« Couvrez ce sein que je ne saurais voir » ?

« Couvrez ce sein

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que je ne saurais voir »

?

Réflexions sur l’image du corps et de la sexualité

Claude Callens

2025


À la mémoire de Jean Ousset,
l’initiateur,
et de Monseigneur Philippe Delhaye
pour sa confiance.



Le corps est, non pas pour la débauche, mais pour le Seigneur Jésus, et le Seigneur est pour le corps ; et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur et nous ressuscitera nous aussi. Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Vais-je donc prendre les membres du Christ pour en faire les membres d’une femme de débauche ? Absolument pas. Ne le savez-vous pas ? Quand on s’unit à la débauchée, cela ne fait qu’un seul corps. Car il est dit : Tous deux ne feront plus qu’un. Quand on s’unit au Seigneur, cela ne fait qu’un seul esprit. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l’homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais la débauche est un péché contre le corps lui-même. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l’Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car le Seigneur a payé le prix de votre rachat. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.

— 1 Co 6, 13-20

…​une société pour qui rien n’est sacré part à la dérive…​

— Nancy Huston
Mosaïque de la pornographie, Petite bibliothèque Payot/ Rivages, 2007, p. 272

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Sur le contenu graphique

Certaines images apparaissant dans ces pages peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes.

Réfléchir à l’image du corps et de la sexualité sans l’illustrer visuellement est impensable, mais il faut bien reconnaître que certaines images représentées peuvent heurter la sensibilité du spectateur ou le perturber…

Même si j’ai évité de reproduire les plus dérangeantes, il en reste peut-être qui seront, malgré ce choix prudent, considérées comme perturbantes ou provocantes.

Au lecteur adulte d’évaluer sa capacité à regarder sans trouble et à mesurer quel profit un adolescent pourrait tirer de la lecture du commentaire. Il ne faut guère se faire d’illusion et les enquêtes le prouvent : dès le plus jeune âge, par le smartphone notamment, bien des petits écoliers en ont vu plus parfois que leurs parents. Il est donc urgent de mettre en garde la jeunesse contre une possible pollution morale sans céder au laxisme ou au puritanisme au nom de la beauté du corps et de l’amour humains.

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Introduction

Secrets d’Histoire sur Twitter : « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Cela vous dit quelque chose? #secretsdhistoire[1]

  C’est en 1667 que Molière présente sa pièce Tartuffe ou L’imposteur, qui révèle un personnage si fameux qu’il a laissé son nom dans le langage courant. Un tartuffe est un hypocrite. Une famille est déchirée par l’intrusion d’un homme que les uns prennent pour un grand dévot mais que quelques autres dont la servante Dorine, ont vite démasqué : ce n’est qu’un intrigant qui, sous un masque de sainteté, cherche à s’emparer des biens de la famille et à épouser la fille de la maison contre son gré.

  Seul avec Dorine, habillée d’une robe avec un décolleté, Tartuffe sort un mouchoir de sa poche et s’écrie :
  « Ah ! mon Dieu, je vous prie,
  Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir
Dorine ne comprend pas ce que son interlocuteur veut dire :
  « Comment ? ».
Et Tartuffe de lui expliquer :
  « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.
  Par de pareils objets les âmes sont blessées,
  Et cela fait venir de coupables pensées[2]

  Si le décolleté dans l’habillement féminin existe depuis l’antiquité, le moyen-âge l’a, semble-t-il, plus ou moins ignoré. Il faut attendre le XIVe siècle pour qu’un léger décolleté apparaisse. Il permet, avec la longueur de la robe, de distinguer l’habit féminin de l’habit masculin. Si, au début, il est fort sage, à partir de la deuxième moitié du XVe siècle, « on cherchera à mettre davantage en relief les prétendues caractéristiques du corps adulte des hommes et des femmes ». Pour les femmes, en particulier, « la mode accentuait nettement et l’ampleur du bassin et le sein, celui-ci par des décolletés profonds, découvrant parfois les mamelons ».[3] D’Anne de Bretagne[4], à la Joconde[5], de Marguerite d’Angoulême[6] à Agnès Sorel[7], d’Hortense Mancini[8] ou d’Anne Baying[9], à la Marquise de Montespan[10] ou encore à la Duchesse de Fontanges[11], le décolleté s’élargit et s’approfondit.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/10/Anne-de-bretagne.jpg[12]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ec/Mona_Lisa%2C_by_Leonardo_da_Vinci%2C_from_C2RMF_retouched.jpg/250px-Mona_Lisa%2C_by_Leonardo_da_Vinci%2C_from_C2RMF_retouched.jpg[13]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/29/Jean_Clouet_%28Attributed%29_-_Portrait_of_Marguerite_of_Navarre_-_Google_Art_Project.jpg/250px-Jean_Clouet_%28Attributed%29_-_Portrait_of_Marguerite_of_Navarre_-_Google_Art_Project.jpg[14]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c0/Agn%C3%A8s_Sorel_-_anonyme_XVIe.jpg/250px-Agn%C3%A8s_Sorel_-_anonyme_XVIe.jpg[15]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7f/HortenseManciniJacobFerdinandVoet1675_%282%29.jpg/250px-HortenseManciniJacobFerdinandVoet1675_%282%29.jpg[16]

https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhNFZLJWodlxMAGcLt4lbIknuTTD39Sb9vIinLx3hUL6DUyDZ_lnqxsP_HMKLCs84WjZfFhm5hs4nv7hhU9W0y4f6apmuh-CxK3zAZtnwaA4izplc_Hyiu64i1uqbXZjsOnDkgRSHBqE6zj/s1600/danneviscountessbayning1660s.jpg[17]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c4/Portrait_of_an_Unknown_Woman_as_Iris%2C_formerly_identified_as_Madame_de_Montespan_-_Versailles.jpg/250px-Portrait_of_an_Unknown_Woman_as_Iris%2C_formerly_identified_as_Madame_de_Montespan_-_Versailles.jpg[18]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c4/Ch%C3%A2teau_de_Bussy-Rabutin_-_Marie-Anglique_de_Scorailles_de_Roussille%2C_duchesse_de_Fontanges_%28bgw19_0359%29_%28cropped%29.jpg/250px-Ch%C3%A2teau_de_Bussy-Rabutin_-_Marie-Anglique_de_Scorailles_de_Roussille%2C_duchesse_de_Fontanges_%28bgw19_0359%29_%28cropped%29.jpg[19]

  Il devient si audacieux que, quelques années après Tartuffe, l’abbé Jacques Boileau[20] dénoncera cette mode dans son livre De l’abus des nudités de gorge, publié, la première fois, en 1675[21]. L’abbé Boileau qui critique aussi la recherche de « magnificence » et la « superfluité » des ornements[22], reproche aux femmes décolletées de venir « dans la maison de Dieu comme au bal »[23]. Il explique : « Il y a toujours du péril à considérer attentivement une gorge nue ; et il y a non seulement un grand danger, mais une espèce de crime de la regarder avec attention dans l’église et en même temps que l’on offre le saint Sacrifice de nos autels. […​] La vue d’un beau sein n’est pas moins dangereuse pour nous que celle d’un basilic »[24]. Boileau insiste et convoque le témoignage de saint Grégoire[25] : « il y a de l’imprudence à regarder ce qu’il ne nous est pas permis de souhaiter ; et si nous voulons conserver la tranquillité de notre esprit et l’innocence de notre cœur, ne regardons jamais volontairement ces nudités, en quelque lieu que nous soyons, mais surtout dans l’église. » Par contre, l’abbé rend hommage aux « femmes juives libertines » et aux « femmes idolâtres » qui, elles, se couvraient d’un voile en public [26] et, à l’instar de Tartuffe, il rappelle aux femmes de son temps qui exposent leurs « nudités »[27] que les hommes sages et dévots « ne souhaitent pas de voir cette gorge que vous leur présentez, ils détournent même leurs yeux.[…​] Les hommes sages et dévots auraient également du respect et de l’estime pour vous, si vous pariassiez devant eux la gorge couverte et avec la modestie que la nature inspire à votre sexe et que la religion lui prescrit. »[28]

  Boileau craint donc que cette mode ne trouble la piété des fidèles. Aujourd’hui, il n’est pas rare, en dehors de tout contexte religieux, de constater que dans les entreprises, on demande une certaine décence, de même dans les écoles et dans certains lieux publics.
  Le 14 avril 2008, la presse allemande s’est étonnée de la tenue adoptée par la chancelière le 12 avril à Oslo à l’occasion de l’inauguration de l’Opéra national. Elle portait une robe du soir décolletée.[29] Par contre et plus récemment, en Belgique, la Secrétaire d’Etat à l’Egalité des genres, a déclaré « inacceptable » que les règlements d’ordre intérieur dans les écoles « indiquent encore que les filles n’ont pas le droit de porter de minijupe pour éviter de distraire les garçons ». Elle ajoute : « De la transparence d’un collant à l’épaule découverte, les règlements d’ordre intérieur des écoles secondaires sont souvent farfelus mais surtout sexistes ». Elle regrette que les règlements fassent « une différence entre la tenue des garçons et des filles » et ainsi « renforcent la binarité et la pression à une période où les élèves sont en recherche, découvrent leurs corps et changent énormément ». Elle plaide pour des « règlements avec des balises non genrées (sic !) et non discriminatoires »[30].
  Mais revenons à Tartuffe. Il est clair que cet odieux personnage feint de s’inquiéter face au décolleté de Dorine puisque plus tard nous le verrons tenter de séduire Elmire, la femme de son bienfaiteur. Face à Elmire, il avoue être très sensible à ses « appas », c’est-à-dire à ce qu’il voit dans son décolleté alors que la tenue d’Elmire comme celle de Dorine n’a rien d’extravagant. C’est la tenue habituelle selon la mode du temps. Ni l’une ni l’autre n’ont d’intention séductrice :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cf/Jean-Baptiste_Poquelin_Moli%C3%A8re%2C_Tartuffe%2C_Narodno_gledali%C5%A1%C4%8De_v_Mariboru.jpg/330px-Jean-Baptiste_Poquelin_Moli%C3%A8re%2C_Tartuffe%2C_Narodno_gledali%C5%A1%C4%8De_v_Mariboru.jpg[31]

  Mais revenons à Dorine qui a compris le jeu de l’intrigant qu’elle a tôt démasqué. Elle a bien compris qu’il avait envie de « voir ce sein ». Sa réplique vaut la peine d’être analysée :
  « Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
  Et la chair, sur vos sens, fait grande impression ?
  Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
  Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte ;
  Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
  Que toute votre peau ne me tenterait pas. »

  L’échange entre les deux personnages introduit d’emblée les grandes questions auxquelles il faudra tenter de répondre sur un plan plus général et à propos de l’image du corps et de la sexualité. Notons tout d’abord que ce court échange révèle une réalité que la psychanalyste Françoise Dolto a bien étudiée et sur laquelle nous reviendrons plus loin : l’érotisme masculin passe principalement par les yeux tandis que les femmes sont plus sensibles à la parole et au toucher.

  La question de la mode est aussi intéressante et, incidemment, nous devrons nous y arrêter dans la mesure où il peut y avoir une influence de l’image sur la mode vestimentaire mais c’est l’image qui retiendra ici notre attention : l’image définie strictement comme la représentation d’un objet par les arts graphiques, plastiques, photographiques. [32]

  Face au décolleté de Dorine, disons face à la nudité réelle, partielle, totale ou représentée, comment comprendre la réaction de Tartuffe, prototype de bien des désapprobateurs ? Où est le mal ? Dans la nudité qui blesserait l’âme ? Dans l’esprit du spectateur qui nourrit de coupables pensées ? La réaction ne varie-t-elle pas suivant le sexe de celui qui regarde, comme le montre Molière ? Ne varie-t-elle pas aussi suivant le lieu, l’époque, la culture, l’éducation ?
  Bref, est-il possible de construire une éthique à partir d’un tel objet d’étude ? Une éthique de l’image, appelons-la « sexy », pour faire court ?

  Qu’est-ce que j’appelle une image « sexy » ?

Nous aurons à analyser longuement un phénomène largement répandu depuis l’invention d’internet et que Jean-Paul II a opportunément appelé « pornovision ». Malgré sa pertinence, le mot n’a pas supplanté « pornographie ». Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un véritable fléau d’autant plus dangereux qu’on n’en parle plus guère dans le grand public. La pornographie a toujours existé comme nous le verrons mais, d’une manière générale, elle était cantonnée ou réglementée : dans les lupanars comme la Villa de amours à Pompéi, dans des œuvres picturales que seuls les riches pouvaient s’offrir, dans des salles de cinéma spécialisées et contrôlées. Elle était soumise à des lois de censure, reléguée dans des revues vendues sous le comptoir des libraires ou dans des rayons réservés dans les vidéothèques. Mais une révolution s’est produite avec internet. Désormais tous les spectacles les plus dissolus, jusqu’à l’inimaginable, sont à portée de doigt de tout propriétaire d’un smartphone quel que soit son âge.
  La situation est d’autant plus préoccupante que la libération des mœurs a soulevé cette vague pornographique jusqu’à la plage de notre quotidien. En s’y étalant, elle a laissé des traces dans la publicité, la bande dessinée, la photographie, la mode, le langage, le comportement et, bien sûr aussi, dans des films accessibles à tous.
  C’est à ces images que j’ai baptisées « sexy » qui banalisent le nu et la sexualité en les édulcorant à peine que nous réfléchirons et ce que nous en dirons sera a fortiori valable pour l’image pornographique au sens strict.

Avant d’en arriver là, il convient de définir ce que nous entendons par « image » et d’analyser quelque peu le rapport que nous entretenons avec elle.


2. Acte III scène 2.
3. GUINDON André, L’habillé et le nu, Pour une éthique du vêtir et du dénuder, Essai, Cerf, 1998, pp. 44-45.
4. Anne de Bretagne (1477-1514) fut successivement l’épouse de Maximilien Ier d’Autriche puis des rois de France Charles VIII et Louis XII. Son portait se trouve dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne, (vers 1503-1508) de Jean Bourdichon (1456-1520).
5. Peinte par Léonard de Vinci (1452-1519).
6. Marguerite d’Angoulême (1492-1549), sœur du roi François Ier, peinte par Jean Clouet (1480-1541).
7. Agnès Sorel (1422-1450), favorite du roi Charles VII, peinte par Jean Fouquet (1420-1478/1481).
8. Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.
9. Anne, vicomtesse Bayning peinte par Gerard Soest (1600-1681), peintre hollandais qui travailla en Angleterre.
(Via https://historicalportraits.com/artists/445-gerard-soest/works/1225-gerard-soest-portrait-of-anne-viscountess-bayning-d.-1678-c.-1660/.)
10. Portrait par Louis Ferdinand Elle le jeune (1649-1717).
11. Anonyme du XVIIe s.
14. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean_Clouet(Attributed)-_Portrait_of_Marguerite_of_Navarre-_Google_Art_Project.jpg
19. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ch%C3%A2teau_de_Bussy-Rabutin_-_Marie-Anglique_de_Scorailles_de_Roussille,_duchesse_de_Fontanges_(bgw19_0359)_(cropped).jpg
20. 1634-1716. Il est le frère de Nicolas (1636-1711) célèbre auteur, notamment de L’art poétique où il définit le classicisme littéraire.
21. De l’abus des nudités de gorge, 1677, Petite collection ATOPIA, Jérôme Millon, 1995.
22. Id., p. 29.
23. Id., p. 28.
24. Id., p. 33. Ici, le basilic désigne un serpent légendaire dont le venin et le regard, disait-on, étaient mortels.
25. Père de l’Eglise et pape de 590 à 604.
26. Id., pp. 43-44.
27. Par nudités, il entend les bras la gorge et les épaules.
28. De l’abus des nudités de gorge, op. cit., pp. 48-49.
29. Cf. Lexpress.fr, 14 avril 2008.
30. SCHILTZ Sarah, Le Soir.be 8 juin 2021.
31. « Ah ! Pour être dévot, je n’en suis pas moins Homme ; _Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas. […​] Et si vous condamnez l’aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. » ((Acte III, scène 3).
(Image via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean-Baptiste_Poquelin_Moli%C3%A8re,_Tartuffe,_Narodno_gledali%C5%A1%C4%8De_v_Mariboru.jpg.)
32. Cf. ROBERT Paul, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Société du Nouveau Littré, 1960.

1. Image et Vérité

 La valeur d’une image se mesure
à l’étendue de son auréole imaginaire 

— Gaston Bachelard

L’image que nous savons inexacte
reste parfois plus forte
que la vérité que nous n’ignorons pas

— Philippe Beaussant
Le roi soleil se lève aussi

  Comment définir le mot « image » ?

En latin, imago se traduit par ressemblance, forme, signe extérieur, dehors, aspect, représentation artistique, portrait, idée, pensée, souvenir, écho, fantôme, vision. Le grec utilise εἰκών[1] pour dire plus ou moins la même chose : portrait (qu’il s’agisse d’un tableau ou d’une statue), image réfléchie dans un miroir, simulacre, fantôme, image de l’esprit, ressemblance, similitude.[2]

  À partir de ces différents sens, on peut classer les images en images naturelles, dans le miroir ou dans l’eau, par exemple, images mentales qui sont produites par l’imagination ou le rêve[3], images littéraires ou culturelles comme la métaphore qui est une comparaison sans terme comparatif ou encore le symbole comme le drapeau qui désigne le pays. Enfin, il y a les images matérielles ou artificielles, dessinées, gravées, peintes, sculptées, photographiées, ou encore les cartes géographiques, les plans, les schémas, les pictogrammes (les panneaux de signalisation routière, etc.) Ces images peuvent être en même temps des images culturelles, allégoriques ou symboliques :

Picasso, _La Guerre_ et _La Paix_ (1952)
Picasso, La Guerre et La Paix (1952).[4]
©RMN-GP ©Succession Picasso, 2021.
250px Jean Baptiste Greuze 001FXD
Greuze, La cruche cassée (1777)

hyperboliques ou métaphoriques

1 003 sinutab
Publicité pour « Sinutab », médicament pour nez bouché

1 004 stolen heart 1 005 heart thief

L’expression « voler le cœur » est représentée au sens propre
← Ron Cook[5] & Leonardo.ai →

  Nous nous occuperons essentiellement des images matérielles ou artificielles. Étant donné la diversité des sens qu’elle implique, on se rend compte que l’image intéresse les spécialistes de diverses disciplines. Elle interpelle les sociologues comme Gianni Haver, professeur de sociologie de l’image et d’histoire sociale des médias à l’Université de Lausanne, auteur de nombreux livres sur certains thèmes photographiques ou cinématographiques.[6] L’image est aussi un sujet de réflexion pour les philosophes[7] : il est même possible d’écrire une histoire de la philosophie de l’image qui irait de Platon[8] à Deleuze[9] en passant par Descartes[10], Fichte[11], Bergson[12], Husserl[13], Wittgenstein[14] ou Sartre[15]. La question de l’image les intéresse notamment parce qu’elle est liée à celle de la vérité[16] et aussi de la beauté qui sera l’objet du chapitre 11.

  Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, écrit, à propos des images que nous voyons en rêve : « …​j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse dans mon lit ! Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je branle n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions, et, en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »[17] Descartes, on le voit, est frappé par la porosité de la frontière entre le rêve et le réel.

Woody Allen va plus loin encore en illustrant cette confusion dans un film : La rose pourpre du Caire, en 1985.

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La Rose Pourpre du Caire

  À l’époque de la crise économique des années 30, Cecilia, serveuse de bar, essaye d’échapper à sa triste existence en allant au cinéma. Son mari est au chômage et ne cherche pas de travail. Alors qu’elle revoit pour la cinquième fois La rose pourpre du Caire, le héros du film, Tom, sort de l’écran et l’emmène vivre une aventure sentimentale et tumultueuse mais qui ne durera pas. En effet, Tom décidera de ne pas sacrifier sa vie d’acteur pour une petite serveuse. Il réintégrera le film et Cecilia reprendra sa place de spectatrice insatiable : le cinéma restant son seul refuge. Comme l’écrit pertinemment un critique : « L’ambigüité du rapport entre écran et réalité, image et illusion, est […​] centrale dans la démarche du réalisateur, rendant la surface de l’écran perméable à tous les désirs et insistant sur un écartèlement au-delà du réel, plus ou moins consenti par ceux qui consomment du cinéma, entre la magie (la liberté) du septième art et les désillusions de la vie (les difficultés de la société). Soit entre le pouvoir d’évasion du cinéma et les envies ou rêves de tout spectateur de films d’aventures propices à l’évasion. […​] Interrogeant sans relâche la puissance de l’image de même que les rapports du réel et de la fiction, la question posée par La rose pourpre du Caire est donc bien de savoir si l’évasion par la fiction est une aliénation ou, au contraire, une forme de libération. »[18]

  Les philosophes de l’art, les spécialistes en esthétique, les historiens y compris, bien sûr, ceux de l’art sont particulièrement intéressés. Rappelons-nous Hegel et son Esthétique[19] et, plus près de nous, Umberto Eco et son Histoire de la beauté[20]. Le philosophe Olivier Boulnois a mis en évidence le fait que l’artiste du Moyen-Age ne cherche pas le plaisir esthétique comme ce sera le cas à la Renaissance mais cherche à connaître la vérité.[21]

  Les travaux des psychologues méritent la plus grande attention car ils ont souligné trois points très importants.
  Grâce aussi à une bonne connaissance du fonctionnement du cerveau des bébés, ils ont découvert le principe de la résonance analogique. Vous l’avez expérimenté : lorsque vous tirez la langue devant un tout petit enfant, il aura tendance à la tirer aussi. Lorsque vous lui donnez à manger, vous avez tendance à ouvrir la bouche et il vous imitera volontiers.

1 007 tongue 1 008 repas [22] 1 009 travail [23]

  Les psychologues en concluent que le cerveau est construit pour être réceptif. Ce fait est capital car il explique comment l’image peut nous influencer, voire nous manipuler. Ils nous apprennent ainsi qu’il faut se dégager de cette résonance quasi automatique pour prendre du recul, autrement dit pour apprendre à inhiber le réceptif au profit d’un contrôle cognitif.
  Les psychologues se posent aussi la question des effets possibles des écrans omniprésents aujourd’hui sur ces fonctions cognitives. Le problème est grave car il existe déjà des tablettes destinées aux enfants de 0 à 4 ans.

1 010 tablette 1 011 tablette [24]

  Leur utilisation sollicite l’intelligence archaïque, c’est-à-dire l’intelligence tactile qui précède le langage et l’utilisation du clavier. Les spécialistes relèvent des troubles du sommeil et dénoncent la chromophagie

1 012 chromophagie[25]

au moment où il n’y a pas encore chez l’enfant de contrôle cognitif[26]. D’un autre côté, ils estiment que les jeux vidéo peuvent avoir un effet bénéfique en stimulant l’attention.

  Enfin, ils soulèvent un problème de plus en plus aigu : le rapport à la vérité car si l’image est traditionnellement une reconstruction de la réalité, il y a de plus en plus d’images qui introduisent dans des mondes virtuels. Toutefois, ces mondes créés empruntent tout de même des éléments de la réalité : ils ne peuvent éviter cette référence si minime soit-elle.

em>[27]

  Un bon exemple est la trilogie de Tolkien[28], Le Seigneur des anneaux, portée à l’écran par Peter Jackson[29].
  Descartes l’avait déjà dit en parlant des rêves et de la peinture : « Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, à savoir que nous ouvrons les yeux, que nous branlons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-être nos mains ni tout notre corps ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois, il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu’à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable, et qu’ainsi, pour le moins, ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains et tout un corps, ne sont pas choses imaginaires, mais réelles et existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu’ils s’étudient avec le plus d’artifice à représenter des sirènes et des satyres par des figures bizarres et extraordinaires, ne peuvent toutefois leur donner des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font un certain mélange et composition des membres de divers animaux ; ou bien si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau que jamais on n’ait rien vu de semblable, et qu’ainsi leur ouvrage représente une chose purement feinte et absolument fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils les composent doivent-elles être véritables. »[30]

em> [31]

  Ces éléments réels sont nécessaires à la vraisemblance tant et si bien que des personnages imaginaires peuvent passer pour tout à fait réels à certains esprits non formés. Lorsque Steven Spielberg réalise E.T l’extraterrestre en 1982, bien des enfants ont cru à l’existence du personnage venu d’ailleurs. Bien des spécialistes de films pour enfants ont estimé qu’il fallait au moins 10 ans pour voir ce film susceptible de provoquer trop de tensions chez les plus jeunes. [32]

em> [33]

  Des psychiatres et des psychanalystes comme Françoise Dolto[34], Juan-David Nasio[35], comme Freud[36], Jung[37] ou Lacan[38] s’intéresseront aussi aux images parce que le subconscient, nous disent-ils, s’y exprime.

  Enfin, les scientifiques se passionnent aujourd’hui pour l’image suite à la révolution technologique qui a permis des progrès étonnants dans le traitement, l’enregistrement, la transmission des images et leur stockage sur une petite surface. Les astronomes peuvent voir ce que l’œil ne peut percevoir :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/14/UGC_1810_and_UGC_1813_in_Arp_273_%28captured_by_the_Hubble_Space_Telescope%29.jpg/250px-UGC_1810_and_UGC_1813_in_Arp_273_%28captured_by_the_Hubble_Space_Telescope%29.jpg[39]
Hubble (2011) : Collision de la galaxie Arp 273 prenant la forme d’une rose

  Les médecins aussi ont désormais à leur disposition la possibilité d’examiner ce qu’ils ne pouvaient voir naguère. Ils ont constaté aussi que, selon le procédé employé, on voit des choses différentes.

Image de rayon X du cerveau TEP[40]

  Ainsi, entre l’imagerie médicale multimodale par rayons X, peu contrastée et le procédé TEP (tomographie ou tomoscintigraphie par émission de positons ou positrons) qui, avec un produit radioactif et à partir de la même réalité, donne une image différente. C’est grâce à cette technique que l’on a pu mettre en évidence le principe de résonance analogique. Bref, l’image nouvelle permet des découvertes et une meilleure connaissance du réel, de la vérité du corps. Notons aussi que les scientifiques ont pu mettre au point des programmes de traitement des images pour détecter les manipulations de la part de journalistes qui les travaillent pour plus de dramatisation, ou les falsifient.

  Toutes ces études sont passionnantes, mais toutes ne sont pas également utiles pour le but que nous nous sommes fixé. Retenons que plusieurs se sont posé la question du rapport entre l’image et la vérité et que d’autres s’interrogent sur l’effet que l’image peut produire sur le spectateur.
  Il me semble tout de même bon de revenir aux philosophes et en particulier à l’analyse qui nous est offerte par Aristote dans sa Poétique : Περὶ ποιητικῆς.
  Il faut bien comprendre que lorsqu’Aristote parle d’art poétique, même s’il consacre l’essentiel de son livre à la littérature, au théâtre tragique et à l’épopée principalement, il faut se souvenir que le mot ποίησις désigne simplement l’action de faire (ποιεῖν), la création, que ce soit la création manuelle ou intellectuelle. Le goût de l’art et le plaisir que nous pouvons éprouver grâce à lui s’enracine dans un instinct qui est l’imitation. « La poésie (au sens que le mot a en grec) semble bien devoir en général son origine à deux causes, et deux causes naturelles. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance […] et en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations. »[41] Les arts « diffèrent entre eux de trois façons : ou ils imitent par des moyens différents, ou ils imitent des choses différentes ou ils imitent d’une manière différente et non de la même manière. » Aristote explique : « de même que certains (les uns grâce à l’art et les autres grâce à l’habitude) imitent par les couleurs et le dessin bien des choses dont ils nous tracent l’image, de même que d’autres imitent par la voix, ainsi en est-il dans les arts précités (épopée, poème tragique, comédie, dithyrambe et dans une moindre mesure le jeu de la flûte et le jeu de la cithare) : tous réalisent l’imitation par le rythme, le langage et la mélodie, combinés ou non. »[42] À propos du plaisir que nous éprouvons à regarder les images, Aristote ajoute qu'« une raison en est encore qu’apprendre est très agréable non seulement aux philosophes mais pareillement aussi aux autres hommes ; seulement ceux-ci n’y ont qu’une faible part. On se plaît à la vue des images parce qu’on apprend en les regardant et on déduit ce que représente chaque chose, par exemple que cette figure, c’est un tel. Si on n’a pas vu auparavant l’objet représenté, ce n’est plus comme imitation que l’œuvre pourra plaire, mais à raison de l’exécution, de la couleur ou d’une autre chose de ce genre.[43]
  Cette analyse du plaisir que nous pouvons éprouver face aux images, paraît aujourd’hui un peu sommaire. Ainsi, le psychiatre Serge Tisseron, nous invite à ne plus regarder les images comme des « représentations » mais à « les considérer comme des processus, et plus précisément des processus par lesquels nous tentons d’aménager notre monde environnant à l’image de notre monde intérieur. »[44] Selon cet auteur, nous vivons avec les images, un « va-et-vient continuel entre plongée et distanciation ». Notre goût pour l’image comme notre désir d’en fabriquer s’expliquent par notre plaisir à être tantôt « dans l’image », tantôt « devant l’image ».[45] Pour tâcher d’identifier cette pulsion dont les deux pôles sont complémentaires, il a créé le mot « imageance », car, pour lui, l’image agence à la fois notre monde intérieur et le monde qui nous entoure. L’imageance « est cette force qui pousse tout être humain à se doter d’images intérieures dans lesquelles il peut plonger sans jamais craindre d’y rester enfermé, et d’images matérielles qui lui permettent de prolonger ce rêve."[46]
  Mais retenons, pour l’instant, l’idée d’imitation qui est essentielle pour Aristote.
Trois éléments paraissent importants dans sa description. Il y a, au départ, une chose représentée. Par exemple, une pipe. Vient ensuite l’objet (au sens large) qui représente la chose. Par exemple, lorsque Magritte[47] peint une pipe, il a parfaitement raison d’affirmer que ce n’est pas une pipe puisque ce n’est qu’une représentation d’un aspect de la pipe qui a servi de modèle. Il intitulera d’ailleurs ce tableau : La trahison des images (1929):_Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines_ de Louis-Marie Morfaux [2]‚ : « Représentation concrète ou mentale, signe ou symbole de ce qui a été perçu antérieurement par les différents sens (visuelle, auditive, tactile, olfactive, gustative, motrice, kinésique, etc.), mais distincte en nature de la sensation dont elle est l’image ».

Trahison des images (Ceci n’est pas une pipe) - René Magritte[48]

  Troisième élément important : l’acte de relier les deux premiers éléments. Quelqu’un, ici le peintre, est intervenu avec une technique : il a réduit en deux dimensions un objet qui existe en trois dimensions. Et Magritte de compliquer la relation par une mise en abyme où il représente son tableau d’une pipe face à une pipe-modèle qui a été transformée mais qui elle-même n’est qu’une représentation de pipe :

Les deux mystères[49]

  D’une manière générale, l’artiste travaille à une ressemblance, exprime une sensation, un phantasme, un concept, une réminiscence, une émotion, une vénération, un rêve, etc.[50] Donc, l’image est en même temps voile et dévoilement, présence et absence : présence et absence de l’objet et présence et absence du sujet créateur. Présences et absences varient en proportions différentes suivant les époques, les styles, les intentions, les goûts, les tempéraments. Voyons cela de plus près.

  Présence et absence de l’objet représenté.

La ressemblance est une notion relative car même en photographie la ressemblance n’est pas la duplication pure et simple du réel. Il y a toujours une différence entre l’image rétinienne et l’épreuve photographique du fait que le photographe a de multiples choix à faire d’un point de vue technique.
  La ressemblance est maximale sur une photo d’identité ou comme chez certains peintres réalistes ou, mieux encore, hyperréalistes :

Spécimen de carte d’identité [51] Michael Dargas devant l’une de ses oeuvres[52]

  L’antiquité a retenu de nom de Zeuxis[53]. Pline l’Ancien raconte dans son Histoire naturelle [54] que sur son tableau intitulé Enfant aux raisins, la grappe de raisins était tellement conforme à la réalité que les oiseaux venaient la picorer. Toujours selon Pline, Zeuxis lui-même disait à propos de cette œuvre : « J’ai mieux peint les raisins que l’enfant, car si j’eusse aussi bien réussi pour celui-ci, l’oiseau aurait dû avoir peur. » Il raconte encore qu’un autre peintre, Parrhasius, « offrit le combat à Zeuxis. Celui-ci apporta des raisins peints avec tant de vérité, que des oiseaux vinrent les becqueter ; l’autre apporta un rideau si naturellement représenté, que Zeuxis, tout fier de la sentence des oiseaux, demanda qu’on tirât enfin le rideau, pour faire voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s’avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu que lui n’avait trompé que des oiseaux, mais que Parrhasius avait trompé un artiste qui était Zeuxis. »
  Disons, plus simplement que ces peintres excellaient dans le trompe-l’œil.
  La volonté de représenter la réalité telle qu’elle est se retrouve à diverses époques et chez quelques peintres célèbres.
  Ainsi, en maints tableaux, Chardin[55] cherche, dira Diderot avec admiration, à tromper l’œil en imitant fidèlement la nature. À propos des deux tableaux « Le bocal d’olives » et « La raie dépouillée » :

Chardin - Le bocal d’olives[56] La raie de Jean-Baptiste Siméon Chardin[57]

  Diderot écrira : « C’est la nature même ; les objets sont hors de la toile et d’une vérité à tromper les yeux. » Et d’ajouter : « Ô Chardin ! Ce n’est pas du blanc, du rouge, du noir que tu broies sur ta palette : c’est la substance même des objets, c’est l’air et la lumière que tu prends à la pointe de ton pinceau et que tu attaches sur la toile. »[58] Par contre, il traitera d'"absurdité » le tableau « Bergeries"[59] de Boucher[60] parce qu’il n’est en rien réaliste puisqu’il habille les bergers d’habits de luxe et que le peintre a rassemblé des personnages et des « objets disparates ».[61]

François Boucher - Pastorale [62]

  À propos de réalisme, Courbet précisa son objectif : « Être à même de traduire les mœurs, les idées, l’aspect de mon époque, selon mon appréciation, être non seulement un peintre, mais encore un homme, en un mot, faire de l’art vivant, tel est mon but. »[63].
  L’hyperréalisme[64] apparu au XXe siècle, ne prétend pas concurrencer la réalité mais plutôt la photographie. C’est pourquoi, on parle aussi de photoréalisme.
  On peut considérer, avec Hegel, que cette répétition de ce qui existe dans le monde extérieur est « une occupation oiseuse et inutile ». « Quel besoin, avons-nous, explique le philosophe, de revoir dans des tableaux ou sur la scène, des animaux, des paysages ou des événements humains que nous connaissons déjà pour les avoir vus ou pour les voir dans nos jardins, dans nos intérieurs […​]. » Ce n’est qu’« un jeu présomptueux dont les résultats restent « toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. » Pourquoi ? Parce que « l’art, limité dans ses moyens d’expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l’apparence de la réalité à un seul de nos sens ; et, en fait, lorsqu’il ne va pas au-delà de la simple imitation, il est incapable de nous donner l’impression d’une réalité vivante ou d’une vie réelle : tout ce qu’il peut nous offrir, c’est une caricature de la vie […​] » Hegel conclut : « On peut dire d’une façon générale qu’en voulant rivaliser avec la nature par l’imitation, l’art restera toujours en-dessous de la nature […​].[65]
  Le réalisme comme l’hyperréalisme ont donc leurs limites.
  Baudelaire qui fut l’allié de Courbet jusqu’en 1855, finit par s’opposer à son style en écrivant que, dans son œuvre comme dans celle des quelques autres du même courant, « l’imagination, cette reine des facultés, a disparu. »[66] L’historien de l’art Michel Thévoz[67] écrit : « exposer l’objet lui-même, sans autre intervention, en tant qu’œuvre figurative, c’est résoudre d’un seul coup et par l’absurde les efforts séculaires des artistes pour restituer exhaustivement les apparences dans leurs nuances les plus subtiles. Après tout, rien ne saurait représenter plus fidèlement un porte-bouteilles, qu’un vrai porte-bouteilles. » Autrement dit, l’image qui veut simplement dupliquer le réel est moins que le réel et l’on admirera le savoir-faire de l’artiste. Toutefois, dans tous les cas, l’image est autre que le réel perçu par les yeux. Indépendamment des images que la machinerie moderne peut produire et qui nous révèlent comme c’est le cas en médecine, ce que nous ne pouvons percevoir par nos sens, l’image dessinée, peinte, sculptée comme la photographie, peut nous aider à mieux voir le réel. Comme l’écrivait Paul Valéry : « même l’objet le plus familier à nos yeux devient tout autre si l’on s’applique à le dessiner : on s’aperçoit qu’on l’ignorait, qu’on ne l’avait jamais véritablement vu. » Ce grand admirateur de Degas écrivait : « Je ne sais pas d’art qui puisse engager plus d’intelligence que le dessin. […​] Il y a une immense différence entre voir une chose sans le crayon dans la main, et la voir en la dessinant. Ou plutôt, ce sont deux choses bien différentes que l’on voit. Même l’objet le plus familier à nos yeux devient tout autre, si l’on s’applique à dessiner : on s’aperçoit qu’on l’ignorait, qu’on ne l’avait jamais véritablement vu. […​] Je ne puis préciser ma perception d’une chose sans la dessiner virtuellement, et je ne puis dessiner cette chose sans une attention volontaire qui transforme remarquablement ce que d’abord j’avais cru percevoir et bien connaître. Je m’avise que je ne connaissais pas ce que je connaissais : le nez de ma meilleure amie… »[68]

  Par contre, la ressemblance avec le réel peut être minimale.
  L’on peut fabriquer des images sans référence à un original existant. On se souvient de ces portraits réalisés par Giuseppe Arcimboldo[69] avec fruits et légumes :

Arcimboldo : les Quatre Saisons[70]

On reconnaît bien sûr la forme d’un visage humain et tous les éléments qui le composent sont empruntés à la nature mais l’assemblage est purement original. On peut même dans certains portraits identifier la personne. Ainsi en est-il de l’empereur Rodolphe II[71] peint en 1591 :

L’empereur Rudolf II en Vertumnus, le dieu romain des saisons, de la croissance, des plantes et des fruits.[72] Rodolphe II (empereur du Saint-Empire)[73]

  On peut aller plus loin et créer des paysages, des êtres purement virtuels qui, dans certains cas, s’imposent comme réalité ne fût-ce que parce qu’ils se mêlent à des êtres réels. Un bel exemple nous est donné par les films « fantasy », comme nous l’avons vu précédemment.

https://m.media-amazon.com/images/M/MV5BMDY3MGZjOTEtZmM4ZS00MzQyLTk5YmEtOTUzN2FkOWFiZDZhXkEyXkFqcGc@._V1_QL75_UX388_.jpg[74]

  L’image peut aller plus loin dans le dépouillement et la schématisation

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Synthwave_cyberspace_sunset_(low_res).jpg[75] Grèce illustration dessinée à la main. Rues de la vieille ville de Santorin

  Le message peut, à l’extrême, être purement visuel et fonctionnel comme dans la signalisation :

Panneau de signalisation routière A14[76]

  À l’opposé, l’image peut introduire à des réalités spirituelles comme dans l’icône dont le sens doit être recherché au-delà de l’image. Mais le sens peut être recherché aussi en-deçà de l’image. C’est pourquoi il nous faut parler du sujet.

  Présence et absence du sujet créateur.

L’image manifeste à la fois la présence et l’absence du sujet. Si la ressemblance avec l’objet est maximale, l’absence du sujet est maximale, seule s’expose la virtuosité de l’artiste. Si la ressemblance est minimale, comme, par exemple, dans l’art contemporain non figuratif, la présence du sujet est maximale sans qu’il s’agisse évidemment d’un autoportrait au sens habituel du terme. Ainsi en est-il dans cette toile de Max Ernst[77] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/6/64/Ernst_Loplop_introduces_Loplop.JPG[78]

Max Ernst

Loplop[79] introduisant Loplop

Max Ernst[80]

  Ce peintre que l’on rattache au dadaïsme[81] et au surréalisme[82] prétend que « telle est la vocation de l’homme : se délivrer de sa cécité« »[83]. Et donc nous ne voyons pas, contrairement au sens commun, la vraie réalité. Le dadaïsme va donc promouvoir la « négation, le mépris de la logique, l’anti-dogmatisme, l’irrationalisme » pour « donner naissance à un authentique esprit de recherche, à une grande tension spirituelle et à la découverte de la liberté absolue de l’acte créateur. »[84] André Breton[85] définira le surréalisme comme un « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». Il ajoute : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. »[86] Le but, écrira-t-il encore, est de récupérer totalement notre force psychique. On reconnaît là l’influence des travaux de Freud[87] sur le rêve et l’inconscient.

  De même, l’art abstrait refuse la figuration et l’imitation de la réalité extérieure au profit de la réalité intérieure. Celle-ci s’exprimera, par exemple chez Kandinsky[88], à travers des formes et des couleurs qu’il est impossible d’interpréter[89].

330px %D0%9F%D0%BE%D0%BF%D0%B5%D1%80%D0%B5%D1%87%D0%BD%D0%B0%D1%8F %D0%BB%D0%B8%D0%BD%D0%B8%D1%8F
Ligne transversale[90]

À propos d’une autre œuvre de même style, Kandinsky écrira : « Les idées que je développe ici sont le résultat d’observations et d’expériences intérieures, c’est-à-dire purement subjectives. »[91] C’est une « nécessité intérieure » qui le pousse à peindre ainsi. Le philosophe Michel Henry[92] appellera cette tendance : « la subjectivité absolue ou la vie phénoménologique absolue ».[93]
  Dans cette volonté de rompre avec le figuratif et le réel extérieur, s’inscrit aussi la technique dite du dripping du verbe to drip, qui signifie laisser goutter, technique qui consiste à laisser couler, goutter ou projeter de la peinture sur une toile ou une autre surface[94]. C’est la technique choisie par Jackson Pollock[95] pour maîtriser le hasard et fabriquer « des images où chacun peut accrocher ses rêves » comme dans les tests de Rorschach.[96]

Pollock, peinture gestuelle[97] Pollock - convergence[98]

Pollock dira : « Quand je suis dans mon tableau, je ne suis pas conscient de ce que je fais »[99]. Il précisera : « Je n’ai aucun intérêt pour l’“expressionnisme abstrait” et celui-ci n’est certainement ni non-objectif ni non-figuratif. Quelquefois, mon art est très figuratif et il est toujours un petit peu représentatif le reste du temps. Lorsque vous dépeignez votre inconscient, des figures vont ressortir. J’imagine que nous sommes tous influencés par Sigmund Freud. J’ai été influencé par Carl Jung[100] pendant longtemps…​ La peinture est un état d’être…​ La peinture est de l’auto-découverte…​ Tout bon artiste dépeint ce qu’il est ».[101]

  Que retenir de ce bref parcours ?

Quelle que soit la proportion de ressemblance, de présence ou d’absence de l’objet[102] et du sujet, le sens d’une image, sa « vérité », est à rechercher au-delà de l’image, dans l’objet ou en-deçà de l’image dans le sujet. Dans cette mesure, toute image n’est-elle pas trompeuse ? Comment distinguer la vérité et le mensonge ? Ne prend-elle pas la place du réel ?[103] Qu’est-ce qui va nous permettre de faire la différence si tant est qu’on s’inquiète d’une éventuelle confusion ?[104]
  Ne serait-ce pas la qualité de notre regard ? Mais qu’entendons-nous par « regard » ? Le dictionnaire nous apprend que regard désigne « l’action ou la manière de diriger ses yeux vers un objet, afin de le voir » mais aussi « l’expression des yeux, quant aux sentiments, aux états d’âme de celui qui regarde ». De plus, jadis et de manière figurée, le « regard » pouvait exprimer l'« action de considérer un objet par l’attention, par l’esprit ».[105] Dès lors, il est légitime de se poser cette question : voyons-nous vraiment avec nos yeux ?


1. Le grec utilise aussi le mot είδωλο, avec les mêmes sens : portrait, image, simulacre, fantôme, image réfléchie, image conçue dans l’esprit. C’est le mot qui a donné idole en français.
2. Pour une définition plus savante : « Représentation concrète ou mentale, signe ou symbole de ce qui a été perçu antérieurement par les différents sens (visuelle, auditive, tactile, olfactive, motrice, kinésique, etc.), mais distincte de la sensation dont elle est l’image » (MORFAUX Louis-Marie, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand Colin, 1980).
3. A propos de l’image de soi que l’on a ou que l’on propose on peut lire MARIN Louis, Des pouvoirs de l’image, Gloses, Le Seuil, 1993. Ce philosophe (1931-1992) étudie ce problème à travers l’écrit.
4. Pour une visite virtuelle du musée, suivez https://zooomez.fr/MC/musee-picasso-vallauris/#media-name=Nartex%20p04⁠;.
6. Par exemple : De beaux lendemains ? Histoire, société et politique dans la science-fiction, Antipodes, 2002 ; Photos de presse, Antipodes, 2009 ; Le héros était une femme, Antipodes, 2011 ; L’image de la Suisse, LEP, 2012 ; Le spectacle de la révolution, Antipodes, 2017 ; La presse illustrée, Une histoire romande, Le savoir suisse, 2018.
7. Cf. Sous la direction de SCHNELL Alexander, L’image, Vrin, 2007.
8. -428/-347. On pense à son fameux mythe de la caverne : les hommes ne perçoivent de la réalité que des ombres projetées sur le mur de la caverne où ils sont enchaînés (La république, Livre VII).
9. DELEUZE Gilles (1925-1995). Il s’est intéressé particulièrement au cinéma (L’image-mouvement, Cinéma 1, Editions de Minuit, 1985 et L’image-temps, Cinéma 2, Editions de Minuit, 1988).
10. DESCARTES René (1596-1650).
11. FICHTE Johann Gottlieb (1762-1814) dans sa fameuse Doctrine de la science (Cf. GIASSI Laurent, La question de l’image chez Fichte, Philopsis, 2007).
12. BERGSON Henri, (1859-1941), Matière et mémoire, Essai sur la relation du corps à l’esprit, PUF, 1939.
13. HUSSERL Edmund (1859-1938), Éléments fondamentaux de la phénoménologie et théorie de la connaissance (1904/05).
14. WITTGENSTEIN Ludwig (1889-1951), Tractatus logico-philosophicus, 1922.
15. SARTRE Jean-Paul (1905-1980), L’imaginaire, 1940.
16. Cf. TRIKI Rachida, L’image, Ce que l’on voit, ce que l’on crée, Philosopher/Larousse, 2008, p. 209 :  »…​entre l’adéquation à la chose représentée et la quasi-présence de sa sensation, c’est tout le problème de la référence au réel que pose l’image considérée comme copie ou substitut de la chose absente. » Née en 1949, Rachida Triki est professeur de philosophie de l’art et d’esthétique à l’université de Tunis.
17. 1ère Méditation (1641) in Discours de la méthode et Extraits des Méditations, Garnier, 1960, p. 122.
18. GROLLEAU Frédéric, La rose pourpre du Caire (W. Allen): le réel face au virtuel, sur http://www.lelitteraire.com/?p=40896
19. Vrin, 2005.
20. Flammarion, 2004.
21. Au-delà de l’image, Seuil, 2008. Spécialiste de la philosophie médiévale, O. Boulnois a enseigné à l’Université de Nantes, à l’École pratique des hautes études et à l’Institut catholique de Paris.
26. Cf. DESMURGET Michel, TV Lobotomie, La vérité scientifique sur les effets de la télévision, J’ai lu, 2013 ; La fabrique du crétin digital, Les dangers des écrans pour nos enfants, Seuil, 2019. Le psychiatre Claude Allard précise qu’« entre trois et sept ans, l’enfant ne fait pas toujours la distinction entre la fiction et la réalité, la pub et le documentaire ». Des enfants souffrent « du syndrome d’imprégnation audiovisuelle » c’est-à-dire « de signes pathologiques d’enfants trop livrés à la télé. Ils perdent le sens de la réalité, se replient sur eux-mêmes, s’enferment dans leurs rêves, souffrent de troubles du sommeil, ont des angoisses et parfois même un comportement névrotique, donc pathologique." (Interview in La Libre Belgique, 6 décembre 2000). Claude Allard est l’auteur, notamment, de L’enfant au siècle des images, Albin Michel, 2000.
28. TOLKIEN John Ronald Reuel, 1892-1973.
29. 2001-2003.
30. DESCARTES, op. cit., p. 123.
32. https://www.filmspourenfants.net/e-t-l-extra-terrestre/; http://www.filmages.ch/; http://www.courte-focale.fr/cinema/analyses/e-t-lextra-terrestre-de-steven-spielberg/. A l’occasion de son vingtième anniversaire, le film a été réédité et la violence y a été édulcorée.
33. _E.T., de Lance Acord et Steven Spielberg, 1982.
https://www.imdb.com/fr/title/tt0083866/mediaindex/
34. DOLTO Françoise, L’image inconsciente du corps, Seuil, 1984. L’auteur se penche sur les images que les enfants produisent librement par le dessin et qui leur permettent de raconter ce que leurs mains ont traduit. Cf. PAQUIS Christine, sur https://www.psychaanalysre.com/pdf/l_image_inconsciente_du_corps.pdf
35. NASIO Juan-David, Mon corps et ses images, Le corps est la voie royale qui mène à l’inconscient, Petite bibliothèque Payot, 2013. L’auteur s’intéresse à deux images : notre apparence dans la glace et l’image mentale du corps que nous ressentons.
36. FREUD Sigmund (1856-1939), L’interprétation des rêves (1899), PUF, 2012.
37. JUNG Carl Gustav (1875-1961), Métamorphoses et symboles de la libido, 1927 ; Métamorphoses de l’âme et ses symboles, livre de poche, 2014.
38. LACAN Jacques (1901-1981). Cf. Le triomphe de l’image, in Les Cahiers cliniques de Nice, n° 18, décembre 2017.
41. Poétique, 4,4.
42. Id., 1, 13-18.
43. Id., 4, 12.
44. TISSERON Serge, Le bonheur dans l’image, Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2003, p. 9. Né en 1948, il est, entre autres, l’auteur de très nombreux ouvrages sur l’image, son influence, ses dangers. Il s’est intéressé à la bande dessinée (Tintin chez le psychanalyste, Aubier 2000), à la photographie (Le mystère de la chambre claire, Flammarion, 2008), à la télévision (Les dangers de la télé pour les bébés, Erès, 2018), au cinéma (Comment Hitchcock m’a guéri, Fayard/Pluriel, 2011), à l’écran d’ordinateur (avec TORDO Frédéric, Comprendre et soigner l’homme connecté-Manuel de cyberpsychologie, Dunod, 2021).
45. Id., p. 10.
46. Id., p. 28.
47. MAGRITTE René (1898-1967) est un peintre surréaliste belge.
50. Aristote écrit : « Comme ceux qui imitent représentent des hommes en action, lesquels sont nécessairement gens de mérite ou gens médiocres (les caractères, presque toujours, se ramènent à ces deux seules classes, le vice et la vertu faisant chez tous les hommes la différence du caractère) ils les représentent ou meilleurs que nous ne sommes en général, ou pires ou encore pareils à nous, comme font les peintres. Polygnote par exemple peignait les hommes en plus beau, Pauson en moins beau et Dionysos tels qu’ils sont. » (Id., 2, 1-5) Polygnote et Pauson sont des peintres du Ve siècle av. J.-C. Le dieu Dionysos est considéré comme le père du théâtre puisque le théâtre est né d’illustrations du culte qui lui était rendu.
52. DARGAS Michael, peintre allemand né en 1983, devant une de ses réalisations.
https://michaeldargas.com/pages/gallery
53. 464 av. J.-C. - 398. On n’a conservé de lui aucune peinture.
54. Livre XXXV, chap XXXVI, 2-6.
55. CHARDIN Jean-Baptiste Siméon (1699-1779).
58. DIDEROT Denis, Salons, Folio Classique, Salon de 1763, p. 219. Il encensera Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) pour les mêmes raisons. Devant le « Portait de Mme Greuze enceinte », tout est tellement « vrai », écrit-il, qu’« on serait tenté de passer sa main sur ce menton si l’austérité de la personne n’arrêtait et l’éloge et la main. » (Id., Salon de 1763, p. 240).
59. Appelées aussi « Pastorales ».
60. BOUCHER François, 1703-1770.
61. Op. cit., Salon de 1761, p. 119
63. COURBET Gustave (1819-1877), in Exhibition et vente de 40 tableaux et 4 dessins de l’œuvre de Gustave Courbet, Catalogue, Archives de la ville de Besançon, 1855, p. 2.
64. Le terme a été inventé en 1973 par le Belge Isy Brachot pour une exposition organisée dans sa galerie d’art à Bruxelles.
65. HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, Esthétique I (1829), Champs-Flammarion, 1979, pp. 35-37.
66. BAUDELAIRE Charles, Oeuvres complètes, Editions du Seuil, 1968, 759 p., p. 658.
67. THEVOZ Michel, Né en 1936, M. Thévoz a été conservateur au musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et professeur à l’université de cette même ville. Il est l’auteur de nombreuses études notamment sur l’art brut, expression utilisée par le peintre Jean Dubuffet (1901-1985) pour désigner les œuvres réalisées par des personnes marginales, malades mentaux ou prisonniers. En tout cas, des personnes sans culture artistique.
68. VALERY Paul, Degas, Danse, Dessin (1936), in Oeuvres, Gallimard, Pléiade, 1960 pp. 1211-1212.
69. 1527-1593.
71. 1552-1612.
77. 1891-1976.
79. Loplop est un alter ego de l’artiste et présente une œuvre de l’artiste.
81. Mouvement né en Suisse en 1916, en réaction contre la guerre.
82. Ce mouvement prolonge et remplace la vocation subversive du dadaïsme. Le mot « surréalisme » a été employé la première fois par le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918) qui donnait à ce mot un sens différent. Pour lui c’était « un art qui n’est pas le naturalisme photographique uniquement et qui cependant soit la nature, même ce qu’on en voit et ce qu’elle contient, cette nature intérieure aux merveilles insoupçonnées, impondérables, impitoyables et joyeuses. Il faut réagir contre le pessimisme qui depuis le début du XIXème siècle n’a pas cessé de hanter nos écrivains. Il faut exalter l’homme, et non pas le diminuer, le déprimer, le démoraliser. Il faut qu’il jouisse de tout, même de ses souffrances. » (Interview d’Apollinaire par Gaston Picard dans Le Pays, 24 juin 1917). En réalité, Apollinaire vise principalement un art qui s’exprime par la métaphore. Ainsi, dans la préface de sa pièce Les Mamelles de Tirésias, en 1917, il écrit : « Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait du surréalisme sans le savoir. »
83. ERNST Max, Ecritures, Gallimard, 1970, p. 50.
84. SOURIAU Etienne, Vocabulaire d’esthétique, Quadrige/PUF, 2004, p. 540.
85. 1896-1966.
87. 1856-1939.
88. KANDINSKY Vassili, 1866-1944.
89. A propos d’une de ses toiles (Le cavalier bleu), Kandinsky écrira : « C’était l’heure du crépuscule naissant… lorsque je vis soudain un tableau d’une beauté indescriptible… et dont le sujet était incompréhensible… c’était un de mes tableaux qui était appuyé au mur sur le côté. » (Cité par VEZIN Annette et Luc, in Kandinsky et le cavalier bleu, éd. Terrail, 1991, p. 62.
91. KANDINSKY Vassili, Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Denoël, Folio-Essais, 1989, p. 45.
92. 1922-2002.
93. Voir l’invisible, Bourin, 1988., p. 51. Ses archives sont conservées à l’université catholique de Louvain.
94. Cette technique fut utilisée notamment par Max Ernst en 1941.
95. 1912-1956.
96. Le psychiatre Hermann Rorscach (1884-1922) inventa un test basé sur des images non figuratives qui sont proposées à l’interprétation des personnes intéressées. (P.ex., http://stationstation.fr/rorschach-test/)
99. Collectif, L’atelier de Jackson Pollock, Paris, Macula, 1982.
100. 1875-1961. Ce psychiatre qui fut, un temps, disciple de Freud, s’est intéressé à la psychologie des profondeurs
101. Cité in O’CONNOR Francis Valentine, Jackson Pollock, MOMA, 1967
102. L’image « n’est ni présence ni absence, mais « entre deux ». Cela fait naturellement d’elle une médiatrice ». Une médiatrice vers « un « au-delà" d’elle-même, un accès visible vers l’invisible ». (TISSERON Serge, op. cit., p. 117).
103. Il faut apprendre à lire et penser les images pour éviter la « dissolution du réel », pour reprendre une expression chère à la philosophe Marie-José Mondzain. Née en 1942, cette spécialiste de l’art et des images a publié de nombreux ouvrages et notamment de L’image peut-elle tuer ? Bayard, 2002 ; Le commerce des regards, Seuil, 2003 ; Homo spectator, Bayard, 2007 ; Qu’est-ce que tu vois, Gallimard, 2008.
104. Selon un rapport publié par la Mutualité socialiste, 25% des jeunes ne voient pas en quoi la confusion entre vie virtuelle et vie réelle puisse poser problème. Cf. VANBEVER Charlotte sur dhnet.be, 24 mai 2011.
105. ROBERT Paul, op. cit..

2. Voyons-nous vraiment avec nos yeux ?

Ce que le tableau représente ?
Cela dépend de celui qui le regarde

— James Abbott McNeill Whistler

[1]

  Jean-Yves Lefourn, pédo-psychiatre, spécialiste de l’adolescence, constate qu'« inondé d’images, l’enfant se perd. De nos jours, […​] tout le réel devient image. L’image prend la place du réel. […​]. Il faut que l’enfant comprenne que face à ce monde qu’il croit réel, il se retrouve avant tout face à un réseau, reproduction subjective et non objective d’un réel choisi par quelques-uns et non par lui, d’où l’importance de lui parler, de lui faire comprendre et entendre l’image. Le voir doit faire advenir un mot, une émotion. » La réflexion et le conseil qui suivent peuvent s’adresser à nous tous, quel que soit notre âge. En effet, l’image « semble faire ‹ vérité › et tend à faire confondre réel et réalité, soit la différence qui existe entre voir et regarder. Nous devons donc apprendre à lire et même à penser les images afin que celles-ci ne soient pas de simples métonymies et ainsi éviter cette dérive. Il faut prendre l’image comme un acte culturel en soi et la mettre au travail de l’étude et de son histoire, effectuer un véritable ‹ travail de l’image ›. »[2]
  Diderot cité précédemment nous met sur la piste : « Pour regarder les tableaux des autres, il semble que j’aie besoin de me faire des yeux ; pour voir ceux de Chardin, je n’ai qu’à garder ceux que la nature m’a donnés et m’en bien servir. »[3]
  Se « faire les yeux » quand il s’agit d’une œuvre qui manque de réalisme mais même lorsque nous sommes confrontés à une peinture qui prétend copier le réel, il nous conseille de bien nous servir de nos yeux !
  Nombreux sont les penseurs qui jettent le discrédit sur nos sens.
  Nous avons évoqué Descartes qui soulignait la difficulté que nous pouvons éprouver à distinguer ce que nous voyons en rêve et nous voyons éveillés. Pascal va plus loin et nous met en garde contre notre imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » qui, à travers nos sens, trouble notre perception et notre raison : « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.[4] […​] Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds ? »[5]. Avant lui, Montaigne parlait de l’« évidente imposture de la vue », dans ce passage célèbre : « Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris : il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe ; et si [pourtant] ne se saurait garder (s’il n’a accoutumé le métier des recouvreurs) que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. […​] J’ai souvent essayé [éprouvé] cela, en nos montagnes de deçà (et si [pourtant] suis de ceux qui ne s’effraient que médiocrement de telles choses), que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur [frissons] et tremblements de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallût bien ma longueur que je ne fusse du tout [tout à fait] au bord, et n’eusse su choir si je ne me fusse porté à escient [sciemment] au danger. J’y remarquai aussi, quelque hauteur qu’il y eût, pourvu qu’en cette pente il s’y présentât un arbre ou bosse de rocher pour soutenir un peu la vue et la diviser, que cela nous allège [soulage] et donne assurance, comme si c’était chose de quoi, à la chute, nous puissions recevoir secours ; mais que les précipices coupés [abrupts] et unis, nous ne pouvons pas seulement regarder sans tournoiement de tête[6] ; qui est une évidente imposture de la vue. Ce beau philosophe[7] se creva les yeux pour décharger l’âme de la débauche qu’elle en recevait et pouvoir philosopher plus en liberté. »[8]

  Nos sens nous trompent et particulièrement la vue semble-t-il.
  Mais, qu’en pensent les scientifiques ?
  Selon leurs recherches, notre vue est partielle et variable. D’une part, nous ne percevons pas toutes les radiations électromagnétiques comme les infra rouges et les ultra violets. De plus, notre vision est tributaire de la distance qui nous sépare de l’objet. Elle est tributaire aussi de la lumière. Ce n’est pas tout : nous ne pouvons voir simultanément avec la même acuité tous les points de la moindre surface. En effet, les divers éléments d’une image, comme d’un objet, ont une prégnance particulière, c’est-à-dire une capacité de capter l’attention différente. Ainsi, le professeur Guy T. Buswell[9], éminent pionnier en matière de psychologie expérimentale, a procédé à l’analyse oculaire de la célèbre estampe d’Hokusai[10], La vague :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a5/Tsunami_by_hokusai_19th_century.jpg/330px-Tsunami_by_hokusai_19th_century.jpg [11]
Analyse oculaire de La Grande Vague de Hokusai par Guy T. Buswell [12]

Il a testé plusieurs observateurs et étudié le mouvement de leurs yeux devant cette image. Il a constaté que les yeux étaient d’abord attirés par la crête de la vague. Ils ne découvraient le bateau qu’au neuvième mouvement et le Fuji Yama au seizième.[13]

  Les peintres confirment cette analyse. Paul Klee[14] écrivait que, dans un tableau, sur une affiche, « l’œil suit les chemins qui ont été ménagés dans l’œuvre, tracés par l’artiste ». Finalement, si nous parvenons à voir l’ensemble d’un paysage, représenté ou réel, c’est parce que l’œil « balaie » l’espace et que chaque élément « mord » sur l’élément voisin.
  L’exemple le plus frappant et le mieux connu nous est offert par la bande dessinée :

Hergé, Le Temple du Soleil, Casterman, "Les Aventures de Tintin", 1949
Hergé, Le Temple du Soleil,
Casterman, "Les Aventures de Tintin", 1949[15]

  Ce phénomène s’explique par la persistance rétinienne qui nous fait voir, par exemple, une étoile filante comme une ligne lumineuse.[16]
  Pour ce qui est des couleurs, il est important de se rappeler que la couleur est un phénomène complexe, à la fois physique, psychique, psychologique et culturel. Elle est tributaire de l’œil et de l’éclairement mais chaque couleur a aussi un temps de latence : la latence mesure le décalage entre le début de l’excitation et celui de la sensation. Ce temps varie suivant les couleurs. Ainsi, ce temps est bref pour le rouge mais long pour le bleu.
  De plus, le champ visuel des couleurs est variable. Par exemple, au-delà de 30° de l’axe visuel, le vert disparaît. Ajoutons encore à ces caractères que chaque culture a codé les symboles des couleurs et, en plus, que chaque artiste a son propre code. Le rouge, par exemple, suggère le sang et la vie au Japon, l’ardeur amoureuse chez Toulouse-Lautrec, l’amour spiritualisé chez d’autres, le danger, la colère, la violence ou la mort chez d’autres encore. Nous savons aussi qu’il y a des couleurs froides (du vert pâle au violet) propices au calme, à la douceur et à la sérénité et des couleurs chaudes (du jaune au rouge) qui réchauffent et donnent de l’énergie. Et ce n’est pas tout : non seulement la juxtaposition des couleurs permet des contrastes ou des complémentarités mais la nature du fond peut influer sur les caractères de la figure, paraître les élargir ou les rétrécir comme dans le cas dans ces images :

2 004 illusion couleur

2 005 illusion couleur[17]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/02/Ponzo_illusion.gif[18]

Enfin, le contexte peut donner des sens différents au même signe. Ainsi, un . peut évoquer un pépin de raisin ou un œil dans le dessin d’un visage.

  Notre regard : entre distraction et manipulation

On voit davantage avec le cerveau qu’avec les yeux. Comme l’écrit P. Baudry, « ce qui se regarde, ce n’est pas strictement ce qui se voit. Le regard invente et associe. »[19]
  Nous savons que l’hémisphère gauche commande la pensée abstraite et le langage et que l’hémisphère droit est le siège de la pensée concrète, de l’intuition, de l’espace et des formes. C’est par le pouvoir de notre cerveau et le pouvoir que nous pouvons exercer sur notre cerveau par notre volonté, que nous pouvons distinguer le vrai et le faux. Il est donc nécessaire d’éduquer à la « lecture » des images. Et dans cette « lecture », la culture tient une grande place. Comme disait Bergson[20], « percevoir, c’est se souvenir ».
  L’analyse d’une peinture comme Le mariage Arnolfini de Jan Van Eyck[21] le montre à suffisance :

Les Époux Arnolfini [22]

  Il y a dans ce tableau minutieux toute une série de détails et de symboles auxquels il faut être très attentif. Ainsi, les fruits sur la table basse et sur l’appui de fenêtre peuvent indiquer, s’il s’agit d’oranges, l’aisance matérielle du couple ou, si ce sont plutôt des pommes, l’innocence originelle perdue. La bougie allumée au-dessus des époux alors qu’il fait jour peut être le signe de la flamme nuptiale ou, comme disent certains commentateurs, l’œil de Dieu en absence de prêtre ou encore puisque la chandelle allumée est unique, l’unicité du couple. Le petit chien est présenté comme un symbole de fidélité. Le lit conjugal tout paré de rouge évoque la relation sexuelle. Les chaussures abandonnées suggèrent un lieu saint ou du moins un lieu qui doit inspirer le respect. A côté du « miroir de sorcière » décoré de dix scènes évoquant la passion du Christ et dans lequel se reflètent, dans sa forme convexe, les témoins dont le peintre lui-même, pendent des patenôtres pour les uns, des colliers pour d’autres évoquant soit la foi des époux, soit, s’il s’agit de perles de cristal, leur pureté. Et puis, le spectateur ne peut être que frappé par les mains mutuellement offertes, tendues et tournées vers le ciel qui sont le signe de l’engagement matrimonial. La main gauche de la femme est posée sur son ventre dont la proéminence est soulignée par la ceinture sous la petite poitrine. Cette proéminence fait penser à une femme enceinte mais l’on sait qu’à l’époque, le corps idéal de la femme a une forme de poire comme on le voit le volet consacré à Eve dans L’agneau mystique ou encore dans le portrait de sainte Catherine sur le Triptyque de Dresde. Le ventre proéminent ici est une promesse de grossesse. Les couleurs ont aussi leur signification : le rouge pour l’amour physique, le vert pour l’espérance et le bleu pour la fidélité.
  Et donc, malgré le grand réalisme de la scène, nous pouvons attester que même si, dans ce cas, l’art reproduit le visible, il rend aussi visible selon l’affirmation de Paul Klee.[23]

  Les enfants et les adultes ne seront pas captivés par les mêmes éléments et interpréteront l’œuvre différemment. De plus, la lecture de l’image varie d’une culture à l’autre, dans l’espace et dans le temps, car la perception visuelle dépend largement des valeurs et modèles culturels sans négliger, au niveau de chaque individu, l’influence de l’inconscient, comme le montre le test de Rorschach, ou des stéréotypes parfois inculqués.
  Il faut donc éduquer le regard car toute image peut unir un signifiant et plusieurs signifiés. Prenons l’exemple d’une guitare :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/70/Acoustic_guitar_%282168427397%29.jpg/250px-Acoustic_guitar_%282168427397%29.jpg [24]

  Il s’agit d’un instrument de musique qui peut évoquer l’Espagne par métonymie,

https://m.media-amazon.com/images/M/MV5BNWM1NTFjMzItMjFmOS00N2ZlLWFmZWItZTY5NmJmNzM0ODEzXkEyXkFqcGdeQXVyNzU1NzE3NTg@._V1_QL75_UX500_CR0,47,500,281_.jpg [25]

la femme par métaphore,

un camp scout,

la jeunesse et la liberté.

https://web.archive.org/web/20130615093658im_/http://img3.etsystatic.com/000/0/5537739/il_570xN.239309251.jpg[26]

https://latoilescoute.net/IMG/jpg/2-5-resp160.jpg?1536777617[27]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/de/Outdoor_acoustic_guitar_performance_%28Unsplash%29.jpg/330px-Outdoor_acoustic_guitar_performance_%28Unsplash%29.jpg[28]

  Comme dit Patrick Baudry, « Ce qui se regarde, ce n’est pas strictement ce qui se voit. Le regard invente et associe. L’image fait écho aux images. »[29] La mémoire, le subconscient, l’imaginaire, le système de valeurs peuvent influencer notre vision. Un exercice simple : que voyez-vous sur ce dessin mutilé de Reiser[30] et qu’évoque-t-il pour vous ?

2 013 reiser

  Reiser a donné à ce dessin ici reproduit intégralement un sens politique précis en suggérant trois conformismes destructeurs :

http://likidvcel.free.fr/reiser/travail_famille_patrie.gif[31]

  Cet exemple nous montre l’importance que peut avoir le texte. Dans la série intitulée La trahison des images, Magritte nous propose une clé des songes par une identification incorrecte qui provoque l’imagination et la réflexion du spectateur.

La clef des songes, René Magritte, 1930
©Fondation Beyeler

  Beaucoup disent que sans texte, sans paroles, l’image n’a pas de signification car la vue serait insignifiante, elle ne signifie pas, elle ne donne pas de sens, pas de vérit邠: il faudrait l’écrit pour la comprendre. Ce qui est sûr, c’est que le texte peut changer le sens de l’image comme l’a montré Chris Marker[32] dans son film documentaire Lettre de Sibérie, en 1957. Son objectif y est d’illustrer le fait, selon ses propres mots, que « les mots peuvent faire dire tout ce qu’on veut aux images. » A trois reprises, il présente les trois mêmes séquences, la première montrant dans une des rues de Iakoutk un autobus croisant une limousine, ensuite des travailleurs nivelant le sol d’une chaussée et enfin un Iakoute atteint de strabisme.

https://m.media-amazon.com/images/M/MV5BOWI4Yjg5OTEtNTFkMi00MmQ0LTg0YWEtYTZhNWZlY2VlODFiXkEyXkFqcGc@._V1_QL75_UX299_.jpg[33] https://images.kinorium.com/movie/shot/47747/h280_51836346.jpg [34] https://images.kinorium.com/movie/shot/47747/h280_51836348.jpg [35] [36]

  Le premier commentaire, sur un fond de musique dynamique, loue le régime : « Iakoutsk, capitale de la République socialiste soviétique de Iakoutie est une ville moderne, où les confortables autobus mis à la disposition de la population croisent sans cesse les puissantes Zim, triomphe de l’automobile soviétique. Dans la joyeuse émulation du travail socialiste, les heureux ouvriers soviétiques parmi lesquels nous voyons passer un pittoresque représentant des contrées boréales s’appliquent à faire de Iakoutie un pays où il fait bon vivre. »
  Le deuxième commentaire, sur fond de musique lugubre, dénonce le régime collectiviste : « Iakoutsk, à la sinistre réputation, est une ville sombre où tandis que la population s’entasse péniblement dans des autobus rouge sang, les puissants du régime affichent insolemment le luxe de leurs Zim d’ailleurs coûteuses et inconfortables. Dans la posture des esclaves, les malheureux ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un inquiétant Asiate, s’appliquent à un travail bien symbolique : le nivellement par le bas. »
  Le troisième commentaire, avec seulement les bruits naturels, se veut neutre : « À Iakoutsk, où les maisons modernes gagnent petit à petit sur les vieux quartiers sombres, un autobus moins bondé que ceux de Paris aux heures d’affluence, croise une Zim, excellente voiture que sa rareté fait réserver aux services publics. Avec courage et ténacité, et dans des conditions très dures, les ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un Iakoute affligé de strabisme, s’appliquent à embellir leur ville qui en a besoin. »
  Non seulement texte et musique peuvent « colorer » différemment la même image mais la technique permet aussi de modifier l’image. Les régimes totalitaires ne manqueront pas de céder à cette tentation. Les démocraties aussi.[37]

La réalisatrice Leni Riefenstahl (1902-2003) a réalisé d’authentiques chefs-d’œuvre de propagande[38]. On a pu dire d’elle qu'« artistiquement, c’était un génie et politiquement une imbécile »[39] ou encore « une cinéaste divine au service du diable ».[40]

http://www.leni-riefenstahl.de/images/photo/werk/1.jpg[41] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fa/Leni_Riefenstahl%2C_1940.jpg/250px-Leni_Riefenstahl%2C_1940.jpg[42] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/dc/Bundesarchiv_Bild_146-1988-106-29%2C_Leni_Riefenstahl_bei_Dreharbeiten.jpg[43]

Avec un sens hors du commun de l’image, par différentes techniques de cadrage, des travellings, des caméras sur grue ou sous-marines, d’audacieuses ruptures de rythme, des éclairages inédits, elle parvint à sublimer les corps, exalter la jeunesse et la force.

2 022 Riefenstahl http://www.leni-riefenstahl.de/images/film/012_003.jpg [44] http://www.leni-riefenstahl.de/images/film/013_002g.jpg [45]

  Le pouvoir soviétique ne fut pas en reste. Le 5 mai 1920, Lénine[46] prononce un important discours Place Swerdlow à Moscou pour galvaniser les unités de l’armée rouge qui partaient au front durant la guerre civile. Assistent à ce discours, à droite de la tribune : Trotsky[47], Kamenev[48] et Staline[49].

https://spartacus-educational.com/00aprilT1.jpg[50]

Staline, parvenu au pouvoir suprême, fait disparaître de la photo ses anciens compagnons devenus des opposants.

https://www.researchgate.net/publication/349695394/figure/fig10/AS:996648331264009@1614630887268/ladimir-Lenin-addressing-a-crowd-of-soldiers-about-to-go-to-war-in-Poland-Moscow-5-May.png[51]

  Ces manipulations ne sont pas des mœurs d’un autre temps ni l’apanage des régimes dictatoriaux. En 1976, à Leipzig, alors en République démocratique, est prise une photo dans une crèche où l’on voit des enfants après le bain, enveloppés dans les mêmes linges en éponge.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2d/Bundesarchiv_Bild_183-R1122-022%2C_Torgau%2C_%22Frottee-Zwerge%22_in_Kinderkrippe.jpg/500px-Bundesarchiv_Bild_183-R1122-022%2C_Torgau%2C_%22Frottee-Zwerge%22_in_Kinderkrippe.jpg[52]

En juin 1978, la revue ouest-allemande Voix des martyrs reprend partiellement cette photo avec ce commentaire : « Des enfants en tenue de prisonniers. Une image importée illégalement d’un camp de concentration soviétique. Les enfants sont nés et ont grandi dans le camp jusqu’à ce que leurs parents soient libérés. »

2 028 Leipzig children[53]

  Et donc, même nos démocraties sont tentées de « travailler » les images pour leur donner un sens qu’elles n’ont pas nécessairement. Est très célèbre la photo de Phan Thị Kim Phúc, une petite fille de 9 ans brûlée au napalm le 8 juin 1972 durant la guerre du Vietnam, sur la route de Trang Bang.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/b/ba/The_Terror_of_War.jpg/330px-The_Terror_of_War.jpg[54] Photo publiée

Cette photo prise par le photographe de l’agence Associated Press, Nick Ut Cong Huynh, a fait la « une » des media du monde entier.[55] Elle subit pourtant une double manipulation, dans sa structure tout d’abord et ensuite par les légendes qui l’accompagnèrent.

ap nick ut pulitzer prize image 1972 vietnam thg 120606 wblog[56] Photo originale

Sur la photo originale, la fillette est décentrée, le ciel occupe une plus grande place et l’on voit sur le côté droit un photographe qui recharge son appareil. Sur la photo publiée, tout est recentré sur la détresse des enfants sur un fond de fumée noire plus présente et plus menaçante.
  Comme on s’en doute, les commentaires furent nombreux et orientèrent le sens de cette photo. La plupart des commentaires diffusés à travers le monde s’en prirent aux Américains déclarés responsables de cette horreur. Quelques rares journalistes mirent en cause les Nord-Vietnamiens. D’autres soulignèrent la compassion des soldats Sud-Vietnamiens présents, solidaires et protecteurs.
  En réalité, le 8 juin 1972, c’est l’aviation sud-vietnamienne qui bombarda le secteur de Trang Bang, persuadée que des soldats nord-vietnamiens s’y cachaient.

  Plus près de nous, dans le temps et dans l’espace, le 11 janvier 2015, le très sérieux journal Le Monde évoque la « marche républicaine » qui vient d’avoir lieu à Paris après les attentats perpétrés par des terroristes islamistes les jours précédents. Le journal explique que « précédés dans le défilé par les proches des victimes, une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement se sont tenus par le bras autour du président français François Hollande. […​] Devant les caméras du monde entier, ils avaient auparavant quitté l’Elysée en bus pour rejoindre le cortège. […​] Leur arrivée a été saluée par des applaudissements nourris de la foule. » Cette description comme toutes les photos et reportages diffusés dans le monde entier donne l’impression que les chefs d’État marchaient en tête du peuple, juste précédés par les proches des victimes.

https://gdb.rferl.org/8C888DAD-A4FF-4CAD-807E-1C031A91727C_w650_r0_s.jpg[57]

  Il n’en a rien été. Aucun chef d’État n’a marché « avec » le peuple. Sur cette photo,

https://assets.paperjam.lu/images/articles/photo-du-jour-union-sacree/0.5/0.5/640/426/chefsetatparis.jpg[58]

on constate que les trois-quarts des 200 personnes visibles sont les gardes du corps des chefs d’État et des policiers parisiens en civil. Et sur cette autre, on se rend compte que la petite troupe était bien isolée dans un secteur qui avait été fouillé et cerné par un millier de policiers en uniforme et en civil. Ce sont les journalistes d’un journal économique allemand qui auraient révélé la mise en scène :

https://pbs.twimg.com/media/B7E6sVOCEAEW9Sv?format=jpg&name=small[59]

Dans cet exemple, on constate que l’impression sur le spectateur est différente en fonction de l’axe de prise de vue. Si l’axe est horizontal, à niveau, on ne voit qu’une masse qui peut être considérable mais qui n’est pas comptable. Par contre, en plongée et en plan large, on se rend compte que le groupe photographié est réduit et bien isolé. Ce phénomène est encore mieux mis en évidence ci-dessous. On a l’impression que l’homme politique français Jean-Luc Mélenchon est à la tête d’une foule alors qu’il n’y a que quelques manifestants derrière lui.

https://piximus.net/media2/54867/people-are-posting-examples-of-how-media-can-manipulate-the-truth-9.jpg[60]

  Autre exemple où de nouveau le texte joue un rôle majeur :

Journal de Béziers[61]

Il s’agit de la couverture du journal municipal de la ville de Béziers du 15 septembre 2015. En fait, le journal utilise une photo prise en Macédoine au mois de juin de la même année :

https://pbs.twimg.com/media/COeLwz6UwAAmFT_?format=jpg&name=small[62]

On constate que le journal qui reflète le souci de l’extrême-droite majoritaire a ajouté sur une des fenêtres du train une affichette « Béziers 3865 km » et sur la fenêtre suivante une autre affichette « Scolarité gratuite, hébergement et allocations pour tous ». Ceci pour susciter la réprobation des citoyens face à l’afflux de demandeurs d’asile en faisant peur ou en scandalisant les Biterrois. L’agence AFP propriétaire de cette photo a porté plainte.

  L’application Photoshop, entre autres, permet à tout un chacun de retoucher des photos d’en changer la composition ou les couleurs et propose de « transformer radicalement les images grâce à la magie de l’I.A. »…​. Anne Hidalgo, la maire de Paris en a profité.

https://scontent.flux3-1.fna.fbcdn.net/v/t39.30808-6/465363769_10229610187211471_4369402584269732148_n.jpg?_nc_cat=110&ccb=1-7&_nc_sid=bd9a62&_nc_ohc=78nxohzhyKoQ7kNvwFKXJjR&_nc_oc=AdlG0U_WmJ7xvTXRCHkfcrvOTwIAEJN-Rsr3RopWIdkKeKcak8GqSZJnSvYZTVBM-t4&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.flux3-1.fna&_nc_gid=an7wIZAbfdVjK5_CNSrSDg&oh=00_AfncVxFloZIpEcQBc368nFHJN7nzdv60QR3yu_4AEwFFew&oe=69367682[63]

Les mannequins, les vedettes utilisent constamment les possibilités techniques pour améliorer leur paraître : côtes trop saillantes, rides ou plis disgracieux, ajout ou suppression de tatouages, changement de couleur de peau, etc. On peut ainsi ajouter des personnages ou en retrancher.

article 2208900 153743EC000005DC 929 306x515

article 2208900 15374541000005DC 772 306x515[64]

2Mediare touch CameronDiazFatter[65]

Avant

Après 

Avant   Après

  Certaines « corrections » peuvent être très spectaculaires comme celles subies sur tout le corps par le mannequin Cindy Crawford (née en 1966) ou la chanteuse et danseuse Britney Spears (née en 1981) amincie par la magie technique :

https://laliste.net/wp-content/uploads/2017/02/20-photos-de-stars-avant-apres-avoir-ete-Photoshoppees-17.jpg    https://laliste.net/wp-content/uploads/2017/02/20-photos-de-stars-avant-apres-avoir-ete-Photoshoppees-15.jpg [66]

Parfois, c’est seulement le visage qui trouve une perfection étonnante :

https://laliste.net/wp-content/uploads/2017/02/20-photos-de-stars-avant-apres-avoir-ete-Photoshoppees-14.jpg[67]

  On peut aller plus loin encore dans la manipulation en provoquant ce qu’on appelle traditionnellement l'« effet Koulechov » ou « effet K » par lequel un plan ou une photo influe sur le sens de la photo ou du plan suivant qui, à son tour, influe sur le sens du précédent. On parle de « contamination sémantique » à double sens.

  Le cinéaste et théoricien russe Lev Koulechov (1899-1970) aurait été à l’origine d’une expérience tendant à montrer l’importance du montage dans un film. C’est du moins ce que prétendit son disciple Vsevolod Poudovkine (1893-1953). « D’après le témoignage de Poudovkine, Koulechov choisit dans un film de Bauer⁠[68] trois gros plans assez neutres de l’acteur Ivan Mosjoukine⁠[69], le regard porté vers le hors-champ, qu’il monta avant trois plans représentant : 1) Une assiette de soupe sur une table. 2) Une jeune femme morte gisant dans un cercueil. 3) Une fillette en train de jouer. Les spectateurs, écrit-il, admirèrent le jeu de Mosjoukine qui savait merveilleusement exprimer : 1. L’appétit. 2. La tristesse. 3. La tendresse… ».⁠[70] Selon d’autres témoignages, ce n’est pas une fillette en train de jouer qui serait présentée mais une jeune femme étendue sur un divan et devant laquelle l’acteur est censé exprimer le désir.

https://apprendre-le-scenario.com/wp-content/uploads/2020/04/KOULECHOV.jpg [71]

  En réalité, selon le témoignage de Koulechov lui-même, il a filmé deux réactions différentes de l’acteur (qu’il n’identifie pas) l’une devant une assiette de soupe et l’autre devant une porte de prison qui s’ouvrait devant le prisonnier libéré. Koulechov note : « Quelle que soit la façon dont je disposais [les plans] et dont on les examinait, personne ne distinguait la moindre différence dans le visage de cet acteur, alors même que son jeu avait différé énormément au tournage. Avec un montage correct, même si on prend le jeu d’un acteur visant autre chose, le spectateur le percevra de toute façon comme le monteur l’a voulu, car le spectateur complète de lui-même ce fragment et voit ce que lui suggère le montage »[72].

  Imaginons que l’on place côte à côte les deux images suivantes, la photo de Nick Ut Cong Huynh et l’autre représentant le retour du lieutenant-colonel d’aviation Robert Stirn.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/b/ba/The_Terror_of_War.jpg/330px-The_Terror_of_War.jpg[73] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/96/Burst_of_Joy.jpg/330px-Burst_of_Joy.jpg[74]

Dans le contexte de l’époque, accusant l’aviation américaine d’être coupable d’avoir bombardé au napalm et causé le malheur de ces enfants, le retour triomphal du lieutenant-colonel sera jugé proprement scandaleux : comment peut-on se réjouir du retour d’un aviateur coupable d’une telle barbarie ? Or, les deux images n’ont rien de commun. En effet, c’est le retour de captivité du lieutenant-colonel qui est célébré. Il fut prisonnier de guerre au Nord-Vietnam de 1967 à 1973.

  Autre exemple de montage que l’on a diffusé où l’on voit rassemblées toute une série de photos souriantes du pape François. La dernière contraste violemment avec les précédentes et suggère que, dans toutes sortes de circonstances, le pape s’amuse ou rit sauf en présence du président Donald Trump qui s’en trouve discrédité, soupçonné d’affliger le Souverain Pontife.

https://pbs.twimg.com/media/DAn26nmXcAEI6QU?format=jpg&name=small [75]

  À différentes fins, on utilise et manipule des images et ces images nous utilisent et manipulent à leur tour. Il est donc important que notre imaginaire qui se nourrit d’images et qui produit des images soit orienté par une attention et une prudence éclairées par des critères sûrs. Serge Tisseron nous dit que « ce n’est pas l’image qu’il faut redouter ! C’est l’insuffisance de nos outils conceptuels traditionnels » car l’image ne souffre pas d’une indigence de sens mais « plutôt du contraire : un excès de compréhension de ses contenus ! ».[76] Il est donc urgent dans un monde truffé d’images que nous soyons éduqués à leur lecture. Notre cerveau est à la fois une fenêtre et une porte, ouvert sur le monde et sensible à ses messages. Sans formation, sans souci du vrai, nous risquons de nous perdre dans ce que nous regardons.

  L’image peut nous aider à mieux voir la réalité et même nous révéler une réalité inaccessible à nos sens mais elle peut aussi nous voiler la réalité, la modifier, la transformer. Et, d’une manière ou d’une autre, elle la transforme sinon elle ne serait pas image. Le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, en étudiant la gigantesque bibliothèque iconographique constituée par le neurologue Jean-Martin Charcot[77] qui photographiait systématiquement les patients atteints d’hystérie, déclara : « j’avais compris que fabriquer une image, ce n’était pas illustrer une idée ou capter une réalité : mais bien agir sur la réalité et construire une idée ».[78]

  Construire une idée ou induire une idée, n’est-ce pas aussi un risque pour le spectateur ? En 1947, Jacques Lacan écrivait que « ce n’est pas d’une trop grande indocilité des individus que viendront les dangers de l’avenir humain […​]. Par contre, le développement qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions […​] seront l’occasion de nouveaux abus de pouvoir. »[79] La publicité va, de plus en plus, laisser de côté les informations concernant un produit mais plutôt nous inciter à nous identifier aux personnages utilisant le produit. Il faudrait aussi parler du rôle de l’image en politique. Mais nombreuses sont les études qui ont mis en garde contre la « politique-spectacle » liée à l’extension des mass-médias.[80] On sait combien aussi le terrorisme a besoin des images pour précisément répandre la terreur.[81]

  L’image peut aussi nous révéler quelque chose du medium humain, de la personne qui a peint, sculpté, photographié ou filmé. Elle peut être aussi le fruit d’une habileté technique avec ou sans rapport à la réalité. Elle peut prendre son sens hors d’elle-même grâce au texte qui l’accompagne mais aussi plus simplement par le « discours qu’elle suscite ou qui la motive »[82]. Certains n’hésitent pas à dénoncer une dérive actuelle : nous serions passés d’une image soucieuse de beauté à une « image-déchet, à l’obscène et à l’abject, à la marchandisation des corps voire même avec Daesh, à l’exaltation de l’horreur avec les vidéos de décapitation. »[83]

  Non seulement l’image est problématique mais sa pléthore actuelle, liée à la prolifération des écrans, suscite de nombreuses questions à tel point qu’on peut se demander si nous assistons au triomphe de l’image ou « au triomphe de la volonté de voir » ?[84] De vouloir tout voir peut-être, comme le suggère le psychiatre François Bony. Mais à force de vouloir tout voir, on en arrive à considérer que « ce qui ne se voit pas n’est pas réel »[85]. Pour Lacan, « le besoin d’imager […​] conduit à l’idolâtrie. »[86] Et à l’idolâtrie de soi-même comme le prouve l’efflorescence des selfies ou autoportraits et de leurs nombreuses variantes qui envahissent les réseaux sociaux. On s’y exhibe dans toutes les positions même les plus dangereuses, sans pudeur ni réserve. On cadre certaines parties de son corps, ou tout son corps nu ou habillé, que ce soit pendant des obsèques ou après une relation sexuelle. Toutes ces pratiques, avec ou sans mises en scène, que beaucoup considèrent comme narcissiques[87], témoignent bien de l’individualisme contemporain où chacun se met en avant et s’exalte comme corps. Nous assistons ainsi au triomphe du « moi » mais d’abord ou principalement du moi corporel.[88] Le grand écrivain Milan Kundera jugera avec sévérité cet exhibitionnisme : « Le souci de sa propre image, voilà l’incorrigible immaturité de l’homme. »[89]
  Les enfants et les adolescents se servent aujourd’hui constamment des écrans ce qui en inquiète plus d’un. Si l’on en croit un psychanalyste, « l’exhibition occupe une place centrale et fondatrice au cœur de la vie psychique de tout être humain, elle apporte à ceux qui parviennent à la vivre sur un mode positif et constructif des satisfactions à nulle autre pareilles, que ce soit grâce à leur sociabilité naturelle, par des productions artisanales ou artistiques, par les performances sportives ou par l’accession à des postes de haute responsabilité ». Toutefois, fait-il remarquer, cette tendance instinctive qui entraîne à la sociabilité, peut, comme toutes les tendances instinctives, être le lieu d’une « perversion pathologique » qui, au lieu de sociabiliser, isole dangereusement.[90]
  Si le « mal » peut être le fait de tous, quel que soit l’âge, il est sûr que les adolescents, dans la construction de leur identité, sont particulièrement menacés. Ils ne savent pas nécessairement que de nombreuses images ont été mises en scène et ne correspondent pas à la réalité. Eux-mêmes s’ils sont un peu habiles peuvent facilement se mettre en scène à leur tour dans le but de paraître ressembler à tel ou tel. A l’abri du contrôle des parents, ils cherchent des modèles qui leur plaisent et s’efforcent de ressembler à ces modèles séduisants. Mais ils peuvent se sentir dévalorisés si leur quotidien ou leur profil leur paraissent banals ou, pire encore, si les autres utilisateurs les dénigrent.[91] De temps à autre, des suicides défraient la chronique.
  Comme dit plus haut, les réseaux sociaux développent une véritable « culture » du narcissisme[92]. Considéré longtemps comme un défaut de caractère, le narcissisme, pour Freud, est « un stade de développement nécessaire dans le passage de l’auto-érotisme à l’amour d’objet »[93]. Quoi qu’il en soit, les réseaux sociaux deviennent des journaux intimes qui me permettent de me mettre en avant, de solliciter une reconnaissance de la part des autres utilisateurs, de susciter leur intérêt par mes vêtements, mon cadre de vie, mon sex appeal. Certains psychologues estiment que cette volonté de paraître sur la scène publique révèle un manque de confiance en soi. Ils font aussi remarquer que le narcissisme est devenu aujourd’hui « socialement acceptable » : « s’afficher sur la toile est devenu une norme sociale » car, tout le monde s’affiche et la technologie nous permet de nous mettre en avant en espérant des « likes »[94]. On peut aussi évidemment poster une photo qui corresponde au goût de notre réseau d’amis et travailler nos photos dans ce sens pour ainsi « modeler la perception que les autres ont de nous. » Quand on sait que « plus de 80 millions de photos sont publiées chaque jour sur Instagram et 350 millions sur Facebook », on a intérêt à tout faire pour se démarquer. La technique nous permet de tout embellir.[95]
  Dans une interview, le psychologue et psychanalyste Michaël Stora[96] confirme cette analyse. Ceux qui publient beaucoup sur les réseaux sociaux souffrent, dit-il, d’une « fragilité narcissique » qui s’exprime par un « évitement du réel ». Ils n’osent pas rencontrer physiquement l’autre. C’est pourquoi il compare les réseaux sociaux à « une sorte de bal masqué ». Ce n’est pas moi qui m’exprime et me montre, mais mon avatar, un « moi » mis en scène qui me permet d’être plus libre, « désinhibé ».[97] Stora ajoute encore que la volonté de tout dire et tout montrer est une « régression infantile »[98]. Ce curieux mélange de liberté et de régression est expliqué ainsi par Jean-Yves Lefourn : « A la différence du langage des mots ou de la musique, l’image ne dispose que de signes ; elle est donc plus un langage archaïque. L’adolescent trouve un intérêt à l’image car cela le projette dans un devenir mais le renvoie en même temps à son socle infantile et à son langage de l’archaïque. » Et il y a là un danger pour ce pédopsychiatre : « Dans ce rapport étroit à l’image, il faut faire attention que la libido de l’adolescent ne soit axée que sur l’amour de soi, ce qui est problématique au sens du génital ; en effet cet investissement sur soi entrave, voire empêche, l’investissement sur l’autre, et l’enferme dans un temps d’un contenu narcissique archaïque et d’un sentiment océanique de toute-puissance. »[99]

  Que conclure de toutes ces réflexions et mises en garde ?

Toute image doit être lue avec notre intelligence critique, une intelligence sensible aux possibilités techniques mais aussi et surtout peut-être, une intelligence attachée à des valeurs sûres, une intelligence qui sait que ce qui se voit est toujours plus ou moins éloigné de la « vérité" que les yeux croient percevoir.
  Comme le suggère Rachida Triki, l’image doit toujours être considérée dans un « entre-deux, dans sa virtualité, en puissance d’actualisation dans des figures reconnaissables ou purement fictionnelles. En ce cas, le sens de l’image est bien celui de ses possibilités, qui sont pour beaucoup dans ce qu’on désigne par sa magie et son pouvoir de séduction. […​] Elle reste toujours en devenir, à la fois dans la multiplicité de ses apparitions, dans celle de ses interprétations et dans ses effets sur les corps regardants.»[100]
  « Nous savons bien, écrit Serge Tisseron, qu’elles ne sont pas le vrai…​ mais que nous ne pouvons pas pour autant nous empêcher d’y croire ! »[101] Pourquoi avons-nous tendance à confondre les images avec la réalité ? D’où vient ce « funeste penchant à croire aux images » ? Il y a, selon ce spécialiste, trois raisons à cela liées à nos origines, à notre petite enfance et donc très ancrées en nous.
  Tout d’abord, notre désir inné de savoir est « inséparable de celui de se donner des images » : « la croyance que les images sont « vraies » est ainsi fondé pour chacun sur une expérience essentielle, l’émergence d’une pensée qui ne soit plus enfouie dans le corps, mais objectivable et reproductible grâce à une image." Bref, « nous avons désiré voir pour savoir ».[102]
  Deuxième raison qui nous pousse à croire les images : « elles nous assurent de notre intégrité narcissique » : « quand nous avons découvert pour la première fois notre image unifiée dans un miroir, il a été essentiel pour nous d’y croire. […​] Dans le fait de croire aux images, il y a toujours un peu du désir de nous guérir de l’angoisse du morcellement primitif. »
  Enfin, les images « nous sécurisent sur notre appartenance à un groupe » : « contempler les mêmes images assure une sorte de communication virtuelle même en l’absence de toute communication réelle. […​] Chaque spectateur qui adhère à une image le fait toujours en étant porté par le désir de faire partie de tous ceux qui y adhèrent, soit pour s’y reconnaître, soit pour s’en offusquer. Les images sont en cela une sorte de ‹ colle sociale › ».
  Ce dernier point est très important. Pour l’auteur, la famille et tous les « groupes d’appartenance » ont un rôle capital dans la manière qu’auront les enfants d’appréhender les images. Pour qu’ils préfèrent le monde réel aux images, encore faut-il que les parents et les éducateurs préfèrent eux-mêmes la vérité de la réalité y compris la vérité sur eux-mêmes à l'"image idéale » qu’ils se font d’eux-mêmes. Puisque l’image « ment », commençons par ne plus mentir aux enfants et ne plus nous mentir à nous-mêmes. Par ailleurs, parler ensemble de l’image et de l’émotion qu’elle a suscitée chez les uns et les autres est libérateur. Mais pour échapper « au pouvoir de fascination narcissique des images », il faut se rendre compte que « le pouvoir hypnotique de l’image est d’abord lié au désir du spectateur de s’hypnotiser lui-même » et pour lutter contre cette tendance, nous devons « apprendre à reconnaître nos propres souffrances narcissiques » et « à repérer et accepter les failles dans les images parce qu’elles sont à la fois des failles que nous portons en nous et de celles qui divisent le monde." Les images, en effet sont non seulement comme une source d’information sur le monde mais surtout comme une source d’information sur elles-mêmes et sur le spectateur. Qu’est-ce à dire ?
  Si je regarde, comme nous le ferons plus loin, l’image, par exemple, d’une femme nue, elle me renseigne sur ce qu’est un corps de femme, sur la manière dont la photo a été conçue (choix du modèle, du cadre, de l’angle de prise de vue, de la lumière, de la couleur, etc.) et sur moi-même : est-ce le goût de la beauté ou la concupiscence qui m’a attiré ?
  Prendre conscience de tout cela aide à dissiper la fascination.[103] Nous en ferons l’expérience plus loin.


