour-charnel-une-denonciation-des-pieges-de-la-pornographie-martin-steffens.jpg
« La pornographie appuie, insiste, montre du doigt. La nudité qu’elle exhibe est couverte d’un manteau d’arrogance : c’est vous qui êtes nu face à elle, désarmé, yeux baissés ou yeux blessés. Le nu de Robin relevait au contraire de l’esquisse. Il croquait la rencontre amoureuse. Il croquait sans dévorer : rencontrer l’autre, dans cette prière qui est une patience, c’est précisément consentir à n’avoir de lui, d’abord, qu’une esquisse. D’abord, et finalement : quand on pense à l’aimé, c’est sans le figer dans l’image qu’on s’en est un jour fait : c’est laisser, entre les traits de son caractère, assez d’espace pour se laisser surprendre et écrire avec lui une histoire étonnante. Il n’y a pas de caricature amoureuse, il n’y a qu’une ébauche, sans cesse précisée, mais sans cesse renoncée ». (P. 142).
127. 8 juin 2023. Dans son Interview, elle est plus audacieuse à propos du corps de la femme qu’elle privilégie : « il est plus plastique », dit-elle.
128. « Dès l’apprentissage, la peinture du nu est un exercice indispensable pour observer et comprendre le fonctionnement du corps. »(Interview).
129. À côté de ses sources d’inspiration spirituelle, Sabine Corman dessine aussi les arbres. Elle explique : « Pommier et Cèdre du Liban sont régulièrement évoqués dans le texte, ce qui m’a invité ces dernières années à dessiner avec insistance et persévérance le pommier de mon jardin et un cèdre de la région » (Toussaint Jacques, op. cit., pp. 48-49). À la question de savoir si la présence des arbres était un besoin de revenir au réel, elle me répond : « Je ne sais pas si cela se passe comme tu dis. Le réel, j’y suis plongée en permanence depuis toujours par ma vie de famille. Et je ne me sens pas la nécessité de m’y ancrer davantage. Mon travail artistique me demande beaucoup d’énergie et de volonté justement pour me désenliser du réel et m’accorder un espace de travail que j’ai souvent eu du mal à me permettre, laissant les nécessités prendre toute la place. Ceci dit, les arbres sont un travail de dessin. J’ai toujours aimé dessiner. Le dessin est un exercice exigeant qui demande de la concentration. Je dessine des arbres principalement, non pour l’objet arbre », ni pour sa symbolique, même si elle m’intéresse beaucoup, mais surtout pour son déploiement dans l’espace. Je crois que c’est cela qui m’attire dans l’arbre, son déploiement, son organisation, son équilibre ou déséquilibre, son caractère, son dynamisme. L’arbre est un être vivant, je m’applique donc à le dessiner dans l’espace, mais en m’interdisant de tomber dans les automatismes et conventions habituels : contours, ombres, perspectives. Ce qui demande une vraie présence, et de ne pas laisser son esprit commencer à vagabonder à gauche à droite. C’est exigeant, difficile. Pour ce qui est des peintures, on est dans l’imaginaire et la créativité. C’est pour moi une autre exigence, tout aussi grande. Les deux sont complémentaires, oui. Je ne vois pas mon travail de dessin comme un ancrage dans le réel car ce que je ressens au plus profond me semble aussi réel. Comme me le disait un vieil ami peintre qui m’a beaucoup appris : beaucoup d’amour peut se transmettre par de la couleur, un pinceau, ou un simple crayon. » (14 juin 2023). Elle ajoute : « Le travail de peinture est long et sollicite l’imaginaire et la créativité. Le sujet, l’arbre, est là, tel un fil conducteur vers lequel on retourne inlassablement sans se poser trop de questions. Il est pour moi un moyen de rester connectée à ce métier, parce qu’il est très difficile quand on a de longues périodes d’interruption (comme j’en ai toujours eu) de se replonger dans un travail de peinture. » (Id).
130. Dans son Interview, elle précise : dans le Cantique, « le nu n’est pas réaliste. C’est une évocation et non une description. Il s’agit de respecter un texte poétique. Ma peinture est une peinture poétique sur un thème poétique et plein d’images. De plus, suggérer, c’est laisser une part de liberté au spectateur. La nudité du corps s’est donc imposée comme évidente : le nu est normal puisqu’il s’agit d’amour. »
131. 14 juin 2023.