1. Peintre américain, 1834-1903. Descartes, dans La dioprique (Discours VI) dit que « c’est l’âme, et non pas l’œil » qui voit. A cela, Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) répondit : « Ce n’est pas l’œil qui voit. Mais ce n’est pas l’âme. C’est le corps comme totalité ouverte ». (Cf. VILLELA-PETIT Maria, « Qui voit ?", du privilège de la peinture chez M. Merleau-Ponty, in Les études philosophiques, 2001/2, n° 57, pp. 261-278).
2. LEFOURN, Jean-Yves, L’image, son inquiétante étrangeté et son impact, in Enfances & Psy, n° 26, 2005/1, pp. 89-96. Ne pas confondre ce Lefourn Jean-Yves avec Le Fourn Jean-Yves, peintre et caricaturiste.
3. Salon de 1763, op. cit..
4. Pascal reprend, semble-t-il, un exemple donné par Montaigne (cf. ci-dessous) : « Qu’on jette une poutre entre […​] deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions si elle était à terre. »
5. PASCAL Blaise (1623-1662), Pensées, Audin, 1949, pp. 94-96.
6. Montaigne cite ici Cicéron, en latin (106-43 av. J.-C.) : « Il arrive souvent aussi que notre âme soit violemment ébranlée par quelque vue, ou par une gravité et une mélodie de la voix ; souvent encore c’est par le souci et la frayeur." (De la Divination, I, 37).
7. Démocrite (460-370 av. J.-C.), selon la légende.
8. MONTAIGNE Michel de, Essais, II, 12, Gallimard-La Pléiade, 1958, pp. 671-672.
9. 1891-1994. Il fut professeur à l’université de Chicago.
10. HOKUSAI Katsushika (1760-1849).
13. Cf. COCULA Bernard et PEYROUTET Claude, Sémantique de l’image, Pour une approche méthodique des messages visuels, Delagrave, 1986, p. 17.
14. 1879-1940. Cf. Théorie de l’art moderne, Gallimard-Folio, 1998.
16. C’est le mathématicien et physicien belge Joseph Plateau (1801-1883) qui mit en évidence ce phénomène. Il inventa en 1832 le phénakisticope (du grec phenax, φεναξ, trompeur et skopein, σκοπειν, observer, regarder) qui, par la rotation d’images fixes sur un disque donne l’illusion du mouvement. Ses travaux serviront de base à l’invention du cinéma.
17. Expérience réalisée par le psychologue anglais Edward Bradford Titchener (1867-1927).
18. Expérience proposée par le psychologue italien Marco Ponzo (1882-1960).
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ponzo_illusion.gif
19. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, Armand Colin, 1997, p. 71. Né en 1956, P. Baudry est sociologue et fut professeur à l’Université Michel de Montaigne à Bordeaux. Il est connu, entre autres, pour ses travaux sur la pornographie.
20. 1859-1941.
21. 1390-1441.
23. KLEE Paul, op. cit. : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »
26. Via https://web.archive.org/web/20130615093658/http://www.etsy.com/listing/72957355/female-form-6-string-acoustic-guitar?image_id=239309251.
Luther a condamné _« les instruments à cordes frottées, comme les vielles par exemple. Ces instruments ressemblent à nos violons et violoncelles et il les condamne à cause de leur forme qui évoque trop les formes féminines. »_ (PIRENNE Christophe, Discours musical et réalité spirituelle, in La beauté sauvera le monde, Session complémentaire, Ecole de la Foi, Namur, 1997, p. 80). Gratter la guitare peut donc être considéré comme un geste obscène. Voilà pourquoi elle fut et est peut-être encore interdite dans certains pays à certaines époques. Le musicologue Christophe Pirenne, né en 1964, est professeur aux universités de Liège et de Louvain-la-Neuve.
29. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, Armand Colin, 1997, p. 71.
30. REISER Jean-Marc (1941-1983).
32. Pseudonyme de Christian Bouche-Villeneuve (1921-2012).
36. Chris Marker, _Lettre de Sibérie_, 1957.
37. Quelques exemples repris ici et bien d’autres ont été analysés par LIMORTE Floriane, La manipulation de l’image : une atteinte à la mémoire collective, Anthropologie et ethnologie, 2016, sur https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01416687/document.
38. Le triomphe de la volonté (1934) mobilisa seize équipes de tournage, 60 heures de pellicule ; pour son œuvre Les dieux du stade (1936), Leni Riefenstahl se vit décerner, en 1939, une médaille d’or du Comité international olympique. On peut aussi se rapporter au film de Ray Müller, Leni Riefenstahl, le pouvoir des images, 1993 ou au livre de VERNET Sandrine et GERKE Klaus, Leni Riefenstahl, le pouvoir des images, Ray Müller, K Films Editions, 1975
39. Le propos est de l’acteur irlandais et historien du cinéma Liam O’Leary, (1910-1992), auteur notamment de The silent cinéma, Studio Vista, 1965 et de Rex Ingram Master of the silent cinema, The Academy Press, 1980.
46. LENINE Vladimir Ilitch (1870-1924).
47. TROTSKY Léon (1879-1940), assassiné au Mexique.
48. KAMENEV Lev (1883-1936) condamné en 1934 et exécuté en 1936.
49. STALINE Joseph (1878-1953).
52. Attribution: Bundesarchiv, Bild 183-R1122-022 / Grubitzsch (geb. Raphael), Waltraud / CC-BY-SA 3.0 DE , via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_183-R1122-022,_Torgau,_%22Frottee-Zwerge%22_in_Kinderkrippe.jpg.
55. Il a fallu quatre jours de discussion avant que la photo ne soit publiée étant donné que l’agence, au départ, s’opposait à la publication d’une photo montrant la nudité d’un enfant.
57. Via https://www.rferl.org/a/israeli-newspaper-disappears-merkel-paris-rally/26791861.html
Cette photo publiée dans un journal israélien HaMevaser, a été amputée des deux femmes que l’on voit au premier rang. Angela Merkel, chancelière d’Allemagne, au centre et Anne Hidalgo, maire de Paris, à l’extrême gauche.
65. Via https://thesocietypages.org/socimages/2013/12/30/too-fat-too-skinny/
Cameron Diaz est une actrice américaine née en 1972.
67. Katy Perry, née en 1984, est une chanteuse américaine.
68. Ievgueni Bauer, 1865-1917.
69. Ivan Mosjoukine, 1889-1939.
70. PINEL Vincent, Dictionnaire technique du cinéma, Paris, Armand Colin, 2012, p. 163; cf. également SADOUL Georges, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, Paris, Flammarion, 1968, p.184.
72. KOULECHOV Lev, Traité de mise en scène, Paris, Editions Dujarric, coll. « Manuel poche », 1973, pp. 371 et 385
76. Op. cit., pp. 29-31.
77. 1825-1893.
78. DIDI-HUBERMAN Georges, Invention de l’hystérie : Charcot et l’iconographie photographique de La Salpêtrière, Editions Macula, 1982, p.13, cité in BONY François, Le triomphe de l’image, Les Cahiers cliniques de Nice, n° 18, Décembre 2017, p. 19. Didi-Huberman, né le 13 juin 1953 à Saint-Étienne, est un philosophe et un historien de l’art français
79. LACAN Jacques, La psychiatrie anglaise et la guerre (1947), in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 120, cité par BONY François, op. cit. , pp. 20-21. Jacques Lacan (1901-1981), est un psychiatre et psychanalyste français.
80. On peut lire, par exemple, HERMAN Edward et CHOMSKY Noam, La gestion politique des médias de masse, Investig’Action, 2019 ; ou encore du même CHOMSKY Noam et McCHESNEY Robert, Propagande, médias et démocratie, Ecosociété/Enlarged édition, 2005.
81. On peut lire GARCIN-MARROU Isabelle, Terrorisme, médias et démocratie, Presses universitaires de Lyon, 2001 ou encore TJADE EONE Michel, Et si le terrorisme manipulait les médias ? Editions Dianoïa, 2005.
82. DE GEORGES Philippe, Le choc des images, in Le triomphe de l’image, Les Cahiers cliniques de Nice, n° 18, Décembre 2017, p. 9. L’auteur est psychiatre. François Bony, lui aussi psychiatre, renchérit : « Il n’y a pas d’images sans paroles ». Mais il souligne le fait que les images portent d’abord la « parole " de l’artiste. (Triomphe de l’image, triomphe des images ou crise dans le réel ? in Les Cahiers cliniques de Nice, op. cit., p. 15).
83. Id.
84. WAJCMAN Gérard, L’œil absolu, Denoël, 2010. G. Wajcman, né en 1949, est psychanalyste, Maître de conférences à l’Université de Paris 8.
85. Id., p. 120.
86. LACAN Jacques, Le séminaire, Livre II, Seuil, 1954, p. 71.
87. Voir note 127.
88. Pour le philosophe et sociologue Henri-Pierre Jeudy (né en 1945), les « pratiques de l’exposition de soi, finissant par se soumettre à des modèles culturels de l’exhibitionnisme de l’ego, deviennent de plus en plus similaires. Elles ne provoquent pas l’étrangeté de l’Autre, elles reposent sur le principe d’une familiarité telle que l’altérité est anéantie au profit de la mêmeté. Celui qui s’exhibe est a priori perçu comme étant le même que moi. » (Cf. JEUDY Henri-Pierre, L’absence de l’intimité, Circé, 2007 p.30.)
89. KUNDERA Milan (1927), L’immortalité, Folio, 1993. Notons tout de même un cas un peu à part : la photographe américaine Cindy Sherman (née en 1954) a bâti sa réputation uniquement sur des autoportraits. Elle est, en effet, son seul modèle incarnant toutes sortes de personnages.
90. BONNET Gérard, Voir-Être vu, Figures de l’exhibitionnisme aujourd’hui, Bibliothèque de psychanalyse, Presses universitaires de France, 2005, pp. 377-378.
92. La nymphe Echo, punie par Junon, jalouse, à ne répéter que les derniers mots entendus, tombe amoureuse de Narcisse avec qui elle ne peut communiquer puisqu’elle est condamnée à ne répéter que les derniers mots de son interlocuteur qui s’enfuit. Une autre nymphe touchée par le désespoir d’Echo obtint du ciel la punition de Narcisse : « Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être aimé ». Penché sur l’eau d’une fontaine pour étancher sa soif, il tombe amoureux de lui-même. Comme sa propre image ne peut le rejoindre, il meurt désespéré poursuivant toujours son image dans le fleuve des enfers. (Cf. OVIDE, Métamorphoses, III, 336-510)
93. Œuvres complètes de Freud/Psychanalyse, XII, Presses universitaires de France, 2005, pp. 214-215.
94. On appelle « like » sur les réseaux sociaux un petit signe (un pouce levé, par exemple) qui signale l’approbation d’un internaute.
96. Cf. https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20170831.OBS4056/reseaux-sociaux-publier-beaucoup-c-est-trahir-une-fragilite-narcissique.html. Michaël Stora a publié avec Anne Ulpat : Hyperconnexion*,* Larousse, 2017. Il est spécialiste des addictions et du numérique.
97. Il rejoint, d’une certaine manière, ce qu’écrivait Oscar Wilde : « C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. »
98. L’auteur explique : « Jusqu’à l’âge de 4 ou 5 ans environ, les enfants disent tout et montrent tout. Et puis ils se rendent compte qu’à force de tout dire et tout montrer, ça peut parfois se retourner contre eux…​ L’enfant va commencer à développer le mensonge qui est une manière paradoxale de s’autonomiser. […​] Quand je parle de régression infantile, je pense aussi aux commentaires. « Tu es beau », « J’adore »…​ Est-ce qu’on s’adresse à un adulte ou à un petit enfant ? »
99. LEFOURN, op. cit. L’auteur précise que ce qui attire dans la relation à l’image, ce n’est pas l’effet « miroir » mais plutôt « le dessin du tout petit enfant ». Il se met à distance de lui-même et de sa famille. Il est symptomatique que l’adolescent n’apprécie que peu de se revoir sur les photos de famille avec ses parents alors qu’il aime se photographier.
100. Op. cit., p. 208.
101. TISSERON Serge, Comment résister à la confusion des images ? Conseils aux familles, in Le divan familial, n° 7, 2001, pp. 21-31. Serge Tisseron, né en 1948, est psychiatre et psychanalyste, spécialiste des images et notamment de leur impact sur les enfants. Toutes les citations qui suivent sont empruntées à cet article.
102. Cette fonction est liée, pour l’auteur, « avec la curiosité sexuelle infantile qui continue à habiter chacun d’entre nous. »
103. On peut lire DEBRAY Régis, Vie et mort de l’image, Une histoire du regard en Occident, Gallimard, 1992.

3. La pornographie

Si l’image est émotion,
l’émotion actuelle est souvent d’ordre sexuel.

— Xavier Deleu

[1]

  L’omniprésence de l’image

  L’image a envahi notre univers culturel privé et public. Aujourd’hui, elle est non seulement partout, multiforme, mais elle a acquis aussi une grande force. Un directeur de marketing explique que si l’image est si présente aujourd’hui, c’est qu’elle correspond à un état d’esprit qui réclame tout, tout de suite, plus vite et plus intensément. Or l’image est « le langage le plus signifiant immédiatement »[2] car précisément le plus intense[3]. « Une image vaut mille mots » disait déjà le sage Confucius[4] et l’historien israélien Zev Sternhell[5] soulignait aussi sa force en déclarant qu’«on ne peut pas se battre contre une image ». Certaines images seraient donc plus prégnantes que le décolleté de Dorine et, vu leur nombre et leur nature, échapperaient aux « mouchoirs » de Tartuffe ou aux retouches de Daniele da Volterra[6], surnommé Braghettone (« culottier ») qui, à la demande du cardinal Charles Borromée[7] recouvrit les parties génitales des personnages du Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine.

  À juste titre Rachida Triki parlait de la magie de l’image. Tristan Garcia parle de son charme. Le mot a gardé en français un des sens du carmen latin : celui de parole magique, d’enchantement, de sortilège, d’envoûtement. De là, son sens plus moderne de séduction, d’attirance, de fascination et de plaisir. Pour cet auteur, le charme de l’image est double. L’image est tout d’abord capture de « quelque chose qui ne se trouve pas en elle » et, en second lieu, elle captive, elle saisit « le regard qui la saisit : une image est un objet dans lequel on peut se plonger sans pourtant y être jamais »[8]. Il explique que si vous placez une image, dessin ou photographie au milieu de toute une série d’objets divers, l’œil sera attiré par l’image. Et s’il s’agit d’une image animée, elle exercera un « pouvoir hypnotique ». On se souvient des mises en garde d’André Maurois vis-à-vis du pouvoir de l’image qui détourne de la lecture et favorise la « dislocation de la pensée »[9]. Roland Barthes dit de l’image qu’elle « est péremptoire, elle a toujours le dernier mot ; aucune connaissance ne peut la contredire, l’aménager, la subtiliser »[10].
  Plus profondément, Daniel J. Boorstin[11], dans son étude devenue classique sur l’image, défend l’idée que « nous avons besoin de ces illusions et nous les croyons vraies parce que nous sommes atteints d’espoirs exagérés. Nous attendons trop de ce monde. Nos espoirs sont extravagants au sens précis du dictionnaire : « hors de la raison ou de la modération. » Ils sont excessifs. »[12]
  Est-ce parce que nous exigeons « plus que le monde ne peut fournir » que « nous prions qu’on nous fabrique quelque chose pour pallier notre insuffisance » ? Est-ce parce que notre sexualité nous paraît insuffisante, limitée, décevante, que la pornographie a tant de succès ? Pallierait-elle nos impuissances ? Serait-elle une suppléance ? Un spectacle compensatoire?[13]

  L’envahissement de l’image pornographique

  Déjà en 2007, les Mutualités socialistes attiraient l’attention sur le succès de la pornographie à l’école primaire.[14] Aujourd’hui, les chiffres sont devenus hallucinants. En 2017, un journaliste écrivait : « 3 milliards d’images sont échangées chaque jour sur Internet ; 30% des recherches Web commencent sur Google Image ! ».[15] En 2022, un rapport d’information du Sénat français dénombrait « 128 millions de sites, 136 milliards de vidéos regardées par an, 500 millions de recherches par jour, 35% des vidéos téléchargées, un quart de tout le trafic de vidéo en ligne, 16% du flux total de données sur l’Internet, une recherche sur ordinateur sur huit est du porno, une sur cinq sur mobile ; pour le géant du système, […] 220.000 de ses vidéos sont regardées chaque minute dans le monde ».[16] De son côté, le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) affirme qu’il y eut 110 milliards de visionnements en 2022 sur le principal site porno, trois milliards d’images sont échangées chaque jour et 30% des recherches sur google sont consacrées au porno.[17] En 2023, une autre source française signalait que « 2,2 millions de jeunes de moins de 18 ans consultent des sites pornographiques, soit 36% de plus qu’il y a 5 ans. 21% des garçons âgés de 10 à 11 ans sont exposés à des sites pornographiques au moins une fois par mois. Pour les 12-13 ans, leur nombre grimpe à 51%. Si les garçons sont les plus touchés, la fréquentation des sites pornographiques concerne aussi les filles. Un tiers des adolescentes de 12 à 13 ans les consultent. »[18] En 2024, Thérèse Hargot, sexologue belge qui exerce en France, révélait qu’un enfant sur trois a vu des images pornographiques avant l’âge de 12 ans, deux sur trois avant 15 ans ; 50% des garçons de 12 à 13 ans vont sur des sites pornos tous les mois et 44% des jeunes déclarent reproduire ce qu’ils ont vu dans ces vidéos. 70% des adultes en consomment dont 25% au moins une fois par semaine.[19]
  Même si, finalement, l’image dont nous parlerons principalement, par la suite, n’est pas l’image considérée généralement comme « pornographique », il convient, vu son omniprésence et son accessibilité, de nous y arrêter.
  Tout d’abord, la pornographie met en acte et de manière spectaculaire ce que nous avons dit de l’image et de sa magie. Comme l’écrit Patrick Baudry, « En proximité d’un sexe qui semble à l’état brut ou pur, l’amateur de vidéo X, joue avec la fausseté d’une mise en scène, se soustrait à l’emprise de la narration et échappe aux impératifs de la vérité ou du rapport à la vérité ».⁠[20] « Le porno […​] s’ajoute sans doute au réel, ou encore le subvertit, mais surtout il se substitue à lui et le relativise en tant que tel. On est, avec le porno, dans le registre réel du virtuel. »[21]
  Par ailleurs, la pornographie est un problème grave de société, d’autant plus grave qu’il ne semble pas intéresser les autorités publiques. Comme l’écrit P. Baudry, naguère, le monde pornographique était réservé aux adultes. Aujourd’hui, il « devient un monde de proximité où le mécanisme de l’interdiction semble peu opératoire ».⁠[22] Nous verrons que le Conseil de l’Europe publie régulièrement des « résolutions » sur le sujet mais sans grand effet. Les Etas ne se préoccupent guère que de la pédopornographie et encore, a posteriori. Nous y reviendrons.
  Enfin, il s’agira, à partir du chapitre 7, d’analyser l’image « sexy » même si celle-ci paraît anodine et semble acceptée alors que les méfaits de l’autre sont souvent dénoncés. D’autre part, les problèmes soulevés à propos de l’image « sexy » se retrouveront a fortiori, amplifiés, dans l’image « pornographique ».

  La pornographie est-elle définissable ?[23]

  Dans la pornographie qu’il serait plus juste d’appeler, dans les arts visuels, la pornovision[24], l’acte sexuel est réel et présenté sous toutes ses formes et sans fard : orgies, fellations, sodomisations, nécrophilie, zoophilie[25], masturbation, homosexualité en sont les manifestations les plus banales[26]. P. Baudry note que « non seulement toute imagerie sexuelle combine la répulsion à la fascination, mais l’intégration et plus encore la tolérance à l’endroit des « bizarreries » devient une norme. »[27]
  L’image est « sexuellement explicite »[28], selon la définition du sexologue Pascal de Sutter[29]. Un autre auteur déclare que la pornographie est « la représentation complaisante -à caractère sexuel- de sujets, de détails obscènes, dans une œuvre artistique, littéraire ou cinématographique »[30] dont la finalité, ajoute-t-on, est l’excitation du spectateur.[31] Toutefois, cette définition traditionnelle est controversée. Le philosophe Roman Roszak a collationné les principales études universitaires consacrées à la pornographie et a constaté que si, pour les uns, « la pornographie est un phénomène moderne, qui se caractérise par la monstration totale, univoque, violente et vénale du corps humain »[32], pour d’autres, « il n’y a aucune définition stable, ni aucun commencement de la pornographie »[33]. En effet, pour ces derniers, « la mise en perspective offerte par l’histoire de l’art montre bien la vanité de toute tentative de définition de la pornographie, en même temps qu’elle relativise la prétendue violence des représentations sexuelles contemporaines »[34].
  Nous verrons, dans le chapitre suivant, que ces définitions différentes impliquent évidemment des évaluations différentes. En attendant, contentons-nous, de la première définition qui rejoint, en gros, la manière dont le grand public qualifie ces spectacles.
  Par ailleurs, nous verrons aussi que certains se sont essayés à distinguer le pornographique de l’érotique[35] qui serait moins problématique. Nous en reparlerons plus loin.
  Même, à l’intérieur de la catégorie pornographique, certains s’ingénient à classifier les images, parlent de _porno chic, de porno soft, de porno hard et tentent de distinguer ces catégories de l’image érotique ou de l’image de charme. Nous ne nous y attarderons pas. Disons simplement, à cet endroit, que, si l’on se place du point de vue du spectateur, il est sûr que telle image sera pornographique pour l’un et charmante pour l’autre, suivant la sensibilité, l’éducation, le milieu, la culture ou l’époque. C’est bien ce que veut souligner la citation célèbre : « La pornographie, c’est l’érotisme des autres »[36]. Marie-Anne Paveau confirme : c’est une « affaire de réception, de regard, voire d’imagination », écrit-elle.[37]
  C’est pour éviter de s’empêtrer dans ces distinguos toujours discutables, qu’il m’a paru plus intéressant d’aborder, par la suite, le point de départ de toutes ces variantes : la représentation du corps et de la sexualité dans sa forme la plus élémentaire et qui, en même temps, manifeste un souci artistique.
  Par contre, la « pornographie », dans son acception courante, aussi imprécise ou fluctuante soit-elle, se préoccupe, en général, très peu de la recherche artistique puisque, suivant les analystes, l’objectif est de provoquer le désir voire le plaisir du « consommateur ». [38] Les scenarii des films X[39], par exemple, sont d’une pauvreté désolante dans la mesure où l’objectif n’est pas de raconter une histoire mais de montrer le plus rapidement possible une « relation » sexuelle. Plus crûment, Michaël Trachman écrira : « il s’agit moins de faire œuvre que d’exciter les spectateurs. »[40] La pornographie est, par excellence, selon l’expression employée par J.-Cl. Guillebaud, un « outil masturbatoire » : « Nomade, incertaine, boulimique et anxieuse, la sexualité contemporaine est d’abord solitaire. Et cela jusqu’au vertige…​ Tout se passe comme si elle avait congédié l’autre dans son humanité pour jouir enfin d’une pleine mais angoissante autonomie. La fortune du mot « partenaire » dans les relations amoureuses est révélatrice. Elle a fait de l’autre un simple vis-à-vis, un outil masturbatoire, un instrument plus ou moins performant et donc susceptible d’évaluations incessantes, de comparaisons, de bancs d’essai, etc. Le bavardage dominant au sujet du plaisir est comparable à un interminable audit comparatif, calqué sur la chronique boursière ou le palmarès olympique. Enfermés dans cette solitude voluptueuse (« Il n’y a pas de rapports sexuels », disait Lacan…​), ayant instrumentalisé l’autre, nous considérons avec impatience, voire exaspération, le dernier des interdits, qui fait encore obstacle à notre plaisir : le non-désir du partenaire…​ »[41]
  Ajoutons encore que certains contenus pornographiques présentent de véritables crimes comme la pédophilie, le viol ou l’inceste.[42]

  N’est-ce pas une industrie rentable ?[43]

  Si l’image « explicite » est présente depuis toujours, un peu partout, dans les différentes cultures, des fresques de Pompéi aux décorations des temples hindous, la pornographie est un phénomène typiquement contemporain, comme nous aurons l’occasion de le constater par la suite. Une véritable industrie s’est développée principalement dans la seconde moitié du vingtième siècle au moment où, d’abord en Scandinavie et aux Etats-Unis, puis ailleurs dans d’autres pays, le cinéma pornographique est sorti de la clandestinité.[44] Il fut un temps où il fallait chercher l’image « licencieuse » ou « légère » qui se vendait sous le manteau ou qui ne s’exposait que dans certains lieux interlopes. Il a semblé aux producteurs et réalisateurs qu’un marché fort lucratif s’offrait à eux dans le cadre général d’une libération des mœurs. Le cinéma pornographique a été progressivement autorisé dans divers pays et des salles se sont spécialisées ici et là dans ce genre cinématographique.
  Le film le plus rentable de tous les temps serait Gorge profonde de Gerard Damiano réalisé en 1972.[45] Pour un budget de 25.000 dollars il aurait rapporté 600 millions de dollars car il aurait été vu par 23 millions d’Américains. Ce succès a sans doute contribué à alimenter l’idée qu’on peut faire facilement et rapidement fortune en réalisant de tels films ou en y jouant.
  Mais regardons-y de plus près.
  Le psychologue Christopher Ryan et la psychiatre Calcida Jetha, en 2010, se sont posé la question de savoir ce qui rapportait le plus : le sport ou le porno. Voici leur réponse : « Tout autour du monde, la pornographie est réputée rapporter un montant compris entre 57 milliards et 100 milliards de dollars par an. Aux États-Unis, elle génère plus de chiffre d’affaires que les chaînes de télévision CBS, NBC, ABC combinées, et plus que toutes les franchises de football, baseball et basket-ball. Selon l’U.S. News and World Report, « les Américains dépensent plus d’argent dans les clubs de strip-tease qu’aux théâtres de Broadway, aux théâtres hors Broadway, aux théâtres régionaux et ceux à but non lucratif, qu’à l’opéra, aux ballets et aux concerts de jazz et de musique classique combinés. »[46]
  Toutefois, comme on le voit, l'« industrie du sexe » englobe des vecteurs divers : vidéoclubs, films, magazines et surtout sex toys[47] qui, à eux seuls, auraient rapporté 22 milliards de dollars dans le monde en 2018. L’image pornographique en elle-même, photographie ou film, n’est pas aussi rentable qu’on le croit, d’autant plus que « les informations sur les chiffres d’affaires ou les revenus des sociétés de films pornographiques ne sont pas faciles à obtenir »[48].
  Quant au salaire des acteurs il oscillerait, selon certaines sources, entre 700 et 2500 euros en Europe, davantage aux Etats-Unis. Toutefois, dans son enquête sociologique très sérieuse et fouillée, Mathieu Trachman [49] conteste l’idée selon laquelle le « travail sexuel » serait source d’argent facile. Seuls quelques-uns s’y enrichiraient. D’une manière générale, les femmes sont mieux rémunérées que les hommes[50]. Les « carrières » féminines[51], en général, sont courtes, physiquement coûteuses et moralement dégradantes mais elles sont attirantes car elles ne demandent aucune qualification ni expérience alors que les hommes doivent manifester un « savoir-faire » qui leur assurera une certaine longévité. Cette inégalité nous révèle que, généralement, le cinéma pornographique est fait par des hommes pour assouvir les fantasmes de leurs congénères.
  Mais là n’est pas l’essentiel. Ce n’est pas l’appât du gain des réalisateurs, producteurs et acteurs qui peut seul expliquer l’envahissement actuel de la pornographie. Si ces images ne trouvaient pas d’amateurs, elles sombreraient dans l’oubli. La responsabilité du spectateur est de nouveau engagée.
  Pour ce qui est des salles spécialisées, elles ont petit à petit disparu à partir de 1980 environ à cause de l’essor des vidéos qui ont fait pénétrer les films X dans les foyers jusqu’à ce qu’une autre technologie bien plus invasive se répande partout.

  L’inquiétante invasion d’internet

  Au tournant de ce siècle, la situation va changer considérablement. Internet va permettre à tout un chacun et même gratuitement, d’accéder facilement à des centaines de milliers de spectacles pornographiques sur des milliers de sites « coquins ». Comme l’écrit P. Baudry, « Le porno de l’internet, à la différence de celui du cinéma, permet de n’être jamais en manque : d’avoir devant soi une réserve infinie d’images »[52]. Ces images sont confortables car elles font l’économie de toutes les difficultés que la vie sexuelle présente dans la réalité. Elles sont faciles d’accès, offrent une jouissance instantanée et assouvissent tous les fantasmes réprouvés dans la société, même ceux auxquels on ne pensait pas.[53] Et le succès est colossal comme nous l’avons vu. On ne compte plus les sites, le nombre de visites ou de téléchargements.[54]
  Cette « cybersexualité » permet de vivre une expérience sexuelle « non relationnelle où l’autre fait défaut et dans laquelle chacun gère souverainement ses pulsions ». Elle ouvre « le nouvel âge de l’onanisme »[55] car la masturbation devient une pratique banale chez les adultes alors qu’elle est « une manifestation de la sexualité infantile » ![56] La consommation pornographique est « une pratique passive et assistée ».[57] C’est le plaisir sans effort, le plaisir du « nourrisson ». C’est pourquoi Roszak parle d’une « régression psychique et politique très efficace ».
  Sur son ordinateur ou, mieux encore, sur son smartphone, tout un chacun peut consommer la pornographie « sans le moindre investissement physique, ni économique. La gratuité d’une bonne partie de l’offre redouble le sentiment qu’il s’agit d’une consommation innocente, qui ne se paie de rien, ne doit se payer de rien ». Ce sentiment d’impunité est encore renforcé par le silence du législateur.[58]
  Internet permet aussi à tout un chacun de fabriquer son propre spectacle pornographique. Plusieurs sites proposent de recevoir votre exhibition solitaire, en couple ou en groupe et cela peut même rapporter de l’argent [59]. On sait que les réseaux sociaux attirent beaucoup de jeunes et que certains sont tentés d’y montrer leur intimité pour les raisons évoquées plus haut.[60]
  Tous ces sites permettent de « désormais vivre une expérience sexuelle réelle sans que le partenaire soit physiquement présent. »[61]

  La « sidération » pornographique

  Patrick Baudry s’emploie à expliquer le succès de l’image pornographique qui, comme il le dit, parle plus de sexe que de sexualité [62]. Elle n’est pas porteuse d’émotion qui provoque le « dire » mais de sensation qui, elle, est mutique[63]. Elle joue plus que toute autre image sur la « présence/absence de l’autre » : le « corps intensivement exhibé » est, en même temps « dérobé », « inaccessible ». Mieux encore, « ce qui séduit, ce n’est pas seulement « ce » corps mais le rapport au corps que le modèle y entretient dans son exhibition, et dont il nous exclut ». L’excitation suscitée peut être agaçante et finalement frustrante.[64] Le spectateur-consommateur vit une sexualité sans médiation : c’en est fini des discours séducteurs, de la timidité, des préparatifs. Il est immédiatement en présence du corps sexuel : l’image X procède « à la dissolution du rapport à l’autre ».[65] Cette consommation est une « consommation abstraite » qui ne peut être considérée comme du « voyeurisme » puisque ce ne sont pas des « gens » qui sont épiés mais des professionnels du sexe en démonstration.[66] L'« appétit » de l’amateur du X ne sera jamais comblé[67]. C’est pourquoi Baudry parle non pas de « séduction » mais de « sidération » car le spectateur ne peut, dans la vie réelle, accéder aussi immédiatement au sexe de la femme ni égaler les performances jouées. [68] Dans le film X, le sexe mâle ne connaît pas de panne et la femme vit des orgasmes extraordinaires. Semble-t-il.

  Les thuriféraires de la pornographie

  La facilité d’accès pour tous, quel que soit l’âge, à la seule condition de posséder un ordinateur ou un téléphone mobile n’explique peut-être pas à elle seule le succès rencontré.
  Il faut tenir compte aussi de la caution octroyée par des intellectuels à la création pornographique. Non seulement parce que se sont multipliées à partir des années 80 des porn studies initiées par divers chercheurs mais aussi parce que des productions pornographiques ont été l’œuvre de réalisateurs appartenant à l’intelligentsia branchée.
  Le philosophe Romain Roszak, déjà cité plus haut et qui connaît bien le dossier, explique que si le législateur est peu présent sur ce terrain, souvent paralysé par le respect dû à la liberté d’expression, nous sommes confrontés à ceux qu’il appelle les « prescripteurs de la marchandise pornographique »[69] : les freudo-marxistes Wilhelm Reich[70] et Herbert Marcuse[71], des surréalistes comme André Breton[72], des mouvements libertaires comme la Beat Generation[73], le mouvement yippie[74], le Living Theatre[75], de grands écrivains comme Henry Miller[76] ou Paul Eluard[77], un penseur sceptique comme Ruwen Ogien[78], etc.
  Le journaliste français Jacky Goldberg célèbre le philosophe belge Laurent de Sutter[79] parce que, « Dans un brillant ouvrage intitulé Contre l’érotisme[80] […​] », cet auteur qui a écrit précédemment, toujours selon le journaliste, « l’indispensable Pornostars, fragments d’une métaphysique du X⁠[81], renverse heureusement quelques fausses valeurs et redit la noblesse de la pornographie. Par une suite logique d’aphorismes, étayés par une argumentation claire et vigoureuse, il dit que l’érotisme, grande affaire du temps présent, est une prison pour la jouissance.
  L’idéologie hédoniste contemporaine, à la suite de la « révolution sexuelle », n’a cessé d’assimiler la vie à celle des organes génitaux, et c’est l’érotisme – et non la pornographie, jugée impie – qui s’est chargé de la régenter, d’en régler les modalités, d’en exclure les pratiques par trop malsaines (pédophilie, zoophilie…).
  Si la pornographie est rejetée par cette idéologie majoritaire et conservatrice (tout en étendant, paradoxalement, son emprise sur le monde réel), c’est qu’elle est une jouissance pure, sans objet, un formidable gaspillage d’énergie détaché de l’ordre naturel des choses. Le pornographe, nous dit Sutter, est un collectionneur insatiable et égoïste, un esthète ayant bien compris que la sexualité était une pure construction mentale sans limite. Un principe de liberté qu’il convient ici de célébrer, sans fausse pudeur ni boniments. »[82]
  Jean-Claude Guillebaud, épingle des personnalités comme le milliardaire américain Larry Flint, le « roi du porno »[83], Beate Uhse[84], qui a vendu des articles érotiques et sexuels par correspondance et est connue par près de 98% des Allemands. Guillebaud dénonce aussi tout le courant libéral-libertarien qui « ne voit plus dans la liberté, y compris sexuelle, qu’une forme d’adaptation au grand marché ». [85]

  Des féministes à la rescousse

  Au point de vue de la réalisation, ce sont principalement des femmes qui ont donné au cinéma X une estampille progressiste et féministe, balayant du même coup les accusations portées habituellement contre ces spectacles réputés simplistes et machistes.
  Virginie Despentes[86], jeune prostituée marginale, se fait connaître en publiant, en 1994, Baise-moi[87] qu’elle portera au cinéma en 2000[88]. Le livre et le film auront les honneurs de la presse, de Canal+ et du très sérieux journal Le Monde [89]. Leur réputation est liée au scandale qu’ils provoquent car sur le plan purement cinématographique, notamment, le film déçoit. Certains journaux saluent la fidélité du film au roman, mais, pour ne retenir que les critiques de la presse dite de « gauche », nous constatons que le Nouvel observateur écrit que ce film est « porté davantage par la brutalité du jeu de ses interprètes que par une satisfaction de soi dont on perçoit mal les raisons. À supporter, en effet, mais personne n’y est obligé. » Libération est plus sévère : « Baise-moi […​] n’est le manifeste de rien. C’est peut-être ça qui est le plus frappant, déroutant et éventuellement séduisant dans ce film par ailleurs aussi malaimable que malpoli. » L’Humanité conclut : « Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, visait le X et atteint à peine le Z. » Sur d’autres supports on lit encore : film « consternant de provocation gratuite et d’ennui » (Les Echos), « œuvre inepte » (Positif), « film salement tourné [qui] nous inflige un folklore sex-drug-rock’n’roll qui s’étouffe à chaque instant dans sa propre rage » (Première). Virginie Despentes persiste : dans une interview, elle salue la publication par Wild Side Video de films porno japonais et américains : « C’est une excellente idée d’éditer les grands classiques du porno comme des films à part entière ». Elle ajoute : « Je dois être voyeuse parce que tout ce qui relève de la représentation du sexe me passionne. J’aimerais bien réaliser un porno. Un truc lesbien, sans aucun mec, plutôt futuriste, brutal dans l’imagerie et avec une complaisance inouïe dans les scènes de sexe. Le tout avec beaucoup de plaisir. »[90] Annonçant la sortie du film Baise-moi sur les grands écrans, en Belgique, en juillet 2000, le journaliste du Soir illustré écrira : « Il semble que le succès de Despentes soit en partie dû au plaisir potache de nombreux présentateurs radio ou télé de pouvoir dire « baise-moi » à l’antenne ».[91] Le magazine y reviendra huit jours plus tard : « Tabous explosés, ni barrière, ni interdit. C’est bon pour la pub. Peut-être pas pour le cinéma ».[92] Il n’empêche, Virginie Despentes enchaînera les succès avec ses romans[93], ses essais, ses adaptations cinématographiques, elle accumulera les prix littéraires, sera jurée du Prix Femina en 2015 et membre de l’Académie Goncourt de 2016 à 2020. Elle est le porte-parole écouté de toutes les luttes féministes, attachée à détruire tous les tabous, à oser toutes les transgressions. Son œuvre est l’objet d’études universitaires[94].
  Bien avant Virginie Despentes, Catherine Breillat, née en 1948, avait publié en 1968 L’homme facile, roman interdit aux moins de 18 ans. En 1972, elle joue dans le film de Bernardo Bertolucci, Le dernier tango à Paris, classé X[95]. En 1975, elle réalise un film, Une vraie jeune fille, à partir de son roman éponyme. Le film qui contient des scènes pornographiques ne sortira qu’en 1999. En 1988, elle met en scène un autre de ses romans, 36 Fillette, qui présente la relation entre une fille de 14 ans séduite par un homme de 40 ans[96]. Le succès ne viendra qu’avec Parfait amour ! en 1996, sur les violences conjugales et Romance, en 1999, où une femme frustrée sexuellement et émotionnellement multiplie les aventures éphémères avant de s’engager dans une relation sadomasochiste avec un homme plus âgé. On peut encore signaler parmi les nombreux films qu’elle a réalisés ou scénarisés : Anatomie de l’enfer, en 2004, où une femme suicidaire paie un homme homosexuel[97] durant 4 nuits pour qu’il regarde « sans passion » son sexe ouvert où il introduit des objets divers. C’est un film « très cru » où Breillat « déverse un bain d’acide sur les pouvoirs -politiques, moraux, religieux - qui, selon la cinéaste, asservissent et conditionnent les femmes ». Un film dérangeant mais, dit Catherine Breillat, « quand ça embête les gens à ce point, il faut faire les films. C’est que le boulot se situe là. »[98] Bref, plutôt que l’érotisme ou même l’érotisme cochon, Catherine Breillat dira qu’elle préfère « la pornographie car [elle] préfère le cru au cuit. »[99] Quant aux tabous, « c’est fait pour être transgressé ! », ajoute-t-elle.[100] Dans une autre interview, elle affirmera : « L’érotisme, c’est l’humiliation totale de la femme. L’idée que c’est acceptable, car joli. La pornographie, c’est laid, moi je préfère le laid. »[101] On ne sera pas étonné d’apprendre que son œuvre a fait l’objet comme celle de Virginie Despentes, d’études approfondies et positives ni qu’elle fut nommée commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres en 2014[102].
  Plus près de nous, Ovidie[103], née en 1980, va aussi se distinguer dans la pornographie féministe pour « déculpabiliser les femmes vis-à-vis de leur corps afin qu’elles cessent d’avoir peur de leur désir »[104]. Actrice puis réalisatrice de films pornos qu’elle considère comme un outil de libération des femmes. Elle est considérée comme « l’intello du X »[105] puisqu’elle obtiendra un doctorat en Lettres et Etudes filmiques en 2020 et sera chargée de cours à l’Université de Limoges[106]. Elle multiplie les documentaires d’éducation sexuelle pour adultes tout en militant contre l’exposition précoce des enfants à la pornographie. Elle est aussi l’auteur d’un manifeste intitulé Porno Manifesto édité en 2002 chez Flammarion puis par La Musardine en format poche en 2004. Elle lutte contre la censure, l’homophobie, l’islamophobie, pour le végétarisme et le végétalisme, pour la visibilité médiatique des minorités dans les questions des rapports de genre et de sexualités et ceci dans le cadre du Conseil de l’Europe. Titulaire de nombreuses distinctions comme actrice ou réalisatrice, plusieurs de ses œuvres seront diffusées sur Canal+, Arte ou encore France2.[107]
  L’audience accordée à ces militantes[108] sur de grands médias tend à débarrasser la pornographie de sa réputation sulfureuse et, à la limite, de la présenter comme un bien à condition, comme le souligne Ovidie, qu’elle soit éthique, contrôlée socialement et sanitairement.[109]
  Aux États-Unis également, les années 80 ont vu apparaître un mouvement féministe pro-sexe militant pour une pornographie qui donne la première place aux désirs et aux fantasmes féminins en vue d’une libération sexuelle des femmes, qui rompe avec la phallocratie traditionnelle. Le mouvement est lancé à l’époque par une journaliste, essayiste et critique musicale, Ellen Willis[110] opposée à la condamnation de la pornographie, qui a enseigné à l’université de new York et dont les œuvres qui retracent, entre autres, l’histoire du féminisme depuis les années 60, ont été publiées par la Wesleyan University Press et par l’University of Minnesota Press. Elle s’oppose à la condamnation de la pornographie.
  En même temps vont apparaître des réalisatrices ou productrices comme Maria Beatty[111] qui joue aussi parfois dans ses propres films où abondent les scènes sadomasochistes, lesbiennes ou encore fétichistes. On peut encore citer Nina Hartley[112], actrice et réalisatrice bisexuelle, auteur aussi de vidéos d’éducation sexuelle qui non seulement présentent l’union sexuelle classique mais aussi la sodomie et autres pratiques marginales. Candida Royalle[113] actrice et réalisatrice porno également a fondé une société de production Femmes Films dont le succès est dû à la recherche artistique dans la manière de jouer et filmer une relation sexuelle.
  De nombreux essais parfois universitaires ont été consacrés à cette pornographie féministe qui cherche, à travers ses œuvres, une révolution à la fois personnelle, sociale et politique.[114]
  Julie Lavigne, historienne de l’art, professeur au département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal et membre du Réseau québécois en études féministes a publié une étude très savante[115] sur « l’art féministe » et plus particulièrement sur ce qu’elle appelle la « métapornographie » qui est une autre forme de pornographie. Elle s’attaque à la distinction courante entre l’érotisme, acceptable, artistique et la pornographie, populaire et sans valeur. Pour Julie Lavigne les deux notions ne sont pas opposées mais impliquées : « la pornographie est toujours de nature érotique, alors que l’érotisme n’est pas nécessairement […​] pornographique. »[116] Influencée par les analyses de Georges Bataille[117], elle considère l’érotisme comme une transgression des interdits qui seule peut donner du plaisir. Elle légitime la pornographie, loin de ses incarnations phallocratiques et commerciales, en valorisant le travail de quelques artistes féministes, plasticiennes, actrices, productrices qui n’hésitent pas à se mettre en scène et à utiliser leur corps comme un matériau d’expression parmi d’autres. L’Américaine Carolee Schneemann [118], par exemple, dans un spectacle où elle apparaît nue, déroule un texte inséré dans son vagin et lit le manifeste féministe qui y était écrit ou bien encore présente son corps inséré parmi d’autres expressions ou objets.

Carolee Schneemann, Interior Scroll, 1975[119] Carolee Schneemann[120]

La Suissesse Pipilotti Rist[121] utilise son corps pour contester les attributions sociales traditionnelles.

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Une autre Américaine, Annie Sprinkle[122], actrice et réalisatrice porno, docteur en sexologie, anime des ateliers sur l’éjaculation féminine.

https://anniesprinkle.org/photoz/college/ab_garden_modesty.jpg[123] https://anniesprinkle.org/wp-content/galleeries/performance-art/200a.jpg

Quant à l’artiste Sud-Africaine Marlene Dumas[124], ce sont ses dessins et peintures qui ont retenu l’attention de Julie Lavigne : elle interroge le corps souvent à partir de photographies.

https://www.artchive.com/wp-content/uploads/2024/08/bodily-fluid-marlene-dumas-1996.png[125]

  La « métapornographie » qu’elles illustrent, où le « mâle » est souvent absent peut apparaître comme « une critique de la pornographie par elle-même »[126], ou plutôt, dirais-je, comme une critique de la pornographie traditionnelle par une autre forme de pornographie. Selon l’expression employée par Carolee Schneemann, ces artistes s’intéressent particulièrement, comme dans l’art paléolithique et comme on le constate sur les images jointes, à « l’espace vulvique ».[127]
  En Belgique, le Collectif contre les violences familiales et l’exclusion a publié, en 2019, une étude[128] qui va dans le même sens. L’auteur déplore l’exploitation des acteurs et actrices : « surtout les femmes, contraintes à des performances de plus en plus douloureuses, humiliantes, « hard » ». Contrairement aux abolitionnistes et convaincue du « pouvoir performatif des représentations comme leviers de changement du réel », elle estime, en citant Ovidie qu’il serait « suicidaire [pour les femmes] de laisser la pornographie uniquement aux mains des hommes » car il y a là « un potentiel instrument de libération […​] une possibilité de combattre la misogynie sur son propre terrain. »[129] Le porno féministe, continue la militante, « est une des voies pour libérer les femmes des normes de la « féminité » auxquelles la société patriarcale les a assignées ». Non seulement, ce « média » est un « transport de plaisir, voire de désirs » mais, en plus, la sexualité qui touche à l’intime « rejoint aussi le collectif, le politique » notamment « par son rapport aux droits : droits sexuels, mais également -dans le cas des publics LGBTI…​- droits des minorités ! ». La volonté du CVFE est bien de « participer à « décoloniser » les représentations du corps et des sexualités de ce que la société définit comme « femmes » et de leurs partenaires potententiel.le.s. ».
  Toutes ces femmes, parce que femmes, intellectuelles et parfois universitaires cherchent à casser l’image machiste, voire misogyne, de la pornographie traditionnelle mais, d’une manière générale, elles présentent la pornographie, leur pornographie, comme un lieu d’émancipation, de liberté, d’égalité et d’expression artistique.[130] D’une manière générale, d’ailleurs, beaucoup considèrent que « les visibilités artistiques données aux corps sexués et sexuels, quelles que soient les formes des sexualités exposées ou suggérées, présentent ce qui échappe aux lois restrictives d’un État. »[131]

  Les magazines de « charme »

  Il ne faut pas non plus négliger l’influence de magazines dits de charme. Le plus vendu dans le monde est Playboy, lancé dès 1955 avec des photos de nus relativement sages. Mais le magazine va bientôt être concurrencé par Penthouse en 1965 puis par Hustler du célèbre Larry Flynt en 1974. La concurrence va pousser ces magazines à publier un contenu de plus en plus osé qui va évoluer vers une pornographie « hard ». Les millions d’exemplaires vendus dans le monde vont contribuer à banaliser des images de plus en plus osées. Il y aura une édition française de Playboy à côté de deux produits « locaux »déclare : Lui créé en 1964 et Absolu qui fut racheté en 1974 par le chanteur Claude François qui y publia des photos de filles dénudées et parfois mineures. Menacé de poursuites, il revendit le magazine en 1976.[132] On peut encore citer Domina ou encore Démonia, revues de sado-masochisme.[133]

  Quand la pornographie échappe au label X…​

  En 1974, sort, dans les grandes salles, Emmanuelle de Just Jaeckin, film considéré simplement comme érotique car les relations sexuelles sont suggérées. Le film suit une femme à la recherche du plaisir le plus intense à travers la masturbation et les relations homosexuelles et hétérosexuelles. Le film eut un succès tel qu’il fut suivi de toute une série d’autres mettant en scène le même personnage.[134]
  L’année suivante, le même Just Jaeckin réalise Histoire d’O. O est une jeune femme qui devient librement l’esclave de son amant qui la livre ensuite à un autre homme qui la marque au fer rouge et lui impose des relations sado-masochistes[135] qui épanouissent la jeune femme. Un critique écrira à propos du roman de Pauline Réage qui a inspiré le réalisateur que Pauline Réage, « au travers de ce thème véridique, ne fait qu’aborder avec beaucoup de courage et de sincérité un sujet tabou dont beaucoup de femmes et d’hommes rêvent secrètement mais qui ne sont pour eux que des plaisirs inaccessibles. »[136]
  Ces films introduisent dans le grand public le goût du spectacle « osé ».
  Un autre appui vient du cinéma « classique » lui-même. De grands réalisateurs insèrent souvent dans leurs films des scènes que l’on pourrait qualifier de pornographiques[137] si ce n’est qu’il ne s’agit la plupart du temps que de simulations dans la mesure où le spectateur n’a jamais le « preuve » d’une relation réelle. Nous analyserons ces « simulations » dans un chapitre ultérieur.
  La pédophilie et l’inceste, au cœur de l’œuvre très célèbre de Valdimir Nabokov[138], n’ont pas dérangé Stanley Kubrick (1962) et Adrian Lyne (1997) qui se sont emparé de son personnage de Lolita. Dans le roman, Lolita a 12 ans. Par prudence, Kubrick embaucha une actrice de 16 ans mais Nabokov regretta que son personnage qu’il présente comme une victime soit devenue au cinéma une « séductrice hypersexualisée ». L’actrice choisie par Lyne avait 15 ans. Ces versions cinématographiques ont tellement popularisé le personnage de Lolita que ce prénom est devenu un nom commun qui désigne une fillette aguicheuse, objet des fantasmes de l’homme adulte.

Lolita (1962 film poster)[139] Lolita de Adrian Lyne (1997)^[140]

  Louis Malle, après avoir abordé, en 1971, avec complaisance, le thème de l’inceste dans Le Souffle au cœur, réalisa, en 1978, La petite, jeune prostituée incarnée par une actrice de 12 ans qui apparaîtra nue. Tous ces films sont accusés d’avoir banalisé et même idéalisé la pédophilie.
  En 2013, au Festival de Cannes, la palme d’Or a été attribuée à « La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche. Un critique écrit que « Les scènes de sexe particulièrement appuyées de « La vie d’Adèle » - qui ont rendu mal à l’aise les comédiennes elles-mêmes - interdisent qu’on le veuille ou non de rendre accessoire la dimension saphique du film. »[141]
  La pornographie est même devenue un sujet de séries et de films. Dans les années 70 déjà, la série américaine The Deuce de David Simon avait rencontré un vif succès. Plus récemment, à partir de 2021, c’est la série espagnole Sky rojo d’Alex Pina qui se plaît à décrire le monde de la pornographie. Certes, les réalisateurs ne cachent pas la dureté de cet univers violent et « machiste » qui pousse normalement le spectateur à prendre parti pour les femmes exploitées mais il n’empêche que certaines scènes peuvent être très dérangeantes comme c’est le cas dans le film suédois Pleasure de Ninja Thyberg, en 2021, qui veut apporter un regard féminin sur le sujet en mettant en scène une jeune suédoise de 20 ans qui arrive à Los Angeles avec comme intention de devenir une star du porno. Et, de son propre aveu, ce n’est pas l’argent mais le plaisir qui la motive.[142] L’ambigüité du propos, déjà illustrée sur l’affiche très suggestive,

https://fr.web.img6.acsta.net/r_512_288/pictures/21/10/13/09/15/1601456.jpg[143]

est présente toute la durée du film qui associe une actrice « classique » qui incarne Bella, le personnage central, et de véritables acteurs et actrices pornos de même qu’un authentique patron d’une agence porno qui a la réputation de rassembler l’élite du cinéma porno.[144] Même si « la réalisatrice Ninja Thyberg a choisi d’exposer ces scènes de sexe de manière brute, crue et parfois frontale, jusqu’à l’écœurement, à l’image de la réalité de ce milieu qui ne prend pas de pincettes avec le corps des femmes, alors que celui-ci demeure l’objet principal de son fonds de commerce »[145], elle déclare néanmoins : « je ne critique pas le porno, mais le patriarcat et le capitalisme, deux systèmes d’exploitation. Et ce rêve américain qui prétend qu’un individu peut travailler dur pour arriver au sommet, en écrasant les autres pour y parvenir. Les problèmes de Bella ne sont pas liés au porno, mais au fait que le système soit régi par des hommes. C’est plus une question de pouvoir. » Féministe déclarée, elle ajoute : « c’est très important de voir d’autres types de porno si on veut que les choses changent pour un mieux. » Et justifiant l’esthétique très colorée du film, elle explique que « dans ce champ du travail sexuel, la réalité n’est pas grise, sale. Elle peut être claire, rose, pétillante, tout en étant crue et brutale. Cela ne s’oppose pas. »[146] Il n’empêche que dans le film, « la mentalité masculine d’avilissement prend le dessus chez l’héroïne »[147]. En effet, pour arriver au sommet, Bella trahit sa meilleure amie victime du harcèlement d’un acteur porno. De plus, après avoir accepté la plus douloureuse des expériences pornographiques, c’est-à-dire une double pénétration anale, elle est enfin confrontée à Ava considérée comme la reine du porno. Bella atteint son but. Elle est assise à côté d’Ava dans la voiture luxueuse qui les amène au plateau de tournage. Elle est enfin à égalité avec celle qu’elle considérait comme la meilleure. Mais Bella ne va pas s’arrêter là. Durant le tournage, alors qu’elle devait être la victime dans une scène lesbienne, un concours de circonstances inverse le rapport de force. Affublée d’un godemichet, Bella soumet avec rage Ava à ses exigences.[148]

  L’ampleur de la vague pornographique finit par déborder en politique.

  En Italie, Ilona Staller[149], surnommée la Cicciolina, actrice pornographique fut, en 1975, la candidate officielle de la Lista del sole, premier parti vert puis, en 1985, elle passe au Partito radicale et est élue comme députée du Latium au parlement. Elle y milita pour la liberté sexuelle, contre le nucléaire et la guerre tout en continuant à tourner des films X. En 1991, elle abandonna le cinéma pornographique mais n’abandonna pas le combat politique. Elle fonda son propre parti : DNA (Démocratie, nature, Amour) sans succès mais sans cesser de prôner la liberté sexuelle, l’éducation sexuelle, la dépénalisation des drogues, s’opposant à toute forme de censure ou de violence envers les hommes ou les animaux.
  Sa consœur en pornographie Moanna Pozzi[150] a pris la tête, en 1992, du Parti de l’amour, pour la légalisation des maisons closes, une meilleure éducation sexuelle et la création de « parcs de l’amour ». Ce parti eut la même audience que les autres partis. Pozzi ne fut pas élue mais la presse nationale et internationale appâtée par la personnalité sulfureuse de Moanna Pozzi accrut sa réputation. Après sa mort prématurée, un musée en ligne lui fut consacré, de même que des films et même une minisérie télévisée.
  Il y a mieux : en France, la pornographie eut le soutien de l’ancien ministre de la Culture Jack Lang[151]. En 1992 sur la radio NRJ, il déclara à propos du livre Sex [152] de la chanteuse Madonna[153] : « De nos jours, sur les murs, à la télévision, tous les sujets sont exposés, tous les tabous sont bousculés. Pourquoi s’offusquerait-on de ce livre ou d’un aspect de l’œuvre de Madonna ? Je n’ai pas lu ce livre, mais je suis de toute façon contre toutes les formes de censure. Madonna parle cru, c’est sa manière d’être et je la respecte. Tout ce qui est pudibonderie m’énerve un peu. » Le même ministre déclara sur Europe 1 : « C’est une forme d’art comme une autre, et il faudrait la développer ». Il a donné aussi des interviews à la revue homosexuelle Gai Pied Hebdo qui, paraît-il, a fait subtilement « la promotion de la pédophilie »[154].
  En 2014, le premier ministre français Manuel Valls a apporté son soutien et sa solidarité à l’artiste Paul McCarthy, dont l’œuvre intitulée « The Tree » (l’arbre) qui représentait un énorme sex toy, avait été vandalisée place Vendôme à Paris.[155]

  Il ne faut donc pas s’étonner si les journaux, magazines, chaînes de télévision sont parfois complaisants vis-à-vis de la pornographie. La Libre Belgique, quotidien catholique à l’origine, reconnaît que dans le film Pleasure, bien des scènes sont « choquantes, à la limite du supportable parfois, mais qu’il faut pouvoir regarder en face pour appréhender la réalité d’un « divertissement » qui repose quasi exclusivement sur l’exploitation du corps de la femme au nom du profit ».[156] Le journal consacre deux pages entières à ce film et lui accorde 3 étoiles (sur quatre)[157].
  De son côté presque toute la presse française n’a que louanges à formuler à propos de ce film, à part les très spécialisés Cahiers du cinéma qui dénoncent un « féminisme de façade [qui] finit par se dissoudre. »[158] et Marianne, hebdomadaire classé plutôt à gauche, qui accuse le film de se distinguer « avant tout par sa complaisance » et classe le film dans « les 5 plus mauvais films qui ont flirté avec le porno ».[159] Commentant la présence de films pornos sur AB4 ou Be TV, le magazine Moustique titre : Le porno à la télé, c’est meilleur [160]. Le même article signale aussi que « chez Belgacom […​] l’abonnement à un bouquet de quatre chaînes adultes revient à 14, 95 euros pour un mois entier, alors que la location pour quelques heures d’un seul film […​] coûtera 6 euros ». L’auteur de l’article conclut : « Pour les amateurs de pornographie, la télévision reste donc la meilleure tentatrice. »
  Quant aux sex toys, ils semblent devenus des objets aussi banals que les appareils électroménagers. Le 19 janvier 2021, le très sérieux (?) journal Le Monde dans ses guides d’achat soin et bien-être analyse « les meilleurs sex toys pour le clitoris »[161]. Plus pragmatique, la RTBF, le 19 décembre 2021, publie : « Sextoy : comment en prendre soin et comment le laver ? »[162].

  Les magazines féminins classiques banalisent certaines pratiques…​

  Sur le seul mois d’août 1996, Le canard enchaîné relevait des articles très éclairants sur la vie sexuelle. Marie-Claire proposait « Le guide des gestes sensuels » ; Cosmopolitan demandait à ses lectrices : « Avez-vous déjà flâné dans un sex shop ? Fait l’amour à trois ? Offert le Kama Sutra à un garçon ? Enregistré un film porno ? Fait l’amour avec une fille ? » ; Biba présentait des « plans hot qui marchent », le « godemiché fluorescent » ou encore les « boules de geishas » ; Réponse à tout. Santé proposait « le septième ciel en six leçons ».[163]
  Du temps où ils existaient, les magazines Femme et Isa ou encore Jeune et Jolie et 20 ans, destinés aux adolescentes, développaient aussi la nouvelle « rhétorique amoureuse » axée sur le sexe et souvent dans un langage cru.[164]
  La revue Femme actuelle, aujourd’hui le magazine hebdomadaire féminin le plus vendu en France[165], accessible aussi sur Internet[166] avec une audience estimée, en 2021, à 2.608.000 personnes[167], offre régulièrement une rubrique « Jouir » où l’on peut apprendre avec quelles positions et en quels lieux on peut avoir le plus de plaisir. On y découvrira l’orgasme mammaire, comment « booster » le plaisir (23 mai 2018), comment une femme peut se masturber sans les mains, ou comment réussir une masturbation classique (18 juin 2021) et comment pratiquer la « gorge profonde » (1er mars 2016) ou une fellation classique (22 et 23 octobre 2018), etc. Rappelons-nous aussi le succès des sex-toys évoqué plus haut.
  Quelle que soit la forme, ces magazines ont régulièrement des articles consacrés au sexe. Le magazine « en ligne » aufeminin, détenu par le groupe TF1, expliqua, en 2019 (29/10), à ses lectrices comment pratiquer le candaulisme (du nom du roi Candaule) appelé aussi cuckolding qui consiste à prendre du plaisir en regardant son conjoint faire l’amour avec quelqu’un d’autre. Et le magazine renvoie à quelques sites spécialisés…​
  Ainsi se vulgarise la pornographie…​
  Ajoutez à cela le langage qui ne craint plus aujourd’hui le vocabulaire cru, véhiculé aussi par la chanson : « On ne mesure pas à quel point cette apparition des expressions rares ou extrêmes dans l’ordinaire a pu transformer la sensibilité, ce qu’elle signifie en termes de perte de la sensibilité aux mots. » [168]
  On assiste ainsi à une « biologisation du sexuel », d’un sexuel individuel, solitaire qui cherche l’autosatisfaction et qui vide l’amour, si l’on peut encore employer ce mot, de toute sentimentalité comme Roland Barthes le constatait déjà en 1977 : « Discréditée par l’opinion moderne, la sentimentalité de l’amour doit être assumée par le sujet amoureux comme une transgression forte qui laisse seul et exposé; par un renversement de valeurs, c’est donc cette sentimentalité qui fait aujourd’hui l’obscène de l’amour. »[169] Diagnostic confirmé par Pierre Legendre qui constate qu’on renonce désormais à « nouer ensemble le biologique, le social et l’inconscient subjectif » alors que cette conjonction « constituait l’homme comme homme et pas uniquement comme viande vivante. »[170]

  Et même la bande dessinée[171] s’est encanaillée…​

  Dans ce genre que l’on pensait, à tort, destiné aux jeunes, la « révolution culturelle » de la deuxième moitié du XXe siècle a changé la donne.[172] Dans les années 30 aux États-Unis, les dessinateurs risquent des pointes d’érotisme ou abordent carrément la pornographie dans les « eight pagers »[173] qui se diffusent sous le manteau et rencontrent un grand succès. Toutefois, dans les années 60-70, bien des dessinateurs veulent libérer les jeunes du carcan imposé par « la faucille et le goupillon »[174] c’est-à-dire par le moralisme communiste et l’Eglise. Il faut ouvrir aux jeunes « les portes d’un épanouissement sain et dynamique »[175]. Et l’auteur se fait lyrique : « Faire partager aux autres ses phantasmes, ses angoisses, ses hallucinations, sa réalité, etc., quelle mission/activité plus noble ? plus enrichissante ? plus enviable ? Et ce, quels que soient le support ou les moyens ! Echanger/communiquer sa vérité « à poil » (intérieure/subjective), c’est absorber un peu de la vérité de l’autre ».[176] On l’a deviné, toute censure ou même auto-censure est injustifiable. D’une part, « il n’y a pas les dessinateurs de culs et les autres, il y a le torrent de la vie qui plonge l’un à droite, l’autre à gauche, hors de toute véhémence ou théorème. Facilité et talent peuvent gicler de la même source avec la même force ». En clair, il n’y a pas de différence « entre Delacroix et Goya, Goscinny et Crepax ».[177] D’autre part, « Entre enfer et paradis, l’homme existe avec ses plages de fantasmes, ses pulsions sexuelles, ses débords, ses inhibitions et ses castrations, ses envies d’actes parfois morbides, en bref cette part d’horreur/sexe que chacun porte en soi mais qu’il se refuse à avouer publiquement. »[178] Il s’agit donc de « décadenasser les consciences ». Quelles que soient les perversions montrées, « par-delà ces tortures ou ces scènes de bondage, existe l’extase suprême, sourd la vraie vie, la seule potable et acceptable. »[179]
  De propos délibéré, certains dessinateurs vont forcer la censure des éditeurs de bandes dessinées pour les jeunes. Ainsi, Jacques Martin[180], créateur d’Alix (1948) et de Lefranc (1952) a piégé l’éditeur du journal Tintin qui ne voulait pas de nudité féminine. Tout d’abord en 1978, volontairement en retard, il apporta directement à l’imprimerie les deux dernières planches de l’album Les proies du volcan (16e aventure d’Alix) où il présenta le personnage de Malua seins nus.[181] En 1983, dans La crypte, c’est Julia Manfredi qui accompagne Lefranc dans son enquête qui paraît torse nu pour détourner l’attention des policiers.
  Inutile de préciser qu’on ne compte plus aujourd’hui non seulement les créateurs de bandes dessinées dites pour adultes[182] qui jouent avec le sexe mais aussi les bandes dessinées réputées pour les plus jeunes qui, sous une forme ou une autre, ne le cachent pas.
  Il faut encore ajouter que le dessin permet plus de fantaisies que le cinéma peut en offrir. Le dessin n’est pas limité par la réalité. Il peut montrer ce que la caméra ne peut explorer et ce que les acteurs ne peuvent réaliser. Il est donc plus libre et, partant, plus audacieux. Par ailleurs, « à la différence du déroulement ininterrompu que la télévision et le cinéma imposent à la conscience, la bande dessinée offre au regard une succession qui peut à volonté être déchiffrée comme un enchaînement ou comme une juxtaposition. Le lecteur peut soit s’y laisser entraîner au rythme imposé par l’auteur, soit au contraire choisir d’en privilégier les détails et les mises en scène correspondant à ses propres goûts. » De ce fait, « seule la B.D. offre à son spectateur la possibilité de retourner en arrière ou d’accélérer sa lecture pour le seul plaisir d’opérer un rapprochement visuel, de vérifier une réminiscence ou de contempler à plusieurs reprises le déroulement d’une même séquence. Cette capacité du regard de « s’arrêter » sur une image sans pour autant connaître la raison de cette insistance et encore moins éprouver le désir de la comprendre évoque une caractéristique essentielle de la conscience, la possibilité de « fixer » une image intérieure. »[183]

  Bref.

  Après ce tour d’horizon dans la culture contemporaine, il nous faut constater que, dans l’absence presque totale de cadre légal[184], la pornographie, souvent décriée mais aisément accessible à tous, est devenue, pour beaucoup, un genre cinématographique ou graphique parmi d’autres, qui a contribué à rendre obsolètes les revues qu’on se glissait jadis sous le manteau et les salles spécialisées classiques où l’on entrait discrètement. La pornographie apparaît comme un instrument de contestation de l’ordre établi et de toute forme de puritanisme, un objet culturel « qui définit la vie bonne [185] par la référence constante à la jeunesse et à la transgression des vieilles morales rigides ».[186]
  Nous avons aussi entendu quelques voix s’élever en faveur d’un porno plus féminin qui en finisse avec la dictature des mâles ou, du moins, qui soit mieux encadré légalement pour garantir de meilleures conditions de travail.
  Notre esprit critique doit-il s’arrêter là ?


1. DELEU Xavier, Le consensus pornographique, Mango Document, 2002, p. 10. Xavier Deleu est journaliste, réalisateur de nombreux documentaires pour la télévision.
2. VERDET Antoine, op. cit.
3. Cf. AUBERT Nicole, Le culte de l’urgence, Flammarion, 2009.
4. Philosophe chinois (-551/-479).
5. 1935-2020. Il est connu pour ses travaux en sciences politiques notamment sur l’idéologie fasciste en France aux XIXe et XXe siècles.
6. 1509-1566. Il a travaillé avec Michel-Ange au plafond de la Sixtine sous le pontificat de Jules II. Mais sous Jules III et Paul IV, il fut prié d’« habiller » les corps ou de les « voiler ». 
7. 1538-1584. Canonisé en 1610.
8. GARCIA Tristan, L’image, Atlande, 2007, pp. 20-22. Né en 1981, Tristan Garcia est maître de conférences à la faculté de philosophie de l’université Jean-Moulin-Lyon-III.
9. Cf. MAUROIS André, La France change de visage, Gallimard, 1956, pp. 203-205 et Cette vertu récompensée : la lecture, in Nouvelles littéraires, 9 décembre 1954. Voltaire déjà, dans ses Remarques sur Rodogune (V, 3, 27), notait : « Pourquoi dit-on prêter l’oreille, et que prêter les yeux n’est pas français ? N’est-ce point qu’on peut s’empêcher à toute force d’entendre, en détournant ailleurs son attention, et qu’on ne peut s’empêcher de voir, quand on a les yeux ouverts ? » (in Commentaires sur Corneille, De l’imprimerie de la Société littéraire-typographique, 1785, p. 582)
10. BARTHES Roland, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, 1977.
11. 1914-2004.
12. BOORSTIN Daniel J., L’image, ou ce qu’il advint du rêve américain (1961), Union générale d’éditions, 1971, p. 21. L’anecdote par laquelle il illustre son propos est devenue célèbre : « -L’amie, en admiration : « Oh ! Vous en avez un beau bébé ! » ; -La mère : « Bah ! Ce n’est rien : si vous le voyiez en photo ! ». (Id., p. 27). Cette étude sociologique analyse le processus par lequel la publicité, les sondages, les conférences de presse, les communiqués de presse, etc., tout ce que l’auteur appelle des « pseudo-événements », paraissent, à nos contemporains, plus réels que les événements, que la réalité elle-même.
13. On retrouve la même idée chez DE CORTE Marcel, Philosophie des mœurs contemporaines, Homo rationalis, Editions universitaires/Les presses de Belgique, 1944, notamment dans le second chapitre : Les formes de l’amour dans les mœurs contemporaines, pp. 273-447.
14. Cf. p. 80.
15. VERDET Antoine, in Le monde, 29 mai 2017.
16. https://www.senat.fr/rap/r21-900-1/r21-900-1.html : Rapport d’information n° 900 (2021-2022) de Mmes Annick BILLON , Alexandra BORCHIO FONTIMP , Laurence COHEN et Laurence ROSSIGNOL , fait au nom de la délégation aux droits des femmes, déposé le 27 septembre 2022.
17. Voir les publications de l’ECLJ sur https://eclj.org/?lng=fr et aussi la note p. 109.
18. Etude Médiamétrie commandée par l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) et diffusée le 25 mai 2023.
19. HARGOT Thérèse, Tout le monde en regarde (ou presque), Comment le porno détruit l’amour, Albin Michel, 2024.
20. BAUDRY Patrick, op. cit., p. 7.
21. Id., p. 38.
22. BAUDRY P., op. cit., p. 209.
23. CAMPAGNA Norbert, La pornographie, l’éthique et le droit, Harmattan, 1998, p. 80 : « Cette définition n’existe tout simplement pas. Nous sommes confrontés à des définitions de la pornographie." L’auteur arrive à cette conclusion après avoir longuement examiné les définitions fournies par nombre d’auteurs, juristes, sociologues, psychologues, philosophes. (Cf. op. cit., pp. 23-81). Le seul élément commun à une très large majorité, « c’est que la pornographie est une représentation de la sexualité humaine ». Au-delà de ce « plus petit dénominateur commun », les avis divergent. (P. 79). Norbert Campagna est un philosophe luxembourgeois né en 1963.
24. Le mot « pornovision » ne semble guère usité que dans la littérature ecclésiastique et pourtant il serait plus judicieux de parler de « pornovision » plutôt que de pornographie puisqu’au sens strict, étymologiquement et historiquement, la pornographie désigne un « traité sur la prostitution » ( πορνος, η : le prostitué, la prostituée). Le mot πορνογράφος (auteur d’écrits sur la prostitution) est attesté chez Athénée de Naukratis, vers 215, dans son Banquet des sophistes (Δειπνοσοφισταί,). Le mot « pornographe » apparaît en français en 1769 : c’est le titre d’un livre où Restif de la Bretonne propose une réforme de la prostitution. Quant au mot « pornographie », il a été employé une première fois en 1558 sous la forme « pornegraphie » puis, sous sa forme actuelle, dès 1803. (Cf. BLOCH O. et von WARTBURG W., Dictionnaire étymologique de la langue française, Presses universitaires de France, 1975). L’abréviation « porno » est attestée en 1893. (Cf. ROBERT Paul, op. cit.).
25. Dans la zoophilie, c’est un animal qui est l’objet du désir sexuel.
26. On peut citer le gonzo appelé hamedori au Japon ou all Act aux Etats-Unis : c’est un film où l’acteur filme en même temps qu’il « agit ». On est ainsi au cœur de l'"action » en plan rapproché durant 5 minutes ou 2 heures. Inutile de dire que l’histoire, le décor n’ont aucune importance. Le gang bang implique plusieurs partenaires en même temps ou successivement. Le bukkake japonais montre plusieurs hommes éjaculant sur le visage et les seins d’une partenaire. Le gokkun en est une variante où l’actrice ingère le sperme. Le gaping montre l’anus ou le vagin béant après une longue pénétration. Le fisting consiste à enfoncer les poings dans le vagin et/ou l’anus. Le hard-crad est une dérive commerciale et triviale qui met en avant la scatophilie ou l’ondinisme ou encore le prolapsus rectal provoqué. On parle aussi de coprophilie lorsque les femmes sont couvertes d’excréments. Le queer met en scène des personnes aux orientations sexuelles les plus variées. Le teen movie s’adresse aux adolescents et à leur initiation sexuelle. Le milf (abréviation de Mother I’d Like to Fuck) présente une mère de famille sexuellement attirante pour de jeunes hommes. La partenaire peut être aussi une femme enceinte ou une personne âgée. Le BDSM rassemble bondage, discipline, soumission et sado-masochisme. Le triolisme implique trois personnes mais une relation sexuelle peut impliquer plus de trois partenaires sans qu’il y ait de mot spécifique si l’on est quatre, cinq, six ou davantage. On peut encore citer le snuff movie qui prétend montrer des viols, des tortures et des mises à mort réels : si viols et tortures sont avérés, les mises à mort semblent appartenir à la légende : un seul cas semble avoir été prouvé par la justice (cf. pp. 83-84). Il n’empêche que la pulsion érotique (eros) est associée à la pulsion de mort (thanatos) comme l’a montré Freud (cf. p. 84).
27. BAUDRY Patrick, op. cit., p. 34.
28. C’est-à-dire que la pénétration ne doit faire aucun doute pas plus que l’éjaculation…​
29. Né en 1963, Pascal de Sutter, docteur en psychologie est co-directeur du Certificat en sexologie clinique et professeur à la faculté de psychologie de l’Université catholique de Louvain.
30. BORRILLO Daniel, Le droit des sexualités, PUF, 2015, p.47. L’auteur est chercheur au Centre de recherche sur les sciences administratives et politiques (CERSA/CNRS) et membre du LEGS (Laboratoire d’études sur le genre et les sexualités) à Paris-Lumières.
31. L’actrice française Tiffany Hopkins, née en 1981 et qui s’est fait une réputation dans le cinéma pornographique de 2001 à 2007, déclare plus crûment que ce genre de film est « avant tout un objet de divertissement qui a pour finalité la masturbation ».
32. Il cite MARZANO Michela (Université Paris-Descartes), Malaise dans la sexualité, Lattès, 2006, POULIN Richard (Université d’Ottawa), La violence pornographique, Cabédita, 2000, BAUDRILLARD Jean, De la séduction, Galilée, 1979.
33. Selon KENDRICK Walter, The secret Museum : Pornography in Modern Culture, University of California press, 1996, PAVEAU Marie-Anne, Le discours pornographique, La Musardine, 2014 et MARTIN Laurent, Jalons pour une histoire culturelle de la pornographie en Occident, Nouveau monde éditions/ Le Temps des médias, n°1, janvier 2003.
34. ROSZAK Romain, La séduction pornographique, L’Echappée, 2021, pp. 17-21. On peut citer l’étude de MARTIN Laurent, op. cit., pp. 10-30.
35. Henry Miller, déjà cité, semble ne faire aucun distinguo entre pornographique et érotique. Il propose comme « définition acceptable de l’art érotique »‚ : « tout ce qui excite nos sens, aiguise nos appétits et nous pousse à la luxure et à l’excès. » (Préface in SMITH Bradley, L’art érotique des maîtres 18e, 19e et 20e siècles, Julliard, 1978, p. XII).
Au terme de son parcours tendant à montrer que la pornographie est un « phénomène historique et culturel », l’auteur conclut : « C’est tout l’intérêt de la démarche historienne que de mettre en perspective les questionnements les plus contemporains, d’en retracer la généalogie. La pornographie est un bon exemple de l’historicité essentielle des phénomènes humains. Le mot apparaît dans l’Antiquité, disparaît avec le Moyen Age chrétien, réapparaît au siècle des Lumières et désigne jusqu’à nos jours des réalités diverses dans une même séquence temporelle et changeantes sur plusieurs séquences, du simple nu à la monstration close-up de l’acte sexuel. Pour autant, le scandale ou, pour le dire autrement, l’écart à la morale moyenne que constitue la représentation du corps et de ses gestes les plus intimes, est une constante de la civilisation occidentale comme le démontre, aussi, une histoire culturelle de la pornographie. »
36. Cette citation est communément attribuée au poète André Breton (1896-1966), quelques fois à l’écrivain Alain Robbe-Grillet (1922-2008). En réalité, elle appartient au départ à l’éditeur d’origine belge Eric Losfeld (1922-1979) dans son livre Endetté comme une mule ou La passion d’éditer, Belfond, 1979, p. 175.
37. PAVEAU Marie-Anne, op. cit..
38. « Un film pornographique « excite » plus qu’un long roman et se consomme en outre plus facilement. » (CAMPAGNA Norbert, op. cit., p. 84).
39. Le classement « X » a existé dans plusieurs pays pour désigner des films soit à caractère pornographique soit présentant des violences dégradantes. Aux Etats-Unis, certains producteurs ont, parfois, eux-mêmes classé leurs films X ou XX ou encore XXX selon le degré d’audace. Aujourd’hui, avec l’évolution des mœurs, cette classification a disparu.
40. TRACHMAN Mathieu, Les profits du travail pornographique, in Contretemps, Revue de critique communiste, 9 janvier 2013.
41. GUILLLEBAUD Jean-Claude, La tyrannie du plaisir, Seuil, 1998, p. 381. S’appuyant sur une étude américaine, le sexologue Olivier Florant (Halte au porno, Le Cerf, 2016) confirme que l’on s’oriente de plus en plus vers une « autosuffisance sexuelle » aussi bien chez les femmes que chez les hommes et, selon cet auteur, « c’est la pornographie qui est la cause principale d’un désir tourné vers soi plutôt que vers l’autre ». (Cf. Mathilde de Robien, Pornographie‚ : vers une autosuffisance sexuelle, in Aleteia, 11 janvier 2019). Dans un article de Paris Match, la célèbre romancière Katherine Pancol écrivait‚ : « Avant, la passion se vivait à deux. Maintenant, c’est de sa propre image qu’on tombe amoureux. »
42. Le 1er octobre 2002, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, comparaissait un prévenu qui avait réalisé une cassette vidéo sur les attentats à la pudeur commis par lui-même sur sa fille de treize ans. (Cf. TOUSSAINT Philippe, Pornographie et censure, in Journal des procès, n°444, 18 octobre 2002, pp. 10-11). Le 22 octobre 2021, quatre acteurs porno ont été mis en examen, en France, pour viol. (Cf. https://www.In24.be/2021-10-28/). Le 27 septembre 2023, en France, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a présenté son rapport sur la pornographie qui dénonce des délits criminels présents dans la quasi-totalité des vidéos diffusées en ligne. 90, c’est le pourcentage de vidéos disponibles en ligne sur les sites spécialisés et qui contiennent des violences physiques ou verbales.
44. Nancy Huston, étudiant non pas l’image mais la littérature érotique ou pornographique, a montré dans son essai Mosaïque de la pornographie (op. cit.) que cette littérature « contraire aux bonnes mœurs » a acquis, progressivement et souvent après de nombreux procès, droit de cité après la seconde guerre mondiale.
45. Cf. le film documentaire d’Agnès Poirier, Gorge profonde : Quand le porno est sorti du ghetto, 2022.
47. Leur vente rencontre de plus en plus de succès et peut être un effet du spectacle pornographique : en France, entre 2010 et 2013, le chiffre d’affaires des sex toys a augmenté de 54%. Un site comme Amazon présente plus de 2000 « objets » différents. Sur le modèle des ventes « Tupperware », des ventes de sex toys s’organisent à domicile. « Rire, découvrir et se faire plaisir avec une démonstration sextoys à domicile gratuite. Réunissez vos amies et organisez une soirée sextoys chez vous gratuitement. » peut-on lire sur le site de Lovely Secret. Soft Love, de son côté, propose « un moment en appel vidéo groupé avec vos amis, chacun chez soi, tout en découvrant notre collection. Des accessoires coquins, de la lingerie sexy, des lovetoys, des produits cosmétiques et bien-être, …​ De quoi pimenter votre discussion en vidéoconférence avec vos amis ! » Et si vous ne voulez pas acheter les objets, vous avez une chance d’en trouver gratuitement : « Au printemps, vous ne partirez pas à la chasse aux œufs de Pâques mais bel et bien à la chasse aux sextoys ! Cette chasse unique et complètement folle vous attend à Wépion » lit-on sur le site de VisitWallonia.be. Le 15 avril 2019, 10.000 personnes ont chassé les sex-toys à Wépion (province de Namur), annonçait la RTBF.
Dans le monde, le marché des sex toys vaudrait 22 milliards de dollars, d’après Cyril Garrech-Casanova, rédacteur en chef de economyando.com. Ce marché s’adresse principalement aux femmes et à leur plaisir. Cf. : https://www.letribunaldunet.fr/sexy/technologie-plaisir-sextoys-2019.html
48. GIARD Agnès, sur liberation.fr/debats/2013/01/21.
49. TRACHMAN Mathieu, Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, La découverte, 2013.
50. Selon Trachman toujours, les hommes gagneraient entre 100 et 300 euros tandis que les femmes toucheraient entre 150 et 600 euros par scène.
51. A en croire certains, les actrices ne sont pas nécessairement toutes attirées par le gain facile. Gregory Dorcel déclare : « Une escort girl rencontre des hommes avec un sexe normal, pour une prestation sexuelle qui « ne dure » que 3 minutes chrono, dans des positions normales et sans être vue du public…​ pour quelques milliers d’euros la nuit…​ Une actrice X a des relations avec des hommes au sexe de 25 cm, pendant 3 heures, dans des positions complexes, devant les caméras et un large public pour quelques centaines d’euros…​ si le plaisir et le fantasme n’y étaient pas, ça serait impossible." (GIARD Agnès, Combien rapporte un film porno ? sur liberation.fr/debats/2013/01//21). Grégory Dorcel est le fils de Marc Dorcel, directeur général de la société de production de films pornographiques Marc Dorcel SA, fondée en 1979. En 2018, la société reconnaît un chiffre d’affaires de 35 millions d’euros. Elle emploie une cinquantaine de personnes et distribue ses produits dans 56 pays. A partir des années 20, la société est en butte à des plaintes contre les conditions de tournage, à des accusations de viol, de productions à caractère pédophile et à des soupçons d’évasion fiscale. (Wikipedia)
52. BAUDRY P., L’addiction à l’image pornographique, Le Manuscrit, 2015, p. 23.
53. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., pp. 35-36.
54. Cf. http://economyandco.com/les-5-chiffres-cles-de-lindustrie-du-sexe ; https://www.letribunaldunet.fr/societe/lindustrie-sexe-chiffres-clesinteressants-surprenants.htmlndustrie.
Ce dernier document rapporte que la pornographie rapporterait chaque année aux Etats-Unis 100 milliards de dollars. En décembre 2018, le « site de divertissement pour adultes » (sic), Pornhub, a avoué « 33,5 milliards de visites en un an, en sachant qu’il y avait cette même année 7,5 milliards de personnes sur Terre. C’est un chiffre en hausse comparé à l’année précédente : + 5 milliards entre 2017 et 2018. Par jour, cela représente 95 millions de visites. » Il ne faut pas oublier que « l’industrie du sexe touche de multiples de secteurs d’activité tels que la production, la commercialisation de produits sur Internet ou dans des sex shops. Mais aussi, les établissements de strip tease ou d’échangisme ». En France, la société Dorcel a lancé une plateforme de vidéo à la demande, trois chaînes de télévision, des boutiques, un magazine, un portail à destination des femmes, et même un système de financement participatif.
55. Onanisme : du nom d’Onan, fils de Juda qui refusa de donner une descendance à son frère en « allant vers » sa femme : « il laissait la semence se perdre à terre…​" (Gn 38, 9).
56. DELEU Xavier, op. cit., pp. 161-163.
57. ROSZAK Romain, op. cit., p. 145.
58. Id., p. 143. Il faut tout de même signaler que les sites gratuits présentent des pièges susceptibles d’orienter le visiteur qui voudrait en « voir davantage » vers des formules payantes.
59. Un réseau de sites prétend recevoir plus de 5 millions de visiteurs par jour et travailler avec plus de 5000 modèles à travers le monde. Il propose à tout un chacun de « travailler », « s’exhiber » de chez soi à n’importe quelle heure et propose une rémunération à la minute pour des « spectacles érotiques » privés ou en groupe ou en « mode voyeur ». Il est encore précisé : « Pas besoin d’expérience, pas de limite d’âge, pas de sélection sur le physique ». Il suffit d’avoir un ordinateur, une webcam et une connexion internet. L’inscription est gratuite.
Cf. https://domicile-emploi.net/annonces/41829-s-exhiber-sur-internet-et-gagner-de-l-argentvenir-animatrice-cam.com
60. On peut citer comme exemple ces jeunes filles « habillées de façon sexy » qui font semblant de faire l’amour sur le réseau TikTok, particulièrement prisé par les jeunes, pour obtenir des « likes » et gagner de l’argent (cf. https://www.7sur7.be/belgique/le-soft-porn-sur-tiktok-une-pratique-qui-inquiete-child-focus~a8d59845/)
61. DELEU Xavier, op. cit., p. 159.
62. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, op. cit., p. 41.
63. Id., p. 53.
64. Id., p. 59.
65. Id., pp. 67-68.
66. Id., p. 61.
67. Id., p. 63.
68. Id., p. 69.
69. Op. cit., pp. 100-109
70. 1897-1957. Ce psychiatre et psychanalyste américain d’origine autrichienne milita pour la libre satisfaction du désir sexuel. Selon ses théories, « l’orgasme peut empêcher les troubles comportementaux à condition de ne pas réprimer la sexualité de la jeunesse ». (Cf. https://www.linternaute.fr/science/biographies/1778122-wilhelm-reich-biographie-courte-dates-citations/ Reich fut exclu du parti communiste d’Allemagne et de l’Association psychanalytique internationale. Pour une analyse plus complète de la pensée de Reich, on peut lire GUILLEBAUD Jean-Claude, op. cit., pp. 41-59.
71. 1898-1979. Philosophe et sociologue américain d’origine allemande, il s’efforce d’associer les pensées de Marx et de Freud. Pour lui, le plaisir est une force qui permet de lutter contre le capitalisme et le marxisme-léninisme.
72. 1896-1966. Dans son Second manifeste du surréalisme, il écrit : « tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion » à commencer par « l’arme à longue portée du cynisme sexuel ». (Cité in ROSZAK Romain, op. cit., p. 102).
73. Mouvement culturel libertaire né aux Etats-Unis vers 1950 qui rejette toutes les conventions sociales et prône la libération sexuelle.
74. Le Youth International Party est un parti libertaire créé aux Etats-Unis en 1967 sans structure qui agissait avec humour contre le système.
75. Troupe de théâtre radicalement contestataire, anarchiste, fondée à New York en 1946 par Judith Malina (1926-2015) et Julian Beck (1925-1985). Il milite contre toute forme d’autorité, de convention. Les comédiens ont parfois des rapports sexuels sur scène et invitent les spectateurs à se joindre à eux. (Cf. JOTTERAND Franck, Le nouveau théâtre américain, Seuil, 1970 ; BINER Pierre, Le Living Theatre, La Cité, 1968)
76. 1891-1980. Ecrivain doué, atypique qui prône la liberté sexuelle notamment dans sa trilogie La Crucifixion en rose : Sexus (1949), Plexus (1952) et Nexus (1959). Il est parfois nuancé et parfois très cru‚ : « Je bavardais un jour avec des jeunes Japonaises. Elles me dirent qu’en voyant des films « pornos », elles en avaient été écœurées. C’était carrément sale… Je ne suis pas d’accord. Je ne trouve pas naturel de détourner les yeux, même si les films étaient minables. Il s’agit d’une queue et d’un con qui baisent, et c’est excitant. » (In SMITH Bradley, Maîtres de l’art érotique du XXe siècle, France loisirs, 1980, p. 11).
77. 1895-1952. Grand poète surréaliste, membre du Parti communiste. Dans une lettre adressée à sa femme en 1926, après avoir vu son premier film porno, il écrit : « Le cinéma obscène, quelle splendeur ! La vie incroyable des sexes immenses et magnifiques sur l’écran, le sperme qui jaillit. Et la vie de la chair amoureuse, toutes les contorsions. C’est un « art sauvage », la passion contre la mort et la bêtise. On devrait passer cela dans toutes les salles de spectacle et les écoles ». (Cf. GAUTHIER Ursula, Porno : une offensive contre tous les interdits, in L’Obs, 15/11/2018, cité in ROSZAK Romain, op. cit., p. 101.
78. 1949-2017. Ce philosophe libertaire d’origine allemande, est l’auteur de Penser la pornographie, PUF, 2003. Pour ce philosophe, partisan d’une éthique minimale, la consommation comme la production de la pornographie relèvent d’une décision individuelle. Son appréciation est « une question de mœurs, d’habitudes et de points de vue ». Le rôle de l’autorité est « d’assurer le respect des contrats signés et l’égalité des contractants devant la loi ». Enfin, comme il est impossible d’établir la nocivité de la pornographie, « le doute profite à la liberté » d’en produire et consommer. (Cf. ROSZAK, op. cit., pp. 55-65).
79. Né en 1977, il est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Il dirige par ailleurs la collection Perspectives critiques aux Presses universitaires de France (PUF) et la collection Theory Redux chez Polity Press à Londres. Il est aussi membre du Conseil scientifique du Collège international de philosophie. Il ne faut pas le confondre avec le psychologue et sexologue Pascal de Sutter né en 1963.
80. La Musardine, 2011.
81. La Musardine, 2007.
82. GOLDBERG Jacky, Erotisme ou pornographie, où est la vraie jouissance ? 4/8/2011 sur https://www.lesinrocks.com/livres/billet-erotisme-ou-pornographie-ou-est-la-vraie-jouissance-39663-04-08-2011/
83. 1942-2021. Milos Forman lui a consacré un film en 2016.
84. 1919-2001. Pilote de chasse durant la seconde guerre mondiale, elle créa le premier sex shop du monde.
85. GUILLEBAUD, op. cit., pp. 91-97.
86. De son vrai nom : Virginie Daget, née en 1969.
87. Publié par Florent Massot. Republié chez Grasset en 2015.
88. Elle y engage trois actrices prono : Coralie Trinh Thi, Karen Lancaume et Raffaëlla Anderson.
89. Cf. AUBENAS Florence., Virginie Despentes, la fureur dans le sexe, in Le Monde, 1er août 2015.
90. ROUYER Philippe, Sens interdits, in Première, février 2010 pp. 96-97
91. VAN DER EECKEN Alain, La Despentes glissante, in Le Soir illustré, 15-21 juillet 2000.
92. Le Soir illustré, 22-28 juillet 2000.
93. Divers journalistes salueront leur « oralité brute », leur « style cru », leur « pureté d’écriture ». Wikipedia consacre ainsi deux pages à l’analyse du style de Virginie Despentes avec moult exemples comme : « j’en ai rien à foutre de leurs pauvres bites de branleurs et […​] j’en ai pris d’autres dans le ventre et […​] je les emmerde. C’est comme une voiture que tu gares dans une cité, tu laisses pas des trucs de valeur à l’intérieur parce que tu peux pas empêcher qu’elle soit forcée. Ma chatte, je peux pas empêcher les connards d’y entrer et j’y ai rien laissé de précieux. » (Baise-moi, op. cit., p. 56). L’auteur de l’article se plaît à célébrer et illustrer ces « phénomènes » lexicaux et syntaxiques, la force des métaphores, l’usage de l’antiphrase et de la litote, l’humour agressif et jusqu’au rythme des phrases…​
94. LEMPERLE Shandy April, Comment prendre une autre forme : une étude sur la traduction anglaise et la version cinématographique de Baise-moi de Virginie Despentes, Université du Montana/American University of Paris, 2006.
95. Le rôle tenu par Marlon Brando avait été refusé successivement par Jean-Louis Trintignant qui trouvait son rôle impudique et par Jean-Paul Belmondo qui déclara qu’il ne faisait pas de pornographie. (Cf. Wikipedia) Bien que le viol par sodomisation ait été feint, l’actrice Maria Schneider, alors âgée de 19 ans, déclara 10 ans plus tard : « je me suis sentie violentée. Oui, mes larmes étaient vraies. J’étais jeune, innocente, je ne comprenais pas ce que je faisais. Aujourd’hui, je refuserais. Tout ce tapage autour de moi m’a déboussolée. » Elle ajouta avoir « perdu sept ans de [sa] vie », entre cocaïne, héroïne et dégoût de soi et repoussé des rôles directement inspirés de celui de Jeanne, personnage qu’elle incarnait. A l’annonce de la mort de l’actrice, en 2011, Bertolucci avoua qu’il aurait « voulu demander pardon » à l’actrice. Cf. https://www.liberation.fr/cinema/2011/02/03/deces-de-maria-schneider-bertolucci-aurait-voulu-s-excuser_712206/
96. Dans une interview, Catherine Breillat déclare : « Une journaliste du Monde a écrit au sujet de 36 Fillette que je mettais de l’obscénité jusque dans les regards. Pour moi, ça veut dire que je faisais du cinéma ! ». (Cf. SIMPSONS Jade, La transgression des tabous, in Première, 3, 2004.)
97. A propos des gays, Catherine Breillat déclare : « Leur sexualité ressemble beaucoup à celle revendiquée des femmes. C’est d’abord la sexualité et non pas la fondation du couple, de la famille, etc. Ils revendiquent la sexualité comme quelque chose en soi. […​] Je me sens proche des gays parce que leur relation au désir est à la fois marginale et prépondérante car la sexualité c’est exactement ça ! » Et à propos de la fellation, elle ajoute : « Les garçons font ça beaucoup mieux que les filles, paraît-il ! Je n’aime pas commencer par ça, il faut que je sois un peu partie mais après, ça peut me faire plaisir. Cette fellation d’homosexuels dans mon film, je la trouve jolie. »(Id.).
98. GRASSIN Sophie, Si vous aimez Catherine Breillat, in Première, 1, 2004, p. 45.
99. SIMPSONS Jade, op. cit. Interrogée sur la bestialité, la réalisatrice répond : « On a toujours envie de couper ce mot en deux. C’est comme la brut/alité, ça c’est du désir. La bestialité c’est du désir à condition que ça soit des forces brutes de vie sauvage, un peu comme quand on est en admiration devant des torrents. C’est vrai qu’on aime ça aussi chez les hommes ! Il faut que ce soit une bestialité amoureuse et pas de brute épaisse." (Id.).
100. Id.
101. Libération, 13 juin 2000, cité in DELEU Xavier, op. cit., p. 47.
102.  Il s’agit d’une décoration honorifique française qui est gérée par le ministère de la Culture et qui récompense « les personnes qui se sont distinguées par leur création dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu’elles ont apportée au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde ».
103. Pseudonyme d’Eloïse Delsart.
104. Cité sur Wikipedia.
105. PONCET Emmanuel, Major de l’X, in Libération, 8 janvier 2002.
106. En 2013, elle dialogue avec André Comte-Sponville. Cf. https://www.philomag.com/articles/andre-comte-sponville-ovidie-dialogue-sous-x
107. A deux reprises, elle fut invitée par la RTBF à témoigner : le 15 avril 2004 dans l’émission Chacun son histoire (ex Ecran témoin) où Thomas Van Hamme abordait la question de L’érotisme au féminin en compagnie, outre Ovidie, de Micky, strip-teaser pour dames, Verlee Huygh démonstratrice de sex toys à domicile, Anne-Laure, mère de famille et cliente de ces sex toys, etc.; le 20 septembre 2015, Ovidie fut interviewée par Jérôme Colin dans Hep taxi !, sur la Deux.
108. On peut citer encore Sylvia Bourdon (née en 1949) qui s’illustra dans le cinéma X entre 1972 et 1977, puis ouvrit une galerie d’art érotique. Elle publie en 1976 L’amour est une fête (Editions Belfond). Ce livre traduit en 6 langues et sans cesse réédité, a été salué notamment par Henri Miller et André Pieyre de Mandiargues. Elle y raconte le plaisir qu’elle a toujours éprouvé dans les expériences sexuelles les plus diverses, libérée de toute référence morale. En 2001, elle publie Le sceau de l’infamie (Mango) où elle attaque les autorités françaises qui lui ont sans cesse reproché son passé et empêché d’exprimer son militantisme européen. Elle fut néanmoins chargée par le Parlement européen de diverses missions culturelles. A partir de 2008, elle se lance dans les affaires.
Brigitte Lahaie (née en 1955), actrice pornographique de 1976 à 1980, publie, en 1987, une autobiographie, Moi, la scandaleuse (Filipacchi ; republié en édition de poche chez J’ai lu), ce qui lui valut d’être invitée le 27 mars 1987 par Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes. Elle est aussi l’auteur de romans érotiques et divers essais sur la sexualité. Elle anima des émissions de radio sur des questions de sexualité et aussi des émissions sur la chaîne pornographique XXL. Elle eut une émission quotidienne sur Radio Monte-Carlo, toujours sur la sexualité. En 2007, elle publie chez Flammarion avec le Père Patrice Gourrier Parlez-nous d’amour, Deux regards sur le couple, le désir et la sexualité. Le Père Gourrier est né en 1960, psychologue clinicien, il a publié de nombreux ouvrages. Il a été nommé missionnaire de la Miséricorde par le pape François en 2016. En janvier 2018 avec une centaine de femmes, elle signe dans Le Monde un article pour s’opposer aux mouvements MeToo ou BalanceTonPorc qui dénoncent le viol, l’agression sexuelle ou le harcèlement dont les femmes sont victimes. Dans cet esprit, elle déclare ailleurs : « On peut jouir lors d’un viol » (Huffington Post, 11 janvier 2018), propos qui fit scandale.
Bien d’autres femmes étaleront leurs expériences sexuelles dans des livres: Catherine Cusset (Jouir), Alice Massat (Le Ministère de l’Intérieur), Catherine Millet (La vie sexuelle de Catherine M.), Anna Rozen (Plaisir d’offrir, joie de recevoir), Christine Angot (L’inceste, Une semaine de vacances), Benoîte Groult (Les vaisseaux du coeur), Alina Reyes (Le boucher), Françoise Rey (La femme de papier), Annie Ernaux (Passion simple), et bien d’autres, adeptes de « l’hyperréalisme gynécologique » (Cf. DELEU Xavier, op. cit., pp. 43-48).
109. Des associations ont vu le jour en France qui défendent les intérêts des « travailleurs du sexe » : « Les putes » est un « groupe activiste non mixte, c’est-à-dire composé uniquement de putes, femmes et transpédégouines, dont le but est l’auto-support et la lutte contre la putophobie » ; (Cf. COSSE Emmanuelle, Les Putes, une nouvelle association activiste de travailleurs du sexe, in Têtu, 6 mars 2006). Têtu est un magazine trimestriel et un site web LGBTQI+ (abréviation pour désigner des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans (personne qui a une identité sexuelle différente de celle reçue à la naissance par opposition aux personnes cis dont le ressenti correspond au sexe reçu à la naissance), queers (personnes qui ont une sexualité "bizarre"), intersexes (personnes qui ont des caractères sexuels non traditionnels). Le + est prévu pour toutes les variantes possibles. Certains ajoutent encore un A pour les personnes asexuelles qui ne ressentent aucune attirance pour le sexe). Autre association de défense : le STRASS, Syndicat du travail sexuel qui se définit comme ni abolitionniste ni réglementariste, simplement en faveur de l’application du droit commun à ces travailleurs-là.
110. 1941-2006.
111. Née au Venezuela en 1967.
112. Née en 1959.
113. 1950-2015.
114. On peut encore citer la Canadienne Wendy McElroy (née en 1951) auteur de nombreux articles et livres sur la question, l’universitaire suédoise Erika Lust (née en 1977), l’universitaire allemande Petra Joy, etc.
115. LAVIGNE Julie, La traversée de la pornographie : politique et érotisme dans l’art féministe, Les éditions du remue-ménage, 2014.
116. Id., p. 87.
117. BATAILLE Georges (1897-1962), L’érotisme, Editions de Minuit, 1957.
118. 1939-2019.
119. Carolee Schneemann, Interior Scroll, 1975, via https://www.schneemannfoundation.org/artworks/interior-scroll.
120. Carolee Schneemann, Fresh Blood, 1983, via https://www.are.na/block/10276831.
121. Née en 1962. Dans le film Closet circuit (2000), elle utilise une caméra à infrarouge, placée sous une cuvette de WC transparente, dont l’image est affichée sur un écran plasma…​
122. Née en 1954.
124. Née en 1953.
126. Cf. JALBERT Marie-Eve, « La traversée de la pornographie » : qu’est-ce que la métapornographie ? » sur lesmeconnus.net . M.-E. Jalbert est diplômée en littérature comparée et en philosophie (Université de Montréal).
127. L’auteur aurait pu citer aussi la Namuroise Evelyne Axell (1935-1972), figure de proue du pop-art en Belgique qui a consacré au sexe de la femme toute une série de tableaux.
128. PAHAUT Cindy, Les nouveaux dessous du Porno féministe à l’ère numérique. 2019, Jubilé érotique, CVFE asbl, 2019. Disponible sur https://www.cvfe.be/publications/etudes/291-les-nouveaux-dessous-du-porno-feministe-a-l-ere-numerique-2019-jubile-erotique
129. OVIDIE, A quoi rêvent les jeunes filles, citée in PAHAUT Cindy, op. cit..
130. Il existe aussi des sites porno pour les femmes qui font la part belle aux désirs féminins. Cf. GIROUX Anaïs sur https://www.lexpress.fr/styles/sexo/porno-trois-sites-de-films-x-pour-femmes_1643169.html
131. COUANET Catherine, Sexualités et photographies, L’Harmattan, 2011, p. 244.
133. Le fondateur de Démonia, le Belge Francis Dedobbeleer exilé à Paris suite à de « graves problèmes », déclare : « je préfère le sado-masochisme qui sent le cuir, les rangers, la pisse, l’amour sale et brutal. […​] Le SM c’est jouer avec les fantasmes les plus inacceptables en principe. C’est lier la douleur et la violence au plaisir. C’est tout sauf de la mièvrerie. Le SM nous sauve de la connerie et du crime. C’est fantasmer, comme victime ou bourreau, sur des choses comme l’emprisonnement, le viol, les agressions, l’humiliation. Ce n’est surtout pas se contenter d’embrasser le bout d’une cuissarde propre d’une dominatrice professionnelle…​ En cela, le SM est une sexualité scandaleuse : elle nous oblige à nous défaire des tabous imbéciles et de l’hypocrisie. » (Cf. https://laspirale.org/texte-49-francis-dedobbeleer.html)
134. Le film fut projeté durant 10 ans dans un cinéma des Champs Elysées à Paris. (Cf. BAUDRY Patrick, La pornographie comme addiction in Psychotropes, vol. 20, 2014/1-2, pp. 123-133.
135. Laurent Guyénot s’étonne de l’aura qui entoure aujourd’hui l’œuvre du Marquis de Sade, publiée dans la prestigieuse collection de la Pléiade et dans la collection de poche 10/18 plus accessible à tous et notamment aux plus jeunes. Il faut dire que son œuvre, longtemps occultée, avait été célébrée par Guillaume Apollinaire, Paul Eluard, Georges Bataille, Pierre Klossowski, Jean Paulhan, Simone de Beauvoir et Roland Barthes. Pier Paolo Pasolini (1922-1975) adapta au cinéma Salo ou Les cent vingt journées de Sodome (1975) et Yukio Mishima (1925-1970) créa au théâtre Madame de Sade (1965) que Bergman mit en scène. Cf. GUYENOT Laurent, Le livre noir de l’industrie rose, Imago, 2000, pp. 159-173. L’auteur s’appuie sur l’analyse de SHATTUCK Roger, Le fruit défendu de la connaissance, De Prométhée à la pornographie, Hachette, 1998.
137. Pour ne citer que quelques exemples très célèbres : Stanley Kubrick dans Orange mécanique (1971) et Eyes Wide Shut (1999), Pier Paolo Pasolini dans Salo ou les 120 jours de Sodome (1978), Milos Forman dans Larry Flynt (1996), David Cronenberg dans Videodrome (1983). Lars von Trier va plus loin dans Nymphomaniac (2013). Dans la version intégrale de ce film, fellations, cunnilingus, sodomies, doubles pénétrations, sadomasochisme, triolisme, etc. sont réalisés par des acteurs porno qui doublent les vraies vedettes du film comme dans les films d’action où des cascadeurs professionnels peuvent remplacer les stars. Par la « magie » de la technique, les effets visuels et les images numériques insérées, le spectateur ne le remarque pas. Il a fallu que la productrice du film, Louise Vesth (Zentropa Films), lors du Festival de Cannes en 2013, avoue : « Nous avons filmé les acteurs jouant des scènes de sexe et ensuite les doublures, qui, elles, ont réellement eu des rapports sexuels, et c’est en post-production que l’on a réuni les deux. » Elle ajoute, « au-dessus de la ceinture, ce sont les stars, et en dessous les doublures. » (Cf. https://www.lefigaro.fr/cinema/2013/05/23/03002-20130523ARTFIG00534—​nymphomaniac-les-acteurs-doubles-pour-les-scenes-de-sexe.php). Dans Les idiots (1998), von Trier n’avait utilisé que des acteurs « porno ».
138. 1899-1977. Lolita fut refusé en 1955 par les éditeurs américains puis publié à Paris avant d’être interdit. Il faut attendre 1958 pour qu’il soit publié aux États-Unis et devienne un succès mondial.
141. https://www.cnews.fr/culture/2013-05-27/quand-le-lesbianisme-emballe-cannes-5-films-retenir-472227. L’auteur ajoute : « Hasard du calendrier ou non, il était couronné à Cannes alors que Paris était à nouveau le théâtre d’une très vaste mobilisation hostile au mariage homosexuel. »
142. Ce film a été sélectionné au Festival de Cannes en 2020 et au Festival de Sundance en 2021. Il a été primé au Festival de Göteborg en 2021, à l’Art Film Festival en 2021 (meilleur film, meilleure interprétation féminine) et au Festival du cinéma américain de Deauville en 2021 (prix de jury).
143. Via link:https://www.allocine.fr/film/fichefilm-273348/photos/[^].
144. Mark Spiegler de l’agence Spiegler Girls.
145. DEL PUPPO Alicia, sur https://www.grignoux.be/fr/film/1388/pleasure. La critique ajoute : « Suscitant au passage un certain malaise, Pleasure a le mérite de rendre visibles les terribles rouages de cette industrie et toute la laideur humaine sur laquelle elle prospère. »
146. HEYRENDT Hubert, « Pleasure » : plongée hallucinante au cœur du porno, in La Libre Belgique, 3 novembre 2021.
148. La dernière scène est ambigüe. Dans la voiture qui ramène les deux actrices, Bella s’excuse auprès d’Ava : « Désolée » dit-elle. Ava répond imperturbable : « de quoi ? ». Bella fait arrêter la voiture et sort. Se rend-elle compte qu’au bout du chemin, l’actrice porno perd tout sentiment, toute dignité et veut-elle fuir cet univers ? Ou bien est-elle simplement écœurée par la froideur d’Ava ?
149. Née en 1951.
150. 1961-1994. Volontiers exhibitionniste, elle a été condamnée plusieurs fois pour outrage à la pudeur. Elle n’a pas hésité, sur une chaîne de radio, à se masturber en direct.
151. Né en 1939.
152. Ce livre accompagnait son album Erotica. Le livre présente des montages photographiques qui suggèrent des actes sexuels, BDSM, lesbiens, sadomasochistes, anulingus (stimulation orale de l’anus) et viol. Le livre s’est vendu à plus d’1,4 million d’exemplaires dans le monde (Wikipedia).
153. Madonna Louise Ciccone, née en 1958, est une chanteuse, actrice, productrice de cinéma et réalisatrice. Sa fortune est estimée entre 550 et 800 millions de dollars (Wikipedia). Elle a un rapport très ambigu avec la religion catholique et avec le judaïsme, utilisant souvent des symboles religieux. Elle est au centre de nombreux scandales.
154. Cf. CLOS Max, Eloge de la pornographie, in Le Figaro, 31 octobre 1993, cité in Fédération des femmes pour la paix mondiale, La pornographie : un divertissement inoffensif ou une incitation au crime ? sur https://www.unification.net/french/misc/porno.html. La FFPM se donne pour mission de « renforcer le rôle des femmes comme piliers de la paix dans la famille, pour transformer, la communauté, la nation et le monde » pour « créer un environnement de paix et de bien-être pour les futures générations et les peuples de toutes races, cultures et croyances religieuses » (Cf. https://www.helloasso.com/associations/federation-des-femmes-pour-la-paix-mondiale). Nous citerons encore par la suite ce document en le désignant simplement par les initiales FFPM. L’analyse de la FFPM met aussi en cause Mgr Gaillot, ancien évêque d’Evreux qui a donné des interviews dans Lui, Playboy, Penthouse, Gai pied Hebdo, revues érotiques ou de « pornographie douce », dit-on. C’est cet évêque aussi qui, en 1988, a accueilli le prêtre Denis Vadeboncoeur condamné à 20 mois de prison au Québec pour pédophilie. En connaissance de cause, Mgr Gaillot lui confia une paroisse où le prêtre était de nouveau en contact avec des enfants. Vadeboncoeur fut condamné en 2005 à 12 ans de prison pour viol sur mineur.
N.B. Il est dommage que l’analyse très fouillée et bien documentée réalisée par l’association FFPM manque ici et là de références.
157. Cf. note 217.
158. Critique glanée sur le site allocine.fr
159. DE BRUYN Olivier, Pleasure au cinéma : les 5 meilleurs et les 5 plus mauvais films qui ont flirté avec le porno, in Marianne, 20 octobre 2021.
163. Cité in GUILLEBAUD J.-Cl., op. cit., p. 128
164. Pour des exemples précis, cf. DELEU Xavier, op. cit., pp. 33-42.
165. 478.537 exemplaires papier en 2020-2021.
166. https://www.acpm.fr/Support/femme-actuelle. L’ACPM est, en France, l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias.
168. YONNET Paul, Rap, Musique, langage, violence, sexe, in Le Débat, n° 112, novembre-décembre 2000, p. 127, cité in DELEU Xavier, op. cit., p. 51. Paul Yonnet (1948-2011) est un sociologue spécialiste du sport des loisirs et de la mode. Notons aussi l’extraordinaire succès de la pièce d’Eve Ensler : Les monologues du vagin, créée à New York en 1966, traduite en 46 langues et jouée dans plus de 130 pays (cf. Wikipedia).
169. BARTHES Roland, Fragments d’un discours amoureux, Tel Quel, 1977 réédité chez Points/Edition spéciale, 2020, cité in GUILLEBAUD J.-Cl., op. cit., p. 382
170. LEGENDRE Pierre in Le Monde, 22 avril 1997, cité in GUILLEBAUD J.-Cl., op. cit., p. 383. Né en 1930, Pierre Legendre est historien du droit, psychanalyste, ancien professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il fut membre de l’Ecole freudienne de Paris. Il est très critique vis-à-vis de l’ultralibéralisme qui transforme tout en marchandises et réduit le citoyen à sa fonction de consommateur. (Cf. Wikipedia).
171. Les historiens estiment que c’est l’idée développée et illustrée par le dessinateur suisse Rodolphe Töpffer (1799-1846) qui est à l’origine de ce qui deviendrait la bande dessinée telle que nous la connaissons : un art séquentiel que Töpffer décrivait ainsi en 1833 dans dans la préface de l’Histoire de monsieur Jabot‚ : « Ce petit livre est d’une nature mixte. Il se compose d’une série de dessins autographiés au trait. Chacun de ces dessins est accompagné d’une ou deux lignes de texte. Les dessins, sans ce texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman d’autant plus original, qu’il ne ressemble pas mieux à un roman qu’à autre chose ». (Cf. GROENSTEEN Thierry et PEETERS Benoît, Töpffer : l’invention de la bande dessinée, Hermann, 1994, p. 161).
172. En 2017, la revue Beaux-Arts a publié un « hors-série » : Art et sexe, De Pompéi à nos jours, 2000 ans d’images et de sexualité. L’ouvrage n’est pas consacré exclusivement à la bande dessinée mais, ici et là, publie quelques dessins et planches franchement pornographiques. En 2019, la même revue, toujours en « hors-série » publie Le tour du monde de la BD érotique. Inutile de dire que les illustrations surabondent. Non seulement, la revue renvoie à « une sélection d’ouvrages incontournables sur le sujet, classés par ordre de parution » mais publie aussi une publicité pour d’autres ouvrages du même genre de la même maison d’édition et une autre pour les bandes dessinées de la libraire érotique La Musardine.
173. Littéralement « huit pages » car ces publications en noir et blanc sur papier bon marché, se limitaient à ce nombre. On les appelle aussi Tijuana Bible (Bible de Tijuana). Très souvent ces bandes dessinées mettent en scène scabreuse des personnages connus par ailleurs : Dick Tracy, Popeye, Mickey Mouse, etc. Ces parodies ne disparaîtront pas avec ces publications : plus tard, on trouvera des parodies érotiques avec Tintin, Lucky Luke ou encore Buck Danny rebaptisé, pour la circonstance, Fuck Danny.
174. L’expression est de l’écrivain Jacques Sadoul (1934-2013) cité in BOURGEOIS Michel, Erotisme et pornographie dans la bande dessinée, Jacques Glénat, 1978, p. 117.
175. Id., p. 113.
176. Id., pp. 146-147.
177. Id., p. 147.
178. Id., p. 149.
179. Id., p. 76.
180. 1921-2010.
182. En dehors des albums qui occupent une grande place dans les librairies, on peut citer de nombreuses revues en langue française : Charlie mensuel, L’écho des savanes, Fluide glacial, Circus, (A suivre), Métal hurlant, etc. Certaines ont disparu, d’autres sont apparues. Des dessinateurs connus s’y sont exprimé : Georges Wolinski, Bruno Crepax, Robert Hugues, Jean-Claude Forest (Barbarella), Georges Pichard, Gotlib, etc..
183. TISSERON Serge, Le bonheur dans l’image, op. cit., pp. 69-70.
184. Cf. GRAS Frédéric, L’œuvre pornographique et le droit, Victoires éditions, n° 327, 2007/1, pp. 79-89. (Article disponible sur https://www.cairn.info/revue-legicom-2004-1-page-79.htm).
185. Le concept de « vie bonne » est très présent en philosophie pour désigner la vie heureuse, réussie. Cette notion vient d’Aristote qui définissait la « vie bonne » comme vie selon le bien…​
186. ROSZAK Romain, op. cit., p. 95.