132. Sabine Corman a réalisé un remarquable triptyque sur la Trinité :
12 015 Corman
Dominique Lambert (né en 1960, docteur en philosophie et en sciences physiques qui enseigne à l’Université de Namur) l’a commenté. Il retrouve là aussi ce sens de la joie qui s’exprime partout dans l’œuvre de Sabine Corman par les corps et leur mouvement : « La toile évoque un mouvement, une relation… Relation d’amour qui unit, dans la Trinité, le Père, le Fils et L’Esprit. Les éléments du triptyque symbolisent ces Personnes sur le fond d’une danse rayonnante de joie lumineuse… Esquisses du don et de l’accueil d’un amour brûlant que suggère une chaude couleur orangée… […] Comme le dit l’Écriture à propos de la Sagesse (Proverbes 8, 30-31) : « J’étais à ses côtés comme le maître d’œuvre, je faisais ses délices, jour après jour, m’ébattant (jouant !) tout le temps en sa présence, m’ébattant (jouant !) sur la surface de la Terre et trouvant mes délices parmi les enfants des hommes. »
133. Ct 3. 2 : « Il faut que je me lève et que je fasse le tour de la ville ; dans les rues et les places, que je cherche celui que j’aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. »
134. 1931-2020. Entré dans l’ordre des Frères mineurs en 1950, il est ordonné prêtre en 1958. Il poursuivit sa formation artistique à l’Académie royale et à l’Institut Supérieur National des Beaux-Arts d’Anvers. Il se perfectionna à l’atelier d’État de Zagreb et à l’école des tailleurs de pierre de l’île de Brac (Croatie) ainsi que dans les carrières de marbre à Carrare (Studio Luigi Constantini) et dans l’atelier de taille du marbre Henraux à Quercata (Italie). Il a participé à la fondation en 1957 et au développement du centre d’art religieux Pro Arte Christiana qu’il a dirigé jusqu’en janvier 2020 avec Geroen De Bruycker (1916-2007). (Cf. https://rikvanschil.be/comprendrelartiste/).
135. 1933-2019. Ancien archevêque de Malines-Bruxelles.
136. Cf. l’album bilingue : TANGHE Paul et WEYNANTS Lowie, Rik Van Schil, Pro arte christiana/CERA Bank, 1996 ; DE WOLF Koenraad, 1957-2007, Een halve eeuw Pro Arte Christiana in Vaalbeek, Geroen De Bruycker & Rik Van Schil, Helewijn, 2006 (en néerlandais). On peut consulter aussi le site https://rikvanschil.be/ ou Interview de Rik Van Schil in La beauté sauvera le monde, École de la foi, 1997, pp. 164-173.
137. TANGHE Paul, op. cit., pp. 13-14.
138. Interview de Rik Van Schil, op. cit., p. 172.
139. Une des œuvres préférées de l’artiste est en marbre noir de Mazy (Belgique). Ce marbre unique au monde est magique. On dirait de l’ivoire noir. Mais il est trois fois plus difficile que le marbre de Carrare car il casse facilement. À tel point que les derniers centimètres de matière ne peuvent, en aucune manière, être enlevés au burin mais uniquement avec des papiers abrasifs. Au bout d’une longue patience, dans ce marbre d’une difficulté exceptionnelle, le résultat est merveilleux. (Cf. Interview de Rik Van Schil, op. cit., p. 172).
12 020 Van Schil
140. WEYNANTS Lowie, Rik Van Schil, op. cit., p. 54
141. Cf. Interview de Rik Van Schil, op. cit., p. 166.
142. TANGHE Paul, op. cit., p. 13.
143. Cf. Interview de Rik Van Schil, op. cit., p. 167.
144. Interview de Rik Van Schil, op. cit., p. 168.
145. Lettre aux artistes, op. cit., pp. 116-117.
146. Le jugement d’Etienne Gilson est pertinent et sans appel : « Au bas de l’échelle des artistes, écrit-il, se trouve le pornographe, homme travaillé par le besoin d’écrire mais généralement dénué d’imagination créatrice. Il lui reste donc à vendre à ses lecteurs le tableau de ses obsessions sexuelles, sûr qu’il se trouvera toujours un public pour alimenter les siennes en achetant ses œuvres. Faire à l’artiste un mérite de ses audaces en cet ordre est d’une grande naïveté, car il n’y a pas de succès plus facile, mais surtout il n’y en a pas de plus étranger à l’art. » (Introduction aux arts du beau, Qu’est-ce que philosopher sur l’art ?, Vrin,1998, pp. 48-49).
147. Op. cit., pp. 216-241.
148. Née en 1961.
149. 1890-1918. E. Schiele fut un élève de Gustav Klimt (1852-1918).
150. FERNEY Alice, L’élégance des veuves, J’ai lu/Actes Sud, 1995, pp. 39-40. A contrario, on se rend compte, que lorsque l’écrivain tente de décrire simplement la beauté du corps, le peintre est évidemment mieux armé. Dans son Ode à l’aimée Sappho peut dire son émoi devant la beauté de son aimée mais seul Piero di Cosimo peut nous offrir à contempler le Portrait d’une jeune femme dit de Simonetta… (HENIN Emmanuelle, op. cit., pp. 216-217.
151. Op. cit., pp. 240-241.
153. Auguste Rodin (1840-1917), Le Baiser, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Rodin_-_Le_Baiser_07.jpg.
154. Marc Chagall (1887-1985), Les amoureux en bleu, via https://www.wikiart.org/en/marc-chagall/blue-lovers-1914.
155. Bronzino (1503-1572), Allégorie du triomphe de Vénus (détail), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Angelo_Bronzino_Det_004.jpg.
156. 1895-1981.
157. COHEN Albert, Belle du Seigneur, Gallimard/Folio, pp. 453-459.
158. 1528-1577. BELLEAU Remy, Œuvres poétiques IV, La Bergerie divisée en une Premiere et Seconde Journee (1572), Champion, 2001.
159. Cf. HENIN E., op. cit., pp. 222-223 et 238-239.
160. Id., pp. 242-255.
161. Il s’agit d’une expérience mystique qui se manifeste par le transpercement spirituel et physique du cœur par un « dard enflammé » dit sainte Thérèse, un trait d’amour qui l’enflamme de l’amour de Dieu.
162. Op. cit., pp. 240-241.
163. Le Caravage (1571-1610), L’Extase de Marie-Madeleine, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mary_magdalene_caravaggio.jpg.
165. THERESE D’AVILA, Le livre de la vie (1562), Gallimard/Folio, 2015. Il faudrait citer tout le chapitre XXIX mais voici ce qui précède le passage que nous citons : « Peu de temps après, Sa majesté commença, comme elle me l’avait promis, à me montrer davantage qu’il s’agissait bien de Dieu : je sentis croître en moi un très grand amour pour lui, sans savoir qui me l’inspirait, car il était fort surnaturel et je ne le recherchais pas. Je me voyais mourir du désir de voir Dieu et ne savais où trouver cette vie, si ce n’est dans la mort. Il me venait de grands élans de cet amour ; ils avaient beau ne pas être aussi intolérables que ceux dont j’ai déjà parlé, ni de si grand prix, je ne savais que devenir ; rien ne pouvait me satisfaire, je ne tenais plus en moi ; il me semblait vraiment qu’on m’arrachait l’âme. Oh, souverain artifice du Seigneur ! De quel art délicat vous usiez envers votre misérable esclave ! Vous vous dérobiez à moi, mais votre amour m’étreignait dans une mort si délectable que jamais l’âme n’aurait voulu en sortir.
Qui n’a pas connu de tels élans sera incapable de le comprendre ; car ce n’est ni un trouble du cœur, ni l’une de ces ferveurs si fréquentes qui semblent étouffer l’esprit et qu’on ne peut contenir. C’est là une oraison plus basse et il faut éviter ces emportements en s’efforçant doucement de les retenir en soi et d’apaiser l’âme ; tout comme des enfants qui sont pris d’un accès de larmes : on croit qu’ils vont s’étouffer et, en leur donnant à boire, on arrête ce chagrin excessif. De même faut-il alors que la raison s’arrête en tirant sur les rênes, afin de couper court à une impulsion naturelle. Qu’elle reprenne ses esprits en redoutant que tout ne soit parfait et que nos sens puissent y prendre une bonne part, et qu’elle fasse taire cet enfant avec un geste d’amour qui l’incite à aimer dans la douceur et non à coups de poings, comme on dit ; accueillons cet amour en nous, et non comme une marmite qui bout trop fort et déborde entièrement parce qu’on a jeté du bois sans discernement sur le feu ; modérons la cause de cet embrasement et essayons d’éteindre la flamme avec des larmes douces et non pas amères, comme le sont celles qui naissent de ces sentiments-là et qui font beaucoup de mal. J’en ai parfois versé, au début, et j’en avais la tête si vide et l’esprit si las, que ni le lendemain, ni les jours suivants je n’étais capable de revenir à l’oraison. Il faut donc être très prudent, au début, pour que tout se passe dans la douceur et que l’esprit se dispose à agir intérieurement ; quant aux manifestations extérieures, il faut mettre tout son soin à les éviter.