4. Quelle « valeur » accorder à la pornographie ?

L’insolite et l’illicite,
deux ingrédients indispensables de toute pornographie.

— Marguerite Yourcenar

[1]

À lire les témoignages précédents des philosophes, des producteurs et acteurs, des féministes et des journalistes cités, le lecteur serait tenté de conclure que le débat sera clos lorsque les conditions de travail des acteurs et actrices seront déclarées conformes aux règles établies pour les autres métiers et lorsque les femmes pourront aussi largement assouvir leurs propres fantasmes. À ce moment, la pornographie sera un divertissement agréable, instructif sur le plan « technique », bref une source de plaisir et de libération vis-à-vis des complexes et frustrations engendrés par des règles morales obsolètes.

  Rien n’est moins sûr si nous prenons la peine d’écouter toutes les voix car de nombreux problèmes subsistent. Tout n’est pas rose dans une industrie qui se prétend telle⁠[2].

  La pauvreté du « discours »

  L’écrivain Christophe Bataille le dit sans ambages : « la pornographie, c’est la platitude de l’écriture […​], c’est la langue des sourds, pourtant si fiers de leurs gueuloirs. »[3]
  Beaucoup d’auteurs, en effet, mettent en exergue la médiocrité des spectacles pornographiques. Pascal Baudry écrit qu’« un film pornographique se regarde la télécommande à la main et en accélérant régulièrement le passage des images. Il ne conduit à aucune lecture et ne recommande aucune attention. Le scénario est délibérément indigent. » Et c’est précisément ce type d’images qui apporte du « confort » au spectateur : « il n’y a rien à en attendre, tout y est prévu. Il existe ainsi des réalisations qui, dès le générique, montrent l’essentiel […​]. »[4] C’est un spectacle ajoute-t-il, où s’entremêlent l’ennui et l’excitation.⁠[5]
  Le jugement de Xavier Deleu est sans appel : « Aujourd’hui, l’imagerie collective de la sexualité est celle d’une surexposition hallucinée du gros plan génital qui castre le pouvoir érotique de l’imagination. » Le porno « est une recréation sinon une falsification de la réalité décrite." Sa consommation étant « masturbatoire », comme il n’y a pas d’excitation qui dure une heure et demie, le film porno obéit à « une esthétique de la discontinuité et du non-récit ».⁠[6]
  François Perea⁠[7] a analysé la page d’accueil de 13 sites web « gratuits et populaires » consacrés à la pornographie. La page d’accueil est constituée de « vignettes » qui permettent d’accéder au contenu et sui sont accompagnées de courtes légendes. Ces vignettes sont fréquemment des gros plans qui procèdent à « une réduction du sujet à sa chair, une réduction de sa chair à l’organe ou l’orifice sur lequel s’appliquent les actes mis en scène comme effecteurs de jouissance ».⁠[8] Quant aux plans larges, ils sont destinés à montrer « l’enchevêtrement des personnages » et particulièrement « l’emboîtement des corps et des organes concernés toujours apparents ».
  Mais ce sont les légendes qui ont surtout retenu l’attention de l’analyste. Il relève que non seulement l’entreprise pornographique repose sur des stéréotypes mais qu’elle utilise ce qu’il appelle des « pornotypes[9], qui consistent en une atomisation catégorielle qui, plutôt que proposer une image globale et simplifiée du personnage ou de l’action, le réduit à un trait prégnant, rendu saillant et représentatif par une sorte de réduction métonymique. » Dans ces légendes, l’élément essentiel est le personnage féminin, soumis à un acte sexuel. Quant au personnage masculin, il est « drastiquement réduit, le plus souvent à son sexe ».
  L’auteur conclut que nous assistons à « une fragmentation du corps et du rapport sexuel » : l’acte sexuel est réduit « à un acte organique » et la rencontre des corps est réduite « à la résolution éjaculatoire de la tension ». Le récit ou l’histoire ont disparu car les vignettes et leurs légendes appellent « une réponse émotionnelle […​] plus qu’émotive ». Émotionnelle puisque immédiate et subie.⁠[10]
  Nous évoquions plus haut déjà le fait que dans la plupart des spectacles pornographiques offerts gratuitement à la curiosité des internautes, il n’y a pas d’histoire ou tout au plus un embryon de narration qui n’est en somme qu’un prétexte, l’essentiel étant l’acte sexuel. Roland Barthes avait remarqué à propos de la photographie que la photo pornographique était, comme la photo de reportage, « unaire » parce qu’homogène : « C’est, écrivait-il, une photo toujours naïve, sans intention et sans calcul. Comme une vitrine qui ne montrerait, éclairé, qu’un seul joyau, elle est tout entière constituée par la présentation d’une seule chose, le sexe : jamais d’objet second, intempestif, qui vienne cacher à moitié, retarder ou distraire. » Par opposition, toujours selon Barthes, la photo érotique qui est « un pornographique dérangé, fissuré », introduit un élément perturbateur ou autre, des « accessoires inutiles », un « punctum » c’est-à-dire un détail qui « coupe ma lecture ».⁠[11] Nous y reviendrons au chapitre 9.
  Gilles Lapouge dénonce la platitude du spectacle pornographique : « La scène pornographique met en scène l’équivalence généralisée. » Il explique : « Au fond, ce qu’il y a de neuf, dans cette pornographie, c’est qu’elle nous présente la sexualité – elle prétend présenter plutôt – comme une activité sans reliefs, sans différences, sans ombres. Elle ne connaît point de valeurs et tout y est semblable, tout est égal. Elle effectue une mise à plat rigoureuse des sexualités. Ni lumière, ni nuit, pas même une pénombre. Une clarté égale, plate, éternelle. »[12]
  Plusieurs en concluent que la pornographie est sans valeur puisqu’elle est « univoque », « unaire », populaire, commerciale et majoritairement antiféministe tandis que l’érotisme serait « une représentation artistique des corps sexués » ou se caractériserait par « une sexualité acceptable », l’érotisme étant « équivoque ». En effet, au contraire de la pornographie « univoque », il « implique l’intellectualisation ou suppose une capacité à comprendre la représentation, à attribuer une valeur ».⁠[13] En fait, la frontière entre érotique et pornographique est difficile à définir. L’historienne de l’art Julie Lavigne⁠[14] estime que le mot « érotisme » est « assez vaporeux » : il est « difficile d’avoir des balises assez claires pour déterminer si une œuvre était érotique ou pas ». Les classifications sommaires qui décrètent que la pornographie est populaire tandis que l’érotisme est du grand art ou que l’érotisme est féminin tandis que la pornographie est masculine, ne tiennent pas vraiment à l’analyse.⁠[15] La pornographie est érotique puisqu’elle a comme objectif de susciter le désir mais l’érotisme, au sens strict, n’est pas nécessairement pornographique dans la mesure où « avec le porno, « tout » est dans l’image »[16] tandis que l’érotisme « montre et cache, […​] montre en cachant, […​] suggère l’accessible en le dérobant à l’accessibilité ».⁠[17] Mais certaines scènes dites « érotiques » sont, d’une certaine manière, comme nous le verrons, de la pornographie feinte : tout l’art des acteurs et du réalisateur étant de nous faire croire à la réalité de la relation…
  « Nous ne cherchons plus, écrit Jean Baudrillard, dans ces images de définition ni de richesse imaginaire, nous cherchons le vertige de leur superficialité, l’artifice de leur détail, l’intimité de leur technique. Notre vrai désir est celui de leur artificialité technique, et de rien d’autre. »[18] Le film X est « l’installation d’un moment, d’une programmation de sensations, d’une séquence ou d’un « vide sensationnel », plus qu’une histoire ou qu’un récit qui se tissent d’émotions ».⁠[19] Non seulement, le « discours » est pauvre mais, en plus, il est trompeur car tout est faux non seulement parce qu’il nous donne à voir ce qui normalement est invisible mais aussi parce que tout est joué.⁠[20] C’est une sexualité de métier et non la sexualité vécue.⁠[21] P. Baudry n’hésite pas à parler de « parodies où l’on se débarrasse de l’exigence du sens, du souci de la signification et du vrai, et de la limitation du récit. »[22] À la fin d’une comparaison toute en finesse entre cinéma « classique » et cinéma porno, le jugement de P. Baudry tombe impitoyable : « C’est en fait la non-narrativité du sexe qui s’y trouve mise en images : qui colle parfaitement, immédiatement, à des images représentatives. » Le genre « porno » est « le premier genre absolument « nul » : qui traite avec autant de technicité talentueuse de la nullité. Nullité dont il faut bien comprendre qu’elle ne nuit pas au genre mais qui, bien au contraire, contribue à sa caractérisation et qui se combine à la gêne ou à l’excitation qui s’y éprouvent. C’est en fait la qualité du rapport qui s’entretient à ce type de production qui se trouve soutenue par la nullité des scénarios. »[23] Ici, « la vue se substitue à la vision ». Alors que « la vision suppose des médiations », « la vue tient de l’immédiateté ». En effet, « ce qui est vu est tout simplement ce qui se donne à voir ». Tout est évident, premier, primaire dans l’image X : pour la décoder, nul besoin d’élaboration, de culture. C’est pourquoi, soit dit en passant, le genre est universel, « a-historique ».⁠[24]

  Comment expliquer alors le succès d’un « genre absolument nul » ?

  Tout un chacun répondrait que le spectateur y cherche l’excitation et son renouvellement. Mais P. Baudry⁠[25] dépasse ce niveau très superficiel et trop évident : la nullité « ne gêne absolument pas la réception parce que précisément, il n’y a rien à recevoir, parce que la position classique d’un récepteur s’y trouve abolie ». La force de la pornographie vient de son « ambiance » et sa « vérité », si l’on peut dire, c’est « l’invraisemblable ».⁠[26] Si l’imagerie pornographique captive malgré tout, ajoute-t-il, « c’est en ce qu’elle permet […​] de se délivrer du souci de posséder ». Le X annule la réalité, engageant « une relation particulière à l’autre et à soi. Au monde et à la temporalité. Il pratique une sorte de « court-circuit », à la fois éminemment excitant et « dissolvant », où se combinent l’aimantation et la destruction. »[27] L’acteur et le spectateur vivent un « décalage ».⁠[28] Selon plusieurs témoignages, l’acteur et surtout l’actrice ne font pas l’amour mais, par leur savoir-faire, ils jouent à « faire du faire l’amour » comme dit Baudry⁠[29]. Il explique : « Le trouble typique des films pornographiques est plus profondément lié à la mise en scène sexuelle, mise en scène qui ne relève pas que de l’ambiance que nous sommes capables d’installer dans notre vie sexuelle, mais qui tient au décalage qui s’y produit et que contribuent à produire la nullité du scénario, la répétitivité des séquences, la prévisibilité de leur enchaînement, le caractère grotesque (parfois) des situations. Le film X peut ainsi provoquer le trouble, l’excitation et l’ennui. Il peut être ennuyant […​] mais cet ennui se combine aussi au trouble et à l’excitation. La « nullité » de ces films entre en fait dans la construction de leur qualité. »[30] La nature du film porno, telle qu’elle est décrite, décale, détache aussi le « spectateur » qui n’est pas vraiment spectateur comme face à un film classique : dans le film X, pas de hors champ, pas de caméra subjective. Le « spectateur » est en réalité « en position de visualisateur[31] : c’est-à-dire d’assistant invisible et de participant effacé. « Effacé » non pas seulement au sens de discret, de réservé ou de timide, mais d’annulé. Le vertige que procure le porno tient au sentiment qu’il procure de votre propre inutilité. » ⁠[32] Il ne peut s’identifier à aucun acteur ou actrice : il est « démobilisé »[33], « hors récit ».⁠[34] L’image X « ne fait penser à aucune autre image. Elle n’occasionne aucune contemplation ou méditation. » ⁠[35] « L’imagerie X a trait à une intensité oculaire, non pas à une quelconque textualité narrative. »[36] Grâce à la disparition du récit, « c’est la vitesse d’images sans lien, sans relation, qui produit, plus qu’un « intérêt », une capture de l’œil ». Telle est « la violence pornographique. Violence pacifiée, pacifique…​ »[37]

  Une influence perverse ?

  Au début de la vague pornographique, à partir des années 60 du siècle dernier, on s’est beaucoup interrogé sur l’effet bénéfique ou maléfique de ces productions.
  En 1970, Berl Kutchinsky, professeur de criminologie à l’Université de Copenhage, publiait Studies on Pornography and Sex Crimes en Denmark[38]. Il prétendait que ces spectacles étaient inoffensifs.⁠[39] La même année, aux USA, un rapport de 666 pages, publié par l’American Presidential Commission on Obscenity and Pornography[40] déclarait aussi, sur base de travaux scientifiques et, en particulier sur les enquêtes de Kutchinsky, que la pornographie était sans danger et qu’il était impossible d’établir un lien entre elle et les crimes sexuels. Toutefois, « par soixante voix contre cinq, le sénat américain rejeta comme insuffisamment fondé le rapport de cette commission ».⁠[41]
  En Belgique aussi, on entendit des voix discordantes. Philippe Toussaint, chroniqueur judiciaire de tendance libérale⁠[42] se demandait s’il n’y avait pas tout de même un lien entre la pornographie et l’accroissement des divorces et de l’inceste. De son côté, l’association Le Nid⁠[43] rapportait que les prostituées se plaignaient de plus en plus de violences sexuelles.
  À la fin des années 70 déjà, au Canada, un certain nombre de psychologues, lors d’expériences en laboratoire affirmaient que « la consommation de pornographie banalisait chez les sujets exposés, le viol et stimulait l’agression »[44].
  En 1978, une enquête réalisée à San Francisco estimait que 10% des femmes qui avaient été interrogées avaient été « indisposées par des hommes qui, ayant vu quelque chose dans un médium pornographique, ont essayé de les amener à faire ce qu’ils avaient vu. »[45] Des conclusions similaires ont été tirées en France, à la même époque, par Daniel Welzer-Lang, un anthropologue qui avait enquêté auprès d’hommes accusés de viol.⁠[46]
  Dans les années 80-90, l’opinion de beaucoup de chercheurs a changé⁠[47]. Ainsi, en 1986, à la demande du gouvernement américain, une commission présidée par le procureur général des États-Unis, Edwin Meese, remet un rapport de 1.900 pages au Département Fédéral de la Justice.⁠[48] Ce rapport conclut « à l’unanimité et sans aucun doute, que les preuves existantes permettent d’affirmer que l’exposition substantielle aux matériels « sexuellement violents », tels qu’ils ont été décrits, constituent la cause de comportements antisociaux de violence sexuelle, et pour certains groupes, la possibilité de commettre des actes illégaux de violences sexuelles. » À partir du témoignage de personnes touchées d’une manière ou d’une autre par la pornographie, le rapport établissait que les violences sexuelles et les actes dégradants vis-à-vis des femmes avaient augmenté. Il condamnait l’exploitation d’enfants, de jeunes, d’adultes paumés, reconnaissait que ces spectacles étaient une agression vis-à-vis de ceux qui ne les veulent pas ou qui ne s’y attendent pas et qu’ils pouvaient constituer un danger pour la vie familiale, la vie privée, l’intimité des personnes et l’environnement moral. Ce rapport fut critiqué par les libéraux américains qui l’estimaient téléguidé par l’opposition du président Reagan à la pornographie.
  Toutefois, trois ans plus tard, Elizabeth Holzman, avocate, Procureur de district du comté de Kings, qui fut aussi membre démocrate de la Chambre des représentants⁠[49] confirma l’augmentation des violences sexuelles vis-à-vis des femmes⁠[50].
  Aujourd’hui, on constate une certaine unanimité parmi les sexologues, les psychologues et les assistants sociaux, pour dire que le spectacle pornographique ne s’adresse qu’aux adultes et qu’il faut en préserver les jeunes qui y ont accès trop facilement. En 2007 déjà, Virginie Dely réalisait une enquête pour les Mutualités socialistes auprès des enfants. Il en ressort que 12% des enfants de 3 à 11 ans et 50% des enfants de 12 ans et plus avaient été en contact avec la pornographie. De son côté, Linda Culot du Planning familial déclarait que les enfants de l’école primaire sont « très loin dans l’approche sexuelle ». Est-ce étonnant lorsqu’on découvre, par exemple, qu’une revue pour préadolescents explique comment faire une fellation. Les auteurs s’inquiètent car les jeunes ont tendance à croire que la sexualité s’exprime normalement de la manière présentée. Ils ne perçoivent pas l’outrance ni l’étrangeté et sont tentés d’imiter ce qu’ils voient ou peuvent être dégoûtés à jamais et renoncer à toute sexualité.⁠[51] Les enquêteuses ont constaté des échecs, des complexes, une baisse de confiance en soi. Les garçons sont obsédés par la performance qu’ils sont rarement capables de reproduire. Les filles culpabilisent si elles n’arrivent pas à satisfaire le garçon tout en étant dérangées par la violence du rapport. Les garçons pensent que celle qui dit non, veut, en fait, dire oui : il faut donc s’imposer. Les femmes qu’ils ont vues sur l’écran sont toujours désirantes, gourmandes et pleines d’initiative, elles aiment la violence, estiment-ils, trompés par l’image dont ils ne soupçonnent pas les stéréotypes qui imposent l’amalgame du sexe et de la violence. Ils ignorent que cette sexualité-là est codifiée, loin de la réalité, que les positions sont normées et choisies en fonction de la caméra, que les figures (fellations, sodomies, etc.) sont imposées. Ils ne sont pas alertés par la fragmentation des corps due aux gros plans. Ils croient que la sexualité se réduit au génital (épilé !).
  En fait, les jeunes cherchent à reproduire une fiction alors que certains psychologues et sexologues estiment qu’il faut une dizaine d’années pour construire une sexualité équilibrée chez la femme notamment.
  Dans une interview, un gros producteur réalisateur de films pornographiques déclarait que le fait que les jeunes accédaient à ses films, lui imposait une responsabilité morale ! Quelle mesure a-t-il prise ? Celle de bien montrer que, dans les rapports filmés, le préservatif était toujours employé ! Pourtant, une étude révèle que dans 95% des films, on n’utilise pas le préservatif. Les films où on l’utilise ont moins de succès.
  Les jeunes sont l’objet de toute l’attention donc des éducateurs et des professionnels de la santé mentale mais qu’en est-il des adultes ? Sont-ils nécessairement plus critiques que les jeunes, plus résistants aux tentations ? Ne peuvent-ils eux aussi être trompés et influencés par ces spectacles ? ⁠[52]
  La tendance générale est de dire que l’adulte est capable de faire la part des choses et que, par ailleurs, l’adulte mâle peut être même aidé par la pornographie qui, dit-on, fait tomber les tabous, stimule les impuissants, déculpabilise les scrupuleux, désinhibe les timides, assouvit les fantasmes, coupe l’angoisse des hommes déstabilisés par la libération des femmes alors qu’ici, l’homme retrouve la femme soumise. D’une manière générale, la pornographie équilibrerait les spectateurs en les débarrassant de la honte qu’ils peuvent éprouver devant la nudité ou la sexualité. Qu’en est-il vraiment ?

  Les femmes ont-elles changé ?

  Plusieurs enquêtes (cf. infra) tendent à montrer que les femmes sont plus sensibles à la littérature érotique qu’aux films pornographiques. Françoise Dolto expliquait ainsi ce qui, pour elle, était un fait : « Les témoignages de la littérature érotique ne les concernent que par l’imaginaire et les représentations qu’elle peut en faire, mais ils ne les instruisent en rien sur elles-mêmes dans la réalité d’aujourd’hui. C’est peut-être la raison pour laquelle les femmes sont si rarement voyeuses. » Elle ajoute une autre raison plus importante à ses yeux : « l’absence hors du perceptible, pour elles, dans la réalité du coït […] d’une référence aux perceptions de l’autre ; le corps sans cœur n’a pas de sens pour elles et la dialectique sexuelle signifiée n’est possible que lorsque sont formulées des références éthiques et esthétiques qui autrement sont absentes, puisque son sexe est invisible. » Par contre, écrit-elle, « les hommes sont tous voyeurs ». Comment explique-t-elle la différence ? « Chez l’homme, il semble que ça soit différent, et que les mots concernant leur volupté sexuelle et leur désir leur permettent de parfaitement se comprendre quand ils en parlent entre eux. Ils semblent, par exemple, s’entendre quand ils parlent du nombre de leurs saillies, de l’abondance de leur sperme. Leur narcissisme viril paraît s’en conforter. Ce sont preuves tangibles. Ceci est certainement dû à l’extériorité de leur sexe, par rapport à leur corps, d’une part, et, d’autre part, au contrôle qu’ils ont jusqu’au moment de l’orgasme dans l’acte sexuel. »[53]
  Il faut bien reconnaître que malgré les efforts des militantes pour une pornographie féminine, le phénomène reste marginal. Quant à la pornographie mâle qui reste majoritaire, elle a tout de même eu une influence directe ou indirecte sur les mœurs des femmes comme nous venons de le voir.
  Bref, disons que les mœurs sont aujourd’hui incontestablement influencées par des pratiques sexuelles qui étaient peut-être marginales ou cachées et qui se sont banalisées.

  Les femmes seraient-elles toutes acquises à une pornographie féminine ou féministe ?

  Nous avons précédemment évoqué quelques militantes qui souhaitent et parfois créent une pornographie féminine qui s’articule sur leurs fantasmes propres et prenne ses distances avec la pornographie traditionnelle des mâles dominants.⁠[54] Une pornographie où elles trouvent leur compte : « on fait ce qu’on veut, quand on veut et comme on veut ». La pornographie c’est, en somme, pour elles, la liberté dans l’égalité.
  Certains groupes féministes soutiennent donc cette tendance mais il en d’autres qui sont, par contre, favorables à la censure ou à des poursuites civiles dans la mesure où les femmes sont avilies et exploitées par la pornographie qui repose sur une stratégie des hommes pour humilier et dominer les femmes. Pour celles-ci, la pornographie est aussi condamnable que le viol, le harcèlement sexuel et les pratiques de domination au travail et dans l’univers domestique. Il en est d’autres qui, tout en étant réservées vis-à-vis de la pornographie majoritaire, sont opposées à la censure en défendant l’idée qu’une législation anti-pornographique ne peut qu’entraver le développement d’une société pluraliste sur le plan sexuel.
  En 1978, alors que nous sommes loin de la profusion actuelle, Marie-Françoise Hans et Gilles Lapouge publient les résultats d’une vaste enquête auprès d’une cinquantaine de femmes de tous âges, de toutes conditions et niveaux culturels, qui met en évidence leur ressenti par rapport à la pornographie et à la sexualité.⁠[55] Il ressort que les femmes interrogées, même si elles sont intéressées par le corps des autres femmes, sans être pour autant homosexuelles⁠[56], avouent tout de même avoir besoin des hommes mais n’apprécient par la survalorisation du pénis « sacralisé en phallus », par les films pornographiques : elles « ne veulent plus de cette souveraineté du phallus ».⁠[57] Même si, aux dires de quelques psychanalystes, les femmes ont un fantasme de prostitution⁠[58], celles-ci n’apprécient pas nécessairement d’être ravalées au rang d’objets sexuels. Une pornographie féminine acceptable passerait plutôt par le langage que par l’image. En général, les femmes préfèrent le livre érotique au film. Tout ceci est confirmé, dans le même ouvrage, par la psychanalyste Luce Irigaray qui fait remarquer que les femmes n’aiment pas être des « marionnettes », « réduites à rien ». La jouissance vraiment féminine s’exprime lorsque « tout le corps devient sexe et pas exclusivement dans l’orgasme », lorsque « la distinction corps/sexe s’efface » comme lorsque les femmes sont entre elles, mais sans spectateurs. Les femmes, en effet, « semblent peu sensibles à la scène pornographique parce qu’elle est d’abord visuelle ». La psychanalyste explique : « l’investissement du regard n’est pas privilégié chez les femmes comme chez les hommes. L’œil, plus que les autres sens, objective et maîtrise. Il met à distance, il maintient la distance. Et, dans notre culture, la prévalence du regard sur l’odorat, le goût, le toucher, l’ouïe, a entraîné un appauvrissement des relations corporelles. Elle a contribué à désincarner la sexualité. À partir du moment où le regard domine, le corps perd de sa chair. Il est perçu surtout de l’extérieur. Et le sexuel devient plus affaire d’organes bien circonscrits et séparables du lieu où ils s’assemblent en un tout vivant. Le sexe masculin devient le sexe, parce qu’il est bien visible, que l’érection est spectaculaire…​ Les femmes, elles, gardent des stratifications sensibles plus archaïques, refoulées-censurées et dévalorisées par l’empire du regard. Et le toucher est souvent plus émouvant, pour elles, que le regard. »[59] Luce Irigaray cite comme bon exemple de film très conforme à la sexualité féminine Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette (1974). Voilà un film sans « cadrage de scène sexuelle au sens strict » car « le sexuel est là continûment » dans la mobilité des corps, les contacts, les gestes, les rires.⁠[60]
  Quelles conclusions les auteurs tirent-ils de leur longue enquête ?
  Gilles Lapouge retient trois éléments. Tout d’abord, le film porno qui se veut un spectacle « est aussi la fin de tout spectacle » puisqu’il ne s’agit plus de représenter l’acte d’amour mais de le présenter, sans discours, platement. Mais cette « présentation » qui est celle de « l’invisible », de « l’interdit », de « l’impossible du visible », devient un autre discours « pétrifié en règles », conventionnel. Enfin, l’écœurement, le retrait ou l’indifférence des femmes interrogées relèvent plus de l’inquiétude et du malaise devant un « non-représentable » que d’une référence à un bien et un mal.⁠[61]
  Marie-Françoise Hans parle aussi d’une peur devant ce qui lui apparaît « comme une inévitable descente dans un enfer ». Et elle ajoute : un enfer « où, une fois de plus, les femmes sont les seules expédiées ». Elle en prend pour preuve le cinéma snuff[62]. De quoi s’agit-il ? L’expression snuff movie désigne un film ou une vidéo qui prétend montrer de manière crue et saisissante des viols, des tortures, des suicides et des mises à mort réels. Ce type de film qui se diffuse clandestinement à grand prix, a alimenté maintes rumeurs qui ont fini par attirer l’attention des autorités judiciaires. Si viols et tortures sont parfois avérés, les mises à mort semblent appartenir à la légende. Dans la plupart des cas, il ne s’agit que de mises en scène particulièrement habiles et impressionnantes.⁠[63] Qu’il y ait une large part de fabulation dans la réputation faite aux snuff movies ou non, pour Marie-Françoise Hans, ce type de film, réel ou fictif, est dans la logique du cinéma pornographique qui est « de tout dire, de tout montrer ». Et de s’interroger : « Et si le spectacle snuff venait à point nommé nous remettre en mémoire que le spectacle sexuel est aussi une mise à mort ? Mise à mort de la femme, de celle qui a accepté de montrer son désir et sa jouissance. De celle qui s’est prostituée ou plutôt qui a été prostituée. Car le meurtre est réglé par des hommes d’argent pour l’infâme plaisir d’autres hommes d’argent. Le cercle se referme. Violence faite au corps féminin, souveraineté de l’argent. Cet avatar – cet accident de parcours ? – ne serait-il pas le signe d’une fatalité de notre civilisation pornographique ? »[64] Le goût pour ces spectacles peut nous paraître pathologique, il n’empêche qu’ils flattent une association bien connue depuis Freud, celle de la pulsion érotique (eros) et de la pulsion de mort (thanatos).⁠[65]

  Une influence criminelle ?

  Les spectacles pornographiques se sont largement répandus et leur vision de la sexualité s’est banalisée et a tellement imprégné les mœurs qu’on devrait se demander sérieusement s’il n’y a pas un lien entre la pornographie et les plaintes de plus en plus nombreuses pour harcèlement, viols, féminicides et pédophilie. Est-il possible que les innombrables images diffusées et largement accessibles n’aient aucune responsabilité dans les tristes affaires que la presse nous rapporte quotidiennement ?
  Andrea Dworkin⁠[66], féministe radicale, a consacré sa vie à la lutte contre la pornographie qu’elle n’hésitait pas à associer à toutes les violences infligées aux femmes à commencer par le viol qui est un scénario courant dans les films pornographiques⁠[67]. Au terme d’une longue enquête très scrupuleusement référencée, le journaliste Laurent Guyénot affirme que la pornographie encourage bien des attitudes criminelles, le viol, en particulier. Il a constaté une augmentation de viols là où la pornographie est particulièrement répandue.⁠[68] En 1993, le parlement européen a publié un Rapport de la commission des libertés publiques et des affaires intérieures sur la pornographie qui reconnaît un lien entre pornographie et violence : « La consommation massive de pornographie dite « sans violence » influence, chez les personnes interrogées, leur attitude à l’égard du viol dans la mesure où ce délit est considéré comme moins grave. » Et donc, « la pornographie est une forme de violence sexuelle exercée contre les femmes lorsqu’elle banalise une image de la femme stéréotypée, glorifiant la violence et/ou avilissante et lorsqu’elle porte ainsi atteinte aux conditions et à la qualité de vie des femmes, voire méprise leurs droits élémentaires ».⁠[69] Et cette violence-là s’insère dans une culture qui, même en dehors d’un contexte sexuel, offre des spectacles violents, que ce soit au cinéma ou dans des jeux virtuels. Ce climat favorise aussi la violence sexuelle.
  Certes, les criminels ne le deviennent pas simplement en regardant de la pornographie mais on constate que nombre d’entre eux en consomment ce qui pousse les analystes à considérer que, pour ces gens-là, la pornographie est « un facteur d’excitation et de déclenchement »[70]. Nombre de ces criminels présentaient à l’origine des faiblesses psychiques ou une perversité latente. Et qui peut affirmer qu’à un âge réputé adulte, ne subsistent pas des frustrations ou une immaturité qui, dans un environnement sain, ne porteraient pas à de graves conséquences mais qui, face à la pornographie, se révéleront par des délits sexuels : pédophilie, inceste ou violences conjugales ? « La pornographie, déclare un médecin, est peut-être un excitant banal pour des adultes matures, mais elle n’est en rien banale pour des gens immatures ou frustrés, c’est-à-dire qui n’accèdent pas à la relation amoureuse socialisée. »[71]

  Le danger de dépendance

  Il ne faut pas minimiser le risque d’addiction.⁠[72] Comme en ce qui concerne la drogue⁠[73], on a éprouvé un certain plaisir à tel spectacle, on va chercher à renouveler l’expérience mais on va s’y habituer, le plaisir va s’émousser : dès lors on passera à des expressions plus fortes de sensualité en quête d’émotions plus stimulantes. C’est ainsi que des dépendances s’installent.⁠[74] Doug Stead⁠[75] s’est particulièrement intéressé à l’influence que peut avoir internet sur les jeunes pour mettre au point des stratégies de protection. Il a publié une étude très intéressante où il confronte son enquête personnelle à celles de nombreux spécialistes et organismes.⁠[76] Il constate que sur internet, « l’utilisateur auquel on présente une image peut y revenir à son gré ou aller voir des images semblables, avec en plus l’avantage d’une réaction ou d’une satisfaction instantanée. Cette possibilité et cette instantanéité ont un effet de renforcement, qui peut devenir habituel, et même compulsif, en relativement peu de temps, poussant certaines personnes à consacrer de plus en plus de temps à la navigation sur le Net. Dans certains domaines de la communication internet, le renforcement social est particulièrement rapide. C’est le cas notamment des salons de clavardage[77] et des sites pornographiques. » Il pose la question : « L’exposition à ce genre d’images peut-elle être dommageable ? Quelles ont été les conclusions des études réalisées à ce sujet ? » Confrontant les observations de Victor Cline⁠[78], un psychologue qui a traité plus de 350 hommes souffrant d’obsessions sexuelles, et celles du grand spécialiste Patrick Carnes⁠[79], il a découvert que dans environ 94 % des cas, « la pornographie avait favorisé ou facilité l’apparition des problèmes sexuels ou encore qu’elle en était la cause directe ». Dans leurs analyses, de nombreux chercheurs ont constaté une « escalade » dans la recherche des images : depuis le nu total ou partiel dans des situations où cette tenue se justifie jusqu’à des représentations d’agressions graves, de sadisme et de bestialité, en passant par des images de plus en plus érotiques et explicites. " J’ai découvert, continue Doug Stead, que pour presque tous les sexomanes adultes que j’ai rencontrés, le problème avait pour origine une exposition à la pornographie durant l’enfance ou l’adolescence (8 ans ou plus). Dans bon nombre de cas, ces personnes avaient été exposées tôt à de la pornographie légère, puis la fréquence d’exposition avait augmenté, jusqu’à ce qu’une accoutumance malsaine finisse par se développer. Dans presque tous les cas, la pornographie était associée à la masturbation. Il se produit par la suite une désensibilisation croissante du consommateur de pornographie, qui a alors besoin d’une pornographie de plus en plus variée et aberrante et qui finit par passer à l’acte en s’adonnant aux fantasmes sexuels auxquels il a été exposé. Bien que ce passage à l’acte puisse parfois se manifester sous la forme d’inceste, d’attentat à la pudeur contre des enfants et de viol, il aboutit dans la plupart des cas à une infidélité compulsive (qui a souvent comme conséquence malheureuse que le sujet transmet à son épouse l’herpès ou d’autres maladies transmissibles sexuellement) et à un bris de la confiance entre les époux, qui conduit fréquemment au divorce et à l’éclatement de la famille. »[80]
  Pour en finir avec cette idée d’une pornographie qui serait thérapeutique, voici ce qu’en pense un psychiatre, professeur de sciences criminelles à l’Université de Bordeaux, directeur du service médico-psychologique régional des prisons. S’il y a un effet curatif, une catharsis, c’est dans le passage à l’acte : « Son passage à l’acte lui donne un sentiment de puissance et le valorise, et a donc un effet curatif sur l’anxiété et le mal-être qui a déclenché le débordement de ses fantasmes. »[81]
  Bref, la pornographie entraîne chez beaucoup une accoutumance et une dépendance qui pousse le voyeur à rechercher des stimulations toujours plus fortes. Une étude de neurologues de l’Université de Cambridge a montré que « l’activité du cerveau dans la dépendance au sexe reflète celle de la toxicomanie. L’effet de la pornographie sur l’activité cérébrale de personnes sex-addict sera similaire à celui de drogues dans le cerveau de toxicomanes. »[82] De plus, dans le cas de la pornographie, celui qui a des pulsions violentes risque d’être stimulé dans ce sens.⁠[83]

  Les enfants, premières victimes

  De nouveau, l’analyse de Doug Stead est précieuse : « Normalement, les enfants de 5 à 13 ans ne se préoccupent pas beaucoup des questions liées à la sexualité. Les parents et les enseignants ont toutefois remarqué que les enfants, de nos jours, semblent adopter des comportements sexuels plus complexes et hardis que les enfants qui les ont précédés. Avec une régularité croissante, les professionnels qui s’occupent des enfants accumulent des preuves qui donnent à penser que les préadolescents non seulement adoptent des comportements plus sexuels, mais qu’ils commencent à le faire de plus en plus jeunes. Certains de ces comportements sont précoces en tant que tels, s’agissant de fait de comportements sexuels qui n’apparaissent normalement qu’à l’adolescence. D’autres de ces comportements sont considérés « anormaux » à cause de leur fréquence inhabituelle ou du caractère importun qu’ils revêtent pour les autres.
  La folie du « toujours plus » qui caractérise notre époque ne s’applique pas uniquement aux restaurants où on mange sur le pouce. Il en est de même de « l’hypersexualisation » de nos jeunes. Une exposition excessive à des messages de nature sexuelle peut provoquer des problèmes d’altération de la pensée et semer la confusion chez certains enfants déjà curieux des choses liées à la sexualité, surtout si les parents et les autres adultes ne parviennent pas à les conseiller et à intervenir comme il se doit à cet égard. Tous les enfants éprouvent de la curiosité à l’égard de la sexualité. Nous savons toutefois que s’ils sont continuellement exposés à la chose sexuelle, certains enfants risquent devenir trop préoccupés à ce sujet. »[84]
  Cet avis est partagé par l’ensemble des psychologues⁠[85] et des psychiatres. Comme les jeunes accèdent aisément à la pornographie au bout de leurs doigts grâce à Internet, comme ils constatent qu’elle ne fait que rarement l’objet de condamnations et que la culture ambiante ne s’en préoccupe guère ou parfois la présente même comme « divertissante » ou normale, aucun frein, aucun signal d’alarme ne vient freiner leur curiosité. D’autant que l’image « sexy » est partout : dans la publicité et même dans les bandes dessinées qui leur sont destinées.
  Pourtant les mises en garde ne manquent pas. Mais les entendent-ils ? Leurs parents, leurs éducateurs sont-ils au courant ou ferment-ils les yeux sur une exploration qu’ils estiment légitime à leur âge ? À moins qu’ils soient eux aussi des consommateurs…​
  Faut-il alors s’étonner de l’accroissement du nombre de violeurs mineurs ?
  Le ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui ne peut être suspecté de moralisme, a mis en place en 1998 un programme de prévention de la maltraitance, appelé Yakapa. On y trouve des témoignages de psychothérapeutes, psychiatres, sociologues sur la consommation de pornographie chez les jeunes. On peut y lire, par exemple : « Quelques données récoltées questionnent la facilité avec laquelle les jeunes ont accès à ces images. En effet, il semble que de plus en plus d’ados voient leurs premières images pornographiques avant l’âge de 12 ans. Or, avant 12 ans, les enfants ne sont pas équipés pour recevoir de telles images, ils ne comprennent pas ce qu’ils voient et cela vient véritablement effracter leur psychisme. De manière générale, quand la pornographie survient avant les premières relations sexuelles, on peut s’interroger sur ce qu’elle vient court-circuiter dans l’imaginaire, les fantasmes, les rêves. Avec le risque que les ados soient privés d’une appropriation de leur vie sexuelle, de leur propre créativité et de tomber dans l’imitation de comportements sexuels qu’ils imaginent être la norme ». Constatant là aussi l’hypersexualisation des enfants, les auteurs font remarquer que « L’hypersexualisation indique la pression qui pousse les enfants à entrer dans une sexualité abusive qui n’est non seulement pas de leur âge mais qui vient entraver leur processus de développement et leur propre rythme d’appropriation de la sexualité, la construction de leur vie psychique. Cette pression sur les enfants peut venir des parents et/ou des médias et plus largement d’un climat de consumérisme empreint d’érotisme. »[86]
  Un psychanalyste écrit : « On peut s’attendre à ce que notre société, ultra sexualisée, compte de plus en plus d’addicts. Les sollicitations sont toujours plus nombreuses. La simple vue d’une publicité avec une femme nue peut déclencher une pulsion chez quelqu’un de vulnérable. »[87] Notons que cette réflexion vaut aussi pour les adultes…​
  Si les enfants sont victimes de la pornographie comme spectateurs, ils en sont aussi victimes en tant qu’acteurs ! Déjà en 1993, le Parlement européen dénonce le phénomène : « Le développement de l’activité commerciale liée à la pornographie infantile est considérable et passe par des annonces, codées ou non, dans les magazines spécialisés, la presse quotidienne ou sur vidéotex […​]. En Allemagne, il existe également, selon certaines sources, un réseau d’échange de vidéocassettes regroupant environ trente mille membres, qui diffuse entre autres des films pornographiques utilisant des enfants. »[88]
  Depuis, le phénomène n’a fait qu’amplifier avec Internet. Ainsi, aux États-Unis, on est passé de 18,4 millions d’images et de vidéos en 2017 à 45 millions en 2018.⁠[89] Le 8 décembre 2020, le site pornographique Pornhub annonçait « une série de mesures pour lutter contre les contenus illégaux sur sa plateforme en ligne après un article du New York Times y dénonçant la présence de vidéos pédopornographiques et de viols. »[90] En Allemagne, pays cité déjà dans le rapport européen, on a démantelé en avril 2021 le plus grand réseau pédopornographique du monde qui existait depuis 2019 et comptait environ 400.000 membres.⁠[91] Par ailleurs, certaines revues homosexuelles tiennent un langage curieux vis-à-vis de la pédophilie. On peut lire par exemple cette réflexion : « La sexualité puérile est encore un continent interdit, aux découvreurs du XXIe siècle d’en aborder les rivages. »[92]
  Le jugement de Laurent Guyénot est sévère : « la pédophilie, écrit-il, n’est pas seulement liée à la pornographie infantile ; elle est intimement liée à la pornographie en général ». Il en donne trois raisons. La pornographie sert à désinhiber les futures victimes : on leur montre des images pour les persuader que tout cela est normal. De plus, les enfants sont une proie plus facile, qu’une jeune femme, par exemple. Enfin, la consommation fréquente de pornographie rend beaucoup d’hommes plus sensibles sexuellement aux enfants comme l’a constaté le Rapport du parlement européen déjà cité : « 21 à 23 % des hommes sont stimulés sexuellement par des enfants. Dès lors, nombreux sont les hommes qui n’excluent pas totalement la possibilité d’avoir des contacts sexuels mais une certaine inhibition les retient. La pornographie tend à abolir cette inhibition et à déclencher la violence sexuelle à l’égard des enfants. »⁠[93]
  Les adolescents, grands consommateurs de pornographie, sont particulièrement menacés par les fantasmes qu’elle véhicule au moment où ont lieu leurs premiers émois sexuels et leurs premières expériences : « en l’absence d’éducation structurante et de repères familiaux pour compenser l’influence de la pornographie, l’adolescent submergé par l’imaginaire pornographique peut perdre pied avec la réalité. Il en vient alors à interpréter ses rapports à l’autre sexe par des modèles primaires et trompeurs : « Elle me sourit, donc elle veut coucher avec moi ». »[94]
  L’analyse, en langue française, la plus pertinente en la matière, me semble celle de Gérard Bonnet. Ce psychanalyste s’est particulièrement intéressé à tous les problèmes qui tournent autour de la sexualité.⁠[95] S’appuyant sur son expérience de clinicien et, en grande partie, sur les découvertes de Freud⁠[96], il est particulièrement sévère vis-à-vis de ce qu’il ne craint pas d’appeler « une forme d’exhibitionnisme pervers pathologique ».⁠[97] Loin d’être suspecté de moralisme, il développe tous les dangers que fait courir la pornographie aux enfants et aux adolescents : refoulement, clivage, addiction, appauvrissement de l’imagination, difficulté de mettre en place la sexualité génitale, réduction de la sexualité à la génitalité, chosification du corps, dégradation de la femme, écœurement, dégoût, angoisse, difficulté d’accéder à l’autre sexe, enfermement dans le plaisir solitaire. Bref, voilà un livre que parents et éducateurs devraient lire pour cesser de faire comme si la pornographie n’existait pas ou était inoffensive, un livre aussi qui, sans condamnation des victimes, offre quelques pistes de guérison. Nous y reviendrons dans la conclusion.

  Les couples dans la tourmente

  En 2003, le Centre femmes de Beauce, au Canada, constatait « par expérience, que la pornographie ouvre souvent la porte à la violence, à la perte d’estime de soi des femmes qui en subissent les contrecoups, aux ruptures de couple et pet même, dans certains cas, mener à la pauvreté. »[98]
  Laurent Guyenot explique que « la pornographie est dangereuse parce qu’elle manipule la part subjective de la sexualité humaine […​]. Elle joue sur notre affectivité, donc sur notre aptitude à aimer. […​] Lorsque des rapports sexuels sont pratiqués avec des motivations égoïstes et infantiles, ils ont tendance à consolider ces aspects égoïstes et infantiles de la personnalité. La sexualité vécue sur un mode purement fantasmatique, coupée de toute relation affective réelle, tend à enfermer la personne dans un isolement émotionnel et à épuiser son aptitude à communiquer ses sentiments. » La sexualité pornographique est « désincarnée, narcissique et masturbatoire ». Sans vraie relation elle ne peut être que telle, entraînant une frustration. Voilà l’origine de bien des crises conjugales.⁠[99] À se repaître d’une sexualité « fictive, simulée et irréaliste »[100], à séparer la sexualité de l’affection, de l’engagement et de toute responsabilité, on privilégie le plaisir individuel. Au lieu d’être attentif aux désirs et à la sensibilité de la femme, à nier ainsi la spécificité de l’autre, en lui imposant fellations, sodomisations, l’homme dévalorise une sexualité normale et en vient à croire que le viol n’a rien de grave.
  En 1996, la « cyberaddiction sexuelle » a été pour la première fois identifiée comme « nouveau désordre clinique »[101] dans le cadre d’un colloque⁠[102] organisé à Toronto consacré à l’addiction à Internet. Cette dépendance, comme ses autres formes, « conduit à une réduction de la performance au travail, aux désordres conjugaux et à la séparation ».⁠[103] Xavier Deleu confirme « la prégnance et la forme addictive de la consommation de sexe en ligne. […​] Plus les utilisateurs de sites pour adultes développent une pratique compulsive, plus ils subissent de problèmes affectifs et professionnels. »[104]
  Les femmes, forcées de se soumettre aux impératifs masculins ne peuvent s’épanouir dans de telles relations bancales qui n’impliquent que des parties du corps. Pour Guyenot, là se trouve la racine de bien des adultères, des recours aux prostituées et des divorces.⁠[105]
  Le docteur Colin Andrianne⁠[106] déclare : « À cause de la pornographie et de notre culture de la performance, les gens ont des conceptions erronées, voire franchement absurdes concernant les 'normes' sexuelles. »[107]

  Les souffrances des acteurs et surtout des actrices⁠[108]

  Bien des actrices et même des acteurs du cinéma « classique » avouent être mal à l’aise dans les scènes qui impliquent la nudité ou les rapports sexuels même s’ils sont feints. Il en est aussi qui refusent de jouer de telles scènes.⁠[109] C’est, semble-t-il, tellement peu « naturel » de se mettre à nu devant des collègues de travail ou de simuler une scène d’amour en public que certains studios ont engagé ce qu’on appelle des « coordonnatrices d’intimité » qui sont des personnes engagées par les producteurs « pour superviser, rassurer les acteurs et éviter les abus lors des scènes de sexe. Elles jouent désormais un rôle important au sein des plateaux de tournage. De plus en plus nombreuses et parfois assez crues, les scènes intimes (sexe et nudité) peuvent mettre mal à l’aise, voire traumatiser un acteur ou une actrice qui aurait du mal à faire la distinction entre la réalité et son personnage ».⁠[110] 
  Alors que doivent éprouver celles et ceux qui se produisent dans les films pornographiques ?
  La « vedette » du trop célèbre film Gorge profonde (1972), Linda Lovelace⁠[111], a écrit, en 1980, son autobiographie⁠[112] et raconté comment elle a été amenée à jouer le rôle qui l’a rendue célèbre et pourquoi elle est devenue une militante anti-pornographie. Elle a été poussée à la prostitution par son mari et à poser pour des photos érotiques avant de devoir s’initier à cette technique de fellation inspirée par celle des avaleurs de sabre, technique qui va rendre ce film célèbre. Linda Lovelace a subi des violences physiques et psychologiques qu’elle a endurées. Elle témoigne avoir été « battue et violée si brutalement et si souvent qu’elle souffrait d’atteinte rectale et de lésions permanentes des vaisseaux sanguins dans les jambes »[113]. Par la suite, de nombreuses femmes qui avaient tenté de l’imiter ont été hospitalisées pour « viol de la gorge » après avoir tenté ou après avoir été obligées de l’imiter.⁠[114]
  En 2018, Vanessa Schneider publie chez Grasset un roman dont la figure centrale est sa cousine, l’actrice Maria Schneider⁠[115] qui fut à 19 ans engagée par Bernardo Bertolucci⁠[116] pour tenir le rôle de Jeanne dans le film Le dernier tango à Paris (1972). Dans ce film, le réalisateur et l’acteur vedette, Marlon Brando⁠[117], préparé, à l’insu de l’actrice, une scène de viol simulé en partie mais où Brando, sans prévenir l’actrice, la maintient brutalement au sol, la déculotte et lui lubrifie l’anus avec du beurre. Surprise, la jeune fille est profondément choquée et se met naturellement à pleurer. C’est ce que cherchait Bertolucci qui voulait filmer la réaction spontanée de la femme et non celle de l’actrice. Elle avouera dix ans plus tard avoir été traumatisée : « Je me suis sentie violentée. Oui, mes larmes étaient vraies. […] J’étais jeune, innocente, je ne comprenais pas ce que je faisais. Aujourd’hui, je refuserais. Tout ce tapage autour de moi m’a déboussolée ». Elle avoua avoir « perdu sept ans de [sa] vie. » Elle sombra dans la drogue, connut le dégoût de soi, la dépression, un séjour en hôpital psychiatrique.⁠[118]
  D’une manière plus générale, Romain Roszak écrit que « tourner dans un film pornographique n’est pas jouir et se montrer en train de jouir […​]. C’est un travail d’une intensité particulière et passablement coûteux, physiquement et moralement. » Il précise que le jeu d’acteur cache le manque d’envie et la souffrance : « On devrait pourtant savoir […​] qu’une scène d’une vingtaine de minutes peut requérir plusieurs heures de travail, avec leur cortège de souffrances, plus ou moins marquées. » Et il ne nous épargne aucun détail : « Les lésions anales ou vaginales sont fréquentes, les genoux cèdent à force d’être frottés contre toutes les surfaces. Les femmes sont exposées aux grossesses accidentelles, aux avortements multiples, aux dysfonctionnements de l’appareil reproducteur et à la stérilité, quand ce n’est pas aux infections oculaires (générées par la multiplication des éjaculations faciales). L’éjaculation féminine massive (squirting)[119], connue comme un signe de plaisir, réclame une sollicitation des glandes de Skene qui, mal faite ou répétée, peut les détériorer gravement[120] ». Pour supporter tout cela, beaucoup d’actrices se droguent. Si les hommes endurent moins, il n’empêche que, pour garantir leur érection, ils doivent parfois subir des piqûres dans le pénis. Dans les relations homosexuelles, « réduits à des anus, contraints aux rapports non protégés, encouragés à s’introduire plusieurs godemichés à la fois, ils courent les mêmes risques physiques et psychiques »[121] que les femmes.⁠[122]
  N’empêche que les femmes sont « les véritables vedettes de ces productions […​] parce qu’elles sont les mieux exploitables, au sens où l’on exploite les possibilités d’un produit ». Elles doivent être prêtes à accepter toutes les pratiques sexuelles car « c’est l’excitation féminine qui est seule proprement spectaculaire ».⁠[123] Que nous ayons affaire avec une « pin-up[124], playmate[125] ou porn star[126], c’est toujours la Figure de la Putain qui se met en scène et qui électrise les publics masculins et féminins. »[127]
  Mathieu Trachman, de son côté, estime que « mettre en images les fantasmes des gens », ce qui est l’essence de la pornographie, permet de normaliser certaines pratiques habituellement considérées comme perverses. Certes, les pratiques « marginales » qui s’y exposent sont l’occasion d’une « marchandisation » du sexe mais aussi d’une « émancipation ». Pour les actrices, notamment, la pornographie est un « espace de socialisation ». Il explique que « les conditions d’emploi, caractérisées par l’individualisation des rapports de travail, l’absence d’organisations collectives et l’importance des relations affectives et personnelles, donnent finalement un sentiment de liberté ». L'« expertise sexuelle » qu’elles acquièrent accroît leur autonomie et « leur permet même dans la vie réelle, de s’affirmer et de prendre le pouvoir ». Toutefois, il reconnaît que leur carrière est courte étant donné l'« usure des corps » soumis à des « expériences douloureuses »[128]. L’argent gagné n’est donc pas de l’argent facilement gagné mais de l’argent vite gagné⁠[129]. Les actrices sont souvent rapidement remplacées non seulement à cause de la maltraitance physique qu’elles subissent mais aussi parce que leur renouvellement nourrit un fantasme masculin et est économiquement intéressant par l’engagement d’une « main-d’œuvre plus jeune, moins exigeante et plus malléable ». L’auteur conclut que la pornographie serait donc « ambivalente ».⁠[130] D’autant plus que certaines actrices avouent adorer « ce métier »⁠[131] et que les femmes qui étaient peu intéressées par ces spectacles au début des années 2000, semblent plus nombreuses aujourd’hui. Pour Romain Roszak, ces attitudes positives ont été « façonnées » et témoignent d’une « schizophrénisation » des actrices et des consommatrices sous l’influence de « l’idéologie de la jouissance sans condition » qui exalte la liberté de disposer de son corps et particulièrement dans le cadre d’une pornographie féminine.⁠[132]

  Pour les jeunes et les vieux : névrose ou paranoïa ?

  Pour P. Baudry, « l’image pornographique ne peut pas laisser insensible. Inutile de se raconter des histoires : avoir vu une image X marque de façon indélébile le « disque dur » du dispositif des représentations. »[133] Et pourtant, on n’y trouve pas de scénario, pas d’intrigue, pas de sens : rien que de l’excitation et de l’ennui jusqu’à l’ahurissement qui « provient […​] de cette capacité « insensée » à s’abstraire de la présence au monde et à soi, à goûter une expérience d’altération qui n’est pas lointaine de celle du vertige, de l’ivresse, de la « conduite à risque », et qui procure le même besoin « addictif » que cela recommence…​ »[134]
  Romain Roszak explique que l’incitation à la jouissance sans entraves conduit à la névrose ou à la paranoïa. Il s’appuie sur le témoignage de Pier Paolo Pasolini⁠[135].
  La liberté sexuelle partout prônée est un leurre qui peut conduire à l’obsession, au refoulement ou au fantasme. L’un ne peut pleinement jouir et est frustré, l’autre devient esclave du plaisir. Le consommateur peut « s’en vouloir de ne pas jouir, ou faire jouir, comme il faudrait ». Ou bien, il s’en veut « de consommer une marchandise socialement néfaste ».⁠[136] Comme l’écrivait Clouscard : « Tout est permis, mais rien n’est possible ».⁠[137]
  Il en est encore, et c’est une position plus inquiétante, qui rendent l’autre responsable de leur frustration et indifférents aux souffrances des acteurs, auront tendance au sadisme.⁠[138] C’est aussi l’opinion de Michela Marzano⁠[139] : si, pour elle, la pornographie n’incite pas directement au viol, elle « engendre un monde sadique : le spectateur obsédé par son plaisir devient indifférent au sort des acteurs, et jouira même de la souffrance de l’autre. Il exigera toujours plus des producteurs et ne pourra supporter aucune limitation de la part des autorités publiques. Roszak conclut que « le capitalisme hédoniste favorise la formation de caractères extrêmement troubles, instables, à haut risque. »[140]

  Une école de violence ?

  Le 27 septembre 2023, en France, le haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a publié un rapport sur la pornographie attirant l’attention des autorités sur la « pornocriminalité ». En effet, selon ce rapport, 90% des vidéos disponibles sur les sites spécialisés (Pornhub, XVideos, Xnxx, Xhamster) contiennent des violences physiques ou verbales et, dit le rapport, « ces violences sont réelles. Ce n’est pas du cinéma. ». Ces violences sont « pénalement répréhensibles », certaines relevant « de la définition juridique des actes de torture et de barbarie ». Notamment des videos qui « banalisent et érotisent l’inceste et la pédocriminalité ». La présidente du HCE, Sylvie Pierre-Brossolette, a déclaré, sur une chaîne de radio que c’était « la fabrique de futurs violeurs, de futurs auteurs de féminicide ».⁠[141]

  La pornographie, un univers interlope ?

  L’Organisation mondiale du travail estimait en 2014 que « le trafic d’êtres humains concernerait 18,7 millions de personnes dont 22% seraient exploitées à des fins prostitutionnelles ou pornographiques ».⁠[142] Les victimes, femmes et enfants viennent, selon Interpol, des pays en voie de développement ou des populations vulnérables des pays développés⁠[143]. L’OCDE affirme que ce trafic « est l’une des formes de crime organisé les plus lucratives ». Pour ce même organisme, ce trafic ne peut exister sans corruption⁠[144].
  En 2018, en France, la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) et l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) ont publié une étude qui révèle que sur 1857 personnes victimes de la traite d’êtres humains, identifiées, 1585 sont des femmes. 95% d’entre elles sont victimes d’exploitation sexuelle. 61 d’entre elles avaient moins de 15 ans.⁠[145]
  Alors que depuis 2002, une loi interdit la prostitution des mineurs, une étude parue en 2021 faisait apparaître que la prostitution des mineurs a augmenté de 70% , touche tous les milieux et parfois dès l’âge de 12 ans.⁠[146] Prostitution et pornographie sont étroitement liées par nature : « dans les deux cas, les corps sont loués, en échange d’argent, pour le plaisir d’autrui. »[147] Si en avril 2021, « le leader français du « porno » Dorcel a cherché à promouvoir une « Charte déontologique de la production X », visant à fixer un cadre » protégeant les travailleurs du sexe, c’était pour « faire oublier la mise en examen de producteurs et collaborateurs de Dorcel pour viol, proxénétisme aggravé et traite d’êtres humains, trois mois après une enquête similaire visant le site « Jacquie et Michel » », autre site pornographique.⁠[148]
  On ne sera pas étonné de découvrir la présence de la mafia dans le commerce pornographique comme dans la traite d’êtres humains, la prostitution ou la drogue. Aux États-Unis, « le porno-business est, dès l’origine, une pure et simple création de la mafia italo-américaine […​]. Elle fait du porno l’équivalent de l’alcool clandestin à l’époque de la prohibition : une énorme source d’argent liquide, associée à une gigantesque lessiveuse à argent sale. » Après 23 ans d’enquête, l’agent du FBI William P. Kelly déclare : « il est pratiquement impossible d’être dans le commerce de la pornographie sans traiter d’une façon ou d’une autre avec le crime organisé ».⁠[149] Le célèbre film Deep Throat de Gérard Damiano évoqué plus haut a été produit par Louis Peraino fils d’Anthony Peraino « soldat » de la famille Colombo, organisation criminelle fondée en 1928 par Joe Profaci.⁠[150] Même si aujourd’hui la mafia organisée est plus discrète, des pratiques mafieuses sont régulièrement dénoncées dans le monde de la pornographie. En juin 2021, 34 femmes dont certaines étaient mineures ont déposé plainte contre Mindgeek, société éditrice de Pornhub, le géant du porno en ligne. Elles se plaignent d’avoir été droguées et abusées, d’avoir subi des relations sexuelles non consenties ou d’avoir vu leurs ébats diffusés sans leur consentement (revenge porn). En février déjà, une autre plainte dénonçait le refus par un responsable de la plateforme de mettre en place une vérification de l’âge des « acteurs » afin de lutter contre la pédopornographie car un tel contrôle pourrait réduire de moitié le trafic sur la plateforme et serait un « désastre » financier.⁠[151]
  En décembre 2021, du 15 au 18 décembre, le journal Le Monde a publié une vaste enquête sur la pornographie en France ⁠[152], à partir des documents rassemblés durant deux ans par la gendarmerie et des témoignages de 53 victimes identifiées. Les « activités criminelles » recensées font penser de nouveau à un système mafieux : il est question de manipulations dans le recrutement de personnes en grande détresse psychologique et « sexuellement inexpérimentées », de traite d’êtres humains, d’absorption de « substances » (comme un mélange d’alcool et de cocaïne), de viols, de sodomie imposée, de relations sans préservatif, de proxénétisme, et de prostitution. Deux sites sont visés : French Bukkake[153] et Jacquie et Michel[154]. Quatre acteurs porno ont été mis en examen pour viol, huit producteurs et acteurs mis en examen pour viols en réunion, traite aggravée d’êtres humains, « diffusion de l’enregistrement d’images relatives à la commission, d’une atteinte volontaire à l’intégrité de la personne »[155], proxénétisme aggravé, blanchiment, travail dissimulé.
  Un des journalistes se réjouit que l’on sorte « pour la première fois la pornographie du flou juridique qui l’entoure en envisageant de la traiter comme du proxénétisme, c’est-à-dire le fait de s’enrichir en exploitant des rapports sexuels tarifés. »[156]
  Un sociologue a consacré sa vie et son œuvre à dénoncer les méfaits de la prostitution, de la pornographie et de la traite des êtres humains. Il s’agit de Richard Poulin, professeur à l’Université d’Ottawa et associé à l’Institut d’études et de recherches féministes de l’UQAM (Université du Québec à Montréal). Pour apprendre à mieux connaître ce monde inquiétant, on peut se référer à ses recherches.⁠[157] En tout cas, pour lui, le verdict est clair et sans appel : « Individu ou société, on ne consomme pas impunément la pornographie. »[158]

  Il n’empêche, malgré tous les dégâts cités et constatés, que la pornographie ne cesse de fleurir et de se répandre à tel point qu’on peut se demander : mais que font les autorités ?


2. Cf. GUYENOT Laurent, op. cit..
3. In Le Monde, 15 octobre 2002. Christophe Bataille est né en 1972. (Cf. BONNET Gérard, Défi à la pudeur, Quand la pornographie devient l’initiation sexuelle des jeunes, Albin Michel, 2003, p. 210.)
4. BAUDRY Patrick, La pornographie comme addiction, in Psychotropes, vol. 20, 2014/ 1-2, pp. 123-133.
5. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, op. cit., p. 21.
6. DELEU Xavier, op. cit., pp. 81-97. Plus radicalement encore, Bruckner et Finkielkraut parlent de « génitocentrisme ». (Le nouveau désordre amoureux, Le Seuil, 1977, p. 61).
7. PEREA François, Fragmentation et saisissement pornographiques, Itinéraires, 2015, disponible sur http://journals.openedition.org/itineraires/2335. François Perea est professeur à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, spécialiste des sciences du langage et notamment des techno-sciences de l’information et de la communication.
8. « Ce n’est pas un accident si tout le porno tourne autour du sexe féminin. C’est que l’érection n’est jamais sûre (pas de scènes d’impuissance dans le porno : elle est conjurée tout au long par l’hallucination d’une offre féminine sans frein. » (BAUDRILLARD Jean, De la séduction, op. cit., 1979, p44. P. Bruckner et A. Finkielkraut le confirment en parlant de la mise en évidence d’ « organes sans corps ». (Op. cit., pp. 60-63).
9. Helen Gary Bishop écrit : « Ces films établissent des normes. Et ces normes ne correspondent à rien, ni pour les femmes ni pour les hommes. » (Cité in HANS Marie-Françoise et LAPOUGE Gilles, Les femmes, la pornographie, l’érotisme, Seuil, 1978, p. 362). Helen Gary Bishop, réalisatrice et productrice, est l’auteur de Plaisir partagé, Seghers, 1976, où elle explique aux femmes, en long et en large, comment arriver à l’orgasme parfait. Le titre original de son livre est Orgasm, the ultimate female Experience.
10. L’auteur appelle émotionnelle une réponse « réflexe, éruptive, éprouvée » par opposition à une réponse émotive qui, elle, est « intentionnelle, exprimée, sémiotisée », autrement dit : consciente, volontaire et exprimée, par exemple, par des signes de communication linguistiques.
11. BARTHES Roland, La chambre claire, Note sur la photographie, Cahiers du cinéma-Gallimard-Seuil, 1980, pp. 69-71.
12. HANS Marie-Françoise et LAPOUGE Gilles, op. cit., 1978, p. 333.
13. JALBERT Marie-Eve, op. cit..
14. LAVIGNE Julie, op. cit..
15. Cf. MONTPETIT Caroline, La pornographie, simple variation de l’érotisme ? 6 août 2014, sur https://www.editions-rm.ca/la-pornographie-simple-variation-de-lerotisme-une-historienne-de-lart-se-penche-sur-le-phenomene-dans-lart-feministe/
16. BAUDRY, La pornographie et ses images, op. cit., p. 60.
17. Id., p. 54.
18. BAUDRILLARD Jean, L’autre par lui-même, Galilée, 1987, p. 39 (cité in BAUDRY, op. cit., p. 84).
19. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., p. 104. P. Baudry se livre à une comparaison très pointue entre le cinéma habituel et le cinéma pornographique : id., pp. 102-108.
20. Cf. BRUCKNER Pascal et FINKIELKRAUT Alain, op. cit., p. 64 : « la pornographie est la fiction d’un désir déchargé de ce fardeau : le récit."
21. Id., pp. 61-62. « Le sexe de l’image X s’établit dans la performance […​] tandis que le visage de la vie quotidienne avoue la faiblesse, la vulnérabilité…​ » La performance de professionnels attentifs à leur travail. (BAUDRY, id., p. 86).
22. Id., p. 81.
23. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., pp. 112-113.
24. Id., pp. 188-189.
25. Son analyse repose essentiellement sur les photographies, les films (qu’il a vus en salle) et surtout les vidéocassettes que l’on « visionne » la télécommande à la main pour aller plus rapidement vers les scènes « intéressantes » ou s’y attarder en mode pause. En 1997, date de parution du livre, le raz-de-marée « internet » n’est pas pris en considération. Il y fait allusion brièvement à la fin de l’ouvrage.
26. La pornographie et ses images, op. cit., p.189.
27. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., pp. 137-138.
28. Il insinue plus loin que le « décalage » est humainement appauvrissant : « Devant la vérité porno-scientifique du sexe dé-montré, l’humanité perd la capacité de la distanciation culturelle." (Id., p. 205).
29. Id., p. 140. Le « spectateur », à ce point de vue, est différent du voyeur qui guette des gens qui font l’amour et ne sont pas en train de « faire du faire l’amour ». De plus, la vue du voyeur est malaisée alors que l’image visualisée est nette et « en gros plan » ! (Id., p. 155).
30. Id., p. 142.
31. Quel sens l’auteur donne-t-il à ce mot ? Il explique : « La visualisation n’est pas le regard, ni la capacité perceptive du « voir ». Visualiser c’est bien cesser et de regarder et de voir, cesser d’être devant le monde, mais se trouver à côté d’un monde à la fois prégnant et indifférent, qui « communique » ses sensations, qui enveloppe, et surtout qui annule la présence à soi et à l’autre. » (Id., p. 176).
32. Id., p. 149.
33. Id., p. 155.
34. Évoquant, en particulier, internet, Baudry souligne que nous assistons à une « délocalisation du sexuel » en partie responsable de la « déréalisation de vie sexuelle », d’une « désocialisation tendancielle et d’une resocialisation virtualisante ». Avec la prostituée, il y a contact des corps, dans le sex-shop, le corps est à distance et avec les nouvelles technologies, le corps est absent. (Id., pp. 207-208).
35. Id., p. 163.
36. Id., p. 169.
37. Id., p. 200.
38. KUTSCHINSKY Berl, Rapport, Union générale d’éditions, 10/18, 1972. Ce rapport avait été commandé par la Commission présidentielle américaine sur l’obscénité et la pornographie. Le Danemark ayant été le premier pays à autoriser la pornographie.
39. D’une manière plus générale, les auteurs du rapport précisaient qu'"aucun fait d’expérience n’existe qui puisse servir de base à l’affirmation selon laquelle la pornographie ou les photos obscènes et les films érotiques contribueraient à la perpétration de délits sexuels par des adultes normaux ou des jeunes gens. D’après les acquis de la recherche psychiatrique chez les adultes et les enfants, on ne peut non plus affirmer que les tendances sexuelles, le développement de la personnalité, l’attitude ordinaire envers le sexe et les normes éthico-sexuelles chez les enfants ou chez les adultes puissent être affectés de façon préjudiciable par les moyens en question (littérature, photos et films pornographiques)." Il n’est donc pas possible d’établir l’éventuelle nocivité de telles images aussi bien sur les enfants que sur les adultes. Le rapport ajoutait qu’il n’est pas possible non plus de prouver que ces images pourraient « exercer un effet bénéfique sur les gens sexuellement timides ou névrotiques, mais on ne saurait l’exclure totalement." Et les auteurs ajoutent que « cette conclusion est tout à fait indépendante du fait que le contenu desdits écrits, films, etc. pornographiques, soit normal ou sexuellement perverti. » Ils pourraient donc être bénéfiques mais, en tout cas, sans danger quel que soit l’âge. (Texte cité aussi in FALIGOT Roger et KAUFFER Rémi, Porno business, Fayard, 1987, p. 243 et GUYENOT Laurent, op. cit., pp. 50-51).
40. Cf. L’obscénité et la pornographie : extraits du Rapport de la Commission U.S., UGE, 10/18, 1971.
41. GUYENOT Laurent, op. cit., p. 49.
42. (1925-2005), Fondateur du Journal des procès, grand reporter au Pourquoi pas ?, chroniqueur à la RTBF.
43. Cette asbl fondée en 1980 est devenue en 2006 Entre 2. Elle propose un accompagnement psychosocial, médical et juridique aux personnes prostituées et à leur entourage.
44. Cf. Centre femmes de Beauce (Québec), La pornographie n’est pas sans conséquences, 6 décembre 2003, sur http://sisyphe.org/article.php3?id_article=808-. L’article se réfère à POULIN Richard, Le sexe spectacle, consommation, main-d’œuvre et pornographie, Hull/Ottawa, Vents d’Ouest et Vermillon, 1994.
45. POULIN Richard, La violence pornographique, industrie du fantasme et réalités, Yens sur Morges, Cabédita, 1993. Cité in Centre femmes de Beauce, op. cit..
46. CARRIER Micheline, La pornographie, base idéologique de l’oppression des femmes, Québec, 1983. Citée in Centre femmes de Beauce, op. cit..
47. En 1980, Kutchinsky lui-même participa à la rédaction de la loi interdisant la pédopornographie.
48. U.S. Department of Justice, Washington D.C. 20530, Attorney General’s Commission on Pornography, Final Report, July 1986.
49. Née en 1941, elle a aussi œuvré à la destitution du président Richard Nixon lors de l’affaire du Watergate en 1974.
50. Cf. New York Times, 5 mai 1989, cité in FFPM (Fédération des femmes pour la paix mondiale), La pornographie : un divertissement inoffensif ou une incitation au crime ? sur http://www.unification.net/french/misc/porno.html.
51. L’asexualité dans un couple est en progrès. Elle peut avoir différentes causes mais l’exposition à la pornographie en est une. (Cf. The Conversation, 21-6-2022 ; Le Soir, 22-5-2024 ; Tribune de Genève, 26-6-2024).
  Eléonore Pardo nous explique que si les asexuels veulent aujourd’hui que leur identité soit reconnue puisqu’ils sont regroupés dans la série des genres sous la lettre « a » (LBGTQIA+), ils ont toujours existé. Ils ne sont pas nécessairement des psychotiques, ni des frustrés, ni des asociaux, ni des onanistes mais ils sont des gens sans désir sexuel. Cette psychologue se demande « pourquoi assiste-t-on à un tel phénomène ? », un phénomène en croissance. Elle avoue ne pouvoir « faire impasse sur la façon dont la société actuelle dévoile le corps ». En effet, dit-elle, « nous baignons dans un environnement désensibilisant en raison de toutes sortes d’images sexuelles utilisées pour vendre des choses non sexuelles. […] L’homme contemporain pris à partie dans cette dynamique audiovisuelle croissante n’a pas le temps d’assimiler ce qui lui est montré, dans la mesure où le support de l’image falsifie le rapport à la voix par quoi il est possible de rendre intelligible le visuel. Le sujet reste alors figé dans une dimension imaginaire et narcissique, opérant à l’encontre du sexuel. Plus précisément, ce qui se donne à voir dans et à partir du corps sature la question du manque inhérente à toute rencontre sexuée. Dans nos sociétés de spectacle et de consommation, en effet, le sujet ne peut que se leurrer sur son manque à être et avoir l’illusion de combler toutes ses failles en consommant des objets à portée de main. Le corps humain aussi prend valeur de marchandise et de ce fait il devient un corps que l’on peut posséder, mais que l’on n’habite pas. » Nos contemporains sont traumatisés par une imagerie « où le sexe prédomine, dépouillé de sa dimension symbolique, dans un réel qui va jusqu’à provoquer l’effroi. Disons brièvement que c’est une rencontre avec le sexe pur réel et avec le corps comme pure matérialité, sous-tendue par un discours social qui prône le dépassement de toute limite ou pousse à faire tout ce qui est faisable. Il en découle une altération à pouvoir saisir le propre de son désir et à s’approprier un corps sexué au travers duquel se détermine l’identité. » (PARDO Eléonore, L’asexualité, phénomène contemporain ? in Recherches en psychanalyse, n° 10, 2010, pp. 251-256). On comprend aisément qu’un jeune mis très tôt en contact avec le spectacle pornographique n’ait absolument pas envie de passer par là s’il en vient à croire que la relation sexuelle est nécessairement elle !
52. On peut ici évoquer l’hypocrisie de certains adultes : « nous sommes proches, écrit Marie-Andrée Bertrand, du sens qu’Athènes et plus tard Rome donnaient à la pornographie ; proches des préoccupations d’Ovide qui s’inquiétait du fait que les jeunes filles de Rome pouvaient voir des peintures obscènes sur les murs des maisons de la ville, un souci bien typique des adultes masculins paternalistes qui croient tout à fait normal d’avoir accès à ces spectacles mais jugent essentiel de les interdire aux « jeunes » et spécialement aux filles, tout en étant eux-mêmes des producteurs et des consommateurs d’objets licencieux […​] ». (BERTRAND Marie-Andrée, Pornographie et censure, Les classiques des sciences sociales, Chicoutimi, 1994).
53. DOLTO Françoise, Sexualité féminine, Scarabée & Co/A. M. Métailié, 1982, p. 256.
54. On peut citer encore aux États-Unis, la psychologue et thérapeute Lonnie Garfield Barbach, née en 1946. Elle a produit des films érotiques éducatifs et a proposé, pour les femmes, une initiation au plaisir par la masturbation ou à la sexualité orale. Elle est l’auteur d’une douzaine de livres sur la thérapie sexuelle pour femmes et hommes.
55. HANS Marie-Françoise et LAPOUGE Gilles, op. cit.. Les auteurs publient également une interview de deux hommes ainsi que les réflexions de l’écrivain et philosophe Philippe Sollers (né en 1936) et de l’ethnologue Claude Gaignebet (1938-2012).
56. Cela tiendrait au narcissisme féminin. La psychanalyste Luce Irigaray explique : « Isolées les unes des autres, les femmes connaissent très mal leur corps et leur désir. Si elles découvrent le corps d’une autre femme, elles sont surprises de l’assurance tranquille que cela leur apporte. Et inutile d’exorciser cette réalité en l’enfermant dans l’alternative répressive homosexualité/hétérosexualité, […​]. Mieux vaudrait comprendre qu’il ne peut y avoir le désir d’un autre sexe sans amour et désir de son sexe. » (Citée in HANS M.-F. et LAPOUGE Gilles, op. cit., p. 46).
57. Id., pp. 182-183.
58. Cf. BELLADONA Judith, Folles femmes de leurs corps : la prostitution, in Recherches, n° 26, 1977. C’est ce qu’affirme notamment cette psychanalyste. On en trouve une illustration dans le célèbre film de Luis Buñuel, Belle de jour, 1967.
59. "La femme ne vit plus comme avec l’homme sa sexualité au niveau du sexe principalement, mais au niveau de tous les pores de sa peau. Elle jouit de tout." (Nella Nobili, poétesse italienne, citée in Hans et Lapouge, op. cit., p. 350.)
60. Cité in HANS Marie-Françoise et LAPOUGE Gilles, op. cit., pp. 43-58.
61. Op. cit., pp.383-388.
62. Le sens le plus courant de snuff est « tabac à priser » mais to snuff out signifie moucher en parlant d’une chandelle et to snuff it : casser sa pipe. C’est cette idée de mort que transporte l’expression snuff movie. En 1971, Michael Findlay (1937-1977) et sa femme Roberta, réalisateurs de films de « sexploitation » c’est-à-dire de films à petits budgets qui présentent des scènes de nudité ou de sexualité non explicite, tournent en Amérique du Sud The Slaughter (Le massacre) qui s’inspire de l’affaire Manson. Charles Manson (1934-2017) dirigeait, dans les années 60-70, une communauté hippie qui se rend coupable d’une série de meurtres à Los Angeles dont est victime, entre autres, l’actrice Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, enceinte. Le film The Slaughter met précisément en scène l’assassinat d’une actrice enceinte par une secte satanique. Ce film projeté en Amérique du Sud rencontre peu de succès jusqu’en 1976, où Simon Nuchtern (né en 1936), réalisateur et producteur d’origine belge, ajoute une scène très réaliste où le prétendu scénariste du film viole et tue une des actrices. Il rebaptise le film Snuff.
63. Les violences filmées entraînant la mort d’animaux, elles, sont avérées. Parmi les réalisateurs, on en dénombre trois ou quatre qui ont été condamnés pour des tortures et meurtres sordides réels (Cf. Wikipedia).
64. Op. cit., pp. 389-391.
65. Association bien mise en évidence dans le film de David Cronenberg, A dangerous Method (2011) qui met en scène les relations complexes du psychiatre suisse Carl Jung (1875-1961) avec la Russe Sabina Spielrein (1885-1942), sa patiente, puis sa maîtresse, qui devint psychiatre et psychanalyste et qui fut au centre d’une relation triangulaire complexe avec Carl Gustav Jung ((1875-1961) et Sigmund Freud (1856-1939).
66. 1946-2005. Elle a témoigné devant la commission Meese et est l’auteur de nombreux essais, fictions et recueils de poésies.
67. GUYENOT Laurent, op. cit., p. 47.
68. Id., pp. 52-57.
69. 24 septembre 1993, PE 204, 502, p. 37.
70. GUYENOT Laurent, op. cit. p. 85. L’auteur accumule les témoignages de médecins et d’enquêteurs.
71. Roland Coutanceau cité in GUYENOT Laurent, op. cit., p. 90.
72. BAUDRY P., in Psychotropes, op. cit., explique que « Si l’imagerie pornographique porte à l’addiction, ce n’est pas […​] en raison de son contenu « évident », mais de sa mise en scène. C’est la répétitivité de cette imagerie, le jeu de la recherche de l’image unique qui serait enfin décisive, qui apporterait le flash attendu, et la vérification que toutes ces images doivent contenir l’image introuvable – qui donnent à cette attention maintenue à ces images une dimension addictive. » Il ajoute ailleurs : « L’addiction s’amorce quand, au-delà d’une interaction entre l’œil et l’image, c’est l’image qui pilote non pas le regard, mais la routine d’une situation entre l’œil et l’image, en construisant ainsi tout l’espace-temps visualisateur ». (BAUDRY P., L’addiction à l’image pornographique, Le Manuscrit, 2015, p. 61.)
73. Thérèse Hargot affirme‚ : « la pornographie est une drogue dure ». (Hargot Thérèse, op. cit., pp. 50 et svtes).
74. P. Baudry (in Psychotropes, op. cit.) le confirme : « Ce que cherche le consommateur régulier de sexe pornographique, c’est tout à la fois la répétition du même avec sa surenchère, et la possibilité d’être surpris, jusque dans le rapport qu’il entretient avec lui-même." En jouant continuellement de la surenchère, le film pornographique "donne à l’outrance la valeur d’une norme."
75. Né en 1954, Doug Stead est Maître de conférences à l’Université de Cork en Irlande, à la fois à la faculté de médecine et au département de psychologie appliquée, sur le thème de la technologie et de la prévention des abus sexuels sur les enfants.
76. STEAD Doug, Conscience et responsabilité, Fondation pour la formation et la protection des enfants et des jeunes à l’ère de la technologie, février 2005 (cf. https://dougstead.ca/pdfs/foundation-child-cyber-protection-french.pdf).
77. Clavardage est un mot québécois formé par clavier et bavardage. Un salon de clavardage appelé aussi chat room ou salon de discussion est un site internet ou un forum où les utilisateurs communiquent entre eux et peuvent s’échanger des images. Dans ces « salons », les jeunes sont exposés à des sollicitations malveillantes ou, sans les avoir cherchées, à des images de personnes nues ou ayant des relations sexuelles.
78. 1925-2013. Ce docteur en psychologie de l’Université de Californie à Berkeley, fut chercheur au Bureau de recherche sur les ressources humaines de l’Université George Washington et professeur de psychologie à l’Université d’Utah.
79. Né en 1944, ce médecin est un grand spécialiste de la dépendance sexuelle, expression dont il serait l’auteur. Il a écrit, notamment, Out of the Shadows, Understanding Sexual Addiction, Hazelden, Center City, Minnesota, 1992.
80. Cf. le sous-titre du livre cité de Thérèse Hargot‚ : « Comment le porno détruit l’amour ».
81. Michel Bézénech, cité in GUYENOT Laurent, op. cit., p. 87.
83. GUYENOT L., op. cit., pp. 52 et 66. Marie-André Bertrand, criminologue au centre international de criminologie comparée de l’Université de Montréal, a étudié les rapports émis aux États-Unis et au Canada sur le rapport éventuel entre la pornographie et la violence. Elle écrit : « Les auteurs des analyses cliniques les plus soigneusement étayées mentionnent […​] que les individus ayant un passé de violence et un faible équilibre émotif seraient affectés à coup sûr par la pornographie violente et la critique n’a pas réfuté leurs conclusions." (Cf. BERTRAND Marie-Andrée, Pornographie et censure, in DUMOND Fernand, LANGLOIS Simon et MARTIN Yves (sous la direction de), Traité des problèmes sociaux, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994, pp. 411-426.)
84. STEAD Doug, op. cit..
85. Cf. https://www.psy.be/fr/conseils/prostitution-et-enfance-lexploitation-de-linnocence : « plusieurs réseaux pédophiles fonctionnent en Belgique, qui vendent et affichent des films pornographiques mettant en scène des enfants et utilisent les autoroutes de l’information pour échanger des renseignements avec d’autres pédophiles et les aider à trouver des victimes. »
86. Cf. yakapa.be. Même l’acteur et producteur porno bien connu Rocco Siffredi qui a tourné dans plus de 2000 films pornos pendant 30 ans déclare : « Avec Internet, la diffusion de la pornographie a augmenté de façon exponentielle, les films hard finissent par être vus par un public auquel ils ne sont pas destinés – les enfants et les jeunes – pour qui ces films font souvent office de moyen d’apprentissage. […​] la pornographie ne peut pas remplacer l’éducation sexuelle, même si c’est souvent le cas dans les faits. »
Cf. https://www.huffingtonpost.fr/rocco-siffredi/les-jeunes-ne-doivent-pas-apprendre-la-sexualite-avec-le-porno_b_8977080.html?utm_hp_ref=sexualite
88. Rapport de la commission des libertés publiques et des affaires intérieures sur la pornographie, 24 septembre 1993, (PE 204.502/déf. PE 204.502/défPE 204.502/déf)
92. Gai Pied Hebdo, 31 janvier 1991, cité in GUYENOT Laurent, op. cit., p. 109. L’hebdomadaire a disparu en 1992. Ses actifs et ses archives ont été repris en 2002 par le site Gaivox qui a cessé ses activités en 2020. La revue Gaie France a été interdite à la vente aux mineurs en 1992 et son éditeur condamné en 1997 pour diffusion de films pornographiques pédophiles.
93. GUYENOT Laurent, op. cit., pp. 107-110. On lit sur le site lameuse.sudinfo.be du 16 janvier 2022 : « Liège : les parents pédophiles utilisaient leurs enfants dans leurs rapports sexuels ». Il serait intéressant de savoir s’ils étaient amateurs de pornographie…​
94. GUYENOT Laurent, op. cit., p.142. Tout le chapitre X, intitulé « L’érotisation de l’adolescence » est consacré à l’analyse de ce danger avec divers témoignages de professionnels de la santé physique et mentale.
95. Par exemple : Voir, être vu, études cliniques sur l’exhibitionnisme, PUF, 1991 ; La violence du voir, PUF, 1996 ; Les perversions sexuelles, PUF, 2001 ; L’irrésistible pouvoir du sexe, Payot, 2001.
96. Notamment dans Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, 1987.
97. BONNET Gérard, Défi à la pudeur, op. cit., p. 38.
99. Op. cit., pp. 119-120. Le psychiatre Roland Coutanceau cité par Laurent Guyenot (pp. 120-121) confirme : « La banalisation des scènes pornographiques n’est pas neutre. À trop mettre entre parenthèses l’aspect relationnel, il est certain que vous favorisez une manière de fonctionner de sujets frustres, qui ont des difficultés à établir des relations de sociabilité dans les relations amoureuses. C’est même un accélérateur de transgressions ou de dérapages, ou même de frustrations. En effet, la pornographie est une représentation de la sexualité qui privilégie la satisfaction dans l’immédiateté, alors que, dans la réalité de la vie quotidienne, c’est tout un travail relationnel pour arriver en position sexuelle. Par conséquent, on a un facteur de déstabilisation du fonctionnement psychique, pour des sujets que la société n’accompagne pas vers la socialisation de la relation humaine amoureuse." Roland Coutanceau est devenu en 2000 Président de la Ligue française pour la santé mentale. Il a enseigné à l’Université Paris V et à l’Ecole des psychologues praticiens. Il a publié de nombreux livres sur la maltraitance familiale, l’inceste, la pédophilie (il a notamment contesté le lien entre célibat et passage à l’acte chez les prêtres pédophiles) et les différentes formes de violences.
100. BAUDRY P. (in Psychotropes, op. cit.) le confirme : « La sexualité pornographique se situe au-delà des conventions, des coutumes ou des habitudes sociales. […​] la sexualité visuelle […​] n’est pas la sexualité relationnelle que nous pratiquons."
101. C’est la psychologue américaine Kimberly YOUNG qui s’est consacrée à cette étude. Née en 1965, elle fut professeur à l’Université de Pittsburgh et a fondé, en 1995, le Center for Internet Addiction.
102. Colloque de l’American Psychological Association
104. Op. cit., pp. 178-179.
105. Op. cit., pp. 122-133.
106. Urologue au Centre hospitalier du Bois de l’Abbaye et de Hesbaye à Seraing.
107. Cité in LEBLANC Candice, Désir masculin : l’impasse du phallocentrisme, En Marche, 8 juin 2023, p. 7.
108. Sur les acteurs et actrices porno, on peut aussi lire DELEU Xavier, op. cit., pp ; 99-111.
109. C’est le cas notamment de Julia Roberts ou de Samuel L. Jackson. On peut trouver des témoignages sur http://www.topito.com/top-acteurs-actrices-refusent-scenes-nu
D’autres ne cachent pas leur malaise. Ainsi Kerry Washington (Ray 2004, Le dernier roi d’Écosse 2006, Les couleurs du destin 2010, Django Unchained 2012) reconnaît : « Elles sont très difficiles à faire. Les scènes de sexe sont toujours bizarres, maladroites. Vous faites des choses que vous n’êtes supposés faire qu’avec certaines personnes de votre vie. Le faire avec un autre que votre partenaire à la ville est bizarre. Le faire dans une pièce remplie de gens est encore plus bizarre. » Cf. https://www.programme-tv.net/news/series-tv/58429-scandal-kerry-washington-mal-a-l-aise-avec-les-scenes-de-sexe/ D’autres témoignent du même malaise sur https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18673452.html?page=6 Certaines, avant le tournage, ont besoin d’alcool comme Virginie Efira dans Sibyl (2019). Cf. https://www.cineserie.com/tv-vod/programme-tv/sibyl-virginie-efira-a-eu-besoin-dun-remontant-pour-une-scene-tres-intime-4848337/
110. https://www.journaldesfemmes.fr/societe/actu/2544914-coordinatrices-d-intimite-les-dessous-des-scenes-de-sexe-a-hollywood/. Certaines actrices ont témoigné de leur souffrance. Fiona Gélin (après le tournage du film Scirocco en 1987) a déclaré : « En fait, il y avait des scènes de nu que l’on m’avait cachées et que j’ai dû jouer. Le résultat était à la limite du film érotique. Je me suis sentie trahie, complètement déboussolée et j’ai craqué. J’avais honte de moi. Cela m’a valu une dépression et un mois d’hôpital psychiatrique." Valérie Kaprisky qui dut se dénuder dans plusieurs films (La femme publique et L’année des méduses en 1984) finit par refuser les rôles déshabillés et avoua : « Pendant deux ans, j’ai arrêté de tourner comme pour me purifier. Je pensais au rachat de mon âme, aux enfants que j’aurais un jour. Je ne voulais pas qu’ils aient honte de leur mère." Béatrice Dalle (37°2 le matin en 1986) : « Moi, je suis très pudique et tourner à poil, j’en ai chialé. C’était l’horreur. J’en ai même vomi. Je crois que je ne recommencerai jamais." (ROC, n°1303, 19 mars 1992, cité in GUYENOT L. op. cit., pp. 153-154).
111. De son vrai nom Linda Boreman (1949-2002).
112. LOVELACE Linda, Ordeal (supplice), Lyle Stuart Hardcover, 1980. Réédité depuis chez Citadel Press, 2006
113. Wikipédia emprunte ce témoignage à STEINEN Gloria, Actions scandaleuses et rébellion quotidienne, Editions du portrait, 2018, p. 280. Cf. également PALANCHINI Corentin, Gorge profonde, la sordide histoire du tournage révélée dans un documentaire gratuit, sur allocine.fr, 3 mars 2022.
115. 1952-2011.
116. 1941-2018.
117. 1924-2004.
118. Cf. Libération, 3 février 2011. Marlon Brandon avait accepté le rôle de Paul alors que précédemment, Jean-Louis Trintignant (1930-2022) et Jean-Paul Belmondo (1933-2021) l’avaient refusé précisément à cause de la fameuse scène du « viol ». Lors de l’annonce de la mort de l’actrice, Bernardo Bertolucci affirma qu’il aurait « voulu [lui] demander pardon » : « Sa mort est arrivée trop tôt. Avant que je ne puisse l’embrasser tendrement, lui dire que je me sentais lié à elle comme au premier jour, et au moins pour une fois, lui demander pardon. Maria m’accusait d’avoir volé sa jeunesse et aujourd’hui seulement je me demande si ce n’était pas en partie vrai. » (Id.). Notons aussi, qu’à l’époque, Maria Schneider « a ouvertement parlé de ce viol aux journalistes […] mais qu’elle n’a jamais été entendue. » (Cf. La libre Belgique, 19 juin 2024). En 2024, la réalisatrice Jessica Palud a tiré un film de cette triste aventure : Maria.
119. On devrait plutôt, d’après quelques spécialistes parler d’« émission fontaine » parce que ce « jaillissement » vient de la vessie alors que le sperme féminin vient du vagin. Cf. https://www.huffingtonpost.fr/entry/quest-ce-que-le-squirting-souvent-confondu-avec-lejaculation-feminine_fr_613222fde4b04778c00413c1
120. TRACHMAN Matthieu, Le travail pornographique, op. cit., p. 116.
121. JEFFREYS Sheila, Unpacking Queer Politics : A Lesbian Feminist Perspective, Polity, 2002, pp. 94 et svtes.
122. ROSZAK Romain, op. cit., pp. 137-139.
123. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., pp. 108-109. L’auteur note qu’au contraire de ce qui se passe avec la femme, « l’excitation masculine (l’érection et l’éjaculation) est convenue. […​] La performance masculine n’est pour ainsi dire que le support d’une performance féminine…​ » Comme l’érection sur commande et l’éjaculation spectaculaire ne sont pas à la portée de tout un chacun, la carrière de ceux qui y parviennent est garantie tandis que celle des femmes est plus fugace. (Id.)
124. Se dit d’une femme représentée dans une pose « sexy » et dont l’image mérite d’être « épinglée au mur » (to pin).
125. Femme qui pose pour la presse de charme. À l’origine, pour le magazine Playboy.
126. Vedette de film porno.
127. Id., p. 110. Baudry parle d’une « sexualité de bordel » (p. 112).
128. Il cite notamment les sodomisations brutales ou encore le fist-fucking qui consiste à introduire la main entière dans le vagin ou le rectum.
129. Toutefois, il ne faut pas penser que les gains sont toujours exorbitants car, à part les gros producteurs et réalisateurs spécialisés dans les fantasmes, beaucoup de budgets ne dépassent pas 2000 euros.
130. TRACHMAN Mathieu, in Contretemps op. cit.
131. Voir leurs témoignages in ROSZAK Romain, op. cit., pp. 178-179.
132. Id., pp. 180-188.
133. La pornographie et ses images, op. cit., p. 113, note 36.
134. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., p. 118.
135. PASOLINI Pier Paolo, Ecrits corsaires [1973-1975], Flammarion, 2009.
136. ROSZAK Romain, op. cit., pp. 223-226.
137. CLOUSCARD Michel, Néo-fascisme et idéologie du désir, Mai 68 : la contre-révolution libérale libertaire, Editions Delga, 2007, p. 184.
138. ROSZAK Romain, op. cit., pp. 226-248.
139. Op. cit.. ROSZAK, op. cit., pp.231-232.
140. Op. cit., p. 248.
141. Cf. Aleteia, 27 septembre 2023.
142. ROSZAK Romain, op. cit., p. 140. L’auteur emprunte ces chiffres à Shira Tarrant, professeur à l’Université de Long Beach (Californie) qui examine toutes les statistiques et données objectives disponibles et pourtant se réjouit de l’essor de la pornographie (Cf. TARRANT Shira, The Pornography Industry : What Everyone Needs to Know, OUP USA, 2016).
148. Id.
150. GAYRAUD Jean-François, Le monde des mafias, Géopolitique du crime organisé, Odile Jacob, 2008.
153. Rappelons que ce terme japonais (« éclaboussement d’eau ») désigne un acte sexuel où plusieurs participants éjaculent le plus souvent sur une femme, son visage ou ses seins. Dans le dossier, 500 hommes qui auraient participé à des bukkake ont été identifiés et « pourraient faire l’objet de poursuites ».
154. Chiffre d’affaires : 25 millions d’euros en 2017.
155. « Les vidéos prétendument privées et anonymes finissent inévitablement sur toutes les grosses plateformes de streaming de porno, diffusées en masse. […​] Les victimes des producteurs mis en examen se retrouvent harcelées, virées de leurs boulots, insultées, et supplient les plateformes de supprimer les vidéos où elles sont visibles. À toutes on répond qu’il faudra déverser des montants allant de 2000 euros à plus de 4000 euros pour voir les contenus disparaître. » Or, on leur a promis, au départ, en moyenne 2000 euros par scène mais on leur a versé, en fin de compte 250 euros ou rien. Le journaliste du Monde conclut : « Les jeunes femmes qui ont accepté les tournages pour gagner un peu d’argent, s’endettent pour racheter leurs vidéos et enrichir un peu plus « Pascal OP » et son réseau, qui couvrent ainsi leurs frais de tournage. Humiliation suprême pour les victimes : elles financent de fait leur propre supplice filmé. » (Op. cit.) Pascal OP est le pseudonyme de Pascal Ollitrault, patron, réalisateur et acteur de French Bukkake.
156. Op. cit. En Belgique, ce sont surtout les mafias roumaines et bulgares qui ont investi le monde du sexe tandis que la mafia albanaise et les triades chinoises ou bulgares sont plus actives pour la traite des êtres humains. Cf. https://www.levif.be/actualite/belgique/portraits-robots-des-mafias-en-belgique/article-normal-166731.html. Les autres mafias (italienne, turque, etc., sont surtout investies dans les trafics de drogues ou d’armes).
157. Elles sont accessibles, en ligne, sur https://sisyphe.org/spip.php?auteur27. On peut aussi se référer à POULIN Richard, La violence pornographique, Industrie du fantasme et réalités, Cabédita, 1994.
158. Id., p. 91.

5. La pornographie : en toute impunité ?

Une société sans loi n’est pas imaginable,
ou bien elle meurt, elle se dégrade
et s’anéantit en barbarie.

— Gilles Lapouge

[1]

Que rien d’inconvenant pour l’oreille ou pour la vue
ne touche le seuil de cette maison…
On doit à l’enfant le plus grand respect.

— Juvénal

[2]

  Toujours à propos de la pornographie, Gilles Lapouge, développant son idée mise en exergue, n’hésite pas à écrire : « Il me paraît toujours très frivole et très risqué d’escamoter la part du mal. Le mal – qu’on appelle mort et destruction, ou bien solitude, angoisse, ou encore goût de l’asservissement de l’autre ou instinct de mort –, le mal est en nous comme il est au milieu de nos cités. Il est futile de l’ignorer, c’est laisser au mal le champ libre. Or ce refus de considérer le mal, cette volonté de le traiter par le mépris, de ne pas le ligoter de chaines et de lois, constituent une hantise ancienne, tenace, de la race des hommes – une hantise qui s’appelle édénisme ou adamisme. Dans tous les siècles, des foules se sont escrimées à la quête d’une société pure, sans mal et sans loi, sans État ni maîtrise, et ces grands appels, ces mouvements qui ont souvent concerné des millions d’hommes (à la fin du Moyen Âge par exemple), se sont inexorablement conclus par le malheur, le terrorisme ou le charnier. […​] Or, faire de la sexualité cet exercice intéressant, naïf et gai […​], faire manœuvrer le sexe sur un terrain désinfecté, dans une intégrale liberté et dans la joie, toutes lois et défenses supprimées, cela me paraît ressortir à la même nostalgie utopique et irresponsable. […​] Et dans ce microcosme de la règle sociale qu’est la sexualité, je tiens aussi le maintien de la règle et de la loi pour nécessaire. […​] Que les commandements de la pudeur, de la décence, varient d’époque en époque et de pays en pays est sans importance. L’essentiel est ceci : aucune société n’a jamais pu vivre sans pudeur, sans décence, sans courtoisie, sans politesse. Je veux dire que la décence, comme les lois de la sexualité, forment un des langages faute desquels une société cesse de parler. »[3]
  Ceci dit et bien dit, semble-t-il, le problème n’est pas simple vu la difficulté de définir la pornographie, vu aussi que la représentation de choses n’est pas nécessairement condamnable sauf si l’on en fait l’apologie.⁠[4]
  Or, qu’en est-il de l’attitude des autorités publiques, comment réagissent-elles ?
  La question est d’autant plus légitime que le monde pornographique, nous venons de le voir, est lié au monde du crime : mafias, traite d’êtres humains, drogue, prostitution, viol, pédophilie et inceste. Il arrive même parfois que pleines de bonnes intentions, les autorités, en voulant combattre un mal, l’alimentent.

Child Focus sur la sellette

  En 2012, Child Focus qui, je le rappelle, est une fondation belge d’utilité publique, destinée à la recherche d’enfants disparus mais aussi à lutter contre l’exploitation sexuelle des mineurs sur internet comme dans la vie réelle, lance, par l’image, affiches et videoclips, une vaste campagne contre la pédopornographie. Child Focus diffuse cette image :

https://sf2.closermag.fr/wp-content/uploads/closermag/2023/04/PussyKat-et-Rocco-Siffredi-contre-la-pornographie-enfantine.jpg[5]

On y voit deux acteurs pornos⁠[6], nus : d’une part, le très célèbre Rocco Siffredi, né en 1964, producteur et acteur, et la non moins célèbre PussyKat⁠[7] née en 1990 une actrice que l’on retrouve sur le site de Pornhub, croisent les bras en signe d’interdit. Le message ainsi transmis est : « Dites stop à la pornographie enfantine ».
  Cette campagne a provoqué l’indignation. Le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez⁠[8] s’est dit « effaré qu’un organisme censé protéger l’enfance, qui appelle les enfants à chatter avec lui, qui transmet des valeurs autour de l’éducation, propose la pornographie en alternative de la pédopornographie. »[9]
  La ministre francophone en charge de l’Aide à la jeunesse, Evelyne Huytebroeck (Ecolo) a dénoncé aussi « sèchement les méthodes de travail du centre Child Focus » qui fait cavalier seul, sans contrôle, alors qu’il reçoit des subventions publiques, et qui, en l’occurrence, a tenu un discours « ambivalent et contradictoire ».⁠[10] Quant au Délégué général aux droits de l’enfant, Bernard De Vos, il estime que le département communication de Child Focus n’est « pas toujours bien inspiré ».⁠[11]
  Mais l’analyse la plus pertinente et la plus intéressante est venue de Jean Blairon et de Jacqueline Fastrès. Le premier est docteur en philosophie et lettres et la seconde est licenciée en histoire. Ils travaillent tous deux au sein de l’asbl R.T.A (Réalisation Téléformation Animation)⁠[12], reconnue comme organisme d’insertion socio-professionnelle, de formation pour les services agréés du secteur de l’Aide à la jeunesse, et service d’éducation permanente.⁠[13] Les deux auteurs cités ont publié leurs réflexions sur la campagne de Child Focus dans la revue de R.T.A. : intermag.⁠[14]
  Les auteurs commencent par rappeler que, dans le chapitre VII du Code pénal belge, consacré aux « outrages publics aux bonnes mœurs »[15], l’article 383 prévoit emprisonnement et amendes, entre autres, pour celui qui aura exposé, vendu ou distribué, fabriqué, détenu, importé ou fait importer, transporté ou fait transporter, annoncé par un moyen quelconque de publicité des « images contraires aux bonnes mœurs ». L’article 383 bis précise qu’il en est de même pour le « matériel pédopornographique ». Dans la définition du « matériel pédopornographique », il est stipulé que sont visés les comportements sexuels explicites, réels ou simulés de mineurs (une personne de moins de 18 ans) réels ou qui paraissent tels ou encore de mineurs qui n’existent pas.⁠[16]
  À partir de là, Jean Blairon et jacqueline Fastrès dénoncent le paradoxe illustré par la campagne de Child Focus : « les « artistes » mettent les bras en croix devant leur corps nu, pour symboliser l’arrêt demandé (dire stop, faire une croix sur), mais, ce faisant, ils réalisent également la promotion de leur lucrative industrie (le monde du « X »).
  Les enfants abusés par l’industrie du porno seraient donc protégés (sauvés ?) de l’exploitation sexuelle par…​ les protagonistes de la pornographie elle-même. Ceux qui contribuent à l’outrage public (article 383) seraient donc les mieux placés pour faire cesser les infractions à l’article 383bis…​
  Le paradoxe s’énonce comme suit : ceux qui s’autorisent le « moins » (l’outrage aux mœurs, la diffusion de la pornographie) seraient les mieux placés pour faire interdire le « plus » (la pornographie enfantine)…​ »
  Mais il y a plus : sur le site porno où PussyKat s’exhibe, elle apparaît aussi « en tenue d’écolière ». Or le Code pénal accuse bien les personnes qui paraissent mineures et des mineurs qui n’existent pas. La police fédérale insiste : « Il n’y a pas d’importance si ce sont effectivement des mineurs qui sont impliqués ou que ce soit l’image du mineur qui soit suggérée (par exemple mangas). »[17]
  Nos auteurs accusent les responsables de la campagne d’obscénité c’est-à-dire d’impudence : « il est de fait impudent, écrivent-ils, d’imaginer qu’une partie du problème puisse précisément constituer la solution (la pornographie au secours de la détection de la pédopornographie) ».
  Le réquisitoire n’est pas clos ! Outre l’affiche, les animateurs de RTA ont analysé un des clips diffusés où PussyKat, en train de se préparer pour un tournage, déclare, en voix off : « le porno, c’est mon métier et j’aime ça »…​. Il y a là, nous disent-ils, dans l’usage du mot « métier » « un effet d’estompement des différences […​] : l’industrie du sexe serait une industrie comme une autre ».⁠[18]
  Child focus, en fait, cède à la marchandisation de l’information qui, par la médiatisation à outrance « conduit à mesurer la pertinence d’une action au « buzz » qu’elle provoque ». Cette logique entraîne une « irritation des sens, des sentiments, des comportements ». Dans cet esprit, la diffusion d’une nouvelle devrait en irriter la soif.
  L’obscénité irritante de la campagne incriminée est un « abus de pouvoir invisible », une « forme de violence symbolique », une « sensure » c’est-à-dire une privation de sens.⁠[19]
  En conclusion, Jean Blairon et Jacqueline Fastrès épinglent encore la réaction de la directrice de Child Focus, Heidi De Pauw, aux critiques qui ont fusé de divers côtés. En fait, elle persiste et signe en déclarant : « J’ai travaillé pendant sept ans dans le domaine de la traite des êtres humains, et c’est clair que je condamne la prostitution forcée et les pratiques mafieuses de certains milieux. Ici, on a choisi deux acteurs qui, eux, ont choisi leur voie. Nous prenons donc volontairement distance des mafias qui existent effectivement. » Selon cette directrice, seule donc la coercition est condamnable mais non la pornographie en soi. Consciente de la controverse, elle se défend en affirmant que sa « campagne reste modeste. Franchement, ajoute-t-elle, certaines publicités pour des savons de douche en montrent plus que nous. De plus, nous ne faisons pas la publicité de ces acteurs qui sont déjà connus. »[20]
  Les animateurs du RTA, eux aussi, persistent et signent devant cette « laborieuse justification » : « En utilisant l’image de ceux qui s’autorisent l’outrage aux mœurs pour appeler à la délation de la pédopornographie, Child Focus « n’en a pas trop montré », comme semble le croire et le faire croire sa directrice ; l’organisation a pratiqué avec impudence l’outrage aux mots, et l’abus de sens. »

  De l’État à l’Europe

  Si le code pénal, en Belgique comme ailleurs sans doute, prévoit l’outrage aux mœurs et que celui-ci, comme l’affirme la police fédérale, inclue la pornographie, force est de constater que les États n’exercent pas leur autorité en la matière. Il fut un temps où l’État a pratiqué « la dissuasion économique et fiscale » par l’impôt et les taxes pour limiter la production des films qui étaient classés X mais actuellement et avec notamment l’invasion d’internet, on constate pratiquement que « l’ancien délit d’outrages aux bonnes mœurs ne vise plus désormais que la protection des mineurs »[21]. Ajoutons qu’aujourd’hui l’autorité est aussi très attentive aux violences faites aux femmes comme on peut le voir dans les prises de position du parlement européen.
  En Europe, la Commission des libertés civiles et des affaires internes du Parlement européen, dans sa directive Télévisions sans frontières[22], en 1989, stipulait que « les programmes à caractère pornographique ou d’une violence extrême sont interdits. Cette interdiction s’applique à tout autre programme susceptible de nuire aux mineurs, à moins que sa diffusion ne soit encadrée par le choix de l’horaire ou par des mesures techniques de protection ».⁠[23] La Commission avait subi les pressions des gouvernements britannique et allemand confrontés à deux chaînes spécialisées, la Red Hot TV Dutch Television (hollandaise) pour la Grande-Bretagne et l’Adult Channel émettant à partir de l’Angleterre pour l’Allemagne.⁠[24] En 1997, cette directive était révisée et décrétait, moins sévèrement, que « les États membres doivent veiller à ce que les programmes susceptibles de nuire à l’épanouissement des mineurs et diffusés en clair soient précédés par un avertissement acoustique ou identifiés par un symbole visuel ».
  Dans son rapport de 1993 déjà cité, établissant un lien entre pornographie et violence, l’objectif précis du Parlement européen est de protéger les femmes de la violence mais aussi de lutter contre la pornographie enfantine, comme on le constate encore dans ce procès-verbal du 16 septembre 1997 dans lequel le Parlement européen « demande instamment aux États membres de reconnaître qu’il convient d’intenter des actions contre les responsables de violence et de coercition en liaison avec la prostitution et la pornographie ; les invite instamment à se doter de mesures efficaces afin de venir en aide aux femmes et de les aider à s’extraire de telles situations ». Ce qui préoccupe aussi le Parlement européen, c’est la pornographie enfantine et il « invite les États membres à œuvrer en faveur d’une stratégie efficace de lutte contre la pornographie impliquant des enfants, en s’attachant spécifiquement à son accès sur le réseau internet. »[25] Le Parlement européen est particulièrement sévère envers la pornographie enfantine qui « n’est rien de moins, déclare-t-il, qu’une violation de l’enfant parce que ce qui est relaté par l’image ou par l’écrit, c’est l’abus réel de sa personne ».[26] Le Parlement demande donc « des accords appropriés pour que tous les cas de pornographie enfantine décelés sur les réseaux informatiques soient communiqués à la police et transmis à Europol et à Interpol »[27]. Toutefois, le Parlement européen rappelle « que la liberté d’expression est et demeure une exigence absolue de nos sociétés démocratiques » et « souligne que toute personne a le droit de communiquer ou de recevoir librement des informations par tout moyen de diffusion…​ »[28] En même temps, il constate « que depuis qu’ils existent, les médias véhiculent certes des choses illégales et nocives, mais que l’informatique en réseaux a ceci de spécifique qu’il s’agit de médias sans médiateurs et sans frontières, ce qui rend leur contrôle par les États et par les gouvernements malaisé ou impossible. »[29] Dès lors, conscient en même temps « qu’Internet peut être utilisé comme un outil pour la diffusion de matériel à caractère sexuel, préjudiciable si les personnes mises en scène sont exploitées sexuellement et s’il est porté atteinte à leur intégrité et à leur dignité »[30], le Parlement fait appel à « la responsabilité individuelle, particulièrement au sein de la famille »[31], encourage « l’utilisation de systèmes de contrôle parental » et de codification⁠[32] et souhaite que les « fournisseurs d’accès » s’auto-réglementent.⁠[33]
  Le Parlement européen estime donc qu’en aucun cas, les enfants ne peuvent être acteurs ; qu’il faut lutter contre la coercition et la violence envers les femmes, contre l’exploitation sexuelle et les atteintes à l’intégrité et à la dignité des personnes. Ces personnes semblent logiquement être les femmes contraintes d’une manière ou d’une autre puisque ce sont surtout les violences faites aux femmes qui intéressent cette institution. Doivent-elles donc être distinguées des personnes, des femmes, qui se livrent à la pornographie volontairement, en toute connaissance de cause et avec plaisir selon le témoignage de quelques-unes ? Pour reprendre les termes du texte cité ci-dessus, on ne peut les considérer comme « exploitées sexuellement ». Et apparemment, il n’est pas « porté atteinte à leur intégrité et à leur dignité » puisqu’elles sont consentantes voire demanderesses. La dignité et l’intégrité d’un sujet seraient donc sauves, quel que soit l’acte accompli, dans la mesure où il aurait été exécuté librement. Telle est la philosophie interpelante du Parlement qui veille aussi, au passage, à rappeler le sacro-saint principe de la liberté d’expression et de la libre circulation. Enfin, le parlement reconnaît son impuissance et celle des gouvernements face à la diffusion opérée sur internet.

  La pornographie est-elle un droit de l’homme, au nom de la liberté d’expression ?⁠[34]

  Les juristes s’intéressent à la pornographie⁠[35] dans la mesure où ils sont souvent interpellés par des « victimes », principalement des femmes, qui ont subi des « menaces, chantages et autres extorsions […​] assez largement répandues » nous dit Matthieu Cordelier, avocat engagé en France dans la rédaction d’une Charte déontologique du X, « sans même parler, ajoute-t-il, des agressions sexuelles et des viols ».⁠[36] En outre, font problème les préjudices que peuvent encourir non seulement les spectateurs mineurs mais aussi les consommateurs adultes qui subissent « un véritable profilage de la part des sociétés concernées », qui doivent se méfier de « l’installation de logiciels malveillants, particulièrement de spywares »[37] de « tentatives de chantage à la webcam » ou de tentatives de « phishing »[38] ou encore exposés au « revenge porn »[39].
  Toutefois, l’avocat insiste bien sur le fait que l’équipe au sein de laquelle il travaille, se refuse à « des considérations de jugement purement moral » et ne veut que « raisonner en termes de droits et libertés. » Tout au plus, reconnaît Matthieu Cordelier, est-il « important de mener des actions de sensibilisation et de formation aux risques associés à la consultation de ce type de plateformes, comme d’autres d’ailleurs » par, notamment, des mineurs qui « n’ont pas nécessairement la maturité suffisante pour comprendre que ce n’est pas vrai et que les choses doivent en principe se passer différemment dans la « vraie vie ». Mais « il ne faut pas lutter contre le porno amateur : il faut laisser de l’espace pour la liberté d’expression, sans tomber dans un puritanisme à l’excès finalement. […​] Les gens ont le droit d’avoir une sexualité débridée et ils doivent avoir la liberté de s’exprimer sexuellement devant une caméra. Les sites porno amateurs doivent donc pouvoir continuer à exister. Ici encore, tout ne doit pas être figé et complètement professionnalisé, au nom de la liberté d’expression et du droit de disposer de son corps. » Ce que les juristes visent, ce sont les « productions « sauvages », qui se veulent professionnelles, mais qui ne respectent aucune règle. » Quels sont dès lors les problèmes auxquels ils veulent s’attaquer ? Outre la lutte contre la pédopornographie qui est déjà visée par les lois, ils veulent « un socle minimum de règles conventionnelles » qui concernent le droit à l’image, les conditions sanitaires, le consentement, l’information précontractuelle pour que les acteurs et actrices amateurs, « très jeunes majeur(es) et en situation de détresse psychologique et/ou de fragilité économique » ne soient pas abusés et exploités.
  C’est dans ce sens-là qu’une proposition de résolution a été présentée à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe par une vingtaine de députés de pays et de partis différents.⁠[40] Elle s’intitule Dimension sexiste et effets de la pornographie sur les droits humains. Le document déclare qu’« une grande partie de la pornographie actuellement produite et diffusée sur Internet est véritablement contraire à l’égalité des sexes, à la lutte contre les stéréotypes, à la protection des personnes vulnérables et à la promotion des droits humains. » Mais c’est surtout au lien entre la pornographie et la violence que les députés signataires veulent s’attaquer. Violence dans le spectacle⁠[41] mais aussi violence induite par ce spectacle : « Les effets néfastes de la consommation et de la production de pornographie ont été documentés. On a constaté que la pornographie atténue les réactions du consommateur face aux agressions sexuelles, suscite des agressions sexuelles contre les femmes, normalise les agressions sexuelles et fait naître également des mythes sur le viol, ce qui a de graves conséquences sur toute tentative d’atteindre l’égalité des sexes. »
  Un autre élément est intéressant dans ce texte. La pornographie serait une forme de prostitution et serait liée à d’autres formes de prostitutions : « La pornographie reflète souvent des normes stéréotypées, le racisme et l’inégalité entre les sexes. Elle exploite les inégalités existantes entre les sexes pour contraindre les personnes vulnérables à commettre des actes sexuels non désirés, voire dangereux, comme une forme de prostitution documentée. En outre, les personnes exploitées dans la pornographie sont généralement issues d’autres formes de prostitution et souffrent souvent de multiples handicaps, tels que la discrimination fondée sur la race et le sexe, une misère extrême et des agressions sexuelles subies pendant l’enfance. »
  Enfin, les députés constatant que « sur le plan juridique, la pornographie n’est guère encadrée actuellement par la réglementation que ce soit au sein de la région couverte par le Conseil de l’Europe ou à l’échelle internationale » estiment que, « en tant que garant des droits de la personne et de l’État de droit, le Conseil de l’Europe, ainsi que l’Assemblée parlementaire, devraient mener des actions résolues et élaborer des propositions de politique juridique visant à combattre les violences faites aux femmes et aux personnes vulnérables à travers la pornographie. »
  Certains juristes insistent précisément sur le lien pornographie-prostitution et considèrent que la pornographie est une forme de traite humaine et sans doute, aujourd’hui la forme de traite humaine la plus répandue. C’est la thèse défendue⁠[42] par exemple, par Nicolas Bauer, chercheur associé au Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ)⁠[43], organisation non-gouvernementale agissant auprès des institutions internationales. Il conteste l’argument développé par la Charte déontologique de la production X évoquée plus haut, et suivant lequel le consentement souhaité suffirait à dissocier pornographie et traite des personnes. Nicolas Buer se réfère à un protocole attaché à la Convention des Nations-Unies contre la criminalité transnationale organisée.[44] L’annexe II, appelée aussi Protocole de Palerme, vise « à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants ». L’article 3 de cette annexe donne des précisions importantes sur la terminologie employée. Ainsi, « (a) l’expression “traite des personnes” désigne le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité, ou par l’offre ou l’acceptation de paiements ou d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur une autre aux fins d’exploitation. L’exploitation comprend, au minimum, l’exploitation de la prostitution d’autrui ou d’autres formes d’exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l’esclavage ou les pratiques analogues à l’esclavage, la servitude ou le prélèvement d’organes. » À propos du « consentement », le document ajoute : « (b) Le consentement d’une victime de la traite des personnes à l’exploitation envisagée, telle qu’énoncée à l’alinéa (a) du présent article, est indifférent lorsque l’un quelconque des moyens énoncés à l’alinéa (a) a été utilisé ».⁠[45]
  En fonction de ce texte, Nicolas Bauer estime que « le consentement d’une victime de la traite aux pratiques qu’elle subit n’a aucune valeur. » En effet, « le principe même du contrat implique que le producteur puisse se retourner contre l’acteur qui refuserait une pratique sexuelle acceptée d’avance. » De plus et « plus fondamentalement, le consentement n’est pas la garantie que la personne soit réellement libre, ni que sa dignité soit respectée. Même à notre époque où l’autonomie individuelle est sacralisée, il est admis que lorsqu’une personne consent à un acte objectivement contraire à sa dignité, la société a le devoir de la protéger en l’empêchant de se dégrader. »[46] Pour ce juriste, « le producteur pornographique ne se distingue pas du proxénète » et l’industrie pornographique est « une industrie esclavagiste, avec des victimes. »⁠[47]
  Quant à savoir si la pornographie est un droit de l’homme, la question a été portée, en 2019, devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) suite à la plainte d’un meurtrier détenu en Slovaquie, qui s’est vu retirer les documents pornographiques qu’il possédait et a été puni pour infraction aux règles de la prison. Il est surprenant que la Cour qui rejette d’emblée, la plupart du temps, les requêtes qui sont considérées comme sans intérêt, irrecevables ou ne portant pas atteinte aux droits de l’homme, a accepté de considérer l’affaire.⁠[48]
  Depuis la proclamation des Droits de l’homme en 1948, on a assisté à une inflation de droits divers, manifestation d’individualisme, où la volonté de chacun prétend s’ériger en droit.⁠[49] On ne doit donc pas s’étonner d’entendre ce détenu réclamer un droit à la pornographie, puisqu’il est entendu que chacun a droit, par ailleurs, à la sexualité de son choix, au sexe de son choix, etc.⁠[50]

  La position du Centre européen pour le droit et la justice

  L’ECLJ est intervenu dans le débat ouvert au niveau européen, sur la base d’une publication particulièrement intéressante appuyée par une bibliographie riche en références scientifiques et juridiques.⁠[51] Le réquisitoire est rigoureux et sévère dans la mesure où il semble établi que la pornographie crée une dépendance, affecte la vie sexuelle, nuit à la santé mentale, a un impact sur un grand nombre d’enfants et d’adolescents, déforme la façon de voir les femmes, encourage les comportements nuisibles et la violence sexuelle, nuit aux relations et aux familles, favorise la maltraitance des enfants, alimente la prostitution et le trafic sexuel et que travailler dans ce type d’industrie est destructeur. Les auteurs énumèrent ensuite tous les articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (2000) et de la Convention européenne des droits de l’homme (1950) qui sont ainsi violés. Quant à la sacro-sainte liberté d’expression, il est rappelé qu’elle a ses propres limites rappelées dans le paragraphe 2 de l’article 10⁠[52] de la Convention européenne des droits de l’homme et qu’en matière pornographique, elle porte gravement atteinte à d’autres droits protégés (article 17⁠[53]).
  Les victimes sont les femmes sont réduites à leur attrait sexuel, à leur apparence et même à certaines parties de leur corps et souvent avec violence alors que le droit international veut les protéger⁠[54]. Les hommes ne sont pas moins victimes de stéréotypes, réduits à leur appétit sexuel dominateur et performant livrant une fausse idée de la relation sexuelle. Ces faux « modèles » sont particulièrement dangereux pour les enfants comme l’ont souligné des résolutions émanant de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ⁠[55]. Sont épinglés aussi et contraires aux principes internationaux les stéréotypes raciaux véhiculés par la pornographie.
  Que propose l’ECLJ ? Interdire la pornographie est impossible sur Internet. La Chine, par exemple, interdit formellement la pornographie et déploie tous les moyens techniques possibles⁠[56] pour censurer ces spectacles. Les responsables sont condamnés à de lourdes peines de prison. Il n’empêche que « ces campagnes de répression en ligne sont […​] de plus en plus difficiles et coûteuses à mener, car les internautes développent des stratégies toujours plus innovantes pour contourner la censure de la pornographie. »[57]
  Plusieurs solutions existent pour non pas interdire mais limiter la pornographie. Même si Internet ignore les frontières, chaque pays peut en contrôler et réglementer l’usage sous l’égide d’un organisme de contrôle et en espérant une harmonisation juridique internationale. Sans attendre, il est nécessaire et possible à tous de sensibiliser le public et les jeunes, en particulier, à cette forme de traite des êtres humains et de diffuser une saine et juste éducation sexuelle.⁠[58] Marie-Andrée Bertrand considère que c’est seulement « à partir d’éléments additionnels à la représentation de la sexualité » qu’il est désirable et possible juridiquement de limiter la production et la diffusion de matériel pornographique. Quels sont ces « éléments additionnels » ? La violence sexuelle notamment vis-à-vis des femmes, le sadisme, et l’implication d’enfants. Pour le reste, on peut toujours émettre des règles quant à l’âge des spectateurs. Mais l’auteur reconnaît qu’il est difficile pour un État démocratique où les convictions morales et religieuses sont diverses de faire évoluer les normes « dans la direction d’une moralité moins permissive ». Dès lors, ajoute-t-elle, il vaut « mieux donc travailler sur les mentalités, apprendre aux garçons et aux hommes que les femmes et les enfants sont des personnes et non des objets de consommation sexuelle ; aux femmes et aux jeunes filles qu’elles doivent contribuer concrètement à modifier leur image. Il s’agit d’une œuvre de longue haleine…​ », conclut-elle.⁠[59]
  Très concrètement, c’est à ce « travail sur les mentalités » et à l’action qu’invita, dès 1996, après l’affaire « Dutroux », le MAPI, Mouvement Anti-Pédophilie sur Internet avec comme objectifs de « réfléchir au problème », « mener une recherche interdisciplinaire […​] sur les solutions existantes ou à créer », « sensibiliser et informer les utilisateurs » et « proposer diverses recommandations. »[60]

  Des féministes à la pointe du combat contre la pornographie

  Si les féministes citées plus haut militent pour une pornographie féministe, pour une réglementation protectrice des droits des travailleuses du sexe et contre l’exploitation des pornocrates et de leurs réseaux, il en est d’autres qu’on appelle abolutionnistes, comme Nancy Huston⁠[61] qui estime que « …​le film pornographique se situe à mi-chemin entre le texte pornographique et la prostitution elle-même »[62] et donc que la lutte contre la prostitution doit s’accompagner d’une lutte contre la pornographie. Nancy Huston prend ses distances par rapport aux féministes « libérales » ou « gauchistes » car notre auteur pense que « d’une part, avoir une liberté sexuelle identique à celle des hommes n’est pas forcément ce qui rend les femmes heureuses ; d’autre part, le viol et la prostitution sont loin d’avoir disparu et la pornographie prolifère à une vitesse toujours croissante. »[63] Si, à travers leur pornographie adaptée, certaines femmes rêvent d’égalité, Nancy Huston fait remarquer que « l’oppression sexuelle n’est pas évacuée parce qu’elle est exercée de façon plus égalitaire ».⁠[64] De toute façon, liberté et égalité peuvent-elles s’acquérir en alimentant une imagerie trompeuse ? Elle nous rappelle cet essentiel : « la pornographie ne reflète pas « la vérité » des rapports entre les hommes et les femmes. Elle reflète seulement – mais c’est beaucoup – un archétype puissant. »[65]
  De même, par la voix de sa présidente, l’Association contre les violences faites aux femmes (AVFT) déclare que « …​l’abolition de la prostitution et la pénalisation des clients doit s’accompagner de l’interdiction de la pornographie et de la criminalisation des pornocrates. » L’AVFT reçoit « des femmes victimes précisément des types de violences qui nourrissent les fantasmes et les pratiques des hommes qui construisent, achètent et regardent de la pornographie ». Et il y a une interaction entre le monde réel et l’univers pornographique : « la pornographie génère des violences » et « la pornographie s’inspire des violences sexuelles que les hommes infligent aux femmes »[66] Et donc, « interdire certaines tortures mais pas l’industrie qui les génère c’est valider la pornographie en soi et d’autres formes de tortures qui seraient plus acceptables en son sein. »[67]
  Le site sisiphe.org, « site féministe d’information, d’analyse et d’opinion » développe toute une réflexion et une série d’actions pour lutter contre toutes les formes de violences infligées aux femmes. C’est pourquoi s’y expriment notamment les « survivantes » de SPACE international⁠[68] opposées à la résolution d’Amnesty International visant à dépénaliser proxénètes et prostitueurs.⁠[69]
  Dans la logique de leur combat, Elaine Audet⁠[70], une des deux éditrices de Sisyphe a publié « un projet de loi abolitionniste »[71] pour le Canada mais dont l’argumentation dépasse les frontières. L’auteur y constate que, dans de nombreux pays, « la législation, la réglementation ou la décriminalisation totale ont pour effet de faire grimper la prostitution des enfants, des adultes et la traite à des fins de prostitution, et d’augmenter la clandestinité, l’insécurité, la violence et la dégradation physique et psychologique des personnes prostituées, qu’elles soient dans la rue, les bordels, les éros centers, les maisons de passe, les services d’escorte, les salons de massage, les clubs échangistes, les bars de danseuses nues, etc. » Parmi les mesures proposées, il est recommandé de « s’attaquer aux causes de la prostitution telles que les stéréotypes sexuels dans la famille, l’école, les médias, la violence sexiste, la pauvreté et toutes les formes de discrimination. »[72]
  Sur le même site, la Collective des luttes pour l’abolition de la prostitution (CLAP) dénonce « l’hypersexualisation » dont les médias sont aussi responsables.⁠[73]
  Face aux abolitionnistes féministes, Norbert Campagna estime qu’une « politique anti-pornographique reviendrait à glisser vers le paternalisme. » Toutefois, « si la consommation de pornographie devait conduire au viol, ou si la consommation de pornographie devait être une cause de discrimination sexuelle, alors un État libéral aurait le droit d’intervenir, soit pour limiter, soit pour interdire radicalement la consommation de pornographie. De même, s’il devait s’avérer que la pornographie causât des blessures psychiques à beaucoup de femmes, l’État libéral pourrait intervenir, sinon pour interdire la pornographie, du moins pour la cantonner dans des zones spéciales. » L’auteur souligne que cette conclusion a « une forme conditionnelle » car les préjudices ne sont pas toujours avérés si bien que « le législateur doit agir dans un horizon d’incertitude. »[74] Dès lors, ce qui est immédiatement possible pour les producteurs comme pour les consommateurs, c’est de « s’imposer à soi-même des limites que l’on s’engage à respecter. » Cette voie dont l’auteur ne peut mesurer l’efficacité éventuelle a le mérite de responsabiliser les uns et les autres pour qu’ils « se rendent compte du fait que la liberté qu’on leur laisse implique le devoir d’en faire un usage raisonnable. » Et Campagna précise qu’il s’agit d’un « devoir moral ce qui implique que le fait de ne pas le respecter ne saurait donner lieu à des poursuites judiciaires ».⁠[75]
  Ce qui appert de toute l’étude de ce philosophe c’est qu’« une communauté libérale sait faire la part des choses entre ce que la morale réprouve et ce que les lois doivent interdire en se servant de la menace des sanctions. » Etant sauf le « harm principle » (principe de la non-nuisance) qui veut qu'« un État libéral ne doit interdire que des actions qui causent ou qui sont susceptibles de causer des dommages à autrui, que ce soit à sa personne ou à ses biens. » Mais comme il n’y a pas d’unanimité⁠[76] ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais plus d’une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n’était que vraisemblable. » (Discours de la méthode, Garnier, 1960, p. 39).] dans l’estimation des préjudices et des dégâts, l’autorité publique est toujours dans l’incertitude et on ne peut dès lors qu’en appeler au sens de la responsabilité personnelle.⁠[77] Même s’il en parle, Campagna prend évidemment ses distances avec les travaux de Richard Poulin cité plus hauts.⁠[78]

  Une autre piste… ?

  Philosophe, théoricien et historien du droit, Luca Parisoli⁠[79] s’est penché sur les travaux de nombreux juristes américains à la recherche « d’une éventuelle politique législative relative aux effets de la pornographie » et, prioritairement, de ce qui pourrait la justifier.⁠[80] Il s’est aussi intéressé au combat juridique mené par les féministes américaines.⁠[81] Pourquoi s’intéresser à la situation outre Atlantique ?
  Avant tout, parce que les États-Unis sont le pays au monde le plus sourcilleux quant aux libertés d’expression et d’opinion. Le Premier amendement de la Constitution stipule que « le Congrès ne fera aucune loi […​] qui restreigne la liberté de parole ou de la presse ».⁠[82] Dans les années 1940-1950 quelques restrictions furent tout de même apportées à ce principe. Etaient visés, dans un premier temps, les « mots blessants » qui peuvent provoquer un trouble à l’ordre public puis ce fut la « diffamation de groupes », en fonction de la race ou de la croyance, qui fut concernée. Non seulement, ces restrictions ne furent adoptées que par quelques États mais encore, en 1978, la Cour suprême condamna ces restrictions en annulant un décret municipal qui interdisait toute diffusion de document qui promouvrait et encouragerait la haine envers des personnes en fonction de leur race, de leur nationalité, de leur croyance.⁠[83] Finalement, aujourd’hui, seuls les actes délictueux sont l’objet de sanctions qui peuvent être aggravées si une opinion raciste se manifeste pendant acte et parfois même avant ou après sa réalisation. Par contre, dans les États européens, on a vu apparaître des lois plus restrictives : ici ou là, on ne peut ni faire l’apologie ni nier l’Holocauste, ni inciter à la haine pour raisons raciale ou religieuse. Il existe des règles condamnant l’antisémitisme, la xénophobie ou encore l’islamophobie. Toutefois, ces lois « ne sont pas utilisées de manière excessivement rigoureuse », les démocraties libérales veillant à « préserver leur attachement à la liberté d’expression tout en interdisant les discours racistes qui nuisent aux individus et divisent la société. »[84]
  Or, c’est dans cette « citadelle de la liberté », qu’a été lancée la lutte contre la « pollution pornographique »[85] c’est-à-dire une forme de préjudice. Ce point est fondamental car si on ne considère pas la pornographie comme une pollution, le système juridique ne peut s’en préoccuper.
  Mais, en vertu de quels principes pourrait-il intervenir face à la presque intouchable liberté d’expression ?
  Le point de départ de la réflexion de Luca Parisoli est le fait que la liberté d’expression ne peut être détachée de la notion d’égalité. La liberté d’expression ne peut être un outil de domination ou de discrimination. Et donc, face à la pollution pornographique, « le remède, c’est une politique du droit conforme au respect de la liberté d’expression et de l’égalité des citoyens ».⁠[86]
  Or, « d’une part, la pornographie est représentation d’inégalité sexuelle ; d’autre part, […​] cette représentation porte d’abord atteinte au droit à l’égalité des sexes par ses conséquences sociales et individuelles, et ensuite, au-delà des effets […​] la représentation pornographique est elle-même une violation directe de l’égalité sexuelle ».
  La pornographie lèse donc les femmes non par ses « conséquences extrinsèques, mais par le préjudice porté par la représentation pornographique elle-même, qui serait en tant que telle une atteinte au droit à la dignité sexuelle que détient chaque personne », non seulement la femme mais aussi l’homme.
  Dès lors, se soucier avant tout de la liberté d’expression en négligeant le lien entre liberté et égalité, « équivaut alors à refuser aux femmes le droit à la liberté d’expression ».
  La représentation pornographique insinue que l’inégalité qui existe réellement dans le monde, est normale, conforme à la réalité vécue dans les couples, « intrinsèque à la nature humaine ». En sont victimes, les personnes qui participent à son élaboration, les personnes qui la subissent dans leur vie quotidienne, les personnes agressées par ceux qui sont influencés par elle et toute personne atteinte par elle dans son droit à la dignité sexuelle.
  Comment sortir du « cercle vicieux » dénoncé par les féministes : « la pornographie, écrit Catharine McKinnon, est un préjudice que la suprématie masculine rend difficile à percevoir à cause du succès qu’elle remporte à faire du monde un lieu pornographique. »[87]
  Dans ces conditions, on peut se demander s’il n’est pas nécessaire d’en revenir aux principes et fondements de nos sociétés. En effet, le combat des féministes citées paraît lent et aléatoire : elles renoncent à mobiliser le droit pénal souvent paralysé par la définition à donner à l’obscénité et à l’immoralité. Elles veulent agir, et c’est une vision très américaine, « par le biais de l’action civile en réparation des dommages et intérêts », au nom des préjudices subis et de l’égalité sexuelle. Au cas par cas.
  Dans sa conclusion, Luca Parisoli introduit toutefois une idée intéressante et plus ambitieuse : « Dans une société comme celle d’aujourd’hui, caractérisée par une très large variété de croyances morales, et par l’idée répandue qu’un système moral n’a jamais l'« autorité »_ d’être le guide des conduites privées des individus, on a une difficulté particulière à proposer une intervention réglementant la pornographie, puisqu’une partie au moins de la population sera toujours blessée par une réglementation inspirée par des valeurs morales différentes des siennes. »_ Mais il ajoute immédiatement à cette description réaliste et peut-être décourageante, que « la notion de bien commun ne peut être évacuée de l’analyse de la production législative, sous peine de réduire cette dernière à un simple pouvoir de police. Dans ce sens, le bien commun est une notion nécessaire et il faut souligner qu’il n’est pas prima facie⁠[88] le bien perçu en tant que tel par chacun et chacune. » Un bien commun qu’il définit comme « fondement du droit et de la sanction, de la législation et de la sauvegarde des droits ». La question est donc de savoir si la pornographie touche à un droit fondamental de la personne.⁠[89]
  Il nous faudra définir le bien commun en jeu dans l’image du corps et de la sexualité. Le respect de l’égalité et de la dignité sexuelles est un premier point qu’il faudra développer mais ce n’est sans doute pas le seul élément à mettre en évidence.
  Il s’avère, de plus en plus, que la seule manière de lutter contre la pornographie soit de veiller à une éducation qui prenne en compte la pleine réalité de la personne et de l’amour. La bonne volonté très aléatoire et les mesures sporadiques des « autorités » constituées ne suffiront pas à endiguer la vague pornographique comme le constatait Alexandre Soljénitsyne : « La société s’est révélée mal défendue contre les abîmes de la déchéance humaine, par exemple contre l’utilisation de la liberté pour exercer une violence morale sur la jeunesse : proposer des films pleins de pornographie, de crimes ou de satanisme est une liberté dont le contrepoids théorique est la liberté pour la jeunesse de ne pas aller les voir. Ainsi la vie conçue sur le mode juridique se révèle-t-elle incapable de se défendre elle-même contre le mal, et se laisse ronger peu à peu ».⁠[90]

  En attendant, que faire ?

  À la fin de son étude, Romain Roszak se demande comment réagir à ce mal qu’il a longuement décrit. En attendant que l’on ait tourné la page du capitalisme qui, pour lui, est lié à la diffusion de la pornographie par le biais de son idéologie de la jouissance, il faut « œuvrer à l’abolition de la production pornographique et à la censure de sa consommation »[91]. Toutefois, le combat est très inégal : les forces politiques sont silencieuses, les industries ne renonceront pas à leur « manne économique », les partisans de la liberté sont plus nombreux que les féministes abolitionnistes ou les milieux bien-pensants. Il faudrait, de plus, que la question de la censure soit débattue publiquement et elle ne serait, de toute façon, qu’un « remède insuffisant » face à l’idéologie du plaisir dans laquelle nous baignons. Ne soutenir financièrement qu’un porno féministe, éthique⁠[92] ou éduquer à l’usage d’une pornographie de bon aloi⁠[93] n’enlèverait rien au courant dominant de la consommation ludique. Pas plus que l’autorégulation. Nous sommes de toute façon confrontés à une grande diversité d’opinions en la matière et même parmi les partisanes du porno féministe.
  Tenons-nous-en aux exemples fournis par Roszak‚ :
  Claire Richard, dans son livre Les chemins du désir[94], dénonce avec effroi la condition faite aux femmes dans la production pornographique et avoue, en même temps, sa fascination irrépressible pour ces spectacles.
  Agnès Giard écrit sur le blog Les 400 culs sur le site de Libération que « le porno féministe n’existe pas » c’est, dit-elle, « un label vendeur visant à nous faire croire qu’il existerait un « bon » porno (égalitaire, consensuel) par opposition au « mauvais « porno (une industrie mainstream dominée par les hommes). » Elle prend à témoin Stephen des Aulnois qui, en 2010 a créé le site Le Tag parfait, « site de la culture porn » qui « a pour objectif de décomplexer la consommation de matériel pornographique sous un angle à la fois culturel, sociologique et anthropologique ». Il constate que les femmes ont un faible pour les spectacles sado-masochistes. Les jeunes femmes de 18-21 ans apprécient particulièrement le « first anal », c’est-à-dire la première sodomie filmée. Leur star préférée est James Deen⁠[95] qui « domine, étrangle, gifle ». « Les blogueuses ne tarissent pas d’éloges à son sujet » paraît-il et « certaines disent que c’est un féministe car il revendique le droit pour les femmes d’être soumises et d’aimer ça. » « On croit rêver », ajoute lui-même Stephen des Aulnois qui pourtant, prétend-il, était attaché à l’égalité homme-femme. Le label « féministe » est donc trompeur comme le confirme un chercheur de l’Université de Lille⁠[96] qui estime que ce porno ne fait que « reproduire les échelles de valeur hégémoniques » comme en atteste aussi une star du porno qeer⁠[97] qu’il cite : « Le « porno féministe » n’existe pas. Le « porno féministe » est un label à la mode qui attire l’attention des gens sur une chose importante : c’est que l’industrie du sexe et le féminisme ne sont pas forcément opposés. Mais avec ce label c’est qu’il résume le préjugé selon lequel il y aurait un sous-genre de porno qui serait acceptable par opposition à un porno mainstream qui serait misogyne…​ Ce qui est faux. »[98]
  Une autre journaliste, Danaé Piazza, pose la question : « Le porno féministe est-il l’avenir du X ? »[99] Elle estime que ce nouveau féminisme s’oppose à « un féminisme bourgeois, conservateur, composé de femmes majoritairement blanches et hétérosexuelles ».  Elle constate qu’aujourd’hui encore, « le débat sur la pornographie crée des frictions au sein des groupes féministes, à tel point que l’on se demande toujours si le porno peut être féministe. » À l’appui de sa thèse, elle convoque la réalisatrice espagnole Paulita Pappel⁠[100] pour qui « certaines femmes ne sont pas prêtes à soutenir des femmes qui ne leur ressemblent pas ». Elle convoque également Heather Berg⁠[101] qui constate que des dérives peuvent aussi avoir lieu dans le porno féministe ou éthique‚ : « ses conditions de travail peuvent être égales à celles du grand public ou parfois pires, et je pense que les distinctions entre le porno féministe et grand public sont souvent surestimées. C’est surtout un dispositif pour aider les employeurs et les consommateurs à se sentir bien dans leur fonctionnement sous le capitalisme ». Le porno féministe « n’est pas nécessairement plus éthique que d’autres secteurs »[102] . Une dernière féministe, LaToya, professeure d’art, avoue : « j’ai l’impression que la pornographie féministe ne fait que mettre en lumière les problématiques de la pornographie mainstream, mais qu’elle n’utilise pas vraiment de codes différents. C’est comme si la pornographie féministe avait atteint ses propres limites ».⁠[103]
  P. Baudry a repéré « l’ambiguïté » des journaux féminins « qui tantôt dénoncent l’exploitation des femmes […​], tantôt entrevoient la truculence pornographique comme un défi lancé à une société hypocrite, tantôt encore considèrent que la pornographie peut aider les couples et peut obliger les hommes à changer leurs attitudes au lit. »[104] Mais il va plus loin en estimant que « la féminisation des corps, des attitudes et des pratiques sociocorporelles, ne sert aucunement l’autonomisation des femmes. » Cette féminisation « prolonge d’une autre façon la domination subie par les femmes. » Et de dénoncer « cette idéologie naturaliste qui use d’une nature des femmes pour légitimer la culture dominante. » La référence à une « nature » cautionne, selon l’auteur, « l’arbitraire d’une construction culturelle. » En effet, « sous couvert d’aimer un genre, c’est précisément la réduction à ce genre […​] qui caricature les femmes. »[105]
  Quelles que soient sa coloration ou ses bonnes intentions, la pornographie apparaît à la plupart des auteurs comme un mal qu’il faut endiguer. Roszak qui prend ses distances par rapport aux féministes abolitionnistes et à tous les « bien-pensants » soucieux de la santé des familles ou de principes moraux ou religieux, se sent contraint de proposer ce qu’il appelle « une morale par provision : modeste, imparfaite. »[106] Cette « morale » repose sur trois principes :
  1. Le refus « de faire du libre commerce pornographique une manifestation de liberté ». Plus largement, il s’agit « de refuser de faire de la permissivité sexuelle en général une ligne politique » car « produire ou consommer de la pornographie n’est, en l’état actuel des choses, ni libérateur, ni cathartique, ni même rebelle ».⁠[107] Non au « gauchisme sexuel » !⁠[108]
  2. Le refus « d’imputer aux seuls individus la responsabilité des violences sexuelles persistantes ». Il s’agit de « reconnaître la responsabilité collective de ces violences, en refusant la distinction trop commode de ceux qui « maîtrisent » et qui « ne maîtrisent pas » les codes de la pornographie ».⁠[109] Non à « l’esthétisme qui carbure au mépris de classe » !⁠[110]
  3. La reconnaissance « du lien existant entre le capitalisme de la séduction et la persistance des viols et des violences, pour s’assurer qu’on n’y mettra pas fin tant qu’on n’aura pas liquidé le capitalisme lui-même. »[111] Non au « féminisme mondain » !⁠[112]
  Ce dernier point est capital pour l’auteur et c’est pourquoi il ne croit pas en la vertu de l’éducation des parents et de tous les acteurs de l’enseignement. Dans le capitalisme hédoniste, sensualiste, l'« éducation » est une « initiation » assurée « par l’existence même de la marchandise pornographique », une initiation qui « identifie […​] la liberté à la jouissance illimitée ».⁠[113]
  Dès lors, la seule solution, selon l’auteur, est de « liquider le mode de production capitaliste ». « Tant que la mainmise sur le désir, et notamment sur le désir sexuel, est un besoin du capital », rien ne changera.⁠[114] La lutte contre la pornographie et les violences qu’elle entraîne doit être une lutte anticapitaliste. Quelle sorte de lutte envisage-t-il ? Met-il ses espoirs dans une prise de pouvoir marxiste ou post-marxiste ? Il n’en dit rien.
  Personnellement, je crois que la clé se trouve, malgré ce que dit l’auteur, dans l’éducation. À condition que celle-ci se repose sur une vision intégrale de l’homme, de sa vraie nature, de ses vrais besoins. Elle doit, en partant de la personne, transformer peu à peu l’esprit du capitalisme, le dépouiller de sa sensualité et de son idéologie jouisseuse. Tout autre chemin serait aventureux et dangereux. On ne rend pas les gens vertueux simplement par la discipline sociale.


1. HANS Marie-Françoise et LAPOUGE Gilles, op. cit., p. 334.
2. JUVENAL, Satire XIV, 44-47, cité in PIE XII, Lettre à l’épiscopat italien sur la télévision, 1er janvier 1954.
3. Id., pp. 332-335.
4. Cf. CAMPAGNA Norbert, op. cit., pp.129-152.
5. Via link:https://www.closermag.fr/people/des-stars-du-x-s-affichent-nues-contre-la-pornographie-enfantine-73019[^].
7. Elle a été ensuite remplacée, dans le même appareil, par le mannequin belge Miss Roxx.
8. Né en 1946, J.-Y. Hayez est aussi docteur en psychologie, ancien responsable de l’unité de pédopsychiatrie de l’UCL, professeur émérite de la faculté de médecine de l’UCL. Il est l’auteur de nombreux livres et articles consacrés à l’enfance.
9. Cf. le site de La Libre, 27 mars 2012.
10. Cf. le site de La Libre, 3 avril 2012.
11. Id.
12. Voici comment l’asbl se présente sur son site : « L’asbl RTA a été créée en 1973 par les mouvements ouvriers namurois qui siègent paritairement dans ses instances. L’impulsion de départ concernait la mise à disposition de moyens d’expression (radio, télévision) à destination du public populaire. Aujourd’hui, les activités de l’asbl se déploient dans le domaine de l’insertion sociale et professionnelle (notamment via une formation qualifiante de cameraman-monteur), dans le domaine de l’éducation permanente (l’asbl est agréée pour produire des analyses et études à destination du monde associatif), de la formation d’adultes (agrément pour le secteur de l’aide à la jeunesse). De sa propre initiative ou à la demande de partenaires publics ou privés, RTA peut fournir des services dans le domaine de la vidéo et du multimédia, de la formation de professionnels, de l’intervention institutionnelle, de la recherche. »
13. L’organisme jouit du soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de www.culture.be et www.educationpermanente.cfwb.be.
14. BLAIRON Jean et FASTRES Jacqueline, Child Focus, l’obscénité et la sensure, disponible sur http://www.intermag.be/images/stories/pdf/Child_Focus_obscenite_sensure.pdf ; Comme le compte-rendu de l’article l’expliquera, l’orthographe « sensure » est voulue. Intermag est le magazine d’intervention et d’éducation permanente de l’asbl RTA.
15. Sur le site de la Police fédérale, il est souligné qu'« en Belgique, les outrages aux bonnes mœurs sont toujours mentionnés dans le code pénal comme « les crimes et les délits contre l’ordre des familles et contre la moralité publique ». L’outrage le plus connu sur l’Internet est la diffusion de pornographie. Pour cela l’Internet offre d’innombrables possibilités […​]. » Cf. https://www.police.be/5998/fr/actualites/pornographie-enfantine
17. Id.
18. Les auteurs citent en appui de leur jugement ces réflexions de VIRILIO Paul in La bombe informatique, Essai sur les conséquences du développement de l’informatique (Galilée, 1998, pp. 55 et 59) : « L’une des difficultés rencontrées par le marché porno, c’est qu’il n’a pas encore vraiment droit de cité. Au même titre que la prostitution, il parvient difficilement à échapper à « l’intimité impudique » pour accéder, en toute légalité, aux espaces publics et aux lieux de grande circulation […​]. À moins que la pornographie ne réussisse l’amalgame avec un autre trafic international, celui de la culture. » Pour cela, il s’agit d’estomper les différences entre les trois mots : sexe, culture et publicité, pour permettre un « glissement du marché et même de l’hypermarché de la culture à celui de la pornographie […​], l’exemplarité du jeu consistant surtout à prendre d’assaut, les uns après les autres, les besoins d’une certaine « respectabilité culturelle ». » (Paul Virilio (1932-2018), philosophe, sociologue et urbaniste, a dénoncé les risques de l’information instantanée).
19. Les auteurs empruntent ce néologisme en forme de mot-valise à NOEL Bernard, dans L’outrage aux mots in Le château de Cène, (Gallimard, 1990, p. 158) : « La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l’abus de langage la violente en la dénaturant. […​] Peut-être […​] faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l’autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole. La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime. Et le culte de l’information raffine encore cette privation en ayant l’air de nous gaver de savoir. Ce processus fait partie de la paupérisation actuelle – une forme de paupérisation elle aussi très subtile puisqu’elle consiste à donner une aisance qu’elle supprime en créant sans cesse des besoins qui maintiennent l’aliénation, mais en lui ôtant son caractère douloureux. » Bernard Noël (1930-2021) est un poète, essayiste et critique d’art à l’œuvre abondante et titulaire de nombreux prix.
21. Cf. GRAS Frédéric, L’œuvre pornographique et le droit, in Legicom, 2007/1, n°37, pp. 79-89. Texte disponible sur https://www.cairn.info/revue-legicom-2007-1-page-79.htm. Frédéric Gras est avocat au barreau de Paris. Il a publié aussi Censure et ordre public : les associations procureur in Legicom, 2017/1&#44 ; N° 58. Sur la notion de « bonnes mœurs » et les velléités de punir leur outrage et de censurer, on peut lire L’outrage aux mœurs, in La pensée et les hommes, Nouvelle série, 7, Editions de l’Université de Bruxelles, 1988.
22. Directive 89/552/CEE.
23. La Commission européenne autorisait la censure des émissions télévisées pornographiques pour protéger les mineurs tandis que le gouvernement allemand estimait, lui, que l’interdiction devrait s’étendre aux adultes.
24. Aujourd’hui, les chaînes X interdites, en principe, aux moins de 18 ans, sont nombreuses mais disponibles uniquement sur abonnement, avec box TV, code secret. Les plus célèbres : Playboy TV, Brazzers, Dorcel TV, XXL, Man X, Penthouse Gold.
25. Edition définitive : Violence contre les femmes A4-0250/1997 Résolution sur la nécessité d’une campagne européenne de tolérance zéro à l’égard de la violence contre les femmes, n° 16.
26. Résolution sur la communication de la Commission relative au contenu illégal et préjudiciable sur Internet (COM (96) 0-487 C4-0592/96), Journal officiel n° C 150 du 19/05/1997, D.
27. Id., n° 28.
28. Id., n° 1 et 2.
29. Id., I.
30. Id., n° 17.
31. Id., n° 33.
32. Id., n° 36
33. Id., 29 et 36.
34. Pour Norbert Campagna, si « la pornographie ne veut pas stimuler notre activité intellectuelle, mais uniquement notre activité sexuelle, […​] alors la pornographie n’est plus protégée par le droit à la liberté d’expression, du moins dans la mesure où la liberté d’expression est conçue en termes d’expression d’une opinion. » (Op. cit., p. 61).
35. Cf. Réseau européen de recherches en droit de l’homme (RERDH), Pornographie et droit, Mare et Martin, 2020 qui justifie ainsi ses recherches : « La pornographie peut attirer les regards comme elle peut les détourner. Si plusieurs disciplines des sciences humaines n’ont pas hésité à investir ce champ de recherche, les juristes ont longtemps fait preuve d’une réserve comparable à celle du législateur‚ : ce dernier, peu enclin à se saisir des problématiques posées par la pornographie, limitait traditionnellement son intervention aux nécessités de protection de la jeunesse ou de la création cinématographique nationale. Le développement de la protection des droits de l’Homme, l’indéniable évolution des mœurs et la place toujours grandissante occupée par la pornographie sur internet ont justifié une analyse juridique de ce sujet à l’actualité constante. »
36. Cf. Charte déontologique du X : le « monde du porno » doit-il être une zone de non-droit ? Interview de Matthieu Cordelier, avocat à la Cour d’appel de Paris, sur https://www.village-justice.com/articles/libertes-droits-fondamentaux-monde-porno-doit-etre-une-zone-non-droit,37481.html. M. Cordelier fait partie du collectif qui prépare cette « charte déontologique ».
37. Selon le Glossaire de l’Agence française de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), il s’agit de logiciels‚ : le « spyware » ou « espiogiciel » est un « logiciel dont l’objectif est de collecter et de transmettre à des tiers des informations sur l’environnement sur lequel il e est installé, sur les usages habituels des utilisateurs du système, à l’insu du propriétaire et de l’utilisateur. »
38. Le « phishing » ou « hameçonnage » est une « technique utilisée par des fraudeurs pour obtenir des renseignements personnels dans le but de perpétrer une usurpation d’identité » (Wikipédia).
39. « Diffusion, sans l’accord de la personne concernée, de tout renseignement ou de tout document portant sur des paroles ou des images présentant un caractère sexuel ». (Charte déontologique du X…​, op. cit.).
40. Proposition de résolution, Doc. 14864, 09 avril 2019 Cette proposition n’a pas été examinée par l’Assemblée et n’engage que ses signataires.
41. « Des études récentes ont montré qu’une grande partie de contenus pornographiques diffusés en ligne présentent des scènes violentes et/ou de rapports non consentis subis par des femmes. »
43. European Centre for Law and Justice. Voici comment sur son site – https://eclj.org/?lng=fr – l’ECLJ se présente : « L’ECLJ est une organisation internationale non gouvernementale fondée en 1998 et dédiée à la promotion et la protection des droits de l’homme en Europe et dans le monde. L’ECLJ est titulaire du statut consultatif spécial auprès des Nations-Unies/ECOSOC depuis 2007. L’ECLJ agit dans les domaines judiciaires, législatifs et culturels et défend en particulier le droit à la liberté religieuse, la vie et la dignité des personnes devant la Cour européenne des droits de l’homme et à travers les autres mécanismes offerts par les Nations-Unies, le Conseil de l’Europe, le parlement européen et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L’ECLJ fonde son action sur « les valeurs spirituelles et morales qui sont le patrimoine commun des peuples européens et la véritable source de la liberté individuelle, de la liberté politique et de la prééminence du droit, principes qui sont à la base de toute démocratie véritable » (Préambule du Statut du Conseil de l’Europe) ».
44. Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, Vienne, Convention des Nations-Unies contre la criminalité transnationale organisée et protocoles s’y rapportant, Nations-Unies, New York, 2004.
45. L’article se termine avec d’autres précisions : « (c) Le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil d’un enfant aux fins d’exploitation sont considérés comme une “traite des personnes” même s’ils ne font appel à aucun des moyens énoncés à l’alinéa a du présent article ; (d) Le terme “enfant” désigne toute personne âgée de moins de 18 ans. »
46. L’auteur cite l’exemple du Conseil d’État français qui a approuvé l’interdiction du lancer de nains en 1995 alors que les « nains volants » étaient consentants contre rémunération. L’interdit a été prononcé au nom du respect de la dignité humaine.
47. Les deux principales entreprises pornographiques françaises (Dorcel et Jacquie et Michel) ont d’ailleurs été l’objet d'« enquêtes pénales pour viol, proxénétisme aggravé et traite d’êtres humains aggravée ».
  Un autre juriste, Sonny Perseil (docteur en science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’équipe de recherche "Droit et Justice" sur les lanceurs d’alerte (CREDOF/Conseil de l’Europe), est l’auteur du livre Cadres de la prostitution, Une discrimination institutionnalisée, Editions Pepper /L’Harmattan, 2009. Sonny Perseil considère que la pornographie est de la « prostitution filmée » et que le personnel est « un sous-prolétariat » persécuté. Alors que les prostitué(e)s de rue sont souvent victimes de rue, l’industrie du sexe « s’expose avec ostentation et bénéficie de réglementations commerciales et professionnelles diverses. » Il s’indigne de cette discrimination.
48. Cf. CAILLEMER Elisabeth, La pornographie va-t-elle devenir un droit de l’homme ? sur www.famillechretienne.fr/36095/arrticle/la-pornographie-va-t-elle-devenir-un-droit-de-lhomme
49. Les exemples foisonnent : des voyagistes promettent d’assurer le droit au soleil (cf.  lefigaro. 11-7-2012) ; un tribunal reconnaît le droit d’uriner debout (cf. LExpress.fr, 23-1-2015) ; les femmes aussi ont droit à l’orgasme ( JournalDesFemmes.com, 7-11-2012) ; la dignité, j’y ai droit ! (Vivre ensemble, 2003-2004) ; le droit à la paresse (Paul Lafargue, 1880) ; le droit de ne pas être né (La Libre Belgique, 9-11-2001) ; uriner est un droit fondamental (Vers l’avenir, 14-1-2003) ; avoir accès à des personnes prostituées est un droit de l’homme ? (Caroline Norma, 23-5-2014) ; on réclame aussi le droit au blasphème, à l’indépendance, au suicide assisté, à l’euthanasie, à l’avortement, au mariage homosexuel, le droit à l’enfant, le droit de porter des armes, de choisir son sexe ; on reparle de la dépénalisation de l’inceste fraternel (Libération, 28-9-2014), etc.
50. En tout cas, la question agite le monde du droit. En témoigne la publication par les juristes du Réseau européen de recherches en droit de l’homme (RERDH) : Pornographie et droit, op. cit. Ce livre publie les actes d’un Colloque organisé en 2017 à l’Université de Limoges par le RERDH.
52. « L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire. »
53. « Aucune des dispositions de la présente Convention ne peut être interprétée comme impliquant pour un État, un groupement ou un individu, un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits ou libertés reconnus dans la présente Convention ou à des limitations plus amples de ces droits et libertés que celles prévues à ladite Convention. »
54. Cf. notamment : Convention des nations-Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979) et Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (2011).
55. Résolution 1751 (2010), Combattre les stéréotypes sexistes dans les médias ; Résolution 2119 (2016), Lutter contre l’hypersexualisation des enfants.
56. Etranglement de la bande passante, filtrage par mot-clé, blocage global de l’accès aux sites, etc.
57. ECLJ, op. cit., p. 31.
58. C’est la conclusion à laquelle aboutissait déjà en 2011 Caroline Vallet, étudiant le projet de censure des sites pornographiques au nom de la protection des mineurs au Royaume uni. Elle énumère les difficultés de mettre en place un contrôle sélectif ainsi que les problèmes qu’une politique de censure soulèverait. Cf. VALLET Caroline, sur Cf. http://gautrais.com/La-censure-des-sites : « l’éducation reste la solution la plus importante pour arriver à de meilleurs résultats ». Cf. également de la même : La réglementation des contenus illicites circulant sur le réseau internet en droit comparé, op. cit.. Caroline Vallet est docteur en droit.
59. BERTRAND Marie-Andrée, op. cit..
60. Cf. MAPI, La pornographie infantile sur Internet, avec le soutien des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur et de la Direction Générale des Technologies, de la Recherche et de l’Energie (DGTRE), 1996
61. Née en 1953 au Canada, Nancy Huston est une romancière prolifique, auteur aussi de livres pour enfants et de nombreux essais comme, notamment Reflets dans un œil d’homme, (Actes Sud, 2012) où elle part en guerre contre cette tendance très actuelle de nier la différence des sexes. Nancy Huston qui fut, un temps, l’épouse du sémiologue Tzvetan Todorov (1939-2017) est docteur Honoris causa de l’Université de Liège depuis 2007.
62. HUSTON Nancy, Mosaïque de la pornographie, op. cit., 2007, p. 42. Dans cet essai, l’auteur s’intéresse prioritairement à la littérature pornographique.
63. Id., pp. 263-264. Cf. « Les femmes se sont vite rendu compte que l’idée de liberté-tous-azimuts préconisée par les mouvements gauchistes était moins évidente qu’elle n’avait paru au premier abord. » (PECHAUD Sophie, Réglementer la pornographie ou criminaliser les pornocrates ? sur sisyphe.org, 1er décembre 2014).
64. Op. cit., p. 43.
65. Id., p. 44.
66. L’AVFT contre les pornocrates, sur sisyphe.org, avril 1999.
67. PECHAUD Sophie, op. cit. Cf. également L’AVFT et le pornocrate, in Nouvelles Questions Féministes, 2015/2 (Vol. 34). Les mots « pornocrate » et « pornocratie » que certains dictionnaires ignorent, peuvent avoir plusieurs sens. Au sens le plus strict, la pornocratie désigne le pouvoir que les courtisanes ou les prostituées peuvent avoir sur l’autorité légitime. Ainsi, Paul-Louis Courier (1772-1825), dans ses Pamphlets politiques (1823), dénonce la « pornocratie en France » depuis les origines jusqu’à son époque. Il serait le premier à avoir employé les mots pornocratie, pornocratique. On parle aussi, dans le même sens de la « pornocratie pontificale » au Xe siècle, le « triste Xe siècle » selon VACANT, MANGENOT et AMANN dans leur Dictionnaire de théologie catholique (Letouzey et Abné, Tome 8, 1924, p. 615). Ainsi, Marozie de Tusculum (890-932/937), déposa et fit emprisonner le pape Jean X (pape de 914 à 928), donna le trône pontifical à Léon VI (928-929) puis à Etienne VII (929-931). Elle donna ensuite la chaire de Pierre à Jean XI, le fils qu’elle avait eu du pape Serge III (904-911) dont elle avait été la maîtresse à l’âge de 15 ans. (Id. pp. 616-619).
Plus couramment, le pornocrate est une personne faisant commerce de la pornographie ou plus simplement encore une « personne qui fait du plaisir, de la jouissance sa règle de vie » (https://www.cnrtl.fr/definition/pornocrate). On cite volontiers comme illustration cette citation de P.-J. Proudhon : « La vie est un banquet, dit Malthus ; bravo ! dit le pornocrate ; nous voulons le plaisir, la jouissance, le bonheur ! » (La pornocratie ou Les femmes dans les temps modernes, 1875, p. 227). Non seulement il lie malthusianisme et pornocratie mais aussi pornocratie et prostitution puisque « Tout commerce de volupté, est concubinat, pour ne pas dire prostitution mutuelle » et « le concubinat, soit l’union de l’homme et de la femme, secrète ou solennelle, mais formée seulement en vue du plaisir, bien que dans certains cas excusables, est le repère habituel des parasites, des voleurs, des faussaires et des assassins » (id., p. 9). « Toute doctrine qui, au lieu d’assouvir l’imagination et les sens, de soumettre la passion à la justice, tend au contraire à les flatter et les satisfaire, incline à la fornication, à la pornocratie » (id., p 228). Le mal vient de l’amour libre, plus précisément de l’affranchissement de la femme (id. pp.2-3) qui est « prostitution », qui induit « la décomposition sociale », détruit la famille et introduit le divorce (id., pp. 2-3) : « J’ai blâmé, écrit-il, avec toute l’énergie dont j’étais capable, la séduction, l’adultère, l’inceste, le stupre, le viol, la prostitution, tous les crimes et délits contre le mariage et la famille, j’eusse dû dire contre la femme. » (Id., p.13) Car, pour lui, si l’homme incarne la force et la production, la femme, elle, est beauté et faiblesse, destinée à la consommation. Elle est l'« incarnation de l’idéal » et par là apporte la « félicité » (Id., p. 11). Il insiste sur la faiblesse de la femme : elle « est un joli animal, mais c’est un animal. Elle est avide de baisers comme la chèvre de sel » (id., p. 266). « L’homme et la femme sont égaux au for intérieur, comme personnes ; mais, attendu la différence de leurs facultés, l’homme reste supérieur dans le travail et la vie de relation ; – la femme ne recouvre sa dignité que par le mariage et l’accomplissement des devoirs qu’il lui impose. Toute autre égalité est fausse. » (Id., p.145). Si l’on sort de ce schéma, on assiste à l’« effémination de la société » autrement dit à la pornocratie. (Id., p. 184).
68. SPACE international, créé en Irlande en 2012, a pour « but de changer les attitudes sociales envers la prostitution et de faire pression pour qu’elle soit reconnue comme une violation des droits humains à caractère sexuel ». (Cf. https://www.spaceintl.org/about/)
69. sisyphe.org 28/8/2015. À consulter également les articles des 18/10/2014, 3/8/2015, 12/8/2015, 13/8/2015, 14/8/2015, 17/8/2015, 19/8/2015, 2/1/2016.
70. Née en 1936 au Québec.
71. AUDET Elaine, Prostitution : pour un projet de loi abolitionniste, 13/9/2006 sur Sisyphe.
72. Mis en ligne sur sisyphe.org, le 29 août 2006.
73. ALARIE Milaine et MORIER Alexandre, L’hypersexualisation : la responsabilité des médias sur Sisyphe, 12 août 2007.
74. CAMPAGNA N., op. cit., pp. 239-241.
75. Id., pp. 306-307.
76. La diversité des opinions a nourri et nourrit le scepticisme de beaucoup. On se souvient de Montaigne affirmant que « la vérité doit avoir un visage pareil et universel » et constatant qu'« il n’est rien en somme si extrême qui ne se trouve reçu par l’usage de quelque nation », conclut qu’il doit y avoir « des lois naturelles » chez l’homme mais qu’elles ont été perdues, perturbées par la raison humaine. » (Apologie de Raymond Sebond, in Essais, Livre II, chap. XII, Gallimard, 1950, pp.653-654). On se souvient aussi de Descartes qui à propos de la philosophie écrivait : « que voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse […​
77. CAMPAGNA R., op. cit., pp. 16–17.
78. Cf. note 418.
79. Né en 1965, Luca Parisoli est professeur aux Universités de Calabre et de Paris X.
80. Cf. PARISOLI Luca, Liberté d’expression, égalité et protection juridique, in Cités, Presses universitaires de France, 2003/3, n° 15, pp. 111-125. Texte disponible sur https://www;cairn.info/revue-cites-2003-3-page-111.htm
81. Notamment l’avocate Catharine McKinnon (née en 1946), à l’origine de la définition du harcèlement sexuel dans la loi aux États-Unis et la militante et essayiste Andrea Dworkin déjà citée.
82. On se souvient de ce qu’écrivait John Stuart Mill (1806-1873) dans De la liberté (1859) : « il devrait y avoir la pleine liberté de professer, en tant que conviction éthique, n’importe quelle doctrine, aussi immorale puisse-t-elle sembler » (Gallimard, Folio Essais, 1990, p. 85. Il n’empêche que ce philosophe a établi un « principe de non-nuisance » comme limite à la liberté.
83. Il s’agit de l’affaire Skokie, petit village d’Illinois dont la moitié des habitants étaient juifs. Là, un groupe de nazis bénéficia ainsi de la protection de la Constitution.
84. BLEICH Erik, L’avènement des lois contre les discours et les crimes de haine dans les démocraties libérales, in Raisons politiques, Presses de Sciences Po, 2016/3, n° 63, pp. 35-49. Erik Bleich est professeur de science politique au Middlebury College. Texte disponible sur https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2016-3-page-35.htm
85. PARISOLI Luca, op. cit..
86. C’est en fonction de ce lien que les féministes américaines abolitionnistes jugeaient la censure non seulement inefficace mais aussi « au service de la domination masculine ». Luca Parisoli cite Catharine McKinnon : « La suppression légale de l’obscénité a soutenu sa valeur, l’a rendue plus attractive et plus chère et en a fait une violation à faire, par là plus valable et plus excitante sexuellement. La censure de la pornographie ne l’a pas délégitimée et je veux la délégitimer. » (Feminism Unmodified, Harvard University Press, 1987, p. 140).
  Il est vrai que la censure provoque à chaque fois une levée de boucliers au nom de la liberté d’expression et accroît la publicité de l’œuvre contestée qui est d’autant plus recherchée. Ce fut le cas en France, en 1976 : le film Exhibition 2 fut interdit parce qu’il prônait le sadisme. Un Comité pour la liberté d’expression se constitua avec des journalistes, des acteurs comme Michel Piccoli et des écrivains comme Gilles Deleuze. (Cf. GUYENOT L., op. cit., p. 147). Il en fut de même lorsqu’en Allemagne, en 1997, une association réclama l’interdiction du film d’Adrian Lyne Lolita, remake du film de Kubrick (1962), perçu comme une apologie de la pédophilie. (Cf. https://www.lemonde.fr/archives/article/1997/12/30/cinema-une-organisation-exige-l-interdiction-du-film-lolita-en-allemagne_3802029_1819218.html). On se souvient aussi du tollé soulevé par la fermeture du compte Facebook d’un professeur qui avait publié sur son site, en 2011, l’image de L’origine du monde de Courbet. La presse cria à la censure alors qu’il fut établi en justice, en 2018, qu’il n’était pas possible de prouver que la fermeture était due à la présence de ce célèbre tableau montrant, en gros plan, un sexe féminin. (Cf. : LeMonde.fr, 15 mars 2018 ; LeFigaro.fr, 16 mars 2018 ; LeMonde.fr, 24 avril 2018 ; https://www.france24.com/fr/20180201-france-facebook-art-cochon-pornographie-censure-compte-origine-monde-courbet-tableau).
87. MCKINON C., Pornography, Civil Rights, and Speech, in Harvard Civil Rights-Civil Liberties Law Review, 20, 1985, p. 19, cité in PARISOLI Luca, op. cit..
88. C’est-à-dire « à première vue ».
89. Pour N. Campagna, « ce qu’il convient de faire, c’est d’assurer des conditions de production décentes pour les femmes qui veulent, sans y être contraintes, participer au tournage de films pornographiques. Ce qu’un État libéral peut faire, à ce stade, c’est agir contre l’exploitation des femmes, liée à la production pornographique. En outre, il doit strictement interdire la participation d’enfants au tournage de films pornographiques. » (Op. cit., p. 152).
90. SOLJENITSYNE Alexandre, Le déclin du courage, Seuil, 1978, p. 24. Il s’agit d’un discours prononcé à l’Université d’Harvard par le plus célèbre des dissidents soviétiques (1918-2008).
91. Op. cit., p. 255
92. L’auteur évoque la Suède qui, en 2009, a financé la production d’une série réalisée par des féministes ou encore l’Allemagne où le SPD a, en 2018, a inscrit dans son programme le financement d’un porno féministe. (Op. cit., p. 270).
93. La Suédoise Erika Lust (née en 1977), installée à Barcelone, réalise des films pornographiques pour les femmes et a créé une plateforme « The Porn Conversation » où elle offre aux parents la possibilité d’échanger avec leurs enfants et des professionnels du sexe. (Cf. ROSZAK R., op. cit., p. 272)
94. RICHARD Claire, Les chemins du désir, Seuil, 2019. Claire Richard est née en 1985 et est journaliste.
95. Né en 1986. De son vrai nom Bryan Sevilla. Cet américain est entré dans le cinéma pornographique à l’âge de 18 ans.
96. Florian Vörös est membre du Groupe d’études et de recherche interdisciplinaire en information et communication. II a dirigé la publication de l’ouvrage Cultures pornographiques. Anthologie des Porn Studies, Éditions Amsterdam, 2015.
97. « Peu commun » littéralement. Jiz Lee, actrice américaine née en 1980, ne se définit ni homme, ni femme, ni hétérosexuel, ni homosexuel « mais tout à la fois, suivant le rôle qu’elle a envie de jouer ». Autrement dit, elle est « non binaire » et pansexuelle.
98. GIARD Agnès, Le porno féministe n’existe pas, in Libération, Les 400 culs, 12 août 2015, cf. https://www.liberation.fr/debats/2015/08/12/le-porno-feministe-n-existe-pas_1811566/ Née en 1969, Agnès Giard est anthropologue et journaliste.
100. Cette cinéaste espagnole, née en 1987, s’est impliquée « dans la communauté pornographique queer féministe de Berlin et est considérée comme une icône de la scène porno alternative. Elle milite en faveur d’une culture positive en matière de sexe et du consentement ». Elle est également « co-organisatrice et programmatrice du Pornfilmfestival Berlin ». Elle a fondé la plateforme Lustery.com, « sur laquelle des couples réels du monde entier filment leur vie sexuelle et la partagent avec la communauté ». Elle est aussi à l’origine de « la société de production HARDWERK ainsi que hardwerk.com, une plateforme pornographique revisitant les gangbangs sous un angle féministe. » (Cf. Wikipédia). Cf. également son interview par la journaliste SCHMITT Amandine, Porno alternatif : rencontre avec la réalisatrice féministe Paulita Pappel, sur le site de L’Obs, 29 novembre 2018.
101. Titulaire d’un cours intitulé Women, Gender and Sexuality Studies à l’Université Washington de St Louis. Auteur de Porn Work, Sex, Labor and Late Capitalism, The University of North Carolina Press, 2021.
102. Elle préfèrerait que « le financement public des arts aille aux travailleurs et travailleuses du sexe qui veulent créer leur propre matériel ». (Cité par PIAZZA Danaé, op. cit.).
103. Cf. PIAZZA Danaé, op. cit..
104. La pornographie et ses images, op. cit., p. 183.
105. Id., pp. 193-195.
106. Op. cit., p. 276.
107. Id.
108. Id., p. 290.
109. Id., p. 278.
110. Id., p. 290.
111. Id., p. 283.
112. Id., p. 290.
113. Id., p. 286.
114. Id., p. 288.

6. Une « civilisation pornographique » ?

La pornographie,
c’est ce qui parvient à susciter un simulacre de désir
chez ceux qui ont eu trop de tout.
C’est pourquoi, aujourd’hui,
l’art dominant est pornographique :
il est le seul qui parvient à attirer l’attention.

— Amélie Nothomb
Attentat

  C’est par cette évocation de « notre civilisation pornographique » que Marie-Françoise Hans terminait l’ouvrage qui nous a éclairés et qui nous éclairera encore par la suite.[1]
  L’expression est forte[2] mais elle suggère que nous vivons dans un monde où un certain nombre de phénomènes sociaux seraient marqués par la pornographie ou plus exactement par l’exaltation du désir et du plaisir sans frein et sans fard.[3]

  Un phénomène moderne ?

  En tout cas, on peut tout d’abord considérer non seulement l’envahissement de la pornographie mais aussi ses caractères décrits précédemment comme propres à notre temps. Tout en précisant que la pornographie antique présente déjà des caractéristiques contemporaines. L’historien Laurent Martin reconnaît tout de même qu’elle a aujourd’hui « un caractère nouveau »[4]. Intégrant ce que nous appelons la pornographie dans l’érotisme en général, Laurence Dionigi signale tout de même qu’une « mutation profonde des mœurs et des mentalités » est à l’œuvre à partir du XIXe siècle en réaction à la pudibonderie et au puritanisme ambiant.[5]
  Nous avons tenté de mettre en évidence cette nouveauté dans les pages précédentes mais la présenter simplement comme une réaction à la sévérité morale et aux interdits d’une époque n’est pas suffisant. D’autres facteurs ont joué pour faire de la pornographie telle qu’elle a été décrite un « phénomène typiquement moderne. » Pour Guyenot, « elle est en quelque sorte le produit symbolique de trois aspects convergents de notre société : 1) l’idéologie dominante du libéralisme sexuel, 2) l’omniprésence et la puissance de l’image, et 3) la recherche effrénée du divertissement. »[6] P. Baudry confirme que le porno est « un effet, une réalisation de la société contemporaine » en ajoutant qu' « une telle société est notamment celle de l’urgence de l’événement, ou de l’impression d’événement. »[7] Ailleurs, il affirme que « le sexe est intrinsèquement lié au monde du marché et des nouvelles technologies de la communication. »[8] Une société de l’immédiateté, où l’émotion l’emporte sur la recherche de la vérité, où l’impression personnelle prime sur l’objectivité.[9]
  Selon le philosophe Jean Brun[10], notre temps est marqué par « le retour de Dionysos » : « Le monde des sociétés de consommation est celui où Dionysos est partout présent ; c’est lui qui conditionne les sociétés techniciennes dont il est trop superficiel de croire qu’elles sont simplement conditionnées par des structures économico-sociales qu’il suffirait de refaire pour que tout changeât aussitôt. Le cortège de Dionysos traîne aujourd’hui à sa suite l’érotisme forcené, la révolution sans doctrine, les érostratismes[11] nihilistes, les stupéfiants chimiques et intellectuels, les formalisations conceptuelles, la désintégration et le psychédélisme, le règne des mass media, le ludisme intégral, la cruauté et la violence. Là viennent s’épanouir les désirs de vivre dans les nappes de charriage de l’Indifférencié, désirs qui donnent naissance aux aventures dans les négativismes et les à rebours, aux défis dans les surenchères des inconoclastries joyeuses fuyant dans les fraternités colossales qu’orchestre une fête sans fin. »[12] Evidemment, comme suggéré ici, les arts sont aussi victimes et témoins des « iconoclastries » comme nous le verrons plus loin en parcourant l’histoire de l’art.
  Alors que la pornographie a été souvent présentée comme un lieu de contestation non seulement du puritanisme, du moralisme, de l’influence castratrice des religions mais aussi de l’ordre bourgeois[13], elle est devenue, par son extension, une alliée de la société capitaliste : « le capitalisme a érigé en paradigme social, l’assujettissement au désir, au manque, au besoin tel qu’il est cultivé par les marchands. […​] la libido a été confisquée par le système économique libéral qui a fait de la sexualité « sa marchandise première – celle qui permet de vendre toutes les autres. »[14] « [15] Laurent Guyénot renchérit : « L’idéologie de la « libération sexuelle » est […​] la copie conforme du libéralisme économique sauvage, transposé de l’argent au sexe : à chacun son capital de libido qu’il investit pour son plaisir ».[16]
  Des auteurs proches du marxisme comme Michel Clouscard[17] et Jean Baudrillard[18] le confirment.

  La « gauche » à la rescousse

  Au lendemain des événements de Mai 68, Michel Clouscard s’employait à dénoncer « le freudo-marxisme comme idéologie de la « nouvelle société » ».[19] Il écrivait : « Le marché du désir, de l’interdit, du nocturne a métamorphosé le marché officiel, légal, juridique selon trois déterminations capitales ; en lui adjoignant tout un nouveau système de profit, en lui servant de vitrine publicitaire, de promotion (libéralisation des mœurs), en lui injectant clandestinement d’énormes capitaux. Ainsi a pu être sauvée, certes d’une manière relative et provisoire, une économie en crise. »[20] Adversaire résolu du capitalisme libéral et du néo-capitalisme[21], Michel Clouscard dénonce « la première civilisation sensuelle ». À ceux qui objecteraient que le paganisme était une civilisation sensuelle, il répond que « le paganisme était une civilisation du sacré. Alors que la civilisation capitaliste se définit au contraire, comme une désacralisation radicale. La fin des tabous et des interdits. » Cette civilisation promeut une consommation individualiste, transgressive, « contre l’Etat le père, les institutions », une consommation « libidinale, ludique, marginale » sous-tendue par une « idéologie du désir ».[22] Toutefois, la libération des contraintes promise passe par toute une série d’objets fabriqués qui, tout en ayant l’air de contester le monde ancien avec ses normes et ses limites, dresse en fait le corps, tout particulièrement le corps des jeunes, à s’intégrer dans la société capitaliste que l’on pensait contester.[23] Ainsi, pour nous en tenir au plan sexuel, l’institutionnalisation de la pilule contraceptive qui, selon l’auteur, « a été une grande conquête du progrès social et du progrès moral […​] devient le moyen du droit au plaisir, l’essentielle conquête de l’idéologie du désir. Alors la culture sexuelle est réduite au plaisir. Et à une conception encore plus réductrice du plaisir. Celui-ci n’est plus qu’un usage sexologique, de fonction, de consommation. »[24] On assiste à une « répression de la subjectivité, de l’imaginaire, […​] du romanesque » et cette répression est appelée « émancipation ». « La psyché est réduite à l’émancipation sexuelle ! Pour une idéologie de la consommation libidinale, ludique, marginale qui sera l’idéologie de l’industrie du loisir. » S’ensuit un conditionnement : « L’idéologie de la consommation fait de la sexualité une consommation parmi d’autres. La psyché se paupérise, se banalise à l’extrême. Après avoir écarté l’imaginaire de l’attente, l’idéologie dévalorise l’acte sexuel en le réduisant à un acte d’usage, à la consommation (du plaisir). » Cette « soumission aux modèles de série », aux « stéréotypes de masse », est la cause de bien des troubles de la jouissance, pousse à l’étalement de l’intimité[25] et à « la plus grande soumission. […​] À sa nature. À son penchant. À sa « spontanéité ». » [26]
  À la même époque et nourri également de la sociologie marxiste, Jean Baudrillard confirme l’analyse de Michel Clouscard et accuse le capitalisme d’avoir transformé la sexualité, de l’avoir, en réalité, appauvrie. La société de consommation a fait tout d’abord du corps son « plus bel objet de consommation »[27]. Elle a déteint sur le statut du corps, « réapproprié […​] en fonction d’objectifs « capitalistes » : il n’est pas « réapproprié » « selon les finalités autonomes du sujet, mais selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée. »[28] À côté du souci de beauté qui alimente toute une industrie, « c’est la sexualité qui partout aujourd’hui oriente la « redécouverte » et la consommation du corps. »[29] À propos de la première foire de la pornographie à Copenhague en 1969, « Sex 69 », l’auteur souligne qu’il ne s’agit pas d’un festival mais d’une foire « c’est-à-dire d’une manifestation essentiellement commerciale destinée à permettre aux fabricants de matériel pornographique de poursuivre la conquête des marchés…​ »[30]
  En ce qui concerne précisément le porno, lieu d’expression privilégié de l’obsession de la jouissance sexuelle, Baudrillard note qu’elle se passe désormais de toute séduction. Alors que la sexualité libertine du XVIIIe siècle[31] était « encore un cérémonial, un rituel et une stratégie », désormais « la jouissance est sans stratégie : elle n’est qu’une énergie en quête de sa fin. »[32] « La loi de la séduction, explique-t-il, est d’abord celle d’un échange rituel ininterrompu, d’une surenchère où les jeux ne sont jamais faits, de qui séduit et de qui est séduit […​] alors que le sexuel, lui, a une fin proche et banale : la jouissance, forme immédiate d’accomplissement du désir. »[33] L’absence de séduction peut être évidemment séduisante mais elle seule « s’oppose radicalement à l’anatomie »[34] qui est le centre d’intérêt du spectacle pornographique. Certes, comme il l’a dit précédemment, existe une regrettable osmose entre la pornographie et la société capitaliste de production et de consommation, il ajoute cette précision intéressante : aujourd’hui, « la jouissance a pris l’allure d’une exigence et d’un droit fondamental. Dernier-né des droits de l’homme, elle a accédé à la dignité d’un impératif catégorique. »[35] Il renchérit : la sexualité s’est abîmée « avec les Droits de l’Homme et la psychologie, dans la vérité révélée du sexe. »[36] Vérité révélée dans la mesure où le corps est devenu l’objet d’une vraie religion témoignant de la « métamorphose du sacré ».[37]
  Baudrillard qualifie le porno d’« obscénité radicale »[38] par son « hyperréalisme »[39] qui, par « l’effet de zoom anatomique »[40], ne laisse aucun détail dans l’ombre et vous fait voir ce que vous n’arrivez pas à voir dans la vie réelle.[41] « Toute notre culture du corps […​] est celle d’une monstruosité et d’une obscénité irrémédiable »[42], « jusqu’à l’effacement du visage »[43]. L’auteur n’emploie pas l’expression « civilisation pornographique » mais dénonce la « culture porno » « qui vise partout et toujours l’opération du réel », « idéologie du concret, de la facticité, de l’usage, de la prééminence de la valeur d’usage, de l’infrastructure matérielle des choses, du corps comme infrastructure matérielle du désir. Culture unidimensionnelle où tout s’exalte dans le « concret de production » ou dans le concret de plaisir – travail ou copulation mécanique illimités. L’obscénité de ce monde est que rien n’y est laissé aux apparences, rien n’y est laissé au hasard. » Comme dans la sphère économique, il s’agit de « pro-duire », c’est-à-dire de « rendre visible » : « produire, c’est matérialiser de force ce qui est d’un autre ordre, de l’ordre du secret et de la séduction. » [44] Il faut « que tout soit dit, accumulé, répertorié, recensé : tel est le sexe dans le porno, mais elle est plus généralement l’entreprise de toute notre culture, dont l’obscénité est la condition naturelle : culture de la monstration, de la démonstration, de la monstruosité productive. »[45] Le sexuel « est devenu strictement l’actualisation d’un désir dans un plaisir […​]. Nous sommes une culture de l’éjaculation précoce. […​] Désormais il est dit non plus : « Tu as une âme et il faut la sauver », mais « Tu as un sexe, et tu dois en trouver le bon usage » ; « Tu as un inconscient, et il faut que « ça » parle » ; « Tu as un corps et il faut en jouir » ; « Tu as une libido, et il faut la dépenser », etc.. » [46]
  La pornographie n’est pas finalement libératoire mais aliénante : « Les femmes, les jeunes, le corps, dont l’émergence après des millénaires de servitude et d’oubli constitue en effet la virtualité la plus révolutionnaire, et donc le risque le plus fondamental pour quelque ordre établi que ce soit – sont intégrés et récupérés comme « mythe d’émancipation ». »[47]
  La société capitaliste récupère et marque de son empreinte la sexualité.[48] Pire : si l’on en croit Clouscard, l’idéologie du désir, idéologie transgressive, est un chemin qui, passant par le libéralisme libertaire, mène au néo-fascisme. Le propos peut paraître outrancier mais, ne rejoint-il pas, une certaine pratique politique ? Au XVIIIe siècle, le philosophe des Lumières Claude-Adrien Helvétius[49] écrivait : « Le législateur habile joindra, selon ses désirs, un gouvernement utile avec l’amour des plaisirs. Oui, la règle la plus sûre pour rendre un peuple soumis, c’est qu’en suivant sa nature, à ses sens tout soit permis. » [50]

  Plus largement

  La recherche du plaisir nourrit l’individualisme de nos sociétés et se nourrit de lui alors qu’elles sont au bord de la dissolution et qu’elles peuvent rêver de discipline sociale ou la subir sans s’en rendre compte. Hannah Arendt a montré que l’individualisme est la base du totalitarisme : « Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (i.e. la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (i.e. les règles de la pensée) n’existent plus. »[51]
  Loin de la sociologie marxiste, J.-Cl. Guillebaud reconnaît aussi qu’« il y a coïncidence et correspondance entre ce qui se passe sur le terrain de la sexualité et ailleurs. La désocialisation progressive, l’affaiblissement des institutions et des liens d’appartenance, la précarisation des individus renvoyés à leur solitude : telles sont les dislocations les plus redoutables menaçant rien de moins que la cohésion de nos sociétés postindustrielles. »[52]
  La crise paraît donc bien large et profonde. Le système capitaliste libéral n’est pas seul responsable du goût de la jouissance sans séduction et à tout prix. Plusieurs facteurs se conjuguent et se nourrissent l’un de l’autre.
  Baudrillard a évoqué l’extension des droits de l’homme et l’influence de la psychologie, sans autre précision. Nous avons déjà précédemment rappelé que la notion de « droits de l’homme » s’est progressivement élargie depuis 1948 et a débordé le cadre des droits objectifs pour consacrer ou tenter de consacrer jusqu’à mes désirs.
  L’insistance sur la liberté, sur ma liberté, est si forte que je suis tenté d’ériger en droit ce dont j’estime avoir besoin. Chantal Delsol, a dénoncé cette dérive : « Les droits ouvrent aujourd’hui tout prétexte aux revendications de la complaisance. Tout ce dont l’homme contemporain a besoin ou envie, tout ce qui lui paraît désirable ou souhaitable sans réflexion, devient l’objet d’un droit exigé. […] S’ajoutent à ce déploiement multiple des « droits » pour des raisons de complaisance, l’immortalisation des droits acquis. […​] Un droit finit par se justifier irrémédiablement pour avoir seulement une fois existé. »[53]
  Cette prolifération[54] dévalorise finalement les vrais droits de l’homme comme l’a montré Guy Haarscher : « On risque ce faisant tout d’abord d’affaiblir les droits de première génération en vidant le principe de l’égalité devant la loi de tout contenu, les exceptions se multipliant de façon inflationniste. En second lieu, on suscite inévitablement un processus d’arbitrage qui, à n’en pas douter, aura les effets les plus désastreux : comme on ne peut d’évidence satisfaire toutes ces demandes à la fois – exigences qui, rappelons-le, sont formulées en termes de droits de l’homme, […] –, il faut tout naturellement en refuser certaines, et de plus en plus au fur et à mesure que les revendications se font nombreuses. Dès lors on risque d’habituer le public au fait qu’après tout, les droits de l’homme ne constituent que des exigences catégorielles, et qu’il est donc tout à fait légitime de ne pas toujours les satisfaire. La conséquence en sera inéluctablement un affaiblissement de l’exigence initiale des droits de l’homme dans l’esprit des citoyens : on aura oublié que l’exigence première concernait la lutte contre l’arbitraire, que ce combat ne souffre pas d’exceptions, que la sûreté se trouve bafouée dans la plupart des pays du monde, et qu’en ce qui concerne cette dernière, nul accommodement n’est acceptable, aucun marchandage envisageable. […​] L’inflation des revendications exprimées dans le langage des libertés fondamentales les affaiblit à terme […]. »[55].
  On ne doit donc pas s’étonner d’entendre réclamer par les femmes un droit à l’orgasme[56]. Ainsi peut-on lire dans un magazine féminin bien connu : « Sous le signe de la justice intime, ne craignons plus de revendiquer notre plaisir, de l’exiger même. Au nom du « Ouiiiii », du plaisir, de l’orgasme, n’ayons plus peur d’oser dire « à mon tour maintenant », « occupe-toi de moi », « tu croyais t’en tirer comme ça ? ». Il est temps que justice soit faite pour l’égalité du bon sexe. »[57]
  Ailleurs : « Les hommes et les femmes ne sont pas égaux devant l’orgasme. Selon une étude menée sur 52.000 Américains, 95% des hommes hétéros disent l’avoir atteint régulièrement ou toujours au cours du dernier mois, contre 65% pour les femmes hétéros. Chez les lesbiennes, ce chiffre monte à 86%. Et si les jeunes femmes commençaient à réclamer une justice intime ? Ce terme a été inventé par Sara McClelland, une psychologue de l’université du Michigan (États-Unis). La justice intime, c’est demander l’égalité dans la satisfaction sexuelle comme on pourrait demander l’égalité dans la répartition des tâches ménagères ».[58] Il est donc prescrit de produire des orgasmes, et, d’une façon générale, de « s’éclater », c’est-à-dire d’être des stakhanovistes de l’hédonisme mais attention ! Sans goujaterie (apparente) ! Respectez vos partenaires ! Aidez-les à fonctionner ! » Ce qui est condamnable, c’est le dysfonctionnement organique, non l’anormal, l’interdit, l’immoral, notions obsolètes. (BEJIN André, Le pouvoir des sexologues et la démocratie sexuelle, in Sexualités occidentales, Seuil, 1984, cité in GUILLEBAUD, op. cit., pp. 121-122.)]
  Comme il fallait aussi s’y attendre, ce nouveau droit revendiqué a eu l’honneur de travaux universitaires.[59]
  En opposition, Françoise Dolto démystifie l’orgasme féminin : « A la différence de l’homme, fréquemment polygame […​], la femme génitale n’éprouve pas la nécessité de coïts fréquents et spectaculaires pour être narcissisée. Passé ce moment d’intimité dans lequel son corps et le corps de son partenaire ne font qu’un et son désir et son amour se ressourcent, la femme se retrouve appauvrie si son cœur n’est pas, de l’homme qu’elle désire, épris. Le coït en lui-même ne lui suffit pas. »[60] De même, la sexologue Virginie Koopmans, l’affirme : « Oui, il est tout à fait possible d’avoir une vie sexuelle épanouie sans avoir d’orgasme. Certaines personnes n’atteignent pas forcément l’orgasme à chaque rapport sexuel mais prennent du plaisir. Un fait qu’il est essentiel d’intégrer, mais qui demande une certaine démarche pas toujours facile dans un monde où les injonctions à la jouissance sont toujours plus nombreuses. »[61]
  Dans la liste des facteurs qui ont dénaturé la sexualité et donné audience de plus en plus large à la pornographie, il ne faudrait pas oublier ce que la Collective des luttes pour l’abolition de la prostitution (CLAP), citée plus haut, dénonçait : « l’hypersexualisation » dont les médias sont responsables.[62] Une hypersexualisation qui montre « la souplesse et la vitesse d’adaptation d’un marché qui, au moyen de stéréotypes diversifiés, produit une globalisation du monde du sexe. »[63]
  Les exemples pleuvent. Nous avons déjà énuméré précédemment bien des articles, des livres, des films, des revues, des émissions de radio ou de télévision qui sont autant d’introductions à la pornographie comme spectacle ou comme pratique. On peut encore ajouter, au niveau de l’incitation populaire au sexe, dans les années 70-80, le succès colossal des photos réalisées par David Hamilton[64], utilisant des couleurs pastel et un flou artistique pour photographier des adolescentes de 16 ans maximum dans des poses érotiques.[65] Ses photos se sont diffusées par millions à travers le monde, dans des albums, sur des posters, des calendriers et des cartes postales. Pendant ce temps, sur les ondes de RTL, de 1967 à 1981, Menie Grégoire[66] introduit, dans le grand public, un « discours sexologique normatif » où la part belle sera faite aux sexologues qui prendront le pas sur les psychanalystes[67] et les prêtres invités.[68] Elle va populariser le « droit au plaisir » et le « devoir d’orgasme » en libérant la parole des femmes qui se confient à elle.[69] On peut aussi évoquer un « matraquage médiatique » en faveur des « relations » bucco-génitales (fellation et cunnilingus) et de la sodomie.[70]
  C’est l’époque aussi où des intellectuels parlaient en termes avantageux de l’inceste ou encore de la pédophilie dans une relative indifférence du public.[71]
  N’oublions pas l’hypersexualisation de la publicité et de la mode vestimentaire.[72]

  La publicité comme « allégorie du désir sexuel »[73]

  Gérard Bonnet est particulièrement sévère vis-à-vis des images publicitaires parce qu’elles « utilisent aujourd’hui de plus en plus de stéréotypes issus des films X, et qu’à ce titre elles ont un impact aussi fort que les images pornographiques, et sans doute plus fort encore, car elles envahissent la scène publique avec une répétitivité désarmante au point que nous ne pouvons absolument pas empêcher les jeunes d’y être confrontés à n’importe quel moment. »[74] Les publicitaires « utilisent à la fois certaines découvertes de la psychanalyse et les ressorts de l’hypnose. En tablant sur la sexualité pulsionnelle dont Freud a révélé l’importance[75], ils transforment les objets en sexes et les sexes en objets. Grâce à ces images à deux faces totalement opposées, ils sidèrent, ils hypnotisent, ils jouent en même temps sur le registre du prestige et sur celui de l’obscénité et font passer un double message : l’un qui pousse à acquérir telle marque, tel objet, et un autre qui les prédispose à prendre l’autre sexuellement de telle ou telle façon. L’un ne va pas sans l’autre, la réception de l’un se fait au prix de l’autre. »[76]
  Si, avant la seconde guerre mondiale, la « réclame » consistait à mettre en avant les qualités du produit à vendre, la publicité s’est ensuite plus intéressée au consommateur potentiel en ne s’adressant plus à la conscience du public mais à son inconscient et donc à ses désirs, à ses pulsions.[77] La publicité institue désormais « le devoir de plaisir ».[78] Le nu sera utilisé aussi bien pour vanter un parfum qu’un fromage :

https://pbs.twimg.com/media/BTylRquCAAAyea9?format=jpg&name=small[79] https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjis_Tax6aRVsRqVI3G3el7QwmWB5b9E9grFZyAIKqqbR4Z1sHVMha0TYdWH8G0yadlYQ-YbPL2P9-5753RpheGReD-n8n7ooiVsRv6KM6mmVZo2mFkxcP9kJm7WFZ2mEOTO8QQ1ga-jXs/s320/Jean+Paul+Gaultier+perfume+ad+Classique+with+Karen+Elson+model.jpg[80] https://scontent.flux3-1.fna.fbcdn.net/v/t39.30808-6/503579446_3191507794345780_1338427317445359078_n.jpg?_nc_cat=109&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=5dItfcU2B5wQ7kNvwGjEgn6&_nc_oc=Adkat7SYzxbClM6e4mzP7u38ioOURw7lpktvpi5PWM18pItxrCKnEp331lf9tGNiNx4&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.flux3-1.fna&_nc_gid=fM1gtfyp73sQKZ-4240yXA&oh=00_AfoJRGuxN1svqAVqQOt5XKDj9Hse8LACoUmcVR9j8wW_ZA&oe=696F14D7[81] https://www.grazia.fr/wp-content/uploads/grazia/2009/10/La-lecon-n-28-317x410.jpe[82]

Pour suggérer le bien-être :

https://leseng.rosselcdn.net/sites/default/files/dpistyles_v2/ls_736w/2022/03/01/node_427204/28909212/public/2022/03/01/B9730120157Z.1_20220301100733_000%2BGP1K0GG5J.2-0.png?itok=KIwIkqS81646479028[83]

Parfois, c’est la pose et le texte qui donnent un sens sexuel à l’image :

Axe[84] Perrier[85]

L’image seule, sans corps et sans texte ambigu peut être suggestive, métonymique :

Ketchup[86] Nakshatra[87] Senseo[88]

  Avec pertinence, Jean Brun écrit que, par exemple, le nu, en publicité, est « comme un catalyseur permettant de transformer le désir sexuel en un désir d’achat, grâce au jeu des analogies les plus secrètes entre la marchandise proposée à la convoitise et quelque partie du corps féminin. […] Le nu publicitaire permet de véritables racolages sur la voie publique au profit de maisons de plaisirs d’un nouveau genre, tout l’art de l’affichiste pornocrate étant de transformer le sollicité en solliciteur. »[89]
  Quant à savoir si ces publicités entraînent davantage d’achats, c’est une autre question[90]. Ici nous intéresse seulement le fait que l’image « sexy » est devenue omniprésente. Et si l’affichage, en ce début du XXIe siècle, nous paraît plus sage que dans les années 70-90, Internet a pris le relais de l’image transgressive susceptible de faire le « buzz ». Faire le « buzz » est une technique bien connue en marketing et qui consiste à susciter une rumeur autour d’un produit, par exemple.[91] Peu importe alors que la publicité outrageusement osée, soit, plus ou moins vite, censurée comme c’est le cas sur les réseaux sociaux. Peu importe aussi qu’elle soit de mauvais goût, voire triviale. L’important est qu’on en parle.

  La mode vestimentaire comme « imaginaire constitué selon une fin de désir »[92]

  Le vêtement révèle aussi une tendance de l’époque. Il est « une manière de parler » [93] et de nombreux auteurs ont souligné que le corps totalement nu a moins de virtualité érotique que celui qui est vêtu d’une certaine manière [94] : « Dévoilant ce qu’il couvre, dévêtant ce qu’il vêt, le vêtement convie l’imagination fabulatrice à mousser le désir par des évocations qui dépassent la médiocrité courante. »[95]

Défilé Fendi[96] Dolce & Gabbana[97]

  Le corps humain, écrit Barthes, est « dans un rapport de signification avec le vêtement : comme sensible pur, le corps ne peut signifier ; le vêtement assure le passage du sensible au sens. »[98] Il confirme ainsi ce que Hegel avait déjà mis en avant : « C’est le vêtement qui donne à l’attitude tout son relief et il doit, pour cette raison, être considéré plutôt comme un avantage, en ce sens qu’il nous soustrait à la vue directe de ce qui, en tant que sensible, est dépourvu de signification. »[99]
  Même si toutes les femmes ne s’habillent pas de la même manière, peut-être le sémiologue a-t-il raison de dire que « la femme de Mode est à la fois ce que la lectrice est et ce qu’elle rêve d’être » [100]
  Quoi qu’il en soit, d’une manière générale d’ailleurs, « …​ chez tous les peuples connus, le vêtement souligne plutôt qu’il n’occulte les attributs corporels ».[101] Souligner mais pas trop[102] car l’excès dissiperait le fantasme. Les vêtements « sont chargés de libido »[103] et attirent le regard sur certaines zones érogènes : les seins, par la forme, la découpe ou la transparence du vêtement, les cuisses ou les fesses éventuellement.