Ces autres élans sont très différents ; ce n’est pas nous qui jetons le bois, mais on dirait qu’une fois allumé on nous jette soudain dedans pour y brûler. L’âme ne cherche pas à raviver cette plaie de l’absence du Seigneur, mais on lui enfonce une flèche au plus profond des entrailles et du cœur à la fois, si bien qu’elle ne sait plus ce qu’elle n’a ni ce qu’elle veut. Elle comprend bien qu’elle aime Dieu et que cette flèche semble avoir été trempée dans une herbe qui l’oblige à se haïr elle-même pour l’amour de ce Seigneur, et elle perdrait de bon gré sa vie pour lui. On ne saurait assez louer et dire la façon dont Dieu blesse l’âme, et la vive douleur qui l’emporte et fait qu’elle ne sait plus qui elle est ; mais cette douleur est si délectable qu’il n’est de délices en cette vie qui nous donnent plus de joie. L’âme, je l’ai déjà dit, voudrait sans cesse mourir de ce mal.
Cette douleur unie à cette béatitude me rendait folle, car je ne pouvais comprendre ce qu’il en était. Oh, quel spectacle que celui d’une âme blessée ! À ce qu’elle comprend, elle peut se dire blessée pour une si excellente cause ; elle voit clairement qu’elle n’a rien fait pour attirer cet amour, mais du grand amour que le Seigneur lui porte semble être tombée soudain en elle cette étincelle qui l’a embrasée tout entière. Oh, que de fois, dans cet état, je me suis souvenue de ce verset de David : « Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum » [Thérèse fait allusion ici au Psaume 42 : « Comme languit une biche après les eaux vives, ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu]  ; je crois le voir réalisé en moi à la lettre.
Quand cet élan n’est pas très violent, la souffrance semble s’apaiser un peu ; du moins l’âme cherche-t-elle à y remédier par quelques pénitences, car elle ne sait que faire ; mais elle ne les ressent pas et faire couler le sang ne lui fait pas plus mal que si son corps était mort. Elle cherche le mode et la manière de s’infliger quelque tourment pour l’amour de Dieu, mais la première douleur dont j’ai parlé est si forte, que je ne sais quel tourment corporel pourrait l’abolir. Comme le remède n’est pas là, ces médecines sont bien faibles pour un si grand mal ; il s’apaise quelque peu, et l’âme ainsi le supporte en demandant à Dieu de lui procurer un remède à son mal, mais elle n’en voit d’autre que la mort, car, se dit-elle, c’est ainsi qu’elle jouira tout à fait de son bien. D’autres fois, l’élan est si violent, qu’elle ne peut faire cela ni rien d’autre, car tout le corps est brisé ; on ne peut remuer ni pieds ni bras ; si on est debout, on s’assied comme une chose qu’on porte, car on en perd jusqu’au souffle : on pousse seulement quelques faibles plaintes, parce qu’on n’en peut plus ; il n’y a de force que dans le sentiment. » (pp. 289-292).
166. Id., pp. 292-293.
167. 1909-1945.
168. LAFFONT-BOMPIANI, Dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Société d’édition de dictionnaires et encyclopédies, 1968.
169. Comme le temps passe, Plon/Livre de poche, 1967, pp. 190-211.
170. Id., pp. 191-193.
171. Id., pp. 207-208.
172. STEFFENS Martin, op. cit., pp. 15-16.
173. En 1948 fut créée la Commission pontificale pour la cinématographie didactique et religieuse. Le 16 décembre 1954, les statuts de cette commission sont étendus : elle devient la Commission pontificale pour la cinématographie puis la Commission pontificale pour le cinéma, la radio et la télévision pour « favoriser les productions et les émissions conformes à l’esprit chrétien et […] préserver les fidèles de celles qui sont moralement contraires ». En 1964, sous Paul VI, cette Commission devient la Commission pontificale pour les communications sociales qui, en 1967, inaugure les Journées mondiales des communications sociales. En 1988, cette Commission devient le Conseil pontifical pour les communications sociales. (Wikipedia).
174. Discours à l’Assemblée plénière du Conseil pontifical pour les communications sociales, 17 mars 1995.
175. La Vie et la Passion de Jésus-Christ (1903) de Ferdinand Zecca et Lucien Nonguet; La Passion de Jeanne d’Arc (1928) de Carl Theodor Dreyer; Monsieur Vincent (1947) de Maurice Cloche; Les Onze Fioretti de François d’Assise (1950) de Roberto Rossellini; La Parole (Ordet) (1955) de Carl Theodor Dreyer;  Nazarín (1959) de Luis Buñuel; Ben-Hur (1959) de William Wyler; L’Évangile selon saint Matthieu (1964) de Pier Paolo Pasolini; Un homme pour l’éternité (1966) de Fred Zinnemann; Andreï Roublev (1969) d’Andreï Tarkovski; Mission (1986) de Roland Joffé; Le Sacrifice (1986) d’Andreï Tarkovski; Thérèse (1986) d’Alain Cavalier; Le Festin de Babette (1987) de Gabriel Axel; Francesco (1989) de Liliana Cavani.