Louise Bourgoin [104]

  Roland Barthes confirme la technique : « dans la mesure où le vêtement est érotique, il doit se laisser ici et là désintégrer, s’absenter partiellement, jouer avec la nudité du corps. »[105]

Sheer dress[106] Anna Kendrick[107] Halle Bailey[108] Zendaya[109] Bella Hadid[110]

  Ajoutons à cela la lingerie affriolante, les soutiens-gorge rembourrés pour les préadolescentes, le passage de la mini-jupe à la micro-jupe, etc.
  Nous voilà donc immergés dans un climat culturel marqué par la présence de plus en plus insistante du sexe.
  L'« impératif obscène » pousse même à transformer le corps pour le rendre plus érotique : épilation des sexes, tatouages et piercings intimes, chirurgie esthétique pour gonfler les seins, les lèvres, remodeler les fesses, allonger le pénis, lissage de l’épiderme, etc.[111] La science pharmaceutique s’emploie également à satisfaire nos désirs : préservatifs avec ou sans latex, pour hommes et femmes, lubrifiants, gels sensuels, crèmes stimulantes, huiles orgasmiques, stimulants sexuels naturels ou chimiques, etc. Et comme l’image prétend tout montrer, ne rien cacher, la même tendance s’installe dans le verbe. L’intime s’étale désormais sur la place publique, en images et en mots : « La liberté d’expression est l’un des critères principaux du régime démocratique : elle signifie que le citoyen n’a pas à freiner sa parole écrite ou parlée, qu’il peut donc extérioriser sans crainte ni limites son activité intérieure. L’homme libre est donc un homme chez qui l’intime n’est pas différent du public puisque rien ne l’empêche de faire coïncider son apparence et sa vérité. »[112] Ainsi, « l’exhibition de notre intimité est devenue le dogme consensuel de notre moment démocratique ». Nous sommes confrontés à une « idéologie de la transparence »[113].
  Tout ce qui précède tend à soutenir la définition que Romain Roszak donne de la pornographie contemporaine : « La pornographie est l’ensemble des marchandises qui représentent, sous forme d’images, la nudité ou la sexualité, avec l’intention objective d’exciter le spectateur et de prendre en charge son désir – pour le faire fonctionner de façon hétéronome, selon les seuls besoins du capital. » Il y a donc connivence ou du moins connaturalité entre la manière dont la pornographie fonctionne et celle dont fonctionne le néo-capitalisme : des deux côtés, les « marchandises » prennent en main mon désir et font de moi « une machine qui ne peut plus réagir qu’à des stimuli, ceux que le capital juge bon de me faire ressentir. » [114] On comprend aussi pourquoi il est difficile aujourd’hui de s’opposer à la vague pornographique. En effet, « comment dans une société « de libération » s’opposer à ce qui réalise le mieux, le plus radicalement ce qui constitue son idéal ? » [115]

  Mais, on peut aller plus loin…​

  Dans la recherche des causes, il est peut-être possible, en-deçà de la culture sexualisée, en-deçà du système capitaliste et même du libéralisme qui l’informe, de rechercher plus profondément ce qui a pu nous amener à privilégier notre moi, notre plaisir, notre jouissance, une jouissance qui n’est jamais satisfaite et qui a besoin de toujours plus de sensations, d’émotions, de stimuli. D’où vient ce « culte hédoniste du moi » ? se demandait Marcel De Corte.[116] C’est une erreur sur la nature exacte de l’amour, qui, selon lui explique la surenchère à laquelle nous assistons dans les images sexy et dans la pornographie : « L’amour réduit au désir et à la pauvreté que tout désir suppose […​] s’évanouirait aussitôt le désir comblé, pour renaître à nouveau en se portant sur un autre objet, continuellement, sans trêve, à l’infini. […​] L’amour n’aurait en ce sens aucun terme, aucun objet, sauf lui-même. » [117]
  Si l’amour est réduit à un désir qui s’épuise dans la recherche incessante et toujours décevante de ce qui pourrait le ranimer à défaut de le combler, la sexualité subit aussi une pitoyable réduction.[118] Nous voilà entrés, avec la cybersexualité, dans un « nouvel âge de l’onanisme »[119], dans une « sexualité non relationnelle » où la masturbation se banalise chez les adultes alors qu’elle est une « manifestation de la sexualité infantile ».[120] Une sexualité de consommation passive qui offre « une jouissance assistée » sans imagination ni effort comme chez le « nourrisson ». C’est pourquoi « la consommation ludique de la pornographie apparaît comme une entreprise de régression psychique et politique très efficace […​] une anti-leçon d’éducation civique ou une leçon de désapprentissage civique. » En définitive, ce rabais « n’est pas progressiste : il est régressif et foncièrement réactionnaire. » [121]
  La déchéance de l’amour et du sexe ne témoigne-t-elle pas d’une régression du sens de l’humain ? Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut portaient déjà, en 1977, un jugement radical sur ce que la sexualité était devenue : « la sexualité, écrivaient-ils, n’a plus de finalités métaphysiques ou religieuses, n’a plus de sens ni de transgression, ni d’accomplissement ni d’hygiène ni de subversion. L’amour désormais méconnaissable devient sans repères […​]. »[122]
  Viktor Frankl[123], qui fut professeur de neurologie et de psychiatrie à l’Université de Vienne, docteur en philosophie, directeur de la polyclinique neurologique de Vienne, avait observé, à Auschwitz où il fut déporté en 1944, que les plus robustes, qui étaient le plus dans l’action, étaient les premiers à mourir tandis que ceux qui paraissaient les plus faibles résistaient beaucoup plus longtemps‚ : « Face à l’absurde, les plus fragiles avaient développé une vie intérieure qui leur laissait une place pour garder l’espoir et questionner le sens. »[124]
  C’est là, dans les conditions inhumaines des camps de concentration qu’il élabora sa théorie du sens de la vie qu’il baptisa « logothérapie ». Pour lui, il y a chez l’être humain une volonté de sens. Ses patients ne souffrent pas uniquement de frustrations sexuelles (Freud) ou de complexes d’infériorité (Adler) mais aussi d’un « vide existentiel ». La névrose révèle avant tout un être frustré de sens, ce qui doit conduire à penser que l’exigence fondamentale de l’homme n’est ni l’épanouissement sexuel, ni la valorisation de soi, mais la plénitude de sens. Le repli sur le sexe n’est souvent qu’un ersatz à un manque de sens. Par voie de conséquence, le thérapeute ne peut se désintéresser du spirituel, et la logothérapie n’est plus centrée sur les pulsions mais sur l’inconscient spirituel.[125] Suite à cette découverte, Guyenot confirmera que, pour lui aussi, « l’hypertrophie morbide de la sexualité est d’abord le résultat d’un vide existentiel, d’une crise du sens de la vie ».[126] Ce qui nous invite à réfléchir à la définition que nous voulons donner à la personne humaine considérée dans son intégralité, corps et esprit. Il faudra, par la suite et d’une manière ou d’une autre, nous demander ce qu’est la personne humaine en plénitude et, à la lumière de ce que nous découvrirons, esquisser de vrai visage de l’amour humain.
  Cette tâche est essentielle et urgente car les auteurs qui viennent d’être cités ont bien mis le doigt sur le mal profond qui ronge notre société : le manque de sens.
  Le philosophe Jean Brun a proposé, dans son livre La nudité humaine, une analyse en profondeur des causes et des conséquences de cette perdition en prenant à témoin Nietzsche[127], mais aussi Charles Fourier[128], André Breton[129], Michel Foucault[130], l’idéologie soixante-huitarde[131] influencée par le militant libertaire américain Jerry Rubin[132], Herbert Marcuse[133], Alan W. Watts[134], le philosophe belge Raoul Vaneigem[135] et bien d’autres. Toute cette culture ou contre-culture nourrit, pour l’auteur des anti-humanismes, sources de toutes les audaces, de toutes les outrances rencontrées.
  L’épigraphe qui ouvre son livre est à la fois le point de départ et le point d’arrivée de sa réflexion : « Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y retournerai ».[136]
  Cette nudité originelle et finale définit la condition de l’homme : sa vulnérabilité, sa fragilité, son incomplétude.[137] Elle est « ce qui constitue la frontière entre la vie intérieure et le monde extérieur »[138]. Cette nudité intérieure « constitue la demeure du moi […] un véritable temple » [139].
  Selon Brun, toute « l’histoire de l’homme se confond avec celle des efforts prodigués par celui-ci pour protéger sa nudité, la travestir, la désintégrer ou la dépasser ; car l’histoire n’est pas seulement celle des réactions de l’homme à des situations économico-sociales qu’il cherche légitimement à transformer, elle est surtout celle de ses affrontements à la condition humaine toujours identique à travers le temps. »[140] L’homme se sent « prisonnier de son anatomo-physiologie »[141] et cherche constamment à échapper à cette nudité originelle. Il veut s’en « dépouiller d’une façon définitive »[142] ou du moins la modifier [143].
  Dans ce but, l’homme se déguise, se travestit, se masque, de différentes manières : le vêtement dont il couvre sa nudité peut être technologique, idéologique, scientifique.[144] Qu’importe la nature du vêtement : son effet est de noyer l’être dans le paraître[145]. Il en va de même pour le nu, très en vogue dans les médias et dans l’espace public : il est, dit Brun, « le nouveau masque de la nudité », un « avatar de la Nudité »[146].
  Une fois qu’il est nu, « se croyant délivré de la nudité intérieure et des sentiments ou des expériences métaphysiques qui s’y rattachent, l’homme ne cherche plus à pénétrer l’intimité d’une conscience pour s’efforcer de parvenir avec elle à une communion enrichissante, il se borne à la parcourir. »[147] Le nu est ainsi « dépersonnalisé », il devient anonyme et interchangeable. Celui ou celle qui s’exhibe montre « un apparaître sans être »[148], un « apparaître qui prétend remplacer l’être »[149] alors que l’homme n’est plus, à ce moment, qu’un « néant d’essence […] il n’a pas autre chose à offrir que des manifestations se réduisant à de simples spectacles où l’on cherche à faire croire que tout est là, alors que tout a disparu. »[150] Son identité a disparu.
  À ce moment, on peut parler de « mort de l’homme » dans la mesure où le sujet est dépouillé de son essence. C’est le projet de Michel Foucault qui « voit dans le sujet le verrou qu’il importe de faire sauter à tout prix : « Ce verrou peut être attaqué de deux manières. Soit par un « désassujettissement » de la volonté du pouvoir (c’est-à-dire par la lutte politique reprise comme lutte de classe), soit par une entreprise de destruction du sujet comme pseudo-souverain, c’est-à-dire par l’attaque « culturelle : suppression des tabous, des limitations et des partages sexuels ; pratique de l’existence communautaire, désinhibition à l’égard de la drogue ; rupture de tous les interdits et de toutes les fermetures par quoi se reconstitue et se reconduit l’individualité normative ».[151]
  Et chez celui qui regarde, le voyeur qui se laisse « prendre à ces pièges, il implique un vide intérieur qui se contente de toutes les illusions et se grise du vide de ces beautés « parfaites » offertes sous le mode du refus. » En somme, « l’image du nu est le linceul de la nudité à laquelle elle a enlevé toute sa profondeur, parce qu’elle était incapable de l’atteindre. »[152]
  On l’a compris : l’adversaire désormais, c’est l’intime, l’intériorité, notre nudité : « De nos jours, […] la notion d’intériorité apparaît comme le diable qu’il faut exorciser. La vie intérieure est tenue pour une pseudo-notion rétrograde puisque, prétend-on, tout est en dehors de nous. Il ne s’agit donc plus d’entrebâiller la porte sur le secret mystérieux de l’intimité, mais bien de la maintenir grande ouverte sur la rue. Nous devons quitter cette retraite ou ce refuge égocentriquement privilégié que nous appelons la demeure […​]. »[153]
  Comment expliquer l’acharnement à refuser sa nudité originelle, son essence, son intériorité, sinon par la « perte du Sens et de la Transcendance » [154] alors que « la vraie richesse de l’homme s’inscrit dans l’effort pour repenser sans cesse le Sens sur lequel s’ouvrent la nudité de la naissance et celle de la mort. »[155] Comment trouver un sens à notre nudité sans recours à une transcendance considérée comme nécessairement aliénante ? La conséquence ne peut être que l’anomie[156] qui va attenter même au dernier refuge de notre nudité.
  Car notre nudité possède un dernier refuge : ce « dernier refuge de la nudité, c’est celui de la sexualité ». Mais, comme le sexe est considéré comme « un vêtement comme un autre », il finit « par être considéré comme le grand obstacle aux transgressions de la nudité humaine » il devient « une sorte de gêneur ». Ainsi, l’habitude de considérer qu’il n’y a que deux sexes est dénoncée « comme répressive et aliénante »[157]. L’objectif sera donc « de s’évader de la cage génitale dont tout individu est prisonnier « [158]. D’une manière générale, la notion de normalité n’a plus de sens : « à partir du moment où l’on repousse toute idée de valeur transcendante, à partir du moment où l’on considère comme répressives les distinctions entre le normal et le pathologique, le naturel et le non-naturel, on se trouve logiquement conduit à rejeter l’idée même de déviation ou de perversion. » Le sexe apparaissant « comme le dernier retranchement d’une nudité opprimante […] on s’ingénie à cacher les signes secondaires soulignés par la forme du vêtement ou par des particularités du visage […]. »[159] « La nudité individuelle et sexuellement définie paraît aliénante et répressive, parce qu’elle condamne chaque individu à n’être que ce qu’il est et qu’elle l’enferme dans la prison de cette peau dont il ne peut s’évader. »[160] « L’union de deux nudités constituant le couple » est considéré aussi comme « la source de […] comportements aliénants ».[161] Il faut donc en finir avec « les distinctions nettes et artificielles entre le rôle masculin et le rôle féminin. »[162] originellement n’était rien d’autre que la division du travail dans l’acte sexuel », la lutte contre la division des sexes semble justifiée voire indispensable !] Et, pourquoi pas, créer d’autres sexes ou changer de sexe au cours de sa vie, comme le prévoyait, en 1964, l’ingénieur Abraham A. Moles[163]. Plus simplement et plus largement, il serait avantageux de se laisser aller à tous ses désirs, jouir ici et maintenant sans entraves [164], « s’éclater » comme on dit plus communément, faire triompher, en fait, le « principe de plaisir sur le principe de réalité » ce qui était déjà le projet de Nietzsche : « Le bonheur que nous trouvons dans le devenir n’est possible que dans l’anéantissement du réel, de l'« existence », de la belle apparence, dans la destruction pessimiste de l’illusion – c’est dans l’anéantissement de l’apparence même la plus belle que le bonheur dionysiaque atteint à son comble ».[165] c’est avec cet esprit que « le ludisme [est] érigé au rang de style de vie. »[166]
  Le refus de toute transcendance, la « mort de Dieu », entraîne « la fin de toutes les valeurs bipolaires […] on se croit autorisé à refuser les distinctions traditionnelles entre le moral et l’immoral, le sacré et le profane, le civilisé et le sauvage, l’homme normal et le fou, le permis et l’interdit ».[167] Il n’y a, bien sûr, plus de beau ou de laid, de convenable ou d’inconvenant ni même de propre ou de sale. Brun cite de nombreux exemples d’auteurs qui exaltent les excréments, l’urine, la morve, les déchets, la puanteur, l’exhibitionnisme, la zoophilie, le cannibalisme, l’inceste, la coprophilie[168], la nécrophilie[169], etc. Brun se réfère au Do it de Jerry Rubin mais cite force expositions et œuvres « artistiques » qui vont dans ce sens. La métapornographie que nous évoquions au chapitre 3 offre quelques illustrations de ce que Brun n’hésite pas à qualifier de manifestations de « dégueulassolâtrie »[170]. « Quel désir, écrit, par exemple, Foucault, pourrait être contre-nature puisqu’il a été mis en l’homme par la nature elle-même et qu’il lui est enseigné par elle dans la grande leçon de vie et de mort que ne cesse de répéter le monde ? »[171] En somme, l’objectif est d’ « éliminer tout manichéisme éthique et culturel ». Les résistants sont considérés comme fascistes, ce qui, soit dit en passant, réintroduit un dualisme ![172]
  Une fois de plus, Brun cite Michel Foucault qui écrivit : « Lorsqu’un jugement ne peut plus s’énoncer en termes de bien et de mal, on l’exprime en termes de normal et d’anormal. Et lorsqu’il s’agit de justifier cette dernière distinction on en revient à des considérations sur ce qui est bon ou nocif pour l’individu. Ce sont là des expressions d’un dualisme constitutif de la conscience occidentale ». [173] Or, ce dualisme, précise Jean Brun, « représente l’essence même de l’humanisme ». C’est donc « l’humanisme qu’il convient de combattre sur tous les fronts car il est, selon Foucault et ses thuriféraires, à la racine des systèmes répressifs. »[174]
  Nous vivons l’époque du « Grand Refus » : le refus de tout ce qui opprime, le refus donc de « la réalité naturelle ou sociale »[175]. Nous refusons notre condition, notre « nudité » alors que « nus nous sommes nés et nus nous mourrons ».[176] Toutes les tentatives de l’homme pour se libérer de lui-même échoueront[177] « tant qu’on n’aura pas compris que l’histoire est tangente à l’éternité ».[178]

  Une conclusion pleine de perplexité.

  La pornographie n’est-elle qu’une « aventure »[179] dans un autre monde ?
  Soucieux principalement d’expliquer le fonctionnement de l’image pornographique, P. Baudry ne s’intéresse pas, comme la plupart des autres auteurs cités, à ses effets nocifs sur le consommateur ni aux problèmes sociaux, politiques, juridiques, qu’elle soulève. Au contraire, il évoque des producteurs qui estiment contribuer à une « œuvre de salubrité », à offrir une « aide » à nos contemporains[180], une « sexualité compensatoire »[181], non pas en leur fournissant « une éducation sexuelle au sens traditionnel du terme », des réponses à des questions « toutes normales » qu’ils se posent mais en leur permettant d’accéder à des « expérimentations plus essentielles », à « d’autres plaisirs et à d’autres produits », de passer du « corps sexuel performant » au « corps qui souffre ». Et même s’il ajoute qu’on peut passer d’une « sexualité de confort » à une envie « de se détruire » à travers le porno « hard »,[182] même s’il détecte dans ces spectacles une « solitude métaphysique […​] et l’impossibilité d’une réunion, par ailleurs simulée, qui vient s’exprimer dans des figures de style où la solitude du plaisir vient toujours signifier l’impossibilité d’une union »[183], une solitude masquée par « la sociabilité frénétique et froide de la pornographie »[184], Baudry se veut rassurant en définissant le monde de la pornographie comme un autre monde « à côté » de la vie sociale[185]. Un monde tout entier construit sur le sexe et par le sexe alors que celui où nous vivons quotidiennement, où nous travaillons, aimons, rêvons, est un monde qui « réduit le sexe à la sexualité »[186]. Un monde qui joue « d’un réalisme inatteignable, en se confinant dans la sphère pure du fantasme »[187]. « C’est le seul monde qui existe, où se manifeste pleinement une existence qui ne s’ordonne et ne se rigidifie que par rêverie. »[188] Le monde « pornographique », Baudry l’appelle aussi « l’utopie pornographique » car il ne conteste ni ne subvertit notre monde, il s’y substitue « sans réalisation nécessaire »[189]. Tout au plus, notre société se modifiera-t-elle au fil du temps sous son influence « sans violence et sans discours ». Pour l’auteur, il ne semble donc pas que, dans l’immédiateté, la pornographie « contribue à générer d’autres comportements sexuels ». Elle ne révolutionne rien, elle ne va pas « appareiller » la sexualité des gens. Au contraire, elle diminuerait « les velléités criminelles ou les passages à l’acte ». Le vrai succès de la pornographie tient à « l’établissement d’un corps-sexe » qui s’appuie sur des problématiques bien contemporaines : « la reconnaissance des minorités sexuelles, le droit pour chacun au plaisir, le droit pour chacun d’avoir le droit de savoir les modalités de son propre plaisir, la liberté d’agir et de choisir basée sur le consentement a priori de l’adulte au choix qu’il fait », etc.[190]
  Il n’empêche que s’interrogeant sur le « choc » que peut provoquer l’image pornographique, Baudry estime qu’il ne vient pas de nos refoulements mais du fait que « l’imagerie mette en face de ce qui se construit humainement hors de l’humanité de cette construction. Ainsi la disparition de l’amour n’est-elle pas de peu. La suppression de cette « illusion » n’est pas toute secondaire. La montée au plan primaire du rapport sexuel, telle est bien la provocation majeure de ces mises en scène qui veulent se présenter comme des scènes…​ », autrement dit, des images.[191] Mais l’auteur ne poursuit pas : le « manque » signalé est sans doute pour le sociologue, hors sujet. Baudry revient à « l’artificialisation du rapport au monde » créée par les images pornographiques qui n’ont besoin d’aucune médiation, d’aucune interprétation. Or, sans interprétation, il ne peut y avoir de « mise en sens ». Seule la « relation à l’autre » pourrait introduire la possibilité d’une interprétation.[192]
  L’auteur tourne autour de la question fondamentale qu’il qualifie d’« insurmontable » : quelle est « la raison d’être avec l’autre, c’est-à-dire de vivre » ? Il fait remarquer aussi que dans sa volonté prétentieuse, sans doute, de tout montrer, en toute transparence et sans médiation, la pornographie oublie qu’il est impossible et , en particulier pour une image, de tout montrer : une partie de l’objet fait toujours défaut : toute vérité implique un « secret » : « L’image n’est pas « du » corps en sa parfaite tautologie, mais plus fondamentalement possibilité et condition de distanciation du corps, c’est-à-dire possibilité de reprise du corps dans l’échange parlé, ce qui n’a rien à voir. L’ignominie de la pornographie, consiste en une réduction du corps au corps, en un traitement du physique comme lieu de vérification humaine du désir. » Le corps réduit au corps car l’image ne peut enclore son secret et donc exprimer la relation. Si le porno, selon l’auteur, n’influence pas « directement nos manières de lit […​], il contribue à l’émergence d’un décalage en ce lieu fondamental d’une infraritualité qu’est le sexe. Le sexe y devient une affaire cérébrale, une fantasmatisation pratique et « réalisée » sous cet aspect irréel, c’est-à-dire déconnecté de la relation à autrui ». Il nous invite à « penser que la relation de l’un avec l’autre nous vient d’une dimension autre »[193] Voilà, in fine, une invitation pour nous à penser la relation avec l’autre, ailleurs qu’en pornographie, en dépassant le cadre trop étroit de la sociologie.

  Ou faut-il s’employer à « couvrir ce sein…​ » ?

  Le prix Nobel de littérature 1990, Octavio Paz[194] écrit : « Il est surprenant qu’à une époque où l’on parle tellement de droits humains, on tolère la location, la vente, comme appâts commerciaux, d’images de corps masculins et féminins, à seule fin de les exhiber, sans en exclure les parties les plus intimes. Le scandale n’est pas dans le fait qu’il s’agisse là d’une pratique universelle et admise par tous, mais que personne ne se scandalise […​]. » Pour lui, cet état de fait, est particulièrement grave car il révèle que « nos ressorts moraux se sont engourdis » : « les pouvoirs de l’argent et la morale du lucre ont transformé la liberté d’aimer en servitude. » Et pourtant, « le déclin de notre image de l’amour serait une catastrophe plus grande que l’effondrement de nos systèmes économiques et politiques : ce serait la fin de notre civilisation. C’est-à-dire de notre manière de sentir et de vivre. »[195]
  Faut-il, dès lors, condamner toute représentation du corps et de la sexualité ? D’autant plus que la différence que certains faisaient entre l’érotisme acceptable et la pornographie condamnable s’est estompée au fil du temps : « L’érotisme adopte des images réservées autrefois au domaine séparé de la pornographie et le porno s’esthétise. »[196]
  Certains, ou plutôt certaines, ont rêvé et rêvent d’un monde où, par coercition ou, mieux, par persuasion, on aurait réussi à débarrasser la pornographie de son aspect machiste et violent, à protéger efficacement les enfants pour qu’ils ne soient plus jamais acteurs ni spectateurs de ces représentations, à n’engager que des acteurs et actrices consentants et respectés dans leurs droits. Bref, que la pornographie « mainstream » cède la place à une pornographie féminine[197], douce, éthique, qui se généraliserait et rendrait obsolètes toutes les critiques accumulées jadis. Mais non seulement on doit déplorer les dissensions entre féministes abolitionnistes et libérales mais surtout la nature même de la pornographie féminine[198] telle qu’elle est, bien intégrée dans la société capitaliste hédoniste, ne change rien fondamentalement comme l’a montré Romain Roszak : ce féminisme libéral est « inefficace » et « solidaire (par sa naïveté) de la perpétuation de la domination sexuelle ».[199] C’est aussi, nous l’avons vu, l’opinion de P. Baudry avec une autre approche.
  Alors, faut-il attendre la mort du capitalisme, un renouveau marxiste pour que le discours sur le sexe et ses représentations change ? Roszak, Baudrillard, Clouscard et bien d’autres ont raison de souligner le lien entre pornographie et le capitalisme hédoniste mais, d’une part, il faudrait qu’ils précisent de quel capitalisme il s’agit, le mot pouvant prendre diverses acceptions et, d’autre part, n’y a-t-il pas une autre voie de salut que dans le marxisme renouvelé ou non ? Une autre voie à suivre, en dehors de la traditionnelle dichotomie marxisme-capitalisme ? En effet, capitalisme (tel qu’ils l’entendent) et marxisme participent tous deux à la même vision matérialiste et accordent tous deux trop de pouvoir à l’infrastructure enveloppante et déterminante. Ce n’est peut-être pas par la discipline sociale, quelle que soit sa coloration, que l’on peut simplement et respectueusement changer les hommes mais « par le bas », par une vraie éducation personnelle et personnaliste. Ce serait une erreur de croire qu’il suffirait d’élaborer un nouveau code Hays[200] pour défendre l’institution du mariage et la famille en excluant des films la nudité, l’indécence, définissant les baisers et les caresses admissibles et condamnant bien sûr toute perversion.
  Le remède au mal appartient-il seulement à Dieu comme le suggère Jean Brun en terminant son livre ?[201] Cette réflexion me paraît bien pessimiste car Dieu a parlé et la conclusion nous révèlera un chemin de guérison.
  Comme dit plus haut, sans attendre les « lendemains qui chantent »[202] qui finissent toujours par nous faire déchanter, nous allons réfléchir à un « humanisme intégral »[203] qui rende au corps et à la sexualité leur valeur et leur vraie place, à une « écologie intégrale »[204] qui, non seulement en finisse avec l'« individualisme »[205], le « consumérisme »[206], le « paradigme technocratique »[207], la dictature du marché[208] mais aussi avec la « pollution visuelle et auditive, l’excès de stimulations »[209] ? Il serait souhaitable que chacun apprenne « à recevoir son propre corps, à en prendre soin et à en respecter les significations »[210].


1. HANS M.-F. et LAPOUGE Gilles, op. cit., p. 391.
2. Forte et surprenante. Baudry parle, lui, d'« une barbarie radicale » : « le succès de la pornographie contemporaine, écrit-il, est corollaire de cette assomption barbare. » On assiste, continue-t-il, à « la matérialisation exacte d’une humanité sans mystère, sans rapport à l’inconnu. Réelle et neutre. […​] la pornographie est une forme douce, conviviale, de l’extermination. Il s’agit d’une extermination du doute en ce qu’il peut toujours contenir une intention de positivité. » (La pornographie et ses images, op. cit., pp. 84-85).
3. P. Baudry va plus loin en écrivant que « la vidéo X peut donner cette impression d’un monde où le sexe ne se résorberait nullement en une activité compartimentée (la sexualité), mais déterminerait l’ensemble des rapports sociaux. » Dans les films, quelle que soit la circonstance, on en arrive toujours et très vite à une prestation sexuelle : « la soirée chez des amis, les relations au travail, l’entraide entre voisins, les déplacements en voiture, en avion ou en train, la venue du facteur, le passage chez le garagiste, la livraison de la pizza, l’embauche de la domestique ou l’entretien professionnel – toute situation de la vie quotidienne devient non pas seulement l’occasion, mais le territoire d’un sexe conventionnel qui annexe toute l’étendue de la société. » (La pornographie et ses images, op. cit., p. 158).
4. MARTIN Laurent, op. cit., pp. 10-30. L’auteur est professeur à l’Université de Paris III, spécialiste de l’histoire culturelle contemporaine.
5. DIONIGI Laurence, L’érotisme dans l’art, Hommage aux Vénus de l’histoire, Leseditionsovadia, 2020, p. 252.
6. Op. cit., p. 22.
7. In Psychotropes, op. cit..
8. In La pornographie et ses images, op. cit., p. 78.
9. Une société de la « post-vérité » pour reprendre une expression chère à Abdu Murray (cf. Qu’est-ce que la vérité ? Pour y voir clair dans un monde sans repères, Ourania, 2021). Abdu Murray est né dans une famille américaine d’origine libanaise. A 27 ans, ce musulman se convertit au christianisme. Il est docteur en droit (University of Michigan), et chercheur au Josh McDowell Institute of Oklahoma Wesleyan University.
10. 1919-1994. Jean Brun fut professeur de philosophie à l’Université de Dijon.
11. Erostrate en 356 av. J.-C. incendia volontairement le temple d’Artémis à Ephèse dans le but de devenir célèbre. En psychiatrie, l’érostratisme est « une association de malignité, d’amoralité et de vanité chez les débiles (moraux, et parfois intellectuels), dont les actes criminels seraient sous-tendus par la recherche de l’immortalité, de la célébrité éternelle ». (Cf. http://psychiatrie.histoire.free.fr/lexiq/lex/erost.htm)
12. BRUN Jean, Le retour de Dionysos, Desclée, 1969. (Réédité chez Les Bergers et les mages, 1976)
13. Le réalisateur de films pornographiques Mario Salieri (né en 1957) a prétendu qu’à travers des scènes déclarées par sa propre publicité comme « insoutenables », il voulait dénoncer la méchanceté des hommes et la cruauté des guerres. P. Baudry qui le cite, se demande avec pertinence « en quoi le fait de montrer peut servir à dénoncer ou critiquer. » (La pornographie et ses images, op. cit., p. 151).
14. BOBIN Christian, Ressusciter, Gallimard, 2001, p. 27.
15. DELEU Xavier, op. cit., pp. 191-192.
16. GUYENOT Laurent, op. cit., p. 176. L’auteur appelle à la rescousse Erich Fuchs, ancien professeur d’éthique à l’Université de Genève et directeur de l’Institut romand d’éthique : « Tout un discours sur la sexualité et le désir reproduit, en voulant le combattre, le modèle du capitalisme libéral fondé sur la libre circulation de l’argent (du désir) et la compétition marchande. » (FUCHS Erich, Le désir et la tendresse, Labor et Fides, 1979, p. 15).
17. 1928-2009. Michel Clouscard fut professeur de sociologie à l’Université de Poitiers.
18. 1929-2007. Jean Baudrillard enseigna notamment à l’Université de Paris-Nanterre.
19. CLOUSCARD Michel, Néo-fascisme et idéologie du désir, op. cit., p. 21. À propos de fascisme, le philosophe Fabrice Hadjadj cite le célèbre cinéaste Pier Paolo Pasolini (1922-1975) : « Selon Pasolini, le fascisme mussolinien fut moins destructeur que le fascisme marchand. Il avait asservi les hommes mais pas « atteint le fond des âmes » : « En ce temps-là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leur pays et leurs champs qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme. […] En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments […]. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. » Et parlant de la sexualité dans la société marchande, Pasolini déclare : « Le résultat d’une liberté sexuelle « offerte » par le pouvoir est une véritable névrose générale. La facilité a créé l’obsession. » (Ecrits corsaires, Livre de poche, 1979, pp. 304 et 163, cités in HADJADJ Fabrice, La profondeur des sexes, Pour une mystique de la chair, Seuil/Points, 2008, p.224.)
20. Id., pp. 129-130.
21. Il est aussi sévère vis-à-vis du freudo-marxisme qui pour lui n’est qu’une « pure fonction idéologique aux alibis freudiens et marxistes ». Selon l’auteur, le capitalisme et ce freudo-marxisme sont complices : le « capitalisme s’appuie à ses débuts sur le freudo-marxisme, qui a double mission idéologique : apporter le modèle de la consommation devenue nécessaire au néo-capitalisme et préparer le passage du libéralisme radical au néo-fascisme (selon tout un camouflage idéologique). » (CLOUSCARD Michel, Néo-fascisme et idéologie du désir, op. cit., pp. 12 et 32).
22. CLOUSCARD Michel, Le capitalisme de la séduction, Problèmes/Editions sociales, 1981, pp. 214-218.
23. Il y revient dans Néo-fascisme et idéologie du désir, op. cit., pp. 77-78 : le freudo-marxisme a pour mission de « liquider l’éthique […​]. Il doit écarter l’économie (de l’accumulation), l’inhibition, les valeurs traditionnalistes. » Il émancipe par la transgression : « le capitalisme a pu ainsi mettre dans le produit lui-même l’expression idéologique. Il vend de l’idéologie, du mode de vie, du style de vie. Consommer, c’est s’émanciper ; transgresser, c’est être libre ; jouir, c’est être révolutionnaire ! » En fait, les biens dits d’émancipation, sont en réalité des biens d’intégration. Pire : l’idéologie du désir, idéologie transgressive, est un chemin qui mène au néo-fascisme.
24. CLOUSCARD Michel, Le capitalisme de la séduction, op. cit., pp. 107 et 109.
25. Id., pp. 112-115.
26. Id., p. 81.
27. BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, Idées/Gallimard/Denoël, 1970, p. 199.
28. Id., p. 204.
29. Id., p. 207.
30. Id., p. 226.
31. L’auteur fait allusion à Choderlos de Laclos (1741-1803, Les liaisons dangereuses), à Giacomo Casanova (1725-1798, Histoire de ma vie) et au Marquis de Sade (1740-1814, Justine ou les malheurs de la vertu, La philosophie dans le boudoir).
32. BAUDRILLARD Jean, De la séduction, op. cit., p. 34.
33. Id., p. 39.
34. Id., p. 22.
35. Id., p. 32.
36. Id., p. 34.
37. BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, op. cit., p. 213.
38. BAUDRILLARD Jean, De la séduction, op. cit., p. 36.
39. Id., p. 49.
40. Id., p. 48.
41. « Le trompe-l’œil ôte une dimension à l’espace réel, et c’est ce qui fait sa séduction. Le porno au contraire ajoute une dimension à l’espace du sexe, il le fait plus réel que le réel – c’est ce qui fait son absence de séduction. » Id., p. 47.
42. Id., p. 53.
43. Id., p. 54.
44. Id., pp. 55-56.
45. Id., p. 56.
46. Id., pp. 59-60.
47. BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, op. cit., p. 216.
48. Les confirmations sont nombreuses. Cf. DELEU Xavier, op. cit, pp. 8-10. L’auteur cite LE BRUN Annie, Du trop de réalité, Stock, 2000 ou Folio/Essais, 2004 ; BOTLANSKI Luc et CHIAPELLO Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999 ou Tel/Gallimard, 2011. Il tient pour certain que « le capitalisme s’est emparé des rêves de la prétendue révolution sexuelle », que « la dynamique libérale de la production et les nécessités d’une consommation sans cesse croissante ont érigé la jouissance comme un des principes axial du bonheur individuel et collectif. »
49. 1717-1771.
50. Correspondance générale, vol. II, 1757-1760, Lettres 250-464, Appendice III, Edition critique University of Toronto Press, 1984, p. 305 ; ou in HELVETIUS Claude-Adrien, De l’esprit, Nort Nop Editions, 2011.
51. ARENDT Hannah, Le système totalitaire, Seuil/Points, 1995, p. 224, cité in HADJADJ, op. cit., p. 226.
52. GUILLEBAUD Jean-Claude, La tyrannie du plaisir, Seuil, 1998.
53. DELSOL Chantal, Le souci contemporain, Ed. Complexe, 1996, p. 142.
54. Les exemples foisonnent : des voyagistes promettent d’assurer le droit au soleil (cf.  Le figaro. 11-7-2012) ; un tribunal reconnaît le droit d’uriner debout (cf. LExpress.fr, 23-1-2015) ; la dignité, j’y ai droit ! (Vivre ensemble, 2003-2004) ; le droit à la paresse (Paul Lafargue, 1880) ; le droit de ne pas être né (La Libre Belgique, 9-11-2001) ; uriner est un droit fondamental (Vers l’avenir, 14-1-2003) ; avoir accès à des personnes prostituées est un droit de l’homme ? (Caroline Norma, 23-5-2014) ; on réclame aussi le droit au blasphème, à l’indépendance, au suicide assisté, à l’euthanasie, à l’avortement, au mariage homosexuel, le droit à l’enfant, le droit de porter des armes, de choisir son sexe ; on reparle de la dépénalisation de l’inceste fraternel (Libération, 28-9-2014), etc.
55. HAARSCHER Guy, Philosophie des droits de l’homme, Editions d l’Université de Bruxelles, 1993, pp. 44-45.
56. JournalDesFemmes.com, 7-11-2012
58. https://www.francetvinfo.fr/societe/droits-des-femmes/justice-intime-le-droit-a-l-orgasme-pour-les-femmes_2589062.html. Mieux encore, un sociologue spécialiste de la sexualité sur les plans historique et social, n’hésite pas à écrire que « le droit au bonheur, c’est-à-dire, entre autres, le droit à l’orgasme, se transforme en « devoir d’orgasme » : puisque les autorités tutélaires compétentes nous reconnaissent un droit à la jouissance sexuelle, il serait sot de ne pas l’utiliser le plus possible. C’est, comme on dit, « toujours ça de pris » ; pris à la mort, pris à l’Etat. […​
59. Cf. PY Bruno, « Le droit à l’orgasme » in Actes du colloque organisé les 3 et 4 décembre 2014 à la Faculté de droit et des sciences économiques de Limoges par le Réseau européen de recherche en Droits de l’homme, Institut Universitaire Varenne, 2016, pp. 55-80. Né en 1964, Bruno Py est un spécialiste en droit médical, professeur à la Faculté de droit de Nancy.
60. DOLTO Françoise, Sexualité féminine, op. cit., p. 278. Une étude de l’Ifop (Institut français d’opinion publique) révèle, en février 2019, que « 26% de femmes déclarent ne pas avoir éprouvé de jouissance au cours de leur dernier rapport sexuel, de même pour 14% des hommes. Et 58% des femmes avouent avoir déjà simulé. » Mathilde de Robien dans un article (« Couple‚ : ne pas avoir d’orgasme, c’est grave ? », in Aleteia, 5 mars 2020) rappelle que « l’harmonie sexuelle parfaite est une illusion », que « la sexualité du couple, ça se construit », que l’orgasme « est à recevoir comme un cadeau, un bonus. Il ne doit pas être recherché comme un dû », qu’« une relation sexuelle peut être épanouissante sans qu’il y ait nécessairement d’orgasme. C’est le lieu de la tendresse. » L’orgasme « n’est pas non plus la « preuve » d’une bonne entente conjugale ». L’auteur se réfère, entre autres, au sexologue Olivier Florant (Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré. Pour une liturgie de l’orgasme, Presses de la Renaissance, 2006 ; Halte au porno, Cerf, 2016) qui déclare que « 30% des femmes en couple ne connaissent pas d’orgasme ».
61. Cf. https://fr.style.yahoo.com/journ%C3%A9e-mondiale-de-l-orgasme-peut-on-avoir-une-vie-sexuelle-%C3%A9panouie-sans-jouir-091235989.html. Virginie Koopmans est sexologue au CHR Val de Sambre à Sambreville (Belgique). Edouard-Jean Leblanc, gynécologue et sexologue à l’UCL, souligne que seulement 10% des femmes ont, de toute façon, un orgasme paroxystique (Ecran témoin, RTBF, 2 décembre 1991). Or, ce sont toujours de tels orgasmes que la pornographie met en scène, loin de la réalité donc.
62. Responsables de « l’érotisation-sexualisation d’un espace quotidien et la sortie des formes « pathologiques » d’une sexualité cachée dans la mise en scène d’une spectacularisation massive. » (BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., p. 92).
63. BAUDRY Patrick, La pornographie et ses images, op. cit., p. 79.
64. 1933-2016. Il a aussi réalisé quelques films dans le même genre. Il s’est probablement suicidé suite à de nombreuses accusations de viol et d’agressions sexuelles.
66. 1919-2014. Née Marie Laurentin, sœur de l’abbé René Laurentin, elle refusa dès l’âge de trois ans, dit-elle, de porter le prénom Marie « qui contenait probablement pour moi, ajoute-t-elle, une façon d’être, un lourd bagage chrétien, classique et bourgeois. » (Cf. Wikipédia).
67. Marcel De Corte dénonçait la psychanalyse qui « nous a appris que toutes les formes de comportement sexuel antérieurement considérées comme mauvaises, perverses, antinaturelles, sont statistiquement normales…​ » DE CORTE Marcel, Philosophie des mœurs contemporaines, Homo rationalis, op. cit. Cf. chapitre II : Les formes de l’amour dans les mœurs contemporaines, p. 323.
68. P. Bruckner et A. Finkielkraut épinglent aussi le rôle des médecins qui, comme guides, ont remplacé les prêtres : « la menace médicale est de loin plus terrorisante que la menace religieuse » écrivent-ils en pensant à la manière dont, au XIXe siècle, ils ont mis en garde, par exemple, contre la masturbation avant de prôner, au XXe siècle, l’abandon de toute censure. À ce moment, « l’idéal de l’épanouissement succède à celui de l’ascétisme », se met en place « un ordre génital dont la mission hédonique est de soustraire les êtres aux dangers que la continence, l’immaturité, la petite enfance, les fixations perverses, etc. font peser sur leur bonheur érotique. » Et c’est encore la médecine qui exalte, aujourd’hui, la « polymorphie du désir » au nom d’une nouvelle « égalité pulsionnelle. » (Op. cit., pp. 303-316).
69. Cf. CARDON Dominique, Droit au plaisir et devoir d’orgasme dans l’émission de Menie Grégoire, in Nouveau monde éditions/Le temps des médias, 2003/1, n° 1, pp. 77-94, disponible sur https://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2003-page-77.htm. Dominique Cardon est sociologue et professeur à l’Université de Paris-Créteil, spécialiste du numérique.
70. Xavier Deleu leur consacre tout un chapitre. Pour lui, ces pratiques témoignent « d’un âge non reproductif, décontracté et ludique de la sexualité ». Mais l’insistance relevée dans la presse et le cinéma (entre autres) l’inquiète car, par exemple, « la répétition invariante de la fixation fellatoire imprime une contrainte sur l’inconscient pulsionnel ». Cf. DELEU Xavier, op. cit., pp. 53-75. À propos de la sodomie dont Baudry constate la progression depuis 1990, son succès vient de l’illusion persistante de pouvoir « saisir » totalement les femmes : « à défaut de les « avoir », au moins s’agit-il de les réduire au trou. […​] Il ne s’agit pas seulement d’aller encore plus loin, mais de confirmer que les femmes sont des salopes, des saletés (putus en latin signifie sale), qui obligent à des chienneries. » (La pornographie et ses images, op. cit., pp. 90-91).
71. Cf. GUILLEBAUD Jean-Claude, La tyrannie du plaisir, op. cit., pp. 20-26. À côté du célèbre film de Louis Malle, Le souffle au cœur (1971), montrant « avec beaucoup de tendresse et une claire volonté de dédramatisation » l’inceste mère/fils, l’auteur évoque ces juristes qui voulaient dépénaliser l’inceste, l’œuvre de Gabriel Matzneff (né en 1936) détenteur de plusieurs prix littéraires pour ses livres vantant la pédophilie avant d’être déclaré récemment pédocriminel. Guillebaud cite un autre écrivain, apologiste de la pédophilie, Tony Duvert (1945-2008) applaudi en ce temps d’ « ouverture » ou encore le philosophe controversé René Schérer (né en 1922).
72. On pourrait encore parler du tourisme sexuel, des chansons, des clips, etc. Même le langage s’est érotisé. Prononcer le simple verbe « sucer » provoque immanquablement aujourd’hui quelques sourires entendus. Quand un homme dit d’une femme qu’elle est « bonne », il entend « bonne à baiser ». Et ce verbe « baiser » a aussi pris un sens obscène alors qu’il signifiait « embrasser » comme on l’entend chez Molière (Cf. Le malade imaginaire, Acte II, scène V). Le Robert signale que jusqu’au XVIIe siècle, l’expression « faire l’amour » est synonyme de « faire la cour ». Aujourd’hui, précise le dictionnaire, « seul le sens vulgaire » est courant. Baudry va plus loin : « l’expression « faire l’amour » (dont la prononciation est déjà sexuelle) tient sans doute d’une réduction techniciste qui rabat la vie sexuelle et la passion au rang de données positives (combien de temps ? avec quel rendement ?), d’activités rationnelles (la gymnastique amoureuse comme hygiène physique et mentale) et maîtrisables (gestion du semainier et affectation de séquences horaires), mais elle indique aussi l’implication qui s’y joue au risque du corps de l’autre, et par son espèce d’absurdité même (le « faire » l’amour comme impossible équivalent du « faire » la vaisselle, d’où peut-être le trouble que génère la seule prononciation de l’expression) la sortie qui s’y opère du registre du contrôle ou de la sécurité. » (La pornographie et ses images, op. cit., p. 30).
73. DELEU Xavier, op. cit., p. 24.
74. Op. cit., p. 122.
75. Il ne s’agit pas d’une sexualité génitale mais « une autre forme d’accès au plaisir » qui « joue un rôle déterminant jusqu’à l’âge adulte ». On peut, par exemple, considérer comme sexualité pulsionnelle, le plaisir que l’enfant prend à téter le sein de sa mère. (Cf. BONNET G., op. cit., p. 63).
76. Id., p. 125.
77. Cf. TISSERON Serge, op. cit., p. 57 : le but de la publicité est « d’exciter le désir du spectateur pour le détourner à son profit […​] La réalité du produit à vendre – ou, si l’on préfère, sa valeur d’usage – y joue donc un rôle très secondaire. […​] L’important est que l’objet soit pris dans un réseau de valeurs déjà enracinées chez le spectateur. Ces valeurs sont de deux types : de l’ordre du langage et de l’ordre de l’imaginaire corporel. » Cf. aussi https://www.institut-numerique.org/222-publicite-et-desir-50238243cebb4.
78. BRUNE François, Le Bonheur conforme, Essai sur la normalisation publicitaire, Gallimard, 1985, cité in GUILLEBAUD J.-Cl., op. cit., p. 109
89. BRUN Jean, La nudité humaine, Fayard, 1973, pp. 48-49. Jean Brun (1919-1994) est un philosophe qui fut professeur à l’université de Dijon.
90. Plusieurs auteurs constatent que si ces publicités accrochent l’œil, elles sont tellement séduisantes que le spectateur oublie le produit ou sa marque et qu’elles ne sont pas nécessairement rentables. Pour aller plus loin, on peut lire GABARSKI Eddie, Les publicités sexuellement transmissibles, Mémoire, Institut supérieur de commerce, ICHEC, 1987-1988 ; LOUBRADOU Esther, Quand la pub s’adonne au sexe, in Revue des affaires, n°6, 2018 ; GRANGET Lucia, Transgression et banalisation du sexe dans la publicité sur Internet, in Hermès, La Revue, CNRS Editions, n° 69, 2014/2, pp. 102-104 ; DUPONT Laurent, La faute à la pub ?, in La cause du désir, L’Ecole de la cause freudienne, n° 88, 2014/3, pp. 65-69 ; ou encore https://isarta.com/infos/pub-le-sexe-fait-il-toujours-vendre/.
91. Buzz, en anglais, signifie « bourdonnement ».
92. BARTHES Roland, Le système de la mode, Essais/Seuil, 1967, p. 10. Cf. également POULIN Richard et CLAUDE Mélanie, La mode hypersexualisée s’inspire de la pornographie, 20 septembre 2008, disponible sur https://sisyphe.org/spip.php?article3074.
93. TOUSSAINT-SAMAT, Maguelonne, Histoire technique et morale du vêtement, Bordas, 1990, p. 3.
94. GUINDON André, L’habillé et le nu, Pour une éthique du vêtir et du dénuder, op. cit., p. 91.
95. Id., p. 90. Dans l’érotisation de la mode à travers les différentes époques, l’auteur évoque une sorte de transfert des éléments séducteurs : si « la disparition de certaines pièces du costume entraîne la dé-érotisation des parties du corps qu’elles couvraient […​] elle donne souvent lieu à de nouveaux processus d’érotisation. » Il en donne plusieurs exemples : « Lorsque la main perdit son pouvoir séducteur avec la disparition du gant, le vernis à ongles triompha. Les teintures capillaires restituèrent aux cheveux l’érotisme que leur assurait le chapeau. La dépilation chercha à érotiser les jambes que la disparition de la robe longue avait rendues moins attrayantes. Même phénomène pour la bottine féminine occultée par la longue robe au XIXe siècle. En devenant un « dessous », comme le linge intime, elle érotisa le pied. Lorsque les jupes raccourcirent, on s’ingénia à fabriquer des souliers qui conserveraient aux pieds leur charme. » (Id.).
98. BARTHES Roland, Le système de la mode, op. cit., p. 288.
99. Hegel, Esthétique, Aubier, 1944, tome III, Ière partie, p. 147. Cf. Barthes, id.
100. BARTHES, Le système de la mode, op. cit., p. 291.
101. WESTERMARCK, Edward Alexander, Histoire du mariage, Mercure de France, 1934-1945, pp. 301 et svtes, cité in GUINDON A., op. cit., p. 91.
102. L’érotisation excessive de la mode masculine à la fin du XVIe siècle est un bon exemple avec la braguette proéminente qui attira la raillerie de Montaigne : « Que voulait dire cette pièce ridicule des hauts-de-chausses de nos père […​]  ? À quoi sert l’exposition que nous faisons maintenant de nos parties génitales sous nos culottes, et souvent, qui pis est, au-delà de leur grandeur naturelle, par fausseté et imposture. » (MONTAIGNE Michel de, Essais, Livre III, chap. V, La Pléiade/Gallimard, 1950, pp. 960-961, cité in GUINDON, op. cit., p. 93, note 75).
103. SCHILDER Paul, L’image du corps, Tel/Gallimard, 1968, p. 221.
105. BARTHES Roland, op. cit., p. 159. Et inversement, « la nudité […​] n’est rien d’autre en Mode, que le signe de l’habillé. » (Id., p. 290). On croyait que seuls les hommes étaient intéressés (obsédés ?) par la nudité des femmes jusqu’à ce que les femmes se laissent gagner aussi par cette curiosité envers le corps de l’homme. Par amusement ? En guise de représailles ? Au point de départ, les « chippendales » sont une troupe de danseurs américains, fondée en 1979, qui s’adonnent au strip-tease. Aujourd’hui, il existe des troupes de « chippendales » un peu partout. Elles organisent des spectacles publics ou se produisent dans des soirées privées, à la demande.
109. Id.
111. Cf. DELEU Xavier, op. cit., pp. 125-134.
112. NOEL Bernard, La castration mentale, Essais P.O.L., Gallimard, 1997, p. 102, cité in DELEU Xavier, op. cit., p. 135. Même la pâtisserie se met au goût du jour : ainsi, en région wallonne, La ziziterie vend des gaufres sous forme de pénis ou de vulve (cf. 7/7, 19 février 2022).
113. DELEU Xavier, op. cit., pp. 12-13.
  L’exhibition occupe une place centrale et fondatrice au cœur de la vie psychique de tout être humain, elle apporte à ceux qui parviennent à la vivre sur un mode positif et constructif des satisfactions à nulle autre pareilles, que ce soit grâce à leur sociabilité naturelle, par des productions artisanales ou artistiques, par les performances sportives ou par l’accession à des postes de haute responsabilité. C’est probablement le moteur le plus puissant de la recherche aussi bien pour l’individu que pour la collectivité, et elle ouvre la voie à des rencontres infiniment diversifiées. La psychanalyse a sans doute beaucoup contribué à mettre en évidence le rôle central joué par cette tendance dans le flux et le reflux des relations humaines et à en démontrer la dimension inconsciente ; mais son apport le plus notable, même si on est loin d’en avoir tiré toutes les conséquences, c’est d’avoir montré que l’exhibition était intrinsèquement sexuelle, qu’elle relève même d’une économie sexuelle très particulière, spécifiquement humaine, qui trouve en elle sa propre satisfaction, qu’il nous faut gérer comme telle, et qui constitue l’un des moyens les plus investis pour accéder à la jouissance.
  Pourquoi dire de l’exhibition qu’elle est sexuelle, alors que cela n’est évident que dans certains comportements très précis ? C’est ce que je vais expliciter dans les pages qui vont suivre, mais je peux au moins dès maintenant répondre ceci en me référant à l’ensemble des développement précédents : si toute exhibition est à proprement parler sexuelle, c’est parce qu’elle inclut toujours inconsciemment l’exhibition du sexe qui sert à la fois de centre et de pivot à la démarche, et que le plaisir ressenti lui est toujours associé d’une façon ou d’une autre.
  C’est dire aussi son ambiguïté foncière, car affirmer que toute exhibition est sexuelle, c’est reconnaître qu’elle est à double face. Comme tendance, l’exhibitionnisme constitue un moyen indispensable pour se poser dans l’existence, nouer des relations durables et pour s’y affirmer à partir de ses désirs les plus profonds. Comme perversion pathologique, nous avons constaté que c’est exactement l’inverse : c’est le geste qui isole le plus des autres, qui conduit son auteur à disparaître et parfois à se suicider socialement. Or, dans l’inconscient, l’un ne va pas sans l’autre, ce sont les deux faces d’un même mouvement psychique incessant, où l’on oscille de l’un à l’autre, comme je l’ai souligné dans mon étude sur le narcissisme « Il conduit le sujet à s’affirmer et à s’effacer, à se montrer…. Cette oscillation est même partie prenante du plaisir. Il n’existe qu’un seul moyen d’éviter qu’elle ne se fixe sur son versant négatif : en approfondir la véritable signification et repérer ce qui la tire vers le bas, vers la mort. C’est ce à quoi je vais m’employer maintenant en envisageant successivement l’exhibitionnisme individuel, les perversions correspondantes et la tendance collective actuelle dans toute son amplitude.
114. Op. cit., p. 206.
115. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., p. 91.
116. DE CORTE Marcel, Philosophie des mœurs contemporaines, Homo rationalis, op.cit. Cf. chapitre II : Les formes de l’amour dans les mœurs contemporaines, p. 341.
117. Id., p. p. 290
118. L’ethnologue et sociologue Georges Balandier (1920-2016) précise qu'« à la dissociation sexualité/reproduction s’ajoute la dissociation procréation/corps ». (In Le désir, Fayard, 1985, p. 182). P. Baudry, citant ce texte, prolonge la pensée de l’auteur en disant que « ce qui rend possible la pornographie c’est une troisième dissociation : corps/sexualité. » (La pornographie et ses images, op. cit., p. 80). On pourrait encore ajouter, comme Baudry le souligne, que la sexualité étalée est de « type prostitutionnel » : « formes ou normes de l’habillement , techniques sexuelles, ambiance et timing de la passe, c’est-à-dire précipitation et immédiateté de la scène sexuelle…​ » (Id., p. 92).
119. Du nom d’Onân, fils de Juda. Lorsque son frère Er mourut, Onân fut prié par son père d'« aller vers » la veuve pour lui assurer une descendance : « mais Onân savait que la descendance ne serait pas sienne ; quand il allait vers la femme de son frère, il laissait la semence se perdre à terre pour ne pas donner de descendance à son frère. » (Gn 38, 9).
120. DELEU Xavier, op. cit., pp. 161-163.
121. ROSZAK Romain, op. cit., pp. 146-152.
122. BRUCKNER Pascal et FINKIELKRAUT Alain, op. cit., p. 11.
123. 1905-1997.
124. Dossier « La maladie a-t-elle un sens ?‚ : De la culpabilité à la responsabilité », in Enquêtes de santé, août-septembre 2010, n° 2, p. 23.
125. Cf. Wikipedia.
126. GUYENOT, op. cit., p. 144, à propos du livre de Frankl, Raison de vivre, Tricorne, 1993.
127. NIETZSCHE Friedrich (1844-1900).
128. FOURIER Charles (1772-1837), Le nouveau monde amoureux, 1967
129. BRETON André (1896-1966), Second manifeste du surréalisme, 1929
130. FOUCAULT Michel (1926-1984), Par-delà le Bien et le Mal, in Actuel, n° 14, 1971.
131. L’auteur utilise le livre Les murs ont la parole, Journal mural, mai 68, Sorbonne, Odéon, Nanterre, etc., Tchou, 1968.
132. 1938-1994. Il fut antimilitariste, révolutionnaire et cofondateur du mouvement hippie. Il est notamment l’auteur de Do it, Seuil, 1971., il devient, dans les années 80, yuppie c’est-à-dire un jeune homme d’affaires entreprenant, républicain partisan de Ronald Reagan. Il justifia ce revirement complet en expliquant que le monde avait changé et qu’il fallait aussi changer : « la création de richesses est, déclara-t-il, la seule vraie révolution américaine » (Cf. Wikipédia).
133. MARCUSE Herbert (1898-1979), Eros et civilisation, Editions de Minuit, 1963 ; L’homme unidimensionnel, Editions de Minuit, 1964.
134. WATTS Alan W. (1915-1973), Le bouddhisme zen, Payot, 1960 ; L’esprit du zen, Dangles, 1976. Ce philosophe est un des pères de la contre-culture aux USA. Il fut un temps prêtre épiscopalien. Il estima que la revue Play Boy faisait œuvre de salubrité publique (Wikipédia).
135. Né en 1934, auteur notamment du Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967. Il s’agit d’un manifeste situationniste qui prône une révolution libertaire et hédoniste.
136. Jb 1, 21.
137. BRUN Jean, op. cit., p. 25.
138. Id., p. 35.
139. Le célèbre extrait de saint Paul (1 Co 6, 13-20) placé en tête de cet ouvrage, n’est-il pas, d’une certaine manière, confirmé par Brun comme, par ailleurs, par le poète Novalis (1772-1801) que Brun cite : « Il n’y a qu’un temple au monde et c’est le corps humain. » (Op. cit., p. 56).
140. Op. cit., p. 205
141. Id., p. 36.
142. Id., p. 32.
143. Id., p. 40.
144. « … on pourrait dire que technique, politique, dialectique et éthylismes intellectuels ne sont rien d’autre que des vêtements. Ils revêtent la nudité humaine et, ce faisant, ils croient la liquider. » (Op. cit, p. 224.)
145. Le tatouage est aussi un vêtement, comme les graffiti sur les murs et toutes les surfaces vierges. Avec le tatouage, l’individualité ne s’exprime plus par le corps mais par ce qui s’y inscrit. (BRUN Jean, op. cit., pp 111-114).
146. Id., p. 48.
147. Id., p. 50.
148. Id., p. 51.
149. Id., p. 53.
150. Id., p. 54.
151. FOUCAULT Michel, Par-delà le Bien et le Mal, in Actuel, n° 14, novembre 1971, p. 44, cité in BRUN Jean, op. cit., p. 104.
152. BRUN Jean, op. cit., pp. 51-52.
153. Id., p. 160.
154. Id., p. 230.
155. Id., p. 218.
156. L’anomie (du grec ἀνομία mot composé d’un ἀ privatif et de νόμος, usage, opinion, loi) désigne une absence de règle. Il ne faut pas confondre cet état avec l’anarchie, au sens politique, qui rêve d’un ordre égalitaire et collectif.
157. Id., p. 114.
158. Id., p. 116.
159. Id., pp. 115-116.
160. Id., p. 118.
161. Id., p. 119.
162. Marshall McLuhan (1911-1980), Mutations 1990, HMH, 1969, p. 27, cité par BRUN, op. cit., p. 123. « Le rêve de l’Androgyne primitif demeure toujours vivace », écrit Brun (op. cit., p. 118). Il cite (pp. 118-119) le philosophe Kostas Axelos (1924-2010) qui fut professeur à la Sorbonne qui souhaitait « un dépassement radical de la sexualité » en allant « vers l’instauration de l’hermaphrodisme et de l’androgyne, donc vers un état bisexué ou vers un état asexué, une communauté sans sexe, ou vers le règne d’êtres neutres, plus ou moins asexués, ou vers un matriarcat généralisé où tous les êtres tendraient à devenir gynécoïdes ». (AXELOS Kostas, Vers la pensée planétaire, Editions de Minuit, 1964, p. 292). (L’adjectif gynécoïde, synonyme de gynoïde s’applique à un homme qui a l’apparence d’une femme). Notons aussi que, dans la logique de Marx et Engels qui estimaient, dans L’idéologie allemande (1845), que « la division du travail […
163. MOLES Abraham A., Lettre ouverte au Groupe situationniste, in L’Internationale situationniste, n° 9, août 1964, p. 44, cité in BRUN, op. cit., pp. 64-65 A. Moles ( 1920-1992) a enseigné dans diverses universités allemandes puis à l’université de Strasbourg dans le département de sociologie et de psychologie sociale dirigé par le philosophe marxiste Henri Lefebvre (1901-1991).
164. Cf. Les murs ont la parole, op. cit., pp. 58 et 155.
165. NIETZSCHE F., La volonté de puissance, livre IV, § 547, t. II, p. 369, cité par BRUN Jean, op. cit., p. 154.
166. BRUN Jean, op. cit., p. 218.
167. Id., p. 118. Ce qui spécifie le surréalisme, selon Brun, est d’avoir cherché « la pierre philosophale capable d’opérer la synthèse de tous les contradictoires. » (Id., p. 219).
168. L’amour des excréments.
169. Cf. le poète et dramaturge ARRABAL Fernando (né en 1932) : « Il faut du culot pour condamner la nécrophilie, par exemple. C’est bien l’acte le plus inoffensif du monde ! » (SCHIFRES Alain, Entretiens avec Arrabal, Pierre Belfond, 1969, p. 138, cité in BRUN, op. cit., p. 191).
170. Op. cit., pp. 173 et svtes.
171. FOUCAULT Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, collection 10/18, 1961, p. 296, cité in BRUN, op. cit., p. 177.
172. BRUN Jean, op. cit., p. 188.
173. FOUCAULT Michel, Par-delà le Bien et le Mal, in Actuel, n° 14, novembre 1971, p. 46, cité par BRUN Jean, op. cit., p. 178.
174. BRUN Jean, op. cit., p. 178.
175. Id., p. 115.
176. Id., p. 201.
177. « L’homme ressemble à Œdipe aux yeux crevés : de son bâton d’aveugle il tâte le sol de la terre qu’il habite, fait des inventaires, collectionne les descriptions et se trouve en possession de multiples vérités sans Vérité, de traces sans Chemin. Il devient le patient géographe ou l’ingénieux arpenteur de sentiers qui ne mènent nulle part. » (Id., p. 215).
178. Id., p. 226.
179. L’expression est de BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., p. 212.
180. Id., pp. 177 et 183.
181. Id., p. 180.
182. Id., p. 179.
183. Id., p. 181.
184. Id., p. 182.
185. Id., p. 184.
186. Id., p. 181. L’auteur développe cette différence entre le sexe ou le sexuel et la sexualité en soulignant l’importance du sexuel qui est l’objet même de la pornographie. La sexualité règne dans le monde « normal ». Son rôle est de « mettre en ordre le sexuel ». Tout au plus ouvre-t-elle timidement « quelques brèches dans un ordre figé et ennuyeux », tout au plus autorise-t-telle « quelques intensités dans une existence mesurée ». Le porno, lui, « n’oppose pas seulement à l’ordre de la vie normale ses transgressions. C’est inversement cette normalité qu’il pose comme une transgression à sa logique ». Il indique « l’insuffisance de la sexualité » et « un au-delà (ou un en-deçà) de la société conventionnelle. » Au-delà ou en-deçà des convenances, il offre non du plaisir mais de la « jouissance » essentiellement orgasmique. (Id., pp. 190-192).
187. Id., p. 184.
188. Id., p. 189.
189. Id., p. 180.
190. Id., p. 183.
191. Id., p. 198.
192. Id., pp. 200-201.
193. Id., pp. 204-205.
194. 1914-1998. Ce grand poète mexicain ne peut être suspecté de pudibonderie comme dit Gérard Bonnet qui le cite. (Cf. op. cit., pp.18-19).
195. La flamme double, Gallimard, 1994, pp. 147, 148 et 124.
196. BAUDRY P., La pornographie et ses images, op. cit., p. 96.
197. À propos de la pornographie féminine, Xavier Deleu estime que « le désir féminin est encore largement construit, calqué, sur les seules évidences du désir mâle. L’excitabilité clitoridienne, sinon méconnue, est encore sous évoquée, y compris dans la presse à lectorat féminin, au profit d’une représentation masculine de l’acte sexuel. Très souvent la femme assiste à la confiscation de son désir propre, par le discours unilatéral phallocentrique, intrusif, qui impose sa propre psycho-géographie sexuelle, elle subit la réduction de son érogénéité à la seule triade vagino-bucco-anale. » (DELEU Xavier, op. cit., p. 75).
198. Une ordonnance portée aux Etats-Unis par les féministes et déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême en 1986 définissait ainsi la pornographie : « La subordination graphique explicite d’une femme (d’un homme, d’enfants, de transsexuels) par des images et/ou des mots et qui inclut aussi au moins l’un des éléments suivants : i) les femmes sont représentées comme des objets sexuels déshumanisés, comme des choses ou des jouissances ; ou ii) les femmes sont montrées comme des objets sexuels qui subissent une souffrance ou une humiliation ; ou iii) les femmes sont exhibées comme des objets sexuels qui jouissent sexuellement du fait de se faire violer ; ou iv)les femmes sont proposées comme objets sexuels liés, blessés, mutilés, frappés ; ou v) les femmes sont représentées dans des postures de soumission sexuelle, d’esclavage ou d’exhibitionnisme ; ou vi) n’importe quelle des parties du corps des femmes est montrée de telle sorte que la femme est réduite à ces parties ; ou vii) les femmes sont présentées comme des prostituées par nature ; ou viii) les femmes sont offertes comme pénétrées par des objets et des animaux ; ou ix)les femmes sont placées dans des scénarios de dégradation, d’offense, de torture, présentées comme inférieures, lubriques, frappées ou blessées dans un contexte qui rend sexuels ces scénarios. » (Cité par PARISOLI Luca, op. cit..)
199. Op. cit., p. 289.
200. De 1934 à 1966, ce code fut plus ou moins respecté. Après une tentative d’adaptation en 1966, ce code fut remplacé en 1968 par une classification des films par âge. À partir de là, le cinéma pornographique put prendre son essor. (Cf. Wikipédia). Nous y reviendrons plus longuement au chapitre 10.
201. Brun cite cet avertissement du poète et romancier russe Michaïl Lermontov (1814-1841)‚ : « C’est déjà bien suffisant d’indiquer la maladie. Quant à la façon de la traiter, Dieu seul la connaît. » (Op. cit., p. 250).
202. Extrait de la chanson « Jeunesse » de Paul Vaillant-Couturier et Arthur Honegger, 1937. P. Vaillant-Couturier (1892-1937) fut un des fondateurs du Parti communiste français.
203. Titre d’une œuvre célèbre de Jacques Maritain parue en 1936 Cerf, 2006.
204. L’expression est de FRANCOIS, Laudato Si’, 2015, Chapitre IV, n° 137 et svts.
205. Id., n° 119. P. Baudry écrit : « c’est l’individualisme contemporain qui est la cible et le vecteur de cette industrie [pornographique] ». (La pornographie et ses images, op. cit., p. 39).
206. Laudato Si’, n° 50.
207. Id., n° 108
208. Id., n° 195
209. Id., n° 147.
210. Id., n° 155.

7. Le nu

La nudité humanisée est toujours « costume »,
une gestuelle humaine dont l’interprétation
n’est connue qu’à travers la « coutume » culturelle.

— André Guindon

  Avant d’étudier la représentation du corps humain nu et de la sexualité, dans l’histoire de l’art, en dehors de la pornographie reconnue comme telle, il me paraît important de réfléchir à la nudité et à sa signification.

  La nudité

  Michel de Montaigne, réfléchissant à l’habitude qu’ont les hommes de se vêtir, se demandait « en cette saison frileuse, si la façon d’aller tout nud de ces nations dernierement trouvées, est une façon forcée par la chaude température de l’air, comme nous disons des Indiens et des Mores, ou si c’est l’originele des hommes. »[1] La nudité n’est-elle pas naturelle et n’est-ce pas le climat qui pousse certains peuples à se vêtir au détriment de leur système immunitaire ? Sa réponse est sans ambigüité : « comme les plantes, arbres, animaux, et tout ce qui vit, se treuve naturellement équippé de suffisante couverture, pour se deffendre de l’injure du temps, […​] aussi estions-nous […​]. »[2] À l’origine donc, nous vivions nus et nous jouissions d’une immunité naturelle que nous avons galvaudée en nous vêtant.
  N’est-ce pas un peu simple ?
  Aujourd’hui, mis à part, dans le domaine francophone, le philosophe et psychologue Marc-Alain Descamps[3], grand défenseur du naturisme ou du nudisme, les psychanalystes, psychologues, ethnologues, anthropologues, sociologues et philosophes décrivent une réalité plus complexe. André Guindon que nous avons déjà cité précédemment a étudié leurs travaux de même que ceux de M.-A. Descamps. Il nous offre une synthèse particulièrement intéressante sur le sujet, dans un ouvrage posthume malheureusement inachevé.[4]
  Vu l’abondance des sources utilisées par Guindon, nous nous référerons principalement à son livre.
  Le fait fondamental qu’il souligne est que « si l’enfant naît nu, il n’entre dans le réseau des relations humaines signifiantes que vêtu ». C’est en portant un habit que l’homme « se différencie effectivement des animaux ». C’est pourquoi le nu représente « une humanité non enculturée, asociale, inapte à vivre avec autrui ».[5] Guindon se réfère à Claude Lévi-Strauss qui a constaté que « dans les cas très rares où il n’y a pas de vêtement du tout […​], il s’agit de tribus dégénérescentes » et l’auteur ajoute que, dans cette circonstance, « il n’y a pas d’érection chez le mâle« ».[6] Nous y reviendrons.
  France Borel est plus radicale encore et parle du « refus universel de la nudité ». Elle confirme que « dès sa naissance, l’être humain est marqué par le social comme si sa nudité naturelle était absolument inadmissible, insupportable, voire dangereuse. […​] Considéré comme bestial, le corps nu, absolument nu, rejoint l’ordre de la nature et confond l’homme avec la bête, alors que le corps décoré, vêtu (ne fût-ce que d’une ceinture), tatoué, mutilé, exhibe ostensiblement son humanité et son intégration à un groupe constitué. »[7] « L’homme en « portant un habit », écrit Guindon, se différencie des animaux. »[8]
  Maurice Sartre le confirme : « L’homme vient au monde nu. Mais il se distingue des autres animaux par le fait qu’il orne tout ou partie de son corps par des parures et qu’il cache au plus grand nombre de ses semblables l’exécution des fonctions naturelles ». C’est, pour l’anthropologue Norbert Elias[9], « l’un des signes les plus évidents du « processus de civilisation ». » Sartre ajoute que « la nudité apparaît […​] comme le résultat d’un choix individuel ou collectif, qui n’a rien de naturel. »[10]
  Seul l’enfant qui naît est nu naturellement. Tout autre « nu » est, en fait le fruit d’un « dénuder », pour reprendre le vocabulaire de Guindon.[11]

  Le « dénuder »

  Pourquoi se vêt-on ? Comme France Borel le suggère aussi, pour établir un statut communautaire, mais aussi sexuel, « développemental », dit Guindon, suivant les âges, un statut culturel, politique, social[12], économique, professionnel, suivant les circonstances ; pour signaler son individualité, se différencier, se protéger, se sentir à l’aise, s’embellir, dissimuler les imperfections, s’inventer une autre personnalité. Bref, le vêtir est « une gestuelle à la fois d’appartenance et d’individualisation, de représentation et de transformation [qui] cherche à établir un heureux équilibre entre le désir de conformité et le désir de singularité, entre l’affirmation du présent et la recherche d’un futur meilleur ».[13]
  Après la naissance donc, le « vêtir » s’impose partout, d’une manière ou d’une autre,[14] et la dénudation est non seulement toujours seconde mais « c’est « seulement dans certaines circonstances à dessein et de propos délibéré » que l’animal vêtu se dénude. Gestuelle secondaire par rapport au vêtir d’enculturation. Le dénuder n’est pas […​] un « déshabiller », geste qui relève de la symbolique vestimentaire, encore moins une simple « absence de vêtement ». Succédant au vêtir, il est gestuelle délibérée et sensée. » [15] Nous allons voir quels sens peut avoir le « dénuder ».[16]
  En tout cas, le dénuder ne peut être interprété comme un retour à la nature « puisqu’entre l’état de nudité et l’acte de se mettre à nu, le fait et la conscience du vêtir sont intervenus. Dans toutes les sociétés connues, la nudité n’est plus jamais vécue comme fait brut, insignifiant, inconscient. »[17]
  Guindon insiste : « la question soulevée par la nudité concerne l’humanisation d’un corps qui, pétri d’esprit, cherche à transcender l’état de nature organique. »[18] Il se réfère à Hegel qui admirait les artistes grecs parce qu’ils ont exprimé « l’humain dans ce qu’il a d’immédiat, le corporel comme attribut humain, pénétré de spiritualité ». Pour eux, « la forme humaine [est] la plus libre et la plus belle ». Le nu sert à souligner la beauté humaine. Tandis que le vêtement n’est intéressant que dans la mesure où il « nous soustrait à la vue directe de ce qui, en tant que sensible, est dépourvu de signification ». [19]
  Le vêtement dénote la culture, la nudité l'« a-signifiant ». Et le dénuder est soit un geste enculturé « propre à humaniser » soit un geste déculturé « dénaturé, impropre à produire de l’humain » : « Le fait matériel d’être nu est un phénomène neutre qui en lui-même ne signifie strictement rien. Le dénuder, lui, est un geste humain dont le potentiel enculturant ou déculturant, autant pour les individus que pour leur société, n’est détectable que dans le réseau des échanges humains dont il fait partie. »⁠[20]

  Les sens du « dénuder »

  Guindon relève « trois faisceaux de significations enculturées » auxquelles répondent trois manifestations de « dénuder déculturé » : « Le geste de se dire nu pourra exprimer le mal-être, plutôt que le bien-être, l’humiliation plutôt que la simplicité d’êtres intégrés et transparents, la désunion de personnes faussement différenciées ou trop différenciées. »[21]
  Que peuvent donc signifier les trois dénudations appelées « enculturées ».
  Tout d’abord le bien-être auquel Guindon[22] associe la santé psychologique mais aussi la « supériorité du sexe dominant », comme on le constate dans certaines cultures où les hommes seuls vivent dénudés. En art, ce « bien-être » peut s’exprimer par des figures mi-humaines, mi-animales où le phallus est délibérément grossi ou par des images inspirant la « maturité virile » :

Satyre[23]

  

David[24]

Satyre ithyphallique, Ve s. av. J.-C.

  

David de Michel-Ange

  Dans ce même registre, on peut ranger des images qui expriment « la qualité divine d’une nudité héroïque ou triomphale » : les dieux et les déesses, symboles d’énergie et de puissance.

Hercule[25]

Aphrodite[26]

Plaque Burney[27]

Hercule et le géant Géryon, IIIe s.

Aphrodite agreste (Louvre)

Ishtar (Mésopotamie)

  L’expression du « bien-être » culmine pour Guidon dans le « nu extatique » qui touche au sacré. Ainsi le Christ de la résurrection de Michel-Ange considéré par Kenneth Clark comme le plus beau nu extatique de l’histoire de l’art mais aussi dans La danse d’Henri Matisse.

Christ Ressuscité[28]

Danse[29]

Christ ressuscité (Michel-Ange)

Henri Matisse, La danse (1909-1910)

  Deuxième sens « enculturé » : « la simplicité »[30] comme on l’a connue dans les bains publics et sur les plages jusqu’au début du XIXe siècle, dans les lieux d’aisance collectifs et aussi au lit où l’on avait l’habitude de dormir nu et souvent à plusieurs.[31] La nudité des enfants relève également de la simplicité. Cette nudité peut symboliser l’humilité, la pauvreté d’esprit, la pureté, l’innocence. Ainsi, Adam et Eve ne couvrent leurs organes génitaux qu’à partir de leur faute.[32]

Péché Originel[33]

Adam et Eve[34]

Adam et Eve[35]

Miniature de Guiard des Moulins, XVe s

P.P.Rubens

Mosaïque sicilienne, XIIIe s.

  Les deux représentations, ci-dessous, d’Adam et Eve méritent d’être juxtaposées, d’ailleurs elles sont exposées toutes deux dans la chapelle Brancacci de l’Église Santa Maria del Carmine à Florence. De plus, ces deux fresques datent des années 1425-1426. Dans la première, Masolino[36] peint nos ancêtres, encore innocents, juste un moment avant de céder à la tentation. Ils sont « de face dans une pose solennelle, sur le fond obscur du jardin d’Eden et sous la verte frondaison de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, tandis que le Serpent, au visage humain d’un jeune page à la chevelure dorée, entreprend son œuvre immémoriale de séduction et que seul le reflet d’une vague inquiétude traverse l’entrecroisement de leurs regards ».[37] À côté, Masaccio[38] qui collabora avec Masolino, a peint aussi un trio après l’expulsion du paradis. Cette fois, l’ange qui défend la porte du Paradis a remplacé le tentateur. Le style aussi est différent : dans un décor quasi abstrait, les corps projettent des ombres et, selon les historiens, les « premières vraies ombres de l’histoire de la peinture qui donnent consistance aux figures et les situent dans l’espace et le temps ».[39]

La tentation d’Adam et Eve[40] L’expulsion du Paradis terrestre[41]

  Adam se cache le visage des deux mains qui voilent son identité tandis qu’Eve exprime sa douleur sur son visage déformé, « sans traits distinctifs » et « reproduit la posture classique de la Vénus pudique ». « Il s’agit, commente Andrea Tagliapietra, de ce geste plus ancien qui nous sépare et nous distingue du mystère de la vie animale. »[42]
  Le vêtu et le dénudé sont des notions fondamentales dans le tableau suivant qui a été commandé par un riche Vénitien à l’occasion de son mariage ? Il a été l’objet de nombreux commentaires.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ed/Tiziano_-_Amor_Sacro_y_Amor_Profano_%28Galer%C3%ADa_Borghese%2C_Roma%2C_1514%29.jpg/960px-Tiziano_-_Amor_Sacro_y_Amor_Profano_%28Galer%C3%ADa_Borghese%2C_Roma%2C_1514%29.jpg[43]

Titien, Amour sacré et Amour profane (1514)

La femme vêtue, en robe de mariée, représente l’amour profane, éphémère. L’arrière-plan est aussi significatif : les lapins suggèrent la fécondité espérée tandis que le château et le cavalier évoquent la vie mondaine. La femme nue qui ressemble à sa voisine et la regarde avec bienveillance est l’amour sacré : elle tient vers le ciel un pot à feu et derrière se profile une église. À l’arrière-plan aussi, un chien chasse un lapin comme s’il chassait l’amour charnel. Cette vénus dénudée symbolise les valeurs spirituelles. Au centre, Cupidon remue l’eau comme s’il voulait mélanger les deux aspects de l’amour. Sur la fontaine, le bas-relief avec ses scènes violentes (un cheval débridé et une femme tirée par les cheveux) pourrait représenter l’amour bestial. Le mouvement du tableau va de la gauche vers la droite comme une invitation à la spiritualisation de l’amour pour éviter ses dérives.
  La simplicité de la nudité est propre à signifier le détachement, l’abandon, la vérité, l’authenticité, la « transparence spirituelle des sages ». On pense aux gymnosophistes[44] ou aux Saints de l’Inde dont parle saint Clément d’Alexandrie[45], qui allaient nus, ne buvaient pas de vin, ne mangeaient pas de viande, n’avaient pas de relations avec les femmes.
  Sartre signale qu’en Grèce, si la nudité s’est imposée dans le sport, elle apparaît aussi dans les fêtes et processions. Cette relation entre le nu et le sacré n’a peut-être « d’autre raison que d’assimiler le fidèle à son dieu » dans la mesure où les dieux eux-mêmes sont représentés nus.[46] Cette « survalorisation » du corps de l’homme est offerte aux yeux des hommes, non des femmes, et n’est pas « une banale habitude, mais un vrai marqueur de civilisation ».[47]
  Troisième et dernier sens « enculturé », selon Guindon : l'intimité.[48] « La nudité, écrit-il, promeut le partage intime »[49]. On pense évidemment au dénuder comme « moyen privilégié d’expression de soi à autrui » dans la relation sexuelle[50] mais l’auteur évoque également, sous cette rubrique, la nudité contestataire collective ou individuelle (streaking) lors de grands rassemblements comme signe de protestation ou de revendication[51].

Promotion vélo[52] Protestation fourrure[53] Lady Godiva[54] Streaker[55]

Le FEMEN manifestent en Europe contre l’islamisme[56]

  Face à ces « trois faisceaux de significations enculturées », Guindon oppose trois faisceaux de significations « déculturées », des manifestations de « dégradation culturelle liée à la nudité »[57].
  Et tout d’abord, le mal-être[58], la misère, la vulnérabilité et la mortalité. Ainsi en est-il, dans la Bible, de Job ou du Christ :

Léon Bonnat[59]

Michel-Ange[60]

Léon Bonnat (1880)

Michel-Ange

  Ce dénuder se retrouve symboliquement dans le rite du baptême, par immersion à l’origine et dans les églises évangéliques[61], la prise d’habit du religieux, ou encore dans la dénudation de l’autel le jeudi saint. La nudité du Christ est signe de « dépouillement », d'« abandon de puissance »[62]. Le nu peut être symbole de « la déchéance d’un corps divorcé des aspirations spirituelles » et, partant, de désordre sexuel, d’absence de vertu, de lubricité, d’abjection comme dans le tableau de Georges Rouault[63], peint vers 1922 et qu’il intitule « Et de la vie ratée de la prostituée qui se donne pour un os à ronger ».

Dans certains tableaux représentant le « Jugement dernier », comme ici chez Roger van der Weyden[64], les élus revêtent l’habit de gloire tandis que les damnés sont envoyés nus en enfer.

Le Jugement dernier, 1445 - 1450, Rogier van der Weyden[65]

  Deuxième « dénuder déculturé » : la pauvreté et l’humiliation[66]. Guindon range, sous cette étiquette, non seulement la nudité servile des esclaves et des serfs, mais aussi la nudité punitive des peuples vaincus, des Françaises qui ont aimé un Allemand durant la guerre, la nudité pénitentielle, mais aussi la nudité comme signe de turbulence, de violence ou de corruption. Alors que la saleté est, à une époque, signe d’honnêteté, la propreté apparaît suspecte : pour Tertullien par exemple, le « soin » du corps y compris des parties qui se cachent aux yeux relève du désir « de se livrer ».[67]

  Troisième et dernier signifié déculturé : la désunion[68] ou les « unions inappropriées et déshumanisantes » ou une « distinction de statut qui sépare plutôt qu’elle n’unit », voire l’agressivité. En Grèce, le nu splendide de l’homme domine le vêtu de la femme. À la renaissance, c’est le contraire qui se manifeste comme on le voit sur les tableaux du Titien représentant Vénus, l’amour et la musique.

Vénus et Cupidon accompagnés d’un joueur de luth de Titien - Reproduction d’art haut de gamme[69]

Le corps dénudé domine la toile qui nous offre « une présentation claire du thème de l’inspiration dans lequel Vénus accomplit le rôle de la Muse. Son comportement est cérémonial et passif. Elle n’accorde aucune attention au musicien tandis qu’il doit faire un grand effort pour la voir toujours ».[70]
  Manet[71], dans son Déjeuner sur l’herbe (1863), veut, selon Guindon, opposer les femmes, l’une nue, l’autre en chemise, qui sont en fait des modèles, dans leur « statut de mineures »⁠[72] aux messieurs habillés en dandys, supérieurs, qui ne sont autres que les artistes Ferdinand Leenhoff[73] et Eugène Manet.[74]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/90/Edouard_Manet_-_Luncheon_on_the_Grass_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Edouard_Manet_-_Luncheon_on_the_Grass_-_Google_Art_Project.jpg[75]

  Au XVe siècle, le « nu féminin [est] associé à l’idée de vice, de sexualité séductrice, de mort », comme on le voit sur les toiles d’Hans Baldung (vers 1484-1545) :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/88/Gw11_0001030_20170619_001_Baldung_Der_Tod_und_die_Frau.jpg/250px-Gw11_0001030_20170619_001_Baldung_Der_Tod_und_die_Frau.jpg[76]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/10/Baldung_-_Die_%C3%A4ltere_Tochter_Lots%2C_2989_a.jpg/330px-Baldung_-_Die_%C3%A4ltere_Tochter_Lots%2C_2989_a.jpg[77]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/be/Gw11_0001031_20170619_001_Baldung_Der_Tod_und_das_Maedchen.jpg/120px-Gw11_0001031_20170619_001_Baldung_Der_Tod_und_das_Maedchen.jpg[78]

  Même si la classification de Guindon paraît un peu artificielle avec ces trois faisceaux de signifiés « enculturés » qui s’opposent aux trois faisceaux de signifiés « déculturés » et même si à l’intérieur de chaque catégorie le rangement paraît parfois arbitraire, sa conclusion me semble tout à fait pertinente : « La fait matériel d’être nu est un phénomène neutre qui en lui-même ne signifie strictement rien.

Humaine, Anatomie, Femmes, Hommes, Nu, Organes[79]

Le dénuder, lui, est un geste humain dont le potentiel enculturant ou déculturant, autant pour les individus que pour leur société, n’est détectable que dans le réseau des échanges humains dont il fait partie. »[80]
  Le corps dénudé peut donc être un simple objet neutre ou clinique, dénué ou pauvre de sens. Une photographie le représentant enlève, au-delà de l’identité, toute signification au corps et partant à la personne, à sa dignité profonde. Le corps devient « manipulable », et le « dénuder » peut alors être un moyen de réduction. Ce n’est pas par hasard si certaines civilisations ont dénudé leurs esclaves pour signifier leur condition inférieure. De même, plusieurs auteurs ont constaté que la mise à nu était, dans les régimes et pratiques totalitaires un moyen d’humilier l’individu, de le rendre inférieur à ses « maîtres ». Alain Finkielkraut cite le témoignage de Gitta Serenty[81] qui a recueilli les confidences de Franz Stangl[82] qui fut commandant des camps d’extermination de Sobibor, entre mars et septembre 1942, et de Treblinka entre septembre 1942 et août 1943 : « Voyez-vous, confesse-t-il à propos de ses victimes, je les ai rarement perçus comme des individus. C’était toujours une énorme masse. Quelquefois, j’étais debout sur le mur et je les voyais dans le « couloir ». Mais comment expliquer — ils étaient nus, un flot énorme qui courait conduit à coups de fouet […​] »[83] Alain Kinkielkraut commente cet aveu : « Miracle de l’entassement des êtres et de la nudité des corps : un univers se crée où tous les hommes sont interchangeables, homogènes, équivalents. Dénuder et grouper, ce double geste, purement fonctionnel en apparence, retire à la personne le privilège mystérieux que lui confère son visage. Ce qui existait à titre de réalité unique, irremplaçable, est dégradé au rang d’exemplaire ou d’échantillon indéfiniment reproductible. Ce qui avait le pouvoir de faire honte, d’inhiber l’impulsion meurtrière et d’inverser la spontanéité en mauvaise conscience, n’est plus qu’un petit bout de peau quelconque. » Alain Finkielkraut poursuit et élargit sa réflexion : « Agglutinés et nus, que ce soit dans un camp de concentration, sur une plage naturiste, ou sur la scène d’un théâtre d’avant-garde, au comble de la servitude ou au paroxysme de la liberté, les hommes perdent à la fois la spécificité qui les distingue les uns des autres et la ressemblance qui les rapproche : ni semblables, ni différents, ils sont pareils, ils anticipent l’identité radicale à laquelle les réduira la mort.
  Par le simple fait de la concentration des chairs, les frontières s’estompent, rien n’est délimité : l’individu est noyé dans la masse, le visage cesse de se détacher du reste du corps. La forme humaine devient compacte, elle se présente d’un seul tenant : la continuité interrompue entre le corps vêtu et la nudité du visage est rétablie. Plus même : c’est le corps qui envahit le visage, et qui le revêt, en quelque sorte, de sa propre nudité. Si le corps est nu, le visage cesse de l’être ; ou plutôt, il l’est de la même façon. Logé à la même enseigne charnelle, il prolonge jusqu’aux cheveux la nudité du corps. La masse est un corps collectif qui avale les singularités, le corps est une masse organique qui mange le visage. »
  Finkielkraut revient à l’univers concentrationnaire nazi : « Ainsi, c’est pour les dissimuler que les SS dépouillent de leurs vêtements ceux qu’ils se préparent à tuer. Par-delà toutes les raisons instrumentales qu’on peut invoquer pour expliquer le déshabillage des gazés, il s’agit bien d’empêcher le face-à-face de la force et du visage. Deux fois incorporés, enrôlés de force dans leur propre corps et dans la masse qu’ils forment avec les autres condamnés, les victimes sont annihilées avant même qu’elles ne meurent, et leur assassinat ne fera que sanctionner le caractère de « déjà mort » avec lequel se confond désormais leur vie. À l’autre, mis en tas et revêtu du « linceul »[84] de sa nudité, il ne reste rien : pas d’âme, pas d’individualité, pas de transcendance, nul sanctuaire à respecter : il n’y a plus en lui d’obstacle à sa destruction. La masse nue a eu raison de son inviolabilité. »
  La nudité en groupe « a la mission rigoureusement […​] d’engloutir dans son corps le visage de l’autre ».[85]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/59/Bundesarchiv_Bild_192-208%2C_KZ_Mauthausen%2C_Sowjetische_Kriegsgefangene.jpg[86]

Naturisme[87] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/99/Nudist_fun.jpg/330px-Nudist_fun.jpg[88] Naturisme[89]

  On peut appliquer aussi cette analyse aux « adamites » membres d’un mouvement religieux qui entre les XIIIe et XVe siècles ont rêvé de vivre comme Adam et Eve dans le jardin d’Eden : ils rejetaient le mariage, la violence, prônaient l’amour libre et le végétarisme, prétendant tout ignorer du bien et du mal.[90] Ils ont été persécutés pour des raisons religieuses, sociales et politiques. Il semble qu’au début du XXe siècle, il y ait eu une résurgence sans lendemain de ce mouvement en Amérique du Nord. Ce sont peut-être les ancêtres des hippies.[91]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/6b/Doukhobors-Langham_Saskatchewan-1903.jpg[92]

  Mais le nu peut aussi, on en verra encore de nombreux exemples par la suite, exprimer des sentiments, des idées, des valeurs. Avant Guindon, Kenneth Clark avait relevé qu’il peut tout aussi bien traduire l’harmonie, l’énergie, l’extase, l’humilité, l’émotion, la chasteté, un ordre religieux ou non, le détachement de l’âme par rapport aux réalités terrestres. C’est, dira ce grand connaisseur, « le plus grave des sujets artistiques ».[93]

  Les espèces de « dénuder »

  Outre les sens que peut prendre la nudité, on peut aussi, s’arrêter à ses différentes formes. On considère souvent qu’être nu signifie : ne pas masquer les organes sexuels. Mais quels organes peut-on appeler sexuels ? Suivant les cultures et les époques, on considère comme sexuels les seins, le visage, les pieds, les mains, le nombril, les lèvres, les fesses, les cuisses, etc. De plus, ce qui sert à masquer l’organe peut l’accentuer que ce soit avec un pagne, une braguette, un étui pénien, un slip, un string, un micro-bikini ou un maillot transparent.

"Braguettes proéminentes chez Pieter Brueghel l’Ancien.[94] Étui pénien[95] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/be/A_woman_in_a_thong_bikini.jpg/250px-A_woman_in_a_thong_bikini.jpg[96] Maillot transparent[97]

  Brueghel s’inscrit bien dans la culture du XVIe siècle qui est considérée, pour les hommes, comme « un sommet d’érotisme dans l’histoire de la mode occidentale ». Ils sont affublés de chausses serrantes qui les faisaient paraître nues les jambes et d’une braguette proéminente « saillante et ornée ».[98]

Portrait de Charles-Quint[99]
Jakob Seisenegger[100], Portrait de Charles-Quint (1532).

  Par ailleurs, les pièces de vêtement qui servent à masquer les « organes sexuels », doivent eux-mêmes, dans certaines cultures, être cachés. Ainsi, les sous-vêtements en Angleterre victorienne étaient « innommables ». Parmi des gens habillés, une femme en soutien-gorge et culotte serait considérée comme « nue ».
  Guidon note avec pertinence que « dévoilant ce qu’il couvre, dévêtant ce qu’il revêt, le vêtement convie l’imagination fabulatrice à mousser le désir par des évocations qui dépassent la médiocrité courante. Les artistes classiques le savaient si bien que, pour rendre plus « extatiques » les nus qu’ils peignaient ou sculptaient, ils inventèrent la technique de la « draperie mouillée » qui occulte légèrement pour mieux accentuer. Le voile avantage la beauté nue ! » Nous en verrons des exemples par la suite. Si « la disparition de certaines pièces du costume entraîne une dé-érotisation des parties du corps qu’elles couvraient […​] elle donne souvent lieu à de nouveaux processus d’érotisation. »[101] Lorsque la jupe s’est raccourcie, on a érotisé le pied[102], on a épilé les jambes, on a utilisé des bottes hautes, des collants et des bas ; le gant disparu, on a peint les ongles, etc.
  En fait, « le vêtement souligne plutôt qu’il n’occulte les attributs corporels. […​] totalement exposé, le corps humain a moins de virtualité érotique ». Guindon évoque l’expérience des nudistes qui constatent « le caractère non érotique de la nudité désinvolte de ces gens ordinaires ».[103] Il estime qu’il est démontré « que des sujets exposés aux nudités sexuelles y perdent rapidement tout intérêt. La saturation visuelle d’organes génitaux n’était guère de nature à inciter nos lointains ancêtres à couvrir « ce sein [etc.] que je ne saurais voir ».[104]
  Si le vêtement, comme dit plus haut, dénote la culture, le jeu du vêtir et du dénuder est la source de l’érotique. Fragonard[105] l’illustre parfaitement dans ce tableau intitulé Les hasards heureux de l’escarpolette :

Fabio Chiodini - Jean-Honoré Fragonard - « Les Hasards Heureux de l' Escarpolette »[106]

  Baudry aussi l’a remarqué : « le corps érotisé peut n’être pas et même pas du tout un corps dénudé. La mine ou la pose peuvent connoter plus explicitement l’invite érotique que le strict déshabillage »[107] :

https://cdn.pixabay.com/photo/2016/09/30/11/17/woman-1705034_960_720.png https://cdn.pixabay.com/photo/2017/05/25/19/12/girl-2344118_640.jpg https://cdn.pixabay.com/photo/2017/06/12/01/15/girl-2394040_640.jpg[108]

  Le déhanché, le « déshabillé » partiel, le geste, le cadre, les accessoires, la partie du corps mise en évidence, l’éclairage, la couleur ou le noir et blanc peuvent concourir à la provocation :

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  L’évocation de la « mine » attire notre attention sur un autre élément qui intervient dans l’érotisation du corps : le visage. Sans être très dénudée, la femme, par sa pose et surtout l’expression du visage peut laisser transparaître son désir de séduire. Dans ce visage, c’est évidemment le regard qui trahit l’intention et, en particulier, celle de séduire.[113]

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  Encore faut-il « que l’attitude érotique, ou encore que les attitudes que suppose l’érotisme, soient prises dans une époque culturelle particulière pour qu’un « mécanisme » fonctionne »[117]. Le contexte est donc aussi très important comme on le constate encore ci-dessous dans le contraste entre la nudité « primitive » et le déshabillé « savant » où se cumulent la « mine », le regard vers le spectateur, le déhanchement, le maillot ou les sous-vêtements, la sortie de bain et le lieu intime, le lit, en l’occurrence.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/98/Helbild_p%C3%A5_Tucano-h%C3%B6vding_med_tv%C3%A5_brors%C3%B6ner_framf%C3%B6r_ett_hus_-_NRM_-_DM6_154.png/330px-Helbild_p%C3%A5_Tucano-h%C3%B6vding_med_tv%C3%A5_brors%C3%B6ner_framf%C3%B6r_ett_hus_-_NRM_-_DM6_154.png[118] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/38/Mujeres_Yamanas.jpg[119] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/be/Kayapo_3067a.JPG/330px-Kayapo_3067a.JPG[120]

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  Baudry a longuement réfléchi à l’importance du visage qui est, selon lui, « porteur de l’érotisme, [et] assure cette permanence de l’enchantement dans l’image la plus crue…​ »[124] Pour lui, « une différence essentielle entre le sexe ritualisé de la vie quotidienne et la pornographie tient dans la présence du visage ou sa disparition tendancielle. De même la différence entre érotisme et pornographie […​] peut-elle se situer relativement à la place que le visage occupe dans le montage de l’image et dans le montage du regard. […​] Si dans l’image érotique, c’est en fait le visage qui est érotique, c’est bien la disparition du visage en tant que tel, et éventuellement sa suppression, comme c’est souvent le cas, qui fait passer au registre de la pornographie. Dans la vie sexuelle ordinaire, le sexe, au sens de l’organe physique, tout matériel, ne se regarde qu’à partir du visage. Alors que dans l’image X, le visage n’est traité et vu qu’à partir du sexe et de son fonctionnement. »[125]
  Les photographies ci-dessus sont donc clairement érotiques, c’est-à-dire construites pour « exciter ou tendre à exciter l’instinct sexuel », selon la définition du Robert.
  Pour Baudry, la différence entre érotisme et pornographie « se situe entre suggestion et réalisation, évocation et performance. […​] La photographie érotique montre une femme qui « attend » un partenaire, qui suggère le plaisir d’une pénétration anticipée ou métonymique, tandis que la photographie pornographique montre la femme pénétrée. »[126] Si l’on suit cette analyse, la photo ci-dessous de gauche est érotique tandis que celle de droite ne l’est pas ou l’est moins en tout cas. Le corps dénudé n’est pas à son avantage et le cadre neutre est moins incitant que le lit où se prélasse le sujet de gauche qui nous regarde.

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  Avec ce dernier nu, la responsabilité du spectateur est davantage engagée. Il a moins d’excuses que face à l’image précédente. Comme le dit Baudry, « le déclic érotico-pornographique ne se produit pas qu’en raison de la joliesse des filles ou de la beauté des femmes, dont une histoire pourrait montrer l’évolution des « formes canoniques ». Ce qui plaît n’est pas tautologiquement produit par l’objet du plaisir. Il faut aussi considérer une exposition possible de soi-même dans le jeu même de cette exposition. »[129] Nous sommes responsables de notre regard et de ce que ce regard peut susciter en nous comme émotions.
  En 1952, le pape Pie XII qui ne peut être soupçonné de laxisme évoquait « un observateur impartial » qu’il ne nomme pas mais qui traduisait bien sa pensée à propos du « nudisme » : « Ce qui dans ce domaine intéresse la masse, ce n’est pas la beauté de la nudité, mais la nudité de la beauté. »[130]
  Il est un fait que la simple vision de la femme la plus habillée, la plus modeste, la plus réservée, peut éveiller, sans qu’elle s’en rende compte et le veuille, la concupiscence d’un passant peut-être obsédé qui la caressera de regards indécents et imaginera quelque scénario grivois.[131] Mais il est sûr également qu’il est difficile, devant une femme dénudée partiellement ou totalement, de garder l’œil chaste et d’en rester, par exemple, au seul plaisir esthétique.

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  Pourquoi surtout des nus féminins ?[134]

  Nous avons beaucoup parlé de l’image de la femme et nous en parlerons encore par la suite. Ce n’est pas par discrimination ou sexisme mais simplement, comme l’expérience de tout un chacun peut le confirmer à de rares exceptions près peut-être, parce que l’érotisation est surtout visuelle chez l’homme. Françoise Dolto, citée précédemment, nous l’a affirmé : « les hommes sont tous voyeurs »[135] alors que les femmes le sont rarement. Les femmes sont plus sensibles aux paroles, à « l’appréciation éthique et esthétique », à tel point, dit-elle, qu’entre l’homme et la femme, « si le langage disparaît […​], le désir pour la femme vis-à-vis de l’homme peu à peu s’éteindra dans l’absence de paroles. »[136]
  François Cheng a une explication plus artistique qui lui est inspirée par les poètes chinois : « Si, aux yeux des poètes chinois, la femme apparaît comme un miracle de la Nature, c’est parce qu’ils ont vu en elle une sorte de « concentré » des beaux éléments de la Nature, et que bien des métaphores peuvent être, tout naturellement, appliquées à son corps. Lune, étoile, brise, nuage, source, onde, colline, vallée, perle, jade, fleur, fruit, rossignol, colombe, gazelle, panthère, telle courbe, tel méandre, telle sinuosité, telle anfractuosité, autant de signes d’un mystère sans fond. »[137] On ne s’étonnera pas qu’il accorde « la prééminence à la beauté féminine », qui est « la merveille des merveille ».[138] « La femme, dira-t-il aussi, est, tout particulièrement, dépositaire d’un don de beauté qui est comme une grâce divine. »[139]
  Sur le plan artistique, d’une manière générale, le nu masculin, seul, suggère d’autres valeurs que le nu féminin. Clark explique que « les Grecs ont découvert dans le nu deux symboles de l’énergie qui ont subsisté pratiquement jusqu’à nos jours dans l’art européen. Ce sont l’athlète et le héros, qui furent dès le début de leur histoire étroitement associés […​] Depuis les temps homériques, les dieux et les héros de la Grèce manifestèrent avec fierté leur énergie physique […​]. » Il consacre donc plus de 70 pages[140] à l’expression de cette énergie à travers, presque exclusivement, des nus masculins. Après Vénus, c’est Hercule qui retient toute l’attention de l’historien.
  Ce sont des éléments qui nous serviront plus loin.


1. MONTAIGNE Michel de, Essais, op. cit., I, chap. XXXVI, p.262.
2. Id., p. 263.
3. 1930-2018. Marc-Alain. Descamps a enseigné à la Sorbonne puis à l’université René-Descartes à Paris. Il est l’auteur, entre autres, de Vivre nu, Psychosociologie du naturisme, Edition Trismégiste, 1987 et Le langage du corps et la communication corporelle, PUF, 1989.
4. Né en 1933 et décédé en 1993, ce canadien a enseigné la théologie morale à l’Université Saint-Paul d’Ottawa. Son compatriote Rosaire Bellemare (auteur notamment de Christianisme et amour, L’agapè, Fides, 2009) nous apprend, dans l’avant-propos du livre de A. Guindon que celui-ci fut « la cible d’attaques souvent rageuses » et même « victime de dénonciations en haut lieu ». (Op. cit., p. 11)., ayant abordé la question du nu et du vêtement sans aucun apriorisme, soucieux d’abord d’étudier les faits avant de proposer une éthique. Le dernier chapitre devait s’intituler Nudité et foi chrétienne mais l’auteur est décédé avant d’avoir pu le revoir, c’est malheureusement le chapitre « le moins accompli », « le plus disparate » (op. cit., pp. 237-238), de l’aveu même des deux éditeurs : Rosaire Bellemare, bien sûr, et Réjean Robidoux, autre universitaire canadien qui signe la postface où il rapproche la pensée de Guindon de celle du pape Jean-Paul II. (Cf. op. cit., pp. 273-276).
5. Op. cit., pp.135-137.
6. L’homme nu, Plon, 1971, p. 30, cité in GUINDON, op. cit, p.136.
7. BOREL France, Le vêtement incarné, Calmann-Lévy, 1992, pp. 15 et 17. Docteur en philosophie et lettres de l’ULB, France Borel fut directrice de l’École supérieure des arts visuels de la Cambre (Bruxelles).
8. L’habillé et le nu, op. cit., p. 136.
9. ELIAS Norbert, La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, 1973, cité in SARTRE Maurice, Culture, savoirs et sociétés dans l’antiquité, Texto/Tallandier, 2017, p. 15. Maurice Sartre, né en 1944, est un historien spécialiste de l’histoire des mondes grec et romain. Il fut professeur à l’Université de Tours.
10. Id., pp. 15-16.
11. Pour P. Baudry aussi, le nu « procède toujours d’un déshabillage, ou l’on peut dire que le nu lui-même n’existe pas : il s’agit du dénudé, ce qui n’a rien à voir ». (La pornographie et ses images, op. cit., pp. 68-69). Le philosophe italien Andrea Tagliapietra, dans son essai sur la pudeur, précise que « même si la sensibilité contemporaine induit à penser qu’il existe un rapport plus désinhibé et « naturel » à l’égard de la nudité de notre corps, en réalité, le corps que nous montrons est artificiel, épilé, propre et désodorisé — si ce n’est même retouché et modelé par la chirurgie esthétique et le body building — bref, parfaitement désanimalisé ». (TAGLIAPIETRA Andrea, La force de la pudeur, Pour une philosophie de l’inavouable, Forum/Salvator, 2017, pp. 47-48). A. Tagliapietra, né en 1962, est fondateur et directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire en Histoire des Idées (CRISI) auprès de la Faculté de Philosophie de l’Université Vita-Salute San Raffaele de Milan et de ICONE, le Centre de recherche européen en histoire et théorie de l’image, de Palazzo Arese Borromeo.
12. En Égypte, en Grèce, à Rome, les esclaves et les prostituées sont nus (Cf. BARDECHE Maurice, Histoire des femmes, I, Stock, 1968).
13. GUINDON a., op. cit., p.128.
14. Il est intéressant de savoir qu’à Rome, c’est « le père qui, en autorisant d’habiller ou non le nouveau-né, manifeste sa volonté de le légitimer ou non ». (SARTRE M., op. cit., p. 26).
15. Id., p. 137.
16. Guindon aussi distingue « déshabillage » et « dénudation » mais son explication, nous le verrons par la suite, n’est peut-être pas tout-à-fait convaincante : « Le propos de l’image X n’est plus celui de l’image érotique : il ne s’agit plus de déshabillage et de nudité, mais de dénudation. » (Op. cit., p. 81).
17. Id., p. 153. Pour Guindon, le nudisme relève, à la fois, de la naïveté et de l’utopie. Naïveté de contester le lien entre la nudité et la sexualité alors que les chartes en vigueur dans les différents camps naturistes stipulent les comportements inadéquats (le voyeurisme, l’exhibitionnisme), préconisent parfois un vêtement pour des raisons d’hygiène ou d’intempéries, parfois pour certaines activités et n’acceptent pas les mineurs non accompagnés de leurs parents. Utopie de penser que la nudité établit une égalité entre les personnes alors que des corps apparaissent parfaits et d’autres disgrâcieux. Certains évoquent L’Utopie de Thomas More (1516) où il nous est raconté que « les Utopiens ne se marient pas en aveugles… Une dame honnête et grave fait voir au futur sa fiancée, fille ou veuve, à l’état de nudité complète et réciproquement un homme d’une probité éprouvée montre à la jeune fille son fiancé nu ». Une égalité de marchandises, pourrait-on dire (Cf. POLY Jean-Pierre, « L’Utopie de Thomas More », in Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, n° 22, 2005, pp.151-155). Jadis, les bains mixtes offraient des « occasions de vanité pour les femmes et de luxure pour les hommes », écrit Guindon, (op. cit., p. 181).
18. Op. cit., p. 147. Il ajoute‚ : « La nudité des modèles employés pour la peinture, la sculpture ou la photographie de mode et des acteurs de cinéma, se démarque déjà de la nature en friche. Ces corps féminins ou masculins sont eux-mêmes avant leur transformation artistique, des œuvres de culture. La nudité réelle, autant que celle du « nu artistique », est une « représentation », la création esthétique d’un être auquel la pensée et la liberté assurent une certaine maîtrise sur sa forme corporelle elle-même. » (Id., p. 149).
19. HEGEL Georg Wilhelm Friedrich (1770-1831), Esthétique, Flammarion, 1979, III, pp. 154-156.
20. GUINDON, op. cit., pp. 153-154.
21. Id., p. 188.
22. Id., pp. 157-160.
23. Statue d’un Satyre ithyphallique, Silenus, Musée Archéologique d’Athènes, photo de Grant Mitchell, CC BY 2.0.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Statue_of_a_Satyr.jpg.
24. David de Michel-Ange, Florence, Galleria dell’Accademia, 1501-1504, photo de Jörg Bittner Unna, CC BY 3.0.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:%27David%27_by_Michelangelo_Fir_JBU004.jpg.
25. Les Boeufs de Géryon, Musée Saint-Raymond, 3e s., CC BY-SA 4.0.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:MSR-ra-28-l-1-DM.jpg.
26. Aphrodite Agreste, Georges Clère, Palais du Louvre, photo de Jastrow, CC BY 2.5.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Rustic_Aphrodite_Clere_cour_Carree_Louvre.jpg.
27. Plaque Burney, British Museum, photo de Gennadii Saus i Segura, CC BY-SA 4.0.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Relieve_Reina_de_la_Noche_(ca._1800_a.C).jpg.
28. Christ de la Minerve (première version), Michel-Ange, église des sylvestrins de Bassano Romano, photo de Don Giacinto, CC BY-SA 3.0.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cristo_portacroce_michelangelo2.jpg.
29. La Danse, Henri Matisse, Musée de l’Ermitage.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Danse_II,_par_Henri_Matisse.jpg.
30. Id., pp. 160-165.
31. Le chroniqueur JOINVILLE, (in Vie de saint Louis, UGE/10-18, 1963, p. 153) raconte que, suite à un incendie accidentel, la reine Marguerite, épouse de Louis IX, sortit de sa chambre toute nue : elle « s’éveilla, vit la chambre tout embrasée, sauta du lit toute nue » pour éteindre le feu. Dans ses fameux Rapports (Sexual Behavior in the Human Male, 1948 et Sexual Behavior in the Human Female, 1953), le Dr Alfred Kinsey note que la nudité au lit se pratique principalement dans les milieux éduqués.
32. Cf. Gn 3, 11 et 21.
33. Péché originel, Guiard des Moulins, Bible historiale.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Miniature_P%C3%A9ch%C3%A9_originel.jpg.
34. Le jardin d’Eden avec la Chute de l’Homme, Rubens et Brueghel l’ancien, 1615, Mauritshuis.
Extrait de https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jan_Brueghel_de_Oude_en_Peter_Paul_Rubens_-_Het_aards_paradijs_met_de_zondeval_van_Adam_en_Eva.jpg.
35. Dieu confrontant Adam et Ève, Cathédrale de Monreale, Codex, CC BY-SA 4.0.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nudit%C3%A9_Adame_et_%C3%88ve.jpg.
36. Masolino da Panicale (1383-1447).
37. TAGLIAPIETRA Andrea, La force de la pudeur, Pour une philosophie de l’inavouable, Salvator, 2017, pp. 9-10.
38. Tommaso di Giovanni Cassai dit Masaccio (1401-1428)
39. TAGLAPIETRA Andrea, op. cit., p. 11.
40. La tentation d’Adam et Eve, Masolino da Panicale, Chapelle de Brancacci.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Masolino,_adamo_ed_eva.jpg.
41. L’expulsion du Paradis terrestre, Masaccio (1401-1428), église Santa Maria del Carmine.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Masaccio_expulsion-1427.jpg.
42. TAGLIAPIETREA Andrea, op. cit., pp. 12-13.
44. Gymnos, en grec γυμνός, signifie nu. Chez Homère, les athlètes portent un caleçon ou un pagne (Iliade XXIII, 685) et Ulysse veille à cacher sa virilité (Odyssée, XVIII, 66). Mais, à partir du VIe siècle av. J.-C. tous les vases montrent des athlètes nus (cf. https://api-www.louvre.fr/sites/default/files/2021-09/Arts%20et%20sport_final.pdf) :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3a/Pioneer_group_-_ARV_33_extra_-_athletes_-_satyrs_and_maenads_-_M%C3%BCnchen_AS_-_05.jpg/960px-Pioneer_group_-_ARV_33_extra_-_athletes_-_satyrs_and_maenads_-_M%C3%BCnchen_AS_-_05.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pioneer_group_-_ARV_33_extra_-_athletes_-_satyrs_and_maenads_-_M%C3%BCnchen_AS_-_05.jpg.
Selon Platon (République, V, 542c) ce serait un héritage des Crétois transmis par les lacédémoniens (Thucydide le confirme dans Guerre du Péloponnèse, I, VI, 4-6 : cette nudité distingue les Grecs des barbares). Selon Pausanias, géographe et voyageur du IIe s. ap. J.-C., un certain Orsippos de Mégare aurait perdu son pagne et fut imité. Plus vraisemblablement, cet abandon du pagne fut volontaire car courir nu était plus facile. Quant aux femmes, on sait qu’elles n’étaient pas admises au stade. Selon Pausanias, de nouveau, c’est en 720 av. J.-C., lors de la XVe Olympiade, qu’une certaine Kallipàteira appartenant à une famille d’athlètes fut la seule à n’être pas punie d’avoir pénétré sur le stade d’Olympie. Il écrit : « Callipatira est, disent-ils, la seule femme qui s’y soit laissée prendre ; d’autres la nomment Phérénice, et non Callipatira. Son mari étant mort avant elle, elle prit tout l’ajustement d’un maître de gymnastique, et conduisit son fils à Olympie pour combattre dans les jeux. Pisirodos (c’était le nom du jeune homme) ayant remporté le prix, Callipatira, en franchissant la barrière qui tient renfermés les maîtres de gymnastique, laissa reconnaître son sexe. On la renvoya cependant sans la punir, par considération pour son père, ses frères et son fils, qui avaient tous été couronnés aux jeux Olympiques ; mais on rendit une loi portant que désormais les maîtres de gymnastique ne se présentassent que nus à ces exercices. » Sinon, la sanction était sévère : « On trouve sur la route d’Olympie, avant de traverser l’Alphée, une montagne qui, du côté de Scillonte, a des rochers très hauts et très escarpés ; on la nomme le mont Typaeos. La loi veut chez les Éléens, qu’on précipite du haut de cette montagne les femmes qu’on surprend aux jeux Olympiques, ou qui osent seulement traverser l’Alphée pendant les jours où cela leur est défendu. » (Description de la Grèce ou Périégèse,I, XLIV,1). En Grèce, la règle générale est « de ne pas se montrer nu devant un inconnu et, surtout, jamais devant l’autre sexe » (SARTRE M., op. cit., p. 17) Cf. également https://histoireparlesfemmes.com/2018/04/09/kallipateira-la-premiere-femme-dans-un-stade/
45. Clément d’Alexandrie critique leur ascèse exagérée contre laquelle il met en garde les époux chrétiens. (Cf. Stromates, III, 7, 60, 1-4 et MUCKENSTURM-POULLE Claire, Clément d’Alexandrie et les sages indiens, Collection de l’Institut des Sciences et techniques de l’Antiquité, 2003, n° 903, p. 145)
46. SARTRE M. op. cit., p. 21. La nudité des femmes « est limitée, tardive et peu valorisée » sauf dans le cas de certaines consécrations votives. Quant aux déesses, il faut attendre Praxitèle, au IVe siècle av. J.-C. pour que s’impose leur nudité puis celle des femmes. (Id., p. 23). À Sparte, il en va autrement. Les jeunes filles pratiquent les sports et défilent nues, comme les garçons, lors des fêtes et processions. Cette nudité était considérée « comme une marque de chasteté et d’indifférence aux singeries sexuelles."(BARDECHE Maurice, Histoire des femmes I, op. cit., pp. 186-187).
47. SARTRE M., op. cit., p. 24.
48. Op. cit., pp. 165-172.
49. Op. cit., pp. 165-172.
50. Il cite l’ouvrage du jésuite Tomàs Sanchez (1550-1610) Disputationes de sancto matrimonii Sacramento, qui fit longtemps scandale et qui fut, entre autres, durement critiqué par Blaise Pascal (Provinciales) pour son laxisme puis par Pierre Bayle (1647-1706) pour obscénité (Dictionnaire historique et critique). Sanchez donne, en fait, des détails sur la vie sexuelle des époux : il leur recommande la nudité et autorise « embrassements, baisers, et attouchements coutumiers entre les époux, pour témoigner et renforcer leur mutuel amour, même s’il y a danger de pollution involontaire ».
Cf. https://www.dicopathe.com/livre/disputationum-de-sancto-matrimonii-sacramento/
51. En 1992, au Mexique, des paysans nus manifestent pour obtenir des terres et à Paris, en septembre 2011, ce sont des professeurs qui, dénudés, ont protesté contre leur manque de moyens.
(https://joyofmuseums.com/artists-index/pre-raphaelite-art/lady-godiva-by-john-collier/).
53. Contre l’abattage d’animaux à fourrure. (www.antifurcoalition.org) et (https://www.lemonde.fr/blog/fredericjoignot/2011/12/26/la-politique-du-nu-a-travers-le-monde/).
54. John Collier, Lady Godiva, (1898), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lady_Godiva_(John_Collier,_c._1897).jpg.
Selon la légende, cette dame, épouse du comte anglo-saxon Léofric de Mercie (968-1057), aurait traversé les rues de Coventry, nue, à cheval, pour inciter son époux à diminuer les impôts.
56. « Femen » contre l’islamisme. « Femen » est un mouvement fondé en Ukraine en 2008 par Anna Hutsol, née en 1984, économiste formée à l’Université de Kiev. Une autre figure célèbre du mouvement est sa compatriote Inna Chevtchenko diplômée en journalisme dans la même université. Les militantes manifestent pour les droits des femmes, pour l’athéisme, contre le tourisme sexuel, la corruption, la prostitution. Par contre, le groupe russe des Pussy Riot qui affichent les mêmes revendications, manifestent la plupart du temps en tenues légères.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Inna_Shevchenko_(crop_from_Femen_(6890664112).jpg).png.
57. Op. cit., pp. 173-188.
58. Id., pp. 176-181.
61. Cf. Rm 6.
62. Cf. également CHAPELLIER Alain, Le Christ nu, Seuil, 2003.
63. 1871-1958.
64. Peint entre 1443 et 1452.
66. Op. cit., pp. 181-184.
67. TERTULLIEN (150/160-220), Traité de l’ornement des femmes, Charpentier, 1844, Livre premier, IV. Tertullien est considéré comme le premier Père de l’Église d’occident.
68. GUINDON, op. cit., pp.184-188.
71. MANET Edouard, 1832-1883.
72. Victorine Meurant et Alexandrine-Gabrielle Meley, future madame Zola.
73. Peintre et sculpteur néerlandais, 1841-1914.
74. Il est le frère d’Edouard et peintre comme lui, 1833-1892.
75. Certains symboles très suggestifs accroissent la charge érotique : la corbeille de fruits renversée et les vêtements épars suggèrent que ce déjeuner fut un peu « mouvementé ». De plus, sans respect pour les règles de la perspective, le peintre place au centre, dans la rivière, une femme en chemise qui semble se laver, après l’acte peut-être…​
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edouard_Manet_-_Luncheon_on_the_Grass_-_Google_Art_Project.jpg.
77. Représentation de l’épisode biblique où les filles de Loth enivrent leur père pour s’accoupler avec lui (Gn 19, 30-38).
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Baldung_-_Die_%C3%A4ltere_Tochter_Lots,_2989_a.jpg.
80. GUINDON A., op. cit., p. 188.
81. 1921-2012. Cette historienne britannique d’origine autrichienne a écrit de nombreux livres, notamment sur la Shoah.
82. 1908-1971. Ce criminel de guerre nazi a été condamné à la réclusion à perpétuité en 1970.
83. SERENY Gitta, Au fond des ténèbres, Denoël, 1975, pp. 215 et 217.
84. Finkielkraut emprunte l’expression à KUNDERA Milan, in Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard, 1979, p. 259.
85. FINKIELKRAUT Alain, La sagesse de l’amour, Gallimard, 1984, pp. 164-166. A. Finkielkraut est un philosophe français, né en 1949. Traditionnellement, les condamnés à mort par fusillade ont les yeux bandés pour être déshumanisés et ne pas, par leur regard, toucher les soldats qui les exécutent. (Cf. OFFENSTADT Nicolas, Les fusillés de la grande guerre, Odile Jacob, 2009, pp. 329-331.)
86. Prisonniers soviétiques au camp de concentration de Mauthausen.
Bundesarchiv, Bild 192-208, CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 DE, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_192-208,_KZ_Mauthausen,_Sowjetische_Kriegsgefangene.jpg.
87. Groupe de naturistes posant pour la caméra, sur une plage de Crimée, Cataloni, CC BY-SA 3.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:At_the_nudist_beach.jpg.
89. Groupe naturiste en FLoride, Florida Young Naturists CC BY-SA 3.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:FYN_06.jpg.
90. Ils considéraient la nudité comme un signe de perfection morale : « Nous n’avons point, comme Adam et Eve, transgressé la loi de Dieu ; nous vivons dans l’état d’innocence des premiers hommes avant la chute. […] Quiconque fait usage de vêtements ne possède point de liberté. » (JUNDT Auguste, Histoire du panthéisme populaire au Moyen Âge et au XVIe siècle, 1875, p. 117, cité in BRUN Jean, La nudité humaine, Fayard, 1973, p. 128).
91. Sur le mouvement hippie, on peut lire GABOURY Placide sj, Le hippie et l’homme « distancié » : deux attitudes devant la réalité, in Prospectives, vol. 5, n° 2, 5 février 1969.
93. CLARK Kenneth, Le nu, Hachette, 1969. Ce célèbre historien de l’art est né à Londres en 1903 et mort en 1983. Son livre sur le nu est incontestablement une référence dont nous nous servirons par la suite.
94. Brueghel l’Ancien, La danse de la mariée en plein air (1566) (détail), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pieter_Bruegel_de_Oude_-_De_bruiloft_dans_(Detroit)_detail1.jpg.
95. Papou portant le traditionnel étui pénien, Frank J. Schmidt, CC BY-SA 3.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Dani_Mann_Baliem-Tal.jpg.
98. GUINDON A., op. cit., p. 93.
100. Peintre autrichien, 1505-1567.
101. Id., p. 90.
102. Cf. ROSSI William, Érotisme du pied et de la chaussure, Petite Bibliothèque Payot, 2003.
103. Op. cit., p. 91.
104. Op. cit., p. 89.
105. Jean-Honoré Fragonard, 1732-1806.
106. Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fragonard,_The_Swing.jpg.
Le client avait donné au peintre les instructions suivantes : « Je désirerais que vous peignissiez madame sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placeriez, moi, de façon que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant, et mieux même, si vous voulez égayer votre tableau. » (Cité in LUCIE-SMITH Edward, La sexualité dans l’art occidental, Thames & Hudson, 1991, p. 100). E. Lucie-Smith, né en 1933, est un poète et critique d’art britannique.
107. Diderot dira : « Ce n’est pas le nu qui est indécent mais le « troussé. » (Cité in MAINGON Claire, Les chefs-d’œuvre du patrimoine érotique, Beaux-Arts Editions, 2019, p. 53).
113. On dit communément que les yeux sont la fenêtre de l’âme. Mais, comme le fait remarquer François Cheng (op. cit., p. 53), « le regard est plus que les yeux ». Qu’est-ce que ce regard nous révèle de l’ « âme » et de son état en telle circonstance ? Est-il chargé de haine, de tendresse, d’envie, de concupiscence ?
117. La pornographie et ses images, op. cit., p. 33.
118. Photo d’un chef Tucano entouré de ses deux neveux devant une hutte, c. 1925, Douglas Melin, Musée suédois d’histoire naturelle, via CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Helbild_p%C3%A5_Tucano-h%C3%B6vding_med_tv%C3%A5_brors%C3%B6ner_framf%C3%B6r_ett_hus_-_NRM_-_DM6_154.png.
119. Groupe de Yamanas en terre de feu (1882), M. Gusinde, par Marco Antonio Cortes Valencia CC BY 2.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mujeres_Yamanas.jpg.
120. Jeunes Amérindiennes de la tribu de Kayapo, État de Pará, Brésil, Yves Picq, CC BY-SA 3.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Kayapo_3067a.JPG.
124. Id., p. 48.
125. Id., pp. 81-83. Baudry ajoute que « le visage peut être lui aussi l’objet d’un traitement obscène dans l’image pornographique ». Il cite Baudrillard qui, dans L’autre par lui-même (Galilée, 1987, p. 39), écrit : « le gros plan du visage est aussi obscène qu’un sexe vu de près. C’est un sexe ». Baudry explique : « D’une part le grossissement et le morcellement de l’image X traitent le visage comme morceau — le morcellement du corps tient essentiellement à cela : non pas au seul découpage du sexe, des parties génitales, des lieux d’orifices…​ mais à la destitution du visage comme tel et à son usage comme élément signe d’une séduction instrumentalisée. D’autre part le visage en son humanité superficielle et profonde n’est pas réductible à sa matérialité faciale. »
126. Id., p. 93. Pour l’auteur, « Essentiellement, c’est en fait la présence ou non de l’érection masculine qui différencie les genres. Car si le modèle féminin est seul sur la photographie, la différence est moins facile à établir. On pourra dire que c’est l’ouverture de la vulve ou l’écartement des fesses qui peuvent servir de critère. »
129. Op. cit., p. 57. La psychanalyse renchérit avec sa théorie du « déplacement » : « Une œuvre d’art peut fort bien être pétrie d’émotion sexuelle sans pour autant dépeindre une activité sexuelle » (LUCIE-SMITH Edward, op. cit., p. 7.).
130. Discours aux professeurs d’éducation physique, 8 novembre 1952.
131. On peut aller plus loin et affirmer qu’il n’est pas besoin de corps féminin pour susciter le désir. Dans le film de Claire Denis, Nénette et Boni (1992), la cafetière qui siffle et la pâte à pizza pétrie deviennent des objets extrêmement érotiques qui nourrissent les fantasmes du héros.
134. Voir aussi, au chapitre 9, les réflexions de Michael Busselle, Roger Bellone et Claude Deleval et, au chapitre 12, l’interview de Rik Van Schil.
135. "Ce que quête le regard, écrit Baudry, c’est l’invisibilité du féminin ». (Op. cit., p. 56).
136. Op. cit., pp. 251-256. Elle explique cette différence par le fait que le sexe chez l’homme est visible alors que chez la femme, il est invisible.
137. CHENG François, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel/Livre de poche, 2006, p. 50. Né en 1929, Fr. Cheng est un poète, romancier et essayiste chinois naturalisé français. Il a enseigné dans divers établissements supérieurs et universitaires. Ses méditations sont intéressantes dans la mesure où, tout en faisant ressortir la différence entre les traditions occidentale et chinoise, il en montre la complémentarité (cf. pp. 96-97). Il révèle aussi certaines connivences entre ces deux traditions et la musulmane, soufie, en particulier (cf. pp.85-88).
138. Id., p. 49.
139. Id., p. 57.
140. Op. cit., 1ère partie, pp. 269-344.

8. Le nu et la sexualité dans l’histoire de l’art

[1]

La nudité est l’expression la plus pure de la beauté
qui est l’œuvre parfaite et manifeste de Dieu

— Alexandre Najjar
Le Roman de Beyrouth

[2]

  Comme A. Guindon nous l’a déjà évoqué, le corps dans sa nudité peut être « lu » à différents niveaux. Il peut être un simple objet clinique ou neutre comme on le verra dans une tendance de la photographie contemporaine, une sorte de photo d’identité intégrale. C’est le niveau le plus pauvre de sens. Ce type de photo enlève, au-delà de l’identité, toute signification au corps et, partant, à la personne, à sa dignité profonde. La nudité est alors un moyen de réduction comme nous en avons vu plusieurs exemples précédemment.
  Le corps peut être aussi objet de concupiscence, objet d’un désir de possession purement sexuelle, l’objet d’une curiosité érotique. C’est une tendance largement représentée.[3]
  Le corps peut être recherché pour sa beauté plastique. Comme l’écrit Kenneth Clark auquel nous nous référerons souvent, « le nu demeure l’exemple le plus parfait de la métamorphose de la matière en une forme. »[4] Si le nu masculin a été particulièrement célébré durant l’Antiquité et à la Renaissance, le nu féminin s’est progressivement imposé comme la forme la plus parfaite, surtout à partir du XVIIIe siècle. C’est à cette époque, par exemple, qu’Edmund Burke[5], auteur d’un essai sur le beau[6], montre que le corps de la femme réunit de manière exemplaire un certain nombre de qualités fondamentales du beau, comme la finesse et le poli de la peau, la délicatesse, la variété et la douceur des couleurs, et ce qu’il appelle « la variation graduelle ». Il écrit : « que l’on observe cette partie d’une belle femme, qui est peut-être la plus belle, je veux dire le cou et le sein ; que l’on observe cette douceur, cette mollesse, ces contours aisés et insensibles, cette variété de la surface qui, dans le plus petit espace, n’est jamais le même ; ce dédale trompeur où l’œil s’égare, incertain, ébloui, ne sachant où se fixer, ignorant où il est entraîné, n’est-ce pas là une preuve de ce changement de surface continuel, et cependant imperceptible en quelque point que ce soit, qui est un des premiers éléments de la beauté. »[7] Tous ces éléments font du corps et surtout du corps féminin l’exercice par excellence de la virtuosité de l’artiste, du peintre et du sculpteur.
  Mais le corps dans sa nudité est aussi « le plus grave des sujets artistiques ».[8] Parce qu’il peut exprimer des sentiments, des idées, des valeurs. Il est « fécond en association »[9]. Guindon et Clark nous ont révélé tout ce qu’il peut traduire de la luxure à la chasteté, de la contestation[10] à l’amour et au don de soi, de la dépravation au détachement vis-à-vis des réalités terrestres[11].
  Si le corps dans sa nudité peut être a-signifiant ou réduction de la personne, il peut être au contraire l’expression de la personne entière dans la mesure où, comme l’écrit aussi le poète Edmund Spenser, « l’âme est forme et crée le corps »[12]. Dans cette perspective, le corps est la manifestation, le langage de l’âme, il révèle l’identité unique et profonde de quelqu’un. Il personnalise. Et les éléments qui expriment le mieux la personne sont les mains et, par-dessus tout, le visage. S’il peut masquer la subjectivité, être quelque chose et « chosifier » la personne, nous savons que tout le corps peut devenir visage et être le signe d’un don fait à une autre personne : au contraire de la nudité concentrationnaire où le visage de l’autre devient corps, « dans la nudité érotique, écrit A. Finkielkraut, le corps de l’autre devient tout entier visage et la relation sexuelle est l’expérience de son inviolabilité. »[13] Il est alors signe du don d’une personne à une autre personne.
  On peut penser que l’artiste qui tâche d’exprimer le niveau le plus intime, le plus riche, est celui qui a le plus de chances, à qualités techniques équivalentes, de donner le plus de profondeur et de sens à son œuvre.
  Pour le vérifier, nous jetterons d’abord un court regard sur l’histoire de la peinture et de la sculpture. L’évolution des styles peut être révélatrice d’une « philosophie » voire d’une théologie du corps.

  Préhistoire et Antiquité

  On sait que sont nombreuses à travers le monde des représentations primitives liées à la fécondité où le ventre, les seins, les cuisses et les fesses sont délibérément grossis chez les femmes tandis que le sexe est agrandi chez les hommes.

250px Wien NHM Venus von Willendorf[14]

Statuette de fertilite Bangwa Art Africain th[15]

  La fécondité et la sexualité, que celle-ci soit ressentie comme force vitale ou source de plaisir[16], peuvent être aussi plus ou moins divinisées[17]

Min Le Dieu De La Fertilité[18]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/57/EAM_-_Priapus_of_Ephesus.jpg/250px-EAM_-_Priapus_of_Ephesus.jpg[19]

Erotisme …​tantrisme : Temple de Lakshmana[20]

  Mais l’on connaît aussi des réalisations plus « anecdotiques », décoratives ou « utilitaires » comme nous le montrent les décorations sur les vases ou sur les murs des lupanars en Grèce ou à Rome

Peintre Triptolemos[21]

250px Erotic scene Pompeii MAN Napoli Inv27696[22]

  C’est en Grèce que le corps dans sa nudité est devenu pour la première fois un thème à part entière dans la mesure où les artistes ont voulu atteindre un idéal à travers la réalité. Le souci des proportions en témoigne de même que l’expression du visage qui a été réduite au maximum. Le « dénuement » du visage crée l’impression de divinisation en dépersonnalisant la statue. C’est le corps de l’homme qui a été d’abord célébré.

Kritios Boy[23]

250px NAMA Diadum%C3%A8ne 2[24]

Éphèbe d’Anticythère[25]

  Le représentant le plus célèbre de ce premier classicisme est Polyclète qui rédigea un traité intitulé Κανών, c’est-à-dire le « canon », autrement dit la « règle », ouvrage malheureusement perdu mais divers auteurs ont évoqué les principes qui y étaient contenus et qui, de toute façon, sont illustrés par son œuvre

250px Kouros from Milos NAMA 1558 102542[26]

120px Doryphoros MAN Napoli Inv6011[27]

En comparant un κοῦρος (jeune homme) de la période archaïque[28] au Doryphore [29] de Polyclète, on voit nettement les progrès apportés à la représentation du corps masculin exalté par les sculpteurs depuis longtemps. Polyclète cherche à exprimer la clarté, l’équilibre, la plénitude de l’être par le moyen du corps nu d’un athlète, debout, en équilibre entre le mouvement et le repos. Obsédé par les proportions[30], le sculpteur en arrive à schématiser le torse au point d’en faire une « cuirasse esthétique »[31]. Les écrivains antiques disaient que Polyclète avait créé un homme à l’équilibre parfait mais n’avait pu le créer à la ressemblance d’un dieu. Ce style sera utilisé pour représenter « les dieux, les héros du passé et les grands hommes du temps présent […​] dans les lieux les plus en vue de la cité ».[32] Aristophane[33], dans sa comédie Les Nuées[34], décrit, par l’entremise d’un des personnages, comment doit être le corps selon la bonne tradition : « Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton intelligence, tu auras toujours la poitrine robuste, le teint clair, les épaules larges, le discours bref, les fesses charnues, le pénis petit. » L’aspect sexuel n’est donc pas le plus important. Il en est autrement, toujours selon Aristophane si l’on suit l’enseignement des « modernes » : « Mais si tu t’attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite le teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la langue longue, les fesses petites, les parties fortes, des décrets à n’en plus finir. » À propos de ces « parties fortes », Sartre, dans son commentaire, déclare : « Ce n’est que dans les scènes burlesques, ouvertement pornographiques, chez les barbares ou les esclaves, que l’on peint des verges démesurées, qui assimilent leur propriétaire à quelque animal plutôt qu’à un être civilisé. »[35]
  Phidias[36] est considéré par les écrivains antiques comme le plus grand des sculpteurs grecs classiques car il était le seul, à leur avis, à être parvenu à créer des hommes à la ressemblance d’un dieu.[37]. On retrouve chez lui le même souci de réalisme et de majesté mais en plus harmonieux notamment parce que la schématisation du torse est moins accentuée.

Apollon de Kassel[38]

Apollon du Tibre[39]

  Au siècle suivant, Praxitèle continue à rechercher la majesté d’Apollon mais ce sont surtout la grâce et la douceur qui dominent. On peut dire que la beauté s’humanise. Le corps est moins musclé et plus délicat, plus efféminé, diront certains, comme on le voit dans cette copie d’une statue qui lui est attribuée :

250px Apollo Sauroktonos Louvre Ma441 n06[40]

  Quelles que soient les nuances, d’une manière générale, le corps humain est chargé de valeurs aussi bien morales qu’esthétiques : mesure, équilibre, modestie, proportion, force, grâce, douceur, bonté[41] mais « nous ne sentons pas derrière ces œuvres la sensibilité personnelle d’un artiste, […​] cette absence de vie intérieure est perceptible dans chaque détail ».⁠[42] Même si Lysippe[43], le dernier grand sculpteur instaure, dit-on, un nouveau canon[44], introduisant plus de simplicité et de mouvement, il n’en reste pas moins qu’il manifeste, comme ses prédécesseurs, une grand maîtrise technique basée sur « des règles et des procédés traditionnels. »[45]

Apoxyomenos Pio-Clementino[46]

250px 0002MAN Hermes[47]

  On peut aussi signaler dans cette évolution vers plus de vie, l’Apollon du Belvédère attribué généralement à Léocharès[48] :

250px Apollo del Belvedere [49]

250px Belvedere Apollo Pio Clementino Inv1015 n3[50]

Pour Clark, l’artiste a joint « une tête traitée comme un portrait à un corps nu idéalisé ». L’historien attire notre attention sur le drapé et les cheveux et souligne que cet Apollon apparaît comme un « messager, visiteur d’un autre monde, médiateur », conscient, semble-t-il, « de sa beauté idéale » et qui a « quelque chose d’étranger à la Grèce dans le port de sa tête. »[51]
  Quant au nu féminin, aucun ne date du VIe siècle et il est très rare au Ve siècle. Tout au plus trouvons-nous des corps féminins voilés selon la technique appelée « draperie mouillée » qui rend la forme à la fois plus mystérieuse et plus claire : les parties séduisantes plastiquement et les rondeurs sont soulignées. Les autres parties peuvent être aussi dissimulées.

250px ACMA 973 Nik%C3%A8 sandale 3[52]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c2/Musei_capitolini_%28Roma%29_-_Amazzone_1.jpg/120px-Musei_capitolini_%28Roma%29_-_Amazzone_1.jpg[53]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/80/0_V%C3%A9nus_G%C3%A9nitrix_-_Ma_525_-_Louvre_2.JPG/250px-0_V%C3%A9nus_G%C3%A9nitrix_-_Ma_525_-_Louvre_2.JPG[54]

  Diverses raisons expliquent cette relative absence du sujet féminin : le statut de la femme (à l’exception de Sparte[55]) qui ne peut montrer son corps et la religion qui considère que si la nudité d’Apollon participe de son caractère divin, celle d’Aphrodite est « un concept oriental »[56] et que « la beauté de son corps pouvait inciter à l’hérésie ».[57] On peut aussi ajouter l’idée que l’amour entre deux jeunes gens est considéré, à l’époque, supérieur à l’amour de personnes de sexes opposés.

  Il faut attendre le IVe siècle pour voir apparaître les premiers nus féminins. On se souvient du discours de Pausanias dans Le banquet de Platon, où la conversation aborde le thème de l’amour. Pour lui, deux Eros sont liés à deux Aphrodites : l’une vulgaire et l’autre céleste.[58] On pourrait dire que les Aphrodites vulgaires sont celles qui illustrent les σκύφοι (vases à boire), par exemple, où abondent les scènes érotiques et réalistes

https://www.spectacles-selection.com/archives/expositions/fiche_expo_E/etrusques/13.jpg[59]
© Su concessione della S.B.A.E.M. - Museo Nazionale Archeologico Tarquiniense, Tarquinia / Fabio Barbieri.

tandis que l’Aphrodite céleste est celle que les grands sculpteurs vont s’efforcer de représenter.[60]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/77/Venus_Esquilin_type_Louvre_MND1908.jpg/120px-Venus_Esquilin_type_Louvre_MND1908.jpg[61]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/67/0_V%C3%A9nus_de_l%27Esquilin_-_Musei_Capitolini_-_Rome.JPG/250px-0_V%C3%A9nus_de_l%27Esquilin_-_Musei_Capitolini_-_Rome.JPG[62]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/92/Leda_swan_Musei_Capitolini_MC302.jpg/250px-Leda_swan_Musei_Capitolini_MC302.jpg[63]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9a/Cnidus_Aphrodite_Altemps_Inv8619.jpg/120px-Cnidus_Aphrodite_Altemps_Inv8619.jpg[64]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/14/The_Capitoline_Venus_%288591669050%29.jpg/250px-The_Capitoline_Venus_%288591669050%29.jpg[65]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/aa/Lely_Venus_BM_1963_n2.jpg/250px-Lely_Venus_BM_1963_n2.jpg[66]

L’harmonie géométrique, l’équilibre, le calme, la sérénité, la simplicité nous présentent des beautés idéales, « célestes » tant et si bien que Dom Clément Jacob[67] ne craint pas d’écrire que « le nu antique honore plus Dieu que les productions de Saint Sulpice qui l’offensent ». Ainsi, au tournant des XIXe et XXe siècle, un certain abbé Le Roy, présenté comme féru d’art, fit remplacer, dans la Chapelle Notre-Dame de Kerluan à Chateaulin, en Bretagne, l’ancienne statue de la Vierge allaitant son enfant, jugée indécente par une nouvelle statue tellement chaste que l’on se demande si Jésus ne tête pas le vêtement de sa mère ! Alors qu’à toutes les époques, et

https://img.over-blog.com/400x600/3/43/88/27/epigraphie-tilde/chateaulin--kerluan/chateaulin--kerluan-8832c.jpg[68]

dans tous les styles, les peintres n’ont jamais craint que montrer le sein allaitant comme nous le verrons plus loin.

En tout cas, précédant la remarque de Dom Clément Jacob, Giovanni Pisano[69], au XIIIe siècle, a décoré, en toute sérénité, la chaire de la cathédrale de Pise d’une « Venus pudica » symbolisant la tempérance…​

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a7/Giovanni_pisano%2C_pulpito_del_duomo_di_pisa%2C_1302-11%2C_carit%C3%A0_e_virt%C3%B9_cardinali_05_fede.JPG/250px-Giovanni_pisano%2C_pulpito_del_duomo_di_pisa%2C_1302-11%2C_carit%C3%A0_e_virt%C3%B9_cardinali_05_fede.JPG[70]

  Le bel équilibre grec est un équilibre délicat. On le constate déjà sur la fresque trouvée à Pompéi qui représente Les trois grâces.[71] Le nu se modifie : le torse est allongé, le bassin plus large, les cuisses plus courtes. Le corps a tendance à retrouver les formes qui soulignent les fonctions biologiques.[72] Notons aussi que le déhanché donne l’illusion du mouvement. On retrouvera cette même attitude dans le tableau de Raphaël quelques siècles plus tard.[73]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/37/Muses.jpg/250px-Muses.jpg[74]

  À ce moment, on peut être enclin à utiliser l’image du corps comme divertissement ou simple décoration.
  Les Grecs ont cherché à atteindre un idéal à travers la réalité. En témoignent non seulement le souci des proportions et l’épilation du corps mais aussi la réduction de l’expression du visage. Ce peu ou ce manque d’expression qui nous donne une impression de divinisation, influence notre « lecture » du nu. C’est toujours à travers le visage que s’établit le contact entre le nu et nous.
  L’idéalisation doit sublimer les sens mais la sensualité, absente de l’image, peut être, comme déjà dit précédemment, présente dans la tête de celui qui regarde. A propos de l’Aphrodite de Cnide, plusieurs auteurs évoquent un admirateur qui traita la statue comme une femme réelle…​[75]
  Si le corps de la femme a tardé à entrer en art, il va s’imposer, de plus en plus, au fil des siècles. Françoise Dolto a souligné le fait que l’érotisation chez l’homme passe d’abord par la vue. Peut-être les peintres ont-ils libéré, dans leurs œuvres, les élans sensuels ressentis face à leurs modèles. N’oublions pas non plus ce que Burke disait des formes féminines. On peut, à ce propos, relever les « affinités des lignes féminines avec des formes géométriques parfaites, telles que l’ovale, la sphère, l’ellipse ». [76] Pour cette raison, comme on va le constater encore, « le corps féminin est plastiquement plus payant lorsqu’il s’agit d’exprimer des éléments qui paraissent, au premier regard, purement abstraits. »[77]

  L’art chrétien

  Au départ, on ne perçoit aucune influence antique[78] sauf dans cet ivoire du Ve siècle (ap. J.-C.) représentant Adam lors de la création du monde :

https://quod.lib.umich.edu/cgi/i/image/api/image/aict:EC094:EC094/full/159,349/0/native.jpg[79]

  L’art chrétien va créer sa propre esthétique en dehors des copies d’œuvres antiques que nous avons signalées au passage et même lorsqu’elles abordent des thèmes plus scabreux comme cette copie d’Hermaphrodite endormi qui date du IIe s. ap. J.-C. :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/27/0_Ermaphrodite_endormi_-_Louvre-Lens_%281%29.JPG/330px-0_Ermaphrodite_endormi_-_Louvre-Lens_%281%29.JPG[80]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/54/0_Ermaphrodite_endormi_-_Louvre-Lens_%282%29.JPG/330px-0_Ermaphrodite_endormi_-_Louvre-Lens_%282%29.JPG[81]

  Tout d’abord, dans le style roman, jusqu’en 1200 environ, on perçoit selon René Huyghe, l’influence de saint Augustin et du platonisme. L’objectif est de « détourner l’esprit des images corporelles ».[82] Pour le philosophe Jean Scot Erigène[83], le summum de la réalité est dans l’être, c’est-à-dire en Dieu. Le monde visible ne participe de cette réalité que dans la mesure où il est le signe, le symbole de Dieu. De plus, il est nécessaire, à l’époque, de lutter contre un paganisme toujours présent et qui manifeste un extrême prosaïsme dans sa manière de concevoir les exigences animales. L’austérité semble donc avoir été nécessaire pour créer un équilibre entre l’esprit et les sens. Mais, à voir cette représentation de l’homme, on est tenté de penser que l’artiste méprisait la réalité ou, du moins, que le corps a cessé « d’être le miroir de la perfection divine et devint un objet d’humiliation et de honte »[84] :

https://live.staticflickr.com/3018/2309274073_356083c9d0_n.jpg[85]

  L’effondrement du paganisme va permettre l’apparition d’un autre style : le style gothique. Déjà le dominicain Vincent de Beauvais[86] auteur d’une sorte d’encyclopédie monumentale des connaissances du moyen-âge[87] stipule que « dans les scènes de résurrection, les corps qui sortent du tombeau doivent non seulement être nus mais que, en outre, chacun d’entre eux doit posséder une beauté parfaite, conformément aux lois de son être. »[88] Il est marqué par l’influence des Franciscains pour qui, l’amour de Dieu passe par l’amour de la création. C’est l’époque aussi où triomphe la pensée de saint Thomas chez qui la raison fonctionne par induction à partir de l’expérience au lieu de fonctionner par déduction à partir de vérités établies.
  Désormais, les artistes vont faire de la nature la source de toute connaissance dont le principal moyen est la vue. Il y aura donc plus de réalité dans la représentation des sujets religieux :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/73/Paris_MNMA_Vitrail_Auferstehung_682.JPG/250px-Paris_MNMA_Vitrail_Auferstehung_682.JPG[89]

https://www.patrimoine-histoire.fr/images/P_Centre/Bourges/eStEtienne/BourgCSE_EXT11.JPG[90]

Nulle sensualité dans ces images. Les corps sont d’une beauté parfaite. Chez la femme, poitrine et ventre forment un seul plan effacé. Les seins sont petits et haut-placés, loin l’un de l’autre. L’objectif est que le corps exprime l’âme.[91]
De même, l’Ève de Ghilberti manifeste une fière beauté qui nous fait penser aux Aphrodite de l’art grec avec moins de sensualité encore.

8 002 eve[92]

Toutefois, en règle générale, la forme du corps sera ogivale, en forme de « poire » ou de « bulbe » comme c’est le cas chez les frères van Eyck[93], comme on le voit dans ce détail de l’Agneau mystique [94]ou encore chez Memling[95]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a7/Eve_from_the_Ghent_Altarpiece.jpg/250px-Eve_from_the_Ghent_Altarpiece.jpg[96]


https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/57/Hans_Memling_Triptic_Viena_Eva.png/146px-Hans_Memling_Triptic_Viena_Eva.png[97]

Le corps est nettement différent du corps grec : le torse est allongé, le bassin plus large, la poitrine plus étroite, et la taille plus haute.[98] La courbe du ventre remplace la courbe de la hanche, et exprime douceur, fragilité, humilité. En même temps, la femme ogivale « est également délicieusement féminine » et c’est l’artiste chrétien qui « a compris que le corps pouvait contenir et exprimer l’âme. »[99] C’est aussi le corps d’une femme vouée à la maternité.[100]

8 003 eden[101]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cf/054_MS_65_F25_V.jpg/250px-054_MS_65_F25_V.jpg[102]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/53/Folio_113v_-_Purgatory.jpg/250px-Folio_113v_-_Purgatory.jpg[103]

https://collections.louvre.fr/media/cache/small/0000000021/0000061655/0000135187_OG.JPG[104]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a5/Van_der_Stockt%2C_Triptych_of_the_Redemption_--_The_Expulsion_of_Adam_and_Eve_from_Paradise.jpg/120px-Van_der_Stockt%2C_Triptych_of_the_Redemption_--_The_Expulsion_of_Adam_and_Eve_from_Paradise.jpg[105]

8 004 jugement dernier[106]

Pour revenir encore un instant aux tableaux représentant Eve tenant en main le fruit interdit, la forme du corps nous a conduit jusqu’au visage qui, dans l’art chrétien, devient un élément essentiel[107] qui donne au corps son caractère essentiel et qui, ici, traduit l’hésitation, la perplexité, la concupiscence de la première femme :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/00/Jan_van_Eyck_-_The_Ghent_Altarpiece_-_Eve_%28detail%29_-_WGA07638.jpg/250px-Jan_van_Eyck_-_The_Ghent_Altarpiece_-_Eve_%28detail%29_-_WGA07638.jpg[108]

  On pourrait penser que l’art chrétien a réservé la forme ogivale du corps aux nobles sujets mais lorsque l’homme du Moyen-Age peint, en dehors des thèmes religieux, la femme séductrice, il la peint dans la même forme :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/73/Hans_Memling_-_Vanity_-_WGA14939.jpg/250px-Hans_Memling_-_Vanity_-_WGA14939.jpg[109]

8 005 eve[110]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2b/Venus_by_Lucas_Cranach_the_Elder%2C_1531._Oil_on_panel.jpg/250px-Venus_by_Lucas_Cranach_the_Elder%2C_1531._Oil_on_panel.jpg[111]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ae/Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Venus_mit_Cupid_als_Honigdieb_%28Galleria_Borghese%29.jpg/120px-Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Venus_mit_Cupid_als_Honigdieb_%28Galleria_Borghese%29.jpg[112]

que ce soit chez Memling ou, au siècle suivant encore, chez Cranach. Non seulement lorsque celui-ci peint Eve mais aussi lorsque, bien que très lié à Luther[113], il présente des Vénus aguicheuses dont le collier, le chapeau, la draperie transparente[114] et le regard vers le spectateur, créent « un érotisme raffiné »[115] et ambigu typique de la Renaissance.[116]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d9/Mus%C3%A9e_Unterlinden_-_%C3%A9glise_des_R%C3%A9collets_de_Rouffach_-_D%C3%A9ploration_du_Christ_%281510-1520%29.jpg/960px-Mus%C3%A9e_Unterlinden_-_%C3%A9glise_des_R%C3%A9collets_de_Rouffach_-_D%C3%A9ploration_du_Christ_%281510-1520%29.jpg[117]

À propos de cette Déploration du Christ qui date du début du XVIe siècle, Régis Burnet note que le bras du Christ soulevé jusqu’à ce que la main effleure le menton de Marie-Madeleine reprends « une attitude amoureuse, souvent reproduite dans les miniatures et les ivoires. »[118] Toujours à propos de Marie-Madeleine, on a pu dire, à propos de la scène célèbre du Noli me tangere de Titien[119] que les éléments religieux sont si peu présents qu’on pourrait croire à « une rencontre amoureuse dans un paysage idyllique, au matin d’une belle journée. »[120]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/93/Noli-me-tangere-titien.jpg/250px-Noli-me-tangere-titien.jpg[121]

Très ambigüe encore, un peu plus tard, cette Marie-Madeleine peinte par le peintre flamand « contre-réformiste » Gaspar de Crayer (1584-1669) :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5a/MDAS_lamentaci%C3%B3n_sobre_cristo_muerto_de_gaspar_de_crayer.JPG/250px-MDAS_lamentaci%C3%B3n_sobre_cristo_muerto_de_gaspar_de_crayer.JPG[122]

L’attitude de Marie-Madeleine a mérité, semble-t-il, ce commentaire : « il s’en faut de peu qu’elle ne dépose sa tête sur la hanche et le bas-ventre de celui qui vient de l’abandonner. Jean, qui, d’un linge, essuyait le sang de la main du Christ, en reste interdit. »[123]

Autre sujet religieux souvent traité : la Vierge. Discrétion et pudeur sont de mises mais les peintres montrent qu’il s’agit d’une femme réelle qui, notamment allaite vraiment son enfant, vrai Dieu, certes, mais vrai homme également, souvent représenté nu comme tout enfant qui vient de naître[124] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d1/Anonyme_des_anciens_Pays-Bas_-_La_Vierge_allaitant_l%27enfant_J%C3%A9sus_%28copie_d%27apr%C3%A8s_le_Ma%C3%AEtre_de_Fl%C3%A9malle%29%2C_Inv._1463.jpg/250px-Anonyme_des_anciens_Pays-Bas_-_La_Vierge_allaitant_l%27enfant_J%C3%A9sus_%28copie_d%27apr%C3%A8s_le_Ma%C3%AEtre_de_Fl%C3%A9malle%29%2C_Inv._1463.jpg[125]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7c/Vierge_allaitant_Jean_Hey_Cluny.jpg/250px-Vierge_allaitant_Jean_Hey_Cluny.jpg[126]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/29/F0376_Louvre_Vivarini_Vierge_allaitant_RF2011-51_rwk.jpg/250px-F0376_Louvre_Vivarini_Vierge_allaitant_RF2011-51_rwk.jpg[127]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a8/Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Madonna_mit_Kind_%28Budapest%29.jpg/250px-Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Madonna_mit_Kind_%28Budapest%29.jpg[128]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/8e/Giotto_di_Bondone_-_Ognissanti_Madonna_%28detail%29_-_WGA09332.jpg/250px-Giotto_di_Bondone_-_Ognissanti_Madonna_%28detail%29_-_WGA09332.jpg[129]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e7/Fouquet_Madonna.jpg/250px-Fouquet_Madonna.jpg[130]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fd/Gerard_David_-_The_rest_on_the_flight_into_Egypt_%28Metropolitan_Museum_of_Art%29.jpg/250px-Gerard_David_-_The_rest_on_the_flight_into_Egypt_%28Metropolitan_Museum_of_Art%29.jpg[131]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ee/Andrea_Solario_002.jpg/250px-Andrea_Solario_002.jpg[132]

  La Renaissance

  À la Renaissance, l’orientation prise par l’art chrétien va se trouver confrontée à la redécouverte passionnée de l’Antiquité.
  Trois peintres (Botticelli, Raphaël, Michel-Ange) vont tenter de marier harmonieusement les deux héritages.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/25/Sandro_Botticelli_-_La_Primavera_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Sandro_Botticelli_-_La_Primavera_-_Google_Art_Project.jpg[133]

Ainsi, le Printemps de Botticelli[134] peut s’interpréter à la lumière de la mythologie et, en même temps, selon la tradition chrétienne par l’entremise du néo-platonisme[135] qui invite à la recherche de la beauté idéale et de l’amour le plus spirituel.[136] Au point de vue de la représentation du corps qui nous intéresse spécialement, on peut retrouver dans le mouvement, la draperie et le nu l’influence antique. Par contre, les corps, par leurs courbes, leur délicatesse et surtout le visage ont plus de qualité humaine que les Vénus antiques. Le visage traduit des âmes individuelles : c’est le trait essentiel de l’art chrétien. La Vénus antique, par son visage, ne suggère aucune pensée qui aille au-delà du présent tandis que les visages ici représentés sont immortels par leur harmonie et fragiles car ils montrent qu’ils ne croient pas vraiment à la réalité des choses.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0b/Sandro_Botticelli_-_La_nascita_di_Venere_-_Google_Art_Project_-_edited.jpg/330px-Sandro_Botticelli_-_La_nascita_di_Venere_-_Google_Art_Project_-_edited.jpg[137]

La Vénus de La naissance de Vénus est classique par son geste de Venus pudica et par les mesures du torse mais le mouvement est différent : elle n’a pas l’aplomb des Vénus antiques. Il y a plus de fluidité dans les lignes, les épaules, la chevelure. De plus, son visage présente un air pensif, le même que Botticelli prête aux Vierges,

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0f/Birth_of_Venus_detail.jpg/500px-Birth_of_Venus_detail.jpg[138] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/96/Sandro_Botticelli_-_Vierge_%C3%A0_l%27Enfant_et_deux_anges_1.jpg/500px-Sandro_Botticelli_-_Vierge_%C3%A0_l%27Enfant_et_deux_anges_1.jpg[139]

ce qui n’exclut pas, dans le cas de La naissance de Vénus, une certaine sensualité.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/13/Sandro_Botticelli_La_calumnia_de_Apeles.jpg/330px-Sandro_Botticelli_La_calumnia_de_Apeles.jpg [140] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f8/La_Calumnia.jpg/250px-La_Calumnia.jpg[141]

Dans La calomnie d’Apelle[142], la Vénus doigt levé invoque la vérité céleste. Sa fluidité est brisée en une ligne zigzagante que souligne sa maigreur : certains y voient l’influence de Savonarole alors que d’autres estiment que l’ensemble du tableau est une défense des artistes, de Botticelli lui-même face aux calomnies lancées par les disciples du dominicain. La ligne brisée serait-elle malgré tout une concession ?
  Les Trois Grâces peintes par Raphaël[143] expriment une harmonie spirituelle par des

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/33/Le_Tre_Grazie.png/250px-Le_Tre_Grazie.png[144]

moyens sensuels. Ce tableau est classique et réaliste à la fois par ses formes douces et rondes. Il s’agit pour le peintre de saisir un idéal à travers les sens.

  Avec Michel-Ange[145], nous retrouvons avec force l’influence grecque.[146] Comme ses prédécesseurs il a le culte de la beauté physique mais privilégie le nu masculin qu’il considère comme supérieur au nu féminin car il estime que le nu masculin est un élément divin. Même lorsqu’il sculpte un corps de femme, il ne peut s’empêcher de le masculiniser comme on le voit sur le tombeau des Médicis[147] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0e/Tomba_di_giuliano_de%27_medici%2C_1524-34%2C_la_notte_01.jpg/330px-Tomba_di_giuliano_de%27_medici%2C_1524-34%2C_la_notte_01.jpg[148]

  Il n’empêche que sa foi chrétienne le pousse à sublimer son émotion et à s’attacher à la lumière spirituelle. On le voit dans la célèbre fresque de La création d’Adam. Alors que la statue grecque obéit à une loi intérieure d’harmonie, le personnage de Michel-Ange tourne son regard vers la puissance supérieure à laquelle il est soumis.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d3/Michelangelo_Buonarroti_017.jpg/330px-Michelangelo_Buonarroti_017.jpg[149] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c3/Michelangelo%2C_Creation_of_Adam_05.jpg/250px-Michelangelo%2C_Creation_of_Adam_05.jpg[150]

De nouveau, le visage exprime l’essentiel : la concupiscence lors de la faute et la désolation qui s’ensuit :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9e/Michelangelo%2C_Fall_and_Expulsion_from_Garden_of_Eden_00.jpg/960px-Michelangelo%2C_Fall_and_Expulsion_from_Garden_of_Eden_00.jpg[151]

  Le Christ en croix[152], manifeste sa beauté physique idéale certes mais ce n’est pas elle qui s’impose ici mais l’humilité de celui qui a été humilié, selon les Évangiles, jusqu’à la nudité complète contrairement à toutes les autres représentations où elle est voilée. Le Christ est vrai homme :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/42/Installazione_florens_2012_crocifisso_michelangelo_02.JPG/250px-Installazione_florens_2012_crocifisso_michelangelo_02.JPG[153] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/59/The_Punishment_of_Haman_%28detail%29.png/250px-The_Punishment_of_Haman_%28detail%29.png[154]

On retrouve les corps puissants chers à Michel-Ange dans le tableau du Jugement dernier :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fc/Michelangelo_-_Cristo_Juiz.jpg/960px-Michelangelo_-_Cristo_Juiz.jpg[155]

Il est cependant des œuvres où la sensualité affleure de même peut-être que l’homosexualité de leur auteur. C’est clairement le cas dans cette sculpture intitulée Esclave mourant :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fe/Dying_slave_Louvre_MR_1590_n3.jpg/250px-Dying_slave_Louvre_MR_1590_n3.jpg[156]

Cette sculpture était destinée à l’origine au tombeau du pape Jules II. « Pour un captif, écrit Claire Maingon, sa pose est particulièrement sensuelle : déhanché lascif, les yeux fermés, il porte son bras gauche derrière la tête, tandis que de sa main droite il effleure son torse ceint d’un bandage ». Pour cette historienne de l’art, « Michel-Ange traite manifestement du thème des passions, de l’asservissement auquel elles conduisent l’être humain (dans une lecture néoplatonicienne chère à l’artiste). »[157]
  La Renaissance est une époque où les plus grands artistes sont tentés par plus de sensualité.
  Ainsi, chez Giorgione[158] à qui on attribue habituellement cette Vénus endormie appelée également Vénus de Dresde :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/86/Giorgione_-_Sleeping_Venus_-_Google_Art_Project_2.jpg/330px-Giorgione_-_Sleeping_Venus_-_Google_Art_Project_2.jpg[159]

Le thème de Vénus couchée aura un grand succès car le corps debout est plus difficile à représenter. Le mouvement de son corps a quelque chose de gothique encore. Les transitions sont souples. Endormie, Vénus n’est pas effleurée par la pensée de sa nudité.
Peut-être dû à une collaboration entre Giorgione et son élève Titien[160], ce Concert champêtre  :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4d/Le_Concert_champ%C3%AAtre%2C_by_Titian%2C_from_C2RMF_retouchedFXD.jpg/330px-Le_Concert_champ%C3%AAtre%2C_by_Titian%2C_from_C2RMF_retouchedFXD.jpg[161]

Tout allégorique qu’il soit, ce tableau nous présente des formes féminines simplifiées, idéales mais réalistes malgré tout, vu la largeur du bassin, dont la sensualité n’est pas absente du chef surtout de la femme (la muse ?) assise.

  Le Titien, accentue nettement la sensualité de cette vénus couchée. La ligne chaste est brisée, elle est sur un lit qui à la fois justifie l’allongement et provoque. Provocation renforcée par le regard complice. Elle « nous regarde avec malice et effronterie« »[162] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/34/Tiziano%27s_Venere_di_Urbino_%28from_The_History_BLog%29.jpg/330px-Tiziano%27s_Venere_di_Urbino_%28from_The_History_BLog%29.jpg[163]

Quant au corps nu de la Vénus anadyomène (qui sort de l’eau) qui illustre la naissance de Vénus, il nous fait penser déjà à Renoir. Même si elle ne nous regarde pas, dans un décor minimal, sa nudité donnée comme fin en soi sensualise l’image.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/84/Titian_%28Tiziano_Vecellio%29_-_Venus_Rising_from_the_Sea_%28%27Venus_Anadyomene%27%29_-_Google_Art_Project.jpg/250px-Titian_%28Tiziano_Vecellio%29_-_Venus_Rising_from_the_Sea_%28%27Venus_Anadyomene%27%29_-_Google_Art_Project.jpg[164]

La Vénus avec organiste et Cupidon n’est pas provocante : elle ne regarde pas le musicien. Malgré sa réalité, elle symbolise l’inspiration montrée par le regard du musicien qui dépasse la chair pour se nourrir de la beauté présentée :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c6/Venus_with_organist_and_Cupid.jpg/330px-Venus_with_organist_and_Cupid.jpg[165]

Quant aux nombreux portraits de Danaë[166] que le maître a peints, ils montrent surtout le bien-être physique du personnage légendaire :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/46/Tizian_-_Danae_receiving_the_Golden_Rain_-_Prado.jpg/330px-Tizian_-_Danae_receiving_the_Golden_Rain_-_Prado.jpg[167] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/78/Tizian_011.jpg/330px-Tizian_011.jpg[168] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cd/Tiziano_Vecellio%2C_gen._Tizian%2C_Kunsthistorisches_Museum_Wien_-_Danae_-_GG_90_-_Kunsthistorisches_Museum.jpg/330px-Tiziano_Vecellio%2C_gen._Tizian%2C_Kunsthistorisches_Museum_Wien_-_Danae_-_GG_90_-_Kunsthistorisches_Museum.jpg[169]

  À propos de cette Allégorie du triomphe de Vénus de Bronzino[170],

L’Allégorie du triomphe de Vénus de Bronzino (1503-1572)[171]

à la fois élégante et « froidement lascive »[172], les critiques soulignent la virtuosité de l’artiste considéré comme maniériste car, tout en s’inspirant des grands maîtres cités précédemment, il privilégie l’artifice, le mouvement et la gestuelle[173] : « la construction extrêmement sophistiquée de simulacres de réalité. Le dessin de ce tableau est prodigieux : si on regarde la variété de toutes les positions des mains par exemple, c’est une véritable chorégraphie. Et cette chorégraphie n’est pas seulement liée à des gestes, elle est liée à des sentiments : recouvrir, saisir, voler, caresser, jeter, etc. »[174] Les critiques sont aussi sensibles à l’érotisme de cette scène : «  Ici, on est voyeur avant tout. […​] Ici, le voyeur contemple une œuvre érotique, le baiser entre la mère et l’enfant, entre Vénus et Cupidon, n’est pas un baiser chaste, c’est une scène incestueuse. »[175]
  Rappelons aussi les Vénus de Cranach : elles ne sont pas nues mais déshabillées comme dans cette réinterprétation des Trois Grâces  :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d2/Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Drei_Grazien%2C_1531_%28Mus%C3%A9e_du_Louvre%29.jpg/250px-Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Drei_Grazien%2C_1531_%28Mus%C3%A9e_du_Louvre%29.jpg[176]

  On s’éloigne tout doucement des canons caractéristiques de la Renaissance classique avec un peintre comme Parmingiano[177] que certains rangent parmi les premiers modernes.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/70/Parmigianino_-_Madonna_and_Child_with_Angels%2C_known_as_the_Madonna_with_the_Long_Neck.jpg/250px-Parmigianino_-_Madonna_and_Child_with_Angels%2C_known_as_the_Madonna_with_the_Long_Neck.jpg[178] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4a/Parmigianino_-_The_Mystic_Marriage_of_Saint_Catherine_-_1527-31.jpg/250px-Parmigianino_-_The_Mystic_Marriage_of_Saint_Catherine_-_1527-31.jpg[179] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/08/Parmigianino%2C_matrimonio_mistico_di_santa_caterina%2C_collezione_privata%2C_dettaglio.jpg/250px-Parmigianino%2C_matrimonio_mistico_di_santa_caterina%2C_collezione_privata%2C_dettaglio.jpg[180]

Le réalisme des seins à peine voilés, entre autres détails, peut justifier le jugement de l’historien Arnold Hauser à propos de ce maniérisme : « On serait ainsi arrivé là, écrit-il, où devait mener inévitablement ce genre de peinture sacrée : à un culte païen de la beauté »[181]

  Toujours au XVIe siècle, l’école de Fontainebleau, considérée aussi comme maniériste, nous présente, dans un style minutieux, « à la flamande » des « Vénus » ni ordinaires, ni célestes mais des portraits de grandes dames susceptibles d’éveiller notre désir.[182] Pour Clark, les Français ont un sens plus aigu de la provocation que les Italiens, par les gestes de fausse pudeur et le regard :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e1/Fran%C3%A7ois_Clouet.jpg[183] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/71/Meister_der_Schule_von_Fontainebleau_004.jpg/250px-Meister_der_Schule_von_Fontainebleau_004.jpg[184] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0d/Gabrielle_d%27Estr%C3%A9es_et_une_de_ses_s%C5%93urs_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1937_1.jpg/330px-Gabrielle_d%27Estr%C3%A9es_et_une_de_ses_s%C5%93urs_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1937_1.jpg[185] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c8/Diane_de_Poitiers_School_of_Fontainebleau_1590.jpg/250px-Diane_de_Poitiers_School_of_Fontainebleau_1590.jpg[186]

  Le XVIIe siècle chrétien

  Au XVIIe siècle, nous retiendrons deux grands peintres chrétiens particulièrement intéressants : Rubens et Rembrandt.
  Rubens[187] fut considéré comme le plus grand peintre religieux de son temps. Il est le plus grand peintre de la contre-réforme attaché à réfuter le puritanisme.[188] Dans les sujets religieux ou profanes, il ne dissocie pas la sensualité de la louange[189] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f7/Peter_Paul_Rubens_-_The_Holy_Family_with_Saints_Elizabeth_and_John_the_Baptist_-_1967.229_-_Art_Institute_of_Chicago.jpg/250px-Peter_Paul_Rubens_-_The_Holy_Family_with_Saints_Elizabeth_and_John_the_Baptist_-_1967.229_-_Art_Institute_of_Chicago.jpg[190] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/93/Le_D%C3%A9barquement_de_la_reine_%C3%A0_Marseille%2C_le_3_novembre_1600_-_Pierre_Paul_Rubens_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_1774_%3B_MR_965.jpg/250px-Le_D%C3%A9barquement_de_la_reine_%C3%A0_Marseille%2C_le_3_novembre_1600_-_Pierre_Paul_Rubens_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_1774_%3B_MR_965.jpg[191] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1a/Peter_Paul_Rubens_-_The_Landing_of_Marie_de_M%C3%A9dicis_at_Marseilles_%28detail%29_-_WGA20338.jpg/330px-Peter_Paul_Rubens_-_The_Landing_of_Marie_de_M%C3%A9dicis_at_Marseilles_%28detail%29_-_WGA20338.jpg[192] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f5/The_Three_Graces%2C_by_Peter_Paul_Rubens%2C_from_Prado_in_Google_Earth.jpg/250px-The_Three_Graces%2C_by_Peter_Paul_Rubens%2C_from_Prado_in_Google_Earth.jpg[193]

Plein de gratitude pour la générosité divine, Rubens manifeste sa foi en Dieu et en même temps dans un ordre naturel. A propos des Trois Grâces, K. Clark écrit : « Les chevelures d’or et les seins gonflés des Trois Grâces sont des chants de gratitude adressés à la richesse de la création et elles nous sont offertes avec la même piété désintéressée que les gerbes de blé et les piles de citrouilles qui décorent une église de village pour la fête de la moisson. » [194]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/49/Peter_Paul_Rubens_%E2%80%93_Venus%2C_Cupid%2C_Bacchus_and_Ceres_%E2%80%93_WGA20283.jpg/330px-Peter_Paul_Rubens_%E2%80%93_Venus%2C_Cupid%2C_Bacchus_and_Ceres_%E2%80%93_WGA20283.jpg[195]

À la recherche d’une « plus grande plénitude », Rubens « crée la forme solide, le poids, le mouvement du corps, en outre il leur associe étroitement cet éclat vivifiant, cette luminosité considérés même par un philosophe aussi sérieux que saint Thomas comme essentiels à la conception de la beauté ». [196] Et de nouveau, « le visage joue un rôle capital » : « il détermine le caractère du nu ».[197]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/46/Peter_Paul_Rubens_-_The_toilet_of_Venus.jpg/250px-Peter_Paul_Rubens_-_The_toilet_of_Venus.jpg[198]

Il est un des rares peintres, nous disent les critiques, à avoir réussi à faire « sentir la chair »⁠[199] par son éclat vivifiant et sa luminosité.[200] Certains ont crié et peut-être crient encore à l’obscénité « mais cette obscénité n’est que l’envers de la miséricorde. Par la pâte lumineuse de ses personnages, le grain perlé de leurs épidermes, la générosité tant fascinante que maternelle de ces bourrelets qui se creusent en failles vertigineuses, de ces culottes de cheval qui rivalisent avec les astres, Rubens rappelle la gloire de notre chair depuis que le Verbe y est entré comme dans une épouse. »[201] A la fin du XIXe siècle encore, la mode était à l’embonpoint. » A tel point qu’il existait des recettes de grossissement alors qu’aujourd’hui la femme est à la recherche de méthodes d’amaigrissement : « A la taille garçonne des femmes occidentales du XXe siècle, on pourrait […] comparer le corps de la Chinoise ancienne, avec ses hanches minces, ses fesses et ses seins menus. » (Op. cit., pp. 125-126).]

  Quant à Rembrandt[202], il est selon le mot de René Huyghe « le peintre des profondeurs ». Peintre de la « pitié chrétienne » dit Clark, il est « le plus grand interprète du christianisme biblique ». Pour lui, « la laideur, la pauvreté et les autres misères de notre vie physique n’étaient point absurdes, mais inévitables […​] et capables de refléter la splendeur de l’esprit, parce que dépourvues de tout orgueil. »[203]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f9/Bethsab%C3%A9e_au_bain_tenant_la_lettre_du_roi_David_-_Rembrandt_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_MI_957.jpg/500px-Bethsab%C3%A9e_au_bain_tenant_la_lettre_du_roi_David_-_Rembrandt_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_MI_957.jpg[204]

Grand connaisseur de l’œuvre de Rembrandt, l’écrivain Marcel Brion[205] écrit : « Ce que Rembrandt entendre rendre ici, ce n’est pas par esprit de virtuosité naturaliste, le corps sans grâce de son modèle à tout faire : sa fidèle Hendrickje Stoffels, mais bien la gêne, la docilité, la pudeur qu’elle témoigne en posant, et qui le bouleversent, et plus encore, l’émotion, le désir que suscite encore en lui, non sans une visible mélancolie, cette chair ancillaire que la maturité atteint et qui va perdre ses attraits. » Clark, lui aussi séduit par ce tableau, insiste sur « la valeur de l’humble et scrupuleuse sincérité de Rembrandt. Car ce ventre rebondi, ces pieds lourds, ces mains besogneuses ont une noblesse bien supérieure à celle d’une forme idéale comme la Vénus d’Urbin de Titien. L’acceptation chrétienne de l’infortune du corps ouvre la voie au privilège chrétien de l’âme. […​] Rembrandt peut donner à sa Bethsabée une expression de rêverie si complexe que nous suivons le cours de ses pensées bien au-delà de l’instant dépeint : et pourtant celles-ci sont inséparables de son corps […​]. » Il conclut : « le miracle de la Bethsabée de Rembrandt, de ce corps nu transfiguré par la pensée, ne se renouvela jamais. »[206]

  Par le visage, en particulier, nous sommes en présence du nu le plus émouvant de l’histoire de la peinture. François Cheng le confirme : « parmi tous ceux qui ont sondé ce mystère [du visage], Rembrandt […] est certainement digne d’occuper la place la plus éminente. »[207]

  Conclusion partielle

  On pourrait dire, en bref, que les artistes vus jusqu’à présent sont parvenus à un compromis entre idéalisation et réalisme. Ils ont, d’une part, cherché, par la représentation du nu, à exprimer un « idéal », une idée, que ce soit la beauté divine, la fragilité, l’humilité, la chasteté, ou encore l’inspiration, mais en veillant à donner à leurs portraits une vraisemblance matérielle et même sensuelle. Ils ont évité l’excès d’idéalisation qui atténuerait le charme de l’image et aussi l’excès de réalisme qui entraînerait un accroissement de sensualité et ferait du corps un objet de concupiscence.[208]
  Dans cet équilibre délicat, où ils étaient tentés parfois par la représentation de la sexualité, ils ont été souvent aidés par la mise à distance de leurs personnages dans l’espace et dans le temps[209] en empruntant leurs sujets à la mythologie ou à l’Ancien Testament.
  Dans la mythologie, les amours de Zeus déguisé en cygne[210] ou en nuage suscitèrent de nombreuses interprétations :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/78/LEDA_e_il_CIGNO_venezia_02.jpg/250px-LEDA_e_il_CIGNO_venezia_02.jpg[211]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/86/Leda_et_le_cygne_par_Paolo_Veronese_1.jpg/250px-Leda_et_le_cygne_par_Paolo_Veronese_1.jpg[212] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6b/Copia_da_Leonardo_da_Vinci_-_Leda%2C_434.jpg/250px-Copia_da_Leonardo_da_Vinci_-_Leda%2C_434.jpg[213] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/20/Leda_and_the_Swan_by_Peter_Paul_Rubens_-_WGA.jpg/330px-Leda_and_the_Swan_by_Peter_Paul_Rubens_-_WGA.jpg[214] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2b/Antonio_Allegri%2C_called_Correggio_-_Jupiter_and_Io_-_Google_Art_Project.jpg/120px-Antonio_Allegri%2C_called_Correggio_-_Jupiter_and_Io_-_Google_Art_Project.jpg[215]

Bien des personnages offrent aux peintres chrétiens, l’occasion et le prétexte de peindre des nus comme Flora, déesse agraire romaine

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/10/Massys%2C_Jan_-_Flora_-_Hamburger_KunsthalleFFXD.jpg/250px-Massys%2C_Jan_-_Flora_-_Hamburger_KunsthalleFFXD.jpg[216]

Le bain est aussi prétexte à peindre le nu comme nous l’avons vu plusieurs fois dans la sculpture grecque.
Dans l’Ancien Testament aussi, ne manquent pas des femmes qui peuvent être représentées nues selon le texte. Ainsi en est-il pour Bethsabée[217] ou encore Judith[218] qui inspirèrent notamment Jan Matsijs :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4e/Jan_Massys_-_David_and_Bathsheba.JPG/330px-Jan_Massys_-_David_and_Bathsheba.JPG[219] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/80/Massys%2C_Jan_-_Judith_brandissant_la_t%C3%AAte_d%27Holopherne_qu%27elle_vient_de_d%C3%A9capiter%2C_RF_2123.jpg/250px-Massys%2C_Jan_-_Judith_brandissant_la_t%C3%AAte_d%27Holopherne_qu%27elle_vient_de_d%C3%A9capiter%2C_RF_2123.jpg[220]

Toujours dans l’Ancien Testament, l’histoire de Suzanne et les vieillards [221] donna lieu à de multiples illustrations qui justifiaient la peinture du nu et du désir qu’il peut susciter :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/85/Suzanne_au_bain_-_Le_Tintoret_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_568_%3B_MR_498.jpg/330px-Suzanne_au_bain_-_Le_Tintoret_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_568_%3B_MR_498.jpg[222] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/12/Jacopo_Robusti%2C_called_Tintoretto_-_Susanna_and_the_Elders_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Jacopo_Robusti%2C_called_Tintoretto_-_Susanna_and_the_Elders_-_Google_Art_Project.jpg[223] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/44/Susanna_and_the_Elders_-_Peter_Paul_Rubens.jpg/330px-Susanna_and_the_Elders_-_Peter_Paul_Rubens.jpg[224] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0d/Pedro_Pablo_Rubens_-_Susana_y_los_viejos_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Pedro_Pablo_Rubens_-_Susana_y_los_viejos_-_Google_Art_Project.jpg[225]

Loth et ses filles[226] sont l’occasion d’aborder la sexualité à travers une histoire d’inceste :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f0/Jan_Massijs_%281509-1573%29_-_Lot_en_zijn_dochters_-_MSK_Brussel_25-02-2011_12-06-35.jpg/330px-Jan_Massijs_%281509-1573%29_-_Lot_en_zijn_dochters_-_MSK_Brussel_25-02-2011_12-06-35.jpg[227] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3b/Loth_and_his_daughters_mg_0028.jpg/250px-Loth_and_his_daughters_mg_0028.jpg[228]

Dans le Nouveau Testament, pour des raisons théologiques, la Vierge, nous l’avons vu, est montrée allaitant son enfant.
Lorsque les peintres veulent représenter le personnage de Marie-Madeleine, bien souvent, ils montrent ses seins qui évoquent sa vie dissolue passée mais le visage tourné vers le haut signifie la conversion de la pécheresse[229] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/57/RUBENS_Pierre_Paul_%28d%27apr%C3%A8s%29_-_Sainte_Madeleine_repentante%2C_1618.jpg[230] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/39/El_Greco_-_The_Penitent_Magdalene_-_Google_Art_Project.jpg/250px-El_Greco_-_The_Penitent_Magdalene_-_Google_Art_Project.jpg[231] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a2/Magdalena_penitente%2C_por_Tiziano.jpg/250px-Magdalena_penitente%2C_por_Tiziano.jpg[232]

Ces dernières images nous montrent l’importance des symboles[233] pour insinuer la sexualité.

Ainsi, Lucie-Smith analysant l’œuvre de Cranach l’Ancien souligne sa symbolique « limpide » :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b1/Lucas_Cranach_d.J._-_Lucretia.jpg/250px-Lucas_Cranach_d.J._-_Lucretia.jpg[234] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6c/Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Lucretia_%28Neue_Residenz_Bamberg%29.jpg/250px-Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Lucretia_%28Neue_Residenz_Bamberg%29.jpg[235]

Dans les nombreux portraits de Lucrèce[236], « le poignard, c’est le phallus, le voile, l’innocence perdue et le collier, la servitude »[237]. Le voile et le collier se retrouvent ailleurs avec d’autres symboles : les hommes en armes ou Cupidon tourmenté par des guêpes.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/da/Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Das_Urteil_des_Paris_%28Kunstsammlung_Basel%29.jpg/250px-Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Das_Urteil_des_Paris_%28Kunstsammlung_Basel%29.jpg[238] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ed/Lucas_Cranach_d._%C3%84._-_Venus_mit_Amor_als_Honigdieb_%28Metropolitan_Museum_of_Art%29.jpg/250px-Lucas_Cranach_d._%C3%84._-_Venus_mit_Amor_als_Honigdieb_%28Metropolitan_Museum_of_Art%29.jpg[239]

  Notons, à propos du poignard, qu’il peut être source d’une certaine ambiguïté comme dans ce tableau de Guido Cagnacci[240] que Claire Maingon considère comme « l’un des tableaux les plus érotiques du genre » : « Nue, Lucrèce dirige une dague vers son cœur, mais ses yeux et sa bouche entrouverte traduisent la jouissance, comme si l’héroïne frémissait de se laisser pénétrer par la lame »[241] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f6/Lucretia_by_Cagnacci_%28Musee_des_Beaux-Arts%2C_Lyon%29.jpg/250px-Lucretia_by_Cagnacci_%28Musee_des_Beaux-Arts%2C_Lyon%29.jpg[242]

  Bien d’autres symboles sont utilisés par les peintres. Ainsi, le vase renversé dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle représente le vagin[243]. Quant à la pomme, elle renvoie au péché originel interprété erronément comme péché de chair. C’est le « fruit d’amour » qui a « la taille idéale du sein ».[244] Comme l’écrit Claire Maingon, « l’obscène se déguise souvent sous des gestes codifiés ». Elle donne en exemple cette toile attribuée à l’atelier de Simon Vouet[245] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/52/Vouet_%28attribu%C3%A9_%C3%A0%29_-_L%27Homme_%C3%A0_la_figue%2C_000PE023056.jpg/250px-Vouet_%28attribu%C3%A9_%C3%A0%29_-_L%27Homme_%C3%A0_la_figue%2C_000PE023056.jpg[246]

Ce jeune homme déguisé en femme, sourire et regard malicieux, « place son pouce entre l’index et le majeur de sa main droite, mimant la pénétration[247]. De l’autre main, il exhibe deux figues allongées, qui évoquent les testicules mais aussi la forme du sexe féminin. »[248]
  Quant au serpent, si l’on avait quelque doute sur le caractère fatal de telle femme, il le mettrait bien en évidence comme dans ce portrait de Somonetta Vespucci[249] célèbre par sa beauté et son charme, et servit de modèle à Botticelli notamment pour la naissance de Vénus.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1d/Piero_di_Cosimo_-_Portrait_de_femme_dit_de_Simonetta_Vespucci_-_Google_Art_Project.jpg/250px-Piero_di_Cosimo_-_Portrait_de_femme_dit_de_Simonetta_Vespucci_-_Google_Art_Project.jpg[250]

  À partir du XVIIIe siècle

  Avant d’aborder les œuvres des siècles suivants, il était important de faire le point car nous allons désormais assister à une dissociation de la synthèse évoquée et à une sensualisation progressive de l’art notamment sous l’influence de la philosophie du temps qui demande à l’art des émotions plus fortes.[251]
  Le trouble de la sensualité va devenir plus apparent, maîtrisé non plus par la spiritualité mais par le souci de la bienséance avant de se libérer.[252]
  La sculpture reste assez conventionnelle et marquée par le maniérisme comme chez les deux sculpteurs les plus en vogue à l’époque : Clodion[253] et Falconnet[254] :

8 Clodion Cupid Psycho[255]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2d/Etienne-Maurice_Falconet_-_Pygmalion_and_Galatea_-_Walters_27387_-_View_A.jpg/250px-Etienne-Maurice_Falconet_-_Pygmalion_and_Galatea_-_Walters_27387_-_View_A.jpg[256]

© Victoria and Albert Museum, London

  En peinture, il va en être autrement à partir de scènes mythologiques ou conventionnelles : le bain et le lit seront souvent l’occasion de célébrer le corps et les fantasmes qui l’accompagnent.
  Selon Clark, Antoine Watteau[257], trahit, à travers les rares nus qu’il a peints, son « désir frémissant » pour la femme. Il maîtrise son trouble par le silence, en évitant le sujet.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/ff/Watteau_Jupiter_und_Antiope_Detail.jpg/330px-Watteau_Jupiter_und_Antiope_Detail.jpg[258] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5f/Le_Faux-Pas_-_Jean-Antoine_Watteau_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_MI_1127.jpg/250px-Le_Faux-Pas_-_Jean-Antoine_Watteau_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_MI_1127.jpg[259] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b7/Watteau_-_Toilette_intime.jpg/250px-Watteau_-_Toilette_intime.jpg[260] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/28/Jean-Antoine_Watteau_-_Le_jugement_de_P%C3%A2ris.jpg/250px-Jean-Antoine_Watteau_-_Le_jugement_de_P%C3%A2ris.jpg[261]

  Fragonard[262], après avoir tenté de s’imposer par des œuvres classiques, acquit un vif succès à la cour de Louis XV, paraît-il, et certainement auprès d’une certaine « élite » avec des tableaux érotiques :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0c/Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_Le_feu_aux_poudres_Joconde.jpg/330px-Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_Le_feu_aux_poudres_Joconde.jpg[263] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5f/Le_Verrou_-_Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1974_2.jpg/330px-Le_Verrou_-_Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1974_2.jpg[264] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0d/Jean_Honore_Fragonard_Young_Woman_Playing_with_a_Dog.jpg/330px-Jean_Honore_Fragonard_Young_Woman_Playing_with_a_Dog.jpg[265]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/13/Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_Girl_with_Dog.jpg/250px-Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_Girl_with_Dog.jpg[266] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/47/Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_The_Shirt_Withdrawn_-_WGA8069.jpg/330px-Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_The_Shirt_Withdrawn_-_WGA8069.jpg[267]

  François Boucher [268] fut clairement « un admirateur fervent et sensible du corps féminin »[269], objet de désir.[270]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6d/Diane_sortant_du_bain_-_Fran%C3%A7ois_Boucher_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_2712.jpg/330px-Diane_sortant_du_bain_-_Fran%C3%A7ois_Boucher_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_2712.jpg[271] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/65/Fran%C3%A7ois_Boucher_-_The_Triumph_of_Venus_-_Google_Art_ProjectFXD.jpg/330px-Fran%C3%A7ois_Boucher_-_The_Triumph_of_Venus_-_Google_Art_ProjectFXD.jpg[272] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cc/Francois_Boucher_Heracles_and_Omphale.jpg/250px-Francois_Boucher_Heracles_and_Omphale.jpg[273]

Le plus intéressant chez Boucher est l’apparition d'« un nouvel idéal de beauté » : « le petit corps rond et docile qui a de tout temps séduit l’homme d’une sensualité moyenne […​] ». Il est illustré

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c7/Resting_Girl_by_Fran%C3%A7ois_Boucher_%281753%29_-_Alte_Pinakothek_-_Munich_-_Germany_2017_%28crop%29.jpg/330px-Resting_Girl_by_Fran%C3%A7ois_Boucher_%281753%29_-_Alte_Pinakothek_-_Munich_-_Germany_2017_%28crop%29.jpg[274] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d3/Fran%C3%A7ois_Boucher%2C_Ruhendes_M%C3%A4dchen_%281751%2C_Wallraf-Richartz_Museum%29.jpg/330px-Fran%C3%A7ois_Boucher%2C_Ruhendes_M%C3%A4dchen_%281751%2C_Wallraf-Richartz_Museum%29.jpg[275] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/63/L%27Odalisque_-_Fran%C3%A7ois_Boucher_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_2140_-_version_2.jpg/330px-L%27Odalisque_-_Fran%C3%A7ois_Boucher_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_2140_-_version_2.jpg[276]

par les portraits de Miss O’Murphy[277] où la « fraîcheur du désir » s’exprime dans une posture de dos.[278] Les Vénus de dos ont généralement été considérées comme des symboles de luxure.[279]
  La sensualité va s’accentuer dans les nus d’Ingres[280]. Dans le tableau Jupiter et Thétis,

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/08/J%C3%BApiter_y_Tetis%2C_por_Dominique_Ingres.jpg/500px-J%C3%BApiter_y_Tetis%2C_por_Dominique_Ingres.jpg[281]

l’apparente indifférence de Jupiter met en relief le corps de Thétis. Cette image, dit Clark, « parvient à un crescendo d’excitation sensuelle - et même sexuelle - qui débute par les contours de son corps, […​] se poursuit avec la ligne du cou de cygne, remonte le long d’un bras, qui paraît invertébré mais n’en est pas moins fort troublant, pour atteindre à son apogée dans la main extraordinaire, mi-pieuvre, mi-fleur tropicale »[282] qui est, ajoute un autre critique, une « façon de suggérer le caractère sauvage du désir sous-jacent ». Relevant la forme du cou « goitreux », le critique rappelle que « l’artiste s’est même fait une spécialité de ces déformations expressives » que nous retrouverons sur d’autres tableaux. Enfin, d’une manière générale, « la ligne impose son rythme au corps, et en exprime la trouble sensualité. » Et si l’on regarde bien les pieds, on remarque que « la jonction fortuite des orteils du dieu et de la nymphe suggère le commerce charnel que la toile s’efforce d’occulter. Ainsi, se dévoile, derrière la solennité apparente, la mesquinerie bourgeoise des amours adultères de Jupiter. »[283] J’ajouterais qu’au-delà de cette scène mythologique, le peintre fustige l’hypocrisie de la bourgeoisie de son époque.[284] n’était fondée sur aucun motif religieux, n’était associée à aucun culte de la chasteté. »(Op. cit., 1ère partie, p. 252).]
Plus proche des beautés antiques, La baigneuse de Valpinçon »[285] « est la plus sereinement séduisante » de toutes ses œuvres. C’est elle qui « illustre le mieux sa notion de beauté généreuse, simple et continue »[286] car l’ossature apparaît peu. Il reprendra maintes fois cette posture de femme.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/44/Jean-Auguste-Dominique_Ingres_-_La_Baigneuse_Valpin%C3%A7on.jpg/330px-Jean-Auguste-Dominique_Ingres_-_La_Baigneuse_Valpin%C3%A7on.jpg[287]

Notons le turban sur la tête de cette baigneuse. Ingres, comme bien d’autres peintres de son époque, profite du goût de ses contemporains pour l’orientalisme, nouveau prétexte pour peindre le nu et faire affleurer la sensualité qui éclate dans le célèbre _Bain turc_[288] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c9/Le_Bain_Turc%2C_by_Jean_Auguste_Dominique_Ingres%2C_from_C2RMF_retouched.jpg/500px-Le_Bain_Turc%2C_by_Jean_Auguste_Dominique_Ingres%2C_from_C2RMF_retouched.jpg[289]

Ici, commente Clark, Ingres « s’est senti autorisé à parler librement et tout ce qui était suggéré dans la main de Thétis […​] s’exprime alors sans retenue dans les cuisses, les seins et de voluptueux déhanchements. Le résultat est presque suffoquant  ; pourtant, au milieu de ce tourbillon sensuel, on retrouve ce vieux symbole de plénitude sereine : le dos de la Baigneuse de Valpinçon. Sans la présence de cette forme paisible, la composition entière risquerait de nous donner le mal de mer. L’attitudes des deux nus allongés sur la droite exprime une sensualité détendue, qui est sans exemple dans l’art occidental et au premier regard nous nous laissons aller à leur langueur et à leur satiété […​] ». Mais il s’agit bien d’« une représentation […​] franche de l’érotisme. »[290]
  D’une manière générale, le nu, le lit et le regard associés donnent leur caractère aux tableaux.
  Le lit est un lieu où le corps s’abandonne et s’offre aux phantasmes :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4c/Octave_Tassaert_-_Naked_woman_on_a_bed.jpg/960px-Octave_Tassaert_-_Naked_woman_on_a_bed.jpg[291] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/33/Henri_Gervex_%22Rolla%22.jpg/960px-Henri_Gervex_%22Rolla%22.jpg[292]

« La fonction érotique du lit s’est nettement développée à partir du XVIIIe siècle » constate Claire Maingon[293]
  Quant au regard, il est, comme nous l’avons déjà remarqué essentiel.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/df/La_grande_odalisque_-_Jean-Auguste_Dominique_Ingres_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1158.jpg/960px-La_grande_odalisque_-_Jean-Auguste_Dominique_Ingres_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1158.jpg[294]

« On peut douter, écrit Claire Maingon, de l’érotisme de La grande Odalisque […​] ». Elle explique : « Si l’on regarde bien […​], les deux yeux de l’odalisque sont tournés vers le spectateur mais le trois-quarts face prononcé met en valeur celui de droite. De couleur bleue, il est surmonté d’une paupière lourde, et les cils sont quasiment absents. Le placement des sourcils montre un léger étonnement. La bouche est petite et fermée. […​]. Le corps exagérément long […​] lui confère un certain maniérisme. Mais elle semble bien lasse pour l’amour, ne paraît ni troublée, ni impatiente ». Et l’auteur de citer un spécialiste d’Ingres, Stéphane Guégan : elle est un « corps sans âme apparente ».⁠[295]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5c/Edouard_Manet_-_Olympia_-_Google_Art_Project_3.jpg/330px-Edouard_Manet_-_Olympia_-_Google_Art_Project_3.jpg[296]

De son côté, Olympia est une « courtisane saisie dans son réalisme brutal, elle couvre son intimité, un chat aux poils hérissés à ses pieds. Olympia jette un regard indifférent, sinon hostile ». Olympia est « froide, hautaine, pour ne pas dire frigide […​.] Bien que jeune et fière, elle semble déjà fanée par une vie de débauche ». Claire Maingon ajoute : « Femme réifiée, cet objet du libertinage n’est pas une petite tête. Manet la représente froide et hautaine, chaste et brutale, une véritable femme d’affaires travaillant pour son propre compte ». [297]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/54/Juliette_R%C3%A9camier_%281777-1849%29_D.jpg/330px-Juliette_R%C3%A9camier_%281777-1849%29_D.jpg[298] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c5/Juliette_R%C3%A9camier_%281777-1849%29.jpg/250px-Juliette_R%C3%A9camier_%281777-1849%29.jpg[299]

Le premier portrait présumé de Madame Récamier avec le lit défait et le regard fatigué est moins attirant que le second où la célèbre mondaine est bien plus séduisante et attirante légèrement dévêtue dans sa chemise légère avec un léger sourire sous son regard insistant.
  Le tableau ci-dessous cumule le lit avec les vêtements épars, le nu de dos et le regard complice :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/91/VanLooYoungWomanGoingToBed.jpg/250px-VanLooYoungWomanGoingToBed.jpg[300]

  Outre le regard, la pose peut être particulièrement suggestive. Si la femme nue étendue sur un lit est un sujet récurrent dans la peinture occidentale depuis la Renaissance, le corps, par sa présentation et son attitude, peut accentuer l’érotisme du tableau. La maja desnuda de Goya[301]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4c/Goya_Maja_naga2.jpg/960px-Goya_Maja_naga2.jpg[302] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a6/Goya_Maja_ubrana2.jpg/960px-Goya_Maja_ubrana2.jpg[303]

qui fut peinte avant La maja vestida, se présente sur un fond sombre, baignée d’une douce lumière, totalement nue, sans aucun atour, les joues marquées de rose, la pilosité visible et surtout les bras relevés derrière la tête qui mettent en valeur ses seins. Et elle nous regarde, bien sûr, avec un léger sourire. Sa version habillée ne cache pas ses formes et la juxtaposition des deux tableaux renforce encore le charme. Notons encore que, comme l’Olympia de Manet, il ne s’agit pas d’une beauté idéalisée mais d’une femme réelle de type gitan. Le premier titre de l’œuvre était d’ailleurs La gitane.
  Dans l’exaltation des émotions suscitées par le romantisme, des scènes sadiques vont tenter les peintres. L’image de la femme soumise à quelque violence nourrit aussi les phantasmes des spectateurs.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1c/Ingres_%28atelier%29_-_Ang%C3%A9lique_-_Piscine_Roubaix.jpg/250px-Ingres_%28atelier%29_-_Ang%C3%A9lique_-_Piscine_Roubaix.jpg[304] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e1/1840_Chasseriau_Theodore_-_Andromeda_Chained_to_the_Rock_by_the_Nereids.jpg/250px-1840_Chasseriau_Theodore_-_Andromeda_Chained_to_the_Rock_by_the_Nereids.jpg[305] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3d/P1080685Louis-Robert_CARRIER-BELLEUSE%2Cnymphe_%26_satyre%2Cmarbre2.jpg/250px-P1080685Louis-Robert_CARRIER-BELLEUSE%2Cnymphe_%26_satyre%2Cmarbre2.jpg[306] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0e/Pradier_satyre_et_bacchante.jpg/250px-Pradier_satyre_et_bacchante.jpg[307]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2b/Ferdinand-Victor-Eug%C3%A8ne_Delacroix%2C_French_-_The_Death_of_Sardanapalus_-_Google_Art_Project.jpg/960px-Ferdinand-Victor-Eug%C3%A8ne_Delacroix%2C_French_-_The_Death_of_Sardanapalus_-_Google_Art_Project.jpg[308] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/06/Evariste-Vital_Luminais_-_Pirates_normands_au_IXe_si%C3%A8cle.jpg[309]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2c/Bandido_desnudando_a_una_mujer_por_Goya.jpg[310] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3c/Bandido_asesinando_a_una_mujer_por_Goya.jpg[311]

Les personnages mâles mythologiques servent à montrer la violence du désir[312] comme dans cette statue où l’artiste ne craint pas de révéler le sexe en érection :

8 Centaure bacchante RM[313]

L’orientalisme cher à Ingres hante l’esprit de nombreux peintres qui y voient une autre source de phantasmes liés aussi à l’image de la femme soumise et disponible.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/af/The_White_Slave.jpg/250px-The_White_Slave.jpg[314] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1e/Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau_-_Orientalist_Interior_-_Nude_in_a_Harem_-_WGA04803.jpg/250px-Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau_-_Orientalist_Interior_-_Nude_in_a_Harem_-_WGA04803.jpg[315] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ac/La_baigneuse_Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau_1842.jpg/250px-La_baigneuse_Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau_1842.jpg[316]

La femme esclave devient un thème à part entière :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f8/Hiram_Powers%2C_The_Greek_Slave%2C_carved_1846%2C_NGA_166484.jpg/250px-Hiram_Powers%2C_The_Greek_Slave%2C_carved_1846%2C_NGA_166484.jpg[317] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1f/Jean-L%C3%A9on_G%C3%A9r%C3%B4me_-_Le_March%C3%A9_d%27esclaves.jpg/250px-Jean-L%C3%A9on_G%C3%A9r%C3%B4me_-_Le_March%C3%A9_d%27esclaves.jpg[318]

Et même la Bible fournit encore l’occasion de célébrer une femme qui, par sa beauté, va séduire le roi de Perse et sauver le peuple juif :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/13/Esther_se_parant_pour_%C3%AAtre_pr%C3%A9sent%C3%A9e_au_roi_Assu%C3%A9rus%2C_dit_aussi_La_toilette_d%27Esther_-_Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_3900.jpg/250px-Esther_se_parant_pour_%C3%AAtre_pr%C3%A9sent%C3%A9e_au_roi_Assu%C3%A9rus%2C_dit_aussi_La_toilette_d%27Esther_-_Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_3900.jpg[319]

Il n’est pas étonnant, dans ce climat général, de voir réapparaître des portraits de Marie-Madeleine qui ne sont que l’occasion de présenter des nus. Ainsi, Jean-Jacques Henner[320] a été surnommé « peintre des Madeleine » :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1f/Jean-Jacques_Henner_-_Mary_Magdalene_%281880%29.jpg/250px-Jean-Jacques_Henner_-_Mary_Magdalene_%281880%29.jpg[321] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/05/Henner_Madeleine_%28RO_122%29.jpg[322] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/eb/JJhenner.jpg[323]

Dans l’exposition organisée au début de 2023 au Petit-Palais-musée des Beaux-arts de la ville de Paris[324], est mise en avant « la vision singulière » que le peintre offre de ce personnage biblique. Et c’est une vision tout à fait érotique et sans connotation religieuse quelconque qu’en 1876, Jules Joseph Lefebvre[325], offre avec sa Marie-Madeleine dans la grotte, entièrement nue et dans une position lascive.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cd/Mary_Magdalene_In_The_Cave.jpg/960px-Mary_Magdalene_In_The_Cave.jpg[326]

  Beaucoup d’artistes, à l’époque, réagissent contre l’académisme, comme Degas qui se fait « l’observateur des gestes du quotidien, des postures, de ces baigneuses seules, accroupies dans un tub, peut-être des prostituées » aimant saisir les femmes « dans leur animalité ».[327] Lui qui considérait que « la femme est généralement laide », au lieu de considérer le corps comme le réceptacle de l’âme, il disait : « J’ai peut-être trop considéré la femme comme un animal. »[328]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/04/Donna_che_si_asciuga_il_piede.jpg/250px-Donna_che_si_asciuga_il_piede.jpg[329] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/81/Degas_-_La_F%C3%AAte_de_la_patronne%2C_MP2017-52.jpg/330px-Degas_-_La_F%C3%AAte_de_la_patronne%2C_MP2017-52.jpg[330] https://gallica.bnf.fr/iiif/ark:/12148/bpt6k15255058/f49/680.2076923076924,748.2389140271442,2753.3647058823526,3652.517647058822/591,784/0/native.jpg[331]

De même, Toulouse-Lautrec[332] « réagit avec une violence plus grande encore contre les rotondités hypocrites de Henner[333] ], et son œil perçant se faisait une joie de noter précisément ces accents et ces excroissances du corps féminin que les peintres de salon s’étaient appliqués à supprimer. » Selon Clark, « Toulouse-Lautrec nous fait comprendre à nouveau la nature du genre et nous montre à quel niveau de décadence celui-ci était tombé. »[334]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/64/Henri_de_Toulouse-Lautrec_017.jpg/500px-Henri_de_Toulouse-Lautrec_017.jpg[335] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b2/Lautrec005.jpg/330px-Lautrec005.jpg[336]

  Dans l’art de la provocation, le maître est incontestablement Courbet[337]. D’une part, les proportions de la baigneuse nue « s’éloigne considérablement des canons contemporains de la bienséance » et révèle « un appétit colossal pour la matière et la vie » trahissant une sensualité d’une « grandeur animale ».[338] D’autre part, il ne craint pas d’aborder des sujets plus audacieux encore :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/90/Les_Baigneuses-Courbet.jpg/250px-Les_Baigneuses-Courbet.jpg[339] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6c/Gustave_Courbet_-_Le_Sommeil_%281866%29%2C_Paris%2C_Petit_Palais.jpg/330px-Gustave_Courbet_-_Le_Sommeil_%281866%29%2C_Paris%2C_Petit_Palais.jpg[340] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/dc/Gustave_Courbet_-_Nude_Woman_with_Dog_-_WGA05508.jpg/330px-Gustave_Courbet_-_Nude_Woman_with_Dog_-_WGA05508.jpg[341]

Le tableau qui interpelle le plus est incontestablement celui de L’origine du monde. Même si Claire Maingon se réjouit, en fonction de l’évolution des mœurs, de la présence de ce tableau au musée d’Orsay à Paris, elle note tout de même que « ce sexe féminin béant à la pilosité abondante, peut toujours choquer les esprits. Il est impudique, érotique, voire obscène […​] »[342]. Obscène au sens étymologique du mot puisque le tableau n’était pas destiné à être exposé au tout venant.[343]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3f/Origin-of-the-World.jpg/330px-Origin-of-the-World.jpg[344]

À ce propos, Patrick Baudry explique que « ce qui capte l’œil, ce n’est pas seulement la pornographie de l’image, mais la situation pornographique dont elle est un des éléments, et qui constitue la capture du regard. Ce qui séduit ce n’est pas l’abomination (comme on peut le déplorer) mais la possibilité offerte par sa mise en scène de se trouver en face de ce qui n’est pas regardable. On voit plus qu’on ne regarde. On voit tout en se demandant ce qu’on voit. Il n’y a pas d’imagination qui s’élabore de façon interactive. Il n’y a pas de narration pas de suspense auxquels le spectateur s’associe. Ce que la violence pornographique peut induire, c’est une position passive. Et c’est, quel que puisse être le contenu de l’image dont les effets sont variables selon les spectateurs, cette passivité qui fait violence. »[345]
  Un peu plus tard, vers 1884, c’est le peintre d’origine suisse Felix Vallotton[346] qui offre cette Etude de fesses. Les représentations des fesses sont nombreuses dans l’histoire de l’art mais jamais avec ce cadrage qui sacrifie le reste du corps et offre un « gros plan » très réaliste qui n’estompe ni les plis, ni la cellulite, ni la variation des tons !