176. Intolérance (1916) de D. W. Griffith; Rome, ville ouverte (1945) de Roberto Rossellini; La vie est belle (1946) de Frank Capra; Le Voleur de bicyclette (1948) de Vittorio De Sica; Sur les quais (1954) d’Elia Kazan; La Harpe de Birmanie (1956) de Kon Ichikawa ; Le Septième Sceau (1957) d’Ingmar Bergman; Les Fraises sauvages (1957) d’Ingmar Bergman; Dersou Ouzala (1975) d’Akira Kurosawa; L’Arbre aux sabots (1978) d’Ermanno Olmi ; Les Chariots de feu (1981) d’Hugh Hudson; Gandhi (1982) de Richard Attenborough; Au revoir les enfants (1987) de Louis Malle; Le Décalogue (1988-1989) de Krzysztof Kieślowski; la Liste de Schindler (1993) de Steven Spielberg.
177. Nosferatu le vampire (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau; Metropolis (1927)de Fritz Lang; Napoléon (1927) d’Abel Gance; Les Quatre Filles du docteur March (1933) de George Cukor; Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin; La Grande Illusion (1937) de Jean Renoir; Le Magicien d’Oz (1939) de Victor Fleming; La Chevauchée fantastique (1939) de John Ford; Fantasia (1940) de Walt Disney; Citizen Kane (1941) d’Orson Welles; De l’or en barre (1951) de Charles Crichton; La strada (1954) de Federico Fellini; Huit et demi (1963) de Federico Fellini; Le Guépard (1963) de Luchino Visconti; 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick.
178. Ont été récompensés successivement Giuseppe Tornatore (2000), Théo Angelopoulos (2001), Wim Wenders (2002), Krzysztof Zanussi (2003), Manuel de Oliveira (2004), Jerzy Stuhr (2005), Zhang Yuan (2006), Alexandre Sokourov (2007), Daniel Burman (2008), Walter Salles (2009), Mahamat Saleh Haroun (2010), Jean-Pierre et Luc Dardenne (2011), Ken Loach (2012), Amos Gitai (2013), Carlo Verdone (2014), Mohsen Makhmalbaf (2015), Andreï Kontchalovski (2016), Gianni Amelio (2017), Liliana Cavani (2018), Lucrecia Martel (2019), Pupi Avati (2020), Alice Rohrwacher (2021).
179. Pour en savoir davantage, on peut lire MARTY Joseph, Christianisme & Cinéma, Domuni-Press/Presses universitaires de l’Institut catholique de Toulouse, 2016, pp. 179-237.
180. En 1929 déjà, dans l’encyclique Divini Illius Magistri, consacrée à l’éducation de la jeunesse, il évoque « les moyens merveilleux de diffusion », dénonce les mauvais spectacles et encourage les spectacles éducatifs et la création de salles où l’on sera soucieux de la vertu. En 1930, dans Casti Connubii, sur le mariage chrétien, à propos de l’influence notamment du cinéma sur les mœurs, il regrette certaines orientations prises, notamment mais pas exclusivement par le cinéma car « on y exalte […] les divorces, les adultères et les vices les plus ignominieux, et, si on ne va pas jusqu’à les exalter, on les y peint sous de telles couleurs qu’ils paraissent innocentés de toute faute et de toute infamie. »
181. PIE XI, Vigilanti cura, 29 juin 1936.
182. Voir aussi la Lettre de Mgr J.-B. MONTINI, pro-secrétaire d’État, à M. l’Abbé Bernard, président de l’Office international du cinéma, 10 juin 1954.
183. Discours aux représentants de l’industrie cinématographique italienne, 21 juin 1955.
184. Exhortation au monde cinématographique, 28 octobre 1955.
185. Pie XII rappelle aussi que l’Ancien et le Nouveau testament « qui sont le fidèle miroir de la vie réelle, accueillent dans leurs pages le récit du mal, de son action et de son influence dans la vie des individus comme dans celle des familles et des peuples. » Mais le mal n’y est pas exalté, la perversité n’y est pas justifiée. Au contraire. Si l’on représente le mal, que ce soit « avec des intentions sérieuses et avec des formes convenables, de façon que sa vue aide à approfondir la connaissance de la vie des hommes, et à rendre meilleur et à élever l’esprit ».