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/93/%C3%89tude_de_fesses.jpg/330px-%C3%89tude_de_fesses.jpg[347]

  Comme nous le verrons, ces tableaux annoncent une des tendances de l’art du XXe siècle. Mais avant d’en arriver à notre contemporanéité, attardons-nous un instant à deux peintres assez originaux par rapport aux tendances évoquées ci-dessus : Gauguin[348] et Renoir[349].
  Gauguin nous introduit dans un univers totalement différent de ce que nous avons vu jusqu’à présent : un univers pleins de couleurs vives, chaudes en harmonie, corps et décor.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ed/Eh_quoi%21_Tu_es_jaloux%3F_by_Paul_Gauguin.jpg/330px-Eh_quoi%21_Tu_es_jaloux%3F_by_Paul_Gauguin.jpg[350] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9d/Paul_Gauguin_-_Fatata_te_Miti_%28By_the_Sea%29_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Paul_Gauguin_-_Fatata_te_Miti_%28By_the_Sea%29_-_Google_Art_Project.jpg[351]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fe/Paul_Gauguin_-_Mana%C3%B2_tupapa%C3%BA_%28Spirit_of_the_Dead_Watching%29_-_1965-1_-_Albright%E2%80%93Knox_Art_Gallery.tiff/lossy-page1-304px-Paul_Gauguin_-_Mana%C3%B2_tupapa%C3%BA_%28Spirit_of_the_Dead_Watching%29_-_1965-1_-_Albright%E2%80%93Knox_Art_Gallery.tiff.jpg[352] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/77/Nevermore_de_Paul_Gauguin_%28Fondation_Vuitton%2C_Paris%29_%2832480723757%29.jpg/960px-Nevermore_de_Paul_Gauguin_%28Fondation_Vuitton%2C_Paris%29_%2832480723757%29.jpg[353]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c8/Paul_Gauguin_-_Two_Tahitian_Women.jpg/500px-Paul_Gauguin_-_Two_Tahitian_Women.jpg[354]

Les femmes présentées ont des corps puissants, des épaules larges mais elles ont « une grâce primitive qui tranche tant avec la sensualité « lubrique » des nus académiques propres à son époque ». Elles semblent n’éprouver « même pas le besoin de séduire, ce qui les rend envoûtantes ».[355] Leur nudité paraît bien naturelle et chaste. Ce qui frappe également c’est le contraste entre les couleurs radieuses et « une impression de calme et une certaine tristesse des expressions, trahissant la fragilité d’une plénitude vouée à s’évanouir ». Ce sont presque des figures hiératiques et indépendantes comme le souligne un critique : « aucun regard, aucune communication apparente, mais une harmonie silencieuse, teintée de mélancolie, dans une atmosphère presque irréelle ». Ces femmes « au visage impénétrable semblent isolées du monde extérieur. »[356]
  Le grand peintre et sculpteur chrétien Henri Charlier[357] déclare que Gauguin est « un génie authentique qui concevait naturellement un grand art païen pénétré d’inquiétudes spirituelles […​] et qui, pour le faire, allait vivre chez de vrais païens innocents de leur paganisme - comme le furent les païens de l’antiquité. »[358]
  Si avec Gauguin nous sommes confrontés à une esthétique originale, avec Renoir[359] nous redécouvrons un certain classicisme. Venus n’est pas morte ! Il disait volontiers que « si la femme n’avait pas existé, il ne serait sûrement pas devenu peintre ». Son problème a été de savoir comment communiquer au corps féminin cette qualité de plénitude et d’harmonie qui fut la découverte de l’art grc et donner, en même temps le sentiment de la chaude réalité du corps.[360] Dans un premier temps, il fut tenté par les lignes offertes par Courbet ou Manet, mais il va

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b7/Auguste_Renoir%2C_Diana%2C_1867%2C_NGA_46680.jpg/250px-Auguste_Renoir%2C_Diana%2C_1867%2C_NGA_46680.jpg[361] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/30/Female_Nude_Renoir_1876.jpg/250px-Female_Nude_Renoir_1876.jpg[362]

s’éloigner de ces illustres contemporains. À 40 ans, il se marie et emmène sa femme en Italie où il découvre la beauté de son épouse et les chefs-d’oeuvre locaux[363]. Le changement est perceptible dans la longue série des baigneuses :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f3/Renoir%2C_Baigneuse_Blonde%2C_1882_PA.jpg/250px-Renoir%2C_Baigneuse_Blonde%2C_1882_PA.jpg[364] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ad/Pierre_Auguste_Renoir_-_Badende_mit_blondem%2C_offenem_Haar_-_2414_-_%C3%96sterreichische_Galerie_Belvedere.jpg/250px-Pierre_Auguste_Renoir_-_Badende_mit_blondem%2C_offenem_Haar_-_2414_-_%C3%96sterreichische_Galerie_Belvedere.jpg[365] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6d/Seated_Bather_by_Pierre-Auguste_Renoir%2C_c._1883-1884%2C_oil_on_canvas_-_Fogg_Art_Museum%2C_Harvard_University_-_DSC00720.jpg/250px-Seated_Bather_by_Pierre-Auguste_Renoir%2C_c._1883-1884%2C_oil_on_canvas_-_Fogg_Art_Museum%2C_Harvard_University_-_DSC00720.jpg[366]

ou encore dans le portrait de La baigneuse endormie ou celui des Grandes baigneuses :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3c/La_baigneuse_endormie_%281897%29_par_Auguste_Renoir_%28B%29.jpg/250px-La_baigneuse_endormie_%281897%29_par_Auguste_Renoir_%28B%29.jpg[367] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d4/Pierre-Auguste_Renoir%2C_French_-_The_Large_Bathers_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Pierre-Auguste_Renoir%2C_French_-_The_Large_Bathers_-_Google_Art_Project.jpg[368]

Les proportions ne sont pas classiques car, fait remarquer Clark, « on ne devient pas classique en se soumettant à des règles […​] mais en acceptant la vie physique telle qu’elle est, dans sa noblesse tranquille et immédiate. »[369]» (id., p. 265).] C’est la noblesse tranquille qui se dégage du tableau et l’harmonie exprimée par le corps qui sont classiques. L’effort de Renoir pour retrouver l’équilibre antique entre la vérité et l’idéal est ici récompensé et l’on comprend l’enthousiasme de Clark qui a consacré plusieurs pages à ce peintre.
  À la fin de sa carrière, après 1900, son style va encore évoluer et, par ses femmes massives[370], il annonce la recherche des formes élémentaires qui caractérisera une tendance du XXe siècle.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9c/Pierre-Auguste_Renoir_125.jpg/960px-Pierre-Auguste_Renoir_125.jpg[371] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/29/Pierre-Auguste_Renoir_-_Apr%C3%A8s_le_bain.jpg/500px-Pierre-Auguste_Renoir_-_Apr%C3%A8s_le_bain.jpg[372]

  Le XXe siècle

  Albert Camus, grand admirateur de la culture grecque, écrivait, en 1948, que « nous avons exilé la beauté ». Or, « l’homme ne peut se passer de la beauté et c’est ce que notre époque fait mine de vouloir ignorer. »[373] Mais qu’est-ce que la beauté ? La réflexion de Camus ne vise pas spécialement la peinture ou la sculpture. Il semble qu’il n’ait pas très bien compris leur spécificité et qu’il ne s’y soit jamais vraiment intéressé[374]. Il n’empêche qu’il est très attaché à la notion de beauté qui, pour lui, est associée à la plénitude de la réalité dans toute sa complexité.[375]
  Il est vrai que si nous survolons l’histoire de l’art des Grecs à Renoir, les artistes vus ont essayé d’exprimer le corps dans sa plénitude, sa beauté idéale parfois, sa forme séduisante, sa capacité d’être signe d’un ordre divin ou humain, d’être réceptacle d’une âme, de traduire des valeurs, des sentiments, etc. Incontestablement les plus grands d’entre eux sont ceux qui sont parvenus à exprimer le plus et ils avaient, en tout cas, dit Clark, « la conviction que le corps de la femme exprimait l’ordre de l’harmonie du monde. S’ils contemplaient Vénus naturalis avec une telle ferveur, c’est parce qu’ils avaient entrevu en une vision fugitive son inaccessible jumelle. »[376]
  D’une manière générale, avec d’heureuses exceptions, beaucoup d’artistes désormais vont se détacher de cette recherche idéale à travers la réalité du corps de la femme et accentuer les tendances nouvelles perçues à partir du XVIIIe siècle. La réalité va céder le pas à la subjectivité. Comme le souligne avec pertinence René Huyghe, « se projetant dans sa peinture ou y cherchant la fuite, l’artiste ne peut échapper à son sort qui est de s’y livrer. »[377] Et va se livrer de plus en plus et de plus en plus profondément. Les « classiques » vus jusqu’à présent ont exprimé leur admiration, leur désir de perfection, leurs émotions aussi, devant le corps de la femme tel qu’il est et tel qu’il est désiré. Désormais, les artistes vont de plus en plus laisser s’exprimer leur « inconscient » et leurs « instincts obscurs ».[378] Ils vont céder à la sensualité parfois réduite à la sexualité. La personne va disparaître derrière le sexe, comme on l’a vu chez Courbet, derrière une idée ou des formes élémentaires. D’autres iront jusqu’à déstructurer le corps ou s’acharneront à un réalisme absolu où tout l’être est dans les apparences. Tout ceci souvent avec un talent, une virtuosité qui justifie leur présence aux cimaises des musées mais qui nous prive de la beauté simple d’un corps magnifié.
  On va assister progressivement à l’effondrement du réel. Pour René Huyghe[379] les « fondations » sur lesquelles l’art s’est construit durant les siècles passés vont être mises en question avec de plus en plus d’acharnement. Et « la première fondation était le réel, si, par ce mot, on entend la conviction que la vérité cherchée par l’esprit se trouve déjà dans l’aspect matériel des choses, perçu par les sens et contrôlé par la pensée. L’art moderne le remit en question. L'Impressionnisme[380], sous prétexte de l’approfondir, le réduisit à un jeu optique où il perdit toutes les bases mentales sur lesquelles il appuyait sa solidité. La forme, la masse […​] furent révoquées en doute et il ne resta plus, au fond, qu’un mirage éblouissant, changeant, donc sans consistance et sans durée. » Outre Renoir et Manet déjà présentés on peut citer E. Phillips Fox, Paul Cézanne ou encore Berthe Morisot[381] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/82/Emmanuel_Phillips_Fox_-_Nude_and_Satyr_%28c.1911%29.jpg/330px-Emmanuel_Phillips_Fox_-_Nude_and_Satyr_%28c.1911%29.jpg[382] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/25/Paul_C%C3%A9zanne%2C_French_-_The_Large_Bathers_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Paul_C%C3%A9zanne%2C_French_-_The_Large_Bathers_-_Google_Art_Project.jpg[383] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/de/Morisot_-_Baigneuse%2C_1891.jpg/250px-Morisot_-_Baigneuse%2C_1891.jpg[384]

Considéré comme néo-impressionniste, Théo van Rijsselberghe[385] :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d2/Rysselberghe-Badende_Frauen_8874_%28without_frame%29.jpg/330px-Rysselberghe-Badende_Frauen_8874_%28without_frame%29.jpg[386] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c6/Theo_van_Rysselberghe_-_Sitzender_Akt.jpeg/250px-Theo_van_Rysselberghe_-_Sitzender_Akt.jpeg[387] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/36/Femme_au_peignoir_rose-theo_van_rysselbergue.jpg/120px-Femme_au_peignoir_rose-theo_van_rysselbergue.jpg[388]

René Huyghe poursuit : « Le Symbolisme, qui enchaîna à la génération suivante, alla plus loin : il ne voulut plus considérer dans les apparences visibles qu’un signe des réalités spirituelles cachées derrière elles et dont elles ne seraient que le langage voilé. » Parmi les plus célèbres représentants[389], on peut retenir Gustav Klimt, Fernand Khnopff ou encore Odilon Redon :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d1/Adam_and_Eve_Gustav_Klimt.jpg/250px-Adam_and_Eve_Gustav_Klimt.jpg[390] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6a/Fernand_khnopff_cheveux_noirs.jpg/500px-Fernand_khnopff_cheveux_noirs.jpg[391] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a6/Venus_redon.jpeg/330px-Venus_redon.jpeg[392]

  « Le dernier assaut était alors lancé : après avoir mis en doute le bien-fondé des apparences, pourquoi continuer à contraindre l’art à les respecter ? Elles pourront donc être déformées en toute liberté, sous le choc et l’impulsion des sentiments qu’elles provoquent et ce sera le Fauvisme[393][…​] et l'Expressionnisme[394]. »
  Principal représentant du fauvisme, l’art de Matisse[395] se caractérise par une simplification et une stylisation des formes de plus en plus fortes ainsi que par l’utilisation de couleurs intenses :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/83/Odalisque_aux_magnolias%2C_par_Henri_Matisse.jpg/330px-Odalisque_aux_magnolias%2C_par_Henri_Matisse.jpg[396] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3f/La_Gitane%2C_par_Henri_Matisse.jpg/250px-La_Gitane%2C_par_Henri_Matisse.jpg[397] https://uploads0.wikiart.org/00134/images/henri-matisse/reclining-nude-with-blue-eyes-1936.jpg!PinterestLarge.jpg[398] https://uploads8.wikiart.org/images/henri-matisse/blue-nude-1952.jpg!PinterestSmall.jpg[399]

Marqué à la fois par le fauvisme et l’impressionnisme, Albert Marquet[400] ne manque pas d’intérêt :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ad/Life_Class_at_the_%C3%89cole_des_Beaux-Arts_Albert_Marquet_%281898%29.jpg/250px-Life_Class_at_the_%C3%89cole_des_Beaux-Arts_Albert_Marquet_%281898%29.jpg[401] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ef/The_Two_Friends_Albert_Marquet_%281912%29.jpg/330px-The_Two_Friends_Albert_Marquet_%281912%29.jpg[402] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7d/Albert_Marquet%2C_1909_-_Nu_en_contre-jour.jpg/250px-Albert_Marquet%2C_1909_-_Nu_en_contre-jour.jpg[403]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/21/Albert_Marquet%2C_1919%2C_La_femme_blonde%2C_oil_on_canvas%2C_98.5_x_98.5_cm%2C_Mus%C3%A9e_national_d%27Art_moderne%2C_Centre_Georges_Pompidou.jpg/250px-Albert_Marquet%2C_1919%2C_La_femme_blonde%2C_oil_on_canvas%2C_98.5_x_98.5_cm%2C_Mus%C3%A9e_national_d%27Art_moderne%2C_Centre_Georges_Pompidou.jpg[404] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3d/Nude_on_a_Divan_Albert_Marquet_%281912%29.jpg/250px-Nude_on_a_Divan_Albert_Marquet_%281912%29.jpg[405]

Souvent dans le décor des maisons closes[406], ses représentations du corps frappent par leur réalisme cru, imperfections comprises, et « une présence énergique, presque animale »[407], qui nous fait penser à l’Olympia d’Edouard Manet. Ce sont aussi des portraits véritables.
  Chez les expressionnistes[408], l’émotion va déformer la réalité jusqu’à l’abstraction :

https://uploads6.wikiart.org/images/andre-derain/female-nude-with-a-jug.jpg!PinterestSmall.jpg[409] https://artdone.wordpress.com/wp-content/uploads/2025/03/maurice-de-vlaminck-reclining-nude-1905-priv-coll.jpg?h=220[410] https://art-recognition.com/wp-content/uploads/2025/03/case-studies-van-dongen-image-1.jpeg[411]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1e/Puberty_%281894-95%29_by_Edvard_Munch.jpg/250px-Puberty_%281894-95%29_by_Edvard_Munch.jpg[412] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/89/Egon_Schiele_-_Weiblicher_Akt%2C_1910.jpg/250px-Egon_Schiele_-_Weiblicher_Akt%2C_1910.jpg[413] Kandinsky nude[414]

Parmi les expressionnistes, on range aussi Georges Rouault[415] dont la démarche est particulièrement significative. Bouleversé par la souffrance humaine et sous l’influence de Léon Bloy[416] qui n’aimait pourtant pas sa peinture, Rouault considéré comme un des plus grands peintres religieux du XXe siècle, face à une société indifférente et matérialiste, pose sur elle un œil critique et impitoyable. Il dénonce, par des oeuvres sombres, la déchéance des êtres, des prostituées ici. Toutefois, il estime que cette déchéance consciente peut être source de rédemption et le nu est pour lui « le moyen d’exprimer le maximum de souffrance »[417] :

https://archive.org/download/9016008Fullsize_201904/730029740.jpg[418] https://archive.org/download/9016008Fullsize_201904/1925286555.jpg[419]

Loin de l’académisme, parfois très expressionniste, Modigliani[420] témoigne de l’influence du primitivisme[421] dans ses portraits stylisés :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4b/Amedeo-modigliani-XX-Seated-Nude-1909.jpg/500px-Amedeo-modigliani-XX-Seated-Nude-1909.jpg[422] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c5/Modigliani%2C_Leidender_Akt.jpg[423]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2f/Modigliani_-_Nu_couch%C3%A9.jpg/960px-Modigliani_-_Nu_couch%C3%A9.jpg[424] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/be/Zittend_naakt%2C_Amedeo_Modigliani%2C_%281917%29%2C_Koninklijk_Museum_voor_Schone_Kunsten_Antwerpen%2C_2060.jpg/250px-Zittend_naakt%2C_Amedeo_Modigliani%2C_%281917%29%2C_Koninklijk_Museum_voor_Schone_Kunsten_Antwerpen%2C_2060.jpg[425]

« L’art encouragé dans ses audaces iconoclastes, va encore plus loin : après avoir torturé les apparences pour mieux les soumettre à la passion subjective, […​] pourquoi ne pas les jeter définitivement par-dessus bord ? Cette opération s’effectua toutefois en deux temps. Le Cubisme[426], cherchant à définir le but de l’art indépendamment du vieux réalisme, pensa le trouver dans la réussite des moyens plastiques dégageant les pouvoirs de beauté qui sont en eux. Toutefois le réel resta son point de départ. Il lui fournit les éléments visuels de forme et de couleur dont l’esprit disposait désormais en pleine liberté ; après une analyse impatiente de toute entrave, il les constituait en des synthèses qui n’avaient plus pour fin que cette réussite plastique. Bientôt l'art abstrait[427] fit litière de ces derniers scrupules, ne se crut plus tenu à utiliser les débris du monde visible, se réduisit à l’usage de la ligne, de la forme, de la couleur et, de plus en plus, de la touche même ; il les associa, les combina, les recréa, en fit uniquement le champ d’expérimentation de l’esprit ou de la sensibilité. […​] Toutefois, si le réalisme avait perdu désormais toute existence, il semblait n’avoir laissé le champ libre que pour permettre à la logique de déployer ses constructions. Il y avait là une hypertrophie du rationnel où pourrait se reconnaître, en un apparent paradoxe, une forme excessive d’une des bases adoptées par l’esprit occidental traditionnel. » Braque⁠[428] amorce le cubisme où le corps est représenté par des formes plus abstraites :

https://uploads2.wikiart.org/images/georges-braque/seated-woman-1907.jpg!PinterestSmall.jpg[429] https://uploads7.wikiart.org/images/georges-braque/big-nude-1908.jpg!PinterestSmall.jpg[430]

Cubiste également, Picasso[431] aboutit à une abstraction malgré les impressions sensuelles qui s’estompent chez d’autres artistes au fur et à mesure qu’ils accentuent l’abstraction :

https://uploads1.wikiart.org/00492/images/pablo-picasso/les-demoiselles-d-avignon-1907.jpg!PinterestSmall.jpg[432] https://uploads7.wikiart.org/images/pablo-picasso/a-driade-nude-in-the-forest-1908.jpg!PinterestSmall.jpg[433] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/c/c0/Duchamp_-_Nude_Descending_a_Staircase.jpg/250px-Duchamp_-_Nude_Descending_a_Staircase.jpg[434] https://uploads0.wikiart.org/images/juan-gris/large-reclining-nude.jpg!PinterestSmall.jpg[435]

Pour Clark, la manière de traiter le corps chez Picasso, indépendamment de l’influence de l’art nègre « avec ses contours aigus, ses plans concaves et de faible profondeur », est une manifestation de « haine » et témoigne de son « goût toujours plus violent […​] pour la dislocation et le déplacement des formes. »[436]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/eb/Nu_Debout.jpg/250px-Nu_Debout.jpg[437]

« Le réel s’étant effondré sous les coups qu’il avait reçus, il restait donc à la logique d’être victime d’une attaque aussi destructrice. » L’aboutissement de « cette nouvelle entreprise d’élimination » sera le *surréalisme*[438]. Dali[439] déconstruit le corps dans ce tableau à la fois intellectualiste et suggestif intitulé: Jeune vierge se sodomisant avec sa propre chasteté :

https://uploads8.wikiart.org/images/salvador-dali/young-virgin-auto-sodomized-by-the-horns-of-her-own-chastity.jpg!PinterestSmall.jpg[440]
© Gala-Salvador Dalí Foundation

Paul Delvaux [441] est passé de l’expressionnisme au surréalisme avec des touches symbolistes, le tout dans un style très classique :

birth of venus 1947.jpg!PinterestSmall[442] https://uploads6.wikiart.org/images/paul-delvaux/the-sleeping-venus-1944.jpg!PinterestSmall.jpg[443]
https://uploads7.wikiart.org/images/paul-delvaux/the-girls-from-the-provinces-1962.jpg!PinterestSmall.jpg[444] https://uploads1.wikiart.org/images/paul-delvaux/the-staircase-1946.jpg!PinterestSmall.jpg[445]
© Fondation Paul Delvaux

Mais le maître du surréalisme est incontestablement René Magritte[446] :

https://uploads8.wikiart.org/images/rene-magritte/philosophy-in-the-bedroom-1947(1).jpg!PinterestSmall.jpg[447] https://uploads5.wikiart.org/images/rene-magritte/rape-1935(1).jpg!PinterestSmall.jpg[448]

Ce dernier portrait est très particulier car le visage est un buste nu de femme limité à ses attributs érotiques. La critique a souvent souligné l’ambiguïté de cette image : est-elle érotique ? pornographique ? humoristique ? provocatrice ? serait-ce une allégorie de la mort ? A mon avis, l’artiste veut peut-être simplement dénoncer ce crime qu’est le viol et s’élever « contre la vision dévalorisante et réductrice de la femme comme objet sexuel. Le visage habituellement est le siège des émotions et il caractérise une personne en tant qu’humain. Le fait de choisir une telle représentation de la femme lui enlève toute humanité. » [449] Peut-être aussi est-il question de montrer que le viol commence par une obsession qui envahit notre cerveau et qui réduit la femme à ses attraits sexuels.
  Comme on le voit chez Delvaux notamment, des tendances artistiques diverses peuvent se marier. Ainsi, le réalisme n’est pas mort mais il peut se combiner avec d’autres éléments, symbolistes, surréalistes, fantastiques ou oniriques.
  On pense à Ernst Fuchs[450] :

nymph grammophone from the lohengrin cycle 1978.jpg!PinterestSmall[451] http://www.ernstfuchs-gallery.com/bildkl/mouse_3.jpg[452]
© Ernst Fuchs Gemeinnützige Privatstiftung

  Quelque que soit le style, on assiste aussi à une accentuation de la sensualité comme ci-dessus ou chez des peintres qui ne s’intéresseront qu’aux parties « intéressantes » du corps féminin ou qui produiront des oeuvres où leur trouble parfois pervers s’exprimera. On pense aux nus expressionnistes de Modesto Roldàn[453]

P120[454] https://modestoroldan.org/P_49_files/P49.jpg[455]

ou à ces tableaux où Graham Ovenden[456] met en scène des jeunes filles à la sensualité naissante. La structure qui peut être classique accentue la sensualité apparemment innocente mais provocante.

https://www.artnet.com/WebServices/images/ll00029lldGETGFgeQp42CfDrCWQFHPKcReOC/graham-ovenden-untitled.jpg https://www.artnet.fr/WebServices/images/ll00030lldGETGFgeQp42CfDrCWQFHPKcReOC/graham-ovenden-untitled.jpg[457]
© (Ayant droits de) Graham Ovenden

Les jeunes filles nubiles sont aussi au centre des attentions de Baltus[458], souvent peintes dans des poses ambiguës :

https://uploads4.wikiart.org/images/balthus/nude-at-rest-1977.jpg!PinterestSmall.jpg[459] https://uploads1.wikiart.org/images/balthus/figure-in-front-of-a-mantel-1955.jpg!PinterestSmall.jpg[460] https://uploads5.wikiart.org/images/balthus/guitar-lesson-1934.jpg!PinterestSmall.jpg[461] https://uploads5.wikiart.org/images/balthus/nude-with-cat-1949.jpg!PinterestSmall.jpg[462]
© (Ayant droits de) Balthus

Le peintre explique : « Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu. »[463]
  On peut aussi penser aux scènes troublantes peintes par Leonor Fini[464], proche des surréalistes :

https://arthive.com/res/media/img/ox400/work/283/649771.webp[465] https://arthive.com/res/media/img/ox400/work/66a/649819.webp[466] https://uploads8.wikiart.org/00452/images/leonor-fini/1971narcisse-incomparable.jpg!PinterestSmall.jpg[467]
© (Ayant droits de) Leonor Fini

Jouant à la fois sur le réalisme et le fantastique Jean-Marie Poumeyrol[468] offre des images osées qui révèle un « art érotique et hallucinogène »[469] :

https://www.artnet.fr/WebServices/images/ll00119lldGPoGFgjPeR3CfDrCWvaHBOc3bED/jean-marie-poumeyrol-dans-latelier-du-garagiste.jpg[470] http://leahart.free.fr/PoumeyrolSabbat550.jpg[471]
© (Ayant droits de) Jean-Marie Poumeyrol

En sculpture aussi, on assiste à une érotisation plus marquée :

https://www.franceinfo.fr/pictures/IOw02Lbn0R2PtxPhOY2mkpv0vAk/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2019/04/11/lasserre_08.png[472]
© (Ayant droits de) Jacques Lasserre

Il est intéressant de s’arrêter quelques instants à l’oeuvre d’un peintre inclassable tant il manifeste d’originalité par rapports aux grands courants artistiques du temps : Stanley Spencer[473]. Profondément marqué par les deux guerres mondiales et par de graves tourments personnels dans ses relations avec les femmes, ce peintre qui s’est beaucoup consacré aux sujets religieux a produit quelques nus étonnants dont la réalité est imprégnée de ses souffrances, de ses frustrations et de ses interrogations existentielles.

https://uploads5.wikiart.org/images/stanley-spencer/nude-portrait-of-patricia-preece-1935.jpg!PinterestSmall.jpg[474] https://uploads2.wikiart.org/images/stanley-spencer/double-nude-portrait-the-artist-and-his-second-wife-the-leg-of-mutton-nude-1937.jpg!PinterestSmall.jpg[475]
© (Ayant droits de) Stanley Spencer

Dans le portrait de gauche, comme dans les autres nus, on cherche en vain une trace d’idéalisation : les seins en particulier sont lourds, distendus et la peau, sans charme, est opalescente. Ces caractéristiques « témoignent d’un goût morbide assorti d’une « inquiétante étrangeté parfois repoussante. »⁠[476] Le tableau de droite est plus saisissant encore : la proximité entre les chairs et la viande du gigot à l’avant-plan « rappelle la vanité de toute chose, cette « vanité des vanités » de l’Ecclésiaste. […​] Ce tableau suscite une interrogation profonde sur le corps, sur l’attente et les surprises du plaisir, de la frustration et de la souffrance, ou encore les désenchantements de la sexualité, les pièges du désir et la trivialité de la condition humaine. C’est une évocation de la tristesse de l’amour « charnel », pour utiliser le langage religieux, de la tromperie des apparences et des abîmes de perplexité dans lesquels ces tourments peuvent plonger l’être humain. »[477]

https://uploads6.wikiart.org/images/stanley-spencer/seated-nude.jpg!PinterestSmall.jpg[478] https://uploads4.wikiart.org/images/stanley-spencer/nude-1935.jpg!PinterestSmall.jpg[479]
© (Ayant droits de) Stanley Spencer

Loin du bon goût, Spencer sacrifie même l’exactitude anatomique au profit de ses obsessions. L’artiste impose impitoyablement son « moi » profond à sa propre image et à l’image de ses proches.[480] Il nous offre un bel exemple de cette assomption du sujet dans l’histoire de l’art comme le souligne Huyghe.
 René Huyghe, à son époque, ne pouvait soupçonner que le surréalisme n’était pas l’aboutissement de l’effondrement du réel. Sont apparus, par la suite, le pop-art et l’art conceptuel.
Le pop art qui utilise les nouvelles technologies et des symboles populaires, est bien connu du grand public grâce notamment aux œuvres d’Andy Warhol[481] et à ses très célèbres portraits de Marilyn Monroe. Mais retenons plutôt ici les nus d’Evelyne Axell[482] souvent satiriques :

https://uploads0.wikiart.org/images/evelyne-axell/erotomobile-1966.jpg!PinterestSmall.jpg[483] https://uploads6.wikiart.org/images/evelyne-axell/la-cible-1970.jpg!PinterestSmall.jpg[484] https://64.media.tumblr.com/067bc77022d6232b4407fada770870c4/af0ef19422c40966-7c/s1280x1920/b13cd4f7f625b9c4fb828ef62a6cbe58774ad851.jpg[485]
https://uploads2.wikiart.org/images/evelyne-axell/self-portrait-1971.jpg!PinterestSmall.jpg[486] https://uploads0.wikiart.org/images/evelyne-axell/le-val-vert-1971.jpg!PinterestSmall.jpg[487]
© (Ayant droits d')Evelyn Axell

Comme l’écrit Nathalie Ernoult : « c’est à travers le corps de la femme, et avant tout le sien, celui d’une femme engagée et libre, qu’elle exprime, dans un feu d’artifice de couleurs vives, une sensualité à la limite de l’érotisme ».⁠[488] Notons qu’Evelyne Axel s’est intéressée aussi à l’érotisme du corps masculin avec une série d’œuvres autour du mythe de Tarzan.
Autres représentants du pop art qui s’inspirent du style de la bande dessinée américaine et détournent parfois des publicités ou des œuvres d’art :

collage for nude with white flower 1994(1).jpg!PinterestSmall[489] https://uploads1.wikiart.org/images/erro/the-battle-of-saporro-1976.jpg!PinterestSmall.jpg[490] https://uploads8.wikiart.org/images/patrick-caulfield/les-demoiselles-d-avignon-vues-de-derri-re-1999.jpg!PinterestSmall.jpg[491]
© Resp. (ayant droits de) Roy Lichtenstein, Erró, Patrick Caulfield

Le corps peut être aussi un simple prétexte des jeux de couleurs et devenir un simple élément de décoration :

https://uploads3.wikiart.org/images/jorge-martins/eros-crom-tico-1964.jpg!PinterestSmall.jpg[492] https://medias.artmajeur.com/standard/11893103_received-752789571757351-1-1.jpg?v=1739318513[493]
© Resp. (ayant droits de) Jorge Martins, Liane Chevalier

Dernier avatar actuel de l’effondrement du réalisme : l'art conceptuel qui s’intéresse uniquement à l’idée et non à sa réalisation. A la limite, l’art conceptuel se passe d’objet, de toile, de peinture puisque l’important est le concept plutôt que l’aspect visuel. Marcel Duchamp illustré par le Nu descendant l’escalier, déjà présenté, est considéré comme l’ancêtre de cette conception : le corps a disparu…​

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/c/c0/Duchamp_-_Nude_Descending_a_Staircase.jpg/250px-Duchamp_-_Nude_Descending_a_Staircase.jpg[494]

  Un dernier mot sur la sculpture. Germain Bazin écrit qu’elle « ne présente pas la même richesse d’expression que la peinture ». Il explique que « cela est dû aux conditions mêmes de cet art, qui exige un métier coûteux et pénible et qui, plus que la peinture est tributaire de la société ; la commande d’œuvres sculptées a été presque uniquement officielle, et les collectivités publiques ont continué à réserver leurs faveurs à une école d’artistes académiques qui ont maintenu intangibles les canons d’école du XIXe siècle. »[495] De plus, l’architecture a moins fait appel aux services de sculpteurs. Toutefois, beaucoup de sculpteurs ont été attirés par le primitivisme ou le cubisme :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4d/Andr%C3%A9_Derain%2C_1907_%28Automne%29%2C_Nu_debout%2C_limestone%2C_95_x_33_x_17_cm%2C_Mus%C3%A9e_National_d%27Art_Moderne.jpg/250px-Andr%C3%A9_Derain%2C_1907_%28Automne%29%2C_Nu_debout%2C_limestone%2C_95_x_33_x_17_cm%2C_Mus%C3%A9e_National_d%27Art_Moderne.jpg[496] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d6/The_Kiss_LCCN93511527.jpg/250px-The_Kiss_LCCN93511527.jpg[497] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/93/Woman_Combing_Her_Hair_by_Alexander_Archipenko%2C_1915%2C_bronze%2C_velvet%2C_wood_-_Chazen_Museum_of_Art_-_DSC01882.JPG/250px-Woman_Combing_Her_Hair_by_Alexander_Archipenko%2C_1915%2C_bronze%2C_velvet%2C_wood_-_Chazen_Museum_of_Art_-_DSC01882.JPG[498] https://uploads8.wikiart.org/images/henri-laurens/standing-female-nude-femme-nue-debout-1921.jpg!PinterestSmall.jpg[499]
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1a/Rouen_MdBA_raymond_duchamp_villon_amants.JPG/330px-Rouen_MdBA_raymond_duchamp_villon_amants.JPG[500]

Avant que l’abstraction ne tente les sculpteurs, Aristide Maillol[501] et Auguste Rodin [502] tout en restant liés au passé, vont rompre avec l’académisme de leur temps.

À propos de Maillol, un critique écrit que son œuvre sculptée « est presque entièrement fondée sur l’étude du corps féminin, le plus souvent des représentations de femmes nues au corps robuste et massif, dans toutes les positions, debout, assises ou allongées. Ses œuvres, lisses et épurées, représentent les saisons, les jours, les sentiments et les éléments. […​] _ + Le style d’Aristide Maillol privilégie les corps sensuels et épanouis, les volumes lisses et arrondis. Ses représentations sont reconnues pour leur tranquillité imposante et la gravité des visages. »_⁠[503] Pour beaucoup, l’arrangement des masses et leur simplification annoncent le cubisme :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5e/La_M%C3%A9diterran%C3%A9e_-_Aristide_Maillol_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Sculptures_des_jardins_FNAC_9492_-_TU_254.jpg/330px-La_M%C3%A9diterran%C3%A9e_-_Aristide_Maillol_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Sculptures_des_jardins_FNAC_9492_-_TU_254.jpg[504] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/06/Aristide_Maillol_-_La_Rivi%C3%A8re_-_Plomb_-_1938_-_02.jpg/330px-Aristide_Maillol_-_La_Rivi%C3%A8re_-_Plomb_-_1938_-_02.jpg[505]
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/32/Leda_MET_197274.jpg/250px-Leda_MET_197274.jpg[506] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/ce/L%27Action_encha%C3%AEn%C3%A9e_by_Aristide_Maillol_%28Tuileries%29_02.jpg/250px-L%27Action_encha%C3%AEn%C3%A9e_by_Aristide_Maillol_%28Tuileries%29_02.jpg[507]

Rompant aussi avec l’académisme, Rodin va travailler à sculpter le désir et produire des œuvres particulièrement érotiques[508] par les poses ou le lissé des corps qui semblent liés à la matière brute du bloc de pierre : c’est la technique du non-finito qu’il a empruntée à Michel-Ange mais qu’il utilise volontairement comme contraste et aussi, comme il l’écrit parce qu’il y voyait « la métamorphose de la réalité matérielle en réalité d’ordre purement spirituel. »[509]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/de/Andr%C3%B3mede_-_Auguste_Rodin.jpg/330px-Andr%C3%B3mede_-_Auguste_Rodin.jpg[510] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a9/La_Tentation_de_Saint_Antoine_%28face_3%29_-_Auguste_Rodin_%28B_661%29.jpg/330px-La_Tentation_de_Saint_Antoine_%28face_3%29_-_Auguste_Rodin_%28B_661%29.jpg[511]
https://uploads7.wikiart.org/images/auguste-rodin/the-kiss-1904.jpg!PinterestLarge.jpg[512] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/23/Eternal_Spring_MET_DP340224.jpg/330px-Eternal_Spring_MET_DP340224.jpg[513]

  Admirateur des peintres impressionnistes, de Maillol, de Picasso, Braque, Giacometti, des surréalistes mais aussi des classiques italiens comme de l’art primitif, Henry Moore[514] va offrir un art abstrait original où les silhouettes féminines occupent une place de choix.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e1/HenryMoore_RecliningFigure_1951.jpg/960px-HenryMoore_RecliningFigure_1951.jpg[515]

Il justifie le titre simple de cette sculpture intitulée Femme étendue, en disant : « Tout art doit avoir un certain mystère et doit interroger le spectateur. Donner à une sculpture ou à un dessin un titre trop explicite enlève une part de ce mystère, et ainsi le spectateur se déplace vers l’objet suivant, sans faire l’effort de mesurer le sens de ce qu’il vient de voir. Tout le monde pense avoir compris, mais en fait pas vraiment, tu sais. »[516]
  Kenneth Clark, à la fin de son long périple à travers l’histoire du nu, s’arrête aux œuvres les plus célèbres de Moore qui, pour lui, sont très représentatives de l’art moderne qui « prouve, dit-il, plus clairement encore que l’art du passé, que le nu, loin de représenter simplement le corps, le rattache, par analogie, à toutes les structures qui se sont intégrées à notre imagination. Les Grecs l’associèrent à la géométrie. L’homme du XXe siècle, parce qu’il possède une expérience plus étendue de la vie physique et des représentations plus élaborées de symboles mathématiques, doit trouver au fond de lui-même des analogies d’une complexité infiniment plus grande. Mais il n’a pas renoncé toutefois à l’ambition de les exprimer sous une forme visible comme faisant partie intégrante de lui-même. »[517]
  Toutefois, l’excès d’épuration, de simplification, de transformation et d’abstraction va provoquer l’apparition, à la fin du XXe siècle, en peinture comme en sculpture, de l'hyperréalisme qui veut reproduire la réalité à l’identique[518] peut-être aussi sous l’influence du pop art et de la photographie :

https://images.squarespace-cdn.com/content/v1/57bfebc659cc684d319bb1f5/1485857335060-0B1MJ5SMFF9M98Q5JYTN/Mike+Dargas4.jpg?format=500w[519] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6b/Sunburn_QCC_Art_Gallery_2004.jpg/250px-Sunburn_QCC_Art_Gallery_2004.jpg[520] https://www.crywalt.com/blog/images/20091217/john_deandrea.jpg[521]

Sans aller aussi loin que ces artistes qui travaillent à partir de photos ou de moulages, Paige Bradley[522] nous a offert une sculpture intitulée Balance. En prenant la pose dans un miroir, elle a sculpté son reflet : « cette première œuvre, écrit un critique un peu lyrique, « retranscrit la liberté d’être elle-même, de se créer son propre univers artistique, où la sphère, tantôt symbole d’équilibre, de patience ou d’humanité, sublime la Vie. »[523]

https://www.artrenewal.org/secureimages//Media/Salon/5/Entrant/11968/Submission/13316/4cfbd4d5-38f5-4e01-a654-9b4a4396da1a.jpg?w=360[524]

  Conclusion

  Que l’on parle d’art moderne, d’art contemporain, d’art nouveau, de modern style, d’impressionnisme ou de néo-impressionnisme, d’expressionnisme, de néo-expressionnisme, d’art abstrait, de pop art, d’art brut, d’art primitif, ou d’art minimal, tous ces courants se distinguent par la volonté de rompre avec le passé, d’utiliser de nouvelles techniques[525] et de nouveaux matériaux. On le voit, en particulier en sculpture où « la plupart des artistes abandonnent les anciennes techniques du modelage et de la taille directe pour travailler le métal, taillé, soudé, torsadé. […​]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/99/Spiegel_by_Jaume_Plensa_taken_at_The_Yorkshire_Sculpture_Park_-_geograph.org.uk_-_2769766.jpg[526]

L’art contemporain se caractérise par l’extrême hétérogénéité des pratiques, l’appropriation de nouveaux espaces, les interactions et l’emploi de matériaux_[527] _traditionnellement réservés à d’autres. « [528]
Pendant des siècles, écrit une critique d’art, « à travers chaque « nudité », s’exprimait une conception du monde - la beauté, la culpabilité, l’humanisme, la liberté.[529] Au cours du XIXe siècle, le corps nu perd pourtant quelque peu sa valeur de symbole. […​] Tout au long du XXe siècle, peintres et sculpteurs s’acharnent à plier le corps aux exigences picturales ». Les corps deviennent des prétextes et finissent par se désintégrer et disparaître.[530] Elle remarque que même Rodin, « en exprimant une idée par une forme, et non plus par l’expression d’un sentiment sur un visage […​] fait un premier pas vers l’abstraction. »[531] Or, ajoute Kenneth Clark, « il est fondamentalement contraire à la tradition grecque d’abstraire du modèle un certain nombre d’éléments plastiques sans tenir compte de l’impression sensuelle dans son ensemble, résultat auquel conduisent aussi bien la discipline néo-classique que les simplifications radicales et les bouleversements de formes pratiquées dans ces 30 dernières années ».⁠[532] Il estime que « traduire dans un langage pictural moderne des débris de nus académiques conduit à sacrifier l’essentiel des raisons qui justifient l’existence du nu ». [533]
  Nous avons vu que le visage[534] est un élément important dans la représentation du nu, qu’il donne au corps, du sens, du sentiment[535] mais, au fil du temps, surtout à partir du XIXe siècle, le visage devient un élément secondaire, stéréotypé, simplifié et disparaît ici et là ou bien, à l’opposé, est individualisé jusqu’à l’outrance. Le traitement du visage annonce ou accompagne celui du corps jusqu’à l’évanescence complète. Le célèbre portraitiste Robert Tollast[536] se pose la question : « Existe-t-il encore des portraitistes aujourd’hui ? »[537] Il ne craint pas d’affirmer qu’à notre époque, « ce plus noble des arts figuratifs est en pleine décadence ». Profondément chrétien, il estime que cette décadence est le signe d’un « abandon des valeurs religieuses ». En effet, pour lui, « la manière dont l’artiste rendra son modèle dépend fondamentalement de celle dont il voit et conçoit la vie ». Lui, croit « que l’homme a été créé et est toujours fait à l’image de Dieu ». Dès lors, « il est légitime de chercher les traits de la divinité sur le visage des hommes et des femmes que nous rencontrons ». Beaucoup aujourd’hui oublient « que Dieu a créé l’homme en se prenant lui-même comme modèle, tout en dotant l’homme de la liberté divine de déformer, pervertir ou détruire cette image ». Eclairé par cette foi, il survole l’histoire de l’art en constatant qu’à la Renaissance les artistes ont recherché « la beauté humaine idéale comme reflet de la beauté divine […​] guidés par l’art de la Grèce et de Rome » mais sans retourner au paganisme ni désacraliser la perspective et l’inspiration. Quant à l’art du Moyen-âge, profondément théologique, il laisse l’homme dans « l’ombre de la majesté divine ». A cette époque, l’artiste, même s’il est sensible à la beauté physique ne pense pas que « son travail pouvait lui donner l’occasion de montrer son admiration pour la perfection de la beauté physique ». A partir du moment où l’artiste se focalise sur l’être humain détaché de son créateur, il finit par se lasser et pour échapper à l’ennui, il fuit « dans l’abstraction, dans une quête de formes artistiques qui puissent satisfaire la soif d’absolu restée irrépressible […​] ». S’ensuit une « déshumanisation de l’art » dont la manifestation la plus frappante est « peut-être la déchéance du modèle féminin ». Que devient alors cette femme-modèle ? Le diagnostic de Tollast est très sévère : « Après avoir posé pour la Mère de Dieu, elle pose pour Vénus. Puis après avoir joui de quelque considération comme maîtresse d’un homme illustre, elle prolonge sa carrière en nu anonyme. Elle est ensuite débitée en tranches géométriques pour une partie campagne chez Picasso avant de s’entendre dire qu’elle ferait mieux d’aller s’inscrire au chômage ».
  Cette sévérité sur l’évolution de la manière dont l’art contemporain traite de la femme et de l’homme, en général, est partagée par plusieurs : « L’image de lui-même que l’homme actuel découvre dans l’art contemporain n’est pas celle, idéalisée d’un dieu, conforme à la tradition classique, mais celle d’une victime des cataclysmes actuels, victime brisée, rompue, déchirée par des forces dont la puissance dépasse son entendement ; c’est une image sinistre, torturée par l’angoisse et l’affliction, privée de toute espérance ».[538] « L’art de notre siècle se distingue par l’ébranlement des surfaces, la rupture du coloris, la segmentation de la composition, la dissolution des formes et l’émiettement de l’image. Au cours de ces dernières années, tous les aspects de l’art se sont brisés : la couleur, la lumière, les formes, les lignes, le contenu, l’espace, la surface, le dessin. »[539] « De la division du ton due aux impressionnistes aux distorsions brutales des expressionnistes, de la segmentation des plans et des surfaces inventées par les cubistes à la destruction de l’espace et du temps chère aux surréalistes, de l’offensive menée contre les formes et les pigments colorés par l’expressionnisme abstrait à la subversion provoquée par les mouvements dadaïstes et pop pour aboutir à l’attitude des conceptuels qui réduisent l’art à des structures et à la non-signification, la « démolition » des formes et du contenu de l’art est, à l’époque actuelle, achevée ».[540]
  Disons plus simplement que désormais, la personne en son corps a disparu progressivement laissant la place à la subjectivité de plus en plus envahissante de l’artiste, tributaire malgré tout et qu’il le veuille ou non, de la culture de son temps.[541]
  S’appuyant sur l’étude d’Erwin Panovsky[542], Jean Maisonneuve et Marilou Bruchon-Schweitzer notent que « l’attachement au respect des traits et des formes, à leur congruité à un objet naturel ou idéal était voué à décliner puis à disparaître, avec des artistes qui devaient désormais privilégier une conception essentiellement subjective de l’œuvre d’art. »[543]

Évoquant les deux Vénus de Clark, la céleste et la vulgaire, ces auteurs estiment que « l’existence de transitions d’un type à l’autre, voire leur coprésence dans l’œuvre d’un même peintre » ne rendent pas arbitraire cette distinction mais interviennent « dans l’impression dominante de spiritualité ou de sensualité (ou de leur fugitive conjonction) la posture et le modelé du corps ainsi que l’expression du visage - et surtout du regard lorsqu’il nous rencontre ». Par contre, ce qui caractérise la représentation du nu à partir du XIXe siècle, c’est la « désidéalisation ». Disparaissent les alibis mythologiques, bibliques, académiques au profit de corps « provocants », « lassés, disgraciés, sinon difformes ». Le corps devient même objet de « recherche formelle » :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/06/Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau-baigneuse_endormie.jpg/330px-Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau-baigneuse_endormie.jpg[544] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/tr/3/3a/Dubuffet_olympia.jpg[545]

  Pour terminer, rappelons que l’objectif de ce court survol était, comme Clark le reconnaît aussi, de montrer « comment le désir de traduire certaines idées ou certains états émotionnels a donné au corps nu des formes mémorables », indépendamment du fait que le corps a pu prendre ou peut encore prendre « une forme qui fût à elle-même sa propre justification. »[546]

  Et maintenant, la peinture ou la sculpture ?

  Quel est l’art, la technique qui nous permet de mieux contempler le corps humain dans toute sa plénitude ou selon ses différentes modalités ?
  Au-delà de la description des différentes images offertes par l’histoire de l’art, il faut, et ceci est très important pour la suite de notre réflexion, bien distinguer ce qui est essentiel en peinture, d’une part, et en sculpture, d’autre part. Nous avons mêlé sculptures et peintures mais il s’agit de saisir ce qui fait l’originalité de chacun de ces deux modes d’expression.

  La peinture

  Selon M.-D. Philippe[547], trois traits caractérisent la peinture. C’est un art lié à « la fixité de l’instant » [548], subordonné à un espace bidimensionnel et, par-dessus tout, marié à la couleur.
  La « fixité de l’instant » est un élément qui « peut aider à éveiller l’homme à la connaissance contemplative »[549] tout comme la restriction à « un espace très particulier : celui d’une toile à deux dimensions »[550]. La « fixité de l’instant » n’a pas échappé à Albert Camus : les peintres, écrit-il, « travaillent dans cette matière magnifique et futile qui s’appelle le présent. »[551] Il note aussi, liée à cette « immobilité », l’importance du cadre restreint : « Le peintre isole son sujet, première façon de l’unifier. Les paysages fuient, disparaissent de la mémoire ou se détruisent l’un l’autre. C’est pourquoi le paysagiste ou le peintre de natures mortes isole dans l’espace et dans le temps ce qui, normalement tourne avec la lumière, se perd dans une perspective infinie ou disparaît sous le choc d’autres valeurs. Le premier acte du paysagiste est de cadrer sa toile. Il élimine autant qu’il élit. De même, la peinture de sujet isole dans le temps comme dans l’espace l’action qui, normalement, se perd dans une autre action. Le peintre procède alors à une fixation. »[552] Si cette fixation est, pour lui, le signe d’un monde sans espoir[553], il n’en reste pas moins vrai que, pour lui, tous les personnages donnent « l’impression que, par le miracle de l’art, ils continuent d’être vivants, en cessant cependant d’être périssables. Longtemps après sa mort, le philosophe de Rembrandt médite toujours entre l’ombre et la lumière sur la même interrogation. »[554] Camus reconnaît donc implicitement que la peinture est une invitation à la contemplation. Est-ce son athéisme qui l’empêche de reconnaître que la fixation dans l’espace et le temps peut être une source d’espérance comme René Huyghe le voyait dans l’œuvre de Vermeer[555] : le maître hollandais, affirme-t-il, « insinue le parfait et l’éternel sous les dehors de l’accidentel et du passager »[556].
M.-D. Philippe, lui, conclut, en tout cas, que le « fondement matériel » de la peinture et « sa puissance de dépassement du temps vers l’immobilité » de même que « la restriction et l’abstraction dans l’ordre de l’étendue permettent un détachement de l’esprit par rapport au monde extérieur, et donc une intériorisation ». Intériorisation qui « n’est pas une idéalisation » mais qui révèle en passant « l’importance unique du portrait » [557] Et de citer Albert Camus pour qui les peintres « ont le privilège de se faire les romanciers du corps ». L’écrivain explique qu'« ils ne peignent pas un sourire ou une fugitive pudeur, regret ou attente, mais un visage dans son relief d’os et sa chaleur de sang », un visage charnel et spirituel car « les grands sentiments simples et éternels autour desquels gravite l’amour de vivre, haine, amour, larmes et joie, croissent à la profondeur de l’homme et modèlent le visage de son destin […​] ».[558]
  M.-D. Philippe s’attarde ensuite longuement à la couleur car son importance est fondamentale en peinture et c’est elle qui va nourrir la contemplation à laquelle nous invitent l’immobilité et la restriction de l’espace. Il prend à témoin le peintre Maurice Denis[559] pour qui le tableau « est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».[560] La perspective et la forme caractérisent le dessin. On peut considérer qu’elles sont à la base de la peinture mais la couleur est plus essentielle en peinture comme l’avait remarqué aussi le philosophe Alain : « même s’il n’existait pas de peinture à l’état de pureté, sans aucune ligne, il faudrait encore dire que l’œuvre propre du peintre est toujours de présenter la forme par le moyen de la couleur seulement […​] la peinture est l’expression immédiate du sentiment par la forme colorée ». [561] Et donc, « le seul moyen propre, pour le peintre, d’exprimer la forme et de la dire est bien la couleur » Or, la couleur « ne détermine que le sens de la vue. […​] La vue est, parmi nos sens externes, celui qui est le plus proche de notre intelligence. C’est pourquoi la peinture […​] s’apparente d’une manière très immédiate à l’intelligence » [562] Cette intelligence n’est pas l’intelligence métaphysique ou logique mais « une intelligence tout immergée dans le sensible […​] et dans les images ». Par la couleur, les tons, les harmonies se crée la lumière d’un tableau, lumière qui s’intensifie par le « contraste des ombres ». Par la lumière, « la peinture, fixant ce qu’elle touche dans l’instant présent, lui donne comme une valeur d’éternité ». [563] Comme la peinture, selon l’auteur, « exprime avant tout l’exigence de lumière que l’homme porte en lui »[564], nous comprenons aisément qu’elle nous attire et nous mène à la contemplation. [565] Je ne verrai plus la lumière, ni ce soleil radieux. Hélas ! Hélas ! […​] La lumière est bien douce à voir, la nuit souterraine ne l’est pas. […​] Hélas ! Hélas ! flambeau du jouir, splendeur de Zeus ! une autre vie, un autre destin m’attend. Adieu, douce lumière ! » (Iphigénie à Aulis).] Tel est le rôle spécifique de la peinture : « magnifier la lumière et les ténèbres de l’univers physique et de l’univers humain » et c’est bien dans le portrait, dans le visage « que la lumière et les ténèbres atteignent leur sommet ». [566]
  Toutefois, comme suggéré, si la couleur a une telle importance, le « sujet », la « figura »[567], à la limite, n’est pas indispensable comme on le voit dans l’art abstrait ou non-figuratif que l’auteur définit comme « expression pure de l’homme et de sa vie intérieure, sans plus aucune image de la réalité ni aucune représentation idéale, dans un désert où plus rien n’est authentique que la seule sensibilité ». [568] Il y a donc dans toute œuvre picturale une tension « entre les exigences de la lumière et celles de la figura. Sacrifier la lumière à la figura conduit encore à une matérialisation (naturalisme), l’asservissement absolu de la figura à la lumière empêche celle-ci d’être victorieuse, en rendant celle-là inutile » au risque, évidemment, de l’incommunicabilité.[569]

  La sculpture

  Plusieurs auteurs se sont essayés à établir une hiérarchie entre la peinture et la sculpture. Ainsi, pour Hegel, si la sculpture « est par excellence l’art qui manifeste l’union de l’idée et de la matière »[570], elle « ne peut pas exprimer l’esprit de façon aussi vivante que la peinture » et « reste étrangère à la sphère du subjectif »[571]. Pour Alain, au contraire, la sculpture est « supérieure à la peinture » parce qu’elle exprime l’immobile et met en valeur le corps : elle exprime « le plus réel de l’objet, qui est la forme, dépouillée du mouvement et de la couleur »[572]. Camus aussi affirmait la supériorité de la sculpture : « Le plus grand et le plus ambitieux de tous les arts, la sculpture, s’acharne à fixer dans les trois dimensions la figure fuyante de l’homme, à ramener le désordre des gestes à l’unité du grand style. La sculpture ne rejette pas la ressemblance dont, au contraire, elle a besoin. Mais elle ne la recherche pas d’abord. Ce qu’elle cherche, dans ses grandes époques, c’est le geste, la mine ou le regard vide qui résumeront tous les gestes et tous les regards du monde. Son propos n’est pas d’imiter, mais de styliser, et d’emprisonner dans une expression significative la fureur passagère des corps ou le tournoiement infini des attitudes. Alors, seulement, elle érige, au fronton des cités tumultueuses, le modèle, le type, l’immobile perfection qui apaisera, pour un moment, l’incessante fièvre des hommes. L’amant frustré de l’amour pourra tourner enfin autour des corés grecques pour se saisir de ce qui, dans le corps et le visage de la femme, survit à toute dégradation. » [573] Toutefois, un sculpteur comme Rodin conteste à la fois l’idée que la sculpture ramènerait le mouvement à l’immobile[574] et que sculpture et peinture seraient essentiellement opposées. Pour M.-D. Philippe, ce qui est « unique dans la sculpture c’est précisément de faire parler le marbre, le granit, la matière brute. […​ ] Elle doit, à travers la matière, montrer l’insertion du vital et du spirituel […​] De ce point de vue, et comme l’avait bien vu Hegel, la sculpture est l’art qui réalise la synthèse la plus parfaite du spirituel et du matériel ; synthèse qui se veut substantielle, au-delà du mouvement, se servant du mouvement pour le dépasser et exprimer le repos éternel, capable, comme le disait Camus, d’apaiser pour un moment « l’incessante fièvre des hommes » ». [575] L’œuvre, en trois dimensions, occupe une place dans l’espace et permet, mieux que la peinture, de contempler vraiment le corps dans toute sa plénitude non seulement parce qu’il peut exprimer éventuellement une certaine perfection, une certaine universalité ou une certaine laideur ou difformité mais parce qu’on peut « tourner autour » lorsque l’œuvre est en ronde-bosse. Toutefois, cette occupation de l’espace peut, comme dans le constructivisme, exalter simplement la matière et même, dans cette exaltation, se révolter contre la forme et donc contre l’esprit comme on l’a vu dans certaines réalisations contemporaines.[576]

  En définitive, il est tout à fait vain d’opposer les différentes formes artistiques. Chaque art a sa spécificité, son champ d’expression. Chaque technique est armée pour bien nous faire saisir un ou plusieurs aspects de l’objet et/ou du sujet, mais pas n’importe lequel ou lesquels.
  La philosophe Anne Souriau confirme et précise ce qui ressort des réflexions de M.-D. Philippe. Pour elle, la peinture « est une relation réciproque et dialectique entre la subjectivité du peintre et l’objectivité des choses » c’est-à-dire du support, de la matière colorée[577] qu’on y étend et l’instrument dont on se sert pour étendre la matière. Le résultat, c’est une « apparence », représentative car elle est plane et donc ne représente pas la réalité de l’objet mais elle peut aussi représenter des objets sensibles mais pas forcément réels. Cette apparence peut être aussi significative « comme un signe d’une image ». Par exemple, « une disposition cruciforme pour signifier l’idée chrétienne, du vert pour signifier l’espérance, et du rouge, la charité ». Cette apparence enfin peut être esthétique par la « recherche d’une valeur de ses éléments plastiques, indépendamment de tout ce qu’ils peuvent représenter, connoter, suggérer, ou signifier, par leur nature sensible et la manière dont ils s’organisent entre eux ».[578]
  La sculpture, elle, avec ses trois dimensions, est aussi un art visuel aussi mais spatial et tactile, un « art des volumes » et plus précisément de leur « surface extérieure », « art de la pesanteur et de l’équilibre ». Un art de la lumière également mais celle-ci n’est pas unique comme chez le peintre qui la choisit telle, le sculpteur, lui, « fait bien […​] tous les choix qui détermineront un nombre indéfini d’apparences »[579].

  Ce rapide parcours à travers l’histoire de l’art confirme ce qu’Emmanuelle Hénin écrit : « Les arts visuels réfléchissent la culture somatique d’une époque, elle-même reflet d’une vision du monde. »[580] Nous parlions au chapitre 6 en parlant, à propos de notre temps, d’une « civilisation pornographique ». Une « civilisation », si ce mot a encore un sens, qui consacre l’avènement du Moi chargé de ses fantasmes, obsessions, désirs, ou rêves. Une culture autocentrée où il devient difficile d’accéder à une réalité extérieure et d’en percer les secrets tant est vif « l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu », comme l’écrivait saint Augustin.[581]
  Brossant un panorama rapide de l’histoire de l’art, François Cheng, bien conscient qu’il schématise quelque peu le paysage[582], constate que « jusqu’au début du XXe siècle, la création artistique fut placée sous le signe du beau. Les canons de la beauté pouvaient se modifier suivant les époques, le propos de l’art demeurait le même : célébrer la beauté, la révéler, créer du beau. Vers la fin du XIXe siècle déjà, et tout au long du XXe siècle, plusieurs facteurs se sont conjugués pour changer cette donne : la laideur des grandes villes, résultat de l’industrialisation, la conscience d’une « modernité » basée sur l’idée de « la mort de Dieu », l’effondrement de l’humanisme provoqué par les successives tragédies au niveau planétaire. Tous ces éléments ont bouleversé la conception traditionnelle de l’art, lequel ne se limite plus à l’exaltation d’un beau reconnu comme tel. Par une sorte d’expressionnisme généralisé, la création artistique […] entend avoir affaire à toute la réalité des vivants et à tout l’imaginaire de l’homme. N’ayant plus pour seule visée le beau, sauf sur le plan stylistique, elle n’hésite pas à avoir recours aux ruptures et aux déformations les plus extrêmes. »[583] Depuis plus d’un siècle, conclut-il, nous sommes dans une « totale confusion ».[584]


1. Nous nous intéresserons principalement à l’art occidental.
2. NAJJAR Alexandre, Le Roman de Beyrouth, Plon, 2005 et La Table ronde, 2020. Cet écrivain libanais est né en 1967.
3. Pour s’en rendre compte, on peut lire LUCIE-SMITH Edward, op. cit.
4. CLARK K., op. cit., p. 54. D’une manière plus générale, Paul Schilder (op. cit., p. 283) cite Johan Joachim Winckelmann ( 1717-1768) qui dans son Erinnerung über die Betrachtung der alten Kunst (Mémoire sur la contemplation de l’art ancien), écrit : « Le plus haut sujet de l’art pour l’homme pensant, c’est l’homme, ou seulement son extérieur » et ce théoricien allemand souligne la difficulté du sujet : « l’artiste a autant de difficultés à explorer l’extérieur de l’homme que le sage en a à explorer l’intérieur. »
5. Né en 1729, mort en 1797, ce philosophe et homme politique irlandais soutint la révolte des colons américains et s’opposa à la Révolution française.
6. Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757), édition française en 1803, reproduite chez Vrin en 1973.
7. Op. cit., pp. 206-207.
8. CLARK K., op. cit., p. 56
9. Id., p. 26.
10. Dans le roman 1984 de George Orwell (1903-1950), le héros Winston Smith apparaît comme un opposant au régime totalitaire qu’il subit à partir du moment où il a une liaison avec Julia avec qui il rêve de soulèvement. On sait aussi par ailleurs, qu’à l’époque communiste, la culture tchèque, notamment au cinéma, a utilisé l’érotisme comme moyen de contestation.
11. On pense à la dénudation de François d’Assise qui, publiquement, devant l’évêque, renonce ainsi à son héritage familial. La Vita prima (15) écrite par Thomas de Celano, précise : « Il ne garde même pas ses caleçons mais demeure complètement nu devant l’assistance. » (Cf. BOQUET Damien, _Écrire et représenter la dénudation de François d’Assise au XIIIe siècle, in Rives méditerranéennes, n° 30, 2008, pp. 39-63, disponible sur https://journals.openedition.org/rives/2333
12. SPENSER Edmund (1552-1599), Hymne en l’honneur de la beauté, cité in CLARK, op. cit., p. 54.
13. Op. cit., p. 166.
14. Vénus de Willendorf (paléolithique supérieur).
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wien_NHM_Venus_von_Willendorf.jpg
16. Il n’y a pas que dans les arts primitifs que les sexes peuvent être montrés et agrandis. C’est le cas aussi dans les shungas japonais, gravures érotiques à la mode du XVIIe au XIXe siècles, qui présentent des couples dans des positions invraisemblables. Les personnages sont parfois habillés car la nudité n’est pas considérée comme érotique mais les organes génitaux sont démesurément grossis pour attirer le regard et mettre en évidence le plaisir sexuel. Le célèbre Katsushika Hokusai (1760-1849) s’est livré aussi à cet art.
models hugs.jpg!PinterestSmall 330px Man en vrouw de liefde bedrijvend op vloerkleed Rijksmuseum RP P 2008 14 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3d/Un_homme_portant_le_%22higozuiki%22_pendant_un_rapport_sexuel.jpg
Voir aussi http://pasperdus.canalblog.com/archives/2014/11/02/31003408.html.
17. Ces œuvres « devaient avoir une influence magique sur la fécondité » (LUCIE-SMITH Edward, op. cit., p. 11).
18. Min, dieu égyptien de la fertilité.
https://egypt-museum.com/min-of-koptos/
20. Temple de Lakshmana (Inde, vers 930-950). Dans les rites tantriques, la sexualité sert à la réalisation de soi pour « dépasser l’attrait sexuel ou le désir de domination d’autrui ». (Cf. DELAHOUTRE Michel, Tantrisme et tantra, in POUPARD Paul (sous la direction de), Dictionnaire des religions, PUF, 1984.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mahadev_Temple_Western_Group_of_Temples_Khajuraho_India_-_panoramio_(7).jpg
23. Ephèbe de Critios, sculpteur athénien du début du Ve siècle av. J.-C..
(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:009MA_Kritios.jpg).
24. Diadumène (copie) de Polyclète (vers 490-420 av. J;-C.)
(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:NAMA_Diadum%C3%A8ne_2.jpg)
25. Ephèbe d’Anticythère, vers 340-330 av. J.-C.. Anticythère est une île en mer Égée.
(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:0027MAN_Paris_or_Perseus2.jpg)
28. Entre 650 et 500 av. J.-C.
29. « Porte-lance » ( de δόρυ, « la lance » et φόρος, « qui porte »). 
30. Ces proportions vont servir longtemps de canon dans la construction des temples. L’architecte romain Vitruve (vers 80 av. J.-C.- vers 15 av. J.-C.) dit à ce propos « qu’il doit y avoir une relation précise entre les parties comme entre les membres d’un corps humain harmonieux ». (VITRUVE, De architectura, livre III, ch. I, cité in BRUN Jean, La nudité humaine, Edition du Beffroi, 1973, pp. 56-57)
31. Cf. CLARK, op. cit., p. 71.
32. SARTRE Maurice, op. cit., p. 86.
33. Poète comique né entre -450/-445, mort vers -385.
34. Cf. vers 1000 à 1023.
35. Id., p. 87.
36. Approximativement de -490 à -430.
37. CLARK, op. cit., p. 75.
39. Apollon du Tibre (copie), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:0_Apollon_du_Tibre_-_Pal._Massimo_alle_Terme_(1).JPG.
Pour Clark, « cet Apollon est plus grand, plus harmonieux, il y a en lui un reste de frontalité hiératique, conservé à dessein afin de souligner son ascendance divine ». (Op. cit., p. 78).
40. Apollon sauroctone, tueur (κτόνος) de lézard (σαῦρος), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Apollo_Sauroktonos_Louvre_Ma441_n06.jpg.
Chez Praxitèle comme chez les autres statuaires du IVe siècle, « l’expression de majesté subsiste et le corps est ferme et musclé, cependant une impression de grâce et de douceur tendre domine, due à la fluidité du dessin autant qu’à une délicatesse d’exécution presque maladive ». (CLARK, op. cit., pp. 80-81).
41. Cf. CLARK, op. cit., pp. 75 et 81.
42. Id., p. 84.
43. V. -495- v. -305.
44. Tête plus petite, jambes plus longues, corps plus élancé (cf. CLARK, op. cit., p. 86).
45. Id., p. 87.
46. Apoxyomène, athlète se raclant (ἀποξύω) la peau après l’effort.
(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Apoxyomenos_Pio-Clementino_Inv1185.jpg)
47. Hermès d’Atalante, copie d’un original attribué à Lysippe.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:0002MAN-Hermes.jpg
48. Mort en -328.
51. Op. cit., p. 91. Guindon ajoute que la représentation du nu (masculin ou féminin) expose un corps épilé : « l’abondance de poil n’en demeure pas moins un symbole puissant de virilité agressive incontrôlée. Son absence, au contraire, marque « l’adoucissement » ou la « modération » des mœurs ». (Op. cit., p. 147).
53. Amazone blessée, copie d’un original attribué à Phidias, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Musei_capitolini_(Roma)_-_Amazzone_1.jpg.
54. Vénus genitrix, d’après Callimaque actif entre -432 -408. Le drapé souligne la beauté physique de la déesse.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:0_V%C3%A9nus_G%C3%A9nitrix_-_Ma_525_-_Louvre_2.JPG
55. Elles participaient aux jeux athlétiques et y découvraient leurs cuisses au grand scandale du reste de la Grèce. (CLARK, K, op. cit., p. 121).
56. L’influence orientale est tout à fait perceptible dans ces poignée de miroirs laconien, datant du Ve siècle avant J.-C., et étrusque, datant du IIIe avant notre ère.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/30/Bronze_mirror_with_a_support_in_the_form_of_a_nude_girl_MET_DT229145.jpg/250px-Bronze_mirror_with_a_support_in_the_form_of_a_nude_girl_MET_DT229145.jpg https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/92/Etruscan_-_Mirror_with_Female_Figure_and_Engraved_Scene_-_Walters_54105_-_Reverse.jpg/250px-Etruscan_-_Mirror_with_Female_Figure_and_Engraved_Scene_-_Walters_54105_-_Reverse.jpg
57. Id., pp. 119-121.
58. PLATON, Le banquet, Les grands philosophes/Flammarion, 2009, pp. 25-35.
60. Dans son essai sur la pudeur, Max Scheler définit cette pudeur comme une sorte d'« aura » qui entoure le corps humain. Il écrit que cette « aura », « les sculpteurs grecs, dans les meilleures statues d’Aphrodite, l’ont exprimée avec un art souverain : on dirait que leur âme pleine de respect n’a osé représenter la déesse dévêtue que parce qu’en même temps ils sentaient en eux-mêmes une âme assez puissante pour dissimuler cette nudité aux yeux du vulgaire, beaucoup plus profondément que ne le pourrait faire un vêtement ; et cela, en représentant à la perfection cette enveloppe presque palpable de pudeur ». (SCHELER Max, La pudeur, Aubier/Montaige, 1952, pp. 43-44).
62. Vénus de l’Esquilin (copie du Ier siècle), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:0_V%C3%A9nus_de_l%27Esquilin_-_Musei_Capitolini_-_Rome.JPG.
Clark note qu’elle ne représente pas « une conception très évoluée de la beauté féminine. Petite et trapue, avec un bassin haut, des seins petits et très écartés, elle fait penser à une jeune paysanne un peu courtaude de n’importe quel village méditerranéen » mais il relève que ses _« proportions ont été calculées selon une échelle purement mathématique, dont la tête constitue l’unité de mesure : sept têtes pour la hauteur totale, une pour mesurer la distance entre ses seins, une autre des seins au nombril, une autre enfin du nombril à la division des jambes. […​] le sculpteur a découvert ce que nous pourrions appeler les bases de la plastique féminine. Les seins deviendront plus pleins, la taille s’amincira, la courbe des hanches se fera plus généreuse ; mais c’est là néanmoins l’architecture fondamentale du corps féminin telle qu’elle guidera l’observation des artistes classiques jusqu’à la fin du XIXe siècle, jusqu’au moment où Renoir lui insufflera une vie nouvelle. » (Op. cit., pp. 125-126).
64. Aphrodite de Cnide d’après Praxitèle (copie). La déesse avec un air de majesté s’apprête à entrer dans le bain rituel. Elle tient d’une main sa chemise et de l’autre a un geste pudique. Elle incarne peut-être le désir physique mais tempéré par la bienséance, sa sérénité et sa douceur. (Cf. CLARK, op. cit., p. 134-136). Pline l’ancien (23-79) dans ses Histoires naturelles écrit à propos de Praxitèle et de sa Vénus : « Mais avant toutes les statues non seulement de Praxitèle, mais de l’univers entier, est sa Vénus, qui a fait entreprendre à bon nombre de curieux le voyage de Cnide. Il en avait fait deux ; il les vendit ensemble : l’une était vêtue, et par cette raison fut choisie par les habitants de Cos, qui avaient le choix ; la seconde ne coûtait pas plus cher, mais ils crurent faire preuve de sévérité et de pudeur. Les Cnidiens achetèrent la statue rebutée« : la différence est immense pour la réputation. » (XXXVI, V, 9.)
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cnidus_Aphrodite_Altemps_Inv8619.jpg
65. Cette Aphrodite capitoline d’après un original de Praxitèle est aussi une « Venus pudica ».
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_Capitoline_Venus_(8591669050).jpg
66. Aphrodite au bain (art hellénistique), dite Vénus de Lely.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lely_Venus_BM_1963_n2.jpg
67. Neveu du poète Max Jacob (1876-1944), Maxime Jacob (1906-1977), d’origine juive, converti au catholicisme, devient bénédictin sous le nom de Clément Jacob et est surtout connu comme compositeur.
69. Architecte et sculpteur (vers 1245-1318).
70. K. Clark nous explique que « les procédés grâce auxquels il a […​] christianisé Vénus, sont révélés par la direction de la tête et l’expression du visage. Au lieu de porter son regard dans la même direction que son corps, affirmant ainsi son existence dans le présent, elle tourne la tête et regarde par-dessus son épaule vers la terre promise du futur. Son bras droit, replié de telle façon que la main située plus haut que la poitrine et la dissimule complètement, attire notre regard vers le visage. Giovanni Pisano a découvert là un geste qui allait devenir l’expression consacrée de l’aspiration vers un autre monde, […​] » (Op. cit., 1ère partie, p. 157).
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Giovanni_pisano,_pulpito_del_duomo_di_pisa,_1302-11,_carit%C3%A0_e_virt%C3%B9_cardinali_05_fede.JPG
71. Ier siècle. Les trois Grâces ou Charites (Χάριτες) dans la mythologie ont pour noms Aglaé, Thalie et Euphrosyne, sont des divinités bienveillantes.
72. Cf. CLARK, op. cit., pp. 153-154.
73. Cf. infra.
74. Les Trois Grâces, fresque de Pompéi, Ie apr. J-C., via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Muses.jpg.
75. Valère Maxime, historien romain du Ier siècle ap. J.-C. raconte dans Les faits et dits mémorables (VIII, 11, ex. 4) qu’Aphrodite, « œuvre en marbre de Praxitèle, qui se trouve dans le temple de Cnide, semble vivre et respirer. Telle en est la beauté que son caractère divin ne put la protéger contre les embrassements passionnés d’un impudique ». Plus explicite, Lucien (né vers 120 dans la province romaine de Syrie, mort vers 180) dans ses Portraits (4) écrits en grec, fait dire à Lycinus : « Tu sais aussi l’histoire qu’on y raconte au sujet de cette statue, qu’un jeune homme en devint amoureux, se cacha dans le temple et satisfit, comme il put, sa passion ».
76. MAISONNEUVE Jean et BRUCHON-SCHWEITZER Marilou, Le corps et la beauté, PUF/Que sais-je ?, 1999, p. 108. 1918-2017. Jean Maisonneuve fut professeur à l’Université de Paris X-Nanterre. Philosophe de formation, il a codirigé la collection 'Psychologie sociale' aux PUF. Marilou Bruchon-Schweitzer fut professeur de psychologie à l’Université de Bordeaux II. Spécialiste de la psychologie du corps.
77. CLARK K., op. cit., tome 2, p. 212.
78. Selon Clark, c’est en Asie que l’on peut trouver des similitudes avec la statuaire grecque, dans l’ancien empire indo-grec :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/59/India%2C_Bodhisattva%2C_periodo_kushan_da_mathora%2C_II_secolo_dc.JPG/120px-India%2C_Bodhisattva%2C_periodo_kushan_da_mathora%2C_II_secolo_dc.JPGEmpire Kouchan, IIe s, Bodhisattva (futur Buddha)
79. Adam au paradis, via la collection Art Images for College Teaching (University of Michigan Library Digital Collections), https://quod.lib.umich.edu/a/aict/x-ec094/ec094.
82. Il n’empêche que l’on trouve de nombreuses représentations « crues » dans des modillons impudiques voire obscènes, sur des chapiteaux ou des stalles, pour illustrer certains vices et notamment la luxure.
Cf. https://www.wikiwand.com/fr/Iconographie_des_modillons_romans.
83. Vers 800-vers 877.
84. CLARK K., op. cit., tome 2, p. 142.
85. Les âges de l’homme, fresque du XIIIe s. sur la voûte de la crypte de la cathédrale San Magno d’Anagni, photo de Krzysztof Juzba, CC BY-NC-SA 2.0, via https://www.flickr.com/photos/fotodaniel/2309274073/.
86. 1184/1194-1264.
87. Speculum quadruplex (Miroir en quatre parties).
88. Cf. CLARK K., op. cit., tome 2, p . 148.
89. Vitrail du Musée National du Moyen Âge (Hôtel de Cluny) à Paris représentant la résurrection des morts, originaire de la Sainte-Chapelle à Paris, vers 1200, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Paris_MNMA_Vitrail_Auferstehung_682.JPG.
90. La résurrection des morts, portail du Jugement Dernier de la cathédrale Saint-Etienne à Bourges.
https://www.patrimoine-histoire.fr/P_Centre/Bourges/Bourges-Saint-Etienne.htm
91. Emmanuelle Hénin écrit que « la pensée de l’Incarnation, Verbe fait chair (Jn 1, 14) informe l’herméneutique et l’esthétique chrétiennes, habituée à représenter les vertus et les qualités abstraites sous la forme de personnages souvent féminins « vérité, vertu, beauté, force, charité, etc ». (HENIN Emmanuelle, (Anthologie réunie et présentée par), Écrire le corps, De l’Antiquité à nos jours, Citadelles et Mazenod, 2022, p. 11). E. Hénin est professeur de littérature comparée à la Sorbonne ; on peut consulter son site : www.pictorinfabula.com.
92. Adam et Eve (Baptistère, Porte du Paradis) - Lorenzo Ghiberti
Extrait de https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lorenzo_Ghiberti,_Adam_and_Eve300.jpg
93. Hubert van Eyck (vers 1366-1426) et Jan (vers 1390-1441).
95. Hans Memling, vers 1435-1494
96. Hubert et Jan Van Eyck (1366-1426, vers 1390-1441), Ève (de L’Agneau mystique), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Eve_from_the_Ghent_Altarpiece.jpg.
97. Hans Memling (vers 1433-1496), Triptyque des deux saints Jean, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hans_Memling_Triptic_Viena_Eva.png.
98. CLARK K., op. cit., tome 2, p. 154. « La hanche qui porte le corps n’est plus un arc sensuel, mais s’efface immédiatement après l’os iliaque. La poitrine et le ventre forment un seul plan également effacé où les seins, très petits, sont placés très haut et très loin l’un de l’autre ». (CLARK K., id., p. 150).
99. Tout en ne craignant pas le réalisme. Comme l’explique Emmanuelle Hénin, « la culture médiévale ne dressait aucune barrière entre le haut et le bas, jusqu’à émailler de scènes obscènes les mystères religieux ». (Op. cit., p. 15).
100. Cette forme de corps met en avant « l’aspect désirable de la femme fertile » confirme Guindon (op. cit., p. 120.)
101. Paul, Jean et Herman de Limbourg, Adam et Eve, in Les très riches heures du duc de Berry, XVe s..
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:054_MS_65_F25_V.jpg
103. Jean Colombe, Le purgatoire in Les très riches heures du duc de Berry.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Folio_113v_-_Purgatory.jpg
104. Simon Marmion (1425-1489), Le miracle de la Vraie Croix en présence de sainte Hélène impératrice.
https://collections.louvre.fr/en/ark:/53355/cl010061655
105. Roger van der Weyden (1400-1464), Adam et Eve dans le Triptyque de la rédemption, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Van_der_Stockt,_Triptych_of_the_Redemption_--_The_Expulsion_of_Adam_and_Eve_from_Paradise.jpg.
107. Jean Maisonneuve et Marilou Bruchon-Schweitzer expliquent le « rôle privilégié » joué par le visage en s’appuyant sur le livre du philosophe et sociologue Georg Simmel (1858-1918), La tragédie de la culture et autres essais (Rivages, 1988). Le visage, écrivent-ils, a une « unité intrinsèque » : « A preuve qu’une modification ou une déformation même minime peut changer radicalement son caractère et son expression. Cette unité de forme et de sens, cette prégnance sont renforcées du fait que le visage est posé sur le cou en situation péninsulaire (du moins dans notre culture). En outre, [comme dit Simmel] « grâce à sa mobilité et à son pouvoir d’expression, il est seul à devenir comme le lieu géométrique de la personnalité intime ». Dans ces processus, l’œil, ou plutôt le regard joue un rôle majeur et prête un sens aux relations et aux situations. Simmel est tout prêt de dire qu’il peut être ainsi le miroir de l’âme et le signe de cette spiritualité propre à l’humain ». (In Le corps et la beauté, op. cit., pp. 28-29).
Au cours de l’évolution, explique François Cheng, la position debout « a libéré le visage ; au lieu d’être une « gueule » tendue en avant au ras du sol comme celle de l’animal […], le visage, désormais, fait partie d’une tête qui se pose paisiblement et noblement sur les épaules. Ce visage peut tourner, avec une aisance souveraine, son regard vers la hauteur et le lointain, échanger un sourire avec ses semblables, laisser affleurer sentiments et émotions qui viennent de la profondeur, qui s’élèvent vers le sommet et qui finissent par le modeler. […] Le visage est ce trésor unique que chacun offre au monde. C’est bien en termes d’offrande ou d’ouverture, qu’il convient de parler du visage. » (Op. cit., pp. 50-51). Plus loin, il écrit : « par-delà les paysages et les corps, l’art occidental est parmi tous les arts du monde celui qui a le plus dévisagé le visage, le plus scruté toutes les facettes de son mystère. Mystère de sa beauté émouvante, mystère non moins hallucinant de sa capacité à glisser vers les hideuses grimaces. Entre beauté et hideur, se concentre sur un visage toute une gamme d’expressions à travers lesquelles la vie irrévélée cherche à se dire : tendresse, ravissement, jubilation, élan et quête, extase, solitude, mélancolie, colère, désolation, désespoir… » (Id., pp. 107-108).
108. Jan van Eyck (vers 1390-1441), Ève (détail de L’Agneau mystique), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jan_van_Eyck_-_The_Ghent_Altarpiece_-_Eve_(detail)_-_WGA07638.jpg.
110. Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), Eve.
Extrait de https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cranach,_adamo_ed_eva,_uffizi.jpg
113. « En ce qui concerne les images, […​], elles ne sont pas nécessaires, mais nous sommes libres d’en avoir ou de ne pas en avoir ; quoiqu’il serait préférable que nous n’eussions pas lesdites images, à cause de l’abus funeste et maudit et de l’impiété auxquels elles donnent lieu ». LUTHER Martin, Troisième prédication, 1522, cité in MARTIN René-François, Cranach, Le pouvoir des images, Hors-série, Découvertes Gallimard, 2011.
114. Déjà les Anciens sculpteurs connaissaient la technique et l’effet de la « chemise mouillée » qui souligne plus qu’elle ne voile. Les photographes modernes emploieront aussi ce procédé.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4c/Arte_romana%2C_venere_genitrice%2C_100-200.JPG/120px-Arte_romana%2C_venere_genitrice%2C_100-200.JPG https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/45/Antonio_corradini%2C_tuccia_%28la_velata%29_2.JPG/250px-Antonio_corradini%2C_tuccia_%28la_velata%29_2.JPG https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6c/Undine_-_Chauncey_Bradley_Ives_-_SAAM-1993.33_2.jpg/250px-Undine_-_Chauncey_Bradley_Ives_-_SAAM-1993.33_2.jpg
Max Scheler (op. cit., p. 76) parle de « frivolité » : « ce phénomène aux multiples formes se manifeste le mieux dans l’attrait frivole qu’exerce tout ce qui est à demi caché, ou encore dans l’intention évidente de souligner l’existence de ce qui est caché, par l’action même de le couvrir. Le voile lui-même est ici un symbole de la pudeur : mais ce symbole sert cependant à représenter et à mettre en valeur la révélation de ce que la pudeur interdit de dévoiler. » Dans ses Colloques, Érasme explique qu’« il est plus pudique d’être nu que d’avoir un habit transparent ». Tagliapietra qui le cite renchérit : _« l’érotisme et la sensualité ont besoin de la pudeur comme les poissons de l’eau. Le corps, continuellement dévêtu et revêtu par le jeu des transparences du voile - comme dans le rite du strip-tease analysé par Barthes [Mythologies, Seuil, 1957, pp.147-150] et Baudrillard [L’échange symbolique et la mort, Gallimard, 1976], qui désexualise la femme au moment même où il la déshabille, en la transformant en un fétiche intouchable - nous offre cette fascination de l’ambivalence et de la suspension tendue du désir (c’est-à-dire de son renvoi inexaucé) à laquelle se soustrait le simple étalage du corps nu, en sa spontanéité ou, si l’on veut aussi, en son obscénité brutale. » (Op. cit., pp. 70-71).
115. MARTIN René-François, id.
116. Guindon note que « la représentation partielle de la sexualité n’apparaîtra au grand jour qu’avec la réforme et la Contre-Réforme. Avant le XVIe siècle, le voilement ou le dévoilement du corps faisait partie d’un système de mode ». (Op. cit., p. 140).
118. BURNET Régis, Marie-Madeleine, De la « pécheresse repentie » à l'« épouse du Christ », Cerf, 2008, p. 118. Régis Burnet est professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain.
119. 1485/1490-1576.
120. ARASSE Daniel, L’excès des images, in ALPHANT M., LAFON G., ARASSE D., L’apparition à Marie-Madeleine. Noli me tangere, Desclée de Brouwer, Triptyque, 2001, p. 87, cité in BURNET Régis, op. cit., pp. 118-119.
121. Le Titien (1490-1576), Noli me Tangere, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Noli-me-tangere-titien.jpg.
122. Gaspar de Crayer (1584-1669), Lamentación sobre Cristo muerto, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:MDAS_lamentaci%C3%B3n_sobre_cristo_muerto_de_gaspar_de_crayer.JPG.
123. NOIREAU Christiane, Marie-Madeleine, Ed. du Regard, 1999, p. 29, citée in BURNET Régis, op. cit., p. 118. Christiane Noireau est Docteur en littérature française et comparée et docteur en philosophie esthétique.
124. Cf. STEINBERG Léo, La sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Gallimard 1987.
129. Giotto (1266-1337), Madone sur un trône. La chemise transparente ne laisse aucun doute sur sa féminité, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Giotto_di_Bondone_-_Ognissanti_Madonna_(detail)_-_WGA09332.jpg.
Notons que dans Le jugement dernier, Giotto habille les élus tandis que les damnés vont nus.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/98/LastJudgmentGiotto.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:LastJudgmentGiotto.jpg.
130. Jean Fouquet (vers 1420-vers 1480), Agnès Sorel en Vierge à l’enfant.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fouquet_Madonna.jpg
131. Gérard David, (vers 1450-1523), Repos pendant la fuite en Égypte, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gerard_David_-_The_rest_on_the_flight_into_Egypt_(Metropolitan_Museum_of_Art).jpg.
Gérard David est un des derniers primitifs flamands.
132. Andrea Solari, La Vierge au coussin vert.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Andrea_Solario_002.jpg
134. Sandro Botticelli (1445-1510). Ce peintre a collaboré à la décoration de la chapelle Sixtine. Personnage tourmenté et impressionnable, il a été séduit à la fois par l’Antiquité mais aussi par le prédicateur dominicain Girolamo Savonarole (1452-1498) qui, dans son extrémisme, organisa, notamment, un bûcher des Vanités où Botticelli apporta certaines de ses œuvres.
135. On retrouve les deux Vénus : la Vénus céleste, au centre, symbole de l’amour spirituel et que certains assimileront à la Vierge et d’autre part, la Vénus terrestre, à droite, symbole de l’amour charnel. Les trois Grâces peuvent être vues comme trois formes de l’amour ou comme, chez les écrivains chrétiens, comme symbole de la sincérité.
142. Dans un cadre antique, Botticelli évoque Apelle de Cos peintre grec du IVe s. av. J.-C., dont on n’a conservé aucun tableau, qui serait ici une allégorie comme les autres personnages représentés.
143. Raffaello Sanzio (1483-1520). Il fut le protégé des papes Jules II et Léon X.
145. 1475-1564.
146. Chez Michel-Ange, remarque Guindon, « tous les nus classiques correspondent à une forme idéale de l’époque » : il s’agit souvent de figures masculines athlétiques qui trahissent, écrit-il, une « recherche pure de formes anatomiques » (Op. cit., p. 148).
147. Clark nous révèle que « pas un seul dessin de femme d’après nature nous est parvenu, et ses études de nus féminins […​] étaient invariablement dessinées d’après des modèles masculins. » (Op. cit., tome 2, p. 53).
148. Clark décrit ainsi cette sculpture : « la représentation des seins qui, depuis le Ve siècle, se situait à mi-chemin entre la géométrie et la sensualité, et qui, dans l’art profondément sensuel de l’Inde dominait le corps tout entier est réduite, dans La Nuit, à deux lamentables appendices et le ventre, au lieu d’être le doux écho des autres rondeurs du corps féminin, est un tronc informe barré de sillon horizontaux. » (Id., p. 54).
Tomba di Giuliano de' Medici, 1524-34, la notte, Michel-Ange, photo de Francesco Bini, CC BY-SA 4.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Tomba_di_giuliano_de%27_medici,_1524-34,_la_notte_01.jpg.
152. Ce crucifix en bois et étoupe durcie date de 1492 et se trouve dans la basilique Santo Spirito à Florence.
153. Installazione florens 2012 crocifisso michelangelo, photo de Sailko, CC BY-SA 3.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Installazione_florens_2012_crocifisso_michelangelo_02.JPG.
157. MAINGON Claire, op. cit., pp. 103-104.
158. Giorgio Barbarelli dit Giorgione 1477-1510
160. Tiziano Vecellio, appelé Titien ou Le Titien (vers 1488-1576). Ce peintre fut au service de Charles-Quint, de Philippe II et du pape Paul III. Il a abordé des sujets religieux et profanes
162. MAINGON Claire, op. cit., p. 58.
165. Comme l’écrit K. Clark, elle a « la qualité d’une rose épanouie, riche et lourde, un tant soit peu vulgaire ». (Op. cit., 1ère partie, p. 205).
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Venus_with_organist_and_Cupid.jpg.
166. Dans la mythologie, parce qu’un oracle a prédit au père de Danaë qu’il serait tué par son petit-fils, elle est enfermée dans une tour. Mais Zeus la rejoint sous la forme d’une pluie d’or comme on le voit sur ce cratère du Ve s. av. J.-C.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/85/Danae_gold_shower_Louvre_CA925.jpg/330px-Danae_gold_shower_Louvre_CA925.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Danae_gold_shower_Louvre_CA925.jpg.
170. Angelo di Cosimo, appelé le Bronzino (1503-1572).
172. CLARK K., op. cit., 1ère Partie, p. 216.
174. MONINOT Bernard, artiste plasticien, enseignant à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, sur https://www.franceculture.fr/emissions/lart-est-la-matiere/bronzino-1503-1572-pour-l-allegorie-du-triomphe-de-venus.
175. COSTAMAGNA Philippe, directeur du Palais Fesch, musée des Beaux-Arts d’Ajaccio, spécialiste de la peinture italienne, et particulièrement de la Renaissance florentine sur https://www.franceculture.fr/emissions/lart-est-la-matiere/bronzino-1503-1572-pour-l-allegorie-du-triomphe-de-venus
177. Girolamo Francesco Martia Mazzola dit Parmigiano (1503-1540).
181. HAUSER Arnold, Der Manierismus. Die Krise der Renaissance und der Ursprung der modernen Kunst, (« Maniérisme : La crise de la Renaissance et l’origine de l’art moderne »), C.H.Beck Verlag, 1964. Il en existe une traduction italienne : Il Manierismo, la crisi del Rinascimento e la nascita dell’arte moderna, Giulio Einaudi, 1965. Arnold Hauser (1892-1978), est un historien d’art hongrois.
182. K. Clark note que ces « exquises dames de Fontainebleau ne relèvent pas de la catégorie des Venus naturalis. Elles ne sont pas davantage célestes, car, si éloignées qu’elles puissent être de l’expérience ordinaire, elles se proposent néanmoins d’éveiller le désir. De fait, la singularité même de leurs proportions incite à des rêveries érotiques, rêveries que les corps solides de Titien éveillent plus difficilement ». (Op. cit., 1ère partie, p. 220).
183. Dame à sa toilette, seconde école de Fontainebleau, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fran%C3%A7ois_Clouet.jpg.
184. Diane de Poitiers, suppose-t-on : la favorite du roi Henri II (1519-1559), assimilée à Sabina Poppea, compagne de l’empereur Néron (37-68). (Seconde école de Fontainebleau).
Via https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Meister_der_Schule_von_Fontainebleau_004.jpg.
185. Gabrielle d’Estrées et sa sœur dans le bain. Gabrielle d’Estrée (à droite sur le tableau) fut la maîtresse du roi Henri IV (1553-1610). Le pincement du sein symboliserait la naissance attendue par Gabrielle. Mais ce peut être aussi un geste érotique : le pincement délicat du sein augmenterait le désir sexuel.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gabrielle_d%27Estr%C3%A9es_et_une_de_ses_s%C5%93urs_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1937_1.jpg.
187. Pierre Paul Rubens (1577-1640)
188. Fabrice Hadjadj rappelle que Paul Claudel évoque cette Contre-Réforme dans Le Soulier de Satin : « Le vice-roi de Naples affirme que seul le grand peintre de la chair crue peut délivrer le Flandre de l’hérésie protestante. Son chapelain s’exclame aussitôt : « Je n’aurais jamais cru que Rubens fût un prédicateur de l’Evangile ! » Et le vice-roi de le renvoyer à la plus rigoureuse orthodoxie : « Qu’ont voulu ces tristes réformateurs sinon faire la part de Dieu, réduisant la chimie du salut entre Dieu et l’homme à ce mouvement de foi, à cette transaction personnelle et clandestine dans un étroit cabinet, Séparant le croyant de son corps sécularisé… Et qui donc mieux que Rubens a glorifié la Chair et le Sang ; cette chair et ce sang mêmes qu’un Dieu a désiré revêtir et qui sont l’instrument de notre rédemption ? On dit que les pierres mêmes crieront ! Est-ce au corps humain seulement que vous refuserez son langage ? C’est Rubens qui change l’eau insipide et fuyante en vin éternel et généreux ! » » (CLAUDEL Paul, Le Soulier de satin, Deuxième journée, scène 5, cité in HADJADJ Fabrice, La profondeur de sexes, Pour une mystique de la chair, Seuil/Essais, 2008, p.258). Fabrice Hadjadj, est un philosophe, né en 1971, juif, athée et anarchiste, converti au catholicisme en 1998. Il est directeur de l’Institut Philanthropos à Fribourg (consacré à l’anthropologie chrétienne) et membre du Conseil pontifical pour les laïcs. Il est l’auteur de nombreuses œuvres, essais et pièces de théâtre couronnés par divers prix.
189. Cf. CLARK K., op. cit., 1ère partie, p. 221.
191. Débarquement de Marie de Médicis (1573-1642), future épouse du roi Henri IV, à Marseille le 3 novembre 1600. Ce qui attire le regard, ce sont, entre autres, les Néréides à l’avant-plan. Les Néréides sont des nymphes marines. Elles accompagnent souvent Poséidon, dieu de la mer.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_D%C3%A9barquement_de_la_reine_%C3%A0_Marseille,_le_3_novembre_1600_-_Pierre_Paul_Rubens_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_INV_1774_;_MR_965.jpg.
194. CLARK K. , op. cit., tome 1, p. 222.
195. Vénus, Cupidon, Bacchus et Cérès, via Wikimedia Commons (https://w.wiki/KjB5).
196. CLARK K., op. cit., tome 1, pp. 227 et 229.
197. Id., p. 230.
199. Clark souligne que « pour Rubens, la peau avait une importance égale à celle des muscles pour Michel-Ange ». (Op. cit., tome 2, p. 72).
200. On cite aussi Titien dans sa Bacchanale à Andros et Renoir (voir plus loin).
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9a/Tiziano%2C_Bacchanal_of_the_Andrians_05.jpg/330px-Tiziano%2C_Bacchanal_of_the_Andrians_05.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Tiziano,_Bacchanal_of_the_Andrians_05.jpg.
201. HADJADJ Fabrice, op. cit., p. 259. Guindon note qu’actuellement, « le goût s’est perdu de la corpulence féminine qu’aimait la Renaissance. […
202. 1506-1669.
203. Op. cit., tome 2, p. 182.
205. 1895-1984. Auteur de Rembrandt, Albin Michel, 1969, cité in OUSSET Jean, A la découverte du beau, Montalza, 1971.
206. Op. cit., 2ème partie, pp. 186-187.
207. Op. cit., p. 108.
208. Avec beaucoup de bon sens, Clark fait remarquer qu'« un artiste peut sans doute parvenir à un degré de détachement plus grand que ne le suppose le profane. Mais cette attitude n’implique-t-elle pas une certaine sécheresse, un certain manque de participation ? Étudier une jeune fille nue comme s’il s’agissait d’une miche de pain ou d’une poterie rustique revient très certainement à ignorer une émotion, très humaine qui est nécessaire à l’œuvre d’art ; et, sur le plan des faits, les moralistes victoriens qui prétendaient que la peinture du nu aboutissait généralement à la fornication n’étaient pas très éloignés de la vérité. » (Op. cit., tome 2, p. 227).
209. Cf. LUCIE-SMITH E., op. cit., p. 123.
210. Selon Homère, Zeus prit la forme d’un cygne pour séduire Léda, épouse du roi de Sparte.
211. Copie romaine d’une sculpture grecque, IIe s. ap. J.-C., photo de GattoCeliaco, CC BY-SA 4.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:LEDA_e_il_CIGNO_venezia_02.jpg.
215. Jupiter et Io, Le Corrège, c. 1530, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Antonio_Allegri,_called_Correggio_-_Jupiter_and_Io_-_Google_Art_Project.jpg.
Io prêtresse d’Héra, fut aussi la maîtresse de Zeus.
217. Cf. 2 S 11.
218. Cf. Jdt 13.
221. Dn grec, 13.
224. Suzanne et les Vieillards, P.-P. Rubens, 1636-1639, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Susanna_and_the_Elders_-_Peter_Paul_Rubens.jpg.
226. Gn 19, 30-38.
229. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la mode sera de représenter de grandes dames ou des maîtresses royales plus ou moins dénudées en Marie-Madeleine : cf. BURNET Régis, op. cit., p. 120.
233. On a déjà relevé les bijoux qui évoquent la vie mondaine, le miroir, symbole de coquetterie. On peut ajouter ici, à propos de Marie Madeleine, la chevelure « dénouée à cause de sa vie déréglée et parce qu’elle essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux ». Par ce geste, ajoute Régis Burnet, elle « regagne une certaine virginité, mais s’affirme également comme une femme à prendre. De qui sera-t-elle l’épouse ? Du Christ, qu’elle rencontre les cheveux dénoués près du tombeau ? » (op. cit., pp. 117 et 121). Notons que des peintres moins connus ne se sont pas embarrassés de prétextes ou de symboles et ont abordé crûment la sexualité comme nous allons le voir par la suite.
234. Lucas Cranach der Jüngere (Lucas Cranach le Jeune), Lucretia (Lucrèce), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lucas_Cranach_d.J._-_Lucretia.jpg.
235. Lucas Cranach der Ältere (Lucas Cranach l’Ancien), Lucretia (Lucrèce), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Lucretia_(Neue_Residenz_Bamberg).jpg.
236. Lucrèce est une dame romaine morte vers 509 av. J.-C. Réputée pour sa beauté et sa vertu, cette femme mariée est convoitée par un des fils du roi Tarquin le Superbe. Elle se refuse à lui, mais suivant les auteurs, elle cède sous la menace ou est violée. Elle dénonce ensuite le crime et se suicide pour échapper au déshonneur.
237. Op. cit., p. 239.
238. Lucas Cranach der Ältere (Lucas Cranach l’Ancien), Das Urteil des Paris (Jugement de Paris), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lucas_Cranach_d.%C3%84._-_Das_Urteil_des_Paris_(Kunstsammlung_Basel).jpg.
239. Lucas Cranach der Ältere (Lucas Cranach l’Ancien), Venus mit Amor als Honigdieb (Vénus avec Cupidon voleur de miel), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lucas_Cranach_d._%C3%84._-_Venus_mit_Amor_als_Honigdieb_(Metropolitan_Museum_of_Art).jpg.
240. 1601-1663.
241. MAINGON Claire, op. cit., p. 84.
243. Cf. id., p. 46. Chez Greuze, rappelons-nous, le vase brisé représente la virginité perdue.
244. Id., p. 27. Evelyne Axell (1935-1972), adepte du pop-art, a réalisé une série de peinture où la pomme coupée en deux devient vagin.
245. 1590-1649. Il travailla 15 ans en Italie où il fut influencé par le style du Caravage.
247. Évoque l’expression italienne « far la fica ». Ce geste « de la figue » peut signifier une insulte, un refus mais aussi être un geste obscène puisque dans le langage vulgaire, fica peut désigner le sexe féminin.
248. Op. cit., p. 52.
249. Simonetta Cattaneo (1453-1476), épouse de Marco Vespucci, maîtresse de Julien de Médicis. Amoureux d’elle, sans doute, Botticelli demanda à être enterré à ses pieds
250. Piero di Cosimo, Ritratto di Simonetta Vespucci in veste di Cleopatra (Portrait de Simonetta Vespucci), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Piero_di_Cosimo_-_Portrait_de_femme_dit_de_Simonetta_Vespucci_-_Google_Art_Project.jpg.
251. On pense Vauvenargues (1715-1747) qui dans ses Maximes dénonce la raison et exalte les passions. On pense aussi à Diderot (1713-1784) qui dans sa Lettre à Sophie Volland (31 juillet 1762) avoue : « J’ai de tout temps été l’apologiste des passions ; elles seules m’émeuvent. »
(Cf. https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_%C3%A0_Sophie_Volland/Texte_entier.).
Dans l’Encyclopédie, il publie un article du poète et philosophe Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803) consacré au Génie. On y lit notamment : « Pour qu’une chose soit belle selon les règles du goût, il faut qu’elle soit élégante, finie, travaillée sans le paraître : pour être de génie, il faut quelquefois qu’elle soit négligée, qu’elle ait l’air irrégulier, escarpé, sauvage. » (Cf. https://fr.wikisource.org/wiki/Sur_le_G%C3%A9nie.)
252. Cf. CLARK K., op. cit., 1ère partie, p. 239. Comparant le nu chrétien au nu du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, Guindon écrit : « « s’ajouta au devoir féminin de « plaire pour enfanter », celui de « plaire pour représenter » ». (Op. cit., p. 121).
253. Pseudonyme de Claude Michel (1738-1814).
254. Etienne Maurice Falconnet (1716-1791).
255. Clodion, Enlèvement de Psyché, photo ©Victoria and Albert Museum, London, via https://collections.vam.ac.uk/item/O94281/cupid-and-psyche-figure-group-clodion/?carousel-image=2013GT3682.
257. 1684-1721.
258. Jean-Antoine Watteau, Jupiter et Antiope (sujet), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Watteau_Jupiter_und_Antiope_Detail.jpg.
260. Jean-Antoine Watteau, Toilette intime, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Watteau_-_Toilette_intime.jpg.
261. Jean-Antoine Watteau, Le Jugement de Pâris, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean-Antoine_Watteau_-_Le_jugement_de_P%C3%A2ris.jpg.
Commentant ce tableau, Clark écrit que « la chair est modelée avec une plénitude et une délicatesse digne de Rubens ». (Op. cit., 1ère partie, p. 233).
262. Jean-François Fragonard (1732-1806).
264. Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_Verrou_-_Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1974_2.jpg.
Il pourrait s’agir d’une scène représentant deux amants enlacés ou, au contraire, de viol, le personnage féminin tentant d’échapper à l’étreinte. Le lit défait, la pomme, le vase et les roses renversés évoquent la sexualité, le péché, le vagin, l’amour et l’innocence volée. (Cf. MAINGON Claire, op. cit., p.46.)
266. Jean-Honoré Fragonard, Jeune Fille et son chien, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_-_Girl_with_Dog.jpg.
« Explicitement érotique », écrit Claire Maingon, « scène folâtre moins innocente qu’il n’y paraît. » (Op. cit., p. 66).
268. 1703-1770.
269. CLARK K., op. cit., 1ère partie, p.216.
270. Comme on ne prête qu’aux riches, on lui attribue ce tableau Léda et le Cygne :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/06/Attribu%C3%A9_%C3%A0_Fran%C3%A7ois_Boucher%2C_L%C3%A9da_et_le_Cygne_%28vers_1740%29.jpg/330px-Attribu%C3%A9_%C3%A0_Fran%C3%A7ois_Boucher%2C_L%C3%A9da_et_le_Cygne_%28vers_1740%29.jpg
via Wikipedia (https://w.wiki/KjAz).
273. François Boucher, Hercules et Omphale, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Francois_Boucher_Heracles_and_Omphale.jpg.
« Le baiser le plus chaud et le plus sexuel de toute l’histoire de l’art du XVIIIe siècle », selon MAINGON Claire, op. cit., p. 15.
277. Marie-Louise O’Murphy (1737-1814) fut une des maîtresses de Louis XV. C’est ce tableau qui assura son « ascension sociale ». Cf. PASCAL Camille, Le goût du roi : Louis XV et Marie-Louise O’Murphy, Perrin, 2006.
278. CLARK K., op. cit., 1ère partie, pp. 234-237.
279. L’antiquité a connu le thème de la Vénus callipyge (littéralement : aux belles fesses) comme le montre cette copie romaine du 1er siècle (Musée archéologique de Naples) :
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEg11QsOE2sV-XvNzunEdCUzDVOD1chFKBMfo6SzELQDcgRJJIstpLC8dWUMNPMuyFAvjqtZNXCdW6db4FY71UBbGxS5SBbBBhvnJvD_deCeu25EPkgT9vJS4dLgkF2Xa-5qe85x8juilsKp/s320/Venus+touched+Callipygian.jpg
(cf. https://utpictura18.univ-amu.fr/notice/18645-venus-callipyge-musee-archeologique-naples)
Mais, d’après Clark, c’est aux XVIIe et XVIIIe siècles que commencent à apparaître fréquemment les « faces postérieures tournées vers le spectateur » (Op. cit., tome 1, p. 378). Il excepte toutefois la Vénus au miroir de Vélasquez 1599-1660) qu’il trouve « académique » malgré la posture de dos et le miroir qui reflète le visage. D’autres trouvent, à juste titre, la pose sensuelle sur un lit et voient dans ce nu, rare chez Vélasquez, l’influence du Titien et de Rubens.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/80/Diego_Vel%C3%A1zquez_-_Rokeby_Venus.jpg/330px-Diego_Vel%C3%A1zquez_-_Rokeby_Venus.jpg
via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Diego_Vel%C3%A1zquez_-_Rokeby_Venus.jpg.
280. Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)
281. Jean-Auguste-Dominique Ingres, Jupiter et Thétis, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:J%C3%BApiter_y_Tetis,_por_Dominique_Ingres.jpg.
282. Op. cit, 1ère partie, pp. 240-241.
284. Il est incontestable que nombre d’artistes à l’époque veulent réagir contre l’esprit « victorien », une pruderie toute de convention, une respectabilité de façade, une crainte du corps qui, explique Clark, « à la différence des scrupules de conscience des premiers chrétiens, […​
285. Du nom d’un des propriétaires de ce tableau.
286. CLARK K., op. cit.. 1ère partie, p. 242.
290. CLARK K., op. cit., 1ère partie, p.250.
292. Henri Gervex, Rolla, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Henri_Gervex_%22Rolla%22.jpg.
Le peintre s’inspire d’un poème de Musset. Rolla est un jeune bourgeois qui va se suicider après avoir dépensé ses derniers sous pour coucher avec Marion. Claire Maingon note une « pose peu propice au sommeil mais terriblement sensuelle ». Elle ajoute : « Nous sommes dans un intérieur particulièrement luxueux, qui n’a rien du caractère sordide d’une maison de passe, et les vêtements épars de la jeune fille sont ceux d’une dame du monde. Marion est délicieuse, blanche comme une vénus roulant sur les flots de la mer, ce qui crée un malaise par rapport à son statut. Elle a tout d’une jeune insoumise, qui semble jouir de la prostitution en liberté. » (Op. cit., pp. 96 et 98).
293. Op. cit., p. 64.
294. Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Grande Odalisque, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_grande_odalisque_-_Jean-Auguste_Dominique_Ingres_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1158.jpg.
Une odalisque est une femme de harem.
295. Op. cit., pp. 61 er 69. Stéphane Guégan est l’auteur du livre Ingres érotique, Flammarion, 2006.
297. MAINGON Claire, op. cit., pp.69 et 96.
298. Jacques-Louis David (ou cercle), Portrait de Juliette Récamier, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Juliette_R%C3%A9camier_(1777-1849)_D.jpg.
Le visage est peu ressemblant, dit-on, et jamais cette grande dame n’aurait posée nue avec des pieds sales à moins que le peintre ait voulu la caricaturer car elle n’appréciait guère David.
299. François Gérard, Portrait de Juliette Récamier (détail), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Juliette_R%C3%A9camier_(1777-1849).jpg.
300. Jacob van Loo, La Jeune femme se couchant ou Le Coucher à l’italienne, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:VanLooYoungWomanGoingToBed.jpg.
À l’italienne signifiant avec les rideaux relevés.
301. Francisco José de Goya y Lucientes (1746-1828).
302. Francisco Goya, La maja desnuda, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Goya_Maja_naga2.jpg.
304. Atelier d’Ingres, Angélique, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ingres_(atelier)_-_Ang%C3%A9lique_-_Piscine_Roubaix.jpg.
Cette héroïne du Roland furieux de l’Arioste est abandonnée par des pirates sur une île où elle doit être dévorée par un orque. Elle sera sauvée par le chevalier Roger. Il s’agit d’un poème épique du XVIe siècle.
305. Théodore Chassériau, Andromède attachée au rocher par les Néréides, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:1840_Chasseriau_Theodore_-_Andromeda_Chained_to_the_Rock_by_the_Nereids.jpg.
Dans la mythologie, Andromède, exposée nue sur un rocher pour y être dévorée par un monstre, sera sauvée par Persée qu’elle épousera. Théodore Chassériau a été influencé par Ingres et Delacroix.
307. James Pradier, Satyre et Bacchante ou Satyre lutinant une nymphe, photo de James Pradier, CC BY-SA 4.0,via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pradier_satyre_et_bacchante.jpg.
On retrouve le même thème en peinture chez Henri Gervex, Satyre et ménade :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/49/1874_Gervex_Satyre_Menade.jpg/330px-1874_Gervex_Satyre_Menade.jpg
via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:1874_Gervex_Satyre_Menade.jpg.
308. Eugène Delacroix, La mort de Sardanapale, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ferdinand-Victor-Eug%C3%A8ne_Delacroix,_French_-_The_Death_of_Sardanapalus_-_Google_Art_Project.jpg.
Ce roi légendaire d’Assyrie assiégé dans son palais décide de périr sur un bûcher et ordonne que ses femmes, ses chevaux, ses chiens, ses pages soient égorgés et que ses richesses soient détruites. On remarquera que les postures féminines sont particulièrement érotiques. (Cf. BONNET Gérard, op. cit., p. 201, note 1).
310. Francisco Goya, Asalto de bandidos II - Bandido desnudando a una mujer (L’assaut des bandits II - Bandit dénudant une femme), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bandido_desnudando_a_una_mujer_por_Goya.jpg.
311. Francisco Goya, Asalto de bandidos III - Bandido asesinando a una mujer (L’assaut des bandits III - Bandit assassinant une femme), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bandido_asesinando_a_una_mujer_por_Goya.jpg.
312. Pour les raisons évoquées plus haut, nous avons privilégié le nu féminin.
313. Johan Tobias Sergel, Centaure enlaçant une bacchante, image retouchée par IA - Google Gemini 2.5 Flash - à partir de https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Centaure_enla%C3%A7ant_une_bacchante_(Louvre,_RF_4632)_2.jpg.
314. Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ, L’esclave blanche, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_White_Slave.jpg.
317. Hiram Powers, L’esclave grecque, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hiram_Powers,_The_Greek_Slave,_carved_1846,_NGA_166484.jpg.
Hiram Powers (1805-1873) est un sculpteur néoclassique américain.
319. Théodore Chassériau, Esther se parant pour être présentée au roi Assuerus ou La toilette d’Esther, via Wikimedia Commons (https://w.wiki/KjAs).
320. 1829-1905
323. Id., Madeleine agenouillée, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:JJhenner.jpg.
325. 1834-1912.
326. Jules Lefebvre, Marie Madeleine dans la grotte, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mary_Magdalene_In_The_Cave.jpg.
327. MAINGON Claire, op. cit., p. 76. Degas, explique Claire Maingon, « ne fut pas tendre » avec la prostituée : « dans cette œuvre, les prostituées, réunies comme dans un portrait de famille, apparaissent grotesques : boursouflées, simiesques, impudiques. Elles exhibent leur nudité, peu attirante, dans cet univers de cache-misère ». (Op. cit., pp. 96-97).
328. Cf. BENHAMOU-HUET Judith, Degas et la femme, cet animal, sur https://www.lesechos.fr/2012/03/degas-et-la-femme-cet-animal-353389.
329. Edgar Degas, Femme à sa toilette essuyant son pied gauche, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Donna_che_si_asciuga_il_piede.jpg.
331. Id., Le client sérieux, illustration de La maison Tellier de Guy de Maupassant_, via https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15255058/f49.item.texteImage.zoom#.
332. Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901).
333. Jean-Jacques Henner (1829-1905), La chaste Suzanne ou Suzanne au bain. Prix de Rome, Membre de l’Académie des beaux-arts, influencé par les grands peintres italiens. Ce tableau fut médaillé au Salon de la peinture en 1865.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/42/La_Chaste_Suzanne%2C_par_Jean-Jacques_Henner.jpg/250px-La_Chaste_Suzanne%2C_par_Jean-Jacques_Henner.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Chaste_Suzanne,_par_Jean-Jacques_Henner.jpg.
334. Op. cit., 1ère partie, p. 259.
335. Henri de Toulouse-Lautrec, Rousse, La Toilette, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Henri_de_Toulouse-Lautrec_017.jpg.
336. Id., Femme qui tire son bas, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lautrec005.jpg.
337. Gustave Courbet (1819-1877).
338. Op. cit., 1ère partie, p. 255.
339. Gustave Courbet, Les Baigneuses, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Les_Baigneuses-Courbet.jpg.
Apparaît ici « une femme plantureuse, à la silhouette lourde et généreuse, le postérieur énorme », une femme comme la souhaitait Rubens : « une croupe épaisse, presque à la façon d’une jument », disait-il. Ce nu, « loin de tout idéal classique […​] représente de dos une forte matrone, aux formes débordantes bien que cachées par un linge ». (MAINGON Claire, op. cit., pp. 34, 37 et 38).
340. Id., Le Sommeil ou Les Deux Amies ou Les Dormeuses ou Paresse et Luxure, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gustave_Courbet_-_Le_Sommeil_(1866),_Paris,_Petit_Palais.jpg.
Avant lui, moins connu et moins doué, Jean-Jacques Lagrenée (1739-1821) avait déjà traité le même thème :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d0/Les_Deux_Amies_by_Lagrenee.jpg.
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Les_Deux_Amies_by_Lagrenee.jpg.
341. Id., Femme nue au chien, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gustave_Courbet_-_Nude_Woman_with_Dog_-_WGA05508.jpg.
Claire Maingon y voit une tendance zoophile (op. cit., p. 92).
342. Op. cit., p. 14.
343. « Le commanditaire, un diplomate turc, Khalil-Bey, l’avait caché dans un cabinet de toilette, masqué par un rideau, pour le contempler en secret. Ce tableau est ensuite passé chez d’autres amateurs, notamment Jacques Lacan, qui l’avait dissimulé derrière deux panneaux coulissants peints par André Masson. » (BONNET Gérard, op. cit., p. 201). Jacques Lacan (1901-1981) célèbre psychiatre et psychanalyste. André Masson (1896-1987) est un peintre surréaliste.
344. Gustave Courbet, L’Origine du monde, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Origin-of-the-World.jpg.
345. Op. cit., p. 199.
346. 1865-1925.
347. Félix Vallotton, Étude de fesses, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:%C3%89tude_de_fesses.jpg.
348. Paul Gauguin (1848-1903).
349. Pierre-Auguste Renoir (1841-1919).
350. Paul Gauguin, Eh quoi ! Tu es jalouse ?, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Eh_quoi!_Tu_es_jaloux%3F_by_Paul_Gauguin.jpg.
Gauguin « fait de son mieux pour traduire en image cette idée de langueur propre aux tropiques […​], faite de mystère et d’animalité, avec un zeste de mélancolie. Il l’incarne notamment en une femme nue, assise de profil et totalement impassible […​]. »
357. 1883-1975.
358. CHARLIER Henri, L’art et la pensée, Dominique Martin Morin Éditeurs, 1972, pp. 153-154.
359. Auguste Renoir (1841-1919).
360. CLARK K., op. cit., 1ère partie, p.260.
363. Notamment Raphaël (Raffaello Sanzio, 1483-1520), et les fresques de Pompéi et d’Herculanum.
364. Pierre-Auguste Renoir, Baigneuse blonde, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Renoir,_Baigneuse_Blonde,_1882_PA.jpg.
Portrait de sa femme réalisé « à Sorrente […​] dans lequel le corps, aussi pâle et pur qu’une perle, se détache sur le fond de ses cheveux couleur d’abricot et de la sombre Méditerranée…​ » (CLARK, op. cit., 1ère partie, p. 262).
369. CLARK K., op. cit., 1ère partie, p. 263. Il ajoute, à propos des Grandes baigneuses : « plus grasses que les modèles classiques, elles ont une apparence de santé arcadienne. A la différence des nus de Rubens, leur peau n’a jamais ni les plis ni les rides d’un corps normal, mais épouse étroitement la forme, comme la robe d’un animal. Par le naturel avec lequel ils acceptent leur nudité, les nus de Renoir se rapprochent sans doute plus des modèles grecs que tous les nus peints depuis la Renaissance […​
370. Il crée « une espèce nouvelle de femmes, massives, rougeaudes, dépourvues de séduction, mais qui ont le poids et l’unité propre à la grande sculpture ». (CLARK, op. cit., 1ère partie, p.p.267-268).
371. Pierre-Auguste Renoir, Les Baigneuses, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pierre-Auguste_Renoir_125.jpg.
373. L’exil d’Hélène, in Noces suivi de L’été, Gallimard-Livre de poche, 1959, pp. 139 et 144.
374. Cf. SERRI Jérôme, Camus étranger à la peinture, 5/2/2010 sur https://www.lexpress.fr/culture/livre/camus-etranger-a-la-peinture_847034.html
375. Il reproche à la culture contemporaine d’être « moniste », c’est-à-dire de ne retenir que tel ou tel aspect de la réalité, en tout cas de nier la part de mystère ou de sacré qu’elle peut contenir et d’avoir perdu le sens de la mesure au contraire de la culture grecque.
376. Op. cit., 1ère partie, p. 268.
377. HUYGHE René, Les puissances de l’image, Bilan d’une psychologie de l’art, Flammarion, 1965, p. 117. René Huyghe (1906-1997) est un historien de l’art qui fut conservateur du musée du Louvre, professeur au Collège de France et membre de l’Académie française.
378. Cf. HUYGHE R., op. cit., pp. 118 et svtes.
379. Id., p.p. 225 et svtes.
380. Les peintres impressionnistes « partagent la même révolte contre les lois traditionnelles de la peinture et ne font confiance qu’à leur sensibilité, à leurs sensations et particulièrement à leur vision. Aussi ont-ils le souci d’observer de manière réaliste et sincère les phénomènes de la nature pour les restituer tels qu’en eux-mêmes ». Ils sont soumis « à la réalité sensorielle ». (SOURIAU Etienne, Vocabulaire d’esthétique, Quadrige/PUF, 2004, p. 870.) Etienne Souriau (1892-1979) fut membre de l’Institut et professeur d’esthétique à l’université de paris-Sorbonne. Son œuvre est considérable.
381. Pour d’avantages d’illustrations venues du monde entier, on peut consulter https://blognuart.wordpress.com/tag/impressionniste/
382. E. Phillips Fox (1865-1915), Nude and Satyr (Nu et Satyre), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Emmanuel_Phillips_Fox_-_Nude_and_Satyr_(c.1911).jpg.
385. 1862-1926.
391. Fernand Khnopff, Des cheveux noirs ou L’ange du mal, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fernand_khnopff_cheveux_noirs.jpg.
392. Odilon Redon, La Naissance de Venus, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Venus_redon.jpeg.
393. Les peintres « fauves », « utilisaient des couleurs pures, intenses, souvent avivées encore par la manière dont elles étaient juxtaposées ; et ils se servaient de la couleur pour indiquer nettement des formes, en réaction contre le papillotement impressionniste qui tendait à les dissoudre ». (SOURIAU Etienne, op. cit., p. 735).
394. L’expressionnisme se présente comme anti-rationnel en réaction contre l’impressionnisme et le cubisme et, plus largement contre la société moderne (Cf. SOURIAU Etienne, op. cit., pp. 717-718).
395. Henri Matisse (1869-1954).
400. 1875-1947.
403. Id., Nu en contre-jour, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Albert_Marquet,_1909_-_Nu_en_contre-jour.jpg.
Notons la disparition du visage.
404. Id., La femme blonde, via Wikimedia Commons (https://w.wiki/KjAo).
405. Id., Nu au divan, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nude_on_a_Divan_Albert_Marquet_(1912).jpg.
À propos de ce tableau, on note « la simplicité et la hardiesse proches de Manet ». « Cette nouvelle Olympia, avec son ruban de cou noir, offre au spectateur son corps non idéalisé et son visage au regard froid, dans une attitude frontale, naturelle et effrontée qui la rend presque agressive. Les tons plats et sans délicatesse, l’absence de profondeur, le cadrage coupant le haut de la tête, les coudes et les pieds, imposent la présence du corps à la surface de la toile. » (Cf. l’excellent article publié par Wikipedia avec les meilleurs spécialistes du peintre).
406. Certains détails y font penser : bas noirs, collier, maquillage.
407. OTTINGER Didier, La tentation du nu, Beaux Arts, 2016, pp. 46-51.
408. Claude Monet (1840-1926), Vincent Van Gogh (1853-1890) sont d’autres représentants considérés comme de grands précurseurs. « Profondément anti-rationnel, l’expressionnisme se caractérise par la volonté absolue pour le créateur d’où les déformations d’un graphisme nerveux, violent, aigu, d’où l’usage des couleurs pures et violentes capables de reproduire l’émotion initiale et même le cri ». (SOURIAU Etienne, op. cit., p. 718).
410. Maurice de Vlaminck, Nu dans la couche, via https://artdone.wordpress.com/2025/04/09/vlaminck-modern-art-rebel/.
415. Georges Rouault (1871-1958).
416. 1846-1917. Écrivain mystique et pamphlétaire, auteur notamment de Le désespéré, Le salut par les juifs, La femme pauvre.
417. CLARK K., op. cit., tome2, pp. 191-192.
419. Georges Rouault, Fille au miroir, via https://archive.org/details/9016008Fullsize_201904/1925286555.jpg.
« Dans ce nu, le reflet du regard dans le miroir trahit une angoisse intérieure qui tranche avec la fierté provocante de la pose. » Le dessin, proche de la caricature fait penser à Toulouse-Lautrec, révèle « une sensualité noble dans les nuances et contrastes des couleurs. L’artiste ne juge pas cette femme, il met à nu tout autant la splendeur pathétique de son corps que sa misère physique et morale ».
420. Amedeo Modigliani (1984-1920).
421. « Les visages peints à partir de 1915 sont très proches des formes adoptées dans les masques Fang du Gabon. Les petits yeux ovales, les longs nez droits et la fine bouche sont les caractères essentiels que retient Modigliani. L’absence de pupille de nombreux portraits de Modigliani est liée au creusement de l’orbite oculaire de ces masques destinés à être portés lors de cérémonies votives. Ses rencontres avec l’art khmer, cycladique ou égyptien, ont également joué un rôle majeur dans la conception de ses formes et de ses visages. » (CHOPLIN Agnès, Le primitivisme, Dossier pédagogique de l’exposition Amedeo Modigliani, Villeneuve d’Asq, 27 février-5 juin 2016).
Cf. https://www.musee-lam.fr/sites/default/files/2019-01/Dossier-pedago-Modigliani-l-oeil-interieur.pdf.
423. Id., Nu souffrant, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Modigliani,_Leidender_Akt.jpg.
Oeuvre qui nous fait penser à Munch.
426. Les peintres cubistes, « au lieu de continuer à donner l’illusion de la réalité, […​] ont voulu transmettre leur vision pensée du monde. […​] Ils comprirent intuitivement […​] que la perception était surtout activité de l’esprit. Aussi les Cubistes tentèrent-ils de créer l’équivalent plastique du travail de la perception, en mêlant aux différentes sensations […​] le souvenir et sa connaissance intellectuelle […​]. Les Cubistes représentent aussi non pas ce qu’ils découvrent du monde extérieur, mais ce qu’ils en connaissent, en se libérant des conventions qui régissaient la peinture précédente. En un seul tout, ils combinent les diverses informations recueillies en explorant l’objet, et ils en privilégient les formes simples et géométriques. Le plasticien cubiste, davantage guidé par l’intelligence que par l’œil […​] cherche ainsi non pas à décrire l’apparence de l’objet, mais à en exprimer l’essence ». (SOURIAU Etienne, op. cit., p. 533).
427. « L’art abstrait serait celui qui, pour composer des œuvres, isole par la pensée certains éléments de la réalité alors que la perception de ces objets ne les donne jamais à part ». L’art abstrait est non figuratif mais, attention, tout art non figuratif n’est pas nécessairement abstrait : une arabesque est non figurative mais n’est pas abstraite au sens propre. L’art abstrait au sens propre est un « art évoquant des éléments perceptifs, affectifs, intellectuels isolés de leur objet originel et considérés à part ». (SOURIAU Etienne, op. cit., pp. 9-10). Ajoutons que « notre époque qui passe pour celle de la facilité d’une si déplorable société de consommation, est peut-être bien un temps que ne saurait exprimer qu’une idée : celle de l’ascèse. […] Ainsi l’art abstrait est-il un art triplement ascétique puisque, à l’ascèse de la matière sublimée comme à celle de l’effort créateur de l’artiste, s’ajoute celle d’une vision supérieure au naïf anthropomorphisme. » (VERIGNY Claude, Ascèse et art, in Osservatore romano, 21 avril 1981, p. 9).
428. Georges Braque (1882-1963)
429. Georges Braque, Femme nue assise, via https://www.wikiart.org/en/georges-braque/seated-woman-1907.
431. Pablo Ruiz Picasso (1881-1973).
432. Pablo Picasso, Les demoiselles d’Avignon, via https://www.wikiart.org/en/pablo-picasso/the-girls-of-avignon-1907.
À partir « d’une banale scène de bordel » et « au lieu d’adopter une attitude simplement passive, de laisser cette représentation écraser ses fantasmes propres pour avoir prise sur lui, [Picasso] se sert de la poussée profonde éveillée par cette scène de bordel pour la déconstruire, la démonter pièce par pièce, la réduire en morceaux. […​] Il jette sur sa toile une fresque faite de figures dites primitives […​]. » Il remet ainsi « en cause des images toutes faites ». Il critique la vision que l’image originelle lui imposait pour imposer sa vision personnelle et ses impressions profondes. Gérard Bonnet (op. cit., pp. 202-205) invite les jeunes attirés par la pornographie à procéder, à leur tour, à une déconstruction libératrice des images auxquelles on tente de les habituer.
434. Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, via https://en.wikipedia.org/wiki/File:Duchamp_-_Nude_Descending_a_Staircase.jpg.
Ce peintre casse aussi tous les codes artistiques et annonce l’art minimal ou l’art conceptuel.
436. Op. cit., tome 2, pp. 220 -225
437. Nicolas de Staël, Nu debout, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nu_Debout.jpg.
De son vrai nom, Nicolaï Vladimirovitch Staël von Holstein. À propos de son art qui a évolué au fil du temps, on parle d’expressionnisme abstrait…​
438. Le surréalisme suscite le merveilleux en fusionnant l’imaginaire et le réel. Il est souvent sensible « à la « magie » de certains lieux urbains ». (SOURIAU Etienne, op. cit., p. 1326).
439. Salvador Dali (1904-1989).
440. Salvador Dalí, Jeune Vierge autosodomisée par les cornes de sa propre chasteté, en Fair Use via https://www.wikiart.org/en/salvador-dali/young-virgin-auto-sodomized-by-the-horns-of-her-own-chastity.
441. 1897-1994.
442. Paul Delvaux, Naissance de Vénus, en Fair Use via https://www.wikiart.org/en/paul-delvaux/birth-of-venus-1947.
443. Id., La Vénus endormie, en Fair Use via https://www.wikiart.org/en/paul-delvaux/the-sleeping-venus-1944.
a sensualité de cette vénus est particulièrement troublante car elle contraste, par son calme, avec le cadre obscur très angoissant où la mort est présente.
444. Id., Les filles de provinces, en Fair Use via https://www.wikiart.org/en/paul-delvaux/the-girls-from-the-provinces-1962.
445. Id., L’Escalier, en Fair Use via https://www.wikiart.org/en/paul-delvaux/the-staircase-1946.
Comme l’écrit un critique : « Ses figures féminines errent comme des somnambules par des scènes de nuit, offrant au spectateur sa nudité à la fois froide et sensuelle. »
446. 1898-1967.
447. René Magritte, La philosophie dans le boudoir, en Fair Use via https://www.wikiart.org/en/rene-magritte/philosophy-in-the-bedroom-1947.
450. 1930-2015.
Voir le site de son musée pour d’autres oeuvres, via https://ernstfuchsmuseum.at/gemaeldegalerie/.
453. 1926-2014.
454. Modesto Roldàn, Ref: P120, via https://modestoroldan.org/CUADROS.html.
455. Modesto Roldàn, Ref: P49, via https://modestoroldan.org/CUADROS.html.
456. Né en 1943, et reconnu coupable en 2013 de six chefs d’accusation d’attentat à la pudeur sur mineur et d’un chef d’accusation d’agression sexuelle sur mineur survenus entre 1972 et 1985.
458. Pseudonyme de Balthasar Klossowski (1908-2001)
459. Balthus, Nu au repos, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/balthus/nude-at-rest-1977.
460. Id., Silhouette devant une cheminée, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/balthus/figure-in-front-of-a-mantel-1955.
461. Id., La leçon de guitare, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/balthus/guitar-lesson-1934.
Le peintre explique : « C’est une scène érotique. Mais comprends bien, cela n’a rien de rigolo, rien de ces petites infamies usuelles que l’on montre clandestinement en se poussant du coude. Non, je veux déclamer au grand jour, avec sincérité et émotion, tout le tragique palpitant d’un drame de la chair, proclamer à grands cris les lois inébranlables de l’instinct. Revenir ainsi au contenu passionné d’un art. Mort aux hypocrites ! Ce tableau représente une leçon de guitare, une jeune femme a donné une leçon de guitare à une petite fille, après quoi elle continue à jouer de la guitare sur la petite fille. Après avoir fait vibrer les cordes de l’instrument, elle fait vibrer un corps. » (Cf. https://art-icle.fr/hommage-et-gloire-a-balthus-balthasar-klossowski-de-rola/
462. Id., Nu au chat, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/balthus/nude-with-cat-1949.
464. 1908-1996.
465. Leonor Fini, L’entre deux, via https://arthive.com/fr/artists/10404~Leonor_Fini/works.
467. Id., Narcisse Incomparable, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/leonor-fini/narcisse-incomparable-1971.
468. Né en 1946.
469. Cf. Wikipedia.
471. Id., Le sabbat, via http://leahart.free.fr/PoumeyrolP.html.
Une jeune fille dont ne voit pas le visage se masturbe, après s’être droguée et en rêvant à des scènes pornographiques.
473. 1891-1959.
474. Stanley Spencer, Portrait nu de Patricia Preece, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/stanley-spencer/nude-portrait-of-patricia-preece-1935.
Seconde femme de l’artiste. Ce mariage ne fut jamais consommé, sa femme étant lesbienne.
476. LOUVEL Liliane, Le « tournant exceptionnel » de Stanley Spencer : autoportraits et doubles portraits, in Polysèmes 24, 2020. Liliane Louvel est professeur émérite à l’Université de Poitiers.
Cf. https://journals.openedition.org/polysemes/8248.
477. Id..
478. Stanley Spencer, Nu assis, en Fair Use via https://www.wikiart.org/stanley-spencer/seated-nude.
480. On trouve une crudité semblable mais jusqu’à la caricature chez le fils de Sigmund Freud, Lucian (1922-2011) :
https://uploads6.wikiart.org/images/lucian-freud/benefits-supervisor-sleeping-also-known-as-big-sue.jpg!PinterestSmall.jpg
Via https://www.wikiart.org/fr/lucian-freud/benefits-supervisor-sleeping-also-known-as-big-sue.
481. 1928-1987.
482. 1935-1972.
483. Evelyne Axell, Erotomobile, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/evelyne-axell/erotomobile-1966.
485. Id., La Vénus de Milo mise à nu, via https://cmpstn.tumblr.com/.
488. DIDIER Béatrice, FOUQUE Antoinette, CALLE-GRUBER Mireille, sous la direction de, Dictionnaire universel des créatrices, Édition des femmes, 2013.
Cf. https://www.desfemmes.fr/le-dictionnaire-universel-des-creatrices-en-ligne/.
489. Roy Lichtenstein, Collage for nude with white flower, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/roy-lichtenstein/collage-for-nude-with-white-flower-1994.
490. Erró, The Battle of Saporro, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/erro/the-battle-of-saporro-1976.
Collage mêlant comics de Marvel (Sgt. Fury and his Howling Commandos) et estampe érotique japonais.
491. Patrick Caulfield, Les demoiselles d’Avignon vues de derrière, Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/patrick-caulfield/les-demoiselles-d-avignon-vues-de-derri-re-1999.
Détournement du célèbre tableau de Picasso.
Voir aussi Monica sitting with Mondrian de Tom Wesselman.
492. Jorge Martins, Eros Cromàtico, en Fair Use via https://www.wikiart.org/fr/jorge-martins/eros-crom-tico-1964.
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494. Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier n° 2, via https://en.wikipedia.org/wiki/File:Duchamp_-_Nude_Descending_a_Staircase.jpg.
495. BAZIN Germain, Histoire de l’art, Massin, 1953, p. 423.
496. André Derain (1880-1954), Nu debout, via Wikimedia Commons (https://w.wiki/KjAL).
Comme peintre, Derain fut un des fondateurs du fauvisme.
497. Constantin Brâncuși (1876-1957), Le Baiser, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_Kiss_LCCN93511527.jpg.
501. 1861-1944.
502. 1840-1917.
504. Aristide Maillol (1861-1944), La Méditerranée, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_M%C3%A9diterran%C3%A9e_-_Aristide_Maillol_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Sculptures_des_jardins_FNAC_9492_-_TU_254.jpg.
À son propos, André Gide dira : « Elle est belle, elle ne signifie rien, c’est une œuvre silencieuse. Il faut remonter bien loin en arrière pour trouver une aussi complète négligence de toute préoccupation étrangère à la simple manifestation de la beauté ». Cité in VIERNY Dina, LORQUIN Bertrand et LE NORMAND-ROMAIN, Maillol : La Méditerranée, Les Dossiers du Musée d’Orsay, 1986, Chap. 4, p. 11.
508. Cf. MAGNIEN Aline, Rodin et l’érotisme, Musée Rodin, 2016. On possède des milliers de dessins de femmes nues dans toutes les positions.
509. BRABANDERE Luc de, Non finito, in La libre Belgique, 12-11-2001.
510. Auguste Rodin (1840-1917), Andromède (ou La Danaïde), via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Andr%C3%B3mede_-_Auguste_Rodin.jpg.
Malgré la prétendue froideur du marbre, Rodin offre une « chute de reins » particulièrement sensuelle.
511. Id., La tentation de saint Antoine, photographie de Alain Basset, CC BY-SA 3.0 via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Tentation_de_Saint_Antoine_(face_3)_-_Auguste_Rodin_(B_661).jpg.
Elle représente une femme nue allongée sur le dos d’un moine prostré vêtu de bure.
514. 1898-1986.
515. Henry Moore (1898-1986), Large Reclining Figure (Femme étendue), photographie d’Andrew Dunn, CC BY-SA 2.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:HenryMoore_RecliningFigure_1951.jpg.
516. Cité in Wikipedia.
517. Op. cit., 2ème partie, p. 236
518. Guindon, se référant à Clark, note que « le nu antique autant que médiéval a toujours représenté une « idée » de la beauté corporelle plutôt qu’une copie conforme…​ » (Op. cit., p. 141).
520. Carole Feuerman (1945-), Sunburn, photographie de l’utilisateur Wikimedia Commons Jwow75, CC BY-SA 4.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sunburn_QCC_Art_Gallery_2004.jpg.
521. John DeAndrea (1941-), Amber reclining, via https://www.crywalt.com/blog/2009/12/december-17-2009.html.
522. Née en 1974.
524. Page Bradley (1974-), Balance, via https://www.artrenewal.org/Salon2006/Category/Sculpture.
525. Un exemple parmi d’autres : Rabarama, pseudonyme de Paola Epifani (née en 1969) et ses corps qui sont comme tatoués :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/8b/RABARAMA-ABBANDONO-2011.jpg/250px-RABARAMA-ABBANDONO-2011.jpg https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/83/Il_riposo_dell%27Abirintite.jpg/330px-Il_riposo_dell%27Abirintite.jpg
Abbandono, photographie de l’utilisateur Wikimedia Commons Androsart, CC BY-SA 3.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:RABARAMA-ABBANDONO-2011.jpg.
Labirintite, photographie d’Aldo fiorenza, CC BY-SA 4.0, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Il_riposo_dell%27Abirintite.jpg.
527. Par exemple : des objets de la vie courante détournés.
528. HACHET Jean-Charles, Du nouveau dans la sculpture contemporaine, sur https://www.jean-charles-hachet.com/Du-nouveau-dans-la-sculpture.html
529. Clark consacre tout un chapitre à l’expression du « pathos » (op. cit., tome 2, PP. 9-84). Le nu peut exprimer la défaite : un corps vaincu par la douleur comme on le voit tout particulièrement dans les innombrables représentations du Christ en croix ou de sa mise au tombeau. Le thème est présent aussi dans une version profane, tout au long de l’histoire de l’art, chez les Grecs où le thème mythologique des enfants de Niobé victimes de la jalousie des dieux eut un grand succès ou, chez Michel-Ange, le thème de l’esclave :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ea/Niobid_Sallustiani_Massimo_Inv72274.jpg/250px-Niobid_Sallustiani_Massimo_Inv72274.jpg https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0b/Esclaves_de_Michel-Ange_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Sculptures.jpg/330px-Esclaves_de_Michel-Ange_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Sculptures.jpg
Oeuvre grecque (vers 440 av. J-C) Niobé blessée, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Niobid_Sallustiani_Massimo_Inv72274.jpg,
Michel-Ange, Esclave mourant et Esclave rebelle, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Esclaves_de_Michel-Ange_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Sculptures.jpg.
530. Estelle Bayon confirme que de la Renaissance aux impressionnistes, on a assisté à une destruction de l’idéal. Méditant sur l’Olympia de Manet, elle estime que « c’est l’image du corps idéalisé qui est ici détruite, par la crudité, d’une part, et par la transgression des normes picturales et la négligence des maîtres au service de l’exhibition d’autre part. La modernité du dix-neuvième siècle ouvre ainsi la voie vers l’image d’un corps désacralisé, quotidien, vulgaire, qui ne se soucie pas de sa beauté ». À l’ordinaire, « vient ensuite se substituer la déconstruction de l’art moderne, qui vient faire du corps une chose manipulable, malléable, déformable, un objet reproductible jusqu’à la désincarnation, voire même jusqu’à la négation de la chair […] ». Dans le futurisme, l’art abstrait ou encore le pop-art, « nombreuses sont les destructions du corps qui vont jusqu’à nier son humanité en les utilisant comme objet […]. La recherche de l’idéal de beauté a fait place à la mort de tout idéal […] ». (BAYON Estelle, Le cinéma obscène, L’Harmattan, 2007, pp. 38-41). Estelle Bayon est docteur en esthétique et enseigne à l’université de Paris 1. Emmanuelle Hénin constate, en tout cas, que « dans les sociétés individualistes, le corps marque la frontière du sujet et sa clôture sur lui-même. » (Op. cit., p. 15).
531. FIRMIN-DIDOT Catherine (1953-2008), Le nu se dérobe, in Artmagazine/Télérama, n°2637, 26 juillet 2000, pp. 32-35.
532. Op. cit., 2ème partie, p. 231.
533. Id., p. 232.
534. Un psychanalyste explique ainsi l’attrait du visage : « On peut comprendre la fascination qu’exerce le portrait pictural ou photographique en ce qu’il est tentative de saisir l’intime de la personne au-delà de ce qui est figuré. » (DURIF-VALEMBONT, Jean-Pierre, L’intimité entre secrets et dévoilement, in Cahiers de psychologie clinique, n° 32, 2009/1, pp. 57-73. J.-P. Duref-Valembont, a été directeur de recherche en psychopathologie et psychologie clinique à l’Université Lumière Lyon 2).
Andrea Tagliapietra reprend cette réflexion du philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) : « C’est sur le visage que les émotions et les impulsions typiques de l’individu, comme la haine ou la peur, le doux sourire de même que la quête agitée de quelque avantage, et infiniment d’autres, impriment des traits durables ; et ce n’est qu’ici que l’expression présente dans l’émotion se dépose comme la marque d’un caractère constant. A cause de cette plasticité spécifique, seul le visage devient pour ainsi dire le lieu géométrique de la personnalité en ce qu’elle a de plus intime. » Le philosophe italien en conclut que « le visage assume une importance non seulement esthétique, mais surtout morale. […] Le portrait est dès lors l’expression de la différence de l’homme qui se distingue de tous les autres objets de la peinture grâce à sa dignité ontologique particulière. Cependant, le visage est également ce qui sépare l’individu de l’espèce. Ce qui fait de moi une personne me rend, en même temps, différent de toutes les autres personnes. Le visage est en effet la manifestation visible d’une intériorité qui s’affirme comme unique. » Il ajoute : « tandis que la nudité des parties génitales expose la réduction de la propre individualité à la simple différence de genre, au simple fait d’être un homme ou une femme, la nudité du visage rappelle le secret du Moi, l’intimité du sujet […] ». Notre auteur finalement oppose l’art des portraitistes « à l’anonymat de la société des « sans visages », où chacun endosse le masque d’un rôle pour protéger la nudité du visage. Ainsi, dans ce qui s’apprête à devenir la future société de masse, le visage de chacun ne se distingue plus de celui de quiconque et les êtres humains […] ressemblent à une armée de fourmis parfaitement identiques. » (Op. cit. pp. 90-91. Tagliapietra renvoie à deux œuvres en allemand de Simmel et à Secret et sociétés secrètes, Circé, 1991).
535. Que ce soit pour exprimer le plaisir, le désir, le bien-être, la sérénité, la souffrance ou encore l’extase. Clark étudie ce thème, en particulier, dans un chapitre entier (op. cit., tome 2, pp. 85-138). Certes, le corps joue toujours un rôle puisque, dans l’extase, « le corps est possédé par une force irrationnelle » (Id., p. 86) qui le situe « dans une autre réalité, […​] libéré de la pesanteur, il peut être utilisé avec une liberté rythmique plus grande ». (Id., p. 100). Mais, comme on le voit dans de nombreuses œuvres, la tête rejetée en arrière et surtout l’expression du visage sont très significatives, que l’extase soit profane, accentuant la sensualité du nu, ou religieuse exprimant l’union à Dieu. La frontière entre les deux est mince (Id., p. 120):
https://arsartisticadventureofmankind.wordpress.com/wp-content/uploads/2023/07/24.-santa-teresa.jpg?w=402 https://www.leshardis.com/wp-content/uploads/2020/12/caravage-Marie-Madeleine-Caravage-les-hardis-extase.jpg https://s.yimg.com/ny/api/res/1.2/ojN_VQsUOzNV7ozj45rYmA--/YXBwaWQ9aGlnaGxhbmRlcjt3PTEyNDI7aD04Njk-/https://media.zenfs.com/en-US/homerun/people_218/21399ca74ac7d333909cfd623d8d4d97
Le Bernin, Extase de sainte Thérèse (détail), via https://arsartisticadventureofmankind.wordpress.com/tag/berninis-tomb-of-pope-urban-viii/,
Le Caravage, Marie-Madeleine en extase, via https://www.leshardis.com/2020/12/lextase-histoire-dune-ambiguite/,
Meg Ryan dans Quand Harry rencontre Sally, via https://www.aol.co.uk/when-harry-met-sally-30-year-celebration-1048351.html.
536. 1915-2008.
537. TOLLAST Robert, L’artiste et son modèle, in Communio, n° XII, 5, septembre-octobre 1987, pp. 76-80. Il est célèbre, notamment, pour avoir fait le dernier portrait officiel de Winston Churchill.
538. SOLOMON Alan, The New Art in BATTCOCK Gregory, The New Art, Dutton, 1966, p. 68.
539. KUH Katharine (1904-1994), Break-up, NY Graphic Society, 1965, p.11. Cette historienne de l’art a été conservatrice à l’Art Institue de Chicago et professeur à l’université de cette même ville.
540. VOGEL Amos (1921-2012), Le cinéma, art subversif, Buchet/Chastel, 1977, p.20. Amos Vogel fut le fondateur du ciné-club d’avant-garde de New York City, fondateur et directeur du Festival du film de New York. Il a occupé une chaire d’études cinématographiques à l’Annenberg School for Communication. Dans son remarquable essai sur le corps, Pascal Ide se pose aussi la question : « Pourquoi notre peinture contemporaine ne peut-elle plus représenter une figure ou un corps humain que déconstruits ? Les visages blessés, en miettes, de Picasso sont la très lucide caisse de résonance du génie propre de notre époque. Enfin, la bande dessinée hypocritement baptisée « pour adultes » donne à voir un corps déformé, écartelé, déchiré : seuls quelques innocents ou quelques divinités surpuissantes méritent le droit d’exhiber un corps intégral qui, chez tous les autres, doit être « galère », à l’image d’une société en état de décomposition avancée. » Pour l’auteur, « l’ultime étape dans la dégradation du portrait » a été atteinte sans doute par Francis Bacon (1909-1992):
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Francis Bacon (1909-1992), Étude d’après le portrait de Velazquez du pape Innocent X /Portrait de Jacques Dupin / Étude de la tête d’Isabel Rawsthorne / Auto-portrait, via https://www.wikiart.org/fr/francis-bacon/all-works.
(IDE Pascal, Le corps à cœur, Essai sur le corps humain, Editions Saint-Paul, 1996, p. 73). Né en 1957, Pascal Ide est prêtre, médecin, philosophe et théologien. On peut aussi se référer à ROOKMAKER Hans, L’art moderne et la mort d’une culture, Ligue pour la lecture de la Bible, 1974. Né en 1922, mort en 1977, ce docteur en histoire de l’art a fondé le département d’histoire de l’art à l’Université libre d’Amsterdam.
541. « Le malheureux corps humain est relégué à la place qu’il occupait à l’époque de l’âge de la pierre, plus bas même, car il se situait alors sur le même plan que le tigre aux dents de sabre et était gouverné par les mêmes lois naturelles ». Tout espoir n’est pas perdu pour autant car, ajoute K. Clark, « il faudra peut-être attendre longtemps avant que nous ne renoncions à notre vieux symbole qui, durant presque trois mille ans, nous offrait la joie stimulante de l’identification. » (CLARK K., op. cit, vol. 1, p. 344).
542. PANOVSKY Erwin, L’œuvre d’art et ses significations, NRF, 1978.
543. MAISONNEUVE Jean et BRUCHON-SCHWEITZER Marilou, op. cit., p. 101.
544. Théodore Chassériau (1819-1856), Baigneuse endormie près d’une source, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Th%C3%A9odore_Chass%C3%A9riau-baigneuse_endormie.jpg.
545. Jean Dubuffet (1901-1985), Olympia, via https://upload.wikimedia.org/wikipedia/tr/3/3a/Dubuffet_olympia.jpg.
« A chaque moment de son œuvre, Dubuffet lutte contre ce qui fonde notre culture, en une révolution permanente et morcelée. » (Citation du critique d’art Gilbert Lascaux sur http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-dubuffet/ENS-dubuffet.html#image10).
546. Op. cit., tome 2, p. 195.
547. PHILIPPE Marie-Dominique, L’activité artistique, Philosophie du faire, II, Beauchesne, 1970, pp. 96-115. M.-D. Philippe, 1912-2006, est un philosophe et théologien dominicain qui fut professeur à l’université de Fribourg de 1945 à 1982.
548. Id., p. 97.
549. PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 108.
550. Id., p. 99.
551. CAMUS Albert, Noces suivi de L’été, Gallimard, 1959, p. 58
552. CAMUS Albert, L’homme révolté, Gallimard, 1959, p. 307.
553. « Ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer », écrit-il dans Noces, op. cit., p. 59.
554. CAMUS Albert, L’homme révolté, op. cit., p. 307.
555. 1632-1675.
556. DE VRIES A. B. et HUYGHE René, Jan Vermeer de Delft, suivi de La poétique de Vermeer, Editions Pierre Tisné, 1948, p. 105, cité in PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 98
557. PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 99.
558. CAMUS Albert, Noces, op. cit., pp. 57-58.
559. 1870-1943.
560. DENIS Maurice, Théories, 1890-1910, Du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre classique, Bibliothèque de l’Occident, 1912
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9a/Maurice_Denis_-_Wave_-_Google_Art_Project.jpg/330px-Maurice_Denis_-_Wave_-_Google_Art_Project.jpg
Onde, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Maurice_Denis_-_Wave_-_Google_Art_Project.jpg.
561. ALAIN (de son vrai nom Emile-Auguste Chartier), Système des Beaux-Arts, in Les Arts et les Dieux, NRF, 1958, pp. 398-399, cité in PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 100.
562. PHILIPPE M.- D., op. cit., p. 101.
563. Id., p. 102.
564. Id., p. 103.
565. Cette aspiration à la lumière n’est pas typiquement chrétienne comme le vocabulaire pourrait l’insinuer, elle est fondamentalement humaine comme le révèle, par exemple, les lamentations qu’Euripide (480-406 avant J.-C.) met dans la bouche d’Iphigénie lorsqu’elle se rend compte que son père veut la sacrifier pour favoriser le départ des Grecs vers Troie : « Ne me fais pas mourir avant le temps ; la lumière est si douce ! ne me force pas de voir les ténèbres souterraines. […​
566. PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 104.
567. C’est-à-dire, la surface extérieure d’un corps qui lui donne sa forme. 
568. PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 106.
569. Id., p. 107.
570. Id., p. 108.
571. Id., p. 109.
572. ALAIN, op. cit., p. 369, cité in PHILIPPE, op. cit. p.110. L’auteur oublie les statues polychromes. Mais ici la couleur joue un rôle secondaire.
573. L’homme révolté, op. cit., pp. 306-307.
574. En effet, certaines statues peuvent avoir des parties mobiles qui peuvent être mues par les spectateurs ou oscillantes sous les mouvements de l’air comme les mobiles d’Alexander Calder (1898-1976). On peut évoquer aussi les automates.
575. PHILIPPE M.-D., op. cit., p. 114.
576. Id., p. 115.
577. A propos de la couleur, Paul Schilder note que « la sculpture naturellement ne tient pas compte de la coloration du corps humain. Mais il est certain que la couleur a une énorme importance dans l’image du corps. » De plus, « on pourrait penser qu’il est très simple de connaître la couleur du corps ; pourtant, rien n’est plus changeant, plus insaisissable. » On le constate aisément d’un tableau à l’autre. (SCHILDER Paul, L’image du corps, Tel/Gallimard, 1968, p. 284). Paul Schilder (1886-1940) est un psychiatre et psychanalyste autrichien. Il fut professeur à l’université de Vienne puis à celle de New-York.
578. SOURIAU Etienne, op. cit., pp. 1119-1120.
579. Id., pp. 1277-1282.
580. HENIN Emmanuelle, (Anthologie réunie par), Écrire le corps, De l’Antiquité à nos jours, Citadelles et Mazenot, 2022.
Née en 1973, E. Hénin est professeur de littérature comparée à la Sorbonne et historienne de l’art. Elle confirme et précise ce que Jean Baudrillard écrivait : « Le statut du corps est un fait de culture » (La société de consommation, Gallimard/Idées, 1970, p. 200).
582. Dans la crise du beau qu’il évoque, il relève qu’ « en dépit de l’impression générale d’un déchaînement dans le « bruit et la fureur », le fil d’or du beau ne s’interrompt pas tout à fait. » (Op. cit., p. 93).
583. Id.
584. Id., p. 96.