186. PIE XII, Lettre encyclique Miranda prorsus sur le cinéma, la radio et la télévision, 8 septembre 1957.
187. Ils ont été évoqués à de nombreuses reprises par Pie XII et touchent au sensationnalisme du cinéma et à sa capacité de pervertir les spectateurs. En effet, il est des films qui ne parlent « qu’aux seuls sens et d’une manière trop unilatérale » (Radiomessage au Congrès interaméricain d’éducation catholique, La Paz, 6 octobre 1948) ne laissant « guère de repos aux sens », ils « empêchent ainsi tout accès vers un recueillement intérieur ». (Lettre à la Fédération des femmes catholiques allemandes, 17 juillet 1952). Le film « même s’il est irréprochable, est par sa nature unilatéralement visuel et risque par suite de rendre superficiel l’esprit des jeunes s’ils ne se nourrissent pas en même temps d’utiles et saines lectures ». (Allocution aux étudiants de Rome, 30 janvier 1949). Le cinéma et la télévision « ont accaparé une bonne partie du temps qui appartenait avant à la parole imprimée. Il arrive cependant qu’ils donnent aux bons livres une valeur accrue ». Mais l’action purement visuelle du film « porte […] avec elle un tel danger de décadence intellectuelle que l’on commence déjà à la considérer comme un péril pour tout le peuple. Le bon livre a donc davantage le rôle d’éduquer le peuple à une plus grande compréhension des choses, à penser et à réfléchir. » (Allocution au Congrès des éditeurs catholiques, 10 décembre 1950).
Puis, il est des films qui contribuent « à augmenter la liberté, la mondanité, la sensualité de la jeunesse » (Discours à l’Association de l’Action catholique féminine italienne, 24 juillet 1949) ; ils sont souvent « une excitation au mal » (Allocution aux Enfants de Marie, 22 mai 1952) ou, du moins, peuvent « troubler profondément par des séductions malsaines » (Lettre de la Sacrée Congrégation du concile sur la modestie du vêtement, 15 août 1954). Le pape dénonce « la puissance maléfique et perturbatrice des spectacles cinématographiques » et « l’atmosphère empoisonnée de matérialisme, de sottise et d’hédonisme que l’on respire trop souvent dans tant de salles de cinéma » (Lettre à l’épiscopat italien sur la télévision, 1er janvier 1954).
188. Cette notion est fondamentale dans l’enseignement de l’Église et trouve son origine dans la pensée d’Aristote pour qui la communauté politique ne doit pas simplement veiller au « vivre ensemble » mais à bien vivre ensemble, c’est-à-dire selon le bien de chacun et de tous : « La vertu et le vice, voilà, au contraire ce sur quoi ceux qui se soucient de bonne législation ont les yeux fixés ». (Les politiques, III, 9).
189. Et le beau ? Appliquant au cinéma l’adage « seul le meilleur est assez bon », Pie XII explique qu’il faut « le meilleur en fait de vérité […], vérité qui aide, forme, éduque l’individu et la communauté » ; il faut aussi « le meilleur en fait de bonté » c’est-à-dire « défendre et propager ce qui est moralement bon, en le présentant dans toute sa vérité et en lui assignant sa vraie place dans l’échelle des valeurs éthiques » ; et enfin, il faut « le meilleur en fait de beauté ». Il conclut : « la règle suprême de l’art est d’être au service du vrai et du bien et de ne jamais détruire ce qu’ils construisent. » (Allocution aux membres de la radio de Munich, 13 novembre 1951).
190. PIE XII s’était réjoui, par exemple, de la présence d'« une salle de projections cinématographiques » à côté de l’église de la Domus Mariae, maison de la Jeunesse féminine italienne de l’Action catholique (Message lors de l’inauguration de la Domus Mariae, 8 décembre 1954).
191. Dans son Allocution à des membres de l’industrie cinématographique des États-Unis (14 juillet 1945), Pie XII parle de la « responsabilité sociale » de ces professionnels qui exercent un vrai pouvoir sur la vie sociale. Le 30 août 1945, dans son Allocution à des cinéastes américains, il évoquera leur « lourde responsabilité ».
192. Il insiste pour que même les films religieux « aient en même temps une réelle valeur artistique » (Discours aux curés de Rome et aux prédicateurs de carême, 10 mars 1948). Le Père Marie-Alain Couturier (1897-1954), dominicain, artiste et théoricien de l’art, disait en parlant d’architecture — mais sa réflexion est valable pour tous les arts — : « Il vaut mieux s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent. » (Cité in MENIL Dominique de et DUPLOYE Pie, Art sacré, M.A. Couturier, Menil Foundation/Herscher, 1983, p. 34). Pour décorer l’église de Notre-Dame-de-Toute-Grâce, sur le plateau d’Assy (Haute-Savoie, France), il fera appel aux grands artistes de son temps, croyants ou incroyants.
193. Lettre de la Secrétairerie d’État aux Journées internationales d’études sur le cinéma, adressée au chanoine Jean Bernard président de l’OCIC (Office catholique international du cinéma), 6 juin 1958. Le même organisme, un an plus tôt, à l’occasion de Journées sur le cinéma, avait proposé qu’en plus de la diffusion de la cotation morale, il fallait un « effort d’éducation » et qu’il était souhaitable que dans les écoles, les groupes de jeunes et d’adultes, se multiplient des « groupements de culture cinématographique » pour que les spectateurs deviennent exigeants quant à la qualité artistique et morale des films. (5 janvier 1957).
194. En 1934 et 1936, au Congrès de la Fédération internationale de la Presse cinématographique, le pape Pie XI recommandera de créer des salles et d’informer le public.
195. Nous avons cité plus haut quelques exemples qui datent des années 60.
196. Par exemple, les Productions du Parvis, entre 1950 et 1955, en France. En 2012, est apparue, en France, la société Saje Distribution qui diffuse des films, téléfilms, documentaires, séries d’inspiration chrétienne issus de divers pays. Voir ce qu’en dit la presse :
https://www.la-croix.com/Culture/Cinema/Le-cinema-chretien-lavenir-2016-08-24-1200784314
https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18678077.html
https://www.tendanceouest.com/actualite-206149-la-societe-saje-prod-diffuse-des-films-d-inspiration-chretienne
197. En France a existé la Centrale catholique du Cinéma (CCC) de 1927 à la fin du siècle.
198. Cf. L’apostolat des techniques de diffusion, Préface de S. Ex. Mgr Suenens, Editions de A.C.H., sd.
201. Par exemple : Pornographie et violence dans les moyens de communication sociale, 7-5-1989 (Documentation catholique, n° 1986, 18 juin 1989).
202. Depuis 1967, est célébrée une Journée mondiale des communications sociales. Si, au début, il s’agissait de la radio, de la presse, de la télévision et du cinéma, l’Église a étendu son champ de réflexion aux nouveaux moyens de communication, l’informatique (1990), les vidéocassettes (1993), internet (2002), à toutes les nouvelles technologies (2009), aux réseaux sociaux (2013, 2016, 2019), car, dira Benoît XVI, les médias « façonnent profondément l’environnement culturel » (2007). Si, seul le message de 1985 a été entièrement consacré au cinéma, bien des réflexions générales s’appliquent bien sûr aussi au septième art.
Paul VI insistera pour que ce moyen de communication, comme les autres, serve au développement intégral de la personne, promeuve tout homme et tout l’homme (1968), soutienne les valeurs familiales (1969), aide les jeunes à se développer (1970), mette en avant l’unité entre les hommes (1971) et leur réconciliation (1975) en favorisant l’échange et la détente dans la vérité, notamment dans la vérité sur l’homme (1978). En même temps, il mettait en garde contre la suffisance, le nationalisme, la révolution, l’égoïsme, la soif de plaisirs (1968) et souhaitait que les jeunes ne soient pas entraînés « sur les pentes de l’érotisme et de la violence, ou sur les chemins périlleux de l’incertitude, de l’anxiété et de l’angoisse »(1970) et que ne soient pas mises en avant les attitudes et les expressions « qui s’inspirent de la violence, de l’érotisme, de la vulgarité, de l’égoïsme et d’intérêts particuliers injustifiés » (1978).
Jean-Paul II, vu la longueur de son pontificat, rappellera souvent les valeurs auxquelles les médias et donc le cinéma, doivent se référer : la vérité, le bien, la liberté, l’amour, la justice (1981, 2003), la paix (1983), la solidarité, le devoir, l’honnêteté, l’étude, le travail (1985), le respect des consciences (1988), la religion et, en particulier le message du Christ (1984, 1989, 1992, 1997, 1998, 1999, 2000). Toutes ces valeurs doivent servir à la promotion de la jeunesse (1985) et au progrès intégral de toute personne (1984, 1986) en vue de la fraternité et de la solidarité entre les peuples (1988). Jean-Paul II est particulièrement attentif au respect des enfants, souvent fascinés et sans défense, impressionnables. C’est une « question d’importance capitale ». Il faut les aider dans leur croissance et ne pas les intoxiquer (1979). Le pape dénoncera une « publicité toujours plus ouverte et agressive », la « vidéo dépendance », des « propositions d’images où il semble que la vie de l’homme ne soit réglée que par les lois du sexe et de la violence ». Le danger est grand car « L’imagination qui est le propre de l’âge de la jeunesse, l’expression de sa créativité, de ses élans généreux, se tarit dans l’accoutumance à l’image, c’est-à-dire une habitude qui devient indolence, qui étouffe les stimulants et les désirs, les engagements et les projets » (1985). Il se soucie aussi de l’image de la femme dont le rôle est si important et qui est souvent caricaturée et moquée comme épouse et mère, exploitée et réduite à l’état d’objet « servant à satisfaire la soif de plaisir et de pouvoir des autres » (1996). À travers elle, c’est la famille qui, au lieu d’être valorisée, offre d’elle-même une « image déformée ». (1980).