9. La photographie et le nu

La culture pour un photographe
est bien plus importante que la technique

— Gisèle Freund (1908-2000)
photographe

  Un art ?

  Il est loin, j’espère, le temps où certains ne considéraient pas la photographie comme un art ! La photographie, disaient-ils, n’a pas en vue un idéal de beauté et n’a pas pour but de produire mais de reproduire.⁠[1] Comparant la peinture et la sculpture à la photographie, Kenneth Clark que nous avons si souvent consulté, n’hésite pas à accorder sa préférence aux premières. Il reconnaît que les photographes jouissent pourtant de certaines faveurs : « lorsqu’ils ont découvert un modèle à leur goût, ils sont libres de le faire poser et de l’éclairer en fonction de leur idée de la beauté ; ils peuvent enfin, par des retouches, estomper ou rehausser leurs effets. » Mais, « quels que soient le goût et l’habileté dont ils font preuve, le résultat obtenu satisfait rarement des yeux accoutumés aux simplifications harmonieuses de l’Antiquité. Nous sommes déconcertés par les rides, les poches et les autres petites imperfections qu’ignore le dessin classique. […​] dans presque tous ses détails, le corps ne correspond pas à cette forme que l’art nous a accoutumés à espérer ». Le jugement de Clark peut paraître un peu outrancier dans la mesure où, aujourd’hui particulièrement, le photographe peut travailler, par exemple, tous les détails désagréables pour parfaire le corps. Clark pousse même plus loin sa préférence en prétendant que « les photographes ont généralement reconnu qu’ils tendent moins à reproduire le corps dévêtu qu’à s’inspirer de quelque artiste dans sa vision du nu. »[2] Ce n’est pas prouvé et c’est un fait que ceux qui ont cédé à cette tentation se sont fourvoyés à moins qu’ils aient eu un goût pour le pastiche.
  Nul ne peut plus prétendre que le photographe ne soit qu’un révélateur et non un créateur ! Il y a tant de manières de « reproduire » un objet, tant de manières de s’exprimer à partir et à l’occasion de l’objet choisi, même si le photographe n’est pas aussi maître de l’objet que le peintre peut l’être. Il est vain de vouloir comparer peinture et photographie et indécent de proclamer la supériorité de la première sur la seconde. La photographie a son propre langage et ses propres références. Jean-Marie Schaeffer écrit que « la dimension esthétique de la photographie possède sa spécificité propre qu’il est difficile, sinon impossible, de cerner par des concepts esthétiques dérivés d’une analyse de l’image picturale. La relation causale liant l’image à ce qu’elle reproduit, introduit des contraintes et des modalités créatrices qui sont très différentes de la création picturale et qui nécessitent un réaménagement profond de nos catégories esthétiques usuelles. » ⁠[3]

  Un art réaliste ?

  En temps qu’historien de l’art, Marcel Brion⁠[4] écrit : « Le problème de la représentation du « réel » a toujours été une des plus pressantes préoccupations de la peinture, mais ce fut la notion même de réalité qui changea, de période en période‚ : la réalité spirituelle — non moins vraie que l’autre — l’emportant sur la réalité matérielle, ou inversement. Selon que la forme se vidait de son contenu d’âme, ou, au contraire, tendait à se dématérialiser, le Réalisme prenait plus ou moins d’emprise sur l’art. »⁠[5]
  À travers notre bref parcours dans l’histoire de l’art, nous avons pu vérifier l’heureux mariage entre le réel et le spirituel ou le divorce plus ou moins radical entre ces deux soucis de l’artiste. En photographie, le réel est toujours premier et s’il peut être, comme nous allons le voir, transformé, transfiguré par toutes sortes de procédés techniques, il n’en reste pas moins vrai que la « spiritualisation » est difficile et d’autant moins recherchée que le spectateur qui est aussi, à ses heures, créateur, aime voir ce qui est. Le réalisme de la photographie facilite la tentative d’appropriation de l’objet par le sujet et l’insatiabilité qui lui est inhérente surtout face à ce bel « objet » qu’est le corps et particulièrement le corps de la femme. Il n’empêche que certains ont refusé d’être simplement des reproducteurs de réalité.
  Duane Michals⁠[6] qui se définit comme un photographe de l’imaginaire, déclare : « Je n’ai pas vu ce que j’ai photographié, je l’ai fait. »

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Il explique : « si le photographe se considère uniquement comme un œil, il est acculé et l’impasse est double : soit montrer des endroits ou des gens de plus en plus extraordinaires, exotiques ou bizarres ; soit, à l’inverse, renchérir sur la technique, raffiner de plus en plus éclairages, maquillages, mise en scène. Aucune de ces deux voies ne m’attire. »[8]. Or, c’est dans ces deux voies que la plupart des photographes du nu s’engagent.
  Intéressante aussi la démarche de l’Américaine Sharon Abeles Sauerhoff décrite ainsi par le photographe Jérôme Hutin : « Sharon Sauerhoff ne laisse pas intervenir le hasard dans sa production. Si elle choisit de montrer son corps, c’est qu’il est pour elle, photographe, le sujet évidemment le plus accessible et le plus facilement contrôlable. Ce sujet n’est pourtant qu’une partie de la photographie. Le visage est à peine entrevu ; un flou dû au mouvement, une ombre, un store ou un masque, nous le suggèrent plutôt que nous le font connaître. Par contre, décors et objets minutieusement choisis acquièrent la présence et la netteté de ceux derrière lesquels s’effacent les femmes dites d’intérieur. Images mouvantes, toujours à la lisière de deux mondes : le dehors et le dedans ; les portes, les fenêtres ou les escaliers ouvrent sur l’extérieur sans jamais le révéler pourtant.

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De la relation ambigüe et inhabituelle entre ce corps volontairement rendu mystérieux et l’espace rempli de ces objets qui cessent d’être familiers, naît la réalité d’un moment vécu et isolé. Chacune de ces photographies reflète ce qu’il a fallu à une jeune femme pour dire sa solitude et la détresse qu’elle ressent dans un monde où l’on peine à vivre. Pour cela, elles sont justes et seront reçues plus ou moins violemment. »[9]

  Un art relativement réaliste, source d’imaginaire ?

  P. Baudry estime que « l’imagination […​] trouve davantage de ressources dans l’image fixe que dans celle du cinéma. Devant l’image immobile, l’œil, quels que puissent être les talents d’une capture, retrouve toujours le chemin d’un scénario imaginaire, plus riche et plus troublant que le scénario imposé du cinéma ou de la vidéo ». Notamment, « …​ en matière de sexe, tout scénario est appauvrissant, limitatif, normatif, encore censurant. »[10] La photographie étant « par nature sans récit »[11], permet d’en créer un.
  Cette préférence est partagée par Roland Barthes qui avoua qu’il aimait « la Photo contre le cinéma »[12]. Il se justifie en se posant cette question : « Est-ce qu’au cinéma j’ajoute à l’image ? -Je ne crois pas ; je n’ai pas le temps : devant l’écran, je ne suis pas libre de fermer les yeux ; sinon, en les rouvrant je ne retrouverais pas la même image ; je suis astreint à une voracité continue ; une foule d’autres qualités, mais pas de pensivité[13] ; d’où l’intérêt pour moi du photogramme. »[14] De plus, en photographie, on ne peut « jamais nier que la chose a été là  ».⁠[15] Ce « ça-a-été » est ce qu’il appelle le « noème » de la photographie : « le noème de la Photographie s’altère lorsque cette Photographie s’anime et devient cinéma : dans la Photo, quelque chose s’est posé devant le petit trou et y est resté à jamais (c’est là mon sentiment) ; mais au cinéma, quelque chose est passé devant ce même petit trou : la pose est emportée et niée par la suite continue des images : c’est une autre phénoménologie, et partant un autre art qui commence, quoique dérivé du premier. »[16]

  Toutefois, en ce qui concerne la représentation du corps nu, le réalisme l’emporte largement et tend à s’élargir et à s’accentuer comme le célèbre Michael Busselle⁠[17] le confirme : « Durant les premières années de la photographie, le fait même qu’une image soit réaliste suffisait à susciter l’intérêt. Mais aujourd’hui, nous sommes assaillis par une succession de photos […​] de sorte que nous y sommes moins sensibles. C’est pourquoi un photographe qui veut que son travail soit remarqué doit choisir des images et des objets qui sortent de l’ordinaire. Le nu féminin entre sans aucun doute dans cette catégorie, mais la nudité seule ne suffit plus. Le sujet a été tellement exploité par les photographes depuis plus d’un siècle qu’il court le risque de devenir banal et sans intérêt s’il n’est pas traité d’une façon originale. Pour éviter le manque d’attrait, on constate actuellement une surenchère dans l’audace et le réalisme. »[18]
  Nous allons le constater.

  Tout d’abord, de quel nu parlons-nous ?

  Pour les raisons déjà évoquées plus haut, P. Baudry, affirme qu'« il n’existe ou il n’y a peut-être qu’un seul « corps » photographiable ou photographique […​]. C’est le corps féminin. »[19] La plupart des photographes semblent bien d’accord. Ainsi, Michael Busselle relève que « parmi tous les sujets de prédilection des photographes, la photo de nu féminin est celui qui remporte le plus de suffrages ». Pour quelle raison ? « C’est que depuis l’aube des temps, la femme est la figure allégorique de la grâce, de la beauté, de la sensualité et bien sûr de l’érotisme. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il n’y ait pas que les fervents de photographies qui se passionnent pour ce sujet : il y a aussi la multitude des amateurs de belles images pour qui la beauté est un culte et qui font du regard un gage du plaisir et de l’émotion esthétiques. »[20]
  Ces jugements doivent être un peu nuancés.⁠[21] Nous avons vu que sculpteurs et peintres ont, à toutes les époques, représenté des hommes nus et que, en Grèce en particulier, mais aussi à la Renaissance, la nudité de l’homme a été considérée comme plus digne d’intérêt que celle de la femme. Il n’est donc pas étonnant que dès l’apparition de la photographie, il se soit trouvé des représentations d’hommes nus qui évoquent les statues antiques ou puissent servir, à bon compte, de modèles pour les peintres et les sculpteurs qui ne pouvaient s’offrir les services de modèles vivants⁠[22]. Progressivement apparurent des photos de nus masculins qui s’imposèrent, en particulier, dans l’œuvre de Robert Mapplethorpe⁠[23] qui offrit, entre autres, des gros plans de sexes masculins. Il n’empêche que « dans l’esprit de la plupart des gens, lorsqu’on parle de nu, il s’agit forcément de nu féminin. C’est en effet le corps féminin, que ce soit en peinture ou en photographie, qui est le plus souvent représenté. […​] Le corps d’un homme nu choque encore beaucoup. […​] Il n’est pas encore traité comme peut l’être le nu féminin. »[24]

  Peut-on distinguer certains genres en photographie ?

  Y aurait-il un repère objectif ? Serait-il du côté de l’operator, c’est-à-dire du photographe ? À première vue, seul l’objectif de l’appareil photo paraît objectif mais, on le sait, il peut subir toute une série de réglages qui renvoient à la responsabilité à l’operator. Nous allons vite en avoir la confirmation.

  Dans leur livre d’initiation à la photographie du nu, Bellone et Deleval tentent de faire des distinctions. Ils présentent d’abord le nu « classique » où le corps du modèle est idéalisé : « Les jeux d’ombres et de lumières viendront sculpter le corps, écrivent-ils, estomper les défauts ou ce que l’on a coutume de considérer ainsi. Les formes seront harmonieuses et rien dans l’image ne choquera le regard. Le nu sera traité seul devant un fond uni légèrement éclairé ou encore dans un décor destiné à le mettre en valeur. Tout dans ce décor sera conçu pour ne pas gêner le regard et s’harmonisera avec le modèle. » Mais ils ajoutent immédiatement : « En fait, dans ce type d’images, le modèle est souvent traité comme une belle nature morte qu’il s’agit de bien éclairer pour en exprimer le mieux le relief, le modelé. » Ces photos, concluent-ils, donnent « de très belles images mais il est trop fréquent qu’elles soient sans âme »[25], dépersonnalisées.
  Pour illustrer leur propos, on peut, par exemple, citer cette photo de 1935 de l’Américain William Mortensen⁠[26] intitulée Etude de nu.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/66/KOPPITZ_0007.jpg[27]

  Cette photo, en noir et blanc nous fait penser à une sculpture. D’autres nous rappellent une peinture.⁠[28] D’autres encore s’intéressent simplement aux lignes et aux formes :

https://www.anatomicallycorrect.org/preussfemale15.jpg[29] https://storage.canalblog.com/19/09/715196/56807621_p.jpg[30] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/60/Classical_nude_seated.jpg/250px-Classical_nude_seated.jpg[31]

  Pour les auteurs cités, la photo de charme n’est pas très différente de la photo classique mais elle ne vise pas l’idéalisation mais la sensualisation. Elle « est destinée à provoquer chez celui qui regardera l’image, une émotion qui n’est pas seulement d’ordre esthétique ».⁠[32]
  Quant à la photo érotique, elle est « beaucoup plus suggestive » car elle est conçue « pour inspirer des pensées érotiques et pour répondre à certains fantasmes ».⁠[33] Busselle précise : « dans toutes les meilleures photos érotiques revient toujours un détail suggestif qui laisse suffisamment de liberté à l’imagination. »[34]
  Autre catégorie : celle du « nouveau nu », appellation dont ils attribuent la paternité au photographe Claude Nori⁠[35] pour désigner cette tendance actuelle de rejeter la recherche du beau modèle et de la belle image, des caractères esthétiques ou érotiques au profit d’une représentation d’une personne nue quel que soit son sexe, son âge, son apparence.

https://pixabay.com/images/download/bru-no-woman-841511_640.jpg[36]

On range aussi sous cette étiquette de « nouveau nu », les nus présentés dans des situations insolites comme chez la photographe belge Patricia Mathieu :

https://live.staticflickr.com/8504/29625352100_37f7d1a7d8.jpg https://live.staticflickr.com/5649/29836409011_1bb69e0139.jpg[37]
© Patricia Mathieu

  Dernière catégorie citée par nos auteurs, celle du « nu abstrait » que Michael Busselle compare à la photo de paysage⁠[38]. Ce n’est plus une personne qui est représentée mais une « abstraction » au sens premier du terme : le photographe a isolé un ou plusieurs éléments du tout qu’est le corps. Ainsi supprime-t-on le visage et, par le cadrage et l’éclairage, s’arrête-t-on à une ligne ou à une partie érogène, sein, fesses, lèvres :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/55/Naked_Body_of_a_Sexy_Woman.jpg/960px-Naked_Body_of_a_Sexy_Woman.jpg[39]
https://pixabay.com/fr/images/download/mako_films-one-3243821_640.jpg[40] https://pixabay.com/fr/images/download/mako_films-people-3243831_640.jpg[41] https://pixabay.com/fr/images/download/kalhh-act-2739968_640.jpg[42] https://pixabay.com/fr/images/download/engin_akyurt-model-2405021_640.jpg[43]

  Le comble dans cette tendance nous est offert par Henri Maccheroni⁠[44]. Ce photographe a réalisé entre huit et dix mille photos de sexes féminins et il a publié avec l’écrivain Michel Camus⁠[45] Cent photographies choisies dans la série Deux mille photographies du sexe d’une femme[46]. Interviewé par Catherine Couanet⁠[47], dans son livre Sexualités et photographie[48], il établit d’emblée une relation entre le sexe et le visage : « une correspondance vraisemblablement d’ordre mystique », déclare-t-il. Henri Maccheroni dénonce néanmoins la pornographie : « je pense que la pornographie déferlante des années 1965-1970 avilissait d’une telle façon le sexe de la femme que le besoin, pour moi, s’est fait sentir de montrer que le sexe féminin valait mieux que ce que ces images pornographiques proposaient et continuent de proposer. » Il est conscient de briser un tabou mais souligne la « beauté », le « sacré » du sexe. « Dans l’érotisme bien assumé, précise-t-il, par lequel on accède à l’extase, on dépasse de loin la jouissance pour atteindre à une forme de mystère et forcément au mysticisme. S’il est vrai que mes photographies relèvent de l’extase, il est donc vrai qu’elles relèvent du tantrisme et par conséquent comportent une part de mysticisme. » Il parle de sa « fascination » pour les sexes féminins, qui confine à l'« extase » car il y a là quelque chose d'« absolu », « une incarnation du désir ». Les sexes, « la photographie les transforme. Elle élève ces fragments de corps au statut d’idole, d’où elles ne peuvent plus bouger. »

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  Il n’empêche que Catherine Couanet qui se penche avec intérêt sur les travaux du photographe reconnaît que « les images photographiques d’Henri Maccheroni utilisent — malgré ce qu’il en dit — des codes pornographiques de représentation. L’écriture du sexe se mêle ainsi au mouvement subversif de l’art. L’ensemble produit, de cette façon, l’expression imagée du désir du photographe. […​] « L’image photographique […​] occupe plusieurs espaces : celui de la perception qui fonde les émotions et duquel surgit la mémoire, celui de la réalisation qui implique le photographe et son modèle, et, enfin, celui de l’identification qui fait du spectateur — que devient aussi l’artiste devant son propre travail — un acteur de cette scène photographique. »[50] Cette image aussi abstraite qu’elle soit est une image pornographique qui nous renvoie de manière particulièrement crue à L’origine du monde de Courbet.⁠[51] Maccheroni est bien conscient que toute technique n’est pas apte à exprimer n’importe quoi et n’importe comment : « Il y a des choses que la photo permet, et que ne peut pas faire « la peinture », qui ne peuvent pas être peinture. […] La peinture montre ce que la photo ne peut pas montrer et la photographie montre souvent ce que la peinture ne peut pas montrer. La peinture présente, la photographie figure. »⁠[52]

  À l’énumération des genres qui nous a occupés jusqu’ici, on peut ajouter ce que certains appellent le « porno chic » comme s’il s’agissait d’une catégorie à part. Son principal (unique ?) représentant serait Helmut Newton⁠[53] connu pour avoir révolutionné la photographie de mode qu’il a sexualisée en procédant à une « association étonnante de la haute couture et de situations cocasses dans un style toujours sexy ».⁠[54] L’appellation « porno » me semble peu justifiée. Je rangerais plutôt ce photographe qui mérite effectivement l’adjectif « chic » dans la large catégorie évoquée plus haut, celle du « nouveau nu » lorsque nu il y a. Il s’agit de « photographies provocantes et sensuelles »[55] dans une « mise en scène incommodante, provocante, érotique et impétueuse »[56]. De plus, ses photos sont souvent une réflexion « sur la libération de l’orientation sexuelle »[57]. Il est à noter que les trois articles auxquels je me réfère ici ont été écrits par des femmes qui admirent les photos en noir et blanc de Newton : « aucun photographe du XXe siècle, écrit Emilie Combes, n’a réussi à mettre en lumière aussi clairement la force évocatrice du corps nu »[58]. Julie Zabinski admire les femmes choisies comme modèles : elles sont, dit-elle, « charismatiques, androgynes, érotiques, puissantes et « triomphantes » ».⁠[59] Dans ces photos, ajoute Emilie Combes, les hommes ne sont que des « accessoires ».⁠[60] Quant aux modèles souvent célèbres du photographe⁠[61], ils ne sont pas en reste dans l’éloge. Ils n’estiment pas avoir été traités comme des objets livrés aux fantasmes masculins⁠[62]. Charlotte Rampling⁠[63], par exemple, déclare : « Helmut m’a donné une immense force intérieure »[64]. Elle invite à ne pas considérer l’œuvre de Newton comme le fruit d’une obsession personnelle : « le résultat, sous forme d’art, […​] permet de tout imaginer, c’est la beauté et le propre de l’art. L’art doit stimuler l’imagination. […​] Le monde a besoin d’être provoqué, ça fait réfléchir, ça donne des idées et ça fait même parler de choses qui n’ont plus rien à voir avec l’homme lui-même. »[65]

Ces réflexions sont intéressantes car elles nous permettent de relativiser, ô combien ! , la célèbre critique formulée par Alice Schwarzer⁠[66] qui, à la tête du magazine féministe allemand Emma depuis 1977, a fait campagne en 1978 contre ce photographe qu’elle accusa de n’être « pas seulement sexiste et raciste, mais aussi fasciste », ne craignant pas d’affirmer qu'« avec son œuvre, l’immigrant juif est passé du camp de victime à celui de bourreau »[67]. L’accusation de racisme était une réaction à une couverture du magazine Stern où la jamaïcaine Grace Jones posait nue, souriante et les pieds entravés.

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L’objectif de Newton n’était pas d’exprimer sa vision de la femme mais une « vision de la société » sur la femme.⁠[69] Pour ce qui est du fascisme, la journaliste se réfère à la jeunesse du photographe qui, bien que juif, n’a jamais caché qu’il avait été influencé par l’imagerie nazie, en particulier par Leni Riefenstahl⁠[70]. Il avoue, « Quand j’ai eu treize ans, Hitler est arrivé au pouvoir et très vite, j’ai été submergé par l’esthétique nazie. Il n’existait rien d’autre. J’étais fou de photographie et j’aimais le cinéma, mais je ne pouvais y aller que le samedi après-midi. Pour la première fois, les moyens de propagande étaient utilisés au maximum. Les soviétiques faisaient déjà ça, mais les nazis étaient beaucoup plus intelligents avec leur propagande. J’ai été accusé d’être influencé par leur esthétique, même si tout le monde savait très bien que j’étais juif, mais ce n’est pas un problème pour moi. Il faut bien comprendre que j’étais un enfant fou d’images qui voulait toujours en voir plus et je n’étais entouré que de cette imagerie nazie, avec toute la glorification autour d’eux. Les gens m’accusent aujourd’hui d’être influencé par cette esthétique, mais je pense que c’est normal étant donné que ce sont des images avec lesquelles j’ai grandi. »⁠[71]
  La critique d’Alice Schwarzer me paraît donc passer à côté des véritables problèmes soulevés par les photographies non seulement de Newton mais aussi par la plupart des photos de nu que nous avons évoquées.

  Qu’est-ce qu’une photo pornographique ou érotique ou… ?

  Barthes introduit une distinction subtile entre la photo pornographique qui ne l’intéresse pas et la photo érotique où un « objet second, intempestif » peut « cacher à moitié, retarder ou distraire ».⁠[72] Nous avons vu précédemment qu’il appelle la photo pornographique « unaire », parce qu’elle est sans punctum c’est-à-dire sans un détail qui puisse « poindre » le spectateur, le piquer, le meurtrir, le « poigner » au-delà de ce qu’il appelle le studium c’est-à-dire l’intérêt que peut susciter une photo, l’application que l’on peut porter à une chose, le goût qu’on peut avoir pour elle « mais sans acuité particulière »[73], sans intensité, sans pénétration d’esprit particulière, pourrait-on dire. Si certains détails ne le « pointent » pas « c’est sans doute parce qu’ils ont été mis là intentionnellement par le photographe. »⁠[74] Le punctum, lui, « pourvoit cette photo d’un champ aveugle. La présence (la dynamique) de ce champ aveugle, c’est, je crois, ce qui distingue la photo érotique de la photo pornographique. La pornographie représente ordinairement le sexe, elle en fait un objet immobile (un fétiche), encensé comme un dieu qui ne sort pas de sa niche ; pour moi, pas de punctum dans l’image pornographique […​]. La photo érotique, au contraire (c’en est la condition même), ne fait pas du sexe un objet central ; elle peut très bien ne pas le montrer ; elle entraîne le spectateur hors de son cadre, et c’est en cela que cette photo, je l’anime et elle m’anime. Le punctum est alors une sorte de hors-champ subtil, comme si l’image lançait le désir au-delà de ce qu’elle donne à voir : pas seulement vers le « reste » de la nudité, pas seulement vers le fantasme d’une pratique, mais vers l’excellence absolue d’un être, âme et corps mêlés. »[75]
  Cette distinction est très subjective, ce que l’auteur reconnaît implicitement lorsqu’il constate que le spectateur (spectator) est « le repère de toute photographie »[76].

  Tout spectator est-il concupiscent ?

  Nous, spectateurs, déjà imprégnés de notre culture, de nos références, de nos rêves et pulsions, sommes donc confrontés à la culture, aux références, aux rêves et pulsions de l’operator pas plus objectif que nous.⁠[77]
  Les distinguos évoqués, notamment par Bellone et Deleval, sont extrêmement relatifs car, comme les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, « le nu en général comporte souvent une charge érotique sans que ce soit le but recherché par le photographe. »[78]
  Cette photo, par exemple, appartient-elle au genre classique, de charme ou érotique ? Nous avons vu souvent dans l’histoire des représentations de Vénus callipyges mais, ici, le mouvement des draperies du fond, l’abondante chevelure rousse tombante invitent le regard à glisser vers les fesses et le sillon inter fessier accentué par l’éclairage. De plus, la statuette et le vase, à même hauteur attirent aussi le regard vers les fesses qui ne cessent de fasciner photographes, cinéastes et créateurs de mode.⁠[79]

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Il est difficile d’affirmer que la volonté du photographe ait été d’idéaliser le corps, de célébrer sa beauté. Ne sommes-nous pas invités subtilement à rêver. L’attrait d’une telle photo n’est-il pas « d’aventure » pour reprendre une expression de Barthes⁠[81]?
  Mais l'« aventure » peut être aussi initiée sans nudité comme nous l’avons déjà vu précédemment. Le regard du modèle ou son attitude générale peuvent suffire à entraîner le rêve comme ci-dessous. L’épaule dénudée, le regard à moitié voilé tourné vers le spectateur, la bouche entrouverte et jusqu’au décor naturel ne suggèrent-ils pas une invitation… ?

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  Serge Tisseron souligne à juste titre que « le regard est incontestablement l’objet le plus fascinant de la photographie. Face à toute photographie d’un visage qui me regarde, je ne peux m’empêcher de me demander comment il me voit. Cette question crée entre toute photographie et son spectateur un espace d’illusion susceptible de basculer à tout moment dans la certitude d’un contact fusionnel privilégié avec le personnage photographié. »[82] Dès lors, il peut affirmer que « toute photographie impose ainsi une forme de proximité supérieure à toute autre forme d’art visuel […​]  : la photographie enveloppe son spectateur. » La photographie « exacerbe l’imaginaire » bien plus que la peinture ou le cinéma. Bien plus que la peinture « à cause de l’exactitude de la ressemblance ; et du fait que l’image n’est pas réalisée progressivement par la main, mais instantanément par la seule lumière ». Et plus que le cinéma. Celui-ci « enveloppe » aussi le spectateur d’images, mais leur défilement, « introduit un imaginaire du mouvement, de la durée, de la temporalité, absent de la photographie » qui, elle, nie « la durée, la vieillesse, la mort ». Autrement dit, pour reprendre le vocabulaire de l’auteur, en photographie, l'« objet » représenté, la personne photographiée est « englobée » par le spectateur tandis qu’au cinéma, c’est le spectateur qui est englobé par l’image. Autrement dit encore, en photographie l’imaginaire est enveloppant tandis qu’au cinéma, nous avons affaire à un fort « imaginaire de la transformation. »[83] Nous y reviendrons.
  Plus d’un évoque la « prégnance du visage » : « la présence et la perception du visage jouent […​] un rôle privilégié ».⁠[84] Maisonneuve et Bruchon-Schweitzer citent le philosophe et sociologue Georg Simmel⁠[85] qui écrivait que « Dans le corps humain, le visage est ce qui possède au plus haut point une unité intrinsèque ». Ils commentent : « A preuve qu’une modification ou une déformation même minime peut changer radicalement son caractère et son expression. Cette unité de forme et de sens, cette prégnance sont renforcées du fait que le visage est posé sur le cou en situation péninsulaire et s’offre nu au regard (du moins dans notre culture). En outre « grâce à sa mobilité et à son pouvoir d’expression, il est seul à devenir comme le lieu géométrique de la personnalité intime ». Dans ces processus, l’œil, ou plutôt le regard joie un rôle majeur et prête un sens aux relations et aux situations. Simmel est tout prêt de dire qu’il peut être ainsi le miroir de l’âme et le signe de cette spiritualité propre à l’humain. »[86]
  Si le regard a une telle importance et peut être très troublant à lui seul, que dire lorsque le regard s’associe à la nudité ?

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  Que dire de l’attitude d’un visage, d’un corps, d’éléments ou de gestes suggestifs ? Un peu plus haut, nous avons vu que Barthes n’est pas touché par les détails qui ont été placés intentionnellement par le photographe. Beaucoup, au contraire, seront précisément touchés et même troublés par ces « détails » intentionnels. Et il est rare qu’il n’y ait pas de « mise en scène » dans la photo de nu. Bellone et Deleval reconnaissent que « tout doit être parfaitement calculé autant en ce qui concerne la pose du modèle que la mise en place du décor et de ses accessoires ». Le modèle « doit simuler, jouer. Il ne peut être passif ».⁠[88]

https://pixabay.com/images/download/innamykytas-model-5044969_640.jpg[89] https://pixabay.com/images/download/stocksnap-people-2598698_640.jpg[90]

Ces photos ne pourraient peut-être servir à illustrer cette réflexion de Patrick Baudry : « Les yeux fermés du modèle déshabillé disent l’abandon, l’éventuelle soumission ou certifient la confiance. […​] Mais dans la photographie qui les montre, ils sont aussi l’élément d’une construction. La « prise » n’est bel et bien pas une surprise. Les yeux clos sont « dans » la pose, et relèvent d’un apprêtement. C’est encore un truc. C’est encore un trucage. Aucune femme ne se déshabille ainsi, ne s’allonge de cette façon, ne se tient si immobile et les yeux si bien fermés. »[91] Et l’on pourrait renchérir en évoquant la bouche entrouverte et le plaisir qu’elle suggère…​⁠[92]
  Que dire, lorsque le photographe crée une atmosphère très intime par un gros plan ou par le décor ?

https://pixabay.com/images/download/innamykytas-body-5304222_640.jpg[93] https://pixabay.com/images/download/sunriseforever-boudoir-4696548_640.jpg[94]

  Ces images, en définitive, ne manipulent-elles pas le spectateur en jouant, pour reprendre le langage de Baudry, sur « l’invite » et « l’esquive »[95] car ces femmes qui ne sont pas accessibles nous tentent néanmoins.
  D’une manière générale, « le visage et la forme du corps sont les principaux déterminants de l’attrait physique » mais aussi, toujours chez la femme, les hanches, les jambes (très importantes pour Helmut Newton) et le poids qui retiendront l’attention. Au point de vue du poids, il est à noter que les canons varient suivant les époques. Nous l’avons vu en peinture et il en va de même en photographie. Tantôt la mode est aux femmes « bien en chair », ou plantureuses qui séduisent, tantôt c’est la femme mince ou même gracile qui hantera les esprits.⁠[96] Nous sommes confrontés à « deux types majeurs » : « l’un tirant vers l’opulence, l’autre vers la sveltesse. » ⁠[97]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/10/Fernande_%28vintage_nude_photo%29.jpg/250px-Fernande_%28vintage_nude_photo%29.jpg[98] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/ae/Fernande_vintage_nude_photo_6.jpg[99] https://pixabay.com/images/download/innamykytas-woman-4946789_640.jpg[100] https://pixabay.com/images/download/claudio_scott-backside-2197927_640.jpg[101]

  L’éclairage de Freud

  Quel que soit finalement le style de corps, pour Freud : « Un seul point semble certain, c’est que l’émotion esthétique dérive de la sphère des sensations sexuelles ; elle serait un exemple typique de tendance inhibée quant au but. Primitivement la « beauté » et le « charme » sont des attributs de l’objet sexuel. Il y a lieu de remarquer que les organes génitaux en eux-mêmes, dont la vue est toujours excitante, ne sont pourtant presque jamais considérés comme beaux. En revanche, un caractère de beauté s’attache, semble-t-il, à certains signes sexuels secondaires. »[102] ] Et quels sont ces signes secondaires ? Pour Maisonneuve et Bruchon-Schweitzer, ce sont les seins, les fesses, la forme globale du corps, peut-être le visage⁠[103].
  Pour Freud⁠[104], la pulsion que nous pouvons ressentir face à de tels objets ne trouve pas son origine dans l’objet mais à l’intérieur de notre propre corps : « L’objet, au départ indifférent, est choisi pour sa capacité à procurer des satisfactions. La pulsion tourne autour de l’objet […​] comme si elle contournait un vide », explique Hubert Damish⁠[105]. Mais il nuance et se demande si la stimulation sexuelle ne procède pas quand même de l’objet qui excite cette zone érogène qu’est l’œil.⁠[106] Il s’appuie sur le célèbre Jugement de Pâris qui serait, selon lui, « une version païenne du péché originel […​] ».⁠[107] Confronté à trois déesses nues – Héra qui représente e pouvoir, Athéna qui incarne la sagesse et Aphrodite qui est beauté –, Pâris choisit cette dernière car « le désir l’emporte au nom de la beauté sur d’autres valeurs qui tendent à le réprimer »[108]

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ec/Anton_Raphael_Mengs_-_Das_Urteil_des_Paris_%28ca._1757%29.jpg/330px-Anton_Raphael_Mengs_-_Das_Urteil_des_Paris_%28ca._1757%29.jpg[109]

  Ne sommes-nous pas, à nouveau, confrontés à un art voué à la sensation, à l’émotion ? Les faiblesses déjà décelées dans la peinture sensualiste du XVIIIe siècle et dans certaines peintures modernes se retrouvent ici décuplées.
  Le grand photographe est un grand technicien mais que nous dit-il encore du corps et surtout de la personne ? Nous avons déjà signalé la pauvreté de signification d’une telle photo qui pourrait être définie comme une photo d’identité intégrale.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c9/Anterior_view_of_female_upper_body%2C_retouched_-_transparent.png/250px-Anterior_view_of_female_upper_body%2C_retouched_-_transparent.png[110]

  C’est un peu la tendance de la photo du « nouveau nu », anecdotique, anatomique. De plus, le nu debout et de face est le moins prisé des photographes. Bellone et Deleval notent qu'« un modèle photographié de face et debout est rarement à son avantage. Le corps apparaît avec réalisme, de même que les asymétries et la pose est rarement naturelle »[111]. Busselle confirme : « En règle générale, et particulièrement pour les portraits, la position qui présente le moins d’attrait est celle où les épaules et la tête du modèle font directement face à l’appareil, ce qui donne à la composition un côté symétrique plutôt figé […​]. Immobile, le corps humain est rarement sous son meilleur jour, surtout dans le cas de photo en pied ».⁠[112] On sait aussi que dans toutes les époques romantiques et baroques, ce n’est plus le repos qui intéresse mais le mouvement. On y exprime surtout les passions et les états qui mettent l’image du corps en danger de dislocation. » (Op. cit., pp. 283-284). On l’a compris, cette citation marque toute la différence entre la peinture et la sculpture classiques qui cherchent à exprimer l'« âme » et invitent à la contemplation et la photographie qui, à l’instar de la peinture moderne, s’intéresse davantage aux « passions » et cherche à les susciter. Toutefois, à y regarder de plus près, on constate que même en sculpture classique, les artistes esquissent des mouvements, ne fût-ce qu’au niveau des jambes car le genou, au repos, est peu esthétique. Sculptures et peintures sont aussi, à leur manière, des « instantanés ».] Toutefois, beaucoup considèrent que « le corps mis à nu n’est qu’une façon d’aider à comprendre la personnalité du modèle. L’expression du visage d’une personne déshabillée n’est en effet pas la même que lorsqu’elle est habillée. Les habits sont pour beaucoup une défense et lorsque la défense tombe, le visage lui-même est plus nu ».⁠[113]
  Est-il sûr que ce réalisme nous dévoile plus aisément la personnalité ? Si notre condition est de vivre habillé dans la plupart des situations de la vie, ne sommes-nous pas davantage nous-mêmes avec nos vêtements ? Si le visage est le siège privilégié de l’expression d’une personne⁠[114]. » (SCHILDER Paul, op. cit., p. 253).], sa présentation en gros plan devrait suffire tandis que la nudité donnerait une autre expression moins commune et donc moins authentique, influencée par une circonstance anormale. Les portraitistes les plus célèbres n’ont pas prioritairement travaillé à partir d’un nu.⁠[115]

  La photographie du nu peut nous faire apprécier la beauté plastique d’une personne mais elle ne peut, dans la plupart des cas, éviter de susciter la concupiscence du spectateur puisque la photographie même la plus sage, la plus anodine est une invitation à imaginer au gré des tempéraments.
  Or, très souvent, la photographie joue avec la convoitise des yeux et de la chair et amplifie les dérives que les autres arts ont connues.
  Reste une question : ne devrions-nous pas d’aborder le problème de ces représentations, non par rapport au spectateur, ni par rapport au réalisateur mais en considérant l'« objet » représenté, sa nature ?
  Nous aborderons ce problème essentiel aux chapitres 11 et 12, après avoir réfléchi au principal fournisseur d’images « sexy » et pornographiques‚ : le cinéma.


1. Tel est l’avis de PIETTRE André, Esthétique d’abord ! Nouvelles Editions latines, 1983.
2. Le nu, Hachette, 1969, pp. 23-25.
3. Article « Photographie » in SOURIAU Etienne, op. cit., p. 1132. J.-M. Schaeffer, né en 1952, est philosophe des arts du langage, spécialiste d’esthétique philosophique et de théorie des arts.
4. 1895-1984. Marcel Brion fut aussi romancier et critique littéraire. Il a été élu à l’Académie française en 1964.
5. BRION Marcel, Les peintres en leur temps, Paris, Philippe Lebaud,‎ 1994, p. 163.
6. Photographe américain né en 1932.
7. Duane Michals (1932-), Triple Exposure of Magritte with Two Profiles, via https://juan314.wordpress.com/2011/06/05/visita-con-magritte-a-visit-with-magritte-by-duane-michals/.
8. In Zoom, octobre 1976, p. 82.
9. HuTIN Jérôme, né en 1967, in Zoom, n° 47, octobre 1977.
10. La pornographie et ses images, op. cit., p. 210.
11. CAMPAGNA N., op. cit., p. 55.
12. BARTHES Roland, La chambre claire, op. cit., p. 13.
13. Elle donne à penser, à réfléchir, « à suggérer un sens - un autre sens que la lettre ». (Op. cit., p. 65).
14. Id., p. 90.
15. Barthes explique que le « référent photographique », ce n’est pas « la chose facultativement réelle à quoi renvoie une image ou un signe, mais la chose nécessairement réelle qui a été placée devant l’objectif, faute de quoi il n’y aurait pas de photographie ». Par contre, « la peinture, elle, peut feindre la réalité sans l’avoir vue. ». (Id., p.120).
16. Id., pp.120-123. L’écrivain Pascal Lainé (né en 1942), philosophe et écrivain reconnu est l’auteur notamment du roman Tendres cousines paru en 1979, roman sensuel centré sur les amours adolescentes. David Hamilton dont nous avons déjà parlé, portera cette histoire à l’écran en 1980 avec l’aide de Pascal Lainé lui-même. En 1981, les éditions Filipacchi publieront toute une série de photos extraites du film et commentées par le romancier. Cet album lui offre l’occasion de faire l’éloge de la photographie au détriment du cinéma comme il fait l’éloge des amours adolescentes au détriment des amours adultes car l’adolescence est l’âge du désir et de l’ambigüité sexuels alors que les amours adultes sont sans mystère, livrées aux passions, aux jalousies et à la possession : « l’achevé, l’adulte, l’accompli font partie de ce goût bourgeois qui se pâme devant la beauté glaciale d’une Vénus de Milo » (p. 28). Il écrit : « Le cinéma a des maladresses d’adulte. Le septième art est devenu bien vite le plus vieux de tous les arts car le hasard et l’inachèvement n’y trouvent pas leur place. » Tout y est trop « clair, précis, explicite ». « Le film naît dans l’agitation, la hâte, l’anxiété » (p. 26). Tandis que la photographie « est l’art de l’ambigüité, du non-dit ». La photo « n’est d’abord que l’amorce de votre rêve » (p. 36), « le développement […​] de votre propre songe » (p. 36). « Une photographie ne peut naître que de l’intimité du photographe et de son modèle. Le modèle est le sujet du photographe. Dans un film, le sujet, c’est l’histoire, le scénario » (p. 26). Le photographe « a saisi ce que la caméra de cinéma, si lourde à manier, ne nous aurait jamais montré » (p. 92). Il n’y a d’érotisme que dans l’adolescence et dans la photo : « La photographie est naturellement érotique, car on y voit s’entrebâiller les apparences, comme un vêtement qu’on ouvre, sur les désirs ou les angoisses les plus secrets, sur la rêverie intime des êtres. La photographie est naturellement érotique car elle donne à voir, à « surprendre » dirait-on, que par hasard, par l’effet d’une _« bonne fortune » (p. 8). Il conclut audacieusement que « Les voyeurs en seront pour leurs frais, s’ils posent sur ces images un œil trop pesant. Car si les membres sont laiteux, ces hanches diaphanes, épanouis en corolle autour du blond pollen de l’adolescente, ne sont bel et bien qu’un sexe, entièrement voué au regard, une si totale offrande déjoue pourtant notre convoitise ! » (p. 9) On assiste aussi, dans son commentaire, à une étrange subversion du langage lorsqu’il fait dire à la cousine qui se donne à son cousin : « Prends ce que je te donne et couvre-le de ton corps ! Ne ma laisse pas nue, car désormais ton désir seul pourra me vêtir, et ta jouissance me tiendra lieu de pudeur » (p. 72). Lainé nous livre aussi l’éloge subtil de l’homosexualité féminine : « Savent-elles déjà que la jouissance est de s’abandonner à l’autre sans en être blessée, sans que rien d’étranger s’y puisse rencontrer ? Savent-elles déjà que leur plaisir s’accomplira comme un songe, puisque l’une et l’autre n’y jouiront que d’une image, puisque l’une et l’autre demeureront vierges ? » Toutes ces images sont érotiques puisqu'« il ne s’y représente en vérité que le désir, sans autre objet que son propre reflet dans l’identique désir de l’autre » (p. 10).
17. 1935-2006. Ce britannique est l’auteur et contributeur de plus de 50 livres parmi lesquels des livres d’initiation. Son premier livre Master Photography, Take and Make Perfect Pictures, 1978 (Rand McNally, 1982), s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde.
18. Comment photographier le nu, La photo de charme, L’art du nu, Les grands maîtres de la photo érotique, Bordas, 1982, p. 26.
19. La pornographie et ses images, op. cit., p. 57.
20. BUSSELLE Michael, op. cit., p. 7.
21. Cf. HAMMOUDI Thomas, Le nu masculin en photographie, sur https://thomashammoudi.com/le-nu-masculin-en-photographie/ ou, pour les plus curieux, LEDDICK David, The Male Nude, Taschen, 2015.
22. C’est le cas célèbre du peintre américain Thomas Eakins (1844-1916) qui photographiait la scène qu’il voulait reproduire sur la toile, comme pour le tableau Les lutteurs (1899).
23. 1946-1989.
24. BELLONE Roger, DELEVAL Claude, Le nu, matériel, techniques, conseils, France Loisirs/Solar, 1982, pp. 100-103.
25. BELLONE Roger, DELEVAL Claude, op. cit., p. 116.
26. 1897-1965.
27. William Mortensen, Nude study, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:KOPPITZ_0007.jpg.
28. Dany Leriche (née en 1951) pense à Ingres (Ayaba) tandis que Mélanie Blanchot (née en 1966) s’inspire de l’École de Fontainebleau (Emma et Charlie), avec un résultat intéressant ou purement parodique :
https://art.moderne.utl13.fr/2023/ing_abaya1.jpg https://art.moderne.utl13.fr/2023/ing_valpin1.jpg https://www.galerie-m.com/img/artist/170/info//04.gif https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0d/Gabrielle_d%27Estr%C3%A9es_et_une_de_ses_s%C5%93urs_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1937_1.jpg/330px-Gabrielle_d%27Estr%C3%A9es_et_une_de_ses_s%C5%93urs_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_RF_1937_1.jpg
Via https://art.moderne.utl13.fr/2023/01/ingres-et-les-modernes/, idem, https://www.galerie-m.com/artist_info2_en.php?aid=170&aid=170&aifid=131 et https://w.wiki/KkNh.
29. Ted Preuss (1962-), Classical, via https://www.anatomicallycorrect.org/femalespirit.htm.
30. LiliRoze, épreuve de la série Life/Colors, via https://poeticimages.canalblog.com/archives/2010/09/07/19003286.html.
D’autres épreuves et séries sont visionnables sur le site de l’artiste : https://liliroze.com/.
32. BELLONE Roger, DELEVAL Claude, op. cit., p. 116.
33. Id., p. 119.
34. Op. cit., p. 76.
35. Né en 1949, il a créé les éditions Contrejour, la revue Caméra international et les Cahiers de la photographie.
38. Op. cit., p. 74.
40. Via https://pixabay.com/fr/photos/un-personnes-adulte-femme-fermer-3243821/.
Le sein attire parce qu’il est très riche de significations : « Le sein est surtout symbole de maternité, de douceur, de sécurité, de ressource. Lié à la fécondité et au lait, qui est la première nourriture, il est associé aux images d’intimité, d’offrande, de don et de refuge. Coupe renversée, de lui comme du ciel découle la vie. Mais il est aussi réceptacle, comme tout symbole maternel, et promesse de régénérescence. Le retour dans le sein de la terre marque, comme toute mort, le prélude à une nouvelle naissance ». (CHEVALIER Jean et GHEERBRANT Alain, Dictionnaire des symboles, Mythes, Rêves, Coutumes, Gestes, Formes, Figures, Couleurs, Nombres, Robert Laffont/Jupiter, 2005, p. 857).
41. Via https://pixabay.com/fr/photos/personnes-un-monochrome-nue-adulte-3243831/.
La mise en évidence des fesses est très caractéristique de la volonté, au départ, de provoquer puis d’induire un message érotique : cf. BAUDOUIN Elise et MOLLETTE Valentin, L’art du derrière, une folle histoire des fesses, Emission de FranceTV 5, 12-9-2022.
44. 1932-2016.
45. 1929-2003.
46. Editions Borderie, Images Obliques, 1978.
47. Docteur en esthétique de la photographie, agrégée d’arts plastiques et artiste, enseigne à l’université de Paris 8. Elle est spécialiste de la représentation des corps.
48. L’Harmattan, 2011, pp. 35-53.
50. Id., p. 55.
51. Il n’est peut-être pas inutile de se rappeler ce que Michel Lorblanchet, spécialiste de l’art préhistorique écrivait à propos des statuettes primitives qui marquaient fortement les attributs sexuels : « La réduction du corps humain aux parties médianes conduit finalement à résumer l’individu à un sexe. » (Cité in MAINGON Claire, op. cit., p. 16).
52. COUANET, op. cit., p. 46.
53. Helmut Neustäder (1920-2004) est né à Berlin et a été naturalisé australien en 1945 sous le nom d’Helmut Newton.
Quelques-uns de ses clichés les plus emblématiques sont visibles via https://www.vogue.fr/culture/a-voir/diaporama/les-plus-beaux-cliches-dhelmut-newton-exposes-a-new-york/48577.
56. ZABINSKI Julie, Helmut Newton : misogyne ou génie ? sur https://cafebabel.com/fr/article/helmut-newton-misogyne-ou-genie-5ae00b21f723b35a145e729d/.
58. COMBES Emilie, op. cit.
59. ZABINSKI Julie, op. cit.
60. COMBES Emilie, op. cit.
61. Parmi les plus connus : les actrices Isabella Rossellini, Catherine Deneuve, Charlotte Rampling, les mannequins Claudia Schiffer, Grace Jones, ou encore Nadja Auermann.
Il a photographié aussi des personnes à l’allure plus « sage » comme Margaret Thatcher ou Jean-Marie Le Pen…​
62. Les photos dénudées d’actrices célèbres ont toujours eu un grand succès. La sublime Louise Brooks, en 1925, pose nue pour le photographe John de Mirjian avant de lui intenter un procès en vue de l’empêcher de diffuser cette photo. Marilyn Monroe, ayant quelques difficultés à nouer les deux bouts à ses débuts d’actrice et en retard sur son loyer en 1949, accepta de poser nue en échange de quelque cinquante dollars pour le photographe Tom Kelley, tout en lui demandant de la rendre méconnaissable. Elle fût malgré tout reconnue en 1952 avec sa notoriété grandissante, mais la confession de sa situation d’alors, quelque peu dramatisée, lui attira la sympathie du public et accéléra finalement sa carrière.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6e/Louise_Brooks_by_John_de_Mirjian.png/250px-Louise_Brooks_by_John_de_Mirjian.png https://storage.canalblog.com/83/83/312561/105578945_o.jpg
Via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Louise_Brooks_by_John_de_Mirjian.png et https://divinemarilyn.canalblog.com/archives/2015/07/30/32426358.html.
63. Née en 1946.
Une collection de ses photos les plus célèbres, dont certaines prises par Helmut Newton, peut être consultée via https://flashbak.com/a-stunning-collection-of-charlotte-rampling-photographs-445405/.
65. Cité in COMBES Emilie, op. cit…​
66. Née en 1942, elle a toujours milité contre la pornographie.
67. ZABINSKI Julie, op. cit.
69. COMBES Emilie, op. cit. En 1994, Newton photographie le mannequin Nadja Auermann réputée pour ses longues jambes, étendue sur un lit dans une allure de Barbie, poupée aux cheveux blonds et aux longues jambes, relevant délicatement sa mini-jupe. Nadja Auermann témoigne : « Je ressemble à une Barbie qu’on aurait laissée là après que quelqu’un a joué avec elle. On peut dire que c’est sexiste ou misogyne, mais on peut aussi dire que cette photographie fonctionne comme un miroir de la société et pointe du doigt le fait que les hommes veulent que leur femme se balade en mini-jupe et se comporte comme une poupée Barbie. » (Id.).
https://esquimalenator.wordpress.com/wp-content/uploads/2011/03/helmun-newtonnnnnnnn.jpg
Via https://esquimalenator.wordpress.com/2011/03/24/helmut-newton/.
70. Cf. « les corps sculpturaux de Riefensthal » (COMBES, op. cit.). Cf. supra, p. 35.
71. Cité in LORIDAN, op. cit..
72. Id. p. 71.
73. Id., p. 48.
74. Id., p. 79.
75. Id., pp. 91-92.
76. Id., p. 131.
77. Très longuement Michael Busselle analyse les techniques et matériels à disposition du photographe qui est confronté à chaque prise de vue à une infinité de choix dont il est en grande partie responsable : choix de la lumière, des éclairages, du fond, du maquillage, des vêtements et accessoires, du décor, de la couleur, du modèle, de son attitude, de la coloration de sa peau, de la mise en valeur de sa texture, des filtres, du temps d’exposition, de la qualité du film, de l’objectif, des lentilles, de l’angle de prise de vue, de panneaux réfléchissants. En laboratoire, le photographe a aussi des choix à faire : tirage au trait, utilisation d’une trame, postérisation, bas-relief, surimpression, coloriage ou tirage couleur à partir du noir et blanc, photo-montage, etc. Le photographe est donc bien un créateur parce qu’il peut contrôler bien des éléments dans la composition de sa photo. Certes, il ne recrée pas le corps du modèle mais il peut non seulement le choisir mais aussi modifier en plus ou moins grande partie son apparence, estomper les défauts, par exemple, et par toute la panoplie des techniques citées atteindre à une certaine originalité.
78. BELLONE et DELEVAL, op. cit., p. 119.
79. Cf. BAUDOUIN Elise et MOLLETTE Valentin, op. cit..
80. Via https://pixabay.com/photos/model-redhead-education-5953621/.
L’image est encore relativement sage par rapport à d’autres…​ En 1972, le chanteur Michel Polnareff sera condamné pour son affiche où, à la manière d’une Vénus callipyge, il montre ses fesses avec la volonté délibérée de choquer tout en suggérant, par des fesses très féminines, l’homosexualité.
La même année, le créateur Guy Laroche offre à l’actrice Mireille Darc (1938-2017) une robe, devenue pièce de musée, qui fera sensation dans le film Le grand blond avec une chaussure noire avec son décolleté dorsal audacieux.
https://www.histoiredeschansons.com/wp-content/uploads/2023/08/pol.webp https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/236x/f8/8e/bf/f88ebfa1376ab2c57259a4b693f32583--guy-laroche-petite-robes.jpg
Via https://www.histoiredeschansons.com/michel-polnareff-on-ira-tous-au-paradis/ et https://dvdtoile.com/News.php?3392.
81. Op. cit., p. 38.
82. « Si un personnage est présent sur la photographie, fixant l’objectif et donc le spectateur, cet effet se trouve démultiplié, d’autant plus si les « yeux » présents sur l’image ne peuvent pas être à leur tour fixés par le spectateur. Le regard posé sur le spectateur s’impose alors avec une certitude quasiment hallucinatoire […​]. Plus que toute autre forme d’art, la photographie — toute photographie — crée et entretien l’illusion de regarder celui qui la regarde. » (Op. cit., pp. 76-77). On trouve une illustration de ce phénomène dans la série télévisée espagnole à succès Ni una màs‚ : un personnage se masturbe devant une simple et banale photographie d’identité d’une jeune fille parce qu’elle a mauvaise réputation ou parce qu’il la convoite alors qu’il a déjà une petite amie.
83. Op. cit., pp. 75-84.
84. MAISONNEUVE Jean et BRUCHON-SCHWEITZER Marilou, op. cit., p. 28.
85. 1858-1918. Cf. La tragédie de la culture, op. cit..
86. Op. cit., pp. 28-29. S’appuyant notamment sur la tradition hébraïque, Annick de Souzenelle présente le visage comme une redite des différentes parties du corps. Ainsi, par exemple, la partie inférieure du visage renvoie aux organes génitaux de la femme tandis que la partie supérieure rappelle les organes génitaux de l’homme (Op. cit., p. 346). Révélation qui souligne d’une autre manière l’importance du visage.
88. Op. cit., p. 118.
91. Op. cit., p. 58.
92. On peut aller plus loin et considérer symboliquement que la bouche fermée est un bouclier qui protège de la langue qui est une image de l’épée (Cf. SOUZENELLE Annick de, Le symbolisme du corps humain, Albin Michel, 1991, pp. 364-365). La bouche qui s’entrouvre s’abandonne à l’épée qui peut être la langue de l’autre voire son sexe. Chaude et humide, la bouche peut être aussi le symbole de la vulve et de l’utérus. De plus, « organe de succion chez le fœtus et le bébé, la bouche deviendra une zone érogène […​]. Elle est un symbole de sensualité et un outil de séduction. » (https://dictionnairedessymboles.com/article-le-symbolisme-de-la-bouche-117611346.html).
95. Op. cit., p. 94.
96. Cf. MAISONNEUVE Jean et BRUCHON-SCHWEITZER Marilou, op. cit., pp. 33-39. Les auteurs se réfèrent notamment à une étude américaine qui a mis en évidence la diminution du poids moyen des modèles féminins de Playboy et des candidates au titre de Miss Amérique durant la période de 1959 à 1988 (WISEMAN Claire et alii, Cultural expectations of thiness in Women : An update, International Journal of Eating Disorders, 11, 1992).
97. Id., p. 24.
98. Jean Agélou (1878-1921), Miss Fernande, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fernande_(vintage_nude_photo).jpg.
102. FREUD Sigmund, Malaise dans la civilisation (1929), PUF, 1971, p. 26, disponible sur =http://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund_2/malaise_civilisation/malaise_civilisation.pdf+.
103. Op. cit., p. 22.
104. « La dissimulation progressive du corps qui va de pair avec la civilisation tient en éveil la curiosité sexuelle, laquelle aspire à compléter pour soi l’objet sexuel en dévoilant ses parties cachées, mais peut aussi être détournée (« sublimée ») en direction de l’art, lorsqu’il devient possible de détacher des parties génitales l’intérêt qu’elles suscitent pour le diriger vers la forme du corps dans son ensemble ». (Trois essais sur la sexualité, 1915 cité in DAMISCH Hubert, Le Jugement de Pâris&#44 ; Iconologie analytique I, Flammarion, 1992, p. 21.
105. 1928-2017. Ce philosophe s’est spécialisé en esthétique et en histoire de l’art.
106. DAMISCH Hubert, op. cit..
107. Id., pp. 23-24.
108. Cf. MAISONNEUVE Jean et BRUCHON-SCHWEITZER Marilou, op. cit., pp. 23-24.
109. Anton Raphael Mengs (1728-1779), Le jugement de Pâris, 1754, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Anton_Raphael_Mengs_-_Das_Urteil_des_Paris_(ca._1757).jpg.
111. Op. cit., p. 26.
112. Op. cit., p. 70. S’appuyant une nouvelle fois sur l’œuvre de Johann Joachim Winckelmann, théoricien du néo-classicisme, Paul Schilder semble contredire l’idée de Busselle et prétend que « la beauté est spécialement associée à l’image du corps au repos. C’est ce qui explique que les photographies instantanées nous étonnent si souvent. » Il cite un extrait de Gedanken über die Nachamung der Griechischen Werke in der Malerei und Bildhauerkunst (Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques dans la sculpture et la peinture) : « Plus l’attitude du corps est calme, plus elle a de pouvoir pour décrire et exprimer le caractère véritable de l’âme. Dans toutes les postures qui dévient par trop de l’état de repos, l’âme n’est pas donnée telle qu’elle est en réalité, mais forcée et chargée […​
113. BELLONE et DELEVAL, op. cit., p. 78.
114. « Le visage a, naturellement, une place particulière dans l’ensemble de l’image du corps : c’est la partie la plus expressive du corps, et celle qui est visible pour tout le monde. Nous communiquons au moyen de nos visages […​
115. On peut trouver sur https://www.auctionlab.news/qui-sont-les-photographes-de-portraits-les-plus-celebres-de-lhistoire/ une liste de photographes auteurs de portraits remarquables et parfois universellement reconnus. Leurs modèles sont très rarement nus et s’ils le sont, ce qui est le cas pour quelques portraits de femmes, ceux-ci sont très chastes et n’attirent le regard que sur le visage. Lorsque Cecil Walter Hardy Beaton (1904-1980) photographie Marilyn Monroe, c’est exclusivement au visage de l’actrice qu’il s’intéresse. Il en va de même pour Herb Ritts (1952-2002) lorsqu’il photographie la chanteuse Madonna.