203. Cf. Documentation catholique, n° 2111, 5 mars 1995.
204. Instruction pastorale Aetatis novae, 22 février 1992, Documentation catholique, n° 2048, 19 avril 1992.
205. Allocution aux participants à une conférence sur « Le cinéma, véhicule de spiritualité et de culture », 1er décembre 1997.
206. François dira que le cinéma est « une grande école d’humanisme, d’humanité » capable « de faire cohésion ou mieux, de construire la communion ». (Aux représentants de l’Association catholique des propriétaires de cinéma-Salles communautaires, 7 décembre 2019).
207. Lors de ces Journées mondiales des communications sociales, Benoît XVI, dans les sept massages qu’il adressera à cette occasion, il insistera surtout sur les nouveaux moyens de communication pour qu’ils servent l’éducation (2007), la vérité (2008, 2011), le bien, le beau (2009), la communion, la coopération (2006, soient au service de la personne, du bien commun (2008) et de l’évangélisation (2010, 2012), qu’ils promeuvent « une culture de respect, de dialogue, d’amitié » (2009). Il exprimera aussi quelques regrets, notamment que les jeunes soient « soumis à d’avilissantes ou fausses expressions d’amour qui ridiculisent la dignité donnée par Dieu à chaque personne humaine et sape les intérêts de la famille » (2006). Il souhaite que les médias ne deviennent pas « le mégaphone du matérialisme économique et du relativisme éthique » (2008). Il est nécessaire d'« éviter l’emploi de mots et d’images dégradants pour l’être humain, et donc exclure ce qui alimente la haine et l’intolérance, avilit la beauté et l’intimité de la sexualité humaine, exploite les personnes faibles et sans défenses. […
208. Le cinéma est un moyen important dans l’éducation populaire (PIE XII, Allocution aux élèves des cours d’éducation populaire, 19 mars 1953).
209. L’ancien archevêque de Malines-Bruxelles, André-Mutien Léonard, à l’époque où il était professeur à l’Université de Louvain et membre de la Commission théologique internationale, écrivit : « On accuse parfois l’Église de déprécier le corps et de mépriser la sexualité. Bien sûr, des dérapages sont toujours possibles et il arrive que des esprits pessimistes ne retiennent de l’ambigüité présente du corps et de la sexualité que ses traits négatifs. Mais pour l’essentiel, l’Église de Jésus véhicule la conception la plus extraordinairement positive, dans toute l’histoire humaine, de la condition charnelle de l’homme. » (LEONARD André, Jésus et ton corps, La morale sexuelle expliquée aux jeunes, Collection Résurrection, 2, 1987, p. 6).
210. Dans son Discours aux professeurs de gymnastique (8 novembre 1952), Pie XII, s’émerveille devant le corps humain et évoque les sciences qui nous « fournissent de jour en jour plus largement de nouvelles connaissances et nous conduisent d’étonnement en étonnement : elles nous montrent la merveilleuse structure du corps et l’harmonie de ses parties, même les plus petites ; la téléologie qui lui est immanente et qui manifeste à la fois la constance de ses tendances et leur capacité très étendue d’adaptation ; elles nous découvrent à côté de centres d’énergie statique, un dynamisme de mouvement et d’élan vers l’action ; elles nous révèlent des mécanismes — si on peut les appeler ainsi — d’une finesse et d’une sensibilité, mais aussi d’une puissance et d’une résistance comme on n’en rencontre dans aucun des plus modernes appareils de précision ». Et le pape terminait en évoquant l’esthétique : « les génies artistiques de tous les temps, dans la peinture et dans la sculpture bien qu’ils aient réussi à approcher splendidement leur modèle ont eux-mêmes reconnu l’inexprimable attrait de la beauté et de la vitalité, que la nature a donné au corps humain. » Tout le texte mérite d’être médité. (Nous l’avons déjà évoqué au chapitre 7, p. 161).